Dans quel estaminet aimeriez-vous prendre un café ?

Au mois d’août, les participants de notre concours d’écriture mensuel ont pris rendez-vous dans un estaminet et vous proposent ici leurs créations littéraires autour de ce mot.

Au programme des textes très différents, où chaque auteur a laissé libre cours à son imagination pour vous présenter SON estaminet !

Quel estaminet aura votre préférence ?

Vous avez jusqu’au lundi 5 septembre 11h pour voter pour votre texte préféré.

Texte de Johaylex

Le pot de départ

Le fumet s’élève fuyant son assiette,
Sa moustache écume blonde quand un son sale
Brise la mélodie d’un silencieux râle:
Las, lui pianote de sa pulpe de miettes.

Et dans ses yeux ivres débordent les reliefs
De son maigre souper qui invite la chair
A caresser le prix de son menton en jachère
Dont une morsure sera le doux grief.

Autour de la table, la course des serveurs
Ranime le feu mort de cet estaminet
Qui tousse le tabac par fines cheminées.

Il mange sans entrain, mais rote avec ferveur,
Quand monte la nuée effilochée qui fond
En une voix lactée, puis chute du plafond.

Texte de Thierry.vallee

Buée sur les vitres
Bière et chaleur partagées
Mon estaminet.

Texte de Lune

Un port… Quelque part… Un estaminet…

L’atmosphère est aussi lourde que l’air vicié par le mauvais tabac que rejettent bouches et narines.
La vapeur émanant de la machine à café confère une légère humidité collante qui s’enfuit gobée par les odeurs fortes de quelques hommes de la mer.
Ils ont déposé leur baluchon à l’entrée de l’estaminet. Taciturnes, ils se sont installés, ont réclamé un bock de bière brune mousseuse et amère.
Le vieux juke-box débite pour ces loups ténébreux l’ « Amsterdam » de Brel sitôt suivi des « Bourgeois ». Pendant un court instant les joueurs de cartes suspendent leur jeu : quelques commentaires, des haussements d’épaules, un air fataliste puis le sourire quand la voix d’Arno s’élève « Dans les yeux de ma mère », gouaille et sensualité viennent à bout des revendications.
Les tables en bois brut usées par le frottement des coudes avachis des penseurs abrutis d’alcool qui refont le monde, les murs jaunis par les regards embrumés d’espoirs écornés, la petite serveuse aux yeux battus d’amours sans lendemain, toute la misère humaine en un lieu réunie.
Derrière les vitraux aux mosaïques d’un vert glauque, l’estaminet prend une allure de bistrot baudelairien. La rancoeur se mêle aux rêves nauséabonds d’hommes en perdition. Ils s’en remettent sans cesse aux artistes maudits qui ont compris que vivre n’était pas rien et qui ont pu le dire avec des mots justes, ces diamants noirs que ces laissés pour compte ne possèdent pas.

Texte d’Isallysun

Inspiration recherchée à l’estaminet

Lilianne ne cessait de fixer l’horloge accrochée au haut du tableau. Il était temps que finisse ce cours de philosophie. Enfin, son dernier. Plus jamais de cette horreur! La discussion lancée sur l’euthanasie l’ennuyait mortellement; le professeur était incapable de mener à bien ce débat. Lilianne entendait l’appel de son estomac qui gargouillait sans cesse. Elle commença à ranger discrètement ses choses, malgré le regard réprobateur du professeur. Lorsqu’elle eut fini, l’aiguille des minutes arrivait sur le chiffre 55 et c’est avec soulagement que Lilianne se leva pour quitter cette salle.

Elle se dirigea rapidement au restaurant qui jouxtait le cégep. Ou plutôt était-ce un café, un estaminet, un pub, une halte-bouffe, un resto-pub, un bistro? Bref, appelez cet endroit comme vous le voulez. Vous en serez charmés dès que vous passerez en ces abords. Seul les résidants de la place savent qu’il passe tour à tour par les noms énumérés précédemment.

Voyant qu’il restait peu de place sur la terrasse, Lilianne se dépêcha de s’asseoir à une table. La serveuse vint lui apporter le menu et repassa prendre la commande quelques minutes plus tard. Lilianne n’avait pas tardé à faire son choix; une délicieuse pizza fine, spécialité du restaurant. Les effluves l’enivraient d’ores et déjà et elle ne pouvait que penser au délice que ses papilles goûteraient dans quelques minutes.

