Où Babelio rencontre les éditions Diane de Selliers et vous fait gagner un exemplaire du livre « L’Eloge de la folie » d’Erasme

Dans le cadre de notre série d’entretiens avec des éditeurs, nous avons posé quelques questions à Diane de Selliers, une éditrice spécialisée dans l’art et la littérature illustrée qui n’hésite ni à travailler dix ans sur un livre avant sa publication, ni à se rendre dans les coins les plus reculés de l’Inde ou du Japon à la recherche de manuscrits ou de gravures rares.

Depuis la publication des  « Fables » de  la Fontaine illustrées par Jean-Baptiste Oudry, jusqu’à celle de «L’Eloge de la folie » d’Erasme, Diane de Selliers a toujours été fidèle à son credo : « Les grands textes de la littérature illustrés par les plus grands peintres”.

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Notre entretien avec Diane du Selliers

Le premier livre publié par les éditions Diane de Selliers fut « Les Fables » de la Fontaine illustrées par Jean-Baptiste Oudry, en 1992. Pourquoi avoir décidé de publier ce livre ?  

Il s’agit d’un coup de cœur. J’étais chez un libraire de livres anciens et je suis tombée sur une édition en quatre volumes en gros maroquin rouge. C’était « Les Fables » de la Fontaine illustrées par Jean-Baptiste Oudry dans une édition en couleur du XVIIIème siècle. J’avais déjà publié un livre de peintures animalières qui contenait de nombreuses illustrations de Oudry, donc je connaissais la qualité de ce peintre. Alors, quand je suis tombée sur cette édition, je me suis dit qu’il n’était pas possible qu’un livre comme ça reste confiné dans une bibliothèque de livres anciens, et vendu plus de 100 000 euros en 1996. Le libraire m’a gentiment autorisé à photographier les 275 gravures de Jean-Baptiste Oudry ainsi que tous les motifs floraux de Bachelier. J’ai ainsi pu publier une édition moderne mais en reprenant l’intégralité des dessins. C’était un coup de cœur, un pari, un coup d’édition. Je ne savais alors pas que ce serait une collection. 

Quand avez-vous eu envie de fonder votre propre maison d’édition ?

J’ai d’abord travaillé pour plusieurs éditeurs avant de créer ma propre maison. J’ai débuté chez Claude Tchou et j’ai notamment travaillé pour les éditions Duculot. Quand celles-ci, qui avaient refusé de publier « Les Fables » de la Fontaine, ont été mises en vente, je me suis dit que c’était le bon moment pour redémarrer ma maison d’édition, mais cette fois-ci de le faire plus sérieusement. L’idée c’était de faire peu mais de faire bien, de faire des livres qui restent. On a maintenu cette ligne depuis maintenant 23 ans. On fait peu : on publie ainsi un livre par an dans la grande collection plus la petite collection et parfois un hors-série. On fait bien : on garde les mêmes critères de qualité en termes de recherche iconographique, de choix des textes, de choix des intervenants (historiens, scientifiques) qui viennent apporter leurs connaissances à une édition, et qualité de fabrication pour la photogravure et les reliures par exemple. Les gens ne le savent pas mais ils voient que c’est différent, qu’il y a quelque chose en plus que ce que l’on trouve dans le commerce. On fait des livres qui restent : les livres du début de la collection se vendent toujours aussi bien. Aucun n’est démodé. Ils restent tous d’actualité selon la thématique qui intéresse les uns ou les autres. 

L’idée, c’est toujours d’avoir l’équilibre le plus juste possible entre le texte et l’image pour qu’aucun ne prenne le pas sur l’autre.

Vos livres associent de grands textes de la littérature à des illustrations de grands artistes. Le texte est-il toujours à l’origine de vos publications ? Ou bien l’inspiration vient-elle parfois d’une peinture ?

Cela dépend. D’une façon générale, l’idée vient d’un texte. Mais notre best-seller de la petite collection ce sont « Les Fleurs du mal » de Baudelaire illustrées par la peinture symboliste et décadente, donc de la seconde moitié du XIXème. Là, on est partis de cette période-là de la peinture. En cherchant, ce sont « Les Fleurs du mal » qui se sont imposées.
L’idée, c’est toujours d’avoir l’équilibre le plus juste possible entre le texte et l’image pour qu’aucun ne prenne le pas sur l’autre.
Notre livre qui est le plus illustré, ce sont les « Métamorphoses » d’Ovide, illustrées par la peinture baroque. Pourquoi est-il plus illustré que les autres ? Parce que le baroque c’est un foisonnement et que le foisonnement nous l’avons joué dans la quantité. Nous avions tellement d’images qui illustraient les « Métamorphoses » que nous n’avons pas eu peur d’en ajouter une certaine quantité.

