Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Chimamanda Ngozi Adichie

En partenariat avec les éditions Gallimard, une trentaine de lecteurs de Babelio a eu l’opportunité de rencontrer l’auteur nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, actuellement en France pour présenter son troisième roman, Americanah. Irrévérencieux, drôle et juste, ce livre inspiré de son propre parcours a su séduire les lecteurs ravis de faire connaissance avec la pétillante Chimamanda. La rencontre a eu lieu dans les salons de la mythique maison d’édition, près de Saint-Germain-des-Prés. L’auteur était accompagnée de l’interprète Marguerite Capelle qui a su rendre une traduction rythmée et vivante de ses propos.

Ngozi

Les cheveux, symbole essentiel de la féminité

L’entretien s’est ouvert sur une question capillaire. En effet, le roman débute dans un salon de coiffure et l’auteur écrit un peu plus tard que « les cheveux sont la métaphore parfaite de la race en Amérique ». Chimamanda Ngozi Adichie a expliqué aux lecteurs présents qu’à son avis, les cheveux ont un rôle capital pour les femmes, et même une portée politique. En effet, pour une femme blanche, ne pas teindre ses cheveux blanchissants peut l’éloigner des sphères médiatiques. Mais lorsque l’on est noire, les contraintes sont encore plus fortes : alors que les cheveux poussent naturellement vers le haut, la société encourage les femmes à utiliser des produits chimiques pour les aplatir et les lisser vers le bas, afin de se conformer à des critères de beauté typiquement occidentaux. L’auteur a pris pour exemple Michelle Obama, dont l’apparence physique, et notamment capillaire, a d’après elle joué un rôle non négligeable dans l’élection de son mari. Si elle avait laissé ses cheveux pousser naturellement, Obama aurait peut-être eu plus de mal à se faire élire. Chimamanda a avoué « je rêve d’un monde où tous les types de cheveux seraient acceptés », et où il ne faudrait pas renoncer au naturel pour être acceptée dans le monde professionnel.

Un racisme latent ?

americanahSi la question du racisme est certainement un des thèmes majeurs du livre, les personnages décrits ne sont pas explicitement racistes. Il s’agit d’arrière-pensées ancrées dans leur inconscient, dont ils ne se rendent pas toujours compte. Chimamanda Ngozi Adichie a raconté comment l’idée d’écrire sur ce sujet lui était venue : lorsqu’elle était au Nigéria, elle n’avait pas réfléchi à la couleur de sa peau et ne s’identifiait pas comme « noire » mais plutôt en fonction de sa religion et de l’ethnie à laquelle elle appartient. C’est en arrivant aux États-Unis qu’elle s’est sentie noire et qu’elle s’est rendu compte que cette catégorisation n’était pas forcément positive, par exemple lorsqu’un professeur d’université s’est étonné qu’une jeune femme noire obtienne le meilleur résultat à un devoir, tant la réussite des noirs apparaît comme incongrue à certains Américains. Si certaines réactions ont pu être désagréables dans l’instant, elle les a trouvées plutôt amusantes a posteriori. Le personnage de Kimberley incarne ce type d’idées reçues qui ne sont pas la preuve d’un vrai racisme, car elle est plutôt dans une volonté de bien faire. Mais il y a une hypocrisie générale et une malhonnêteté qui apparaissent dès que les questions raciales sont abordées. Les gens font croire qu’ils ne remarquent pas la couleur de peau des autres, ce qui est forcément faux.

Cette question n’est pas seulement américaine mais peut aussi concerner les pays européens, qui pensent n’avoir aucun problème avec les questions raciales mais dont le langage est la preuve d’une hypocrisie : une lectrice a fait remarquer que les Français tendaient à dire « black » plutôt que « noir » pour ne pas sembler méprisants. Or, comme l’auteur l’a fait observer, on ne demande jamais aux noirs comment ils veulent être appelés. C’est une des raisons d’être de son livre : elle voulait écrire sur les races d’une façon dont on n’est pas censé le faire. Mais à ses yeux le sujet principal du livre est davantage l’amour que la couleur de peau. Ce qui l’a guidée est la volonté d’écrire le roman qu’elle aurait voulu lire, un livre dont elle avait conscience qu’il risquait de ne pas rencontrer le succès et de lui faire perdre le soutien de son public par sa franchise. Cependant, il lui semblait capital de tenter de corriger les injustices par ce livre, qui pousse les lecteurs à sortir de leur zone de confort pour aller vers plus de justice.

Un livre autobiographique ?

