Dans l’ombre de Blanche-Neige, de Hansel, Gretel et du Vaillant Petit Tailleur, un conte moins fameux des Frères Grimm s’ouvre ainsi :

« C’était un cordonnier qui était devenu si pauvre, sans qu’il y eût de sa faute, qu’à la fin, il ne lui reste à plus de cuir que pour une seule et unique paire de chaussures. »

Lorsque le cordonnier se réveille, quelqu’un a fait de sa dernière pièce de cuir une paire de chaussures en tout point parfaite. Etonné, il vend la paire et rachète plus de cuir. Qu’il retrouve cousu en chaussures le lendemain. Et ainsi de suite, selon la trame répétitive des contes : il découpe chaque soir le cuir avant de se coucher, et trouve chaque matin de nouvelles paires finies, posées sur l’établi.

Babelio n’est guère différent. Pierre, Vassil et moi-même sommes trois bibliothécaires qui trouvons chaque matin les rayonnages un peu plus pleins que la veille, sans savoir ce qui s’est passé pendant notre sommeil (en réalité, Vassil passe ses nuits à coder, mais ça gâchait mon analogie.)

Dans le conte des Frères Grimm arrive un soir où, « après avoir taillé et découpé son cuir, le cordonnier dit à sa femme au moment d’aller au lit : ‘Dis donc, si nous restions éveillés cette nuit pour voir qui nous apporte ainsi son assistance généreuse ?’ »

Cachés dans la penderie, ils guettent, et voilà le spectacle qui s’offre à eux : « À minuit, arrivèrent deux mignons petits nains tout nus qui s’installèrent à l’établi et qui, tirant à eux les coupes de cuir, se mirent de leur agiles petits doigts à monter et piquer, coudre et clouer les chaussures avec des gestes d’une prestesse et d’une perfection telles qu’on n’arrivait pas à les suivre, ni même à comprendre comment c’était possible. Ils ne s’arrêtèrent pas dans leur travail avant d’avoir tout achevé et aligné les chaussures sur l’établi ; puis ils disparurent tout aussi prestement. »

Nous avons nous aussi veillé toute une nuit, et nous les avons vus : les Geffroy.

Entendons-nous bien. Les Geffroy ne sont pas de mignons petits nains tout nus. Rien n’indique qu’ils soient tout nus lorsqu’ils se connectent à Babelio, et s’ils devaient être nains, ils seraient plutôt korrigans, car ils sont bretons.

Les Geffroy sont grande famille de lecteurs. Voyant quelques comptes avec le même nom de famille, nous leur avons écrit pour en savoir plus. Nous étions loin de nous douter de ce que cachaient ces quelques bibliothèques. Nous pensions trouver cinq Geffroy, nous en avons découvert dix-neuf :

mpgeffroy

mgeffroy

tessgeffroy

ageffroy

mariguen

chanig55

soazcongar

katysegalen

laurentG

mageffroy

tibilou

Winny

Gwenlaot

tigrou

jgeffroy

aurelie_geffroy

Leletje

Pauleen

Ty

Faites le test chez vous : prenez un livre au hasard dans votre bibliothèque. Secouez-le bien fort. C’est bien le diable si vous ne voyez pas une poignée de Geffroy en tomber.

Je laisse la parole à Michel Geffroy pour les présenter : "Les Geffroy sont une famille de 11 enfants, élevés sur 11 ha par des parents agriculteurs depuis plusieurs générations."

Je vous vois déjà imaginer la suite, le garde-manger vide, les parents qui discutent en aparté :

" Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car, tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient.

- Ah! s’écria la bûcheronne, pourrais-tu toi-même mener perdre tes enfants ? "

Et bien pas du tout. Chez les Geffroy, on avait mieux à faire que perdre les enfants en forêt de Brocéliande. On lisait. A commencer par l’aïeule :

"Le goût de la lecture pourrait remonter à notre grand-mère qui cachait toujours un bouquin dans le tiroir de sa Singer sur laquelle elle reprisait les fringues de la maisonnée. Lire étant considéré comme une perte de temps, ce subterfuge devait lui permettre d’assouvir son envie de lire tout en donnant l’illusion de participer aux tâches que toute femme de paysan se devait d’effectuer. On peut très bien l’imaginer assise devant sa machine à coudre, un ouvrage en route, un livre dans les mains appuyant régulièrement sur la pédale pour que le bruit trompe son monde." (Michel Geffroy)

Cet amour des livres s’est transmis à toute la famille, comme en témoigne l’arbre généalogique des Geffroy présents sur Babelio (et il en reste encore : 11 frères et soeurs et 22 neveux et nièces au total.)