Combien de personnes en moyenne travaillent sur un livre ?

Celui qui a demandé le plus d’intervenants, c’est le « Rāmāyaṇa » pour lequel on a employé une trentaine de personnes. Pour un livre « normal » comme « Eloge de la folie » d’Erasme, cela demande une dizaine de personnes environ.

 Et combien de temps vous prend l’élaboration d’une édition ? On imagine un travail de fourmi.

Le plus long c’était également le « Rāmāyaṇa », qui a demandé dix ans de travail. L’Inde n’était pas un pays facile. La quantité de manuscrits illustrés du « Rāmāyaṇa »  entre le XVIIème et le XIXème est innombrable.  Tous ont été vendus aux enchères et dispersés aux quatre coins du monde.  Il faut se déplacer dans de nombreux musées, obtenir des images, trouver des collectionneurs privés, oui cela a été exigeant. Le « Dit du Genji », lui, a demandé sept ans.

Le fait de travailler si longtemps sur des livres ne vous pose-t-il pas des problèmes ? Comment être sûr qu’un livre sera prêt pour sa publication ?

On est très en amont avant la sortie d’un livre. On ne travaille jamais dans l’urgence car tout coûte alors beaucoup plus cher et prend beaucoup plus de temps. On a toujours un livre de réserve si un livre prend un peu de retard. Une année, nous n’en avions pas en réserve, on a alors fait le livre le plus rapide du monde : « L’Apocalypse de Saint-Jean » illustrée par la tapisserie d’Angers. Depuis la sortie de ce livre, je me suis dit que cela ne devait plus arriver. On a maintenant deux livres qui sont prêts plus ou moins en même temps et nous accélérons l’un ou l’autre selon la manière dont les livres avancent.

Avez-vous déjà abandonné un livre en cours de route ?

Oui, souvent. J’ai par exemple fait travailler une historienne de l’art pendant un an sur « Le Songe de Poliphile » de Francesco Colonna mais le projet a été abandonné même si je ne  désespère pas de faire quelque chose autour de ce texte. Parfois il faut du temps avant que l’idée jaillisse, que la bonne rencontre se fasse, qu’il y ait un déclencheur.

En 1998, vous avez publié « Don Quichotte » illustré par Gérard Garouste.  Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler avec des artistes contemporains ?  

Après avoir publié « La Divine Comédie» , j’avais très envie de faire « Don Quichotte » mais je n’ai rien trouvé de convaincant pour l’illustrer. Un jour Gérard Garouste m’appelle car il avait besoin d’un renseignement à propos d’une édition de « Don Quichotte ». Il préparait à la fois un cycle de conférences et une exposition. Je lui ai dit que je réfléchissais également à une édition de Don Quichotte. Comme je n’avais personne, il s’est proposé pour faire un test. Au bout de deux mois il m’a présenté trente œuvres qui étaient magiques. Il a accepté et a  décidé de faire le livre et de le terminer avant de faire son exposition. C’était un effort considérable car avec le livre il ne gagnait trois fois rien.

Pour Pat Andrea, c’est en voyant une de ses expositions que je me suis dit qu’il était complètement dans l’univers d’ « Alice au pays des merveilles ». Je lui ai demandé si cela l’intéresserait de travailler autour de ce livre. Il m’a dit que ça le passionnerait mais il a mis sept ans avant de m’envoyer les premiers dessins. Après lui avoir demandé, je m’en suis un peu mordu les doigts. Je me disais qu’il s’agissait quand même d’un artiste érotique un peu provocateur. Au téléphone je lui disais : « Ce sera prêt quand tu veux mais je t’en prie, rallonge les jupes des petites filles ! » Une fois par an il m’appelait en disant qu’il n’y arrivait pas jusqu’à ce qu’il ait cette idée géniale de travailler sur des détails de très grands tableaux. Mon maquettiste a fait un travail extraordinaire sur ces détails qui n’enferment pas l’image mais qui l’ouvrent : des jambes coupées en deux, etc… On le sort bientôt en petite collection.

La petite collection correspond aux valeurs de la maison et à son esprit qui est de partager ses trésors au plus grand nombre.

Vous avez abordé de nombreuses littératures issues de différentes cultures. Quels sont les périodes et les territoires que vous aimeriez aborder ?

