Survivre en temps de guerre avec Philippe Pollet-Villard

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Au-delà de panser des blessures psychologiques, l’écriture permet à certains auteurs de réinventer leur passé et celui de leurs proches, de combler des histoires familiales trouées par le temps, les non-dits, les amnésies volontaires ou non. C’est par exemple le cas d’Alice Zeniter, que nous recevions en septembre dans nos locaux. C’est aussi celui de Philippe Pollet-Villard, venu rencontrer le 2 octobre chez Babelio ses lecteurs à l’occasion de la sortie de son quatrième roman L’Enfant-mouche (Flammarion), son ouvrage le plus personnel et intime qui lui aura demandé 10 ans de réflexion et de travail.

Car l’histoire de Marie, cette jeune orpheline livrée à elle-même dans l’Est de la France lors de l’Occupation, est en fait celle de la mère de l’auteur, aujourd’hui âgée de 87 ans. Un récit de survie dans des villages de misère, de violence et d’étrangeté, dont la principale protagoniste garde des souvenirs très parcellaires. « Ma mère est quelqu’un de puissant. Elle me fait penser à la centrale nucléaire de Tchernobyl : tout est effondré à l’intérieur, mais elle tient debout. »

Dans la fabrique du roman

Avec le peu d’informations qu’il a en main, et bien décidé à enfin coucher sur le papier ce récit, Philippe Pollet-Villard commence par mener l’enquête : « J’ai demandé à un ami journaliste de se rendre dans les villages que ma mère a traversés pour essayer de trouver des gens qui l’avaient connue à l’époque et s’en souvenaient. Plus tard, je suis moi-même allé sur place pour recueillir des informations. En plus, bien sûr, des souvenirs que ma mère m’avait légués ; des choses très étranges comme des chevaux qui disparaissaient dans le sol, ou les nombreux avions en flamme qu’elle disait avoir vus tomber. Et en posant les bonnes questions sur place, je me suis rendu compte que c’était totalement vrai : des chevaux avaient disparu dans les marécages, et elle vivait sous un couloir aérien, près de DCA allemandes qui abattaient des chasseurs. »

Des faits et des témoignages donc, qui servent de fondations à cette histoire. Mais pour bâtir son roman, l’auteur se voit obligé d’inventer. Des personnages, des scènes, une ambiance. Bref : de quoi écrire et basculer définitivement dans la fiction. « Il faut s’affranchir du réel pour devenir romancier. Mais s’affranchir du réel, c’est commencer à mentir, et c’est très compliqué quand on a reçu une éducation judéo-chrétienne. J’y parviens de mieux en mieux au fil de mes livres – même si pour moi l’écriture reste un processus chaotique – et ma mère m’a même avoué que ce que j’ai imaginé correspond exactement à ce qu’elle ressentait alors, ou du moins aux souvenirs qu’elle en a, à la réalité de cette époque : des personnages bizarres, des villages sordides… C’est tout le bonheur du roman que de parvenir à ça ! Au fond on ne sait rien de la vérité, on ne peut que l’inventer. »

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Tu ne jugeras point

Lorsqu’une lectrice lui demande pourquoi il a voulu faire publier ce récit, et non le garder pour lui, Philippe Pollet-Villard répond : « Cette histoire coule dans mes veines depuis avant ma naissance. Et c’est un sang noir, infecté. Cette peur, cette misère, je les sens en moi. Donc cette saignée de l’écriture et de la publication, c’est mon seul droit. Il n’y a pas de raison que je me la refuse. D’ailleurs je ne raconte finalement que mon histoire. Et cette histoire sinistre devient universelle, les gens se l’approprient. De toute façon je n’ai pas voulu avec L’Enfant-mouche écrire un règlement de comptes avec ma famille. Au contraire, ça ressemble pour moi plus à un hommage. Et je ne juge personne. »

D’ailleurs, n’est-ce pas dangereux d’écrire sur sa famille ? « Même quand on fait un hommage, cela peut être mal perçu. Ici, j’ai essayé de prendre soin du personnage de Marie, de cet enfant en détresse. C’est un thème classique en psychologie : ces enfants qui deviennent les parents de leurs propres parents. Et ma mère a plutôt bien reçu le livre. »

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Raconter la guerre

« Dans mon livre, il y a des passages violents et sordides, mais pas de pathos. Je ne supporte pas, par exemple, voir pleurer un acteur à l’écran. Et là je me suis attaché avant tout à raconter l’histoire de cette petite fille. Parler avant tout de la petite histoire, et non de la grande Histoire. Encore une fois mon livre ne juge pas, je trouve des raisons à mes personnages, car personne ne sait comment il réagirait en temps de guerre – les courageux deviennent parfois des lâches, et inversement. Tout le monde perd la tête. Pour Marie, l’important reste : qui donne à manger, recevoir un vrai sourire. La couleur du drapeau pour lequel se bat tel ou tel soldat est secondaire. »

Lorsqu’on lui demande si des récits de guerre l’ont particulièrement marqué, Philippe Pollet-Villard nous conseille deux ouvrages : « Automne allemand de Stig Dagerman. A l’origine c’était une enquête, des petits bouts de choses destinés à paraître dans des journaux de l’époque, et Dagerman en a finalement fait un roman. Ca n’est pas dénué d’ironie, comme dans certains romans allemands. Ce livre m’a beaucoup touché, parce qu’il raconte la toute fin de la guerre en Allemagne, et on a peu entendu parler de ce désastre général. Un ensemble de petits témoignages, de petites situations. Il faut lire ce livre !

Svetlana Alexievitch aussi, qui fonctionne dans un registre un peu similaire, avec des bribes de conversations, des enquêtes qu’elle a menées, qu’elle monte comme un film. La Supplication, sur l’après Tchernobyl, est vraiment magnifique, extraordinaire. Parce que c’est la réalité, et de fait c’est très inattendu. » Au contraire de la séance de dédicaces, très attendue, durant laquelle les lecteurs ont pu poser d’autres questions à l’auteur.

Peu avant la rencontre, nous avions pu discuter avec l’auteur, qui avait choisi 5 mots pour parler de son livre et de son rapport à la littérature. En voici le résumé en vidéo.

Retrouvez L’Enfant-mouche de Philippe Pollet-Villard, publié aux éditions Flammarion.

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