Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Christina Lamb

Tout juste revenue d’Alep, en Syrie, la journaliste britannique Christina Lamb a passé quelques heures en compagnie d’une trentaine de lecteurs de Babelio le 7 novembre dernier, pour échanger autour de Nujeen, l’incroyable périple, témoignage qu’elle a écrit à quatre mains avec la jeune Syrienne Nujeen Mustafa, et publié en France chez Harper Collins.

À 16 ans, elle a fui la Syrie ravagée par la guerre en fauteuil roulant. 

Le témoignage exceptionnel et poignant d’une jeune fille qui a choisi la voie de l’espoir.

En 2015, Fergal Keane, journaliste à la BBC, repère dans la foule des migrants une adolescente en fauteuil roulant. Emu et admiratif devant tant de cran, il recueille son témoignage. Aussitôt, les medias et les réseaux sociaux s’enflamment.

Avec la collaboration de Christina Lamb, Nujeen raconte comment elle a trouvé le courage de s’engager dans ce dangereux périple de 6 000 kilomètres, depuis la Syrie jusqu’à l’Allemagne en passant par la Grèce et la Hongrie.

Un récit porté par l’incroyable détermination de Nujeen et le principe auquel elle n’a pas dérogé : ne jamais être une victime.

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Diplômée d’Harvard, d’Oxford, grand reporter pour le Sunday Times, couronnée par de nombreux prix, dont le prix Bayeux-Calvados qui récompense le meilleur correspondant de guerre européen, la biographie de Christina Lamb a de quoi intimider les lecteurs. Elle est notamment le coauteur de Moi, Malala, qui a fait connaître au monde le combat de Malala Yousafzai pour l’éducation au Pakistan, combat qui a valu à la jeune Pakistanaise le Prix Nobel de la Paix en 2014.

Le destin d’une jeune fille

Après Malala, Christina Lamb a voulu se faire le porte-voix de Nujeen, une Syrienne de 16 ans, handicapée, qui a réussi à fuir son pays en guerre en 2014. Par ce témoignage, Nujeen et Christina Lamb ont souhaité faire passer un message : les migrants ne sont ni une maladie, ni une statistique. Ce sont des gens comme vous et moi.

Christina Lamb a choisi de consacrer un livre à Nujeen, plutôt qu’un simple portrait dans un journal. Cela lui permettait de rendre son histoire dans le détail, dans un souffle plus long, a fortiori sur un sujet complexe comme la situation en Syrie.

Depuis 28 ans qu’elle couvre des conflits, Christina Lamb aime écrire à hauteur d’homme, en relayant le point de vue d’acteurs impliqués, que ce soit dans ses articles ou dans ses livres. Cela facilite l’identification pour le lecteur, surtout lorsque l’on parle de territoires et de situations éloignés de son quotidien.

Ce livre, c’est l’histoire de Nujeen, son vécu. Née en 1999, elle a connu la dictature, la révolution, et la guerre. Son destin est intimement lié à l’histoire de son pays.

A l’origine, Nujeen n’était pas sûre que son histoire intéresserait qui que ce soit. Mais pour quelqu’un qui a grandi avec le sentiment d’être un fardeau, d’être inutile pour sa famille, écrire un livre c’était avoir enfin quelque chose à dire.

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La fabrique d’un témoignage à quatre mains

La rédaction du livre s’est faite sous la forme d’une série d’interviews. Une fois que Nujeen s’est installée en Allemagne, la communication s’en est vue simplifiée, notamment grâce à Skype. Christina Lamb a également mené des entretiens avec ses frères et sœurs réfugiés avec elle en Allemagne, ainsi qu’avec ses parents et son autre frère établis dans le sud de la Turquie.

Nujeen étant cantonnée dans son appartement, la guerre venait à elle à travers les yeux de son frère et sa sœur, qui sortaient pour étudier. C’est pourquoi leurs témoignages à eux aussi étaient essentiels pour le livre. C’est à travers eux que Nujeen a pris conscience de l’histoire et de l’actualité de son pays.

