Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Christian Carayon

L’affaire Papin, l’affaire Dominici, l’affaire des disparues de l’Yonne… Longue est la liste des affaires criminelles en France. Si l’on en connaît souvent les sordides détails, nous avons rarement conscience de leurs effets sur les survivants et l’entourage des victimes. Christian Carayon, l’auteur d’Un souffle, une ombre, publié chez Fleuve éditions, s’est intéressé à cet aspect bien particulier des affaires de meurtre. C’est lors d’une rencontre avec les lecteurs de Babelio, le 17 mars dernier, que ce dernier est venu nous présenter son roman, en partie inspiré par son vécu de l’affaire Alègre.

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A l’été 1980, dans le sud du Massif central, un groupe d’adolescents est massacré lors d’une soirée de camping près d’un lac. Dans toute la région, l’onde est sismique et l’insouciance quitte peu à peu les habitants, signant le début du déclin de la vallée. Trente-quatre ans plus tard, alors que le meurtrier croupit en prison, Marc-Antoine Peiresoles, un chercheur en histoire, remet en doute sa culpabilité et décide de reprendre l’enquête. Loin de mesurer les effets de sa curiosité, c’est un prédateur endormi qu’il réveille, dont l’appétit pour les victimes apparaît plus féroce que jamais…

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La peur

La peur, voilà le sentiment qui a poussé Christian Carayon à prendre une nouvelle fois la plume. Professeur d’histoire et géographie au lycée, l’auteur a toujours été intéressé par le lien entre la mémoire et le sentiment de peur et l’influence que l’un peut avoir sur l’autre : “Je souhaitais analyser la relation entre ces deux phénomènes, notamment au travers de la peur liée au temps qui passe.”Son sujet trouvé, il fallait ensuite à l’écrivain une histoire à raconter. S’il reconnaît l’influence de la région de son enfance sur son inspiration, c’est une réflexion nocturne qui a finalement donné naissance à son dernier roman : “Un soir d’été, j’étais assis au bord d’un lac avec mon épouse, lorsque nous avons vu passer quatre jeunes gens en canoë. Quelques heures plus tard, ne les voyant pas revenir, mon inquiétude est montée : et si il leur était arrivé quelque chose ? J’ai laissé mon esprit divaguer et c’est ainsi qu’est né Un souffle, une ombre.”

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Construire le passé

Notamment parce qu’il l’étudie chaque année avec ses classes de terminale, Christian Carayon porte un fort intérêt à la question du passé. Pour l’auteur, l’Histoire est totalement liée à l’expérience personnelle et relève donc d’une construction individuelle : “Il y a plusieurs façons de voir l’histoire car chacun se construit vis à vis de moments clés de son passé. La ville où j’ai grandi par exemple, a été extrêmement marquée par l’affaire Alègre et ce traumatisme a complètement marqué le paysage de la région. Finalement, chacun voit le passé qu’il veut bien voir.”

La différence sociale, découlant directement de l’histoire du lieu, est sans doutes l’élément de son enfance dont Christian Carayon a le plus souffert : “La différence faite entre les groupes sociaux, et notamment la division religieuse, est marquée absolument partout dans cette région. J’ai pour ma part grandi dans la classe moyenne, grâce à des parents commerçants et ai été relativement épargné. Cette stigmatisation marquée envers certaines franges de la population est l’un des moteurs de mon roman, tout simplement car elle m’est insupportable. L’économie d’un lieu est directement liée à son histoire et c’est exactement ce que je souhaitais montrer avec ce livre.”

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Régler ses comptes

Choqué par cette période et plus particulièrement par les conséquences de cette affaire criminelle sur sa vie quotidienne, l’écrivain a décidé de s’attaquer frontalement à ses mauvais souvenirs en les couchant sur le papier : “C’est la première fois que j’écris à la première personne et ça n’est pas une coïncidence. Mes personnages se sont dessinés au fur et à mesure de l’écriture, grâce à des souvenirs qui remontaient en moi. Persuadé qu’il s’agirait de mon dernier livre, j’ai décidé de régler mes comptes. J’ai en quelque sorte ressenti le besoin d’exorciser ce malaise, pour grandir sans doutes et d’égratigner au passage les gens qui m’en empêchaient depuis si longtemps.”

