Où Babelio rencontre l’un des dix-huit fondateurs des éditions Delpierre

Dans le cadre de notre série d’entretiens avec des éditeurs, nous avons posé quelques questions à Jean-Christophe Delpierre qui vient de fonder, avec dix-sept autres grands noms du monde de l’édition, une nouvelle maison qui porte son nom : les Editions Delpierre.

De la ligne éditoriale aux problématiques de 2014, Jean-Christophe Delpierre nous présente sa maison et les enjeux de cette nouvelle aventure.

Jean-Christophe Delpierre

Notre entretien avec Jean-Christophe Delpierre

Comment sont nées les Éditions Delpierre ?

Je travaille dans l’édition depuis l’âge de 20 ans à peu près. J’en ai 58 aujourd’hui et je pense en avoir fait presque  tous les métiers : maquettiste,  journaliste, éditeur, commercial, directeur général, directeur artistique… J’ai reçu une éducation de lettres classiques, et j’ai eu la chance de passer trois ans à l’Ecole Estienne, où j’ai appris à aimer les livres en tant qu’objets magiques.

« Cela s’est imposé comme une évidence : il fallait repartir de zéro et créer une maison pour publier des livres en prenant le temps nécessaire. »

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Puis les hasards de la vie ont fait que j’ai la plupart du temps travaillé dans l’univers de la communication , de la presse et de l’édition. ; j’ai par exemple eu une agence de communication visuelle (Point-Virgule), où je faisais des couvertures de livres au tout début de ma carrière, puis j’ai été chez J’ai lu du temps de Jacques Sadoul. J’ai dirigé Fluide Glacial pendant douze ans, au sein de Flammarion, Beaux-Arts, SF Mag, Vivre Plus, etc. dans le groupe Media Participations.

J’ai ensuite dirigé des maisons comme Dargaud et Les Editions Chroniques, que je suis toujours très fier de diriger aujourd’hui, à l’ère du numérique. C’est ainsi que par petites touches j’ai pu constituer une expérience, un savoir, des amitiés.

Il y a deux ans, des amis m’ont approché pour fonder une nouvelle maison. De fait, à force de parler d’édition avec certains amis, nous nous sommes rendu compte que nous étions tous arrivés à un certain niveau de responsabilités  qui nous éloignait peu à peu du cœur de notre métier. Nous sommes en effet devenus des gestionnaires ne disposant guère de temps pour entretenir de vraies relations avec les auteurs ou les libraires.

Nous nous sommes ainsi retrouvés parce que c’était dommage d’avoir perdu ce contact, d’avoir oublié nos vrais métiers. Cela s’est imposé comme une évidence : il fallait repartir de zéro et créer une maison pour publier des livres en prenant le temps nécessaire.

« Je préfère qu’on se trompe plutôt que de dépenser du temps et de l’argent dans de multiples réunions suivies d’études de marché. »

Les éditions Delpierre ont la particularité d’avoir été fondées par des personnalités importantes du monde de l’édition. Combien de personnes se sont réunies pour fonder cette maison et quels sont leurs profils ?

Il y a dix-huit personnes en tout. Chacun a un profil différent.

Chacun des associés a dirigé des équipes, des entreprises,  ou en dirige toujours.

Ils sont plus ou moins jeunes mais ont tous une réelle expérience : un patron d’une boîte de distribution, un directeur commercial d’une maison d’édition, deux directeurs commerciaux de deux groupes différents ; on a également des éditrices, une responsable de fabrication, des directeurs artistiques, une traductrice, un libraire.  De l’éditorial au commercial en passant par la diffusion et la distribution, à peu près tous les métiers de l’édition sont représentés. Cette chaîne-là, cette agrégation de savoirs et d’expériences, c’est un luxe qu’une jeune maison d’édition traditionnelle ne pourrait pas se payer.

Dix-huit personnes de l’édition qui ont entre trente et soixante ans, qui, à des degrés divers ont édité,  fabriqué, vendu des milliers d’ouvrages de tous les genres, ont forcément un avis intéressant et raisonné sur les livres. Quand ils jugent une couverture, ils savent de quoi il s’agit. Nous pouvons parler d’un livre sans avoir à faire une réunion marketing avant. Je préfère qu’on se trompe plutôt que de dépenser du temps et de l’argent dans de multiples réunions suivies d’études de marché.