Pendant l’attente, Lilianne sortit un petit calepin de son sac et prit son crayon. Elle espérait que l’inspiration viendrait. Elle devait rendre dans deux semaines un léger recueil de nouvelles et de poèmes pour son projet intégrateur en Arts et Lettres. Elle observa les passants qui marchaient sur la rue à la recherche d’inspiration. Elle fit la même chose avec les clients du restaurant. Elle observa même les boiseries qui donnaient un air vieillot à l’établissement. Or, il n’en résultait sur son calepin que des mots épris de rayures multiples. Elle vit un autre étudiant qui lisait, à ce qu’elle crut distinguer en caractère gras, Le Lièvre et la Perdrix. Elle essaya de passer en revue les fables qu’elle connaissait. Parfois, par hasard, un simple détail l’accrochait et lui faisait miroiter mille idées. Ce soir-là, la bonne inspiration ne venait pas, même avec les lointains accords désabusés et accrocheurs du chansonnier qui se trouvait à l’intérieur.

Entourée de tant de gens, elle se sentait seule face à son problème. Elle ne parvenait même pas à y trouver un regard réconfortant. Son repas arriva et elle dut se dépêcher à manger. Son travail d’étudiante qui se trouvait dans une boutique de vêtements à quelques pas de là ne tolérerait pas de retard.

Après sa soirée à la boutique et être passée se préparer pour une fin de soirée enchantée, Lilianne alla rejoindre ses amis. Elle arriva seule, feignant l’indépendance, mais en était-ce vraiment. Avait-elle plutôt peur de trop s’accrocher aux gens qui l’entouraient. L’endroit avait pris des allures plus près des tavernes. L’air ayant trop rafraîchi pour demeurer sur la terrasse, le groupe décida de rentrer s’asseoir à l’intérieur; ils auraient bien d’autres occasions de venir s’y asseoir au courant de l’été. Ils s’installèrent au bar légèrement recourbé. Même s’ils en connaissaient presque par cœur chaque détail, la serveuse leur apporta, par habitude, la carte des vins. Vins, bières, cocktails, cidres, kirs, shooters, tout, absolument tout s’y trouvait. Dans l’ambiance feutrée, les amis hésitèrent longuement avant de se décider. Ils optèrent finalement pour se séparer un pichet, ou plutôt quelques, pichet de bière blonde.

Sur une trame de fond sonore de juke-box, le groupe d’amis parle de leurs projets pour l’été qui s’annonce. Ils discutent des professeurs qu’ils ont eus au courant de la session et de leurs inquiétudes face aux examens qui s’annoncent. L’un deux remarque que Lilianne semble s’ennuyer. Il la questionne. Celle-ci prétexte la fatigue. Elle ne veut surtout pas l’ennuyer avec ses problèmes, ses inquiétudes, ses questionnements. Elle préfère garder cela en elle, même si elle sait que ce n’est pas bon pour le moral et la santé. Elle détourne le regard pour ne pas qu’on y perçoive son découragement.

Lilianne préfère noyer celui-ci dans le verre qui se trouve en face d’elle. Elle espère que l’inspiration s’y trouvera. Elle se dit que les effluves d’alcool mélangées à celle du bois vieilli devraient lui rendre ce service après quelques heures passées dans ce lieu désabusé. Elle ignore que c’est elle qui fuit ses problèmes, qui fuit son inspiration.

Le groupe d’amis quitte le café qui s’était transformé en pub l’instant de quelques heures. Ils vont danser à la discothèque qui se trouve tout juste à côté. Lilianne est la première à se retrouver sur la piste de danse. Elle ose ainsi espérer que certains lui témoigneront qu’une once d’attention dans sa détresse qu’elle tente de cacher par tous les vices.

Puis arrive le moment où le tenancier invite le disc jokey à faire jouer des slows. Lilianne ramasse ses choses et quitte seule la discothèque, le cœur léger ou en furie, elle ne saurait dire. Elle repasse devant l’Estam et voit la lumière tamisée au fond du bar. Elle a envie de s’y réfugier à nouveau, mais voit le propriétaire compté sa caisse. Il est trop tard pour aller se réconforter face à toutes ces déroutes, face à toutes ces rancœurs que les gens y ont laissées. Elle s’en veut de ne pas avoir trouvé l’inspiration face à tous ces drames, face à tous ces rêves inachevés, face à toutes ces noyades de chagrin.

