Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Olivier Truc

Mardi 11 octobre, une trentaine de lecteurs avait rendez-vous avec Olivier Truc et son éditrice Anne-Marie Métailié chez Babelio. S’ils n’avaient pas besoin de porter écharpes, bottes et lourds manteaux, c’est bien au-delà du cercle polaire arctique que les lecteurs furent emmenés et plus exactement au nord de la Suède, dans le sillage de la « police des rennes ».  L’auteur vient de publier, dans la collection Noir de MétailiéLa Montagne rouge, troisième volet d’une trilogie entamée avec Le dernier Lapon et poursuivi avec Le Détroit du Loup

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 Enclos de la Montagne rouge, sud de la Laponie. Sous une pluie torrentielle, les éleveurs procèdent à l’abattage annuel de leurs rennes. Mais dans la boue, on retrouve des ossements humains.
Qui est ce mort dont la tête a disparu ? Son âge va le mettre au centre d’un procès exceptionnel qui oppose forestiers suédois et éleveurs lapons à la Cour suprême de Stockholm : à qui appartiennent les terres ? À ceux qui ont les papiers ou à ceux qui peuvent prouver leur présence originelle ?
Klemet et Nina, de la police des rennes, sont chargés de l’enquête. Ils découvrent une mystérieuse vague de disparition d’ossements et de vestiges samis. Ils croisent des archéologues aux agendas obscurs, mais aussi Petrus, le chef sami à la poursuite des rêves de son père dans les forêts primaires de la Laponie, Bertil l’antiquaire, Justina l’octogénaire et son groupe de marche nordique et de bilbingo.  Les sombres secrets d’une Suède fascinée par l’anthropologie raciale sont distillés sur fond de paysages grandioses et désolés, par des personnages de plus en plus complexes et attachants.

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Du journalisme au polar
Immédiatement interrogé sur son rapport au roman et plus particulièrement au roman noir, Olivier Truc concède n’avoir jamais eu le fantasme de devenir écrivain. Pour ce journaliste de profession, écrire des romans policiers est une suite logique, une prolongation de son métier qui serait presque née d’une frustration, celle de devoir se retenir dans le cadre de ses reportages : « Le polar a été inventé par des journalistes frustrés ! » Pour Olivier Truc, le travail est pourtant presque identique. Le roman policier, comme le journalisme, est un genre qui permet d’explorer les dessous de la société : « Que ce soit pour mon travail de journaliste ou mes romans, je fais beaucoup de terrain, de reportages, de rencontres avec les gens ». L’ambition est également la même : « aller là où les gens ne vont pas. »

C’est ainsi qu’est née son envie de raconter l’histoire de la Laponie. « J’y vais depuis plus 20 ans. Je me suis rendu compte que cette région occupée par un peuple autochtone, les Samis, n’intéressait pas la plupart des journalistes ». C’est d’ailleurs au cours d’un reportage que l’écrivain-reporter découvre l’existence de la police des rennes, une unité chargée de veiller à la bonne entente entre les différents éleveurs de rennes situés en Laponie, un territoire du nord de la Scandinavie qui s’étend entre la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie : « J’ai partagé le quotidien de ces policiers, j’ai dormi avec eux, je les ai suivis au jour le jour. Je savais qu’en les suivant dans leurs enquêtes pendant un certain temps, je découvrirais l’Histoire du Grand Nord, et notamment son côté sombre ». Le constat a été immédiat : « en même temps que je découvrais la police des rennes, je m’apercevais que celle-ci était mal considérée par la population suédoise car vue comme la police des Samis mais qu’elle était également jugée avec méfiance par les Samis. Je découvrais donc de nombreuses tensions entre les Suédois et les Samis ». Une tension mise en scène dans le roman à travers l’affrontement entre les éleveurs de rennes Samis (« Si seulement 10% des Samis sont éleveurs de rennes, tous les éleveurs de rennes sont Samis ») et les forestiers qui chacun revendiquent la propriété de la terre qu’ils occupent.

Les Français auraient-ils une image faussée, peut-être un peu enjolivée, de la Scandinavie ? « On considère les pays du Nord comme des pays modèles. La Laponie, qui représente par exemple 40% de la Suède, est une région très riche avec des industries forestières et halieutiques florissantes. Comme partout en Europe, la question de l’identité est pourtant au cœur de débats qui déchirent la société ».dsc04423
Un roman sur l’identité
Sami norvégien par son père et Suédois par sa mère, Klemet, le personnage principal du roman est métis. Un choix motivé, depuis le premier tome de la trilogie entamée avec Le dernier Lapon, par l’envie d’évoquer ces questions d’identité. Plus qu’une histoire de crime, c’est en effet l’histoire des déchirements de la société suédoise qui intéressait Olivier Truc : « La procédure policière ne m’intéressait pas en tant que telle et je comprends que les lecteurs qui s’attendent à un polar pur et dur dans la lignée des Métailié Noir soient surpris. Ce sont les interrogations, les défis, les conflits qui traversent cette région que je souhaitais aborder ». Un ouvrage plus difficile d’accès que Le dernier Lapon, son premier ouvrage, mais rendu possible grâce à celui-ci : « Je n’aurais pas pu écrire La Montagne Rouge si je n’avais pas écrit Le Dernier Lapon avant. Il m’a fallu deux livres pour aborder plus en profondeur la question de l’identité samie et les problèmes que ce peuple autochtone endure au quotidien avec les différents pays dans lesquels il se trouve ». Les Samis aujourd’hui héritent d’une situation difficile créée par l’état suédois : « On leur a dit que les territoires dans lesquels ils vivaient depuis des siècles n’était pas les leurs, qu’ils n’étaient pas chez eux ». Les territoires des Samis ont ainsi été le théâtre d’une acculturation forcée de la part de la Suède. Les pasteurs luthériens ont notamment interdit le « joik », le chant traditionnel des Samis qu’ils ont qualifié de « chant du diable ». Cette diabolisation a perduré jusqu’au milieu des années 1970 lorsqu’un pasteur sami (sic) a finalement réintroduit le chant joik dans les églises, non sans lever quelques sourcils parmi la population.