Nous n’avons encore rien fait autour de la peinture et de la littérature russes, scandinaves ou d’Amérique du Sud. Nous avons un peu travaillé sur l’Egypte mais nous avons mis de côté nos travaux car nous n’avons pas trouvé de textes satisfaisants et parce que cela devient un plus compliqué de travailler là-bas.

Notre programme est pratiquement bouclé jusqu’en 2018- 2020. Et jusque-là nous comptons rester en Europe et en Asie. Je n’ai pas encore trouvé ce que je voulais pour la Russie. J’aimerais travailler sur les icônes mais je n’ai pas encore trouvé le bon texte…

En 2007, vous avez lancé les petites collections. Vous visiez un autre public que pour les grandes collections ?

L’idée était de donner une autre vie à ces textes. La petite collection correspond aux valeurs de la maison et à son esprit qui est de partager ses trésors au plus grand nombre. C’est un tel travail qu’on ne veut pas le restreindre à un petit public. Je n’ai jamais été attiré par la bibliophilie.

Les visites sur le site des éditions viennent en grande partie de notre application pour Iphone et Ipad.

Aujourd’hui on retrouve même les éditions Diane de Selliers sur Ipad !

On a publié des extraits de « L’Enfer » de Dante avec la carte des enfers dans une application. Ce qui est drôle c’est qu’avec « Inferno »,  le livre de Dan Brown, on a explosé les téléchargements. Les visites sur le site des éditions viennent en grande partie de notre application pour Iphone et Ipad.

Est-ce quelque chose que vous comptez développer dans le futur ?

On essaie pour le moment le format e-book avec l’« Eloge de la folie » d’Erasme et les dessins d’Hans Holbein. On aimerait publier sur e-book les dessins d’Holbein pour donner envie aux gens d’aller vers le livre. L’idée n’est pas de reproduire à l’identique le livre papier mais d’apporter quelque chose d’autre.

Vous êtes également très présents sur les réseaux sociaux…

On estime que c’est très important d’y être même si c’est un travail énorme par rapport à des résultats commerciaux aujourd’hui limités. Mais on ne peut pas se passer de ce train qui est en train de se développer. Le seul moyen d’y arriver est d’être sur la bonne vague et d’espérer que cela entraîne toutes les conséquences que l’on souhaite en terme de notoriété, de clientèle qui se développe même si la clientèle des réseaux sociaux n’est pas forcément la nôtre. On doit rester à la pointe de la modernité, de la communication. Louise Bocquin et Aurélie Razimbaud y travaillent énergiquement depuis deux ans même si c’est un puits sans fond.

Les critiques de vos ouvrages sont souvent très élogieuses. Est-ce que vous avez le souvenir d’un ouvrage plus difficile à défendre ?
Le « Rāmāyaṇa », qui était trop important. Les gens n’étaient sans doute pas prêts. Les Indiens s’intéressent peu à leur histoire. Ceux qui s’y intéressent n’ont pas forcément le budget pour de tels livres.

Je suis très, très fière du « Ramayana » justement,  parce que c’est le plus énorme et le plus fou de tous.

Quel est le titre dont vous êtes la plus fière ?

Je suis très, très fière du « Ramayana » justement,  parce que c’est le plus énorme et le plus fou de tous. Mais mon livre culte c’est « La Divine Comédie » de Dante. C’est lui qui a changé ma manière de travailler, de penser. Il m’a fait apprendre sérieusement l’italien. Il s’agit également de notre plus grand best-seller, toutes éditions confondues.

Quelle a été votre rencontre la plus marquante en tant qu’éditrice ?

Michael Barry, peut-être, qui est un spécialiste des cultures de l’Islam, qui est un historien de l’art et qui est une sorte de génie excentrique. Il possède une culture allant de l’Occident à l’Orient mais avec une connaissance et une intelligence remarquables. C’est une personnalité passionnée, érudite.

Parmi les personnalités le plus marquantes il y a aussi Leili Anvar qui a réussi cet exploit de traduire le « Cantique des oiseaux » et qui en parle tellement bien. C’est une très belle figure. Gérard Garouste c’est un homme d’une courtoisie, d’une générosité et d’un talent infinis…
Ce qui est merveilleux dans ce métier, c’est que je balbutie devant tous ces gens que je rencontre mais ils me nourrissent fabuleusement bien.

Quelles sont vos lectures du moment ?