Elle poursuit son chemin et laisse enfin ces larmes coulés, à l’abri des regards indiscrets, à l’abri des questions. Elle ne réalise pas que l’inspiration se trouve plus près qu’elle ne le pense et a envie d’hurler son désespoir à la Lune qui semble la narguer de sa ronde blancheur. Elle ne réalise pas que l’inspiration ne se trouve pas aux abords des drames des estaminets de ce monde, elle ne réalise pas que l’inspiration se trouve d’abord en soi.

Texte de LiliGalipette

Le crime de l’estaminet.

21h18 – L’estaminet qui fait l’angle de la rue Saint-Georges et du boulevard René Coty est bondé. C’est soir de match. D’ordinaire le patron bloque la télé sur la chaîne économie, c’est son truc les gros sous, mais ce soir il ne peut pas décevoir la clientèle et ça lui permet de faire un bon chiffre. Les tournées s’enchaînent. Il fait très chaud. On ne s’entend pas parler.

21h37 – En route vers les toilettes pour une vidange stratégique, Louis Antraing remarque que la porte de derrière est ouverte. Le courant d’air la fait battre contre un obstacle qui l’empêche de se fermer. En s’approchant, Louis Antraing découvre que ce sont les pieds de Bernard Salvion. Il est allongé sur le pavé, le visage bleu. Étouffé. Quelqu’un a tué le patron de l’estaminet.

21h54 – La police a bouclé le quartier et éteint la télé. Dommage, Roubaix donnait une bonne correction à Valence d’Agen. Les forces de l’ordre ont pris les noms des clients et dressé une liste de suspects. Il y a Gisèle Martin, dit Blondie, l’ex-femme de Bernard Salvion. Un employé les a entendus se disputer au sujet de la pension alimentaire. Il y a Donatien Ombelle, le serveur à mi-temps qui râlait parce que les heures supplémentaires n’étaient jamais payées. Il y a Étienne Gervaise, le fournisseur en vins et spiritueux qui n’a pas été payé depuis trois mois. Pour la police, c’est une histoire d’argent.

23h47 – L’enquête de voisinage ne pourra commencer que le lendemain. L’autopsie aura lieu aux premières heures de la matinée. Hervé Malinvif, lieutenant de police, connaît l’estaminet. Il est sur son chemin tous les jours. Il avait sympathisé avec Bernard Salvion. Pas le mauvais bougre, mais radin comme pas deux. Il était évident que sa pingrerie lui jouerait des tours. Mais la mort du patron de l’estaminet est curieuse. En examinant les clichés pris sur la scène du crime, Hervé Malinvif ne peut que s’interroger. Quelque chose cloche. Si le mobile semble évident, l’estaminet, lui, n’a pas livré tous ses secrets…

Texte de Calligramme

La scène se passe à Bruges, dans un estaminet bordant le canal d’où s’évapore une légère odeur d’égout. Il pleut une neige qui ne fond que chez ceux qui ne rêvent plus. La brume est presque palpable et quelques calèches font vibrer le sol. Sur l’obscur quai antique, de pâles lumières s’étouffent derrière des fenêtres poussiéreuses. Si on les frotte de la paume de nos mains, voilà ce qu’on y voit.

L’humanité s’est redonné rendez-vous au détour d’un café. Recroquevillées sur leurs tasses amères comme prêtes à plonger dans un abîme béant, les existences semblent presque effacées. Les cigarettes de certaines se consument sans qu’elles ne les respirent, comme si le tabac se nourrissait de leurs rêves meurtris. Des fantômes se déversent dans la salle, comme si la brume de la ville s’était invitée à l’intérieur. Mais ce sont là les spectres de vies bien vaines.

Murmures épars, un silence pesant tient des ficelles invisibles et se suspend à des lambeaux de chair. Il s’appesantit et malgré tout, flotte. Il inonde l’estaminet d’une de ces présences qui ne laisse aucun souvenir. Le trop d’un inexistant, un remâché resurgi.

Le garçon lustre ses verres et un lustre aura beau s’écouler dans les végétaux de son esprit, ses mésanges prises à rêver sur un air de maux aux sons affaiblis, il frottera toujours ces toutes petites choses qui auraient pu être siennes. Pourfendu d’étreintes barbelées, dans son eau savonneuse, il rêve de s’y noyer pour ces petits travers de la vie qui la redressent, même flétrie.

