Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Anna Hope

Nombreuses sont les histoires mettant en scène des hommes au front pendant la Première Guerre Mondiale, des hommes détruits psychologiquement par les horreurs vécues au combat. Le roman d’Anna Hope, Le chagrin des vivants, récemment publié chez Gallimard, propose à ses lecteurs de se glisser de l’autre côté du combat, dans la peau de femmes au lendemain de la guerre.

 

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Evelyn, Hettie et Ada, se préparent toutes trois à se rendre à la cérémonie du Soldat inconnu, en novembre 1920. Anna Hope nous propose le récit des cinq jours précédant cet hommage au sein de leurs trois foyers endeuillés. Cette cérémonie, bien plus qu’un simple symbole, sera peut-être celle qui permettra à nos trois femmes d’apaiser une fois pour toute leur coeur meurtri par la perte de leurs êtres chers.

C’est dans un salon des éditions Gallimard que la rencontre entre Anna Hope et une quarantaine de lecteurs s’est tenue, le lundi 25 janvier dernier. L’éditrice Marie-Pierre Gracedieu, a assuré la traduction des échanges tout au long de la rencontre.

 

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La Grande Guerre

Élevée dans une famille d’amateurs d’Histoire fascinés par la guerre de 14-18, le thème du premier roman d’Anna Hope s’impose presque à elle lorsqu’elle décide de se lancer dans l’écriture. Si sa famille lui a transmis son goût pour la Grande Guerre, Anna pense que son intérêt vient également de la société anglaise en tant que telle : “En Angleterre, notre société est saturée par les histoires de la guerre ; nous y revenons tout le temps.” Non seulement, aux yeux de cette auteur, son pays rencontre certaines difficultés à tirer un trait sur cette sombre période, mais les seuls à prendre la parole pour en parler ont toujours été des hommes : “ Je voulais parler de cette histoire mais m’intéresser au regard féminin sur ces mêmes événements.”

 

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Mettre en scène le changement

Ce qui intéresse précisément Anna Hope dans son roman, c’est le bouleversement des mentalités et plus particulièrement le renouveau qu’a connu la liberté féminine à cette époque : “Au début du conflit, les femmes devaient user de la violence pour faire entendre leurs droits, alors que quatre ans plus tard, les femmes de plus de 30 ans ont obtenu le droit de vote. Tant de choses ont changé pendant cette période, j’ai pensé qu’il s’agissait d’une bonne occasion pour parler des femmes.” Plus encore que cette nouvelle liberté la première guerre correspond, pour Anna Hope, à la période où l’Angleterre, empire tout puissant à l’époque, a connu la fin de son apogée : “Une blessure profonde demeure sur la psyché collective, par dessus laquelle la société a du mal à passer. C’est finalement l’étude du deuil d’une nation après un tel massacre qui motivé mon écriture.”

 

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Femmes de l’ombre

Si la gente féminine a toujours intéressé Anna Hope, ce sont surtout les femmes de l’ombre, celles dont on n’a jamais parlé qui ont attiré son attention : “Les histoires de femmes qui ont fait la guerre sont presque toujours celles des bourgeoises. Je voulais pour une fois que l’on se penche sur les laissées pour compte, celles qui n’ont jamais pris la parole parce qu’elles n’étaient pas en mesure de le faire. Mon livre est celui des femmes silencieuses.”

Puisque leurs témoignages n’existent pas vraiment dans la littérature, Anna Hope a beaucoup travaillé à l’élaboration de ses personnages, dans un souci d’authenticité. “J’ai construit mes personnages à partir de détails et le contexte de l’histoire ne m’est venu qu’après.” L’auteur explique, par exemple, que si le personnage d’Hettie est danseuse dans un mythique lieu londonien, le Hammer-Smith palais, ouvert en 1919, c’est parce que son inauguration avait fait déplacer des familles de la classe ouvrière, et que c’est précisément cette tranche de la population qu’il lui importait de mettre en scène. Ada, de son côté, lui a été inspirée lorsqu’elle a découvert que beaucoup d’anglais ont déclaré avoir des visions fantomatiques au sortir de la guerre ; elle a alors décidé de créer un personnage victime de ce traumatisme. “Parler des femmes pendant la guerre est un sujet bien trop vaste pour être traité dans sa totalité, ce que j’ai cherché avant de me lancer, c’est un angle d’approche.” Cet angle, c’est un voyage dans la Somme qui a permis à Anna Hope de le trouver : “Quand j’ai vu les tombes des soldats, j’ai pris la mesure de la douleur qu’avaient pu ressentir les familles qui n’ont jamais revu leurs proches, enterrés sur place. Peu de temps après, je suis tombée sur un reportage à propos du Soldat Inconnu et c’est là que j’ai trouvé la structure de mon récit.”