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Roman noir

“Je ne sais pas”, voilà ce que répond Christian Carayon lorsque les lecteurs lui demandent si Un souffle une ombre peut être considéré comme un polar. Très grand lecteur de romans policiers, c’est une sorte de trop-plein qu’il ressent aujourd’hui lorsqu’on lui parle d’enquête : “Cela fait plusieurs années que je ne parviens plus à lire de polars, je n’ai donc absolument pas cherché à en écrire un. J’ai simplement fait appel à ma mémoire et mes souvenirs ont orienté mon écriture sans que je puisse véritablement intervenir.” Si ce roman n’est pas à proprement parler un “polar”, c’est avec certitude que Christian Carayon le définit comme un “roman noir” : “C’est l’ambiance qui fait penser à un polar et cela est normal, dans la mesure où ce sont ces lieux hantés par une affaire sordide qui m’ont servi de point de départ. De plus, Un souffle, une ombre possède également une dimension sociale, ce livre m’a permis de dire les choses, et c’est à mes yeux une des caractéristiques du roman noir.”

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La source du “je”

Loin d’avoir effectué des années de recherche afin de transcrire d’une façon très policière les faits de son passé, Christian Carayon a décidé de se contenter de ce qu’il avait en tête : “Je n’ai réalisé absolument aucune recherche documentaire, j’ai simplement cherché à écrire sur ce que je savais déjà.” Dans ses deux précédents romans, alors qu’il s’était beaucoup documenté, l’écrivain explique à ses lecteurs que les recherchest imposent un recul difficile à gommer entre l’écrivain et son texte : “Des recherches trop importantes m’avaient bloquées par le passé. Cette fois, j’ai voulu parler de mon vécu et de mes propres expériences. Mes paragraphes sur l’université, s’ils paraissent durs, sont pourtant véridiques !” C’est suite à cette décision d’écrire de cette manière que la première personne s’est imposée à la plume de Christian Carayon : “J’ai commencé à la troisième personne et je me suis trouvé coincé. C’est lorsque j’ai essayé avec le “je” que tout s’est débloqué. Changer de personne m’a véritablement permis de faire corps avec mes écrits. Ce livre est bien trop personnel pour être écrit à la troisième personne.”

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Les mots avant l’histoire

Interrogé sur ses méthodes d’écriture, Christian Carayon explique avoir trouvé l’inspiration grâce aux “mots” à proprement parler: “Étant parti de l’atmosphère des paysages de mon enfance, ce sont des mots éparses qui me sont venus tout d’abord en tête avant des phrases ou des éléments d’histoire. C’est en construisant le cadre de mon roman ainsi que son ambiance que tout le reste est venu.” En revanche, si l’écrivain ne connaissait pas le nom du tueur en commençant son livre, la structure de ce dernier a été très travaillée : “J’ai commencé par écrire un synopsis par chapitre, pendant un an et demi. Il a été suivi par 9 mois d’écriture. J’avoue que j’écris par ailleurs très lentement. Contrairement à ce que disent certains auteurs : il y a certains jours où l’inspiration ne vient pas et lors desquels je suis absolument incapable de me forcer.”
Pour ce qui est du narrateur, l’aventure a été beaucoup plus facile pour l’écrivain : “Mon narrateur est un enfant mais détrompez-vous, dit-il aux lecteurs, se remettre dans la peau d’un jeune est quelque chose de très facile, d’autant plus qu’il a le même âge que moi aux mêmes années. Cela m’a simplement demandé un tout petit travail de mémoire, mais piocher dans ses souvenirs n’était vraiment pas quelque chose de compliqué. J’ai même apprécié la démarche !”