Un groupe de jeunes, à la fièvre un peu mielleuse qui coule le long de leurs veines, caressent le bois des tables comme une couche sacrée où se dépose leur détresse bien vaine. Ils écorchent leurs souvenirs sur les ronces de leur conscience pour qu’au réveil, un nouveau destin leur sourît. Mais la beauté de l’absence…

Un vieux poète chante au fond du local, compressant son accordéon au rythme de son cœur qui bat. Personne ne le voit mais tout le monde l’écoute. Du moins, l’entend. Sa bourse est bien vide et son estomac aussi. Le flot de bière fait qu’il écorche quelques syllabes, mais ce n’est pas grave. Personne ne le voit mais tout le monde l’écoute. Du moins, l’entend. Vertiges.

« Parfois je voudrais tourner à l’envers,
Et vivre parmi tes constellations,
Siffler des sons dans une herbe de verre
Pour te ramener vers nos sillons… »

Une vendeuse à tabac range ses paquets de cigarettes parfaitement alignés. Quand sonne l’heure, elle les mélange à nouveau pour mieux les ranger, encore et encore. Elle ne dort plus la nuit et regarde sa bague, promesse d’avenir, de celui qui est parti en guerre mais qui ne reviendra plus. Elle ne le sait pas encore. Elle se demande simplement pourquoi l’été a froid et pourquoi l’hiver a chaud. Elle aurait rêvé d’être ballerine. Elle ne dansera plus jamais.

Il y a, dans l’ombre de cette scène, quelque chose qu’on ne connait plus. Plus la moindre oblitération d’un nuage gris, plus le recueil de mots tristes, plus de rêves à moitié vivante, à moitié dévorée. Juste l’expression d’un ailleurs, une correspondance manquée. Un déficit sentimental, une parade de fantômes, une foule remplie de vies égarées, le bruit des pas absents, et un plancher vide. Ici, les solitudes deviennent des romans et les tristesses en sont les plus belles intrigues.

Texte de Mandarine43

Je suis là – je t’attends –

Je suis là au fond du café je suis fatiguée je t’attends

Je suis là je t’attends je t’attends le cœur battant je suis là

Je suis là je ne sais pas l’heure qu’il est je ne sais pas depuis combien de temps je suis là mais je suis là je t’attends

Je suis là je t’attends je ne sais pas si tu viendras je suis là je t’attends il se fait déjà tard je t’attends

Je suis là au fond du bistrot je t’attends est-ce que tu viendras je suis là je t’attends

Je suis là je t’attends je suis là si seule les hommes au comptoir me regardent en coin

Je suis là je les entends rire et moi je t’attends je ne veux pas les entendre je veux juste t’attendre

Je suis là je t’attends je me sens seule au monde et je t’attends

Je suis là au fond du troquet je ne connais personne je ne connais que toi et je t’attends

Je suis là je t’attends mais j’ai peur tout à coup et si tu ne venais pas et si tu me laissais là

Je suis là au fond de l’estaminet je commande une autre bière mais les mots ne sortent pas et j’ai froid

Je suis là je t’attends je tends mon verre vide vers le tenancier mais il ne me voit pas il rit sans moi

Je suis là je suis seule je regarde ces hommes de dos je les vois je ne les entends plus ils sont loin de moi

Je suis là je t’attends je t’espère devant moi souriant avenant tes mots doux

Je suis là mon verre vide mon cœur vide j’ai peur et je pleure

Je suis là je t’attends tu viendras dis tu viendras dis-le moi

Je suis là au fond du caboulot la nuit tombe j’ai si peur de tomber avec elle

Je suis là je t’attends je me sens moche et vieille et con et vile et vaine sans toi

Je suis là un homme s’approche de moi il sent l’alcool il se penche vers moi laissez-moi

Je suis là je t’attends je suis vide je suis rien je suis vide sans toi je suis rien sans toi

Je suis là l’homme me laisse tranquille me laisse tranquille dans ma douleur il m’offre un verre

Je suis là je t’attends je bois cette bière offerte par un autre un autre un autre que toi

Je suis là mes larmes coulent dans ma bière je suis là je n’en peux plus de t’attendre

Je suis là je t’attends je suis si fatiguée je ne comprends plus rien j’ai si peur

Je suis là au fond du bouge mais plus rien plus rien ne bouge en moi

Je suis là je t’attends tu le sais pourtant que je suis là que je t’attends

Je suis là l’estaminet se vide les rires passent par la porte ma bière se vide je suis là je t’attends

