Où Babelio présente une étude sur les grands lecteurs et la BD au Centre National du Livre

Le 20 juin dernier, le Centre National du Livre accueillait Babelio et des professionnels  du livre lors d’une conférence sur la bande dessinée. Celle-ci était organisée pour rendre compte des résultats et analyses d’une enquête menée en mai 2013 auprès des lecteurs de la communauté Babelio, interrogés sur leurs pratiques de lecture de bande dessinée. Compte-rendu.

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Antoine Cassan, du CNL, introduit la séance en rappelant l’implication du CNL dans les démarches éditoriales relatives à la bande dessinée, et en soulignant que l’institution consacre chaque année 900 000 euros au soutien du 9ème art en France. Les intervenants, Guillaume Teisseire, co-fondateur de Babelio, Christophe Evans, coauteur d’une étude nationale menée en 2012 sur le lectorat de la bande dessinée et Eglantine Gabarre, responsable marketing des Editions Delcourt, sont alors invités à intervenir successivement, dans un débat animé par Pierre Krause.

Pour les grands lecteurs, la bande dessinée n’est pas considérée comme un genre mineur

Guillaume Teisseire présente donc l’étude menée un mois plus tôt sur 2403 membres de la communauté, expliquant que parmi les interrogés, 80% sont de grands lecteurs, dont la grande majorité sont des femmes, entre 18 et 44 ans en moyenne. Premier constat : pour ces grands lecteurs, la bande dessinée n’est pas considérée comme un genre mineur. Constat d’autant plus surprenant qu’il émane d’un lectorat relativement littéraire.

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L’étude de Babelio a été menée en écho à l’étude nationale initiée par la BPI et le Ministère de la culture en 2012. C’est donc à une analyse comparative que s’est attelé Guillaume Teisseire. Il en est tout d’abord ressorti que si 29% de la population française a lu une BD au cours des 12 derniers mois, ce chiffre monte à près de 70% des grands lecteurs interrogés au cours de l’étude de Babelio. Par ailleurs, les grands lecteurs lisent davantage de bandes dessinées et de façon plus régulière. Ils sont donc aussi plus familiers des grands personnages de bande dessinée, et cela concerne autant les personnages récents que les personnages classiques. Par exemple, 62% des grands lecteurs de Babelio déclarent connaître Lanfeust, tandis que l’étude nationale n’en recense que 29%. Toujours en comparant les deux études, Guillaume Teisseire fait remarquer que les grands lecteurs s’adonnent moins à la relecture que la moyenne nationale. Ils sont en revanche de plus grands acheteurs, (45% des grands lecteurs déclarent avoir acheté entre 1 et 5 BD au cours des 12 derniers mois, contre 25% en moyenne) mais aussi de plus grands emprunteurs : ils utilisent tous les moyens de prêts (bibliothèques, médiathèques, entourage …).

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Suite à cette étude comparative, Guillaume Teisseire propose de se concentrer sur une étude plus détaillée des habitudes des grands lecteurs dans leur consommation de bande-dessinée. Il en ressort alors que les grands lecteurs lisent surtout des BD franco-belges (83%), mais aussi beaucoup de romans graphiques (58%) et de BD asiatiques (37,5%). En ce qui concerne leurs habitudes d’achat, les grands lecteurs achètent d’abord en librairie et en grande surface culturelle, mais beaucoup moins sur Internet : l’achat physique, l’acte de feuilleter l’objet reste donc très important, même pour un lectorat particulièrement ‘connecté’. Contrairement au roman ou à l’essai, l’achat de bande dessinée privilégie le contact avec l’objet.

Avant l’achat, la découverte : c’est d’abord dans les points de vente que les grands lecteurs découvrent les bandes dessinées, mais c’est aussi à travers les médias et grâce à Babelio qu’ils prennent connaissance des parutions. La lecture d’extraits en ligne, notamment, est un outil important de découverte pour ces lecteurs. La prescription, qu’il ne faut pas confondre avec la découverte, se fait en majorité par l’entourage des lecteurs. Lorsqu’il leur a été demandé ce qui était le plus important dans le choix de la bande dessinée, ces-derniers ont répondu en grande majorité et sans trop de surprise qu’il s’agissait du dessin, du scénario et du sujet.

