Palmarès des défis d’écriture Babelio

Depuis quelques temps, les lecteurs Babelio organisent chaque moi un défi d’écriture, ayant pour seule règle un thème, imposé par l’équipe. A l’issu de ce défi, un gagnant est choisi et remporte parfois un livre, en rapport avec le thème du mois.

Afin de récompenser les courageux qui se lancent régulièrement dans cette aventure, nous avons décidé de rassembler ici les textes gagnants, au fil des mois.

Un grand bravo aux participants toujours plus nombreux !

Le texte de Retter, gagnant du mois d’avril 2017 :

Le Choix avril 2017.png

9 ans
Voilà des heures qu’Adam reste le nez collé à la fenêtre. Il attend, il refuse d’y croire, il ne peut pas accepter. Après un long, si long moment, sa mère vient tout près de lui et l’enveloppe de ses bras chauds qui portent toute la tendresse du monde. Elle lui murmure quelques mots et le petit garçon tourne la tête vers elle, une lueur d’espoir au fond des yeux. Pour l’instant, il n’a pas d’autre choix que de l’écouter, de lui faire confiance et d’attendre encore. Il n’a que neuf ans. Et, à Decidia, c’est un âge où n’a pas le choix.

10 ans
Adam souffle ses bougies d’anniversaire. C’est un très grand jour pour lui, et ce pour trois raisons. La première est que son âge comporte maintenant deux chiffres, ce qui est tout de même très classe et impose le respect. La deuxième est que sa mère a fait son gâteau elle-même et qu’il adore ça (il hésite à en prendre une part tellement ce gâteau représente pour lui l’Art à son paroxysme). La troisième est qu’il reçoit aujourd’hui ses premiers Crédits de Choix quotidiens, ou CC pour les intimes.

11 ans
Voilà déjà un an qu’Adam économise ses CC. De temps en temps, il jette un œil au compteur qu’il porte au poignet – comme tout le monde – mais ne laisse pas traîner son regard trop longtemps sur les chiffres. Trop démoralisant. Il est loin du compte et il le sait, ce tout petit nombre ne lui rappelle que trop. Il a encore beaucoup d’efforts à fournir.

Il faut dire qu’économiser des Crédits de Choix n’est pas simple. A Decidia, on ne choisit pas sa vie comme on respire puisque n’importe quel choix coûte un certain nombre de Crédits. Depuis le nom que vous choisissez pour votre hamster jusqu’au métier que vous voulez exercer.
Historiquement, ce système a été mis en place pour contrôler la trajectoire de la société. Certains choix jugés « à risque » par le gouvernement coûtent particulièrement chers, comme celui de s’opposer au pouvoir en place, par exemple, totalement impayable. Peu de gens se souviennent de l’origine de ce système tant il est ancien, à vrai dire. Et personne ne pense réellement à le changer. D’une part, parce que la paix règne bel et bien dans le monde et que, finalement, c’est peut-être le plus important. D’autre part, parce que le changement coûte cher et que si on grille tous ses CC, eh bien on n’a plus de quoi choisir un dessert au restaurant ma bonne dame !

13 ans
– Et pour toi, mon garçon ? Ce sera le poisson-épinards ou bien la saucisse-potée de carottes ?
– Ca m’est égal, répond gentiment Adam comme à son habitude.
– Ah ah ! C’est toujours pareil avec toi, s’amuse le cuisinier de la cantine. Bon, tu sais quoi ? Je te mets un peu de tout, voilà. Au moins on pourra pas te dire que tu ne manges pas équilibré.
– Merci monsieur.
Le cuisinier se retourne vers la porte derrière lui avec l’air de l’explorateur qui craint d’être suivi par un fauve, se penche vers Adam et lui dit sur un ton de confidence :
– Je t’ai pas mis trop d’épinards parce que c’est La Patronne qui les a épicés et, honnêtement, c’est pas terrible…
– J’ai entendu, répond une voix blasée dans la cuisine.
– Et tu me reprendras bien une bonne cuillère d’épinards, hein, mon garçon ? s’exclame le cuisinier en remplissant l’assiette d’Adam.

14 ans (dans quelques jours)
– Donc voilà, avec ton père, on s’est dit que pour ton anniversaire on voulait te faire vraiment plaisir. Alors comme tu nous parles beaucoup de ces consoles de jeux…
Le regard du garçon s’illumine déjà.
– Le problème, poursuit sa mère avec un sourire, c’est qu’on n’y connaît vraiment rien. Alors je sais que ça gâche un peu la surprise mais on préfère te demander quelle console tu veux.
Adam marque un silence. Il hésite un peu puis, haussant les épaules, répond simplement :
– Ca m’est égal, elles sont toutes cools. Merci maman, merci papa.
Les parents échangent un regard légèrement triste. Ils savent que leur fils a forcément une préférence mais qu’il ne gaspillera aucun Crédit s’il n’y est pas obligé.
– Bon, d’accord, conclut la mère. Mais quand je viendrai te chercher à l’école, je demanderai à ton ami Jérémy s’il y a une console dont tu lui parles davantage…
Vu l’expression ravie de son fils, elle sait qu’elle vient de trouver la bonne parade.

16 ans
L’adolescent toque doucement à la porte, le regard attiré vers la plaque dorée qui semble tellement fière d’annoncer « Dr Bonchois – Optologue ». Adam sourit. Il y a quand même des gens dont le destin semble déjà tout tracé quand ils viennent au monde…
Après avoir entendu le traditionnel « entrez », le jeune homme s’installe dans ce fauteuil qu’il connaît si bien. Le docteur Bonchois lui offre son éternel verre d’eau avant de se poser face à son patient, comme ils l’ont déjà fait des dizaines de fois. Rêveusement, Adam se demande si en choisissant de s’assoir dans ce fauteuil précis plutôt qu’un autre – choix gratuit ! – l’optologue est déjà capable d’en tirer certaines conclusions.
– Comment vas-tu, Adam ?
– Ca va.
Début de séance copié-collé de fois en fois, juste pour la forme.
– J’ai eu le directeur de ton école au téléphone – là, la vrai séance commence – et il m’a confié son inquiétude pour toi. Comme tu le sais, pour les deux dernières années d’études obligatoires, tu vas devoir choisir une orientation. Ton école en propose beaucoup : langues modernes, langues classiques, sciences, technologie, arts graphiques, théâtre, éducation sportive, éduction sociale… C’est une chance pour toi.
– Je sais, répond sobrement Adam.
– Ton directeur m’a aussi informé que tu avais rendu ton formulaire d’orientation vierge.
– C’est vrai…
Le docteur Bonchois laisse échapper un léger soupir d’inquiétude sincère.
– Adam, ça fait des années qu’on se voit et je sais à quel point tu veux économiser tes CC, pour une raison que tu n’as jamais voulu me confier. Mais ce choix d’études est très important pour toi. Il coûte assez cher, c’est vrai, mais il va déterminer en bonne partie l’orientation que tu vas donner à ta vie, à ce que tu vas faire plus tard. Alors oui, on peut faire comme d’habitude, je peux te prescrire un choix sur base de ce que je crois être le meilleur pour toi et tu ne devras rien payer. Mais ne crois-tu pas que, cette fois, ce serait vraiment intéressant que tu décides par toi-même ?
Le jeune homme reste songeur. Bien sûr que si, ce serait intéressant. Il le sait bien. Il est tout sauf idiot. Que du contraire, réfléchir depuis si longtemps à tous les moyens possibles pour ne rien choisir a entraîné son esprit d’analyse bien au-delà de la moyenne. Car la vie quotidienne est ponctuée de centaines de petits choix anodins que l’on ne remarque même pas, à moins de pas pouvoir les réaliser et de se faire violence à chaque fois, en remettant sa vie entre les mains de ceux qui acceptent de décider pour vous. Des personnes comme un optologue, médecin habilité à décider à la place de ses patients, lesquels sont assez nombreux au vu de l’angoisse psychologique que peut entraîner l’idée d’un mauvais choix quand certains coûtent si chers que l’on n’aura plus les moyens de revenir en arrière.
– Je ne peux pas, docteur, décide Adam. Pas encore…
– Pas encore ? demande le docteur avec intérêt.
– Non, pas encore. Je dois garder mes Crédits pour plus tard. Dans… dans deux ans, j’aurai de nombreux choix à faire.

20 ans
La jeune femme est au comble du bonheur. Le tableau indique qu’elle a réussi tous les examens du premier semestre. Elle n’y croyait tellement pas ! Ces réveillons n’auront pas été gâchés en vain, ces soirées passées à étudier alors que sa famille festoyait en bas en s’empiffrant de délicieux zakouskis de noël ou de gâteaux avec « bonne année » écrit en glaçage dessus.
Sans prêter attention au froid, elle s’assied sur le banc juste devant la bibliothèque de l’université et laisse le soleil réchauffer timidement son visage. Quelqu’un vient s’assoir à côté d’elle mais elle n’y prête pas attention jusqu’au moment où il lui adresse la parole.
– Félicitations pour les examens. Tu es en route pour la grande distinction.
– Merci, répond-elle, étonnée. Mais comment tu… on se connaît ?
Elle s’est interrompue car ce visage lui dit quelque chose. Les yeux, surtout. Ce regard vert sous des fins sourcils presque noirs. Elle a posé la question pour se donner le temps de chercher, mais elle sait déjà qu’elle le connaît. Ca remonte à loin, très loin en arrière. Sa mémoire est en train de tirer de toutes ses forces sur la chaîne pour faire revenir un souvenir enfui très profondément en elle. Un souvenir qui ne lui est pas revenu en mémoire depuis quelques années mais dont son inconscient a pris un soin tout particulier. Un souvenir qui apparaît maintenant au grand jour, au prix d’un effort très bref, finalement, comme si un chemin était resté libre dans l’esprit de la jeune femme pour permettre à ce souvenir de revenir via une voie expresse, au cas où.
– Adam ? demande-t-elle simplement.
– C’est moi. Bonjour Rose, dit-il comme s’ils reprenaient la conversation au début.
– Adam ! C’est dingue ! Qu’est-ce que tu fais là ? s’exclame Rose en le serrant contre lui comme s’ils ne s’étaient jamais quittés depuis onze ans.
– C’est une longue histoire…
– Si tu as le temps de la raconter, je suis tout ouïe !
Après quelques secondes passées les yeux dans les yeux, Adam détourne son regard avec un sourire timide. Il savait que ce moment allait arriver mais ça ne l’empêche pas de sentir son cœur battre à toute allure. Il inspire profondément… et se lance.
– Je me souviens de toi quand on était tout petits. On était voisins et on a joué ensemble depuis nos premiers mois. Je sais que ça ne veut pas dire grand-chose à cet âge-là mais… j’étais très amoureux de toi. Quand on avait neuf ans, ta famille et toi avez déménagé. Je t’ai vue partir. Je t’ai regardée par la fenêtre et je suis resté figé là pendant des heures. Jusqu’à ce que ma mère vienne me consoler. Elle ne m’a dit que quelques mots, mais ils ont tout changé…
– Quels mots ? demande Rose tout doucement.
– Elle m’a dit simplement : « quand tu seras grand, tu pourras essayer de la retrouver, si tu veux ». Et depuis ce jour-là, je n’ai jamais rien voulu d’autre. Tu m’as manqué chaque jour passé sans toi. J’étais prêt à tout pour te retrouver mais j’ai compris très tôt que j’étais trop jeune pour pouvoir le faire. J’ai aussi vite compris que le jour où je pourrais commencer mes recherches, cette quête me coûterait sûrement très cher. Alors j’ai… j’ai économisé mes CC. Tant que j’ai pu. J’ai évité de choisir pendant quasiment toute ma vie. C’était moins difficile qu’on pourrait le croire, puisque, sans toi, les choses ne me paraissaient pas si importantes que ça.
A mes dix-huit ans, j’ai pu choisir ce que je voulais faire de ma vie, alors j’ai commencé à te chercher. Les voies officielles se sont vite avérées inutiles, aucune administration n’accepte de donner à un inconnu des informations relatives à la vie privée des gens. J’ai aussi cherché via internet mais je suppose que, si tu utilises les réseaux sociaux, tu emploies un pseudonyme car tu n’apparais nulle part. Mais je m’y attendais un peu. Heureusement, je me rappelais que, petite, tu me répétais toujours ton envie d’être journaliste. Alors j’ai croisé les doigts pour que tu n’aies pas changé d’avis, ou au moins que tu aies envie de faire des études.
C’est le moment où mes crédits économisés ont commencé à être utiles. J’ai choisi de m’inscrire à l’université la plus proche en espérant t’y trouver. J’ai eu la chance, après quelques semaines, de trouver une liste des élèves inscrits. Tu n’y figurais pas. J’ai donc fait le choix de partir, et d’en essayer une autre. J’ai choisi comme ça plusieurs établissements, que j’ai choisi de quitter aussitôt à chaque confirmation de ton absence. J’ai choisi autant d’endroits où loger, autant de petits boulots pour pouvoir me débrouiller seul, autant de personnes à convaincre de m’aider, autant de trains qui m’amenaient de plus en plus loin de chez moi. J’ai choisi de refuser plusieurs opportunités de toutes sortes qui m’auraient emmené sur une mauvaise voie. J’ai choisi d’en accepter d’autres qui me rapprocheraient peut-être de toi. J’ai fait des choix par centaines dans l’unique espoir que les économies d’une vie d’enfant suffiraient pour te retrouver.
Jusqu’au jour où je suis arrivé dans cette université. J’ai parcouru tous les panneaux de toutes les sections, comme chaque fois à l’approche des examens, et j’ai vu ton nom sur l’horaire de passage d’un examen oral de philosophie, il y a quinze jours. Depuis, je sillonne les couloirs en espérant te trouver. Après deux ans passés à te chercher, c’est chose faite. Mon rêve est enfin réalisé.

Rose le fixe du regard. Elle n’a pas perdu une miette du récit et elle a senti son cœur s’emporter de plus en plus au fil du témoignage. Elle voudrait répondre, mais ne sait pas quoi dire. Alors elle va vers l’évidence…
– Je ne sais pas quoi dire, avoue-t-elle.
– Ce n’est rien.
– Tu m’as énormément manqué aussi…
Adam est touché par cet aveu, et encore plus par le regard qui l’accompagne et qui lui donne le courage de poursuivre.
– Rose, il n’y a qu’un choix dont je suis sûr depuis toujours. A neuf ans, j’ai choisi que je ne vivrais pas sans toi. Je t’aime. Depuis aussi loin que je m’en souvienne. Et je… si tu le veux… est-ce que tu voudrais me choisir pour qu’on continue notre chemin côte à côte ?
Et sans un regard pour son compteur de CC, car peu importe le prix de ce genre de choix, Rose répond seulement…
– Oui…

Le texte de Nico8, gagnant du mois de mars 2017 :

Les mots.png

– Martine, ma chérie, venez ! crie l’homme allongé dans son lit.
Elle ne répond pas, trop occupée à contempler le tableau qui lui fait face. Il est de toute beauté et détourner le regard d’autant de beauté serait pour Martine un pêché d’une trop grande gravité.
– Martine, s’il vous plait ! Je suis à la limite de l’agonie ! Crie l’homme de plus belle.
Elle reste figée devant le tableau. Ne semble accorder aux supplications de l’homme qu’une atroce indifférence.
Fatigué et désespéré, il recommence à crier :
– Martine ! Pour l’amour du ciel ! Je vais mourir !
Elle aime le ciel, alors par amour pour lui, elle décide de faire un effort. Un très mince effort. Elle tourne légèrement la tête en direction du lit sur lequel l’homme se meurt et, lentement, avec son index, lui indique le tableau.
Légèrement rassuré de ce petit progrès, l’homme reprend :
– Martine, j’ai besoin de vous. Dites moi un mot, un seul et je serai sauvé.
Cette déclaration attriste profondément Martine qui, visiblement, n’a pas l’intention de dire ne serait-ce qu’un seul mot à cet homme ni à qui que ce soit d’autre. Très calmement, avec le regard mélancolique, elle se retourne vers le tableau et le contemple avec une attention tout particulière. Ce tableau, d’une beauté rare, lui fait un bien fou.
– Martine, arrêtez ! Vous ne comprenez pas que je vais mourir ! C’est ce que vous voulez ?
Elle reste silencieuse, comme elle l’a toujours été, fixant toute son attention sur le tableau devant elle.
– Répondez-moi, je vous en supplie. Pourquoi ne voulez-vous rien me dire ? Je vais mourir si vous ne daignez pas me dire un mot.
Martine, fixant toujours le tableau, ne réponds pas.
– Cela fait plus de trente ans que vous ne parlez pas. Que vous restez muette alors que vous ne l’êtes pas. Que vous méprisez tous le monde en refusant de leur adresser la parole. Vous avez un don. En parlant vous pouvez empêcher les gens de mourir. En vous enfermant dans le silence vous les condamnez à mort et accélérez leur fin de vie. Ce n’est pas compliqué de lâcher un mot, un simple mot ! Vous n’avez donc aucune pitié ?
Aucune réponde de la part de Martine.
– Bien sûr, vous restez murée dans le silence… Je ne sais même pas pourquoi je vous pose des questions puisque de toute façon vous ne répondez jamais.
Triste et livide, elle regarde intensément le tableau. Des larmes coulent de ses yeux abattus.
– Vous êtes en réalité une criminelle ! Voilà ce que vous êtes, une criminelle ! Hurle l’homme qui sent la vie le quitter.
La tristesse de Martine ne fait que grandir mais elle ne dit aucun mot et n’en dira aucun. Toute sa vie elle n’a été que silence. De discussions elle n’en a eues que par le regard. Elle a choisi le silence car elle ne pouvait pas accepter de détruire la mort. Qui était elle, pour détruire la mort ? Elle n’était rien. Juste une fille qui avait été affublée d’un pouvoir maléfique. Son silence n’était pas voulu mais subi. Depuis plus de trente ans, dans le silence elle attendait la mort, entendant les autres qui la suppliaient de parler pour les sauver.
– Martine, sauvez moi !
Ce furent les derniers mots de l’homme. La mort l’avait gagné. Martine, sans un mot, contempla le tableau dont la beauté, jusqu’à la mort, la toucherait. Tout cela se passe évidemment de mots.

