Où Babelio rencontre Juliette Joste, directrice éditoriale du « Domaine français » de Belfond

Dans le cadre de notre série d’entretiens avec des éditeurs, nous avons posé quelques questions à Juliette Joste, directrice de la collection «Domaine français » des éditions Belfond.

Grâce aux succès publics et critiques de Julie Bonnie avec son roman Chambre 2, d’Hugo Boris auteur de Trois grands fauves ou encore  d’Arnaud Viviant avec le remarqué La vie critiquele « domaine français » des éditions Belfond a marqué de son empreinte la rentrée littéraire. Rencontre avec sa directrice éditoriale.

Juliette Joste


Julie Bonnie vient de recevoir le prix du roman Fnac pour son roman « Chambre 2 ». Comment s’est faite la rencontre avec elle et pourquoi avoir décidé de publier son premier roman chez Belfond ?

C’est une belle aventure, et assez singulière. En général, on rencontre les auteurs après avoir lu leurs manuscrits. On édite un texte parce qu’on y croit, parce qu’on l’aime et qu’on est sûr de pouvoir le défendre et lui permettre de trouver son public. C’est également important de s’entendre avec l’auteur car on s’engage sur un bon bout de chemin à deux, et qu’il peut y avoir des moments difficiles.

En ce qui concerne Julie Bonnie, les choses ne se sont pas passées dans cet ordre. Je prenais un verre avec un ami traducteur, et sa compagne est venue nous rejoindre. Elle m’a parlé de son travail dans une maternité, de la vie quotidienne, de choses et d’autres, et j’ai trouvé qu’elle avait une présence, une voix, une façon de voir les choses captivante, énergique, originale. J’ai ensuite fait passer le message : si un jour elle écrivait, j’étais curieuse de la lire. Un an après, elle m’envoyait son manuscrit, et j’y retrouvais cette parole si forte. J’avais vraiment senti que Julie avait quelque chose à dire.

Pensez-vous l’avoir influencée dans l’ écriture de ce livre ?

Non, je pense que quand on a quelque chose à écrire, on l’écrit. J’ai simplement eu la chance qu’elle m’envoie son livre.

Publier le premier roman d’un inconnu est difficile, mais c’est vraiment pour découvrir de nouveaux auteurs, de nouvelles voix que l’on fait ce métier.

Publier un premier roman est pourtant un risque. Anticipiez-vous son succès ?

Publier le premier roman d’un inconnu est difficile, mais c’est vraiment pour découvrir de nouveaux auteurs, de nouvelles voix que l’on fait ce métier. C’est pourquoi ce prix me rend particulièrement heureuse, pour Julie Bonnie et parce qu’il montre que l’on peut encore faire des découvertes, qu’un jeune auteur peut rencontrer des lecteurs. Cela nous incite à continuer !

Il y a quelques années, la rentrée littéraire faisait la part belle aux premiers romans. Il y avait un vrai appétit pour découvrir de nouvelles plumes. Aujourd’hui, c’est un peu moins le cas. Face à la surproduction romanesque, il semble qu’on n’ait plus le temps de découvrir ou de faire découvrir des auteurs. Dans un monde ultra médiatisé, il est évidemment plus facile de vendre lorsque l’on est déjà connu. Les premiers romans en pâtissent, c’est dommage. Heureusement, il y a des contre-exemples, comme celui de Julie ou, par exemple le succès de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, le premier roman de Romain Puértolas (Le Dilettante). Son excellent accueil est une très bonne nouvelle. Lui aussi montre que les coups de cœur d’éditeurs peuvent rencontrer leur public.

Lorsque vous signez un auteur comme Julie Bonnie, pensez-vous aux romans suivants ? Est-ce que vous signez immédiatement des auteurs pour plusieurs livres ?

Le but d’un éditeur de littérature est d’accompagner ses auteurs. Je ne suis pas là pour faire des coups mais pour travailler dans la durée et pour installer un auteur auprès des lecteurs. Quand je signe un contrat avec un auteur, c’est évidemment dans l’idée de construire une relation sur plusieurs livres. Cela s’appelle la politique d’auteur.