En tant que correspondante de guerre, Christina Lamb a été confrontée à l’horreur toute sa carrière. L’indéfectible optimisme de Nujeen a été pour elle particulièrement rafraîchissant. Son optimisme, mais également sa curiosité sans limite. Nujeen a toujours été avide d’apprendre. Elle a même fini par en remontrer à Christian Lamb sur des faits obscurs de l’histoire de l’Angleterre…

De par son métier, l’auteur connaissait bien le sujet, les zones traversées par Nujeen. Elle avait à cœur de montrer dans ce livre la logistique, toute l’organisation que demande un projet d’émigration. Comment on trouve un passeur, comment on se débrouille pour charger son téléphone etc. Le seul endroit du périple de Nujeen où elle n’était jamais allée, c’était le point de départ, la ville d’Alep, et elle a justement fini par pouvoir s’y rendre la veille de la rencontre.

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A propos de la Syrie et des migrants

Interrogée sur la guerre en Syrie, Christina Lamb rappelle que le printemps arabe est né en Tunisie, puis s’est étendu à l’Egypte et à d’autres pays de la région avant d’arriver en Syrie en mars 2011. Mais le régime de Bachar al Assad a étouffé le mouvement dans l’œuf, en lui opposant immédiatement une réponse militaire.

« De toute ma carrière, je n’ai jamais vu une ville aussi détruite qu’Alep. Bachar al Assad est très confiant : il estime que pour le citoyen syrien, le seul choix possible est entre son régime et l’Etat Islamique, et que pris dans cet étau, le citoyen choisira el Assad plutôt que Daesh

À ses yeux, le terrorisme actuel prend racine dans le soutien apporté aux djihadistes afghans par les occidentaux dans les années 80 (la CIA, le MI6, le renseignement français.) En ces temps de guerre froide, toute opposition à l’URSS était bonne à prendre. Le retrait des troupes soviétiques en 1989 a laissé 45 000 combattants armés livrés à eux-mêmes, sous le commandement d’Oussama Ben Laden. C’est parmi eux qu’on trouvera les promoteurs d’Al-Qaïda hier, et de l’Etat Islamique aujourd’hui.

Si Nujeen est aujourd’hui en Allemagne, c’est qu’elle a suivi le même parcours que beaucoup de migrants après l’engagement d’Angela Merkel d’ouvrir les portes du pays à un million de réfugiés. La plupart de ceux qui fuient la Syrie souhaitent se rendre en Allemagne ou dans les pays scandinaves, où ils espèrent être accueillis et aidés. La France et la Grande-Bretagne ont en revanche mauvaise réputation : « Je n’ai jamais rencontré un seul migrant qui rêvait d’aller en France. »

« En tant qu’Européenne couvrant la crise des migrants, j’ai éprouvé un sentiment de honte. Sur un continent qui compte 500 millions d’habitants, il ne devrait pas être si compliqué d’accueillir un ou deux millions de réfugiés. L’Europe aurait pu mettre en place des infrastructures pour les accueillir dignement, ne pas les laisser dormir dans des champs boueux ou se faire tabasser par la police. C’est honteux. » Elle rappelle que le flux de migrants s’est tari car l’Europe a fermé ses portes. Ils se retrouvent aujourd’hui bloqués en Italie et en Grèce, qui n’ont pas les moyens de les accueillir. Et la voie terrestre étant fermée, beaucoup choisissent de passer par la mer, s’exposant aux tragédies que l’on connaît.

La télévision, fenêtre sur le monde

Condamnée par son handicap a rester enfermée au 5ième étage toute sa jeunesse (sans ascenseur, elle ne pouvait sortir que dans les bras de son frère), Nujeen a appris l’anglais grâce aux feuilletons américains qu’elle regardait en boucle à la télévision, en particulier Des Jours et des Vies (diffusé en France sur France 2) Elle dit d’ailleurs parler « un anglais de soap opera ».

Christina Lamb souligne le rôle clé de la télévision dans le développement de Nujeen. C’est paradoxal pour une mère occidentale qui n’a aucune envie de voir son fils planté devant le petit écran du matin au soir. Et pourtant, pour Nujeen, la télévision était la seule fenêtre sur le monde, dispensant à la fois divertissement et éducation. Elle a initié la jeune fille l’anglais grâce à Des jours et des vies, « cet horrible feuilleton », mais aussi à l’histoire, à la science, à l’actualité etc. Tout une vision du monde informée par la télévision : «En arrivant en Europe, Nujeen a été très déçue de voir que la nourriture était bien différente de celle qu’on voyait dans Master Chef… »