Je suis là je t’attends le coeur vide le verre vide l’estaminet vide

Je suis là je suis lasse je suis là je suis là je suis là je suis là

Je suis là je t’attends je suis là je t’attends

Je suis là je ne sais plus où je suis

Je suis là je t’attends je ne sais plus qui j’attends

Je suis là je ne sais plus qui je suis

Je suis là je t’attends tout le monde est parti et je t’attends

Je suis là je suis seule j’ai si peur je t’attends

Je suis là je t’attends et la porte s’ouvre enfin

Je suis là ce n’est pas toi qui entres c’est mon frère essoufflé

Je suis là je t’attends mais c’est lui qui s’approche de moi qui me prend dans ses bras

Je suis là je ne comprends pas je sens son odeur si familière ce n’est pas la tienne mais je l’aime quand même

Je suis là je t’attends et c’est un autre qui me tient dans ses bras

Je suis là il me dit qu’il m’a cherchée partout quelle idée puisque je suis là et que je t’attends

Je suis là je t’attends et je lui dis que je suis là car je t’attends

Je suis là contre lui j’ai si mal c’est toi que je veux contre moi

Je suis là je t’attends dans ses bras je sens ses larmes dans mon cou

Je suis là et je l’entends : rentrons il se fait tard rentrons tu sais bien qu’il ne viendra pas

Je suis là je t’attends non je ne sais pas que tu ne viendras pas puisque je t’attends

Je suis là mon frère me regarde : rentrons il faut dormir viens

Je suis là je t’attends je ne veux pas rentrer je ne veux pas dormir puisque je t’attends

Je suis là mon frère me tire doucement par le bras : viens vite demain ce sera si difficile

Je suis là je t’attends c’est ce soir que je t’attends pourquoi parler de demain

Je suis là il me dit tristement : demain demain tu sais bien demain

Je suis là je t’attends pourquoi me parle-t-il de demain demain c’est si loin

Je suis là je ne comprends pas et il me dit tout bas : mais tu sais bien c’est demain l’enterrement

Texte de Steppe

LE REPOS DU RÊVEUR

En poussant la lourde porte de bois, Jonas ne se doutait pas de l’aventure qu’il s’apprêtait à vivre.
Blasé par ses 40 années plus que révolues, il pensait avec la plus infinie tristesse, que rien de ce qu’il vivrait à présent ne serait à la hauteur de ses rêves. Pourtant….

L’estaminet se dressait au détour d’un chemin sinueux et l’avait surpris dans sa ballade solitaire, entreprise dans l’espoir de tromper l’ennui qui le dévorait depuis le début des vacances.

Il resta un moment à scruter le petit édifice peint en vert sombre et en marron, curieux de sa présence. Perdu dans cette campagne désolée, où nulle autre âme que la sienne ne semblait ajouter son souffle à celui du vent tempétueux de cette journée d’automne.

Si ça n’était l’enseigne ballotée au gré des bourrasques, rien n’indiquait qu’il s’agissait là d’un lieu public. On aurait plutôt dit une chaumière et l’on s’attendait presque à en voir sortir le maître de maison, armé d’une scie pour couper le bois ou d’un seau pour aller puiser l’eau à la rivière. Laissant apercevoir par la porte entrouverte sa famille, autour d’une table éclairée seulement par les reflets du feu de cheminée.

Mais le panneau au-dessus de la fenêtre indiquait : « Au repos du Rêveur » et y étaient dessinées une chope mousseuse, une pipe et une miche de pain fumante…

Étrange, ce nom. Au repos du rêveur ? Jonas aurait compris un « Repos du Promeneur » ou « La Halte du Marcheur » mais qu’un rêveur ait eu besoin de repos ? Il s’interrogeait. Encore et toujours, il s’étonnait. C’était un trait essentiel de son caractère. Sa propension à sans cesse essayer de déchiffrer les détails, à deviner partout un sens caché, à voir au-delà et à alimenter sa curiosité par des questionnements incessants paraissant d’une navrante futilité aux yeux des autres. Ces autres qu’il fuyait farouchement ce jour- là. Tous ceux-là auprès desquels il ne se sentait jamais tout à fait à sa place.

Ainsi, il avança, partagé entre l’inquiétude liée à l’incongruité du lieu et la curiosité qui lui chatouillait le ventre.

Ce qu’il découvrit en passant la porte de l’estaminet allait lui donner pendant bien longtemps l’occasion de se poser des questions.

