Dans les tréfonds de la mémoire avec Paul Cleave

De Paris à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, il n’y a parfois qu’un pas. C’est en tout cas ce qu’il a semblé à 30 lecteurs Babelio le 9 octobre dernier, lorsqu’ils sont venus rencontrer Paul Cleave après avoir lu son dernier roman, Ne fais confiance à personne, un polar dans lequel un romancier atteint d’Alzheimer est persuadé d’avoir commis les crimes qu’il raconte lui-même dans ses romans…

Merci à Fabienne Gondrand pour l’interprétation.

Les auteurs de thrillers ne sont pas des personnes très fréquentables. Ils jouent du plaisir que nous avons à lire d’abominables histoires, de notre appétit pour des énigmes qui le plus souvent baignent dans le sang. Nous ne sommes pas très raisonnables. Ce jeu dangereux peut parfois prendre des proportions inquiétantes. Leurs ouvrages peuvent nous donner des idées regrettables, favoriser un passage à l’acte aux conséquences funestes. Eux les premiers, qui pensent connaître toutes les ficelles du crime parfait, ne sont pas à l’abri de faire de leurs fictions une réalité.

Prenez par exemple Jerry Grey, ce célèbre romancier, qui ne sait plus très bien aujourd’hui où il en est. À force d’inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n’aurait-il pas fini par succomber à la tentation ? Dans cette institution où on le traite pour un Alzheimer précoce, Jerry réalise que la trame de son existence comporte quelques inquiétants trous noirs. Est-ce dans ses moments de lucidité ou dans ses moments de démence qu’il est persuadé d’avoir commis des crimes ?

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De Paul Cleave à Jerry Grey

À première vue, il semble y avoir quelques similitudes entre Paul Cleave et Jerry Grey, le personnage principal de son dernier roman, et pour cause, l’auteur néo-zélandais a confié avoir des points en commun avec son héros : “Plus que n’importe quel roman, Ne fais confiance à personne est un livre très personnel. Ce personnage, c’est moi en plus jeune et en moins grand. Il a seulement deux choses en plus que je n’ai pas : la maladie d’Alzheimer et une famille. Sinon, on vit dans le même type de maison, on a les mêmes voisins, on écoute la même musique (Springsteen et Pink Floyd, en mettant le volume à fond), on partage la même expérience d’écrivain et on a tous les deux sillonné le monde pour parler de nos livres. En revanche, à l’inverse de Jerry, je ne mets pas de frontières aussi distinctes que lui entre l’écriture et ma vie personnelle : j’écris quand l’idée me vient, et je peux le faire jusqu’à très tard dans la nuit.”

D’ailleurs, l’auteur d’Un employé modèle craint d’avoir de plus en plus de points communs avec son personnage principal : “Jerry a 49 ans, et j’avais moi-même 39 ans lorsque j’écrivais ce livre. À l’époque, 49 ans ça me paraissait loin, mais maintenant que ça se rapproche, j’ai peur de partager de plus en plus de choses avec lui : j’ai peur d’avoir Alzheimer, de ne pas m’en rendre compte, et j’ai surtout peur de tuer des gens !”

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Origines du roman

Rapidement, un lecteur a interrogé l’auteur pour savoir comment lui était venue l’idée de son scénario : “Il y a trois éléments qui m’ont donné l’idée d’écrire ce roman. Le premier, c’est mon père : il a 80 ans et je commence à être inquiet qu’il ne devienne malade. Ensuite, je me suis toujours demandé ce que ça ferait de lire mes propres livres pour la première fois, si j’avais un accident par exemple. J’aimerais bien savoir ce que serait cette expérience unique pour un auteur. Enfin, il y a deux ans, j’aidais la mère d’un ami qui est libraire, lorsqu’un client appelle pour commander quelques livres. Il se trouve que ce client avait Alzheimer, et que la mère de mon ami tenait une liste avec toutes ses commandes pour ne pas qu’il achète deux fois le même livre. Il y a deux ans, j’ai fusionné ces trois éléments et je me suis posé deux questions, qui sont à l’origine du livre : qu’est-ce que ça me ferait si je lisais mes propres livres pour la première fois car j’ai Alzheimer ? Est-ce que je me demanderais si ce sont de vrais crimes que j’ai commis, et comment ferais-je pour découvrir la vérité ?”

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Sa relation à la maladie d’Alzheimer

Paul Cleave a poursuivi en précisant la façon dont il a choisi d’aborder la maladie dans ce roman : “Les gens qui ont Alzheimer sont des gens qui oublient et qui se rappellent de choses qui n’ont pas existé. Ca laisse la place à la peur, la frustration et la paranoïa, on voit d’ailleurs que c’est très dur pour Jerry : il soupçonne sa femme de le tromper, a peur qu’on lui vole des choses chez lui… Mais j’ai tenu à mettre une certaine dimension comique dans ce livre, pour alléger l’histoire. Finalement, c’était assez facile d’écrire sur Alzheimer.”