Lorsqu’un journaliste l’ayant rencontrée à la frontière serbe lui a demandé pourquoi elle parlait un si bon anglais, c’est tout naturellement que Nujeen a répondu que les acteurs de Des jours et des vies avaient été ses professeurs. La presse s’est évidemment emparée de l’anecdote. Si bien que les acteurs de la série ont fini par tourner une séquence dédiée à Nujeen, diffusée dans le talk-show de John Oliver. Au départ, elle était très excitée de voir ces acteurs qui l’avaient tant obsédée parler d’elle. Mais finalement, elle a été un peu déçue : d’une part de voir son intimité ainsi dévoilée à l’écran, et d’autre part parce qu’elle jugeait totalement irréaliste de voir les personnages de Des Jours et des vies parler de la question des réfugiés…

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Un mot de la traductrice

Exceptionnellement, l’interprétariat de la rencontre était assurée par la traductrice du livre, Fabienne Gondrand, qui a accepté de dire quelques mots de son travail sur ce livre : « Traduire un témoignage, c’est avoir la responsabilité de porter une voix unique, sincère, touchante. On n’a pas le droit de la trahir. Il faut tâcher d’être le plus juste possible, surtout lorsqu’il s’agit comme Nujeen d’une jeune fille pleine d’espoir et d’humour. Pour tout vous dire, il m’est arrivé à plusieurs reprises de pleurer d’émotion devant mon écran. »

Un livre, et après ?

À une lectrice l’interrogeant sur la vie de Nujeen en Allemagne, Christina Lamb répond que même s’il y a évidemment « beaucoup de choses à réparer », elle a pu aller à l’école pour la première fois, se faire des amis, avoir un fauteuil adapté. Lorsqu’elle l’a vue deux semaines plus tôt, la jeune fille était ravie car elle venait de se faire poser des bagues dentaires ! Elle est donc plus heureuse qu’à Alep, même si son pays lui manque, tout comme ses parents, qui sont toujours en Turquie.

Concernant ses relations actuelles avec Nujeen et Malala, les deux jeunes femmes dont elle a porté le témoignage, Christina Lamb estime qu’il serait horrible d’écrire sur la vie de quelqu’un et de couper les liens une fois le livre sorti. Elle reste très proche des deux. Elle a tout récemment visité le zoo de Cologne avec Nujeen, toujours aussi curieuse de tout, qui n’a pas manqué de lui raconter mille anecdotes sur la vie des animaux. Et elle rapporte cette anecdote à propos de Malala, devenue une amie de sa famille : « Lorsqu’elle a reçu le prix de Nobel de la Paix, mon fils m’a dit : ‘Mais Maman, ils ne peuvent pas lui donner : elle est toujours en train de se battre avec son frère !’ »

De manière générale, Christina Lamb explique que les communications ont bien changé depuis ses premières années de journaliste. Il était autrefois plus difficile de rester en contact avec quelqu’un rencontré à l’occasion d’un reportage à l’autre bout du monde. Aujourd’hui, tous les migrants sont sur WhatsApp : « Je reste en contact avec tous ceux que je rencontre. Et ils passent même mes coordonnées à d’autres migrants. Je reçois régulièrement des messages d’inconnus qui me disent ‘Je suis coincé en Croatie ! Que faire ?’. Je suis devenue un vrai service de renseignements ! »

Sur ce sourire s’achève une rencontre qui a traité de sujets d’actualité parfois difficiles, mais transcendés par l’optimisme de cette jeune syrienne de 16 ans. Les lecteurs ont pu poursuivre leurs échanges avec Christina Lamb à l’occasion d’une séance de dédicace.

Retrouvez Nujeen, l’incroyable périple de Nujeen Mustafa et Christina Lamb, publié chez Harper Collins.

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Retrouvez notre interview en vidéo avec l’auteur ainsi qu’un aperçu de la rencontre :

Une réflexion sur “Quand les lecteurs de Babelio rencontrent Christina Lamb

  1. Une belle rencontre instructive et touchante. Une histoire que chaque enfant et adulte devrait connaitre. Car il s’agit d’une histoire vécue par des millions de réfugiés de guerre. Et nous en étions nous-même, un jour, dans le passé, et pourrions l’être à nouveau. Une belle leçon d’humanité.

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