Le seul élément qu’on a soigneusement évité dans notre tour de table, c’est un auteur ! Je dis cela en plaisantant mais c’est vrai qu’il n’y a aucun auteur parmi nous. Il n’est jamais bon d’être juge et partie.

Aviez-vous déjà tous travaillé ensemble ?

Oui, nous nous connaissions déjà tous et avions déjà travaillé ensemble, d’une manière ou d’une autre. Nous avons depuis longtemps des liens de confiance, de respect professionnel, de complicité.

On imagine qu’à dix-huit, cela doit être assez compliqué de choisir les livres que vous voulez tous éditer. Avez-vous tous votre mot à dire ?

Evidemment nous n’aimons pas tous la même chose et nous avons des univers assez différents. Mais nous nous sommes aperçus que cela était une vraie richesse.

Les dix-huit associés forment le comité de lecture. On a évidemment tous notre mot à dire. Prenons par exemple un livre que l’on peut classer dans les romans historiques féminins qui va sortir en mars. C’est un genre souvent décrié, mais que nous voulons défendre avec de beaux livres très bien écrits qui peuvent s’adresser à tous les lecteurs, hommes ou femmes. Nous avions fait imprimer et relier 18 jeux d’épreuves.  Tout le monde chez nous a donc pu lire ce livre et chacun a eu son expertise, ses remarques, du directeur commercial au libraire. Cela est une vraie force. Nous donnons tous de notre  temps pour nous parler et partager nos compétences. Celui qui est directeur artistique nous aide par exemple sur les couvertures, tout comme le libraire pour la diffusion..

C’est agréable d’éditer les livres de A à Z avec ses copains et de savoir que tout le monde peut donner son avis de manière assez franche. On arrive à nous mettre d’accord. Il n’y a pas de questions d’égo mais un vrai respect mutuel.

« Qu’est-ce qui nous a guidés ? Nos goûts pour la littérature populaire. »

Concrètement, comment sont proposés les livres et comment les retenez-vous ?

Les livres sont souvent proposés par certains des associés, par d’autres  éditeurs, des amis, des agents qui commencent à nous connaitre et nous soumettent des livres. De nombreuses propositions viennent également directement d’auteurs que nous connaissons depuis longtemps. Et puisque nous sommes une maison d’édition généraliste, que nous aimons la littérature populaire, nous essayons de dénicher des perles rares.

Pour vous donner un exemple, une de nos associées me téléphone : « Ce matin, j’ai lu un livre anglais incroyable dans le métro. Ce livre, il est pour Delpierre, il est pour nous. Il faut que tu le lises ».  Je le lis et le transmets en même temps à deux lecteurs qui me font des fiches de 8 à 12 pages. Après avoir consulté ces avis et après avoir beaucoup parlé avec eux, je décide s’il faut continuer l’aventure ou pas. C’est un premier filtre assez traditionnel sauf que dans de plus grandes maisons, par manque de temps, il est difficile  de faire des fiches aussi détaillées et de prendre ce temps de la discussion. Nous, on a décidé de prendre ce temps-là.

Quelle sera la ligne éditoriale des Editions Delpierre ?

Logo Delpierre

On va essayer de faire une maison d’édition généraliste. Qu’est-ce qui nous a guidés ? Nos goûts pour la littérature populaire. De même, nous aimons tous les livres d’évasion dans lesquels le paysage est un personnage à part entière. C’est dans cette variété qu’il faut trouver notre ligne éditoriale,  même si, pendant deux ans, nous allons essayer pas mal de choses assez différentes. On part du principe que l’on peut aimer plusieurs genres : des polars durs comme des lectures plus légères ou des documents incroyables.

« Le seul moment où l’on peut être un peu hétéroclite, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est au début. »

En deux ans, nous allons essayer de montrer toute la palette de notre catalogue pour que les libraires puissent s’habituer au fait que, chez Delpierre, nous allons publier des romans ésotériques, des romans policiers, des documents ou, pourquoi pas, des beaux-livres. Le seul moment où l’on peut être un peu hétéroclite, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est au début.

