Sur le chemin de nos racines avec Alice Zeniter

Après Sombre Dimanche prix du Livre Inter en 2013 et Juste avant l’oubli prix Renaudot des lycéens en 2015, Alice Zeniter fait son grand retour dans les librairies avec L’art de perdre publié chez Flammarion. L’auteure née à Alençon en 1986 tente de renouer pour son cinquième roman avec ses racines algériennes à travers Naïma, personnage central et énigmatique de ce livre. Récit d’une rencontre entre celle qui voit son nom habiter d’innombrables sélections de prix littéraires et des lecteurs heureux de poser leurs nombreuses interrogations.

 

« L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?

Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l’Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ?

Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.»

 

DSC01525.JPG

 

Un projet arrivé à maturation

 

Comme souvent dans ce type de rencontre entre auteur et lecteurs, la première question traite de la démarche d’écriture, des raisons qui ont pu pousser Alice Zeniter à se tourner vers l’Algérie. Un déclic ?
« La question du déclic revient énormément. Je ne sais pas si d’autres écrivains ont déjà répondu oui à cette question qui ne me paraît pas vraiment réelle, efficiente par rapport au temps réel de l’écriture. Pour moi, il y a des années entières pendant lesquelles je peux tourner autour d’une question.  Il n’y a pas vraiment de déclic à proprement parler. Il y a surtout une série de petits signes qui s’étalait au cours des années jusqu’à ce moment où je me suis rendu compte que l’Algérie me faisait un peu du pied pour raconter cette histoire. Ensuite, des questions diverses et variées pour savoir quoi écrire et comment se sont posées dans mon esprit. Finalement le processus s’est étalé sur presque dix ans. Le terme de déclic me paraît ainsi mal résumer le long processus d’émergence d’un roman. »

 

C’est donc un travail de longue haleine qui s’est imposé à Alice Zeniter en vue de l’aboutissement de son livre : « A peu près deux ans, en sachant que le travail d’écriture ne se faisait jamais au même rythme. Dans la même journée, je pouvais travailler sur les trois parties, les trois présentant des charmes particuliers et des difficultés différentes. Je passais de l’une à l’autre pour avoir l’impression de commencer une nouvelle journée de travail. »

 

DSC01530.JPG

 

Une introspection voilée

 

Comme pour Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud, qui faisait face aux lecteurs de Babelio à la place d’Alice Zeniter une semaine plus tôt, la question de l’introspection s’est naturellement posée. Quel fragment d’Alice Zeniter peut-on retrouver dans L’art de perdre ?
« C’est un peu moi et en même temps c’est très dur pour moi d’écrire sur des personnages qui soient trop proches. J’ai besoin de les mettre à distance. Quand mes amis lisent, ils ricanent et disent « Tu as vraiment fait ca pour montrer que ce n’est pas toi ! »J’ai besoin de ça pour réussir à m’intéresser à ces personnes.  J’ai besoin d’être éloignée de ces personnages. J’ai tenu Naïma à distance par la fiction. Par ailleurs, j’ai très vite abandonné l’idée initiale d’utiliser le « je » en me disant que ça ne m’intéressait pas que tout gravite autour de moi. À partir de là, c’est très compliqué pour moi de savoir si c’est mon livre le plus personnel. Oui je crois beaucoup à mon histoire et celle de ma famille, mais des livres qui avaient moins d’éléments autobiographiques directs peuvent tout de même avoir une dimension personnelle. Juste avant l’oubli est, par exemple, le récit indirect de ma rupture amoureuse. C’est peut-être avec ce roman que je me suis le plus débattue dans les remous de l’intérieur. Pas avec L’art de perdre. »

 

DSC01554.JPG

 

La construction d’un personnage

 