(NB : si Gwenlaot apparaît en pointillé, c’est parce que c’est une nièce de Françoise Geffroy du côté de son mari.)

Pour continuer avec les chiffres, les Geffroy c’est au 13/05/2008 :

- 4230 livres catalogués

- 123 critiques

- 115 citations

- 232 ajouts de membres de la famille dans les bibliothèques préférées

- 1 recordman : Julien Geffroy, 12 ans, grand lecteur de BD, qui avec 1230 livres a de très loin la plus haute moyenne livres/âge de Babelio.

Michel a eu l’excellente idée de demander à chacun d’où lui venait cette passion pour la lecture. Je vous livre les réponses des trois qui se sont pliées au jeu : Janine, Françoise et Cathy. Françoise pense qu’elles sont "assez illisibles pour les non-initiés." Je ne partage pas son avis, et vous laisse vous faire le vôtre.

Janine :
"d’ou nous vient cette passion du livre? Pour moi je ne me souviens pas
du temps ou je ne lisais pas, combien de fois les parents ont dû appeler
pour me faire descendre au moment du repas tant j’étais plongée dans mes
lectures et je n’ai pas été la seule dans ce cas, essayant de tricher en
descendant avec le livre pour essayer de continuer la lecture le livre
sur les genoux, et me faisant reprendre: ‘on ne lit pas à table’.
"

Françoise :
"J’ai voulu faire comme Janine remonter dans le temps pour savoir où
était née cette passion, je suis tombée en arrêt je dois dire sur la
personne de Thérèse Le Berre , celle qui assurait la permanence de la
biblio à Plounevez le dimanche matin après la messe.
Et comme il fallait attendre très longtps que tad Koz et papa terminent
leur coup à boire d’après messe j’avais beaucoup de temps pour lire (surtout
des BD je pense).
"

Cathy :
"Pour moi mes premiers souvenirs de lecture remontent aux "tout
l’univers" on en lisait un chaque soir, on en a passé du temps là-
dessus, avec aussi les abonnements à perlimpinpin, fripounet etc…et
les disputes pour la lecture du journal, les livres sont venus, un peu,
plus tard. De toute façon avec les grandes soeurs je n’avais pas le
choix, elles m’ont mis des livres d’office dans les mains : ‘lis ça’ de
façon très autoritaire !!! C’était aussi un moyen d’avoir la paix dans
cette maison, et de s’isoler un peu !
"

Je vous dois enfin les derniers mots du conte :

"Le lendemain matin, l’épouse dit au cordonnier :

- Ces petits hommes nous ont apporté la richesse, nous devrions leur montrer notre reconnaissance : ils sont tout nus et il doivent avoir froid à courir ainsi. Sais-tu quoi ? Je vais leur coudre de petits caleçons et de petites chemises, de petites culottes et de petites vestes et je tricoterai pour eux de petites chaussettes ; toi, tu leur feras à chacun une petite paire de souliers pour aller avec.

- Cela, dit le mari, je le ferai avec plaisir !

Et le soir, quand ils eurent tout fini, ils déposèrent leurs cadeaux sur l’établi, à la place du cuir découpé qui s’y entassait d’habitude, et ils allèrent se cacher de nouveau pour voir comment ils recevraient leur présent. À minuit, les lutins arrivèrent en sautillant pour se mettre au travail ; quand ils trouvèrent sur l’établi, au lieu du cuir, les petits vêtements préparés pour eux, ils marquèrent de l’étonnement d’abord, puis une grande joie à voir les jolies petites choses, dont ils ne tardèrent pas à s’habiller des pieds à la tête en un clin d’œil, pour se mettre aussitôt à chanter :

Maintenant nous voilà comme de vrais dandys !
Pourquoi jouer encor les cordonniers ici ?

Joyeux et bondissants, ils se mirent à danser dans l’atelier, à gambader comme de petits fous, sautant par-dessus chaises et bancs, pour gagner finalement la porte et s’en aller, toujours dansant. Depuis lors, on ne les a plus revus ; mais pour le cordonnier tout alla bien jusqu’à son dernier jour, et tout lui réussit dans ses activités comme dans ses entreprises."

Ce billet était notre manière de rendre hommage aux Geffroy. Espérons qu’ils ne quitteront pas Babelio en gambadant comme des petits fous.

PS : un merci particulier à Michel et Françoise, sans l’aide de qui nous n’aurions pu rédiger ce billet.