Le texte de Titoun, gagnant du mois de février 2017 :

Defi d'écriture fevrier 2017 le sommeil

Notre petit conteur cheminait nonchalamment, brinquebalant l’imprévu au bout de ses souliers usés, se berçant comme d’autres avant lui, du doux frou-frou des étoiles espiègles qui ne manquent jamais de l’accompagner lors de ses pérégrinations nocturnes.

Quand d’autres recherchent le confort d’un abri dès la lune levée, lui préfère s’aventurer dans les espaces redevenus vierges, surtout durant le mois de Morphée où la paresse pourrait le garder enfoui dans une motte de paille fraîche sans rien faire de ses journées. Peut-être en oublierait-il même de vivre… comme cette femme qui, désespérant de voir son amant revenir de la guerre des Antipodes, avait fermé les yeux pour ne plus les rouvrir. La légende précise toutefois que Morphée, jaloux de la sincérité de son amour, avait enlevé son âme et l’avait cousue à la manche droite de son pourpoint bleu nuit pour pouvoir la bercer tout à son gré.

Cependant lorsque son amant revint de la guerre, qu’il découvrit le corps inanimé de sa bienaimée, il l’embrassa tant et plus avec une ardeur telle qu’il aurait réveillé la Belle au bois dormant pour l’éternité. Mais le corps de sa belle demoiselle restait inanimé… De mémoire d’homme, le mois de Morphée de cette année 18… durant lequel le jeune amoureux usa ses belles lèvres à bécoter sa dulcinée fut le plus terrible de tous. En effet, les baisers du jeune homme n’étaient pas sans effet ; si le corps de la jeune femme semblait rester indifférent à l’amour qu’il déversait sur son visage et ses douces mains, il n’en fut pas de même pour son âme qui, dès le premier baiser, s’enflamma de toute la passion retrouvée. L’âme enchaînée par des fils dorés au pourpoint de Morphée se mit alors à s’agiter frénétiquement pour arracher les terribles coutures qui la retenaient prisonnière. L’énergie de son amour retrouvé ne lui laissa aucun répit jusqu’à ce que Morphée, lassé de cette agitation qui menaçait de déchirer son beau pourpoint, l’attrapât au collet, bien décidé à l’étrangler. Comment pouvait-elle troubler ainsi son repos par un comportement de caractérielle furieuse ? Notre dieu prit alors conscience que plus aucun charme n’émanait de la jeune âme défigurée par son désir d’évasion amoureuse. Il défit alors un à un les liens qui la retenaient auprès de lui et, lorsque le dernier céda en laissant une infime déchirure sur son pourpoint bleu nuit, il l’étreignit jusqu’à lui faire perdre connaissance. Il la prit alors dans ses bras et la ramena dans son corps inanimé. Mais si depuis ce jour, les deux amants pouvaient s’aimer toute l’année, les choses s’envenimaient au mois de Morphée ; en effet, la blessure engendrée sur le pourpoint bleu de Morphée se réveillait et demandait réparation à l’âme qui l’avait causée. Alors, pendant toutes les nuits de ce long mois de 35 lunes, l’âme retournait auprès de Morphée pour le soigner, laissant aux côtés du bienaimé, un corps sans passion, froid comme les pierres sous la névé… C’était le tribut à payer pour avoir renoncé à passer l’éternité dans les bras de Morphée.

Le texte de Gaidhlig, gagnant du mois de janvier 2017 :

Cette année, Tristan n’aura confiance qu’en lui-même. Il s’est assez fait baiser comme ça, notamment par Terence. Il l’avait hébergé plusieurs jours, en attendant soi-disant la remise des clés de son studio. Cet enfoiré en a profité pour vendre sa collection « Lone Wolf and Cub » sur Internet. Vingt-huit tomes bradés aux enchères. Bien entendu, Terence a empoché le fric et Tristan ne s’en est rendu compte que trop tard : le colis était expédié et Terence introuvable. À présent, Tristan contemple sa bibliothèque avec amertume. Les volumes de la série y étaient soigneusement alignés, sur toute la première rangée. La place qu’ils y occupaient est un vide impossible à combler. N’étant plus éditée depuis longtemps, la valeur de cette bande dessinée est inestimable — pécuniairement et sentimentalement parlant. Le cœur lourd de haine, amputé de son manga préféré, Tristan se prépare néanmoins au retour de Terence, car Terence finit toujours par revenir.

Tristan est déterminé à tenir sa propre promesse de ne plus aider Terence. Il restera ferme et stoïque, le regardera droit dans les yeux, sans baisser la garde. Il refusera la totalité de ses requêtes et ne croira aucune de ses paroles. De pine et de pin, ou de vin et de catins, qu’importent les aventures abracadabrantes de Terence ! Ce n’est qu’un guignard dont la poisse colle à la peau tel un chewing-gum aux basques, et Tristan ne se fera plus avoir par ses histoires.

Il ne se fera pas non plus avoir par les bières de Terence à la sortie du boulot, pour se racheter de ses erreurs passées et futures — ou pour se racheter tout court. Tristan sait très bien comment évoluent les soirées improvisées de Terence. Elles débutent toujours par quelques pintes au bar, suivies de quelques shooters chez leur copine Saoirse, quelques pétards à la volée et d’autres substances à volonté. Puis arrive ce passage où les minutes défilent plus rapidement qu’elles n’imprègnent sa mémoire, celles pendant lesquelles il rampe jusqu’à sa porte en oubliant son identité. Ces états d’amnésie le préoccupent sérieusement, mais maintenant que Terence a disparu — en dérobant ses « Lone Wolf and Cub » qui plus est —, tout ça est bel et bien terminé !

Non seulement l’abstinence festive que s’imposera Tristan préservera ses idées, elle lui permettra également d’exceller dans son métier. Il ne s’y présentera plus en retard, la gueule enfarinée et les cheveux en bataille. Il sera vif et réactif, se donnera corps et âme pour produire plus vite que son ombre, fera tout ce qui est en son pouvoir afin de progresser — de « gravir les échelons » comme on dit par chez lui. Il ne comptera pas ses heures, se rendra disponible, dira « oui » et « amen » aux directives, tout autant de qualités sollicitées par ses supérieurs. Son image et sa paye n’en seront que meilleures — c’est ce qu’ils promettent à chaque fois. Il pourra s’acheter des mangas à la pelle et bien plus encore : s’offrir un voyage au Japon, sur les traces d’Ogami Itto dont la chronique ne remplit plus la première rangée de sa bibliothèque.

Tristan maintiendra une bonne hygiène de vie, tant alimentaire que physique. Il sélectionnera scrupuleusement ses ingrédients — bios de préférence —, et pense même à cultiver un potager ! Il va de soi que Tristan n’a pas la main verte, sa dernière plante d’intérieur ayant séché dans un coin du salon : complètement abandonnée, elle s’était comme auto-absorbée. Alors il suivra des cours de jardinage s’il le faut, et de cuisine aussi. Fini les pizzas et le coca, les bières et la clope au bec. Parallèlement, Tristan se mettra au sport. Pourquoi ne pas commencer par un petit footing entre le bureau et son appartement ? Juste après le travail, un moment plus propice au levé de jambe qu’au levé de coude, n’est-ce pas ?

Tristan arrêtera de dépenser inutilement : dans l’obtention de vidéos pornos ou dans la compagnie d’escort-girls avec qui rien ne va plus loin qu’une simple transaction financière. Il a besoin de quelqu’un, il le ressent. Il veut l’aimer et qu’elle l’aime en retour : Saoire, cette année il n’aura d’yeux que pour elle. Il lui fera la cour comme personne ne le fait plus de nos jours, et lui fera l’amour comme aucun homme ne saurait faire, sans détour. Il finira par l’avoir à l’usure, il en est persuadé. Elle acceptera sa demande en mariage. Saoire, sa future fiancée.

Tristan ne se moquera plus de son collègue Micheal, un pauvre type sans charisme ni personnalité. Malgré tout très prévenant, il n’omet jamais de le convier au bowling. Tristan ne dénombre plus les excuses capillotractées inventées pour échapper aux soirées soporifiques de Micheal. Tristan déteste les jeux de boules et de quilles, mais culpabilise de lui mentir autant. Alors c’est décidé, il fera l’effort de l’accompagner — peut-être deviendra-t-il un ami plus fiable que Terence ?

Tristan ne servira pas de thé somnifère à Terence, et Terence ne se réveillera pas ligoté à une chaise en acier au milieu d’une pièce ressemblant étrangement au salon de Tristan. De fond en comble recouvert de films plastiques, l’appartement semblerait aménagé pour y commettre un homicide. Seule la bibliothèque serait visible face à Terence qui se tordrait dans tous les sens, espérant encore pouvoir se délier de son siège. Le chiffon coincé dans sa gorge étoufferait ses cris apeurés lorsque, les poignets solidement maintenus par des colliers de serrage à l’arrière du dossier, Terence réaliserait l’inefficacité de ses mouvements. C’est là que Tristan apparaîtrait, brandissant un kusungobu en direction de Terence. Il prévoyait d’introduire la lame dans son abdomen, de gauche à droite puis de haut en bas, du sternum au nombril. À mesure que la peau cèderait, le chiffon s’imbiberait de sang dans la bouche de Terence qui, incapable de déglutir, verrait ses entrailles s’épandre contre son gré. Les intestins ballants entre les jambes, il râlerait d’agonie sous le sermon vengeur de Tristan. Tristan n’a pas défini la manière dont il se débarrasserait du corps par la suite, mais cela n’a pas vraiment d’importance puisqu’il ne tuera pas Terence.

Tristan n’essaiera pas de rencontrer Peadair et Aina. D’abord virtuellement, sous le nom de Drystan, puis physiquement quand le couple lui proposerait de passer un weekend chez eux. « C’est fou le nombre de choses que nous avons en commun ! » ne cesserait de s’étonner Peadair en accueillant son nouvel ami Drystan. Fan inconditionnel de manga, il ne tarderait pas à lui révéler sa dernière acquisition : la collection complète — et en parfait état de surcroît — de « Lone Wolf and Cub ». Le fou qui la lui a vendue ne sait pas ce qu’il perd, ironiserait Peadair, fier de cet achat inespéré. Tristan — ou plutôt Drystan — tirerait avantage du sommeil alcoolisé de ses hôtes pour subtiliser les vingt-huit tomes et s’enfuir d’Édimbourg, sans rien laisser en retour, ni trace, ni indice — il aura d’ailleurs pris soin d’effacer son faux profil des réseaux sociaux et des contacts de Peadair et Aina.

Mais au final, l’urgence pour Tristan n’est pas tant de suivre ses résolutions à la lettre que d’apprendre à vivre sans sa bande dessinée préférée, d’en faire son deuil, et ce sans plus attendre.

Le texte de SoMad, gagnante du mois de décembre 2016 :

votre-plus-beau-noel

LA CLOCHETTE

Un matin du vingt-quatre décembre, ma fille déboula dans la cuisine en me posant cette question : « Dis maman, c’est quoi ton plus beau Noël ? ». Certains auraient longtemps hésité avant de répondre, mais pour ma part, ce ne fut pas le cas. « Celui où j’ai rencontré le Père Noël, bien sûr ! ». Devant sa mine perplexe, je me sentis obligée d’arrêter ce que j’étais en train de faire. Je la pris sur mes genoux et commençai à lui raconter mon histoire.

Cette histoire est arrivée il y a longtemps. Je devais avoir à peu près ton âge, six ou sept ans. Ce matin-là, j’ouvris la dernière porte de mon calendrier de l’avent. J’étais tout excitée car je savais que ce soir-là, le Père Noël m’apporterait mes cadeaux. Je m’apprêtais donc à avaler mon tout dernier chocolat lorsque je m’aperçus que derrière la petite porte se trouvait, non pas une friandise, mais une clochette. C’était vraiment une très jolie clochette mais, gourmande comme je l’étais, j’étais tout de même un peu déçue. Je courus voir ma mère qui me consola en me donnant un bonbon et un joli ruban pour accrocher le grelot au cou de mon ours en peluche.

De retour dans ma chambre, je m’apprêtais à offrir ce joli présent à mon doudou, lorsque je fis tomber la clochette au sol. Cette dernière se mit à tinter. Un tintinnabulement qui faisait penser à un rire d’enfant. Clair et cristallin. Je la ramassai et la fit sonner à nouveau. Ce son me plaisait, alors j’attachai le joli ruban autour de mon cou. Tant pis pour Monsieur Ours, je lui trouverai bien un autre cadeau. Je sautillai partout dans ma chambre afin de faire tinter ma clochette, lorsque soudain, j’aperçus, assis sur mon lit à côté de mon ours, la mine dépitée, un lutin. Et pas n’importe lequel ! Un lutin du Père Noël. Il sauta à bas du lit et s’approcha de moi en me tendant la main.
– Bonjour, je suis le lutin Tinabulle et je suis heureux de t’annoncer que tu es la gagnante de cette année.
– Et j’ai gagné quoi ? lui demandai-je.
– Le droit de visiter l’atelier du Père Noël. Chaque année, nous glissons une clochette dans les calendriers, celui ou celle qui la trouve peut passer une journée avec nous, les lutins. Cette année, c’est toi. Bon, par contre, il n’y a pas une minute à perdre. C’est une journée un peu chargée, tu comprends.
Il me tendit une boule à neige. Je restai un long moment planté avec ma boule dans les mains ne sachant pas trop quoi en faire.
– Secoue-la, me dit-il. Allez, on va être en retard !

Je m’exécutai. L’instant d’après, je me retrouvai dans un endroit qu’aucun enfant, même dans ses rêves les plus fous, n’aurait pu imaginer. L’atelier du Père Noël. Je me sentais comme une petite fourmi tellement c’était immense. Il y avait des jouets partout, sur les étagères, sur le sol, dans des paniers suspendus au plafond. Et des lutins qui s’affairaient, couraient dans tous les sens des paquets plein les bras. Tinabulle se tenait à mes côtés me racontant tous les secrets de l’atelier. J’étais tellement fascinée par ce que je voyais que je ne l’écoutais guère. Nous marchâmes ainsi un long moment jusqu’à une petite porte qui se trouvait sous l’une des étagères. Sur cette porte était inscrit « Grand Maître Tinsel, concepteur ».
– J’aimerai te présenter le lutin le plus important de l’atelier, me dit Tinabulle en frappant à la porte.
Nous pénétrâmes dans une pièce pas très grande mais remplie d’objets de toutes sortes, de plans et de croquis. Un vieux lutin était courbé sur sa table de travail mettant au point sa nouvelle invention.
– Je suis à vous dans un instant. Je vous en prie, asseyez-vous. Une fois arrivé à mon bureau, les enfants sont souvent fatigués.
Nous prîmes place dans de confortables fauteuils. Un feu de cheminée brûlait, répandant une douce chaleur dans la pièce. Tinabulle claqua des doigts et un joli plateau rempli de gâteaux apparut sur la table. Tinsel s’installa en face de moi et se servit une tasse de thé. Nous devisions calmement lorsque des coups précipités retentirent à la porte.
– Quoi encore ! dit Tinsel en se levant. On ne peut pas prendre son thé tranquillement ici.
Il ouvrit la porte laissant entrer un autre lutin qui ressemblait trait pour trait à Tinabulle.
– Tinsel, c’est une catastrophe ! Vous devez venir tout de suite ! Quelqu’un a pris la poudre d’escampette !
– Calme-toi, Twinkle. Ce doit être encore Trinket ou Twimble. Ils renâclent toujours à la tâche c’est deux-là.
– Non, Tinsel. Je vous parle de l’infusion à la poudre d’escampette. Celle dont se sert le Père Noël pour se déplacer plus vite. Sans elle, Noël est fichu.
– Saperlipopette. Nous devons mener l’enquête. Venez avec moi, je vais avoir besoin d’aide.

Nous nous dirigeâmes vers la cuisine où Twookie s’affairait devant ses fourneaux. Dans cette pièce se mélangeaient les plus merveilleuses odeurs. Celles du pain d’épices, des sablés, du sucre d’orge et pleins d’autres bonnes choses dont je me régalais tous les ans. A notre arrivée, Twookie délégua à un lutin minuscule qui m’avait l’air un peu collant, le soin de continuer à tourner l’étrange mixture contenue dans sa marmite.
– Bien content de vous voir, Tinsel. C’est le jour des catastrophes. J’ai fait brûler une centaine de gâteaux, Twing est tombé dans la marmite et maintenant ce vol.
– Dis-moi où se trouve l’infusion à la poudre d’escampette, d’habitude ?
– Dans ce placard fermé. Mais je suis la seule à avoir la clé.
– Quand t’es-tu aperçu de la disparition de l’infusion ?
– J’ai vérifié le placard il y a tout juste une demi-heure, l’escampette était encore là ! De plus, je n’ai pas bougé de ma cuisine.
– Donc, notre voleur ne doit pas être bien loin.
Tinsel s’approcha du placard et à l’aide d’une loupe inspecta la serrure. Je le regardai faire lorsque je vis un peu de poudre pailletée au bas de la porte. Intriguée, je me baissai et la touchai du doigt. A ma grande stupéfaction, ce dernier disparut.
– Tinsel, je crois que j’ai trouvé quelque chose. Je lui montrai ma main où il manquait le bout d’une de mes phalanges.
– De la poudre d’invisibilité. C’est pour cela que Twookie n’a rien vu. Quant au voleur, je pense savoir qui c’est.

Tinsel me raconta alors l’histoire du lutin Grrrouk. Le Père Noël l’avait trouvé un soir devant sa porte. Affamé, vêtu de haillons, tremblant de froid, Grrrouk avait fui le pays du Père Fouettard. Le Père Noël dans un geste de bonté l’avait donc accueilli dans sa maison. Très vite, Grrrouk s’avéra être le pire lutin que le pays ait connu. Fourbe, méchant, son passe-temps favori était de jouer de mauvais tours. Le Père Noël nous demandait d’être indulgents, que cela lui passerait forcément. Et puis, une nuit de Noël, Grrrouk subtilisa un grand nombre de cadeaux. Ce matin-là, malheureusement, plein d’enfants se retrouvèrent devant un sapin vide. Cette fois, le Père Noël ne lui pardonna pas et le renvoya d’où il était venu. Grrrouk s’enfuit en emmenant avec lui le dernier bocal de poudre d’invisibilité.