Concrètement, il n’y a pas de règle absolue. Lorsque l’accueil est décevant, voire inexistant, cela complique évidemment les choses pour la suite. Parfois la relation n’y résiste pas, soit que la confiance soit rompue, soit que l’éditeur ne veuille pas continuer, soit que l’auteur soit trop fragilisé par ce qu’il considère comme un échec. Il arrive aussi que certains auteurs ne soient l’auteur que d’un seul livre. Bref : beaucoup d’imprévus, aucune garantie.

Nous sommes là pour défendre nos auteurs sur tous les fronts.

Julie Bonnie a ouvert le bal des prix littéraires. Pour une maison comme la vôtre, est-ce important de remporter de tels prix?

Bien sûr, c’est crucial. Tout ce qui fait parler des livres est important: la presse, les blogs, les libraires, les prix. Comme éditeur, c’est mon rôle de faire le maximum, d’essayer d’être partout. Nous sommes là pour défendre nos auteurs sur tous les fronts.

Les grands prix, c’est difficile d’y avoir accès. Traditionnellement, les maisons qui publient le plus de fiction, comme Gallimard, Grasset ou Le Seuil, y sont particulièrement bien représentées. Mais il faut y travailler, faire connaître nos ouvrages auprès des jurés, rassurer les auteurs sur le fait qu’ils sont bien défendus, et que dans une maison qui publie peu de titres, leurs chances sont plus importantes que dans une maison qui fait paraître 15 ou 20 romans à la rentrée.

Les trois romans que nous avons publiés fin août, ceux de Julie Bonnie, d’Hugo Boris et d’Arnaud Viviant avaient toutes les qualités pour accéder aux grands prix littéraires de l’automne. Arnaud Viviant est un critique exigeant et qui dérange certains, mais il écrit magnifiquement bien. Et je suis certaine que Hugo Boris, auteur subtil et abouti, aura un grand prix un jour.

A propos de cette rentrée littéraire, comment l’avez-vous  perçue, cette année ?

Je l’ai trouvée intéressante parce que, pour une fois, l’attention ne s’est pas focalisée sur un ou deux « phénomènes » littéraires. Le jeu a été plus ouvert, il y a eu de la place pour plus d’auteurs, dans des genres très divers. Il y a eu moins de tension, plus de générosité que les années précédentes. En tous cas, cette rentrée a été très accueillante et favorable pour les auteurs français de Belfond, c’est la première fois que cela se passe comme ça, alors… on va essayer de faire aussi bien l’année prochaine !

Lorsque vous êtes arrivée chez Belfond en 2012, vos objectifs étaient de développer et promouvoir l’image littéraire de Belfond. En quoi cela a-t-il consisté, concrètement ?

L’idée était de travailler sur ce qui existe et de développer ce catalogue littéraire.

Belfond ne m’a pas attendue pour faire de la littérature et avoir de grands auteurs littéraires mais peut-être étaient-ils pénalisés par l’image un peu marginalisée de la maison et donc pas aussi visibles qu’ils auraient mérité de l’être. Hugo Boris, qui a publié tous ses romans chez Belfond, en est un bel exemple. L’objectif était qu’il ait plus d’écho, de visibilité et donc de ventes. C’est un pari gagné. Il a fait partie des auteurs dont on a parlé pendant cette rentrée et il a accédé à une belle reconnaissance critique et publique.

Améliorer l’image littéraire de Belfond, cela passait par des efforts concrets, comme de travailler sur les couvertures, et aussi par l’accueil de nouveaux auteurs comme Julie Bonnie ou Arnaud Viviant.

Que manquait-il à Belfond, selon-vous ?

Pas le succès, en tous cas, car depuis une dizaine d’années, la maison s’est construite autour de la réussite spectaculaire d’une auteure phare, Françoise Bourdin. La maison a formidablement accompagné sa belle trajectoire de romancière, dont le lectorat ne cesse de croître (elle est aujourd’hui le 4ème auteur français le plus vendu). Belfond s’est concentré sur cette auteure, et d’une certaine façon, c’est devenu la maison de Françoise Bourdin !