J’ai deux manières de lire : Pendant l’année, je lis essentiellement des livres qui ont un lien direct avec mon travail. J’ai ainsi récemment lu un livre qui m’a bouleversée en même temps qu’il m’a mise de mauvaise humeur : « Conscience contre violence » de Stefan Zweig où il raconte comment Sébastien Castellion a été la victime absolue de Calvin et de son dogme. Moi, les grandes figures littéraires qui m’intéressent, ce sont celles qui font le lien entre l’Orient et l’Occident. Le dogme c’est ce qui m’horripile le plus.
Cet été en revanche, j’avais envie de me plonger dans la mer ! J’ai ainsi lu avec bonheur l’ « Île au trésor », « Robinson Crusoé » et « Moby Dick ». Là, je m’évade vraiment.

La peinture flamande n’est pas celle qui m’attire le plus. Mais Yona Pinson a su la décrypter dans tout son symbolisme et c’est un grand bonheur car on la comprend beaucoup mieux et on prend le temps d’aller dans tous les détails.

Pouvez-vous nous présenter « L’Eloge de la folie » d’Erasme que vous venez de publier ?
C’est un texte magnifique parce qu’avec énormément d’humour et d’intelligence, Erasme démonte tous les travers des hommes. Mais Erasme, qui est un homme très religieux, très chrétien, les démonte pour mieux faire valoir l’idée de la chrétienté. Ses phrases sont très fortes. Il arrive à définir l’homme dans sa bonté cachée par sa folie. C’est un exercice de style, une « déclamation » comme il le dit lui-même.
La peinture flamande n’est pas celle qui m’attire le plus. Mais Yona Pinson a su l’a décrypter dans tout son symbolisme c’est un grand bonheur car on la comprend beaucoup mieux et on prend le temps d’aller dans tous les détails. C’est une peinture qui commence avec Erasme mais qui court sur tout le XVIème siècle et une partie du XVIIème siècle. On comprend ce que les peintres ont voulu exprimer dans ce siècle tellement bouleversé par la religion. Sur les trois quarts de l’ouvrage il s’agit d’une iconographie païenne. Et puis à un moment on bascule sur les représentations de la vanité, du martyr du Christ. Enfin, on termine sur le Dieu en majesté. C’est un choix parce qu’en travaillant sur le livre je me suis rendu compte qu’à partir du moment où l’on basculait, on ne pouvait plus revenir sur des scènes de kermesse. On devait rentrer dans la chrétienté et dans tout ce qu’Erasme veut nous dire : « je crois en Dieu, au Christ et au christianisme mais dans la pureté de la religion ».

Découvrez « L’Eloge de la folie » d’Erasme aux éditions Diane du Selliers.

Retrouvez l’actualité des éditions Diane de Selliers sur leur site.

Merci à Diane de Selliers, Aurélie Razimbaud et Louise Bocquin pour leur accueil.

Les entretiens de Babelio avec les éditeurs : voir celui de Philippe Robinet, éditeur de Kero, de Louis Chevaillier, éditeur de Folio et David Vincent et Nicolas Étienne des Editions de l’Arbre Vengeur. Rendez-vous dans quelques semaines pour découvrir notre entretien avec Juliette Joste des éditions Belfond.

13 réflexions sur “Où Babelio rencontre les éditions Diane de Selliers et vous fait gagner un exemplaire du livre « L’Eloge de la folie » d’Erasme

  1. A reblogué ceci sur Le Bibliocosme and commented:
    Encore une bien belle mise en valeur d’éditeurs méconnus par le blog de Babelio !
    Le mélange entre oeuvres des plus classiques et réinterprétations graphiques par les plus grands peintres donne vraiment envie et rend une nouvelle fois au livre ses lettres de noblesse en qualité d’ouvrage de collection. Des merveilles pour nos bibliothèques !

  2. J’ai rencontré Diane de Selliers lorsque j’étais étudiant il ya 30ans environ et elle commercialisait un ouvrage qui s’intitulait quelque chose comme : faire du sport à Paris!

    Que de chemin parcouru?

  3. Merci pour cette interview, ça fait rêver ! J’aime beaucoup cette maison. C’est exactement pour faire des livres de cette qualité que j’ai fait des études d’édition ! Je rêverais d’avoir toute la collection si seulement j’avais le budget pour ; malheureusement c’est loin d’être le cas, je me contente pour le moment des « Fleurs du Mal » qui trône dans ma bibliothèque 🙂

  4. Pingback: Rencontre avec l'éditrice Diane de Selli...

  5. Ils font un très beau travail, et c’est vrai que ça donne envie, mais un salaire pour la Mahayana (qui m’aurait vraiment intéressé) ça calme. Du coup j’ai même pas regarder les autres livres. ^^

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