Après cette explication, nous reprîmes notre enquête. Grrrouk était peut-être invisible mais il avait tout de même laissé quelques traces derrière lui. Traces que nous suivîmes et qui nous emmenèrent tout droit vers les écuries où vivaient les rennes. Une armée de lutins étaient en train de les préparer pour la grande tournée de ce soir. Ils étaient très impressionnants, surtout celui au nez rouge qui clignotait. Je ne m’attardais pas trop car la priorité était de retrouver cette fameuse poudre d’escampette. Mais comment ? Les traces s’arrêtaient devant la porte du fond, après il n’y avait plus rien que l’obscurité de la cour. L’heure tournait, il fallait faire vite. Soudain, une idée se fit jour dans mon esprit.
– Tinsel. Grrrouk est invisible mais le pot, lui, ne l’est pas.
– Bien sûr, tu as raison. Et un pot qui se balade tout seul doit être facilement repérable.
Tinsel s’empara d’une lanterne et sortit dans la cour. A quelques mètres, le pot de poudre d’escampette se promenait dans les airs. Nous nous approchâmes subrepticement et au signal de Tinabulle, nous sautâmes sur le voleur. Il se débattait mais tenait fermement le pot. Tinsel tenta tant bien que mal de lui arracher des mains mais le lutin malfaisant ne lâchait rien. Et puis soudain, une grosse voix résonna dans la cour. « C’est quoi tout ce bazar ! ». Le Père Noël, car c’était lui, s’approcha et souffla sur le voleur. La poudre d’invisibilité se dispersa et nous vîmes apparaître un affreux lutin, l’un de ceux que l’on appelle korrigan. Tinsel ne s’était pas trompé, le lutin invisible n’était autre que Grrrouk. Ce dernier s’avoua vaincu et rendit la poudre d’escampette à Tinsel qui s’empressa de l’apporter à Twookie. Quant à Tinabulle, il se saisit de Grrrouk et l’emmena vers un endroit où il ne pourrait plus nuire à personne, au moins jusqu’à demain. Je me retrouvai donc seule face à un grand bonhomme tout vêtu de rouge. Le Père Noël.
– Ma petite Sophie. Pour avoir brillamment résolu cette enquête et pour avoir sauvé la nuit de Noël, je t’invite à venir avec moi distribuer les cadeaux. Es-tu d’accord ?

Comment je ne pouvais pas être d’accord. Je sautai de joie. La clochette que j’avais toujours autour du cou se remit à tinter. Le Père Noël éclata d’un grand rire sonore et me prit dans ses bras. Le traîneau était prêt ainsi que l’infusion à la poudre d’escampette. Il m’installa à ses côtés et avant de nous envoler, je fis un signe d’adieu à Tinsel et Tinabulle qui se tenaient côte à côte dans la cour. Ce Noël fut le plus beau de toute ma vie. La nuit s’achevait lorsque le Père Noël me déposa à la maison. Moi dans mon lit et mes cadeaux sous le sapin. Au réveil, je m’aperçus que j’avais perdu mon collier. Mais ma déception fut de courte durée, je me précipitai pour ouvrir mes paquets.

A la fin de mon histoire, sans dire un mot, ma fille sauta de sur mes genoux et courut ouvrir la dernière porte de son calendrier. J’étais retournée à mes préparatifs lorsque soudain j’entendis un tintinnabulement reconnaissable entre tous. Je me dirigeai à mon tour vers la salle. Tinabulle se trouvait près de ma fille et lui tendait une boule à neige. La fillette n’hésita pas un instant et la secoua. Au moment de disparaître, le lutin déposa un petit paquet sur le sol. Je l’ouvris. A l’intérieur d’un joli écrin, délicatement posé, je reconnus mon ruban et sa clochette.

Le texte de paulinemichalet, gagnant du mois de novembre 2016 :

Voilà. Ca y est, c’est fait, c’est plus à faire. J’ai tué. Je l’ai tuée, un coup de couteau, puis encore dix. Du sang. Partout sur les murs, sur le carrelage. Du sang. Sa faute. C’est sa faute si je l’ai tuée. J’y suis pour rien.
Ça s’est passé cet après-midi. Il pleuvait. Il devait normalement faire beau, la météo l’avait annoncé : « aujourd’hui un temps ensoleillé sur toute la France. » Je me suis dit : formidable, il va faire beau on pourra aller à la plage. Mensonge. Pas de soleil, il pleuvait. On pouvait pas aller à la plage. On devait aller à la plage, mais la pluie nous en empêchait. Alors que faire ?
Ma femme m’interrogeait : qu’est-ce qu’on va faire, il pleut.
Surtout, trouver une occupation. J’ai peur de l’ennui, l’ennui me fait penser et j’ai horreur de penser, c’est pourquoi, trouver une occupation, se divertir comme on dit, pour éviter de penser.
Ma femme me dit : parlons. Et si on parlait ? ça fait longtemps qu’on s’est pas parlé. Dix ans qu’on se parle plus.
Je ne supportais pas sa voix de souris qu’on piétine, mes tympans agressés par cette voix. Non je ne voulais pas parler, je déteste lui parler. Moi je voulais juste aller à la plage, prendre un bain de soleil comme on dit, comme les gens disent profiter du soleil.
Mais aujourd’hui, pas de soleil, la pluie.
Et si on faisait un jeu de société. Un scrabble hein, c’est bien ça le scrabble, tu adores le scrabble.
Je déteste le scrabble, j’ai toujours détesté le scrabble, elle le sait, elle me propose de jouer au scrabble pour m’embêter. Non, pour m’emmerder elle me propose de jouer au scrabble alors qu’elle sait très bien que je déteste jouer au scrabble.
Mais que faire d’autre ? il n’y a rien à faire d’autre. Pas de livres, je n’aime pas lire. Les livres me font peur. Les pages coupantes, aucun livre dans cette maison, même pas de magazine. Les notices d’instruction jetées, rien de lisible dans cette maison. Je lui avais dit, je ne veux aucun mot écrit dans cette maison, elle a gardé le scrabble, je l’avais jeté elle en a racheté un.
La boîte sortie. Les lettres étalées. Le premier mot : chaton
Elle écrit chaton. Je n’arrive pas à croire qu’elle puise former un mot aussi ridicule. Je regarde mes lettres. Je colle sous le h un o un m un i un c un i un d et un e, ça fait homicide. Après le chaton, il y a homicide.
La pluie tape, métronomique sur les vitres. Ma femme fait glisser ses lettres, elle colle sur le m de homicide un a, dessous un o un u et un r. Amour, après le chaton l’homicide, il y a l’amour. Mot dénué de sens pour nous. On le sait bien.
Ma femme sourit, son sourire que je déteste. Elle a mis du rouge à lèvres, elle l’a mal étalé, elle a du rouge à lèvre sur les dents. Son rouge à lèvre me fait peur, je vais chercher un torchon, je frotte son rouge à lèvres. Ses yeux éberlués.
Je me rassois. Allez on continu.
Je prends le a de amour, je rajoute deux s. Un a deux s un i un n un a et un t : assassinat. Après le chaton l’homicide l’amour voilà l’assassinat.
J’ai soif, toute cette pluie me donne soif. Amour chaton, tu m’excuses faut que j’aille boire. Je m’excuse, j’ai soif, je vais boire.
Dans la cuisine, des couteaux qui brillent. Je lui acheté des couteaux qui brillent pour son anniversaire. J’en saisis un, froid, il se moule parfaitement à ma main. Mon reflet déformé dans la lame. Est ce que j’ai une tête de tueur comme on dit, est ce que mon visage exprime ce que je m’apprête à faire ? Le reflet. Mon reflet. Moi.
Je reviens dans le salon, le couteau qui brille derrière mon dos. Le chemisier en soie moiré de ma femme. Je le transperce. Ma femme crie. Je la transperce. Elle ne crie plus. Dix coups de couteau qui brille. La pluie au même rythme que les coups.
Il devait faire beau mais non il pleut, s’il avait fait beau on aurait pu aller à la plage, je n’aurai pas joué au scrabble.
J’ai tué la femme. J’ai tué ma femme. Il faut que je nettoie. La serpillière, le sceau, de l’eau, du savon. Plus aucune trace.
Que faire du corps ? Enterrer le corps ? Cacher le corps ?Couper le corps. Brûler le corps.
Oui, dans la cheminée. Allumée. Des bûches. Feu ardent. Le corps scindé en deux devient cendres. Plus aucune trace. J’attends. Le feu de plus en plus ardent.
Soudain, un coup de sonnette, qui est ce ? J’ouvre. Le voisin, il veut m’emprunter ma tondeuse, je n’ai pas de tondeuse. Non, je n’ai pas planté d’herbe, que des cailloux alors pas de tondeuse. Pour paraître aimable, je lui dis, mais rentrez, rentrez donc, j’ai du thé, du café, du vin.
Il fait chaud chez moi ? Oui j’ai allumé la cheminée, oui en plein été. Bizarre ? Non ça va. Quelle odeur ? De cochon grillé ? Ma femme aime les barbecues. C’est l’été alors les barbecues. Tout va bien. Je vais bien, à part la pluie. Sale temps hein ?
Il regarde la cheminée. Je regarde la cheminée. La main de ma femme aux griffes écarlates n’a pas brûlée. Restée intacte dans les braises, la bague à l’annulaire gauche qui brille. Le voisin la vue, il tourne son visage vers moi. C’est une main dans les braises ?
Une main. Non quelle drôle d’idée, qu’est-ce qu’une main pourrait bien faire dans les cendres de ma cheminée ? Silence.
Il recule, horrifié. Attendez ce n’est pas ma faute. La météo. Il devait faire beau, on devait aller à la plage, mais la pluie… Alors ma femme… Et si on faisait un scrabble ? Mais vous savez je déteste le scrabble. Elle forme le mot amour, plus de sens pour nous, alors des couteaux brillants plantés dans son chemisier, vous comprenez.
Le voisin recule. Le voisin a peur. J’ai peur du voisin qui recule. Maintenant il court, il se sauve. J’essaye de l’arrêter. Impossible, il court plus vite.
Alors que faire ? Qu’est-ce que je peux faire maintenant ? Réfléchir. Réfléchir. J’ai horreur de réfléchir. La voiture. Rouler. Le garage. Les clés. Je démarre. Personne dans la rue, rue déserte. J’avance, j’accélère. Tout va bien. Personne ne se doute de rien. Soudain des sirènes qui hurlent, des lumières bleues et rouges éclatent. Foutu. Je suis foutu. Pied au plancher, j’accélère. Semer. Je dois les semer. Une idée, je vais faire comme James Dames quand il avait la fureur de vivre. Oui, je vais sauter de la voiture en marche. Prêt. Portière ouverte. Hop. Mon corps qui s’écrase sur le goudron brûlant. Peau du corps en lambeaux, pas mal, je me relève. Je cours. Et alors, je vois le bar, Chez Jojo. J’me dis tiens, je vais aller me planquer chez Jojo. Et me voilà, maintenant dans ces toilettes qui attends, d’ailleurs qu’est-ce que j’attends ?
Mais je sais, oui je sais, vous inquiétez pas Jojo, je sais que vous allez prévenir les flics, c’est normal. Vous criez : assassin !
Un assassin ça va en prison. Un assassin faut le punir. Logique. Alors, punissez moi, mais avant, sachez que vraiment, sachez-le, un mariage sans amour, aucun amour, aucun désir, n’est pas un mariage. Rien depuis dix ans. Deux être qui se haïssent depuis dix ans, qui font semblant, qui jouent à être amoureux, rien qu’un mensonge, eh bien un jour, ça explose. Un des deux être explose, ça aurait pu être elle mais c’est moi. Elle aurait pu me tuer. Elle a essayé un jour. Elle a voulu m’empoisonner, dans un verre de vin, de la mort aux rats. Mais j’ai reconnu l’odeur, alors j’ai bu quand même, et ensuite tout vomi. Bien joué, que je lui ai dit, mais ça ne sera pas pour cette fois.
Et puis aujourd’hui c’est moi qui ait explosé. Le scrabble la pluie, les couteaux qui brillent. Dix ans sans amour, sans désir, sans tendresse. Une vie gâchée, alors le geste fatal, le geste désespéré.
Une fois j’ai connu l’amour. Attention ! Le vrai, pas un amour de pacotille, l’amour puissant, l’amour qui transcende, qui submerge, l’extase quoi ! J’avais 22 ans, elle 21. On s’est aimé tout de suite, sans attendre. Premier regard, réaction chimique, l’attirance fulgurante. On se quittait plus, une vie recluse à s’aimer dans une chambre. Aucune sortie aucun amis, rien que nos deux corps collé en un seul.
Mais, un jour elle est partie. Elle s’est évadée sans doute, je suppose qu’elle se sentait prisonnière.
J’étais vidé.
Alors, la première fille qui a voulu de moi, je l’ai épousé. J’étais débarrassé, je pouvais dire je vous présente ma femme, je suis marié, mais la bague comme un étau.
Si vous saviez comme je détestais ma femme ! C’est bien simple, rien qu’en la voyant mon estomac se retournait. Et d’ailleurs, c’était réciproque. Faut pas croire, elle aussi son estomac retourné. D’ailleurs, elle me disait « tu me donnes envie de vomir ». Carrément oui, envie de vomir.
Allez-y donc, maintenant que vous connaissez l’histoire, mon histoire, appelez les flics, dites leur : « oui allô, bonjour, allo, oui, il y a un assassin dans les toilettes de mon bar, venez le chercher. »
Quoi vous me laissez partir ? Oui, vous avez raison, de toute façon, je suis foutu, forcément on me retrouvera. Merci en tout cas Jojo, vous êtes comme on dit un chic type, vraiment.
Ecoutez, je vais vous prendre une bière. Si jamais les choses tournent mal, je veux boire une dernière bière. Sentir la mousse chatouiller mes lèvres.
Ah, vous entendez ?! Le chant des sirènes ! Bon alors, je suppose que je suis ce qu’on appelle un mec foutu. Alors regardez bien, je vais boire la bière en une gorgée.
Voilà, et puis le couteau qui brille. Regardez, hop dans mon ventre. Vous savez …comme…les… hara-kiris.

Le texte de Gaidhlig, gagnant du mois d’octobre 2016 : 

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Assis sur le rebord du lit, à la lueur de sa lampe Oikake, Tristan est penché sur son livre attrape-miettes : un polar issu de la collection paternelle. C’est le moment le plus délicat du roulage, celui qui demande une dextérité toute particulière, une agilité que personne ne soupçonnerait à Tristan en raison de sa dyspraxie. Ses pouces exercent une pression de part et d’autre de la feuille qu’il positionne méticuleusement avant d’en humidifier la partie supérieure. Son coup de langue est également vif et précis, déposant juste ce qu’il faut de salive — ni plus ni moins. Une fois le cône formé, il tapote l’extrémité cartonnée de l’assemblage sur la poitrine dénudée qui illustre l’attrape-miettes. Car en réalité, si Tristan avait subtilisé « Les vampires de Spider Mountain » de la bibliothèque de son père quatre années plus tôt, ce n’était certainement pas pour y lire les tueries de Mack Bolan. Mais depuis qu’il est libre de naviguer sur Internet sans filtre parental, il va de soi que ces couvertures érotiques ne lui sont plus d’une grande utilité — si ce n’est pour récupérer les résidus de ses collages.

Maintenant, Tristan est assis sur le rebord de la fenêtre et contemple la pleine lune qui domine la nuit en se promettant de défoncer Terence si son herbe s’avère inefficace. De « l’Hagrid » soi-disant, une écossaise « mais de la bonne, mon frère ! », avait assuré Terence. Tristan aurait préféré choper une hollandaise plutôt que cette locale inconnue au bataillon, mais Terence ne lui en avait pas laissé le choix : il n’avait que de l’Hagrid à lui refourguer. Sceptique, Tristan inhale une première bouffée, et force de constater les effets l’apaiser, il abandonne aussitôt l’idée de donner une raclée à son dealer le lendemain. Et puis de toute façon, ses gestes sont si approximatifs – seule exception : l’atelier roulage — qu’il serait capable de s’envoyer son propre poing à la figure. Du coup, à quoi bon se battre ?

Il manque encore de renverser l’Owlaztag en revenant à son bureau pour éteindre l’unité centrale du PC qui reste malgré tout allumé. Il a beau appuyer sur le bouton d’arrêt et débrancher la tour, l’écran, et les autres périphériques externes, l’ordinateur est comme possédé : diverses photographies d’un immense château défilent sur le moniteur sans aucune action de sa part. Tristan croit devenir fou et se met à paniquer. Quand Tristan panique, les objets tombent. Son pad Street Fighter finit par terre en moins de deux secondes d’affolement. Heureusement pour Tristan — et pour sa manette collector —, l’épaisse moquette acoustique sciemment posée sur le sol de sa chambre absorbe n’importe quel choc, aussi bien auditif que matériel. Cette chute ne calme pas Tristan, au contraire. Il coupe la totalité des fils reliés aux prises électriques de la pièce pendant que des bibelots supplémentaires dégringolent des étagères.

