Quand Babelio rencontre les éditions Buchet Chastel

Dans le cadre de notre série d’entretiens avec des éditeurs, nous avons posé quelques questions à Pascale Gautier, éditrice du domaine français des éditions Buchet-Chastel.

Créées en 1936 par Edmond Buchet et Jean Chastel, cette maison d’édition a publié de grandes figures du paysage littéraire français comme André Gide, Paul Valéry ou encore Colette. Forte de son histoire, la maison, implantée en plein sixième arrondissement de Paris, publie une cinquantaine de titres par an. Nous avons rencontré l’éditrice responsable du domaine français afin d’en apprendre davantage sur ce pilier historique de l’édition française, fier de sa vitalité et de son éclectisme.

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La maison est née il y a presque 80 ans. Pourriez-vous nous dire quelques mots à propos de son histoire ?

Notre maison est ancienne, elle a été créée dans les années 1930 par Messieurs Buchet et Chastel, deux associés. Leur vocation de départ était bien entendu de promouvoir la littérature, avec une attention particulière portée à la littérature étrangère. C’est grâce à eux que Buchet-Chastel a publié, entre autres auteurs, Henry Miller ou Lawrence Durrell, qui sont vite devenus les auteurs phares de la maison. Le démarrage a été brillant  pour les deux fondateurs. Après eux, la musicologie a progressivement fait son entrée dans le catalogue grâce à une direction toujours curieuse de découvertes. Aujourd’hui encore elle est un élément constitutif de notre ligne éditoriale ; cela fait partie de la fidélité toujours actuelle faite aux choix premiers de la marque. Ensuite, la maison s’est peu à peu endormie jusqu’à son rachat par Vera Michalski en 2000 et la création du groupe Libella, qu’elle dirige aujourd’hui. Véritable personnage, cette “Européenne” comme elle aime à se décrire, possède des racines en suisse ainsi qu’en Pologne où elle détient sa propre maison d’édition. Avec son mari, elle avait auparavant créé les éditions Noir sur Blanc, en Suisse, qui font aujourd’hui également partie du groupe Libella. Nous ont rejoints les éditions Phébus, Le Temps apprivoisé (spécialisé en loisirs créatifs) et Les Cahiers dessinés (collection d’édition de dessins).

A l’époque du rachat, la littérature française était presque à l’abandon. Le secteur avait besoin d’être entièrement relancé et de se recentrer sur le texte. Une sorte de retour aux sources. Il a fallu se montrer exigeant afin de se rapprocher des valeurs éditoriales historiques de la maison. Aujourd’hui encore nous sommes attachés à cette histoire, et c’est en partie pourquoi notre maison a cette image propre.

Nous avons beau être un groupe, nous fonctionnons comme un assemblage de maisons aux marques très définies.

mhlafontQuel accompagnement faites-vous sur les ouvrages que vous publiez ?

Le travail est variable en fonction des auteurs, mais il est vrai que nous ne travaillons pas sur synopsis. Bien sûr, lorsque l’auteur est un habitué de notre maison, il nous arrive d’établir avec lui des plans sur les ouvrages à paraître. C’est le cas de Marie-Hélène Lafon par exemple, publiée chez Buchet depuis son premier roman. C’est une méthode que nous avons adoptée pour baliser le travail que nous faisons ensemble. Au départ, lorsque nous découvrons un auteur, c’est son regard sur le monde et son style qui priment. Nous sommes à la recherche d’écritures et de souffles.

Je n’ai pas encore d’expérience de collaboration malheureuse. Les auteurs sont des êtres humains, comme nous tous. Je n’ai jamais dû mettre fin à un projet en cours à cause d’une mésentente. Évidemment, il arrive que certains auteurs veuillent changer d’éditeur. Cela peut être le cas lorsqu’ils reçoivent des propositions alléchantes de groupes plus importants que le nôtre. Cela fait partie du jeu et du système et reste, finalement, relativement indépendant de la relation que nous avons pu instaurer avec eux.