Etonnamment, si au sein des nombreux festivals consacrés à la bande dessinée, celui d’Angoulême  est largement en tête en termes de notoriété, tous sont fréquentés dans les mêmes proportions par les grands lecteurs membres de Babelio. Il n’y aurait donc pas de pèlerinage vers un maître lieu de la BD, mais plutôt des visites sporadiques et régionales pour les intéressés.

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Enfin, Guillaume Teisseire a exposé les analyses liées aux pratiques des grands lecteurs en matière de BD numérique. 18.7% déjà lisent des bandes dessinées au format numérique. 51% d’entre eux les lisent sur tablette, mais ce nouveau support n’a pas complètement chassé l’utilisation de l’ordinateur, sur lequel lisent encore 69% des lecteurs. Ces derniers déclarent utiliser ce support pour des questions d’espace et d’accessibilité, tout en regrettant la perte de l’objet livre et le toucher du papier. Ils se procurent en majorité les livres par le biais d’Amazon (30%), mais 26% d’entre eux piratent les bandes dessinées numériques. Cependant, parmi ces utilisateurs illégaux se trouve une majorité d’acheteurs légaux. Le piratage viendrait donc en complément de l’offre légale.

Guillaume Teisseire conclut donc en soulignant que les grands lecteurs prennent la BD tout à fait au sérieux, contrairement à l’assomption selon laquelle ils pourraient la considérer comme un genre mineur. Par ailleurs, les lecteurs de BD sont très attachés à l’objet, davantage que pour le roman ou l’essai, en particulier concernant l’acte d’achat. Enfin, la pratique illégale des lecteurs numériques pourrait être considérée comme une réponse à un manque, ou une certaine forme d’impatience.

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Après cette étude détaillée d’une tranche du lectorat français, Christophe Evans prend la parole pour présenter l’étude qu’il a coordonnée en 2012. Chargé d’études en sociologie au service Etudes et recherche de la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou, il explique que, si la France est un terre d’élection pour la bande dessinée, aucune étude poussée n’avait été faite jusqu’alors sur ce type de lecture spécifique. Une enquête quantitative générale a alors été mise en place doublée d’une étude qualitative, centrée elle sur les jeunes lecteurs de manga.

 Il faut ouvrir à nouveau le débat sur la diffusion de la BD à l’école

Au terme de cette enquête, il explique que ses conclusions sont proches de celles de l’étude de Babelio.  La lecture de la BD est en quelque sorte banalisée dans les pratiques et si l’image de la BD en France est bonne, l’investissement l’est beaucoup moins. Il observe un tassement de la diffusion de la lecture de la BD dans la société française et relève ainsi l’intérêt croissant des médiateurs en ligne, comme Babelio. Faut-il alors rouvrir le débat sur la lecture de la BD à l’école ? Question délicate et urgente à laquelle Christophe répond positivement, en soulignant l’importance de structures comme celles de la Cité de la BD et de l’image.

« La force de la bande-dessinée aujourd’hui c’est d’être multimédia »

C’est alors au tour d’Eglantine Gabarre de présenter les évolutions éditoriales de la bande dessinée en France. Elle fait tout d’abord remarquer que les lectures autrefois spécifiques se sont ouvertes et élargies : la bande-dessinée se décline aujourd’hui sur différents supports. La force de la bande-dessinée aujourd’hui c’est d’être multimédia. Elle mentionne par exemple la tendance des auteurs à diversifier eux-mêmes leurs formes d’expression, en étant à la fois auteur de bande dessinée, de films et de dessins animés par exemple. Ce dialogue entre les différents moyens d’expression a commencé il y a déjà 6 ou 7 ans.

Mais aujourd’hui, quand on parle de support numérique pour la bande dessinée, il s’agit dans la plupart des cas de bande dessinée numérisée et non pas de bande dessinée numérique. Or l’environnement culturel évolue rapidement et le lecteur actuel passe très facilement d’un média à l’autre. Elle explique que ce phénomène a pour répercussion d’ouvrir à des univers différents et internationaux. De même, l’augmentation du taux d’équipement moyen en tablettes et autres supports numériques révèle qu’il existe un public important mais atomisé. Le défi des éditeurs est donc de parvenir à aller à la rencontre de tous les lectorats.