Tous les appareils électroniques sont désormais privés de courant, mais tous fonctionnent correctement. Ils semblent alimentés par une source d’énergie indéterminée que Tristan pense sortie de son imagination. À peine a-t-il le temps d’accuser l’Hagrid de lui provoquer des hallucinations que l’Owlaztag commence à clignoter :
« Un message pour Tristan ! répète-t-il en boucle. Un message pour Tristan !
– Stop la chouette !
– Un message pour Tristan !
– Stop, j’ai dit !
– Un message pour Tristan ! Un message pour Tristan !
– STOP ! »
La commande vocale défaille et son hibou connecté, qu’il surnomme « la chouette », rabâche toujours la même chose. Tristan hésite à lui plumer les ailes et à le balancer loin, très loin dans le jardin, puis finalement se ravise — il a déjà eu de la chance de ne pas avoir réveillé ses parents jusque-là. Alors il prend une profonde inspiration — comme le lui a appris le pédopsychiatre pour canaliser ses émotions, en comptant lentement de un à sept, les yeux fermés —, et se décide à consulter ses e-mails.
Il y a bien un message pour Tristan, un message dont il ne comprend pas vraiment le sens puisqu’il parle d’une erreur à propos de sa classification « Moldu ». Tristan se moque : d’où vient cette expression qu’il trouve biscornue ? La suite raconte que son dossier, ayant été en quelque sorte « perdu » — tel est le terme utilisé —, Tristan aurait manqué cinq ans d’enseignement dans la célèbre – et pourtant méconnue selon lui – école de sorcellerie Poudlard. L’expéditrice, une certaine Minerva McGonagall, s’excuse des conséquences de cette méprise à l’égard de Tristan. Pour justifier ses propos, elle cite sa dyspraxie qu’elle estime fatalement liée à « une absence de culture et d’éducation magique ». Minerva McGonagall, « directrice de Poudlard et professeure de métamorphose », souhaite que Tristan soit enfin maître de ses pouvoirs, et lui conseille vivement de s’inscrire au programme qu’elle a spécialement conçu pour lui dès la rentrée prochaine. Bref, une histoire à dormir debout, conclut Tristan en quittant sa boîte mail. C’est à ce moment-là qu’il se retrouve plongé dans l’obscurité. L’ordinateur s’est subitement arrêté de tourner, l’Owlaztag de brailler, et le Oikake d’éclairer. Même la lune ne brille plus. Par réflexe, Tristan s’empare du pochon d’Hagrid qui n’a pas bougé de son chevet et le jette à la poubelle. Il prévoit à nouveau de massacrer Terence puis s’allonge dans ses draps, sans prendre la peine de nettoyer le désordre engendré par ce qu’il suppose être une folie passagère.

Loin de se douter des curiosités que lui réserve encore l’Hagrid, Tristan s’endort.

Le texte de 2605, gagnant du mois de septembre 2016 : 

sept16-1

Ses nuits se décalquent derrière la fenêtre. Et il voit les autos qui glissent comme des serpents, ondulent et louvoient avant de s’évanouir au carrefour suivant. C’est ainsi, toujours. Chaque soir de chaque saison. Les fourmis rentrent à la fourmilière, les lucioles dansent sous les feux et les mêmes chiens tenus en laisse pissent de partout sur les trottoirs.

La nuit sent l’urine, la frite huileuse du snack d’en face où se presse la jeunesse poches creuses, le relent de fond de bière bon marché abandonné aux lampadaires, le goudron tiède, souillé. Le sexe entre deux portes sous la lumière blafarde d’un néon défectueux. Au coin, les poubelles gueules ouvertes débordent sans pudeur en attendant le jour.

C’est un soir d’été.

Les mêmes odeurs sous-titrent les mêmes images. L’air de la ville pèse lourd sur ses paupières, la gorge sèche, son corps moite se maintient somnambule, cherche la fatigue.

Vers minuit, plus qu’une poignée de lueurs vacillantes. À la fenêtre d’en face, une femme fanée laisse tomber ses vêtements à ses pieds. Un saoulard hurle ses folies à la lune. Quelques rires flottent lointains. La soif d’un moustique convoite sa nuque dans un vrombissement irritant.

Demain déjà. Un autre jour blanc se profile, qui percera les stores affaissés, agitera ses poussières avant qu’elles ne retombent mollement. De nouvelles formes sans substance danseront sur le blanc des murs désertés.

Même promesse, même mensonge.

Elle ne reviendra pas.

Malgré son parfum qu’elle a laissé derrière elle comme une fable qu’il sait.

Il a peint les murs. Sans pinceaux, à pleine paume, il les a caressés avec amour. Du désir au bout des doigts qui a couru le long des fissures sans les combler. Il a laissé les bosses et les aspérités, les clous des tableaux décrochés, toutes les petites miettes de plâtre effrité se pétrifier sur les parois.

Les mains et les bras croutés de rouge craquelé, il s’est couché sur le matelas à même le sol.

Déjà l’eau clapotait dans le caniveau en murmures étouffés sous les roues des camions bennes.

Il s’est relevé zombie et pantin. Dans l’air un parfum d’éther qui s’évaporait dans le suintement des murs rouge supplice. Désarticulé dans l’ombre d’un jour identique.

Avec cette pensée fixe : demain n’est qu’un autre hier.

Dehors, les autos serpentent, les fourmis quittent la fourmilière, les lucioles sont mortes avec la nuit et les chiens qui trainent leurs maitres en laisse continuent de pisser de partout.

Le texte de Moulinaie, gagnant des mois de juillet-août 2016

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Chère Pauline,

les semaines ont passé, les mois aussi, et je n’attendais plus de tes nouvelles.Ce fut donc une grande surprise lorsqu’on ma tendu ta lettre. J’ai reconnu ton papier au premier coup d’œil. J’ai tant à te raconter, la vie ici est bien différente de celle dont tu me parles.
D’abord, nous ne sommes sur Sydney que sur les périodes de travail, mais très souvent le weekend et les vacances, nous nous retirons plus dans les terres dans la propriété que ma famille d’accueil possède.

Les premiers temps furent difficiles tant la vie est rude là bas. Nous sommes souvent obligés de nous protéger des vents qui charrient une poussière qui s’immisce jusque sous nos vêtements. Par temps calme, on peut profiter de magnifiques balades, d’une végétation rare mais si étrange à découvrir!

Je ne comprenais pas l’acharnement de cette famille à se retirer dans un endroit si hostile! Ce n’est qu’après une semaine d’un ennui total, de démangeaisons, de désespoir vestimentaire, de journées à suer sans rien faire que sont apparus d’étranges hommes un matin. Presque nus, noirs de peau, mais nobles dans leurs manières.
Ma famille a des contacts réguliers avec les Aborigènes, j’ai appris qu’on les nommait ainsi. Ce sont les habitants de l’Australie depuis des millénaires. Je n’en avais aucune idée.

C’est étrange mais, sans parler un traitre mot de leur langue, je les comprends. Ils ont une manière bien à eux, avec de telles expressions du visage! Je sais si ils m’invitent à les suivre, si ils attendent quelque chose de moi, si ils sont fatigués et que je dois les laisser.
Au fil des semaines, je me suis surprise à attendre avec impatience leurs visites, jamais régulières, toujours une surprise.

Ils nous font des cadeaux, maintenant, je leur en confectionne également. Si tu savais le plaisir que m’apporte ces petits échanges !
La dernière fois, le petit dernier m’a offert des fourmis de miel. Qu’aurai-je fait dans ma vie d’avant? Certainement dégoutée, j’aurai rejeté l’offrande. Mais là, est-ce imaginable d’agir ainsi? Ce petit se privait de sa friandise, ses fourmis gorgées de nectar qu’on fait craquer sous la dent et dont la saveur sucrée ravit les papilles. Il le faisait pour moi. Je lui ai simplement souri et montré le plaisir que j’avais à croquer dedans.
Aujourd’hui, je lui ai préparé une petite besace car, étant enfant, il suit encore les femmes qui cueillent des baies, ça sera son sac de travail pour nourrir sa famille.

Que je me sens loin de ce que tu vis aujourd’hui !
J’en suis désolée, mais je ne peux pas te mentir.

J’ai moi aussi couru les Lorenzo, traqué le muscle bronzé, passé des mois à préparer ma garde robe pour être la reine de l’été. Ici l’été, ou la saison chaude, c’est synonyme de solidarité, de partage des ressources, car sans ça, la moitié d’entre nous mourrait. Oui, j’ai bien dit « nous ».

Mais je ne t’oublie pas pour autant, la seule chose que je pourrai faire pour toi d’utile aujourd’hui serait de t’inviter ici, de t’offrir mes fourmis de miel, de partager ma viande de kangourou, de t’apprendre à coudre des élastiques à tes manches et à tes bas de pantalon pour les jours de vent, à guetter ensemble, sur le grand rocher, la venue des Aborigènes et la promesse de leurs cadeaux.

Mais le voudrais tu vraiment?

Je t’embrasse

Lynsey.

Texte de SoMad, gagnant du défi de juin 2016, sur le thème du chant

juin1

La chanson de Moïra

J’ai marché de longues heures pour arriver à la clairière. Là, j’écoute les bruits qui m’entourent. Je m’imprègne du vent dans les feuilles, du pépiement des oiseaux, du clapotis de la source qui passe non loin. La nature m’offre sa partition. Je me laisse porter par sa mélodie et ferme les yeux. Une respiration et je commençe à fredonner. Doucement, tout doucement, pour ne pas troubler les notes enchantées. Une autre respiration, le concert autour de moi continue, ma voix s’affermit, prend de l’aisance. Mon souffle se mêle à celui de la brise qui me caresse le visage. Mon chant s’élève petit à petit vers la cîme des arbres, les dépasse, cherche à toucher les nuages qui passent. C’est lorsque mes notes atteignent leur apogée que le silence se fait. Seule ma voix résonne encore au sein de ma scène improvisée. La nature l’a deviné, elle approche. Je ne la vois pas encore mais je la sens. Elle m’observe, m’écoute, silencieuse.
Je continue ma mélopée. Je sais qu’elle ne résistera pas, qu’elle viendra se joindre à moi. J’attends. Respire, respire. Soudain, je l’entends, cette voix venue du fond des âges. Cette voix plus douce que le baiser de l’être aimé mais aussi plus cassante qu’une brindille en hiver. Cette voix qui porte en elle toute l’humanité. Nos deux tonalités s’accordent parfaitement, se chevauchent, s’entremêlent jusqu’à n’en former plus qu’une. L’unisson de deux âmes que des siècles séparent et qui pourtant se reconnaissent.

Je suis bouleversée. Moïra se tient maintenant à mes côtés, silhouette diaphane, cheveux au vent. Ce n’est plus une créature terrestre depuis longtemps mais je peux sentir sa chaleur. Pendant un long moment, nous continuons à chanter jusqu’à ce que les ombres commencent à envahir la clairière. Je dois rentrer mais je ne le veux pas, ma place est ici auprès d’elle. Elle m’entraîne à travers la forêt. La nuit commence à tomber et je ne suis pas rassurée. Je la suis sur le sentier en prenant garde où mes pieds se posent. Nous marchons ainsi un long moment jusqu’à notre arrivée dans un village. Il n’y a aucune lumière aux fenêtres et je m’aperçois bien vite que les maisons sont délabrées. Plus personne ne vit là depuis bien longtemps. Moïra s’arrête et se remet à chanter. Je m’approche doucement pour l’écouter. A présent, elle me raconte son histoire. Comment elle est apparue par un froid matin d’hiver sur la place de ce village, fillette sale et déguenillée. Comment les villageois, apeurés, ont voulu se débarrasser d’elle la prenant pour l’enfant du diable. Comment enfin, la Vieille, comme on la surnomme ici, la recueille, la soigne et la nourrit.
Moïra continue. Les douces journées de l’enfance, les jeux, les amies et puis cette nuit. Cette terrible nuit. Là, sa voix se brise. Les soudards qui pénètrent dans le village. Les habitants sortis de leur lit et traînés sur la place pour être passés au fil de l’épée. Le pillage, le sang, les cris et puis elle, soudain, qui se met à chanter. Sa voix se faisant arme frappant sans relâche ceux qui outragent, tuent et violent, n’épargnant même pas ceux qui s’enfuient. Les villageois se rassemblent autour d’elle. Elle n’est plus enfant du diable. Elle devient fille d’Avalon venue pour les sauver. Elle chantera ainsi jusqu’au petit matin, enchaînant chant après chant sans relâche, pour soigner, réconforter ceux qui sont encore vivants. Son dernier chant est un chant d’adieu, épuisée, elle pousse son dernier soupir. Elle n’a que douze ans.
La dernière note vient mourir à mon oreille, c’est l’heure de nous quitter. A travers mes larmes, je la vois doucement s’éloigner dans le jour naissant.

Rêve ou réalité, je ne l’ai jamais vraiment su, mais souvent il me semble entendre sa voix dans le bruissement des feuilles ou dans la pluie frappant les carreaux. Dans le chant d’un oiseau ou dans l’eau du ruisseau. Je me mets alors à fredonner tout bas, la chanson de Moïra.

Texte de Searchpb17, gagnant du défi de mai 2016, sur le thème de la naissance :

vfdgd - Copie

La tempête marmonne au loin,
le bateau est encore à quai
les flots grondent, la houle monte,
les nuages se massent dans le ciel

soudain, un trait de lumière zèbre le ciel
zèbre mon ventre
explosion tonitruante de bruit
la pluie commence à tomber, drue, régulière
je pleure doucement :
joie, douleur, soulagement :
enfin, tu viens

la tempête se prépare
et le bateau a rompu ses amarres
il oscille sur le bord du quai
comme s’il hésitait

la houle monte régulière
à l’assaut de la plage
le bateau quitte la côte
comme s’il se décidait enfin
contraction après contraction
tu me quittes un peu plus
je tremble de l’aventure qui se noue

la tempête se lève
souffle puissant de la forge divine
le vent chante sa puissance
à la nature en furie

tout semble s’arrêter
l’éternité s’installe pour un moment
le bateau craque et gémit sous l’effort
imposé par le flot
plus le temps de douter
plus le temps d’avoir peur
tu viens pas à pas vers moi

la tempête hurle
on ne sait plus maintenant
où s’arrête le ciel
où commence la mer

le bateau tangue, ivre de vagues
roule, se cabre, se dresse
crie de toutes sa coque de bois
comme un animal aux abois
plus rien n’existe
que mon corps et le tien
et notre séparation qui vient

la tempête explose
comme une pomme de pin mûre
rien ne pourrait survivre
à une telle fureur

battu, chaviré, renversé
comme par les mains d’un géant
pétri comme pâte à pain
c’est sûr :
ce bateau va se rompre
tu es petit, tendre et doux
pourtant tu m’ouvres comme un fruit
tu glisses vers la lumière

la tempête reflue brutalement
comme elle était venue
elle s’éteint
comme une bougie qu’on souffle

incroyable, le bateau a tenu
il oscille dans l’eau apaisée
et lentement,
dans un mouvement fatigué
il rejoint le port
nos yeux se sont retrouvés
enfin je te vois, après ces mois passés
à t’espèrer, à te rêver …

Bienvenue, mon tout petit
Bienvenue, mon tendre amour

Texte de map, gagnant du défi d’avril 2016, sur le thème de la gourmandise : 

vfd

Allez hop : buffet froid !

Je me suis trouvée indécise
Face à deux mets fort appétants
Quelques amours de mignardises
Et des fromages bien tentants

D’un côté aux sucres soumise
De l’autre au salé aspirant
Je pouvais tourner ma chemise
En fonction du souffle du vent

Mais la girouette n’est permise
Qu’à ceux qui ont un peu de temps
Car pendant que je m’éternise
Tous les gens me passent devant

Alors quoi ? Sus aux friandises ?
Haro sur les crémeux coulants ?
Le choix me cloue et me déguise
En pantin sur ses pieds dansants

Il faut parfois et à sa guise
Tirer sans se ronger les sangs
Vite chevaucher Gourmandise
Pour ne pas manger son chou blanc.

mar3

Texte d’alcidezaza, gagnant du défi de mars 2016, sur le thème du livre : 

1984 : « ils veulent nous tuer. Je vous dit qu’ils veulent nous tuer ».