Quels genres ne souhaitez-vous pas aborder ? Avez-vous fixé quelques limites ?

Aucune. Nous n’avons aucun a priori et on ne s’interdit rien. On essaie simplement de faire des choses pour lesquelles on se sent  meilleurs que les autres. Il y a des genres qui sont moins encombrés que d’autres et pour lesquels nous allons tenter d’apporter notre savoir-faire.

Combien de livres par an allez-vous publier ?

La première année, nous allons publier dix livres. Trois livres français et sept traduits.
Les mises en place seront raisonnables, nous tiendrons vraiment compte des libraires. Pas de surproduction chez nous, pas de coups non plus : Nous sommes là pour construire une maison, un catalogue.  Nous avons le temps.

Tous nos livres seront également intégralement disponibles en version dématérialisées grâce à e-Dantès, le diffuseur de livres numériques.

« Cette maison d’édition n’invente rien si ce n’est une autre façon de faire de l’édition. » 

Tout de même, n’est-ce pas risqué de lancer une maison d’édition en 2014, en pleine crise du livre ?

Si, bien sûr. C’est une période de crise non seulement dans l’édition mais dans tous les commerces et dans la société en général. On sait que c’est la tempête mais on sait aussi que les gros bateaux ont plus de mal à infléchir leur cap que les petits bateaux comme le nôtre. On essaie simplement de se mettre en retrait de l’ébullition habituelle et de trouver du temps. Du temps pour lire et pour préparer, pour améliorer.

Il est difficile de  lutter contre la surproduction actuelle de livres. On sait que les linéaires des libraires sont déjà bien remplis et qu’ils n’ont pas le temps de tout lire ; alors nous allons essayer des choses comme par exemple leur envoyer les premiers chapitres de nos livres.

Cette maison d’édition n’invente rien si ce n’est une autre façon de faire de l’édition. Il y a de nombreuses maisons indépendantes qui se lancent et on partage avec elles ce goût de découvrir des livres, des auteurs, d’être sur des sentiers moins rebattus mais on a je pense quelque chose de plus : toutes les compétences, de haut niveau, dès le premier jour au sein de la maison elle-même et ça c’est redoutable.

Dans ce contexte actuel, comment se faire remarquer auprès des lecteurs ?

On a beaucoup discuté du format des livres. Faut-il être original ? Doit-on se faire remarquer sur les étals des libraires ? Mais est-ce que cela veut dire qu’il faudra aller dans la surenchère pour chaque nouvelle couverture ?  Nous avons plutôt opté pour du classique. On sait que les formats et les maquettes, ce sont des modes qui changent.

Nous avons réfléchi au dénominateur commun de tous nos livres tout en nous différenciant. Pour la couverture nous avons choisi un vernis « soft-touch » que l’on a envie de caresser car il est très doux et nous avons opté pour un  grand format qui sera le même pour nous nos livres. Nous voulions en effet que l’image de la couverture explose. Les livres auront également tous le même prix : 20 euros.
Enfin toutes nos couvertures auront un cadre, noir pour les polars et de différentes couleurs  pour les romans et en harmonie avec la couverture.

Pourquoi ce nom des éditions Delpierre et pourquoi ce logo ?

Le logo est simple et sobre. C’était notre volonté.

Pour le nom des éditions, nous pensions au départ à un prénom et un nom de famille car cela personnifie bien les maisons d’édition. C’est très compliqué d’inventer un « faux nom » qui fasse vrai. Autant en prendre un vrai. Certains associés ont proposé « Delpierre ». C’est un nom basique qui sonne aussi bien pour un Français ou un anglo-saxon. Tout le monde était d’accord alors pourquoi pas. Moi, j’étais très flatté et très fier bien sûr. Aujourd’hui, je peux le prononcer de façon très détachée.

Quels seront vos diffuseurs ?

