Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Caryl Férey

Alors qu’ils étaient assis dans les superbes locaux des éditions Gallimard le 13 avril dernier en plein cœur de Paris, les lecteurs de Babelio ont été entraînés dans une sombre affaire de trafic de drogue… Publié dans la collection Série Noire, le dernier roman de Caryl Férey, Condor, nous plonge dans l’histoire d’un Chili hanté par une sanglante dictature, aux côtés de Gabriela, vidéaste mapuche et Esteban, avocat spécialisé dans les causes perdues, portant comme une croix son héritage familial. Contrairement au Brésil où favelas et quartiers riches se partagent les mêmes espaces, le Chili a repoussé ses quartiers défavorisés aux périphéries de ses grandes villes. C’est précisément dans les bas fonds de Santiago du Chili que nous invite l’écrivain dans son dernier roman.

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Le peuple Mapuche

Mapuche, le précédent ouvrage de Caryl Férey, traitait déjà de la question de ces Indiens d’Amérique latine au statut controversé. Pour autant, Condor est loin d’être la suite de Mapuche : “ Condor est né dans le prolongement de Mapuche. J’ai véritablement veillé à changer le ton et les personnages entre les deux romans afin que le public ne se méprenne pas. D’ailleurs, je n’éprouverais aucun plaisir à écrire des suites, pour la simple et bonne raison que j’ai une fâcheuse tendance à liquider mes héros.” Si Caryl Férey a choisi de rédiger deux ouvrages en rapport avec cette question indienne, c’est parce que le statut de ces derniers diffère d’un pays à l’autre : “Les Mapuche sont considéré comme des terroristes au Chili, alors que c’est beaucoup moins le cas en Argentine, l’autre grand territoire qu’ils occupent. C’est pour cette raison que j’ai souhaité m’intéresser une seconde fois à ce peuple si particulier.”

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La voix du plus faible

Comme le souligne une lectrice, cela n’est pas la première fois que Caryl Férey prête sa plume aux opprimés : “Souvent dans l’histoire, ce sont les bons qui perdent. Il est donc tout naturel pour moi de donner la parole à ceux qui l’ont perdu. Ces indiens d’Amérique latine, mal considérés, sont pourtant des être humains et vivent sur des terres qu’ils considèrent comme leurs. Mon coeur s’est porté vers eux comme souvent vers les asservis, avant tout car je déteste l’oppression ; j’aime beaucoup trop la liberté pour défendre son contraire.” En revanche, l’auteur de Condor se défend d’être militant : “L’écrivain n’est définitivement pas là pour diffuser une idéologie. J’essaye simplement dans mes romans de donner momentanément la parole à ceux qui ne l’ont pas, en optant pour un prisme original. Je cherche à faire part des revendications que je peux entendre et je les rapporte. Il ne faut pas voir d’autre ambition que celle-là dans ma démarche.”

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L’intrigue après l’amour

Souvent, les intrigues de Caryl Férey contiennent des histoires d’amour, ce qui est loin d’être habituel dans le genre policier. Questionné sur le sujet, il répond :”Avant tout, je dois préciser que j’aime écrire sur les femmes. Je suis mauvais en maniement d’armes et ne peux me vanter que de connaître la différence entre un revolver et un pistolet. Je préfère largement raconter des histoires d’amour à des scènes de guerre.” En résumé, si Condor met en scène les combats des Mapuches, il faut savoir que Caryl Férey résume son livre avant tout par la question “Gabriela et Esteban vont-ils réussir à s’aimer ?”.

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Le choix du héros

Condor est le tout premier roman de Caryl Férey dans lequel ce-dernier choisit un personnage principal qui s’adonne à l’écriture. Croyez-le ou non, le choix du héros chez l’auteur est loin d’être un tirage au sort : “Choisir mon héros n’a pas été simple. Mon intrigue se déroulant en Amérique du sud, un policier n’aurait été crédible aux yeux de personne. Je ne pouvais pas non plus choisir un gentil bibliothécaire car il fallait à mon héros suffisamment de violence en lui pour subir ce que j’allais lui faire endurer. Il me restait donc avocat ou journaliste.” Afin de rendre son personnage crédible, Caryl Férey explique avoir décidé d’en faire un personnage brisé par la vie, réfugié dans l’écriture : “Un simple avocat ne m’aurait pas fourni assez de matière romanesque. J’ai donc décidé d’en faire un avocat poète. Qui plus est, j’étais ravi d’en profiter pour faire lire quelques passages de poésie trash à mes lecteurs ; j’aime casser les codes.” Ce texte qu’Esteban l’avocat rédige au sein du roman, datait en réalité de plusieurs années : “En réfléchissant au personnage, j’ai directement repensé à ce texte que j’avais écrit par le passé. De plus, pour mes derniers livres, nous avons organisé des lectures mises en musique, et j’ai pensé que ce passage se prêterait à merveille à l’exercice.” Le concert Condort live avec Bertrand Cantat est l’aboutissement de ce projet.