Au-delà de la dimension projective de ce roman, c’est toute la construction du personnage de Naïma qui interroge à la lecture de L’art de perdre. Là encore, en découvrant lentement Naïma et son cheminement, cette quête vers ses racines, impossible de ne pas s’interroger sur la manière avec laquelle ce personnage a pu être pensé, peut-être par rapport à un membre de l’entourage d’Alice Zeniter : « La chose la plus concrète que je puisse relier avec le personnage de Naïma c’est la trajectoire de ma petite sœur par rapport à l’Algérie. Autour de ces questions sur le rapport avec le pays, ma sœur a tout de suite eu un rapport artistique et culturel. Elle a rencontré l’Algérie en allant au contact d’intellectuels et d’artistes de la période postindépendance. Elle est partie dans le cadre d’un colloque avec des vieux algériens qui lui parlaient du temps où ils connaissaient Sartre et consorts. C’est celle-là l’Algérie de ses rêves. » Jusqu’à mettre en branle le propre rapport d’Alice Zeniter quant à l’Algérie et ses racines : « Moi à côté, je voulais simplement voir ma famille, je ne pouvais rien partager avec ces gens, rien qu’à cause de la barrière de la langue. Ma sœur a compris qu’on pouvait découvrir un pays en choisissant ses propres passeurs de culture. Au moment de construire Naïma je me suis dit que j’avais envie de cette relation particulière, de ce passeur choisi. »

 

DSC01578.JPG

 

Une complexité à réhabiliter

 

Sans brandir l’étendard de l’acte politique engagé, Alice Zeniter n’ôte pas pour autant dans son livre la dimension de réhabilitation que certains lecteurs ont pu trouver : « Je pense que s’il y a un acte politique dans le livre c’est plutôt celui de morceler une parole officielle et unique qui a étouffé énormément les trajectoires personnelles. Quand on dit que les harkis ont été virés de l’histoire, ce n’est pas tout à fait vrai. Ils ont été réduits à une version extrêmement simplifiée. Pour l’Algérie ce sont des traîtres et pour la France ils ont fait un choix conscient, le choix de la patrie française et qui tend à prouver pour leurs contradicteurs que la colonisation n’était pas si mauvaise. » Tout cela afin de mettre en lumière, à l’aide du roman, une complexité bien trop oubliée : « J’ai voulu montrer qu’il s’agissait de gens aux trajectoires multiples, bien plus complexes que ce que l’on présente dans l’histoire officielle. »

 

DSC01597.JPG

 

Un thème universel, des approches diverses

 

Inévitable également, cette interrogation sur le choix du thème de l’Algérie, très prégnant dans cette rentrée littéraire 2017. Brigitte Giraud, Martin Winckler, Jean-Marie Blas de Roblès, Kaouther Adimi , Kamel Daoud et d’autres … Autant d’artisans de la plume qui se sont mis à l’ouvrage pour évoquer l’Algérie. Une envie commune de briser un certain silence ?
« Je n’en suis pas sûre. Lors du Forum Fnac Livres, nous étions réunis avec Kaouther Adimi, Jean-Marie Blas de Roblès et Brigitte Giraud autour d’un plateau sur le thème de l’Algérie. On s’est alors rendu compte avec ces autres auteurs de la rentrée que nous ne partagions pas la même volonté. Kaouther est algérienne et offre ainsi un récit plus direct, pour Brigitte et Jean-Marie,  il y avait comme une urgence de raconter avant la disparition des derniers témoins. Malgré tout, impossible de ne pas se dire ‘’Tiens on arrive au même moment’’. »

La rencontre se prolongera le temps de quelques questions supplémentaires avant d’aboutir sur une séance de dédicaces, là encore ponctuée par les interrogations des lecteurs posées directement à Alice Zeniter.
Découvrez L’art de perdre d’Alice Zeniter, aux éditions Flammarion.

2 réflexions sur “Sur le chemin de nos racines avec Alice Zeniter

  1. Pingback: Survivre en temps de guerre avec Philippe Pollet-Villard | Le blog de Babelio

  2. Pingback: Où l’on vous présente les 17 livres les plus populaires de l’année 2017 | Le blog de Babelio

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s