Percevant un engagement personnel dans son roman, les lecteurs ont interrogé Chimamanda sur la part autobiographique dans son livre. Elle a tenu à rappeler avec humour que la vie est rarement aussi passionnante que la fiction, et que la sienne n’échappe pas à la règle. Cependant elle s’est inspirée d’éléments réels, d’expériences qu’elle a vécues personnellement ou qui sont arrivées à son entourage et d’histoires qu’on lui a racontées pour construire le parcours d’Ifemelu, l’héroïne du roman. Malgré le fait que certaines personnes de son entourage auraient pu être blessées par sa franchise, notamment des personnes qui auraient pu se reconnaître, « j’ai été positivement surprise par les réactions, ça me donne un peu d’espoir ! ». Elle reçoit des mails de lecteurs qui la remercient s’ils sont noirs pour ce qu’elle a évoqué dans le livre et s’ils sont blancs pour ce qu’ils ont appris dans Americanah. Mais elle a aussi eu quelques réactions de colère, notamment des Nigérians, qui se trouvent parfois mal représentés.

L’auteur a expliqué que pour les Nigérians, aujourd’hui encore, les États-Unis attirent aussi bien une population en difficulté qui espère échapper à la famine qu’une classe moyenne qui pense avoir plus de chance d’accomplir ses rêves dans ce pays lointain. De plus, étudier aux États-Unis peut être une bonne façon pour les jeunes Nigérians de trouver un poste intéressant en revenant au pays. Avoir vécu aux États-Unis les change pour toujours, comme ce fut le cas pour Ifemelu mais aussi pour sa créatrice qui avoue que « ce voyage m’a aidée à être davantage moi-même ». Elle pense que toutes les femmes devraient voyager pour se découvrir, car les femmes ne sont dans l’ensemble pas élevées pour assumer qui elles sont. Ainsi de son personnage qui n’est pas facile à aimer car elle est à la fois forte mais vulnérable, attachante mais agaçante… Certains lecteurs ont reproché à Ifemelu de n’être pas assez reconnaissante pour les chances qui lui sont offertes, une remarque qui agace Chimamanda Ngozi Adichie : « on ne dit pas aux hommes qu’ils devraient être reconnaissants d’être aimés ! »

Comme Ifemelu, l’auteur a beaucoup lu, notamment les classiques américains qui lui ont permis de mieux comprendre ce pays et ont été une source d’inspiration, tels que Raymond Carver, John Steinbeck, William Faulkner, James Baldwin, qui l’a aidée à comprendre le rapport entre blancs et noirs, de même que Toni Morrison, ou encore Philip Roth.

Elle explique qu’en revanche, si Ifemelu tient un blog, elle-même n’a jamais pratiqué cet exercice, et que le statut des blogueurs n’est pas tellement reconnu par la scène littéraire américaine, mais qu’à titre personnel, elle apprécie l’honnêteté et l’immédiateté que permettent les blogs.

La langue, vecteur des différences

Les questions se sont ensuite portées sur le rapport à la langue : en effet, l’anglais parlé au Nigéria est plus proche de celui des Britanniques que des Américains, ce qui a pu provoquer des malentendus aux États-Unis. L’anglais nigérian est assez oral, parfois argotique, comprenant des particularités que même d’autres Africains ne peuvent comprendre. Elle a volontairement laissé planer quelques confusions dans son livre pour montrer l’influence de ces petites différences. Ainsi, les Américains ont tendance à penser que quelqu’un qui n’a pas l’accent américain comprend mal et est un peu bête, donc ils se mettent à parler très lentement.

3De ce fait, les Nigérians cherchent à prendre l’accent américain et à le garder, car il leur facilite la vie, notamment sur le plan professionnel. Elle-même, comme son héroïne, a décidé de renoncer à cet accent qui n’était pas vraiment elle. « Cela prend de l’énergie de se forcer à bien prononcer, alors j’ai décidé d’utiliser mon énergie pour autre chose ! »

L’humour de Chimamanda Ngozi Adichie a séduit les lecteurs qui y voient un moyen idéal de désamorcer les réactions négatives. L’auteur a fait savoir qu’elle ne renoncerait jamais à ce qu’elle a à dire, même si elle ne veut blesser personne.  Elle a ajouté que « le rire est humain et universel, il est parfait pour aborder ce qui peut mettre mal à l’aise : car une fois qu’on a ri ensemble, on peut penser. »

Suite à cet entretien, les lecteurs ont pu se faire dédicacer leurs exemplaires d’Americanah tout en échangeant quelques mots avec l’auteur pour prolonger l’échange. Nous tenons à remercier les éditions Gallimard pour l’organisation de la rencontre et l’accueil des lecteurs, ainsi que l’interprète.

Découvrez les avis des lecteurs sur Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie publié aux éditions Gallimard ainsi que le compte-rendu de la rencontre par Mots pour Mots.

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