C’est formidable, mais cela n’empêche pas de construire un catalogue riche, divers et de l’affirmer haut et fort. Belfond était peut-être une maison au succès un peu discret. Or Françoise Bourdin est notre auteure phare mais elle est entourée de nombreux autres auteurs passionnants, comme Theresa Révay, Nadine Monfils ou Francis Picabia, pour ne citer que les plus récemment publiés. Cette diversité est ce qui fait la richesse d’une maison d’édition. Quand on regarde de près les catalogues des éditeurs, on voit bien qu’ils embrassent des registres très larges. En tous cas, moi, c’est ce qui me passionne : faire vivre un programme très ouvert, complémentaire, sans exclusive.

Vous parlez de la place de Françoise Bourdin dans la maison. Celle-ci n’a pas besoin de presse pour vendre des livres. Quel est le travail de l’éditeur auprès d’une telle auteure ?

Françoise Bourdin n’a certes pas besoin des médias pour vendre des livres, mais je trouve qu’elle n’a pas l’image qu’elle mérite. Elle n’est à mon sens pas assez considérée par la presse et il faut y travailler. Quand un auteur fidélise tant de lecteurs au fil des ans, quand cette fidélité continue à croître après 34 livres, c’est intéressant, non ? Françoise Bourdin est une belle auteure, une personnalité attachante, authentique, avec une plume unique. Ses romans sont attendus, son parcours singulier. Cela mérite d’être raconté.

La structure Place des éditeurs permet à chaque éditeur d’être largement autonome, réactif, dynamique, et impliqué à tous les niveaux.

Belfond fait partie de « Place des éditeurs », un regroupement de douze maisons d’édition. Comment travaillez-vous au sein de cette structure ? Chaque maison a-t-elle toujours son indépendance ?

Le domaine français de Belfond publie 20 à 22 titres par ans. Il fonctionne comme une petite maison au sein d’un groupe. Avec les personnes qui travaillent avec moi, Magali Brenon, Anny Poughon, et sous la direction d’Anne-Laure Aymeric, j’ai la grande chance d’avoir la main sur l’essentiel : les choix éditoriaux, les contrats, les couvertures, les réseaux sociaux. Bien sûr, nous nous appuyons sur des services transversaux très présents et très efficaces, mais la structure Place des éditeurs permet à chaque éditeur d’être largement autonome, réactif, dynamique, et impliqué à tous les niveaux. Dans mon poste précédent, j’étais beaucoup plus coupée du marketing et du commercial, par exemple, ou aussi du numérique. Ici, tout le monde est investi dans tous les domaines. Cela représente évidemment une lourde charge de travail, mais avec beaucoup de liberté, d’esprit d’initiative, et c’est très porteur.

Il faut développer le travail avec des sites comme Babelio et avec les blogs même si pour l’instant ce sont les relais classiques qui font vendre.

Belfond semble très présent sur internet et les réseaux sociaux. De même, la maison est très investie dans le numérique. En quoi est-ce important pour vous aujourd’hui ? 

Tous nos livres sont effectivement disponibles en version numérique et nous sommes tous impliqués dans les réseaux sociaux. Le numérique est vraiment au cœur de la culture de la maison, que ce soit en termes éditoriaux, promotionnels ou commerciaux. Jean Arcache, le PDG de Place des éditeurs, s’est très tôt engagé en ce sens, avec une volonté d’aller de l’avant et d’expérimenter en engageant toute la maison, c’est assez rare et c’est très stimulant, même si bien sûr cela demande beaucoup de temps et d’investissement alors que ce n’est pas encore là que l’on fait l’essentiel du budget.

Pour ce qui est de la communication sur les livres, aujourd’hui on sait qu’en 2020 il n’y aura plus de presse écrite : il faut donc développer le travail avec des sites comme Babelio et avec les blogs même si pour l’instant ce sont les relais classiques qui font vendre. L’univers des blogs, cela demande une gestion assez lourde pour des résultats encore peu quantifiables alors que je sais qu’un article dans Version Femina donnera une visibilité beaucoup plus spectaculaire. Mais c’est très important d’être présent sur les réseaux sociaux et d’être visible auprès des blogueurs. C’est là qu’est l’avenir et il ne faut pas rater le coche.