Une formidable clameur s’élève des travées de hippodrome de Longchamp converti en arène pour le plus grandiose des spectacles : « le jour du massacre des Livres ». En ce jour d’été, il fait beau. Jamais dans l’histoire on n’avait rassemblé autant de gens pour assister à un divertissement, une messe. C’est une foule compacte, sanguinaire, monstre géant de plus d’1 million d’âmes venues de tous les continents. Ils chantent, sifflent, boivent et font danser au-dessus de leurs têtes les drapeaux des centaines de Nations dont ils viennent ou ceux des marques et des artistes et des clubs de foot qu’ils idolâtrent.
Au Coeur de cette mêlée, cacophonie de langues et de couleurs, trône, impérial, l’organisateur de cette féérie, le richissime et hautement craind Marc Zouk & Beurk, PDG de FuckBook.
Impérial au milieu des loges présidentielles, César du divertissement, il saisi un micro, lève le bras et la foule se tait, suspendue au lèvres de l’architecte événementiel:
« Une fois de plus amis ! Nous voici réunis au rendez-vous de l’Histoire, au rendez-vous des arènes puniques ! »
Ouarghhhhh !!! Une gigantesque acclamation ébranle les arènes de Longchamp. La mer humaine salue a sa façon le héro des temps moderne et ce cri résonne comme une prosternation.
Marc Zouk & Beurk, dresseur de foule, laisse un instant son publique manifester sa joie, il incline légèrement la tête comme s’il se laissait habiter par l’énergie de ce rassemblement. Puis à nouveau il lève le bras et à nouveau la foule fait silence pour son conteur.
« Vous êtes plus d’1 million réunis dans ces arènes que nous avons bâties pour vous ici, à Longchamp. Plus d’1 million venus assister à ce jour qui marquera le début d’une nouvelle ère: Le grand jour du massacre des Livres ! »
Et encore la foule exprime sa liesse par le vacarme. Et encore Marc lève le bras et la masse obéit au signal, comme un mollosse dont rien ne semble pouvoir contenir la fureur mais qui se fait chèvre aux yeux doux quand son maître tend la main.
« Aujourd’hui mes amis, plus de 4 milliards de personnes à travers le monde assisteront aux réjouissances. Notre show est retransmis aux 4 coins de la planète, dans plus de 200 langues et dialectes et il est aussi disponible en direct sur vos mobiles et tablettes avec l’application FuckBook. Alors on compte sur vous pour faire un maximum de bruit. Soyez à la hauteur de l’événement. Ce jour vous avez rendez vous avec l’éternité ! Faites tonnez vos tambours, danser vos drapeaux et faites duuuu bruuiiiiiitttt !! Argghhhhhh ! »
Aaaaaarrggghhhh lui répond aussi la foule qui s’enflamme et aboit tant qu’elle peut, puis acclame la marque de son héro :
« Fuckbook ! Fuckbook ! FUCKBOOK! »
La gigantesque clameur s’entend dit-on jusque dans les faubourgs de Paris et fait même trembler, on le croit, les fondations de Notre Dame.
Il n’a fallu que 6 mois et des travaux pharaoniques pour transformer l’hippodrome de Longchamp en gigantesque arène, pour dresser des gradins capables d’accueillir 1 million 200000 personnes et sabler ces arènes. On dit que le sable qui recouvre le terrain vient d’Égypte et a été prélevé directement à proximité des pyramides de Gizeh. Et comme tout se doit d’être efficace, compétitif et nouveau, on a aussi construit un serveur informatique géant, de la taille d’une ville, pour que l’application fuckbook puisse re transmettre l’événement en direct live sans perte de flux.
Le centre de l’arène, là où les Livres seront massacrés, fait environ la taille d’un stade de football, un peu plus. A l’extrémité nord on y voit un orchestre militaire qui surplombe la scène. De l’autre côté, faisant face à l’orchestre, il y a les portes pour l’entrée des artistes. Il s’agit de 2 immenses accès. Il y a tout d’abord une double porte en chêne massif d’environ 12 mètres de haut et autant de large, surmontée d’un massif sceau d’airain représentant une tête de Lion. L’autre ouverture est un tunnel où glisse une voie ferrée qui aboutit à une petite gare construite au sein même de l’arène le long de la tribune Est.
Face à cette gare, tribune Ouest, se trouvent les « loges impériales » où siège Marc Zouk & Beurk ainsi que toutes les personnes influentes de son temps et quelques « happy few ones » triés sur le volet.
Pardonnes nous lecteur, de prendre un peu de temps pour décrire ce lieu. Mais c’est surement tout aussi improbable pour toi, homme du 21eme siecle, de lire les mémoires d’un temps futur que d’imaginer une arène d’1 millions de spectateurs avec une gare en soin sein. Tu dois aussi avoir du mal à croire que les Livres sont des êtres vivants….et pourtant.
Nous sommes les résistants R-1873-B et R-4123-K. Nous sommes d’une autre époque, d’un autre temps. Venus squatter les pages numériques de Babelio, au risque de nous faire tracer par les web-spiders, les mouchards électroniques policiers. Nous sommes venus témoigner de ce qui s’est passé dans votre futur. Venus vous conter le « Mardi Flamboyant », le jour du massacre des Livres.
Ce jour où les gueules des arènes de Longchamp se sont ouvertes pour livrer les plus beaux ouvrages aux lions et aux gladiateurs.
Nous précisons dès à présent qu’il n’est pas certain que toute la population ait approuvé cette tuerie. Mais à notre époque il est impossible, pour qui que se soit, de manifester un quelconque intérêt pour la littérature. Impossible. Celui qui oserait prend le risque de se faire accuser de terrorisme. Ou tout du moins ferait-il l’objet d’une « fiche L ». Il serait considéré comme une « cellule dormante », un terroriste potentiel. Et si les autorités doutent fortement de vous, votre biographie est reinventée par les médias. On retrouve chez vous un drapeau de « bibliesh » on vous accuse de posséder chez vous un ou deux stylos. Voir même une trousse et des feuilles A4.
De cette époque où nous vous écrivons le simple refus de se faire « pucer » avec une puce RFID ou de ne pas posséder une connexion internet est quelque chose de louche.
La possession d’un livre et la transmission d’un savoir autre que celui de l’éducation »trans-nationale » est un crime jugé directement en cour d’assise.
Homme du XXI eme siecle, nous pourrions te conter notre époque et ses exces mais le temps presse et il te suffit de connaître le jour où les livres ont été donnés en pâture.
Tu es un homme libre dans un monde libre. La où tu lis ces lignes, la dictature marchande n’en est qu’à ses balbutiements. Mais bref, le temps presse, vraiment. Tandis que nous écrivons les web-spiders tentent de décrypter et interrompre notre transmission alors revenons à notre arène et cette petite gare sur sa façade est.
Après un spectacle de danseuses dénudées et des courses de char arrivent enfin les premiers livres.
Ils arrivent par le train, il s’agit en effet de « romans de gare ».
Quand la foule aperçoit le train arriver elle entre en transe et se met à hurler avide de sang « fuckbook! Fuckbook! »
A l’intérieur des wagons les livres essayent de comprendre ce qui se passe. Ils sont apeurés et transpirants. Certains ouvrages parviennent à apercevoir des détails de la scène à travers les panneaux de bois de leurs wagons à bestiaux.
1984 est le premier qui prend la parole dans le wagon :
« ils veulent nous tuer. Je vous dit qu’ils veulent nous tuer. »
Et si c’était vrai, regarde dans le vide, sans rien dire, comme s’il pensait au fantôme d’un être qui lui manque.
Stupeurs & tremblements, tremble et ne cache pas sa stupéfaction à ses « compagnons d’infortune ». Il prend un petit caillou sur le sol du wagon et grave un mot sur les parois de bois : Fubuki ❤

1984 fut le premier à se faire tuer.
Les portes du wagon se sont entrouvertes, il eut à peine le temps de faire un pas, sentir le sable de l’arène sous ses feuilles et les rayons du soleil sur sa couverture. Un immense gladiateur s’approcha de lui et le fendit d’un coup de hache. Son encre se projetta dans les airs tandis que la foule se souleva d’un coup, les yeux écarquillés pour ne rien rater du spectacle.
Des lors ce fut la cohue. Tous les livres degueulerent hors des wagons er se mirent à courir en tous sens dans l’arène, coursés par des gladiateurs surarmés et entraînés. Ce fut un massacre.
Après seulement 30 minutes les gladiateurs pataugaient dans une mare d’encre. A chaque coup de hache, de trident ou d’épée on voyait des lettres voler. Des a, des b, des B, des e, f, g et tout ce qui compose l’alphabet. On voyait plus rarement des mots entiers. Des mots multicolores et dont bien souvent le public avait oublié la signification car à notre époque le vocabulaire avait été considérablement réduit pour permettre aux gens de « mieux consommer ».
Âprès que tous les romans de gare furent éliminés ont fit sortir les gladiateurs et entrer les lions et la grande double porte surmontée d’une tête de lion souvrit lentement en grinçant.
Un livre immense entra. Bien plus grand que les romans de gare. La foule se tut, elle murmurait comme si elle doutait que de simples lions puissent venir a bout d’un tel géant. C’était l’Iliade.
Il faisait face aux lions qui se ruerent sur ses pages et le mordirent en tout sens. Et la foule assistait muette à cette lutte et à un sentiment qu’elle ne connaissait plus. Même les musiciens de lorchestre militaire sarreterent de jouer pour regarder.
Pas une seule personne ne comprenait ce qui se passait en lui. Ils savaient qu’existaient des mots comme courage, sincérité, honneur et loyauté. Mais ils n’en avaient jamais vu l’expression vivante. Ce n’etait pour eux que des mots. Ils avaient été eduqués pour le mensonge, la distraction et la peur qui nourrissent le monde marchand. Ils n’avaient jamais été témoins d’héroïsme en n’en avaient d’ailleurs jamais manifesté dans leur propre existence, pensant que cela ne servait à rien et n’était pas « rentable ».
Et l’Iliade continuait sa lutte. Il ouvrait ses pages et se refermait violemment sur les gros félins. Ce n’était jamais suffisant pour les blesser et même cela faisait augmenter leur rage. Au milieu d’un silence de cathédrale lun des lions furieux parvint à planter ses griffes au Coeur du Noble ouvrage et en arracha 5 ou 6 pages.
On vit des mots et des noms propres voler : Achille, Ulysse, Diomède, Ajax.
Et c’est Alors qu’un vieil homme surgit des tribunes et éleva la voix. Le silence était tel que tous l’entendirent.
« En garde maudis lions. Que la foule soit témoin. Je suis S-1895-T. Individu non pucé, membre de la résistance. Je ne permettrais pas qu’on massacre un livre de plus et pour cela je donnerais ma vie. Vive la résistance ! A mort Fuckbook! »

Ce qui arriva ensuite dépend de toi lecteur. S-1895-T eut-il un sort aussi peu enviable que les Livres. Ou bien la population, infiltrée par la résistance, pervertie par ses idées s’est-elle soulevée contre l’oppression ?
Nous devons te laisser car les web-spiders vont interrompre cette communication.
Ce que notre histoire ne dit pas, ton Coeur nous le dira.

fev2

Texte de Merik, gagnant du défi de février 2016 sur le thème de La ligne: 

Ce matin-là, un ciel cotonneux et blafard annonçait à travers les vitres embuées de la mansarde la rumeur d’une nuit froide et humide, comme c’était le cas depuis un bon mois déjà : quand l’hiver prendrait-il donc fin ? Le réchauffement climatique ne se faisait pas sentir par ici, doudounes et pulls à col montés étaient de rigueur, écharpes gants et bonnets en tout genre aussi, sans oublier les rhumes et autres rhinites qui éclaboussaient l’atmosphère de postillons semblant s’agglutiner à la brume locale. Grise, l’existence était décidément grise dans cette ville. Jean rêvait d’été, de rayons ensoleillés piquant les pores de sa peau, même sans boulot, même sans famille, même sans demeure, peu lui importait le reste pourvu que son épiderme s’ouvre à la vie. Il se souvint de cette conversation avec un autre de ses squatteurs qu’il avait croisé dans ce local aux allures de frigo, Steve peut-être bien, ou Michael il ne savait plus, ses souvenirs se perdaient dans les limbes alcoolisées de la folle nuit philosophique qu’ils avaient passée. Enfin, philosophique est un bien grand mot, d’aucuns auraient plutôt parlé de discussion d’ivrognes. Mais il faut bien se réchauffer quand on dort avec sa doudoune et son bonnet, sous un tas de cartons et de vieux tissus galvaudés ici et là. Bref, ils en étaient naturellement venus à parler météo, de quoi auraient-ils pu parler d’autre quand la préoccupation quotidienne consiste à trouver des pistes de réchauffement ? Jean avait expliqué sa technique dite Bibendum, qui consistait à endosser des chaussettes, caleçons et t-shirt amples ne collant pas trop au corps, ce qui permettait de créer des bulles d’air protectrices, car elles se maintenaient au contact des 37 degrés de la peau. La peau, c’était ça sa solution : t’imagines un peu, on a de la chaleur dans nos tripes, partout sur notre corps et on en profite même pas, c’est con tu crois pas, avait-il dit à Steve, ou Michael. Il était fier de sa technique saugrenue, issue de son pragmatisme débrouillard. Même au plus bas de l’échelle sociale, voir son cerveau fonctionner et imaginer des astuces était son petit plaisir, celui qui lui permettait de survivre. Jean tenait un cahier de tous ses petits trucs, il y écrivait la rue au jour le jour, dans une écriture fine et serrée sans jamais aller à la ligne, sûrement par économie. Steve, ou Michael, croyait au pouvoir du cerveau quant à lui, tout n’était que conditionnement prétendait-il. Le froid, c’est une affaire de conscience, tu franchis le mur du froid surtout en fonction de ce que tu fais, ou ne fais pas, affirmait-il. Il raconta sa solution favorite : la fauche pour la réchauffe. Faucher, tout et n’importe quoi, voilà son remède disait-il : je passe mes journées à guetter le plan de tchourre, ça fait monter l’adrénaline, un bon speed, une bonne frousse en plein vol et t’y penses plus au froid, crois moi. Il avait sa petite réputation le Steve, ou Michael, dans le milieu de la rue. Certains le disaient feu follet, d’autres carrément cinglé, quant aux spécialistes qu’il avait croisés dans son existence avant de tutoyer la rue, beaucoup avaient énoncé une forme de bipolarité, ou du moins qu’il était borderline. Il touchait à tout, à la dope, l’alcool, la tire, la manche aussi pour se reposer, mais uniquement en été, le tout avec son franc parler gouailleur, une façon de s’exprimer unique et originale, mêlant expressions biscornues et mots déviants à tout bout de champ. La discussion s’éternisait ce soir-là, contrairement au contenu des bouteilles. A un moment donné, Steve, ou Michael, sortit de la poche de son jean un petit sachet en plastique. Il découpa au cutter un morceau de carton du système de couverture de son acolyte. Assis par terre, il ouvrit le sachet, et traça sur le réceptacle en carton une superbe ligne blanche avec la poudre que contenait le sachet. Puis il tendit le carton sous le nez de Jean : « Et ça, là, en le regardant, ça te réchauffe pas, rien que d’y penser ? ». Jean avait observé les opérations sans broncher, la poudre c’était pas vraiment sa came. Et comme souvent lorsqu’il était contrarié, il ne sentit pas ce tuyau d’air monter jusqu’à sa gorge, qui muta aussi sec en un éternuement volcanique en pleine poudre, aspergeant la figure de Steve, ou Michael. Celui-ci éructa une fureur à l’air décalé, tellement on aurait plutôt imaginé une face rouge à la place de cette gueule enfarinée. Le squat s’incendia d’insultes en tout genre, de nom d’oiseaux et d’expressions détournées que Jean n’avait pas le temps de s’approprier tant elles fusaient vite, mais plus tard, en transcrivant sur son petit carnet l’anecdote, il croira tout de même se souvenir de l’une d’entre elles, et exceptionnellement il s’obligera à aérer son texte pour la présenter :

«CONNARD , T’AS SAUTÉ UNE LIGNE !».

janjan3

Texte d’Ogusta, gagnante du défi de janvier 2016 sur le thème de La neige :

Première neige.

Il sent un changement dans l’air, le vent plus frais venu des collines, le bruissement feutré des forêts, le ciel plombé et pâle, quasi mouvant. Alors, il grimpe au sommet du tertre près de son domaine et écoute, aux aguets, les bruits s’assourdissent, Gaïa s’endort, elle attend, comme lui. Il comprend, il sait. Depuis des millénaires le changement se prépare, les températures baissent inexorablement. Aucune peur ! Le phénomène fait partie du cycle éternel des saisons, même si lui et les siens ne l’ont jamais connu. Pour se régénérer, il faut s’abandonner, dormir et mourir dans le froid et le vent, oublier le soleil, dissimuler l’humus des sous bois, anéantir les prairies et peut-être, éventuellement, transformer chaque élément du paysage : les roches, les arbres, les sommets au loin, les rivières, les ruines qu’il aperçoit parfois dans le lointain bleuté des matins clairs. Il respire, libre, apaisé et, malgré tout, inquiet.

Il lui faut rentrer auprès des siens, partager avec eux ce moment étrange, rassurer sa belle, nicher son front dans sa nuque si douce et regarder leurs enfants du coin de l’œil. La vieille tante sera sans doute couchée, ses rhumatismes la fatiguent tandis que les années s’envolent doucement. Les aînés ont fait leurs choix, deux d’entre eux sillonnent désormais le monde. Des nouvelles leurs parviennent par intermittence. On dirait que le plus grand a trouvé l’amour, bientôt il sera père à son tour, ainsi se perpétue la vie. Sans se presser, observateur silencieux, il redescend dans sa vallée. La faim ne le tenaille pas, leurs réserves tiendront encore quelques temps. Sa belle l’appelle, le salue de loin, les enfants jouent inconscients du prochain miracle. Quand il rejoint sa famille, les premiers flocons virevoltent devant ses yeux. Il les connaît, sans les avoirs jamais vus, il s’immobilise un instant sous la neige, émerveillé, complet, puis il court vers eux.

Matin d’hiver. Blancheur immaculée, poudre soyeuse, froide, profonde, mais belle, oui et pure! Les jeunes deviennent fous, ils se jettent dedans, creusent des galeries qui s’effondrent, réalisent quantité de glissades incontrôlées, dénichent des trésors enfouis et découvrent l’existence de leurs traces de pas ainsi que celles de leurs parents et des bêtes du vallon. Chaque présence devient lisible, le silence prend une dimension majestueuse. Aujourd’hui, tous ont décidé d’aller voir plus loin, au delà des collines pour deviner les ruines dans le lointain. Avec le retour de la neige, une crainte s’est éveillée, ils doivent y mettre fin, s’assurer que la neige ne représente pas un funeste présage.

Au sommet de la colline, enfin, après une longue marche dans le froid, la nuit tombe, les étoiles scintillent et la pleine lune illumine l’horizon. Les ruines sont toujours là, blanches aussi, sans mouvement, sans bruit aucun et surtout sans lumières, pas un signes de vie. Ils sont seuls. Belle paraît sourire. La vielle soupire d’allégresse. Les petits n’ont conscience de rien ! Tant mieux. Le temps viendra peut-être… Il s’avance encore, Belle le suit, son ombre, son égale, son alpha. C’est elle qui commence à chanter en direction de la lune. Cet appel ressemble à une question. Peu à peu, il se joint à elle. Dans la nuit enneigée et froide, soudain, d’autres chants leur répondent, puis d’autres encore, certains proviennent même des ruines. Pas un bruit inquiétant ne déchirera le silence. Pendant quelques heures, les loups vont hurler, se répondre et s’aimer, libres et sereins.

Les ruines demeureront sépulcrales. Plus tard, d’autres espèces animales et sauvages reviendront pourtant les peupler, les années passeront, puis les siècles, les arbres se densifieront à nouveau, ils y veilleront. Les rivières se repeupleront, des glaciers se formeront. La neige représente la première étape. Le froid s’installera, Gaïa va survivre à Homo sapiens. Sur ses restes calcinés se répandront canis lupus, ursus et autres ursinae, avis et oscellus, quelques espèces et sous espèces de poissons. Les abeilles reprendront leur labeur et fleuriront les steppes. Tous se suffiront à eux mêmes, le temps fera son œuvre, mais ils sont prêts. Homo sapiens peut réapparaître un jour. L’évolution engendre souvent sa propre destruction. Ce jour là, il sera faible et tentera la séduction, mais désormais ils savent et ne lui laisseront aucune chance.

dec1

Texte de Wirginia, gagnante du défi de décembre 2015 sur le thème de « La Famille ».

Elle ; La Famille

Dans les hautes sphères célestes, il se murmure que chaque petite flamme choisit son berceau. Les paroles des prophètes de tous temps et de toutes croyances, tordues par des esprits assoiffés de pouvoir, nous l’ont soufflé par la voie secrète des songes.

Chemin de vie faisant, l’évidence éblouit quelques éveillés. Dont je me targue d’être. Éveillée au fil d’une histoire qui se trame dans mon dos dès le moment du choix fatidique. Le doux berceau qui attira ma convoitise s’avéra être cerclé de ronces invisibles.

Les bébés sont choyés et admirés. Ils ne parlent pas, sont si mignons. Il suffit de satisfaire leur faim, de leur offrir la plus confortable des couches pour que leurs corps fragiles puissent s’alanguir entre deux tétées et une ablution des plus amusante. On nous embrasse, on nous respire, on nous aime de la manière la plus pure qui soit.