Nous avons choisi La Diff, une maison de diffusion indépendante qui nous ressemble. Ils sont douze et ont déjà de nombreux petits éditeurs à leur catalogue. Ce qui nous intéresse c’est de grandir ensemble. Ils seront notre deuxième cercle d’associés. Avec eux, nous allons tester tout ce qui est possible et imaginable,en matière de diffusion et de forces de vente.
En Belgique nous sommes diffusés par Média Diffusion, en Suisse par Dargaud Suisse, toutes deux de belles maisons,  et au Canada par La Boîte de Diffusion, une jeune et ardente entreprise.

Quels sont les premiers livres que les lecteurs vont trouver en librairie ?

Vous allez découvrir de nombreux auteurs dès le 21 février !

P.D. Viner est un auteur anglais, un dramaturge. Le Dernier hiver de Dani Lancing est son premier roman. Il s’agit d’un thriller pur assez dur qui ravira les amateurs du genre. Le romunan a été traduit par Mélanie Fazi.

Olivier Descosse a publié de nombreux thrillers et est déjà bien  connu par les lecteurs mais il voulait aborder d’autres genres. Avec L’autre, il a écrit l’histoire d’un pilote d’avion un peu arrogant et à la vie facile qui est victime d’hallucinations. Il décide de ne rien dire à personne et de chercher en lui-même comment domestiquer et comprendre ses malaises. C’est un superbe roman sur une rédemption racontée par un auteur de thriller, qui ne dédaigne pas  une petite touche de fantastique.

Ce livre ne rentre pas vraiment dans une case précise  Aujourd’hui, c’est un vrai risque car les libraires ont parfois du mal à le vendre. On va essayer avec eux de casser ces étiquettes. L’autre est un roman. Point.

Suzon

En avril, nous allons publier Suzon. C’est le premier titre d’une grande épopée d’aventures et d’Histoire. Louise Bachellerie, l’auteur du livre, est absolument hors normes. Il s’agit d’une ancienne professeur de français qui a déjà publié de nombreux ouvrages mais aucun éditeur n’était vraiment tombé amoureux d’elle. Avec nous, elle est en train d’écrire une vraie saga. Il s’agit de portraits de femmes dans lesquels l’Histoire a une grande importance. C’est un univers très riche et  très original.

Claire North est le pseudonyme d’une auteure britannique très connue. Elle publie chez nous Les quinze premières vies d’Harry August, un roman fantastique très original.

L’année prochaine nous allons publier une jeune auteure croate qui écrit en anglais des bouquins qu’elle envoie sur internet comme on jetterait une bouteille à la mer. Elle en a écrit un qui est absolument génial et que nous allons publier.

« Nous n’avons aucun a priori et on ne s’interdit rien. On essaie simplement de faire des choses pour lesquelles on se sent  meilleurs que les autres. » 

Vous nous parlez d’un auteur remarqué sur internet. Passez-vous du temps sur les blogs ou les réseaux sociaux à repérer des nouveaux auteurs ?  

J’ai appris beaucoup de choses ces derniers temps autour de la lecture et Internet. Mon assistante Marianne m’a par exemple appris l’existence de ces fans-fictions, de ces lecteurs qui écrivent la suite de leurs films, séries ou romans préférés. Marianne me dit que si tout n’est pas bon, loin de là, on peut parfois y trouver des choses épatantes.

C’est un phénomène assez  touchant. On trouve beaucoup cela aux États-Unis ou dans les pays de l’Est. Evidemment, il y a beaucoup d’éditeurs qui vont fouiner sur internet mais cela demande du  temps et il y a  des déchets. Là encore, nous pouvons nous le permettre, on peut prendre ce temps-là. Voilà un exemple de notre liberté.

Les entretiens de Babelio avec les éditeurs : voir celui de Philippe Robinet, éditeur de Kero, de Louis Chevaillier, éditeur de Folio, de David Vincent et Nicolas Étienne des Editions de l’Arbre Vengeur, de Diane de Selliers de la maison d’édition éponyme et d’Isabelle Varange des éditions Milady. 

7 réflexions sur “Où Babelio rencontre l’un des dix-huit fondateurs des éditions Delpierre

  1. Une interview des plus intéressantes qui donne envie de s’intéresser de près à cette nouvelle maison d’édition, d’autant plus quand on est libraire ! J’ai lu Suzon de L. Bachellerie et moi qui ne suis pas férue de romans historiques, je me suis régalée !

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