Un vrai prix de lecteurs, c’est la plus belle des consécrations pour un éditeur. On ne connait pas souvent ce genre de moments dans sa carrière.

Quel est le succès dont vous êtes la plus fière ?

Je suis très fière d’avoir construit cette rentrée littéraire chez Belfond et bien sûr du prix du roman Fnac. Un vrai prix de lecteurs, c’est la plus belle des consécrations pour un éditeur. On ne connait pas souvent ce genre de moments dans sa carrière.

Pendant un an on élabore un programme, on y met tout son savoir-faire, son énergie, sa conviction, on travaille beaucoup, alors quand le résultat est là, c’est une grande satisfaction.

Quelle a été votre rencontre la plus marquante ?

J’ai eu la chance de travailler avec des personnalités aussi fortes que Michel Houellebecq et Christine Angot, deux rencontres évidemment marquantes pour moi. Christine Angot est une auteure hors norme qui a changé des choses dans la littérature. Et c’est quelqu’un que j’ai adoré découvrir. Quand je l’ai rencontrée, elle avait une image assez négative, et j’ai trouvé quelqu’un de très drôle, sympathique, très à l’écoute de l’autre. Quant à la façon dont elle travaille ses textes, leur écriture, son rapport à l’oralité, c’est absolument passionnant.

Michel Houellebecq, c’est aussi une belle aventure et surtout, pour moi, la chance d’avoir pu lire Les particules élémentaires avant tout le monde. Je travaillais avec Raphaël Sorin, qui avait fait venir Houellebecq chez Flammarion, et Raphaël m’avait donné à lire le manuscrit dès son arrivée. Je l’ai donc découvert sans aucune influence extérieure, aucune idée de ce que j’allais lire. Je me souviens très bien du choc de lecture, de la certitude qu’on tenait quelque chose de… dingue. La suite a été passionnante, incroyable, éreintante ! Quant à Michel, il était drôle, charmant, fragile. Rencontrer des personnalités de cette stature est une chance exceptionnelle.

Quel auteur auriez-vous aimé publier ?

C’est une question que je ne me suis jamais posée car je suis très heureuse des auteurs que j’ai publiés. Mais je citerai tout de même Marie N’Diaye, dont j’adore les romans. Je ne sais pas si j’aurais pu lui apporter quelque chose mais j’aurais aimé la publier car c’est l’un de nos auteurs contemporains les plus importants et parce que je ne suis pas toujours satisfaite des commentaires que je lis sur ses livres. J’aurais aimé échanger avec elle en direct à leur sujet.

A la rentrée, c’est aussi un immense plaisir de lire ce qui se publie ailleurs.

Quelles sont vos lectures du moment ?

Beaucoup de manuscrits, de projets, de nouveaux auteurs. Mais à la rentrée, c’est aussi un immense plaisir de lire ce qui se publie ailleurs. J’ai adoré le roman de Thomas B. Reverdy, « Les Evaporés », chez Flammarion. J’ai aussi lu le livre de Pierre Lemaître très tôt en juin : un livre formidable et dont il était évident qu’il allait rencontrer un grand succès ! Parmi les parutions plus récentes, je recommande un livre réjouissant et salutaire, Au secours, Noël revient, de Vincent Bouffard (Le Publieur). Il se trouve que j’avais suggéré à l’auteur l’idée d’un livre sur Noël, et le résultat est un texte hilarant et affectueux autour des affres de la période des fêtes, épatamment illustré. Bref, le cadeau idéal.

Les entretiens de Babelio avec les éditeurs : voir celui de Philippe Robinet, éditeur de Kero, de Louis Chevaillier, éditeur de Folio, de David Vincent et Nicolas Étienne des Editions de l’Arbre Vengeur et de Diane de Selliers de la maison d’édition éponyme. 

4 réflexions sur “Où Babelio rencontre Juliette Joste, directrice éditoriale du « Domaine français » de Belfond

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