Il eut d’abord du mal à distinguer l’intérieur embrumé de la salle. Car, les quelques silhouettes qu’il devina, laissaient toutes échapper un nuage de fumée. Chacune tirant sur une longue pipe dont le fourneau était sculpté en forme d’animal. Là, un éléphant barrissait en produisant un lourd nuage bleu, ici, un loup hurlait des vapeurs ocre rouge. Ailleurs un félin miaulait en soufflant une nuée verte et ailleurs encore, un hérisson libérait un filet de brume dorée. Et le nuage multicolore s’élevait au-dessus des tables, créant ainsi un rideau bigarré et chatoyant, nimbant les contours des meubles d’une douce et rassurante imprécision.

En proie à la stupeur autant qu’à l’émerveillement, Jonas n’entendit pas tout d’abord la voix fluette qui lui souhaitait la bienvenue. Enfin, son oreille puis son esprit déchiffrèrent la phrase empreinte de jovialité :

-« Bonjour à toi, nouvel ami du peuple des Brumes. Les Rêveurs ici présents te saluent. »

Il arriva, mais avec peine, à bredouiller un timide « Bonjour » en retour et, découvrant le petit homme qui l’interpellait ainsi, il sourit, tout stupéfait. Craignant de paraître impoli, il n’osait dévisager l’étrange créature. Pourtant, à l’occasion de quelques œillades furtives, il remarqua la finesse des traits, la profondeur des pupilles émeraude, la grâce des mouvements tandis que la main douce de l’inconnu le menait vers une table occupée déjà par 3 autres de ses semblables. Ces petites personnes, lui arrivant tout juste à la taille, étaient des plus troublantes. Leur peau était colorée des mêmes nuances que celles émanant des pipes qu’elles mettaient régulièrement à leur bouche. A la place de chevelure brune ou blonde, leur crâne arborait une fourrure ou une épaisse couche de cuir, ou bien encore un épais massif d’épines.

Assis maintenant en compagnie de 3 d’entre eux, et malgré la multitude de questions qui se pressait au bord de ses lèvres, Jonas n’osait prononcer le moindre mot, craignant de polluer l’atmosphère magique et si sereine qui se dégageait de l’ensemble.
Ce fut un jeune homme, assis à sa droite qui rompit le silence en s’adressant à lui :
-« Bonjour à toi et bienvenue Jonas. Mon nom est Nebo »
Surpris autant par le son de sa voix, à la fois rocailleuse et caressante, que par le fait que son interlocuteur connut son prénom, il répondit encore par un « bonjour » qu’il essayât de rendre le plus chaleureux possible malgré le frisson qui l’animait et l’excitation grandissante qu’il avait de plus en plus de mal à contrôler.
-« N’aie crainte, rêveur, et demande-moi ce que tu veux savoir. Tes questions sont nombreuses, je le sais, mais seule l’une d’entre elles te délivrera le secret du peuple des Brumes. Va, demande, ose !!!! Je te répondrai… »
-« Heu…. Et bien…. Oui, bien sûr, des questions… Une seule ? Ho, quel étrange rêve que celui-là. Car il s’agit bien d’un rêve non ? »
-« Non, tout ce que tu vois est bien réel. Je suis réel tout autant que toi »
-« Alors, Nebo, quel est ce lieu, ce mystérieux estaminet perdu dans une campagne désolée et déserte ? Qui es-tu ? Et quel est ce « peuple des Brumes » ? Et puis, pourquoi, oui, plus que tout, pourquoi cet endroit s’appelle-t-il le Repos du rêveur ? Et que sont ces fumées colorées ? Et pourquoi ta peau est-elle mauve ? Et ton crâne couvert de plumes noires ? »

Les questions se bousculaient et Nebo, un malicieux sourire au bord des lèvres, attendait avec patience le tarissement du flux torrentiel de la curiosité de Jonas. Il souriait, oui, car « LA » question, celle qui ouvrait la porte du secret, celle qui ferait du nouveau venu un des leurs avait été posée dans son déluge verbal.
Il souriait et Jonas avec lui.

