Quand les lecteurs de Babelio rencontrent DOA

Si l’on avait dit un jour aux membres de Babelio qu’ils auraient l’occasion de parler CIA, talibans, trafic de drogue et sociétés militaires privées dans un salon cosy de Gallimard, peu nous auraient cru.

Pourtant, le rendez-vous était pris alors que ces derniers venaient tout juste de terminer le premier tome de Pukhtu, fresque cyclopéenne et envoûtante de 700 pages consacrée à la guerre en Afghanistan. Encore que la guerre ne soit peut-être qu’un prisme choisi par l’auteur pour évoquer un monde globalisé en proie aux trafics et à la violence. Ce roman, c’est d’abord l’histoire de Sher Khan, chef respecté d’une tribu Pachtoune. Nous sommes en 2008, un peu avant l’élection de Barack Obama, les talibans guettent mais Sher Khan n’est pas leur allié. Pas encore. Pas avant que sa fille ne meure dans une attaque ciblée par des militaires américains, ou plus précisément des  agents de sociétés militaires privées ne répondant pas directement de Washington. Ce sont les points de vue entremêlés de Sher Khan, qui crie vengeance, de ces « mercenaires » perdus dans un conflit qui semble éternel et de bien d’autres personnages qui forment le récit de Pukhtu  et sur lesquels allaient revenir les lecteurs au cours de cette rencontre organisée avec l’auteur du polar connu sous le nom de DOA (emprunté au film Dead On Arrival). couv La naissance d’une intrigue

Bien qu’auteur de déjà six romans noirs en 10 ans, c’est une première pour DOA. La première fois qu’il participe à une rencontre avec une communauté comme celle de Babelio. Pourtant, cette petite précision faite, il se lance sans hésitation dans l’explication de la genèse de son roman. Inscrit dans un projet littéraire ambitieux, Pukhtu reprend des éléments et des personnages que l’on pouvait déjà croiser dans Citoyens clandestins, paru en 2009 aux éditions Gallimard. “Je voulais donner une suite à ce roman sans faire la même chose. Je voulais également faire se retrouver certains personnages”. DOA a voulu situer l’action principale de son roman en 2008 dans la zone tribale entre l’Afghanistan et le Pakistan où s’est difficilement déployée la Force internationale. Cette année 2008 est une période clef dans le conflit. C’est celle de l’ouverture du front de l’est, de l’intensification de l’utilisation des drones de combat ainsi qu’une double période d’élections présidentielles : d’abord aux Etats-Unis en 2008 mais aussi en Afghanistan en 2009. Un sujet complexe et difficile qui n’entrave pas l’enthousiasme général ; la discussion a beau porter sur le quotidien difficile des tribus Pachtounes, le sourire est sur toutes les lèvres et les plaisanteries vont bon train entre les lecteurs et l’auteur. DSC_0003 Une frontière ténue entre réel et fiction

Si DOA nous rappelle que notre vision de l’Afghanistan n’est qu’une illusion construite par un discours médiatique orienté, c’est pour justifier sa démarche. Ainsi, croiser les destins de différents protagonistes a permis de multiplier les points de vue dans le but de se rapprocher au mieux de la vérité. Les personnages sont ils réels ? Peut-être… Joueur, DOA laisse planer le doute et s’en amuse. Dérivés de figures existantes, les héros de Pukhtu seraient inspirés de photographies trouvées dans des coupures de presse ou sur internet. Et c’est pour satisfaire ce même plaisir du doute qu’il a choisi d’intégrer à son récit des coupures de presse, quelques fois authentiques, quelques fois  seulement. Outil chronologique, ces insertions ont été l’occasion d’un débat entre les lecteurs. Donnant le sentiment à certains de répéter l’action décrite quelques lignes plus haut, elle sont au contraire, pour l’auteur et de nombreux autres lecteurs, un moyen de rendre compte du contraste entre les différents traitements médiatiques de mêmes événements. DSC_0002 Une dure réalité féminine

Un lecteur souligne que les femmes sont durement traitées dans ce roman. DOA en convient : “ La femme moudjahidine libre n’existe pas. Je n’allais pas l’inventer”. Dans une volonté de rendre compte d’une réalité difficile, l’auteur n’hésite pas à reproduire un tableau noir. Pourtant, sa vision de nos sociétés n’est pas tellement meilleure et les personnages féminins occidentaux ne sont pas moins broyés par le système dans lequel elles vivent que les Afghanes. Finalement, les personnages lumineux n’existeraient nulle part. “De toute façon, je n’écris pas de romans à l’eau de rose. Je ne serai jamais publié chez Harlequin”. Sourires. DSC_0004 Des influences diverses

Un lecteur intervient : “Ce roman m’a fait penser à James Ellroy dans American Tabloïd. Grand admirateur du célèbre auteur de romans noirs, DOA reconnaît y avoir découvert les clés du savant mélange entre fiction et réalité. Son roman doit cependant également beaucoup à sa collaboration avec un autre auteur français :  “L’écrivain qui m’a le plus influencé par son écriture reste Dominique Manotti, avec qui j’ai co-écrit L’honorable société. Si j’ai pu écrire ce roman au présent, c’est grâce à elle.” Gaston-Gallimard plaque rue Un travail documentaire sans fin

Désarçonnés par la teinte réaliste de cette fiction, certains lecteurs y cherchent les clés du conflit que connaît actuellement le pays. DOA persiste “je ne connais pas l’issue de ce conflit car j’ai écrit une fiction et pas un reportage. Je n’ai pas de solution concrète au problème de ce pays et je n’en ai pas cherché.” Le travail de documentation est de longue haleine pour concevoir un ouvrage comme Pukhtu. Parti avec en guise de référence Les Cavaliers de Joseph Kessel ainsi que quelques titres de Rudyard Kipling, DOA aura eu besoin de plusieurs mois de lecture pour se construire une culture suffisamment fournie avant d’entamer la rédaction de son récit. Histoire, sociologie, ethnologie,  tout y passe, avant même les rencontres réelles qu’il considère comme “le vernis du récit, que l’on passe afin d’en peaufiner le réalisme”. Il évoque à ce sujet Cormac McCarthy, dont il envie la capacité à planter un décor en quelques mots efficaces. Le livre est si riche que l’heure n’y suffit pas et lorsque les lecteurs se lèvent afin de faire dédicacer leur ouvrage, les débats sont encore loin d’être clos. A quand la suite de Primo ?

Retrouvez Pukhtu – Primo de DOA aux éditions Gallimard.

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