 

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Lire pour écrire

Lorsqu’on l’interroge sur ses méthodes d’écritures, Anna Hope est très claire : “Je lis, je lis et je lis ! J’adore aller à la bibliothèque et chercher les informations cachées dans les livres.” Si ces femmes de l’ombre qu’Anna Hope a voulu mettre en scène sont les grandes absentes des livres d’histoire, c’est dans la fiction qu’elle a pu trouver les informations les plus intéressantes à leur sujet : “Les romans écrits par des femmes à l’époque de la guerre sont très durs à trouver, ça n’est pas non plus toujours de la grande littérature, mais ça m’a permis de trouver les voix de mes personnages.” Pour la majorité des écrivains, les travaux de recherche se font en amont et de façon totalement dissociée de la phase d’écriture. Pour Anna Hope, c’est tout le contraire, explique-t-elle à son public en souriant : “Je ne cesse en réalité jamais de chercher. Continuer de se documenter pendant que l’on écrit permet de rendre l’oeuvre vivante. J’aime l’idée que mon roman puisse évoluer en fonction de mes découvertes.”

Les influences de l’auteur ont été nombreuses concernant cet ouvrage : “Les auteurs que j’aime sont très clichés. Ma favorite est Virginia Woolf, dont j’adore la puissance d’évocation.” L’ouvrage de Colum McCann, Et que le vaste monde poursuive la course folle l’a également beaucoup aidée à rédiger Le chagrin des vivants, ainsi que Les Heures de Michael Cunningham ou plus récemment Un long long chemin de Sebastian Barry, qui l’aurait fait pleurer toute une journée !

 

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Écrire les sens

L’écriture d’Anna Hope se démarque, de l’avis des lecteurs présents, de celle de ses contemporains par sa capacité à restituer avec beaucoup de finesse l’expression des sens : “Je crois que j’aime beaucoup décrire les sens. Je m’arrête souvent au cours de l’écriture pour me demander ce que voient, sentent, ou imaginent mes personnages. Je pense beaucoup à leur ressenti lorsque j’écris.” Les cinq sens sont non seulement centraux dans la narration d’Anna Hope mais tiennent également une place prééminente dans la construction de ses personnages : “J’entends parler mes personnages avant de les écrire, c’est une des raisons pour lesquelles mes textes contiennent beaucoup de dialogues. Si je ne parviens pas à leur donner de visage malgré cela, je visualise un acteur que j’aime et essaye de faire de mon personnages un rôle à sa hauteur.” 

 

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L’Histoire

Choisir un sujet comme la Première Guerre Mondiale est un pari risqué pour un écrivain, surtout lorsqu’il s’agit d’un premier roman. C’est inquiète vis à vis de la réaction de la communauté des historiens qu’Anna Hope a décidé de se lancer : “J’avais peur que les historiens ne mettent en doute la qualité de mes recherches. Je n’ai finalement rencontré que très peu de problèmes.” En réalité, le travail de la romancière a été très largement salué par les experts ainsi que par le grand public : “J’ai reçu une lettre d’un homme dont le père était impliqué dans la cérémonie du soldat inconnu. J’ai trouvé dans ses mots la raison de mon écriture.” Inquiète et rigoureuse, l’auteur a passé pas moins de trois ans à rédiger son ouvrage, afin de multiplier au maximum les recherches sur le sujet et de trouver le ton juste pour traiter un sujet si sensible : “Le roman est très dense et j’ai dû beaucoup le réécrire afin de ne pas tomber dans le sentimentalisme.” Les amateurs présents lors de la rencontre confirment : les plus difficiles d’entre nous nous ont avoué avoir été surpris par la qualité de ce premier roman et sa patte si particulière.

 

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Genèse d’un roman

Après avoir étudié la littérature, Anna Hope s’est lancé dans une carrière d’actrice, nous l’avons notamment vu dans la série « Docteur Who ». La précarité du métier l’a progressivement poussée à se tourner vers l’écriture. Si ses proches l’ont poussée vers l’écriture théâtrale, elle a finalement décidé de s’orienter vers les nouvelles, avant que l’idée du Chagrin des vivants ne survienne. “Écrire un roman sans contrat demande de la discipline car on n’a ni argent ni espoir à la clé. Il m’a donc été très difficile de me motiver pour écrire.” Deux ans, c’est le temps dont disposait la jeune écrivain pour terminer son ouvrage, période pendant laquelle son mari a accepter de payer le loyer pour deux : “J’écrivais chaque jour entre 8 et 14h. Au bout des deux ans je n’avais pas terminé et j’ai du retourner travailler. Cette contrainte s’est avérée être la meilleure motivation possible et j’ai terminé le livre très peu de temps après” explique l’auteur à une assemblée particulièrement intéressée par ce genre de détails du quotidien.

Par delà les difficultés matérielles, Anna Hope souligne également les réactions qu’a pu engendrer l’écriture de son livre : “Je viens d’une famille anti-impérialiste et lorsque j’ai décidé de mettre en scène la cérémonie du Soldat Inconnu, les gens autour de moi se sont posés beaucoup de questions. De mon point de vue, mes recherches m’ont ouvert les yeux sur cet événement et mon regard a complètement changé. J’espère qu’il en sera autant pour les lecteurs de mon ouvrage et que leurs coeurs s’ouvriront.”

 

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Stoppée par la nuit tombante, la séance de questions-réponses a dû s’achever malgré les quelques mains encore levées dans la salle et s’est poursuivie par une séance de dédicaces, pendant laquelle les lecteurs ont pu, grâce au travail de traduction de l’éditrice, poursuivre leurs échanges individuellement avec l’auteur.

 

Retrouvez Le chagrin des vivants de Anna Hope publié chez Gallimard.
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