-« Je suis Nebo, recruteur du peuple des Brumes. J’attire ici les rêveurs solitaires et si je reconnais en eux l’un des nôtres, je leur donne le pouvoir. Celui qui fera d’eux un rêveur à part, un « Brumeux » et un ami. Tu as posé la bonne question, ainsi, je vais te donner la réponse.
Ça n’est pas le hasard que t’a conduit ici. Je connais ton désarroi face au monde des hommes. Je le sens depuis longtemps, à travers tes rêves, je sais ton inaptitude aux autres et je connais ta délivrance. Tous ici, avons été des hommes, il y a bien longtemps. Tous, jour après jour, avons désespéré de trouver notre place parmi eux et, tous, un jour, sommes arrivés au « Repos du Rêveur » pour y trouver notre destin.
-« Tes réponses restent nébuleuses Nebo. Tu parles mais ne livres rien…. Pourquoi suis-je ici ?
-« Tu es ici pour trouver enfin le chemin qui mène à ton rêve. Pourquoi cet endroit s’appelle-t-il le Repos du Rêveur ? En posant la question, tu as trouvé la voie. Ainsi, et te reconnaissant comme l’un de nous, voici notre secret :
l’estaminet est le nid de nos rêves et chacun d’entre nous a dû, un jour, choisir d’y rester ou de partir.
Que vas-tu décider ? Si je te dis qu’en restant ici, plus jamais tu ne te sentiras étranger parmi les tiens ? Si je te dis que notre magie vient de nos pipes aux formes animales. Qu’elles sont la clé, la réponse à toutes les questions. Mais fais bien attention. De ton choix dépendra toute ta vie. Ainsi, l’animal sculpté sur le calumet doit être le reflet de ton âme. Vois-tu, j’ai choisi le corbeau lorsque, il y bien longtemps, je me suis trouvé à ta place, tout ignorant et en même temps terriblement désireux de paix et de sérénité. Tout chancelant, comme toi de l’épreuve quotidienne du « vivre avec les autres ». Rêvant, comme toi d’un autre monde où j’aurais enfin ma place.
Alors, voici l’histoire : le peuple Brumeux est le peuple du rêve incarné dans le monde animal. Le refuge de tous ceux qui se sentent déplacés dans l’univers glacial et déshumanisé de leurs semblables.
Ici, point de jugement, pas de procès pour « bizarrerie » ou autre déviance telle que la curiosité dont tu es « victime ».
Choisis un animal qui te ressemble Jonas, si, sans vraiment comprendre mes paroles, tu as foi en moi et soif de quiétude. Je ne peux t’expliquer plus. C’est ton aptitude au rêve qui t’a mené ici, c’est elle qui te guidera pour faire ton choix.

Jonas n’eut pas besoin de réfléchir longtemps pour décider d’accorder ou non sa confiance à Nebo.
Une image s’imposa à lui, et ne le quitta plus jusqu’à la cérémonie qui fit de lui un être à part, qui le transforma en compagnon du peuple des Brumes.

Ainsi, si un jour vous vous promenez dans la campagne blafarde et déserte, et qu’un loup vous hurle son bonheur et sa soif d’espace, si vous croyez déceler en son cri, un accent humain, un appel, une invitation, ne fuyez pas et laisser venir à vous le Jonas de vos rêves. Laissez-le vous lécher et vous conduire vers le « Repos du Rêveur » car s’il vous choisit, c’est parce qu’il a reconnu en vous l’aptitude au rêve et l’inaptitude à l’homme.

Depuis longtemps déjà, à l’heure où j’écris cette histoire, je cherche, inlassablement, désespérément et avidement, l’estaminet perdu aux confins d’une campagne désolée.
Et je trouve la force de continuer parce que je sais où chercher…. Là, un filet de brume rougeâtre…
Oui, c’est Jonas qui m’appelle, me cherche et me montre le chemin de l’estaminet magique.
Et à chaque jour qui passe je deviens un peu plus louve et à chaque jour qui passe, je me rapproche de mon rêve.

Texte de Tchippy

Un petit homme triste est assis au fond du bistro, fixant un verre de bière. Il ne remarque pas l’agitation et les rires autour de lui. En revanche, lui s’est fait remarquer par un joyeux éméché.
Cet inconnu aux allures de guerrier viking vient taper sur l’épaule de l’homme triste, et pensant l’égayer, vide d’un trait la bière posée sur la table.
Le petit homme éclate en sanglots si violents que le viking, ne sachant plus où se mettre :
– Hé, c’était juste pour rire ! Je t’en paye une autre, pas la peine de te mettre dans des états pareils !
– Vous ne comprenez pas, c’est que j’ai passé une journée horrible !
Ce matin ma voiture est tombée en panne, ce qui a fait que je suis arrivé en retard à mon travail, et que mon patron m’a viré. Quand j’ai annoncé ça à ma femme, elle m’a aussitôt quitté en emmenant avec elle nos deux enfants !
En essayant de la retenir, je me suis fait renverser par une voiture, j’ai été transporté à l’hôpital, et quand je suis rentré chez moi, la maison avait explosé parce que ma femme n’avait pas fermé le gaz !
Et maintenant, je viens dans cet estaminet pour mettre fin à ma triste vie et voilà qu’un imbécile, pour me faire rire, vient boire mon verre de poison !