9782283029091Quel est votre regard sur les premiers romans ?  

Nous en publions régulièrement dans la maison. Le premier roman est unique dans l’histoire d’un auteur. Il a une « fraîcheur » qui ne sera plus jamais la même par la suite. Il y a une attention constante de la presse et des libraires pour le premier roman. Mon coup de coeur de cette rentrée est pour celui de Daniel Parokia, Avant de rejoindre le grand soleil. Il fait partie de la première sélection du Prix de Flore. Le récit est celui d’un jeune homme qui se retrouve comme chaque été en vacances sur la côte d’Azur. C’est la fin des années 1950, il fait beau et la mer est bleue ! Avec une plume très “fitzgéraldienne”, l’auteur dresse le portrait d’une jeunesse dorée, insolente, dilettante. Un drame viendra entacher l’apparente légèreté de ces journées dont le jeune narrateur gardera à jamais le souvenir. L’écriture de Daniel Parokia est d’une grande maturité. Découvrir reste toujours une des grandes joies du métier.

Un premier roman est aussi un pari et représente un engagement. Pour publier, il faut avoir le sentiment que l’auteur porte en lui plusieurs textes à venir. Nous nous engageons sur le long terme. Nous cherchons à créer un catalogue. Il peut arriver bien sûr qu’un auteur soit l’auteur d’un seul livre. Mais reprenons l’exemple de Marie-Hélène Lafon qui est assez emblématique de notre travail. Sur la dizaine d’ouvrages dont elle est l’auteur, elle est réellement fortement médiatisée depuis ses trois derniers livres. Ce qui a été publié avant n’a pas eu le même écho, mais a été nécessaire pour arriver à ce qui se passe aujourd’hui autour de l’œuvre de cet auteur.

Découvrir reste toujours une des grandes joies du métier.

arton2974La rentrée littéraire se clôture en ce début de mois d’octobre. Comment prépare-t-on une rentrée littéraire ? Avez-vous des retours particuliers à partager concernant cette année ?

Le choix des auteurs proposés à la rentrée littéraire dépend des actualités de chacun. L’idée est de mettre en avant, au moment de la rentrée, des auteurs phares, ceux qui font l’identité de la maison. Mais la nouveauté a aussi ses chances ! Il y a des textes plus appropriés à septembre. D’autres que l’on verra mieux en janvier. Cela dépend des sujets aussi, et des styles. Comme nous tous, je trouve que les parutions sont bien nombreuses au moment de la rentrée littéraire. Fatalement, de bons livres passent à la trappe car les médias et le public ne peuvent accorder la même attention à tous les titres qui paraissent. Le problème est en train, peu à peu, de devenir le même pour la rentrée de janvier. Enfin, pour préparer une rentrée littéraire, il faut poursuivre le travail de fond avec les libraires. Ce sont eux nos relais. Ce sont eux qui vendent et qui ont affaire aux lecteurs. Notre relation avec eux est déterminante, et encore plus à un moment comme la rentrée de septembre.

000045_1Pourriez-vous nous parler de votre catalogue de littérature française ? Avez-vous quelques fiertés personnelles concernant des auteurs que vous publiez ?

Je suis heureuse d’avoir découvert Joël Egloff. J’ai publié son premier roman lorsque je travaillais aux éditions du Rocher (« Edmond Ganglion & fils »). Il m’a suivie chez Buchet Chastel et a obtenu en 2005 le prix du Livre Inter pour « L’Etourdissement », un magnifique roman. Il a une écriture particulière, très sensible, et mêle avec bonheur absurde, humour et poésie. Marie-Hélène Lafon, dont je vous ai déjà parlé, fait un travail remarquable, dans un tout autre genre. Fille de paysans, originaire du Cantal, elle vit et enseigne aujourd’hui à Paris. Son œuvre est marquée par ses origines et évoque un monde en train de disparaître –celui des paysans. Il y a aussi des textes qui n’ont pas connu le même succès, mais qui sont comme des marqueurs de la collection – « Du plomb dans le cassetin » de Jean Bernard-Maugiron ; ou « Skoda », d’Olivier Sillig. Il y a aussi ceux que j’aurais aimé publier – je pense par exemple à Pascal Garnier, à l’œuvre si noire et ironique…