Aujourd’hui, souligne-t-elle, la majorité du marché se concentre sur le format « 48CC » (48 pages couleurs cartonnées). Cela correspond à la tradition française de lecture des grandes séries. Or les ventes de ces grosses licences sont en perte de vitesse, et sont beaucoup moins importantes qu’auparavant. A cette baisse répond la percée du roman graphique et des auteurs dits « 2.0 » (car souvent auteurs de blogs puis de BD) qui témoignent de la porosité des univers.

Les lecteurs de BD sont impatients, internationaux, et n’ont pas souvent conscience de lire de la bande dessinée

Le lectorat de BD qui était auparavant majoritairement masculin devient mixte : c’est-à-dire qu’il se féminise. La BD devient alors elle aussi féminine. Les auteurs de blogs comme Pénélope Bagieu ont accédé à la publication par des éditeurs qui n’étaient pas spécialisés dans la bande dessinée, et d’ailleurs, Eglantine Gabarre souligne que, fait surprenant, les lectrices de ce type d’œuvres n’ont pas le sentiment de lire de la bande dessinée. Le lecteur –ou devrait-on dire la lectrice- est impatiente et internationale, et c’est de cela que dépend toute la consommation des médias.  Ces auteurs proposent des sujets plus féminins, une sensibilité plus importante autour de la famille.

A l’instar des « familles » d’humoristes apparaît par ailleurs un phénomène de « familles » de dessinateurs, comme celle qui se sont formées autour des revues Professeur Cyclope ou Mauvais Esprit. Autre évolution mise en lumière par Eglantine Gabarre  : « scan trad », qui consiste en la traduction rapide de mangas ou de comics par des amateurs. A l’origine de ce phénomène se trouve le manga qui a beaucoup bouleversé la chronologie de publication traditionnelle.

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En termes de promotion, plusieurs tendances se dégagent : d’un côté le fait que la bande dessinée devient un enjeu patrimonial, amenant à la réédition permanente des classiques, d’un autre les auteurs qui sont leurs propres médias. Ils créent eux-mêmes le lien avec leurs lecteurs, et souvent en amont de la publication, notamment au travers de leurs blogs. La responsable marketing des éditions Delcourt insiste alors sur l’importance des fictions à suivre en ligne dans les publications de bande dessinée, et des nouveaux formats numérique à la frontière de la bande dessinée et de l’animation, baptisés « turbo média ».

Pour illustrer le nouveau paysage du marché de la bande dessinée, elle prend alors un exemple de promotion récent des éditions Delcourt, en détaillant la stratégie marketing bâtie autour dela bande dessinée documentaire Saison Brune, un essai de 400 pages sur le changement climatique, en noir et blanc, vendu au prix de 30 euros. Le choix de l’éditeur a notamment été de faire lire à des lectorats différents (lecteurs BD, mais aussi militants associatifs) des extraits de la bande dessinée, en rendant accessibles les 60 premières pages sur le site de la maison. Cette publication a été une réussite puisqu’elle a été gratifiée de deux prix, un littéraire et un autre spécialisé dans la BD, et a été vendu à 20 000 exemplaires.

L’enjeu aujourd’hui, explique-t-elle, est de générer des univers, des « media entities », en utilisant le web, en créant des jeux de rôle, une BD, une communauté. Le phénomène Walking Dead, importé des Etats-Unis en est l’exemple parfait. Celui-ci a été mis en place par le leader américain en la matière, Comixology, qui vient de s’implanter sur le marché français. Parce que la BD relève aussi de la culture de l’image, et qu’elle subit elle aussi la concurrence des écrans, il est nécessaire de prendre au sérieux l’arrivée d’une telle plateforme transmédia en France. C’est une opportunité importante, conclut Eglantine Gabarre, qui signale aussi que Glénat et Delcourt ont déjà établi des partenariats avec la plateforme.

La conférence se conclut donc après quelques questions autour d’un verre de l’amitié offert par la CNL, avec la promesse d’une très prochaine nouvelle conférence sur les pratiques des lecteurs.

Retrouvez l’étude sur les grands lecteurs et la BD.

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