Texte de Patricefontaine

E.. nsemble
S.. urtout
T.. ables
A.. micales
M.. usique
I.. nvitée
N.. ostalgie
E.. nvolée
T.. rès loin.

Texte de Bibalice

Estaminet

Tu prends un autre café
Dieu est avec toi
Tu sais où tu as été
Tu sais où tu seras
Pour une heure à peine
Une journée
Tu es poète, interprète
Étranger, hors-la-loi
Le jazz entre dans tes veines
Tu changes de peau encore
Tu retardes la mort
Tu veux tout recevoir
Et tout créer
Revoir le monde qui est le tien
Celui qui dort, celui qui dort
Dans un coin noir de ton carnet
Tu pourrais rester là seulement à
Réciter ta solitude « à la Ferré »
Tu entends les notes descendre
Descendre et monter
Tu lis ta poésie
Tu es seul, entouré
Tu parles et tu cries
Tu pleures et parfois tu écris
Tu chantes avec Ray
Ou bien est-ce lui, là
Qui chante avec toi
Carte du monde, journal de bord
Carte au trésor
Tu prends ton crayon, tu tires un trait
Le monde a changé
Prends une autre gorgée
La maladie qui te retient, tu sais
On l’a déjà soigné
C’était hier ou bien demain
C’était à Vienne puis à Berlin
Dans cet estaminet
Ou dans un autre
Tu vois plus de choses
Qu’ils n’en verront jamais
Toi tu connais des sorts
Des prophéties anciennes
Des formes et des formules
À géométries païennes…

Texte de Carosand

BREVES DE COMPTOIR

C’est le lieu rêvé pour tout auteur dont l’inspiration vient à manquer tant cet endroit représente un vivier par la diversité du genre humain qu’il attire entre ses murs.
Accoudées au comptoir ou confortablement installées sur un siège, ces personnes anonymes issues de tous milieux sociaux se côtoient le temps d’une pause café ou d’un trou normand, vous l’aurez compris je parle du bistrot, du café ou pour les connaisseurs de l’estaminet.

Pas besoin d’être écrivain pour poser un regard attentif sur ses pairs pour y lire :
– la fièvre émue d’une rencontre entre un homme et une femme ayant dépassé leur timidité et s’être donné rendez vous ;
– celui ou celle qui vient seul pour ne plus l’être tout à fait ;
– celui ou celle qui fuie sa vie étriquée et monotone ;
mais aussi le partage et la complicité des amis de toujours, des habitués ou des gens de passage.

On y parle toutes les langues, de la plus châtiée à la plus vulgaire, tous les sujets sont abordés de la politique à l’éducation des enfants en passant par la pêche du Dimanche et la publicité des préservatifs.

La misère de l’un voisine de près avec la réussite de l’autre, le désespoir habite celui-ci, la joie irradie celui-là, il se crée une harmonie cosmopolite au sein de cette petite communauté, ce n’est pas la maison, ce n’est pas le bureau, c’est un temps suspendu, une parenthèse entre ces deux pôles vitaux mais oppressants.

Ici on étanche sa soif tout autant que l’on épanche son cœur meurtri, ça ressemble au bureau du psy dont les thérapeutiques seraient les breuvages qui se déclinent le long des étagères et qui fond de l’œil pour amadouer les patients et les désinhiber de tous leurs complexes et leurs amertumes.

On refait le monde en trinquant entre blagues potaches et confessions intimes, on dit tout sans rien dire, personne ne juge, tout le monde écoute. Bien sûr, il y a aussi les disputes et les bagarres, mais aussi et surtout il y a des regards et des baisers.

Alors spectateur ou consommateur ? A vous de choisir l’Estaminet qui vous conviendra le mieux.

5 réflexions sur “Dans quel estaminet aimeriez-vous prendre un café ?

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