Concernant les recherches effectuées sur la maladie, l’auteur a expliqué qu’elles ne lui avaient pas demandé beaucoup de temps pour l’écriture de ce roman : “Je mentirais si je disais que je n’ai pas fait de recherches pour ce livre, mais 20 minutes passées sur Wikipedia m’ont suffit. Et encore : en 6 minutes j’avais trouvé ce dont j’avais besoin. Je ne voulais pas trop en savoir sur la maladie pour ne pas que ça vienne contrecarrer mon intrigue, alors dès que j’ai vu que la maladie d’Alzheimer faisait naître la paranoïa et pouvait briser une vie de famille, ça m’a suffit : je me suis imprimé une check-list et me suis basé dessus pour l’écriture. Mon boulot, ce n’est pas d’être véridique mais d’être vraisemblable. J’ai d’ailleurs reçu quelques mails de personnes de 70 ou 80 ans qui n’ont pas aimé le livre : certains ont peur de la maladie ou ont perdu quelqu’un à cause de ça. Le livre joue sur cette peur, et ça pourrait paraître injuste ou malhonnête, mais c’est mon boulot de faire ressentir ces choses intensément.”

En revanche, son regard sur Alzheimer a changé au fur et à mesure de l’écriture du roman : “Depuis l’écriture de ce livre et les recherches que j’ai faites, j’ai plus de respect et une crainte immense envers cette maladie. Dès que j’oublie où j’ai mis mes clés ou mon portefeuille, je me dis que “ça y est, j’ai Alzheimer”. Dès que je conduis, que je prends le train et que j’oublie pendant une seconde où je suis, j’ai l’impression que la maladie a frappé. L’avantage, en revanche, si je me retrouve dans une situation embarrassante, c’est que je pourrais facilement dire “ce n’est pas moi, c’est Alzheimer.””

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Habitudes d’écriture

Rebondissant sur l’humour de Paul Cleave, une lectrice a alors pris la parole pour exprimer le plaisir pris à trouver de l’humour dans un polar : “C’est ma marque de fabrique, je trouve que le comique donne du contraste et du relief à un livre. J’essaie d’écrire des livres différents des autres, et le comique fait partie de ma vie : j’aime faire rire les gens et mes amis. Je ris quand j’écris, et je veux que les lecteurs ressentent cela quand ils lisent le livre.”

L’auteur néo-zélandais en a alors profité pour partager avec ses lecteurs ses habitudes d’écriture : “J’ai l’habitude d’écrire dès que j’ai une idée, mais c’est parfois difficile de démarrer. Après avoir écrit le premier chapitre de Ne fais confiance à personne, je n’ai plus rien écrit pendant 6 mois. Il a fallu que je quitte Londres pour aller en Nouvelle Zélande, et c’est là que j’ai trouvé la solution qui m’a débloqué. Enfin, Ne fais confiance à personne reste l’un des livres que j’ai écrit le plus vite. J’ai rédigé la première moitié en deux semaines seulement, c’était très enthousiasmant !”

De fil en aiguille, et sans révéler le secret de son polar, il s’est alors livré sur la façon dont il amène l’histoire jusqu’à son dénouement final : “Je n’avais aucune idée de la fin lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je ne savais pas qui serait le coupable. J’avais presque terminé mon premier brouillon quand je me suis dit qu’il serait peut-être temps que je choisisse un coupable. J’ai arrêté mon choix à ce moment-là et ai commencé à retravailler mon texte depuis le début. Je ne prévois pas ce qui va se passer lorsque j’écris, j’ai une visibilité d’un ou deux chapitres maximum.”

Sans dévoiler aucun élément clé de l’intrigue, Paul Cleave a ainsi donné des clés aux lecteurs pour comprendre la fin de son roman : “Je n’ai pas choisi cette fin pour des questions morales, mais je l’ai choisie parce que c’est la plus terrible. De toute façon, le plus important pour moi, c’est que la fin soit pertinente. Elle doit être juste, cohérente, et appropriée à l’histoire. Je n’aime pas les rebondissements de dernière minute, j’aime que les fins soient bouclées et que les personnages restent avec les lecteurs.”

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Des projets effrayants

Pour terminer la rencontre, Paul Cleave a laissé glisser quelques confidences à propos de ses envies d’écriture et de son prochain roman : “J’aime vraiment écrire des polars et je ne pourrais jamais écrire de la science-fiction, de la romance ou de la littérature blanche, mais c’est possible que je penche un peu plus vers l’horreur ou le fantastique. À l’origine, je voulais d’ailleurs écrire des livres d’horreur, j’adore ça ! Mon prochain livre sera légèrement surnaturel, voire fantastique. Ca raconte l’histoire d’un garçon de 16 ans qui est aveugle et dont le père est policier. Il est tué par le tueur en série qu’il traquait, et son fils hérite de ses yeux : après l’opération qui lui redonne la vue, il voit son environnement à travers les yeux d’un détective…”

Attendez-vous toutefois à retrouver l’ambiance lugubre de la ville de Christchurch : “Forcément, ça se passera à Christchurch : j’y suis né et j’y vis : je connais donc très bien cette ville, et c’est plus facile pour moi de mettre mes personnages en situation si je connais l’environnement. Mais je vous rassure : ma version de Christchurch n’est pas la vraie version : je lui donne un petit côté Gotham City qu’elle n’a pas en réalité. Mais j’ai quand même reçu quelques mails de personnes qui voulaient venir visiter la Nouvelle-Zélande et qui ne sont pas passées par Christchurch à cause de mes livres, et ça me plaît de penser que j’ai sauvé quelques vies.”

Retrouvez Ne fais confiance à personne de Paul Cleave, publié aux éditions Sonatine.

2 réflexions sur “Dans les tréfonds de la mémoire avec Paul Cleave

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