Un catalogue est un paysage choisi. Pour ma part, je suis sensible à l’humour et je veille toujours à lui laisser une place non négligeable, aux côtés de textes plus classiques. Jean-Marcel Erre, que je publie depuis son premier roman, a un humour bien à lui. Son dernier roman, « La fin du monde a du retard », est un pastiche hilarant des thrillers ésotériques à la Da Vinci Code. Depuis cette parution, il chronique pour Groland sur Canal.

Sensibilités diverses, écritures singulières, regards et prises de positions sur notre société ; les auteurs nous permettent d’explorer différemment notre société et le monde dans lequel on vit.

Un catalogue est un paysage choisi.

probate-leads-ebook-iconQuelques titres de votre catalogue sont également publiés au format ebook. Quel est votre avis à ce sujet ?

Les ebook, pour le moment, ce n’est pas le plus gros du chiffre d’affaire… Mais le monde évolue, ce sera peut-être le cas demain ! Nous suivons la tendance, et nous publions donc régulièrement des nouveautés en format ebook, mais les résultats ne sont pas encore pertinents. Les générations à venir, peut-être, seront plus sensibles au numérique et moins au papier. Bien sûr, on ne peut pas oublier qu’il y a aussi une crise de la lecture. On remarque que les jeunes lisent de moins en moins. La lecture n’a plus le même impact. Et le livre n’a plus le statut dont il bénéficiait il y a quelques décennies. Lire est un acte qui demande du temps, de la concentration, de la solitude ; il est impossible de zapper. Nous vivons une période de transition qui comporte beaucoup d’inconnu. Quel que soit son support, numérique ou papier, c’est ce qui est écrit qui reste essentiel et que nous cherchons à promouvoir.

Le livre n’a plus le statut dont il bénéficiait il y a quelques décennies.

Selon vous, la présence des éditeurs sur les réseaux sociaux est-elle nécessaire aujourd’hui ?

Comme pour le livre numérique, nous sommes en pleine phase de transition. Beaucoup de choses s’écrivent aujourd’hui sur les réseaux sociaux. La presse papier est en crise, du moins, en mouvement ; et encore une fois, tous les supports sont à prendre en compte. Nous sommes effectivement sur Facebook ainsi que sur Twitter.

Vous êtes vous-même écrivain. Est-il facile de combiner l’écriture avec votre métier d’éditrice ?

D’autres éditeurs sont dans le même cas que moi ! Ceci pour la simple raison qu’être éditeur, c’est être aussi passionné par l’écriture.

Écrire et être publiée ailleurs que dans la maison d’édition où je travaille, donnent une réelle liberté. Écrivant, je pense être proche de ceux qui écrivent et j’ai le sentiment de pouvoir suivre leur travail avec complicité et compréhension.

9782246857365-X_0Pour finir, quelles sont vos lectures du moment ?

Je lis des nouveautés et des classiques, qui donnent une respiration différente au quotidien. La dernière en date, « Vernon Subutex 2 » de Virginie Despentes. Le dernier en date, « Notre jeunesse » de Charles Péguy. Je suis amatrice de poésie, et de textes courts. J’aime particulièrement les haïkus, ces petites phrases magnifiques qui nous font méditer et rêver.

7 réflexions sur “Quand Babelio rencontre les éditions Buchet Chastel

  1. Merci pour cette interview à coeur ouvert, il est toujours très agréable d’en savoir plus sur les coulisses d’une maison d’édition. Personnellement j’ai lu récemment Dites aux Loups que je suis chez moi de Carol Rifka Brunt, un excellent premier roman qui m’a bouleversée. Mais surtout un grand moment de plaisir MERCI

  2. Pingback: Quand Babelio s’invite chez les éditeurs | Le blog de Babelio

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