Se conformer nous dit-on. Obéir aux règles. Surtout ne pas dire tout haut ce que certains pensent tout bas. Sois belle mais pas trop. Surtout tais-toi. Avance sur le chemin que nous avons pensé pour toi. N’en sors pas malheureuse ! Tu dois avoir peur de l’inconnu. Ne pas l’approcher. Ne pas lui parler. Reste bien sage dans ton bocal de verre. Ta différence nous heurte.

Ce jour-là, étendue sur la table d’un thérapeute mystique, la paroi du bocal vole en éclats. Miroirs de verre brillant, lancés dans le ciel comme mille gouttes d’eau scintillantes. L’oxygène envahit mes poumons par le fin tunnel de mes narines palpitantes, enfin, enfin, enfin, je suis libre, libre, libre !!!

Mais il ne suffit pas de briser une cage transparente, tout cela serait finalement un peu trop simple. Le chemin se dessine à peine, je virevolte entre les lacets et les cailloux semés délibérément par le hasard. J’entrevois alors l’attachement voué au clan, la culpabilité qui me tenaille à l’idée de m’enfuir. Respect. Reconnaissance. Je suis en vie, ma fois bien en vie ! Et plutôt heureuse en y regardant de plus près !

Mais je veux tout, et plus encore ! Parcourir le monde, rencontrer la terre entière, aimer tous les hommes qui croisent ma route, mordre la vie à pleines dents. Ne pas penser à la tâche qui est mienne au sein de cette caste familiale. Ne pas grandir ?

Je suis tiraillée entre un irrésistible besoin de liberté et la raison qui me souffle de chérir ceux qui m’entourent. Car demain. Trouver entre eux et moi, un juste équilibre, comme la lune et le soleil, le ciel et la terre.

Ma mission, si je l’accepte, requière une intense introspection, un courage hors du commun, dont le but ultime est de briser l’interminable répétition d’actes et de pensées plus ou moins dommageables, cultivés par mes aïeux. A l’insu de leur propre gré.

Les années passent, mon père et ma mère faiblissent, mes enfants grandissent et se construisent. Et moi ? Je joue à l’équilibriste, espérant encore que le temps ne me rattrapera pas. Sans trop y croire ma fois.

Solidement campée au carrefour de ce milieu de vie, il me presse soudain de poser mes valises. Petit à petit, la volonté de poursuivre ma passion se fait plus précise. Suis-je finalement en mesure de croire en moi ?

Sur les terres qui m’ont accueillie, je prends racine et déploie mes ailes.
Serait-ce aussi grâce à Elle ?

nov2

Texte de Caroline-H, gagnante du défi de novembre 2015 sur le thème « Et après ? »

« Et après? » demanda Jo’ à son père.

Ce dernier venait de terminer son histoire, un récit épique tout droit sorti de ses plus lointains souvenirs. Il essaya de ne pas montrer la surprise qu’avait évoqué la question de son fils de six ans. Cependant, les bredouillements qui sortirent de sa bouche en guise de réponse lui firent comprendre qu’il avait échoué: « euh… et bien… Après, ils vécurent heureux et … ils eurent beaucoup d’enfants? »

D’accord, la dernière phrase résonnait comme une question. Il n’était pas très fier de ne pas être convaincu par ses propres histoires et leur fin heureuse. Il s’était marié très jeune, et avait surpris sa femme en plein adultère quelques mois seulement après leur nuit de noces. Il avait ensuite trouvait la partenaire idéale, mais ils ne s’étaient mariés qu’après avoir eux même vécus de multiples drames et tragédies. La vie est difficile, et il se contenterait bien d’une fin comme celle dans son récit, dans laquelle il vivrait heureux avec son épouse et son fils. Mais sa femme n’était pas là aujourd’hui. Et son petit soldat avait une toute autre approche de la vie.

« Mais papa! C’est vraiment trop nul comme fin! T’es sur que t’en as pas oublié un bout? »

Alexandre, 44 ans, gesticula sur le bord du lit où il était assis, soudainement mal-à-l’aise sous le regard exigeant de son fils. Il n’était pas sûr de pouvoir lui offrir beaucoup mieux. Il était habitué à la cruauté du monde réel. Il était même habitué à en écrire les plus horribles détails puisqu’il était écrivain depuis très jeune. Il était sorti diplômé de son école de journalisme; mais en parallèle de ses études, il s’était consacré à l’écriture de son premier roman. Il s’agissait d’un récit entre fiction et réalité qui explorait les crimes sanglants, les meurtres, kidnappings et autres complots selon différents angles. Mais après avoir infiltré des commissariats agités, des cellules bondées, des rues salubres, des arrières-boutiques douteuses; après avoir observés policiers et criminels, névrosés, psychopathes et sociopathes et tous ceux qu’ils rencontraient sur son chemin, il s’était bien rendu compte que tout n’était pas noir ou blanc. Une fois que l’être humain rencontre le Mal, il est difficile de percevoir la profondeur avec laquelle ce cancer s’est propagé dans son âme. Quand la noirceur pénètre à l’intérieur de vous, il est impossible de savoir ce qu’il a souillé sur son passage. Votre être est corrompu que vous le vouliez ou non, et parfois, sans même que vous ne vous en aperceviez.

Il fut tiré de ses rêveries lorsqu’une petite main apparue devant ses yeux, balayant son champ de vision de gauche à droite, puis de droite à gauche: « Papa? ». Il cligna des yeux une fois, deux fois, avant de sortir complètement du brouillard dans lequel son esprit avait erré. Son fils soutenait son poids sur sa main gauche, prenant appui sur son genoux d’adulte. Il attrapa alors la main de Johan et l’éloigna de devant ses yeux. Il força un sourire sur son visage, et tenta de chasser le reste de ses sombres pensées.

« Oui, mon grand? »

« Est-ce que le méchant sorcier avait une famille? Où sont tous les prisonniers que le prince a libérés? Est ce que la princesse va faire des cauchemars? Est ce qu’ils vont vivre d’autres aventures avant d’avoir beaucoup d’enfants? » Cette fois-ci, le sourire qui tira les traits de son visage n’avait rien de forcé. La curiosité de son fils était l’un des traits de caractères dont il était le plus fier.

Avant que l’accident n’arrive, son épouse et lui n’avaient pas vraiment pris de décision en ce qui concerne la place des contes de fées dans l’éducation de leur fils. Est ce qu’il fallait nourrir de faux espoirs à leur enfant? Mieux valait-il un peu d’espoir que rien du tout? Ou fallait il le préparer à la dure réalité de la vie? Lorsqu’ils se sont rencontrés il y a des années, ils en avaient pourtant discuté. Il lui avait parlé de Happy Endings. Elle lui avait rappelé qu’à l’origine, les contes classiques frôlaient l’horreur pour une raison précise.

Quand même. Il ne voulait pas décevoir son fils. D’autant plus qu’il avait une réputation d’écrivain à tenir.

« Okay, p’tit malin. » Il attrapa Jo par la taille, et fit tourner son petit corps de manière à ce qu’il ait la tête à l’envers pendant une fraction de seconde. Il fit ensuite passer ses pieds au dessus de sa tête – dans une pirouette – et le jeune garçon se retrouva une fois de plus englouti par ses oreillers. Alors que l’enfant riait des acrobaties que lui faisait subir son père, ce dernier reprit la parole: « Si mon histoire ne te plait pas, tu n’as qu’à m’aider à en écrire une meilleure ».

« Okay, gros malin! » répondit il dans un éclat de rire. Alexandre grimaça; si son épouse était là, elle le réprimanderait une fois de plus sur le fait d’agiter le petit à l’heure du coucher. Jo s’installa confortablement sous ses couvertures, et pris un air sérieux avant de commencer son récit: « Quand il retourna au palais, le prince découvre que la princesse n’est pas une vraie princesse. En fait, son peuple l’appelle comme ça parce que c’est la chef des guerrières. Et aussi… lui et la princesse doivent reprendre la route immédiatement pour faire la guerre, passque la famille du méchant sorcier voulait se venger. Il veut prendre le trône et devenir les rois du monde, et emprisonner le prince et la princesse guerrière dans un donjon. Euh… »

Alors que son apprenti romancier réfléchissait à la suite de son histoire, Alexandre se repassa rapidement ces quelques phrases en mémoire. Malgré quelques petites erreurs de temps et autres petites fautes, il dû bien admettre que Johan s’en sortait plutôt bien pour un élève de CP. L’idée que son petit tenait de lui, et que l’écriture était quelque chose qu’ils pourraient partager d’avantage lors de moments père/fils comme celui-ci le rendait heureux et excité, fier et ému.

Mais ce moment de gaieté fut coupé court lorsque Johan reprit la parole: « La famille du méchant sorcier jeta un sort à la maman du petit prince… Elle se mit à dormir pour toujours. » Sa voix s’était brisée sur le mot « Maman ». La mère de Jo avait eu un accident quelques mois auparavant. Elle se trouvait actuellement dans le coma. Elle avait manqué la rentrée scolaire; et Noël approchait à grand pas. Jo ne semblait pas comprendre pourquoi sa maman dormait si longtemps. Et il comprenait encore moins pourquoi elle ne pouvait pas dormir dans son lit, à la maison. Le cœur d’Alexandre se brisa un peu plus, et il tenta d’avaler le nœud dans sa gorge. Il hésita à interrompre son fils et lui expliquer encore une fois… Cependant, il se dit que l’écriture avait été son échappatoire, et que peut-être, elle pourrait devenir celui de son fils aussi. Il se contenta alors de se coucher à ses côtés, lui caressant son petit visage et lui passant la main dans les cheveux.

Pendant quelques minutes encore, Jo mit en scène ses personnages. Au fur et à mesure de son histoire, il s’était blottit d’avantage dans le cocon confortable qu’étaient les bras de son père. Quant à Alexandre, il fut submergé par le discernement, l’humilité et la bienveillance dont son tout petit garçon faisait preuve: les méchants étaient juste triste d’avoir perdu un proche (même si celui-ci était un fou furieux); la princesse guerrière restait méfiante à cause de tout ce qu’elle avait subi…

Il fut soulagé lorsqu’il termina son histoire: après avoir fait intervenir toutes sortes de magiciens et de bonnes fées, la maman du prince se réveilla enfin de son profond sommeil. Le prince épousa la chef guerrière et ils partirent dans de nouvelles contrées pour de nouvelles aventures.

Alexandre se leva délicatement du lit dans lequel s’était endormi son fils. Il ajusta les couvertures autour de son petit corps. Il repoussa une mèche tombante sur le front de Johan et y déposa un baiser, puis lui murmura des réassurances et des mots d’amour à l’oreille. Et, alors qu’il refermait doucement la porte derrière lui, un tendre sourire se dessina sur ses lèvres: la fin l’histoire était heureuse. Et même si son épouse lui manquait, même si la peur de la perdre le rongeait …

Jo’ avait encore espoir. C’était tout ce qui lui importait.

*

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Texte de Walktapus, gagnant du défi d’octobre 2015 sur le thème de l’Espace:

La théorie des cordes

Il était une fois, dans un village, un groupe de musiciens qui pouvaient voyager dans l’espace. On les appelait les Tétracticiens.

Quand ils voulaient partir en expédition, les Tétracticiens attendaient le soir, et prenaient place dans un petit kiosque à musique peint en vert situé sur la place du village. Pythagire, la directrice, et joueuse de triangle, se plaçait devant. Face à elle, il y avait d‘abord un didgeridoo et un bandonéon. Juste derrière s’installaient une balalaïka, un oud et un banjo. Au dernier rang s’alignaient un tam-tam, une cornemuse, un tabla et un violon, qui s’appelait Pastanini.

Les villageois se réunissaient autour du kiosque. Les enfants les plus aventureux prenaient place à l’intérieur, tout autour des musiciens. Pythagire battait alors la mesure, et tout le monde se mettait à jouer à qui mieux mieux. Le kiosque s’arrachait de la place en grinçant, et s’envolait lentement vers le ciel, accompagné des applaudissements de la foule et des cris de joie des enfants.

Il se dirigeait vers les étoiles en tanguant. Cramponnés à la balustrade, les enfants riaient, les musiciens, de très bonne humeur, jouaient de plus en plus vite, et bientôt le kiosque crevait les sphères célestes, qui étaient en papier crépon de couleurs pastels, et qui résonnaient – tzoooonnnn – au passage des musiciens. Ils frôlaient les planètes, qui avaient la texture de pelotes de laine, rouge, jaune et bleu, et qui, longtemps après que le kiosque se fut éloigné, faisaient encore wowowomm en ondulant.

Après de nombreux zigzags, ils atteignaient enfin les étoiles, qui étaient des animaux en tubes de néon, suspendus à la voûte du ciel tapissée de tissu imprimé de couleurs bariolées. La Grande Vache meuglait à leur approche avec un son métallique – meeuhhng, le Panda Albinos leur clignait des yeux – klikliklik kliklik, l’Ornithorynque Bleuté faisait claquer son bec – kkkrkrkkrkkr, et les enfants leur répondaient par de grands signes de la main.

Et quand ils commençaient à se sentir fatigués, ils ralentissaient le tempo, et rentraient tranquillement, recueillant parfois sur le chemin du retour un voyageur dont l’astropédalo avait crevé, attrapant au lasso les veaux ailés égarés de leur troupeau. Ils arrivaient finalement sur Terre, arrêtaient tout doucement de jouer, et le kiosque se posait dans un soupir sur la place du village, où les attendaient les parents pressés de mettre les enfants au lit.

Alors les musiciens se félicitaient en riant, très heureux de leur performance, et allaient faire la fête à l’auberge. Ils ne jouaient pas très juste, c’est vrai – leur musique faisait tourner la voie lactée – mais tous s’amusaient beaucoup.

Tous ? Non, car Pastanini, le violoniste, grimaçait souvent pendant les concerts, et lâchait parfois même son archet pour se boucher les oreilles. C’était un amoureux de la belle musique, qui souffrait quand les autres ne jouaient pas juste, ou pas en rythme, c’est à dire presque tout le temps.

Il composait sa propre musique, et rêvait de la faire jouer. Parfois, à l’auberge après une expédition, il montrait ses partitions à Pythagire. Celle-ci les lisait :
– Mais il n’y a pas de banjo dans ta partition. Et où est la partie de didgeridoo ?
– Ces instruments ne s’accordent pas entre eux !
– Il n’y a rien pour la cornemuse non plus ?
– Elle joue beaucoup trop fort ! On n’entend plus les autres !
– Et le oud ?
– Il joue trop mal !
Alors Pythagire lui disait qu’ils ne pouvaient pas jouer sa musique, et Pastanini s’en allait, très fâché.

Un jour, il décida de quitter les Tétracticiens, et de former son propre groupe. Il fit paraître des petites annonces dans les journaux, les candidats passèrent des auditions très sévères, et Pastanini finit par sélectionner trois musiciens : un deuxième violon, un alto et un violoncelle.

Ils répétèrent sans relâche pendant des mois. Quand ils furent prêts, ils allèrent un soir s’installer dans le kiosque vert, en arc de cercle. Les villageois se réunirent tout autour, et les enfants prirent place dans le kiosque comme ils le faisaient d’habitude avec les Tétracticiens. Les quatre musiciens levèrent leur archet et, sur un signe de tête imperceptible de Pastanini, se mirent à jouer en un ensemble parfait.

C’était une musique magnifique, émouvante. On n’avait jamais entendu ça au village. Le kiosque décolla d’un seul mouvement et alla en ligne droite jusqu’à la planète Cryptonus, qui était une grosse boule de cristal taillé, puis après en avoir fait deux fois le tour, se dirigea tout droit vers Vulkon, dodécaèdre de titane étincelant, avant de rejoindre Tranptor, dont chaque anneau parfait tournait en sens inverse de son voisin.

Ensuite le kiosque s’éleva à travers le vide intersidéral jusqu’à la voûte céleste d’un noir profond sur laquelle les étoiles étaient comme des points de lumière aveuglante, disposés en motifs géométriques et clignotant lentement au rythme de la musique.

Les enfants étaient bouche-bée devant tant de beauté : le spectacle intimidant de l’Univers, et la sublime musique du quatuor, qui se surpassait. Après avoir fait la course un moment avec l’hyperbolide d’une comète glacée, le kiosque reprit le chemin de la Terre et se posa au centre exact de la place du village en un ultime accord parfait.

Les villageois applaudirent longuement le quatuor. Les Tétracticiens leur jetaient des bravos. Quand tout le monde s’en fut allé, mettre les enfants au lit ou faire la fête à l’auberge, Pastanini félicita ses musiciens, leur dit qu’il fallait faire encore mieux la prochaine fois, et leur donna rendez-vous pour une répétition le lendemain matin.

Que se passa-t-il ensuite ?

Les Tétracticiens recrutèrent un fiddle pour remplacer leur violon, et retrouvèrent dès le lendemain leur univers familier – peut-être un rien plus râpeux – à la grande joie des enfants et des animaux de la Voûte Céleste. On les appelait parfois les acousmusiciens.

Pastanini continua à composer de la musique, de plus en plus belle, et à voyager, de plus en plus loin, avec un public réduit mais exigeant de mathémusiciens. Il a contribué à faire du quatuor à cordes l’une des formations majeures de l’astrophysique, ce qu’il est encore aujourd’hui.

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Texte de Camati, gagnante du défi de septembre 2015 :

Sur la portée, courent deux notes joyeuses qui semblent jouer à chat. Noires toutes deux. Cependant la ressemblance s’arrête là car l’une d’elles a un petit crochet fixé à sa hampe ; cela la rend plus agile. Elle file, elle file sur les lignes, échappant à sa poursuivante dont l’absence d’appendice, contrairement aux apparences, freine la progression.

Tel le lièvre insouciant- persuadé de sa supériorité- qui gambade de-ci de-là durant sa course avec la tortue, la petite croche saute de ligne en ligne, se pend par le crochet la tête en bas, fait la belle en changeant l’orientation de sa hampe, avant d’aller buter sur un demi-soupir. Mais que fait-il donc celui-ci en plein milieu de la mesure ? Et si c’était un piège tendu à l’avance par la noire qui cherche désespérément à la rattraper ?

« Ah, si seulement », se dit la noire, « je pouvais m’accoler un point pour allonger ma valeur, je pourrais peut-être gagner la croche de vitesse!»