La situation des Samis aujourd’hui n’est certes pas la pire des peuples autochtones à travers le monde. Les Samis sont des citoyens de plein droit qui sont bien mieux lotis que d’autres peuples aborigènes. Ils ne connaissent pas la misère sociale bien que la Suède se fasse régulièrement reprendre par l’ONU qui dénonce des maltraitance envers cette minorité. Le terme de « Lapon » utilisé jusqu’il y a peu de temps pour désigner ce peuple en Suède est lui-même péjoratif car signifie en suédois « porteur de haillons ». Ce n’est que très récemment que le terme a été délaissé pour le terme neutre de « sami ». Olivier Truc a reflété cette évolution de la désignation des Samis dans son roman. Ils sont appelés Lapons par les personnes âgées qui sont habituées à utiliser ce terme -pourtant insultant- depuis l’enfance ainsi que par les personnes qui justement pensent du mal de cette population.

Des questions anciennes, toujours pertinentes
Si la question de la place d’une certaine catégorie de personnes dans une société est un thème si important dans le récit et les interrogations de l’auteur, c’est que ce dernier voit certaines pratiques anciennes, que l’on pensait oubliées, resurgir dans l’actualité. En 2015, la Suède a été l’objet d’environ 170 000 demandes d’asile. Le cas s’est parfois posé d’expulser certains immigrés clandestins. Mais comment determiner l’âge de certains immigrés sachant qu’il est interdit d’expulser les mineurs ? Il a été ainsi question de réintroduire des mesures physiques pour évaluer l’âge des migrants. Des mesures polémiques car déjà pratiquées au XIXème puis au XXème siècle dans un souci d’eugénisme. Il y avait alors la volonté de prouver physiquement la supériorité de certaines « races » au détriment de certains peuples comme les Samis :  « On découvre, en travaillant sur ce genre de sujets, que l’Histoire est une matière hautement politique. L’homme tente en permanence de réécrire son Histoire. »

dsc04432-1Olivier Truc et ses personnages
Olivier Truc travaille beaucoup en amont de l’écriture du roman proprement dit, en se documentant énormément. De même, sa phase d’élaboration des personnages est pour lui aussi longue qu’essentielle. C’est d’ailleurs sa phase d’écriture préférée : « J’écris beaucoup sur mes personnages, sans que ces passages ne se retrouvent forcément dans le livre. Cela me permet de les voir grandir, de les connaître mieux. Est-ce qu’ils peuvent me surprendre ? non, mais ils peuvent essayer ! ». Quand il écrit une scène, il l’écrit toujours à travers les yeux de ses personnages : « Je découvre la scène en même temps qu’eux. » Cela veut-il dire qu’Olivier Truc écrit ses romans au jour le jour, sans avoir de plans de ses intrigues ? « J’ai toujours un plan, précise-t-il, mais je me réserve des zones grises. Je veux savoir où je vais mais je ne m’inquiète pas d’avoir des trous. »

Le mot de l’éditrice
Une fois n’est pas coutume, c’est l’éditrice du livre Anne-Marie Métailié qui conclut la soirée en racontant comment elle a découvert le premier ouvrage de cette trilogie : « J’ai commencé les cinquante premières pages d’un manuscrit assez long et je me suis immédiatement retrouvée sur un scooter des neiges au milieu des Samis, je suis tombée amoureuse d’un personnage… Passé ces cinquante pages, je me suis dit que l’auteur allait s’essouffler, et bien non ! Cela a continué ainsi jusqu’au bout. Pour le livre final on a simplement réduit le nombre de pages. »

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Pour se réchauffer après cette exploration de la société suédoise et des terres samies, un apéritif fut proposé aux lecteurs. L’occasion de discuter plus chaleureusement avec l’auteur et son éditrice de cet ouvrage mais également de toutes les interrogations qu’il soulève.

Retrouvez notre entretien vidéo avec l’auteur :

 

Découvrez le site consacré à l’ouvrage : www.lamontagnerouge.com

Une réflexion sur “Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Olivier Truc

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