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Incarner le renouveau

Dans Condor, Caryl Férey a non seulement souhaité mettre en lumière la cause des indiens Mapuches, mais il a également voulu souligner le renouveau que connaît le pays, porté par la jeunesse. Pour ce faire, il a notamment mis en scène une relation homosexuelle, entre Gabriela et Camilla : “J’aime quand mes romans me permettent de taper un peu sur les garçons, que je fais passer pour des idiots. Dans Condor, mon héroïne a 25 ans et c’est exactement l’âge auquel les filles et les garçons ont le plus grand décalage d’âge mental ! Cette relation homosexuelle m’a également permis de souligner le fait que les jeunes sont plus ouverts aujourd’hui au Chili, que l’homosexualité se démocratise et s’accepte peu à peu. Le personnage de Camilla, une jeune femme engagée, incarne véritablement l’espoir que porte la jeunesse dans ce pays.” La génération des 25-30 ans au Chili est  la première génération à ne pas avoir connu la dictature de Pinochet et c’est précisément ce qui intéresse Caryl Férey : “Ces jeunes sont les premiers à ne pas avoir peur du retour à un régime autoritaire. Ils sont les premiers à oser revendiquer des droits sociaux, ils commencent à manifester et surtout à pouvoir étudier. Je tenais à mettre cela en exergue dans Condor.”

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Voyager pour écrire

Si pour certains l’écriture d’un livre débute confortablement installé dans un canapé, c’est loin d’être le cas pour Caryl Férey : “Mes livres commencent toujours par un voyage. La vadrouille me permet de trouver de la matière pour mes romans, de vivre des aventures que je pourrais par la suite romancer.” Romancer oui, mais pas déformer précise-t-il, car dans Condor, vous ne trouverez rien d’imaginaire, à part bien sûr l’histoire d’amour entre les personnages : “J’ai mis quatre ans à écrire ce livre car je voulais qu’il soit vrai, « journalistiquement » comme socialement.” Pour trouver l’inspiration, l’écrivain s’inspire des paysages qu’il visite et dont il tente de retranscrire l’atmosphère : “Je choisis toujours des pays que je considère comme romanesques, avec des paysages magnifiques. C’est le cas du Chili dont les paysages sont  à couper le souffle.” Plus encore que le décor, ce sont les témoignages que l’auteur vient chercher en se rendant sur place :”Vous pouvez lire tout ce que vous voudrez, rien ne vaut un vrai témoignage. Les personnages de Condor sont directement inspirés de gens que j’ai pu rencontrer sur place. De même que les scènes qui se déroulent chez les Mapuches : j’ai par exemple vu de près les cérémonies de guérisons des machi, les femmes shamanes.”

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Adapter Zulu

Avant de conclure la rencontre, les lecteurs ont interrogé Caryl Férey sur l’adaptation de son ancien roman Zulu. Contrairement à beaucoup d’écrivains, l’auteur nous confie avoir apprécié la version cinématographique de son roman :  “Le livre a été adapté en 2013 par Jérôme Salle derrière la caméra et Julien Rappeneau au scénario. Je trouve l’adaptation très réussie. Ils ont bien sûr dû faire des choix pour ne pas se retrouver avec un film de six heures et c’est pour cela qu’ils ont axé leur scénario sur l’aspect thriller du roman. J’ai trouvé ça très bien.” Si l’écrivain a trouvé l’expérience agréable, c’est aussi en partie car il a pu librement échanger avec une équipe d’acteurs facilement accessibles et très sympathiques : “Forest Whitaker et Orlando Bloom sont des personnes adorables avec qui j’ai beaucoup échangé pendant le tournage.” Concernant Mapuche, les droits ont été achetés, mais comme le souligne Caryl Férey : “Les délais sont tellement longs au cinéma que je n’ai aucune idée du calendrier du film.”

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Hommage

Pour la suite ? L’écrivain a prévu de s’intéresser au monde des marins : “L’un de mes amis a disparu en mer, suite à un accident de cargo. Il m’a été très difficile de faire le deuil de sa disparition à cause de l’absence de corps. Depuis, j’ai très envie de m’intéresser aux migrants venus en Europe depuis l’Afrique. Depuis quelques années, le sujet a pris tellement d’ampleur que j’ai décidé de me lancer. Le roman débutera en Bretagne, de là où mon ami était originaire.”

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Après cette heure d’échanges forts en débats, les lecteurs ont poursuivi la soirée avec l’habituelle séance de dédicaces afin d’échanger personnellement avec l’auteur.

Retrouvez Condor de Caryl Férey publié dans la Série Noire de Gallimard.

6 réflexions sur “Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Caryl Férey

  1. Ce fut un très joli moment instructif. Merci encore Mesdames, Messieurs de Babelio, de chez Gallimard et à Caryl Férey bien sûr.

  2. Pingback: En direct du festival Quais du polar à Lyon | Le blog de Babelio

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