Pendant ce temps-là, la petite croche continue à sautiller d’interligne en interligne, bondissant sur les lignes tendues d’un bord à l’autre de la page, mais elle commence à s’essouffler. Heureusement, elle n’a pas de point de côté ! Elle jette alors un rapide coup d’œil en arrière pour s’assurer qu’elle a semé sa rivale. Une noire vaut deux croches, elle le sait bien ; une noire se fatigue moins, elle n’est pas obligée de courir aussi vite pour atteindre son but.

L’espace d’un soupir, la noire envisage de jouer les caméléons. Si elle devenait blanche, elle durerait deux fois plus longtemps et pourrait reprendre son souffle. Mais cette courte pause a suffi à la croche pour prendre la poudre d’escampette. Cette fois-ci, le lièvre est arrivé avant la tortue !

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Texte d’Erveine, vainqueur du mois d’août 2015 :

L’Odeur leurre en au-delà

Dans la campagne avoisinante, l’odeur du feu, la brique de grand-père, son eau de rasage, les bêtes. La ferme au bout du chemin, les vaches dans l’écurie. L’odeur matinale, animale. Les veaux tétant, le lait qui roule des museaux blancs. La bouse, le foin, la mare aux canards, les plongeurs barboteurs. Le pot à lait, à œufs, au feu. L’allée des cerisiers, l’herbe coupée, la haie, le potager. L’odeur des fruits, les tartes aux pommes, aux cerises, aux abricots. Le passage de l’épicier, l’odeur du pain et des gâteaux. La jupe plissée de l’allégresse

Avide du jour, c’était couru, en bonne passante, à l’eau du puits me suis jetée. De l’antre tien à l’autre mien, c’était si doux, ça flairait bon. Goûtant l’humus moussu de ta forêt, têtes bêches et troncs ensembles entremêlés, nous nous aimions en ces jardins secrets. Enracinés, luisants et tièdes dans la torpeur, puis trépassant, de bois verts en bois de chauffe, de bleus du ciel en volutes de fumée, s’en est allé le parfum de notre jeunesse.

Depuis, les maisons vides aux armoires bien rangées respirent un temps d’absence. Pourtant chaque objet leur est potion de réminiscence, une portion qui s’éveille à l’effluve du souvenir. Ne dit-on pas alors que les murs ont des oreilles, quand ils conspirent à nos aspirations et qu’ils consignent en nos tiroirs, les regains de notre histoire, à défaut d’âpres senteurs, des fumets colorés, des bouquets en tous points de joliesse.

Il n’y aurait plus guère de sens à tarir l’onde quand partout elle transpire. Du purin à la putréfaction, du sang jusqu’à la mort, c’est bien sur terre que tout resurgit et c’est encore ici que tout finit, mais qui sent vit et qui vit sans est mort quelle que soit sa petitesse.

Texte de Krout, vainqueur du mois de juillet 2015 : 

Certes, Terces reste secret.

Même pour moi qui l’ai vu, Terces reste un mystère. Notre rencontre unique, je l’anticipe, sera troublante à jamais. Il n’est pas courant, c’est le moins que l’on puisse dire, de recevoir une invitation de la part d’un parfait inconnu libellée comme suit.

«Cher Krout,

Votre critique sur le numéro zéro d’ Umberto Eco m’a fait comprendre, sans l’ombre d’un doute, que vous êtes la personnes idoine et de confiance pour devenir mon biographe attitré. Aussi désirerai-je vous rencontrer à Mons belle capitale européenne de la culture cette année en mes appartements sis 9 rue d’Enghien. Vous comprendrez aisément que pour des raisons de confidentialité qui me sont chères, je n’ai point apposé de like, ni de commentaire.

Au plaisir de vous voir ce samedi vers 17h30. J’ai un secret à vous conter.

Terces.»

Une voix reconnaissable entre mille résonnait dans ma tête.
« Bizarre. Bizarre. Vous avez dit bizarre. Comme c’est étrange. »
J’avais peut-être affaire à un grand malade qui s’ignorait ? J’allai intrigué sur la page de ma critique et m’interrogeai évidemment sur ces 2 pouces de passage bien anonymes. Un mot plus que tout autre captura mon attention : idoine. Plus personne n’utilise cela, à fortiori dans un chat.

Et comment était-il tombé sur ma critique ? Rien de bien notable, je le crains, à une époque permettant à tout un chacun d’émettre son avis sur tout; la toile en est inondée ! Et donc, comment avait-il repéré cette bouteille jetée dans une mer de critiques dont beaucoup se limitent à de longs résumés se terminant souvent en queue de poisson par un jouissif « Oh oui ! Oh Oui ! J’aime ! » ou au contraire par un « Non, non, je n’ai pas aimé » qui se voudrait répulsif. Comment est-il tombé sur moi dont les critiques volontairement obscures n’ont pour objet que de laisser deviner de potentielles clés de lecture et d’exprimer mon ressenti au demeurant singulier ? Et si c’était pour cela précisément, juste une hypothèse… Mais alors pourquoi celle-ci ? Pourquoi pas La ville dans le miroir de Kovac ? La valse aux adieux de Kundera ? L’or de Cendrars ? Qui elles recèlent un caractère biographique. D’après l’invitation j’avais déjà l’intuition d’exclure C’était bien de d’Ormesson. Enfin et surtout pourquoi Umberto Eco plutôt qu’Arturo Pérez-Reverte ?

Mais revenons à Terces.

Au jour dit, je me présente, légèrement en retard, à 17h39. Pas question de se mettre aux ordres, mais curieux naturellement, on le serait à moins. Quand même, je ne peux m’empêcher de me demander intérieurement si je n’aurais pas dû le faire poiroter jusqu’à 17h43. Trop tard de toute manière, il était en train de me reluquer. Un rideau avait bougé au premier étage, pas grand chose, je l’avais cependant remarqué. Je m’étais attendu à un de ces immeubles, aux innombrables boîtes aux lettres dont tout le monde croit savoir qu’ils sont inhabités et servent à d’autres dessins. Mais non, la fiscalité a dû changer, il s’agissait d’un immeuble à vendre, sans sonnette en état. S’imposent à moi, sur le moment, Jean Ray et ses univers parallèles.
-Bonjour, me dit-il.

Il était là, sourire de la Joconde aux lèvres, un pantalon de lin, un léger pull Hilfiger noir à col roulé, montre IWC, la portugaise, au poignet. Quant aux chaussures, noires, elles aussi, j’hésite entre des Crockett & Jones et des Loake, des Richelieus en tous les cas. Son âge ? Entre 45 et 65 ans, difficile à deviner. Il était quelconque; dans son physique rien n’attirait l’attention en bien ou en mal. Sportif ? Seuls les vêtements le trahissaient. D’ailleurs l’image qu’on retient immanquablement de lui est celle de son habillement.
-Je vous attendais. Eh bien, montons, voulez-vous ! Faite attention aux escaliers, je viens d’emménager.

Premier étage, il m’introduit dans une pièce entièrement meublée Ikea, cela ne lui ressemble pas, il n’a d’ailleurs rien d’un fakir verbeux. Seule la chaîne B&O, s’arbore fièrement sur un mur blanc, minimaliste. Je reconnais immédiatement El canto de la Sibella II. La scène était préparée. Méfiance. Je ne montre rien. Sauf, peut-être, une attention à peine plus marquée sur un coup de tambour qui manque cruellement de dynamique. Pas à dire, mais quand je l’écoute sur mes enceintes JM Lab alimentées par un ampli NAD couplé à un simple lecteur de CD Philips, c’est bien mieux, sans discussion.
-Vous n’aimez pas Montserrat Figueras ?

Là, je laisse passer un temps assez long. Décidément cet homme fermé à double tour cadrerait beaucoup mieux dans des fauteuils clubs anglais, face à un verre de The Balvenie Doublewood 12 ans d’âge, fumant un Montechristo. Je le vois, le temps d’un éclair, tenir une conversation chuchotée avec un banquier, un notaire ou un avocat ; je n’en vois pas d’autres d’ailleurs avec ces gens-là. Conversations privées, ambiances feutrées, passes d’armes verbales à fleurets mouchetés, tel est j’imagine son milieu de prédilection. Il me dévisage avec attention. Encore un instant et juste au moment ou elle semble commencer à faiblir, à ce moment précis et calculé, je laisse tomber presque distraitement :
-Hélas, quelle perte. Si, j’aime beaucoup. Et le travail de son mari Jordi Savall pour faire sortir du tombeau des chefs-d’œuvre oubliés.
Je le vois se détendre, il s’assied et me fait signe après un léger temps d’arrêt, ombre d’un sourire réprimé. Soit il est prudent et réservé, soit il est méfiant et madré, tour à tour ou les quatre à la fois en parfaite innocence.
-Vous prendrez bien un whisky, j’ai un excellent Abelour.

Je le regarde servir, gestes délicats, très naturel, une touche de simplicité, marques d’un grand raffinement que seule une enfance privilégiée peut conférer. Je sens que pour percer sa carapace, il faudra du lourd. Peut-être une femme aurait pu le troubler, je ne trouve pas de meilleur moyen que de lancer comme une grenade à fragmentation différée :
-J’aime aussi sa Missa pro Defunctis de Cererols, moins connue mais toute aussi sensible, intense et prenante.
Pour la première fois je peux voir un nuage passer dans ses yeux gris. Car ils sont gris souris, j’ai oublié de vous le dire. Il a flanché l’espace d’une demi-seconde, mais se reprend en main immédiatement.
-Vous n’avez rien à craindre…, un silence qui signifie pour votre vie. Cette rencontre est on ne peut plus amicale.

Je marque un léger sourire qu’il faut interpréter de connivence plus que de soulagement. Il n’empêche, je continue de me méfier de lui comme de la peste. C’est l’ennui avec ces grenades : on sait rarement lequel des fragments à fait mouche.
Petit sourire bien marqué mais fugace, je lui réplique.
-Vous m’en direz tant.
Légère pause, il me scrute d’un regard perçant et malicieux :
-Vous aurez compris que j’admire Mazarin. « Simule, dissimule, ne dit rien à personne, dit du bien de tout le monde, réfléchi avant d’agir. »

Les plus érudits corrigeront au besoin , mais c’est ainsi que Terces le retint d’une émission Secrets d’histoire présentée par Stéphane Bern. Jules Mazarin, un modèle dont le seul défaut fut d’être trop connu. D’après Terces le mieux pour une éminence grise est que son nom reste secret. Il dit aussi comme en lui-même :
-Eve rêve. Elle peut se retourner, changer de coté, rien ne change chez elle. Elle rêve de la vérité toute nue et de la connaissance universelle. Comme nous sommes différents !
Soupir, une large inspiration :
-Il faut le croire le secret ne peut se perpétuer, pour son malheur il est mort né.
Et puis le regard lointain, les yeux au bord du naufrage :
– « Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes. »

Je connais la suite par cœur, néanmoins j’ai pris note comme si de rien n’était. Et je suis sorti sans sur la pointe des pieds le laissant à sa rêverie et je publie ce texte comme il me l’a demandé. Je ne peux toutefois m’arrêter de penser qu’il aurait dû choisir Le tango de la Vieille garde de Pérez-Reverte ou Le chardonneret de Tartt comme critique pour m’approcher. Sauf évidemment si …

Certes, Terces reste secret. Selon son souhait.

défi juin3Texte de SophiePatchouli, vainqueur du mois de juin 2015 :

Des rais de lumière vaporeux s’infiltraient par les interstices des volets de bois et distillaient ça et là des paillettes de couleurs. La marche funèbre de Soap&Skin vibrait depuis le vieux tourne-disque. Accrochée aux murs l’araignée souriante d’Odilon Redon faisait de l’œil au Narcisse de Gustave Moreau. Des toiles en vrac jonchaient les coins de l’atelier, en rouleaux ou sur châssis, c’était là, Chagall, Soutine ou Delacroix qui ergotaient à propos d’esthétique.

D’ordinaire baignée de clarté la pièce semblait laborantine ce jour là. Le faussaire qui excellait dans l’art de calquer, dupliquer, imiter, copier s’affairait ce matin-ci autour des marmites, pilons et séchoirs. La nuit lui avait donné en songe l’inspiration, sa propre inspiration.

Tout empreint du désir d’honorer son rêve, il s’était levé de bon matin et avait sillonné la ville à la recherche des ingrédients nécessaires à sa création. Il voulait que tout, absolument tout soit produit par ses soins. Ainsi il avait visité les épiciers, papetiers, minéralistes et droguistes de sa connaissance mais cette fois il s’était fait violence pour n’entrer dans aucune galerie ni musée, son œuvre serait unique, personnelle, intime. Aucune influence ne viendrait entacher son imagination nouvellement féconde. Il avait même trainé ses guêtres au bois où il avait glané des feuilles, de la terre et des fruits secs.

Le faussaire devenu alchimiste s’adonnait avec ferveur et exaltation à sa tâche inédite. D’abord il prit soin de réaliser sa toile. Bouillies, treillissées et séchées les plantes fibreuses récoltées donneraient un support végétal idéal. Il suffirait alors de la mordancer à l’alun et sa toile pourrait recevoir sa carnation onirique. le blanc serait réalisé grâce à de la craie et un brin de kaolin pour plus de matité, pour le noir il traiterait la suie pour obtenir du bistre. Il usa d’azurite, de pastel et d’indigo pour une belle variété de bleus, puis il se servi de curcuma et d’ocre jaune qui doreraient son sujet. Le rouge, l’essentiel rouge, fut obtenu par des racines de garance moulues qui engendrèrent une laque couleur groseille, il lui fallait du violet pour un effet fantastique, un peu de bois de campêche, une once de ronce de mûrier et de l’orcanette des teinturiers firent l’affaire. De la malachite et du vert de gris, gratté puis séché lui donnèrent un échantillon de vert.

Sa confection de pigments achevée, il médita un long moment devant ces pots de porcelaine bigarrés. Il devait calmer sa folie créatrice encore brûlante et se recentrer sur sa technique avisée.

D’un trait noir, il ébaucha son ouvrage qu’il flouta de touches pourpres. Pour étayer sa couleur, il usa d’un jaune primaire, complémentaire, puis il badigeonna sa toile de colle de pâte. Il prit ça et là des pincées d’épice qu’il jeta sur la surface encollée … ce qu’il fit après, même lui ne s’en souvint pas.

Lourd sommeil qui suit la furie créatrice…

Un œil ouvert, Puis refermé.
Curiosité voilée d’œillère…
éblouissement! Qu’ai-je créé ?
aveuglement pour la chimère.

Peau de Chagrin ou Dorian Gray ?
Fascination qui m’enveloppe
comme une peau cousue de gré,
comme un émoi, moi interlope.

Je suis perdu si la folie
m’accole à mon enfantement.
Envoûtements, mélancolie
n’enchainez pas vos rougeoiements.

Que ces carmins, ces bleus, ces parmes
ne se révèlent qu’à l’œil étrange
et que, tranquilles ils taisent leurs charmes
comme décharné, un Michel-Ange.

défi mai

Texte de Bydie, vainqueur de l’édition du mois de mai 2015 :

Andrew était étendu sur le sol de sa cellule, endormi, il rêvait. Il rêvait de la musique, il voyait les notes et entendait les images, le temps s’était arrêté l’espace d’un instant, puis avait repris son cours à une vitesse folle, pour finalement ralentir considérablement sans raison. Il n’y avait personne dans ses moments oniriques, tout lui appartenait et il était seul maître à bord du navire qui le plongeait au plus profond des songes. Un nuage caressait le nez d’Andrew, et déclencha un éternuement qui repoussa le nuage et le fit exploser en une dizaine de morceau. Il attrapa un morceau, puis un autre, et encore un autre, puis les assembla et modela le tout en un grand oiseau, puis monta sur son dos, juste entre les ailes. Il allait maintenant au grès du vent, il sentit une émotion prendre de la place dans son cœur et son être, un sentiment heureux, un sentiment bon, Andrew se sentait…
Quand tout à coup il reçut une pierre derrière la tête, et se réveilla en sursaut sur le sol humide et sale de la prison de Kilmainham.
« Réveille-toi un peu, bougre d’idiot, criait un gardien assit sur un tabouret en face de ses barreaux, le privilège du repos est réservé à ceux qui travaillent. Tu as choisi de ne pas te fatiguer la journée, tu ne te reposeras pas pour autant.
— Dommage, je faisais un beau rêve, lui répondit Andrew.
— Oh vraiment ? Je suis navré princesse, mais je ne te laisserai pas échapper à ta condition par quelque moyen que ce soit.
— Je n’essaie pas d’y échapper, gardien.
— La plupart des prisonniers s’inventent des mondes ou des royaumes où ils sont de nouveaux libres. Tu ne te contrôles peut-être pas, mais c’est ce que tu étais en train de faire toi aussi.
— Parce que rêver me donne la sensation d’être libre ? Je ne voyais pas ça comme ça. »
Andrew se redressa et s’agenouilla sur la paille qui couvrait le sol de sa cellule, libérant son mollet de la chaîne attachée à sa cheville et qui s’y était enroulée, et regarda fixement le gardien. Ce dernier lui rendit son regard, et plissa les yeux. Au bout d’un long moment, Andrew reprit la parole.
« Tu penses que je ne suis pas libre ?, interrogea Andrew après avoir baissé les yeux sur ses pieds, occupé à enlever la paille qui s’était glissée entre ses orteils.
— Évidemment, bougre d’âne ! Sinon tu ne serais pas enfermé ici. Regarde par la fenêtre, ces quelques barreaux qui te privent de tout un monde extérieur, regarde les toits des maisons, regarde les drapeaux voler au vent, regarde les mouettes dompter les airs. Et toi, tu es dans cette pièce sale, étroite, sombre et froide. Incapable de bouger, de sortir quand tu le souhaites, de dormir et manger confortablement. Tu penses être libre ?, dit le gardien avec un léger rire.
— Effectivement, répondit Andrew, je me sens plus libre ici qu’autre part. »
Le gardien regardait Andrew fixement avec de grands yeux ébahis. Tout-à-coup il se leva d’un bond et envoya le tabouret au sol, en se précipitant vers les barreaux de la cellule du prisonnier. Il agrippa deux barres de ses mains, et reprit la conversation.
« Tu cherches à me provoquer, espèce de pourri, tu n’es plus rien ici. Tu ne peux rien faire, rien manger, rien boire, ni voir quelqu’un ou envoyer de lettre sans que je t’en donne l’autorisation, et tu appelles ça “être libre” ?
— Oh que oui, dit calmement Andrew, Je suis ici à l’apogée de ma liberté.
— Eh bien, j’attends, explique-moi pourquoi ?, répondit le gardien avec provocation.
— C’est moi qui ai choisi d’être ici. Je connaissais les conséquences de mes actes, au moment où j’ai appuyé sur la détente, je savais ce qu’il allait advenir de moi. Et pourtant je l’ai fait. J’ai ôté la vie de cette vieille femme, de sang froid, un sourire au coin des lèvres. Personne n’en a décidé autrement, je suis le seul à l’avoir choisi et à l’avoir fait. J’ai accompli ma liberté en m’amenant ici ! »
Le gardien avait lâché les barreaux. Il regardait Andrew du coin de l’œil désormais, la bouche légèrement entrouverte. Il se tourna, releva le tabouret allongé et se rassit dessus. Il ramassa une pierre sur le sol délabré de la prison, plus grosse que celle qu’il avait jetée sur le prisonnier pour le réveiller, et la lança sur Andrew. La pierre frappa sa tête de plein fouet, et du sang s’écoula de son arcade. Le gardien reprit son calme, soulagé de son action, puis s’exprima lentement.
« Tu n’es qu’un fou, une sale petite enflure et un criminel qui essaie de m’embobiner. Cesse de jouer les savants et les menteurs, ou je n’hésiterai pas à te jeter d’autres pierres !
— Mais je t’en prie l’ami, répondit Andrew en souriant et riant, continue et libère-moi ! »

surprise

Texte de Cathye, gagnante du mois d’avril 2015 :

Souvenir d’enfance

C’est l’histoire, banale
D’un enfant pas très riche,
Dans une famille sans chichi.