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Ici et là

Comme il le rappelle souvent dans le cadre de la discussion, les lieux ont une importance fondamentale pour Christian Carayon : “Je suis très attaché aux lieux de mon enfance. Lorsque je reviens chez moi, je m’arrête toujours en haut d’une colline, face à un amphithéâtre clos par la montagne ; c’est seulement là que je me sens bien, je ne sais pas comment l’expliquer.” Omniprésente dans chacun des romans de l’auteur, la région de son enfance constitue le coeur de son oeuvre littéraire : “J’aime cette région, c’est de là que je viens. J’en parlais déjà dans mes anciens livres et j’en parlerai également dans le prochain.” Fidèle peintre de son sud natal, Christian Carayon précise que par delà les personnages, les lieux qu’il évoque dans Un souffle, une ombre, existent réellement : “Le club nautique, l’îlot, le lac et même le ponton…Tout existe ! Pendant l’écriture du roman je me suis rendu 5 ou 6 fois sur place, ce qui ne s’est pas reproduit depuis. Je pense que j’ai enfin tourné la page. Le livre m’a aidé à grandir, je me sens désormais libéré de toutes ces histoires.”

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Voir pour écrire

Concernant ses sources d’inspiration, l’écrivain évoque son goût prononcé pour le cinéma : ”Au cours de l’écriture, j’ai pensé à Zodiac, réalisé par David Fincher et paru en 2007. Vous pourrez d’ailleurs trouver un petit clin d’oeil au film à la fin de mon roman. Le cinéma occupe une place importante dans ma vie et la raison principale est ce besoin de “voir” les scènes pour pouvoir les apprécier. Lorsque je lis, si l’écriture n’est pas assez visuelle, j’ai du mal à m’y plonger. De la même manière, si je ne vois pas ce que j’écris, mes textes sont très mauvais et c’est sans doutes pour cela que chacun de mes personnages existe réellement, je dois m’inspirer du vrai pour écrire.”

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est que sur le tard que l’écrivain se tourne vers la littérature : “J’ai mis très longtemps à lire les classiques, car je n’arrivais pas à m’impliquer dans le récit, à m’immerger dedans. J’adorais pourtant les belles phrases et les citations. Étudiant, je recouvrais mon miroir de jolis mots. C’est à l’université qu’un de mes amis m’a fait découvrir des auteurs comme Blaise Pascal ou Blaise Cendrars, dont je ne peux plus me passer aujourd’hui.” Lorsque son quotidien ne lui fournit pas de personnage adapté à ses histoires, c’est donc tout naturellement que Christian Carayon se tourne vers le cinéma : “Pour écrire le personnage de Justine, je l’ai imaginée sous les traits de Jessica Brown Findlay, l’actrice de Downtown Abbey ! J’ai véritablement mis tout mon amour pour le cinéma dans ce roman, et notamment dans la description de ses décors.”

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Projets

Ayant laissé sous entendre la préparation d’un nouveau roman, l’écrivain est enfin interrogé sur ses projets à venir. “Le paysage sera toujours un éléments clé de mon prochain roman. Cette fois, il s’agira vraiment du dernier, j’en suis sûr ! J’ai prévu d’aborder une nouvelle fois la question de la mémoire ainsi que celle de l’isolement. Il sera beaucoup plus noir qu’Un souffle, une ombre, dont l’intrigue va progressivement vers la lumière ; ce ne sera pas du tout le cas du suivant.” Pour ce qui est de retrouver les personnages du dernier roman de Christian Carayon, les lecteurs sont avertis : réutiliser plusieurs fois les mêmes personnages n’est pas un exercice agréable pour l’écrivain : “On retrouve les mêmes protagonistes dans mes deux premiers romans, mais il faut savoir que j’ai très mal vécu cette expérience. Je n’ai pas l’intention de la reproduire. J’en ai terminé avec les habitants de ma région, je n’ai pas besoin de revenir sur eux.”

Comme toujours, la rencontre s’est ensuite prolongée avec une séance de dédicace, pendant laquelle Christian Carayon a pu échanger personnellement avec ses lecteurs et partager sa passion pour l’histoire avec les plus curieux d’entre eux.

Retrouvez Un souffle, une ombre, de Christian Carayon, publié chez Fleuve éditions.

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