En ces temps si rudes,
Le travail pesait dur
Sur les épaules des pauv’ gens.

Et fallait pas être manchot
Pour bien élever ses marmots.

Car tout semblait possible,
Mais rien, hélas, n’était facile.
Les joies trop courtes,
Les journées très longues,
Les nuits trop brèves.
Et pour jouir des quat’ saisons,
Pousser à fond, le souffle court.

Mais ne pas penser,
Seulement avancer et recommencer.

Aussi, les fêtes et les cadeaux,
Ne hantaient pas les rêves,
Ni des petits ni des ados.
Alors, pour s’inventer,
Dans la rue, les gosses s’échappaient.
Et c’était pas coton,
Même si, pour s’amuser, tout était bon.

Et la vie battait son plein
Pour bien gagner son pain.

Aussi, vous pensez bien
Si Noël passait son chemin.
Mais si l’argent ne coulait pas à flot,
Ce jour-là, yavait quand même un gros lot.

Aussi, fébrile, il furetait, au pied du sapin
Pour y découvrir, enfin !!
Dans son papier froissé,
Une orange givrée.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là
Et vous allez comprendre pourquoi.
Le gamin, béat
Restait planté, coi.

Avec un sourire malin,
Il regardait sa grand-mère.
Car il savait bien, le gredin,
Que sa grande main, en arrière,
Cachait le plus beau des trésors.
Aussi, tel un ressort,
Impatient, le cœur battant,
Et la salive au coin des lèvres,
Il implorait de ses yeux brillants.

Alors, doucement, lentement, les doigts se relèvent.

Apparaît aussitôt, dans son papier décoré,
Et joliment enrubanné,
Un merveilleux petit bâtonnet.

Dur comme le cailloux.
Mais qu’importe, après tout.

Parce que, dans sa gorge,
Il sent déjà couler,
Le goût ambré,

Du bâton de sucre d’orge.

voyagebus2

Texte de LARA-CONTEUSE, gagnante du mois de mars 2015 :

Et vous, où m’emmenez-vous ?

18 mars 1904 – Le Prince du Nil est un grand bateau blanc qui doit beaucoup de sa grâce à ses roues à aubes. Tout y est raffinement. Splendide travail de marqueterie mélangeant les essences de bois rares pour s’élancer en motifs floraux le long des parois de notre suite. Vitres sablées dessinant de gracieuses arabesques pour les brise-vue qui cloisonnent les espaces que nous partageons : notre couchette moelleuse, la parfaite petite salle d’ablutions : ivoire, cristal et argent rutilant du nécessaire de toilette Tiffany, le minuscule salon d’acajou où nous nous tenons à présent.

Sur le guéridon, un plateau ouvragé déposé par ce gentil garçon à l’heure du thé. La porcelaine fine aux initiales entrelacées de notre bateau, une serviette de lin brodée du même monogramme et quelques miettes de sablé témoignent du moment parfait que nous venons de partager.

Et puis vous. Tranquille et rassurant, debout près de la porte. L’étoffe moelleuse de votre veste en cachemire un peu démodée, votre barbe douce et soignée, votre profil de médaille. Vous vous fondez dans le décor, en adéquation parfaite avec les lieux.

Je suis bien.

Le bruit lointain des roues à aubes, le léger mouvement imprimé par le Nil ajoutent à la magie du moment. Vous parlez peu. Demain nous atteindrons Louxor. Vous avez ce très léger accent britannique que, grâce à Dieu, tant d’années passées sur le continent n’ont pas réussi à effacer. Votre voix est feutrée. Aller sur le pont ? La douceur de la fin du jour ? Avec bonheur, mon ami, le temps de prendre une pèlerine, l’air risque d’être un peu frais là-haut. Oh, vous l’aviez préparée … Suis-je sotte ? Vous pensez à tout. Vous la posez sur mes épaules.

Vous me précédez dans le couloir. Vous marchez plus lentement que lorsque vous êtes seul et j’y vois une attention délicate à mon égard. Des gestes à peine ébauchés m’avertissent de chaque embuche : les lattes d’ébène fixant les tapis moelleux qui courent d’un bout à l’autre des couloirs de ce paradis flottant, la première marche du grand escalier, sous le somptueux lustre de Baccarat. Vous n’êtes qu’attention. Je vous souris, reconnaissante.

La lumière est douce à cette heure du jour. Appuyés au bastingage nous laissons nos regards se perdre dans les remous du fleuve. Le crêpe de Chine de ma robe frôle mes chevilles et dévoile les petits boutons de ma bottine, au gré de la brise. Au loin, sur la berge, les indigènes s’activent vers leur logis. Est-ce une bougainvillée, dites-moi, cette tache incandescente en haut de la ruelle ? Le long de la rive au milieu des joncs, des enfants s’éclaboussent en riant aux éclats. Les oiseaux rapides volent au ras de l’eau à la recherche d’insectes. Chorégraphie magnifique.

A bord, la quiétude est parfaite. Votre main remet doucement sur mon épaule le tissu soyeux qui avait un peu glissé et je la retiens là, l’emprisonnant sous la mienne. Les mots sont inutiles. Je me laisse bercer, les paupières closes. En bas, le personnel s’affaire, le dîner sera délicieux.

Un mot dans le lointain. Un porte-voix annonce « Delta ». Je soupire « déjà ». J’aurais tant voulu goûter encore un peu à cette plénitude. Je murmure « Pardonnez-moi un instant mon ami, je vais me repoudrer».

***

19 mars 2015 – La nuit africaine tombe si rapidement. Pas le temps de dire ouf et nous roulons dans le noir sur une pseudo-route qui semble s’inventer au fur et à mesure de notre progression sous l’éclairage lunatique des phares de notre bagnole pétaradante. Ils s’éteignent quand ça leur chante et me plongent dans une incertitude totale à chaque épisode de blackout.

A Nairobi, suite à l’annulation du car, toute la file des africains qui patientait depuis des plombes a simplement repris ses paquets et est repartie sans montrer le moindre étonnement, la moindre impatience. Le gars qui nous avait vendu les tickets a indiqué vaguement que le car passerait peut-être demain ou alors après-demain, ou bien… Ici c’est monnaie courante. Je me suis retrouvée seule avec Angela : deux Européennes restées comme deux ronds de flan, qui ont demandé le remboursement de leurs places.

C’est elle qui a négocié le prix du voyage avec un type qui attendait Dieu sait quoi, assis au bord de la route à côté de ce « taxi » improvisé. Son tacot serait envoyé à la casse sans l’ombre d’une hésitation en Europe, mais il nous l’a montré avec l’orgueil d’un propriétaire de Rolls et l’heure n’était visiblement pas aux questions embarrassantes sur l’état des freins ou autre futilité.

Angela m’a proposé en me tutoyant illico de faire fifty-fifty et n’a pratiquement pas attendu ma réponse pour déclarer « go » et s’engouffrer dans le tape-cul en question. Elle a jeté son sac-à-dos sans ménagement entre elle et moi sur la banquette arrière puis a pris un chewing-gum dans la poche de son jeans crado, s’est vissé un écouteur dans l’oreille et a commencé à secouer sa tignasse en cadence. Elle ne s’appelle sûrement pas Angela, mais la boule de tifs qu’elle se paye m’a fait penser à une cousine d’Angela Davis. Visiblement la musique est bonne et à chaque tressautement de sa tête, ses boucles s’animent vivement comme autant de petits ressorts. Elle est marrante mais crie trop fort quand elle me parle en mâchonnant, parce que le volume de sa musique lui a fait perdre toute notion de décibels.

En théorie, si nous ne tombons pas en panne et si nous n’emboutissons pas un autre véhicule antédiluvien, aveugle et roulant en Braille, nous devrions être à la frontière tanzanienne vers minuit et à Arusha au lever du jour.

La « route » est une sorte de parcours d’obstacle et ce qui nous sert de bagnole joue le jeu avec toute la bravoure d’une vieille baroudeuse qui en a vu d’autres. A chaque choc encore plus prononcé que les autres ma vitre descend spontanément d’un demi-centimètre et je commence à cailler sec, moi qui redoutais la chaleur suffocante en embarquant dans l’avion ce matin. « Angela » – qui m’a dit entretemps s’appeler Sarah – me file un pull immense, extrait de son sac-à-dos drôlement mieux rempli que ma valise.

Elle me débite ses voyages, ses amours, ses galères sans reprendre son souffle, en pouffant de rire tous les quarts d’heure. Sa voix est un torrent joyeux, impatient de faire le grand saut à la prochaine cascade et d’éclabousser tout pour mettre de la vie à la puissance mille partout où il déboule. Elle connait Arusha sur le bout des doigts et me parle des 36 endroits (minimum) où nous irons parce que ça y est, elle m’a annexée. « Tu verras, on y fait des grillades superlatives » ou « la meilleure bouffe indienne de la planète », c’est à tomber. Mon voyage prend un tour inespéré et je bénis à jamais tous les autocaristes foireux du continent africain.

Nous avons passé la frontière kenyane et notre chauffeur fend la nuit de son improbable vaisseau-fantôme. Il soliloque sans trop se préoccuper de ses deux clientes à moitié endormies secouées comme des pruniers à chaque inégalité de la route, c’est-à-dire en continu.

Je sursaute : une voix féminine annonce « Delta ». Je dis à Sarah « S’cuse- moi, je dois y aller. Mais on s’appelle, promis, hein ? ».

***
20 mars 2015 – Mais qu’est-ce qui m’a fait accepter ? Je sens que je vais me taper l’été le plus pourri de ma vie à jouer les filles-au-pair avec ceux-là. Elle, la mère, guindée jusqu’à la pointe de ses mèches et de ses escarpins vernis, habillée pour un gala alors qu’on prend un long courrier avec ses mômes pour rejoindre aux antipodes l’expatrié de mari que je ne connais pas encore.

Les gosses, déjà difficiles et agités malgré les Nintendo dernière mouture censées les distraire. Ça promet.

Elle apostrophe ses mouflets toutes les trente secondes, d’une voix stridente pour être certaine que tout le monde en profite et moi, je me tape la honte. Mais bon, un voyage comme ça, ça ne se refuse pas. Quand même, se faire deux mois à Osaka tous frais payés, ça mérite un petit effort. Au pire, si c’est infernal, j’ai quand même négocié les weekends libres.

La gamine me regarde avec de grands yeux charmeurs et commence à babiller. Celle-là a plus envie que je lui raconte une histoire que d’en découdre virtuellement avec des monstres imaginaires. Comme je m’intéresse aux aventures de ses copines, je vois un petit doigt éteindre la Nintendo qui va rejoindre le reste du fatras hype dans son petit sac rose bonbon. Du coup, la voix de la mère devient presqu’inaudible. Elle est rigolote, cette petite. Elle joue à la grande qui raisonne sur tout en écarquillant les yeux pour ajouter de la crédibilité à ses histoires, mais dès que je l’écoute bien, elle file vers son monde imaginaire et brode à qui mieux mieux sur n’importe quel thème pourvu qu’il soit magique et rempli de princesses.

Son frangin l’interrompt. Lui aussi a son avis sur la question et quelques héros musclés à glisser dans l’histoire. Et nous voilà à refaire le monde en couleurs flashy quelque part en plein ciel, avec deux sièges plus loin que le mien, une maman fatiguée au visage adouci par les bras de Morphée. L’été à Osaka s’annonce joyeux et rafraichissant. Je me détends et anticipe mentalement les balades, les mises au lit avec histoires prolongées « s’te-plaît, encore une », les câlins et les grosses rigolades.

Est-ce la voix de l’hôtesse dans le micro qui annonce « Delta » ? Je murmure « Dormez bien les enfants, je reviens tout à l’heure ».

***

23 mars 2015 – Il est 7 heures et quart et il fait un peu froid. Je suis comme vous. Je suis crevée par mon boulot. Je passe ma vie à courir et j’ai des horaires de dingue. A longueur de trajet j’entends les gens ronchonner et je vois leurs visages fermés regarder dans le vague avec un air résigné. C’est gris, un métro, le matin. Ça sent mauvais. C’est beaucoup de temps perdu. Je sais. Je vis dans la même ville que vous.

A cette heure-ci, sur la ligne que j’emprunte, la rame est quasi vide quand j’embarque. Je n’ai que l’embarras du choix pour les places, mais comme je suis joueuse, je m’assieds toujours là où il n’y a encore aucun voisin, aucun vis-à-vis. Je veux laisser le sort décider de mon voyage du jour.

Un matin « d’ennui plus ennuyeux que les autres », j’ai inventé ce jeu de hasard où je gagne à tous les coups. La seule règle : qui que soit mon futur compagnon de voyage, ne jamais refuser l’aventure ! Je m’assieds et j’attends. Parfois un arrêt, parfois deux. Puis immanquablement quelqu’un vient s’asseoir en face de moi. Alors moi je ferme les yeux et pour le prix défiant toute concurrence de mon abonnement de la STIB (*), je m’embarque avec lui, elle ou eux pour un voyage imaginaire qui obligatoirement leur ressemble.

Depuis, les trois quarts d’heure du trajet quotidien qui me mettaient les nerfs en pelotes sont devenus beaucoup trop courts.

Imaginez le goût de trop peu que laisse l’itinéraire entre mon lieu de départ et l’arrêt Delta, quand j’en profite pour faire une croisière sur le Nil avec le monsieur anglais qui n’a dit que « Sorry » (mais avec une voix douce) en s’asseyant en face de moi. S’il a l’air un peu décalé dans notre siècle, qu’à cela ne tienne, en une fraction de seconde le bateau se fera « Belle Epoque » et il aura les manières surannées d’un gentleman d’un autre âge. Exit mes jeans – T-shirt – baskets, je suis en longue robe fluide en un clin d’œil.

C’est ainsi que la baroudeuse au sac-à-dos qui vit au rythme de ses écouteurs et mâchonne ses chewing-gum en secouant ses boucles m’a emmenée en Afrique et m’a éclaboussée de sa joie de vivre pour le restant de la journée.

La maman hypertendue et ses deux loustics, moi j’ai pris l’avion pour Osaka avec elle et les gosses se sont avérés craquants.

J’aurais pu vous raconter aussi mon périple avec cette dame marocaine. Elle m’a invitée « là-bas » pour son retour bisannuel au bled, m’a prêté des fringues pour ne pas que je meure de chaud, m’a emmenée au hammam, les bras lourds de bracelets, avec toutes les femmes de sa famille. Nous avons cuisiné, respiré des épices et ri comme jamais. Puis nous avons rêvé, des rêves de femmes, en buvant du thé brûlant en silence.

Une autre fois, j’ai ravalé ma trouille et engouffré sans broncher des kilos de poussière, des centaines de mouchettes et les 2448 miles de la route 66, solidement arrimée à la taille d’un authentique biker. Je me suis empli les yeux d’est en ouest de tous les paysages des States. J’ai fumé ses clopes et bu à sa gourde en m’en foutant partout. Il n’y avait rien de meilleur.

Quant à ce voyage à Barcelone avec un bel hidalgo à la chemise entrouverte, que dire ? Quand nous avons fugué pour un weekend torride (attribuez cela à la météo si vous voulez). Deux jours derrière les persiennes, sans même prendre le temps d’arpenter une seule fois les Ramblas. Ce voyage-là c’est un reste de décence qui m’empêche de vous le raconter.

Parfois la destination n’est pas lointaine : demain ce sera peut-être un gamin qui me montrera le terrain-vague où il s’envole littéralement sur son skateboard, des étoiles plein les yeux.

Ou alors une vieille dame qui me fera couper à travers champs pour aller chez le laitier comme elle le faisait il y a 70 ans. Oui, précisément là, où depuis lors le quartier a été impeccablement découpé en lotissements. Il n’est pas interdit de voyager dans le temps. A vrai dire rien n’est interdit.

Chaque matin, quand un nouveau vis-à-vis s’assied, je murmure pour moi-même « Et vous, où m’emmenez-vous ? »

(*) STIB – Société des transports intercommunaux de Bruxelles. Je suis Belge (… il est vrai), mais j’ai vérifié : le même abonnement existe auprès de la RATP à Paris, des TPG à Genève, de la STM à Montréal, liste non exhaustive. (Oui, même au coin de votre rue, dans votre village).

Mais là, une voix annonce « Delta » et c’est ici que je descends.

Le Choix avril 2017.png

Une réflexion sur “Palmarès des défis d’écriture Babelio

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