Lecteurs de BD de non-fiction : quand les bulles racontent le monde

À mi-chemin de la bande dessinée à l’ouvrage de développement personnel, d’histoire ou de vulgarisation, il y a la BD de non-fiction : ouvrage illustré qui se propose de raconter le monde à coup de traits de crayon, de bulles et d’onomatopées. On compte ainsi parmi elles les Chroniques birmanes ou Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, Philocomix d’Anne-Lise Combeaud, Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer, ou la série Tu mourras moins bête de Marion Montaigne.

Pour en savoir plus sur ces lecteurs de bande dessinée de non-fiction, nous avons mené une enquête, du 19 au 30 septembre 2017, auprès de 2878 lecteurs. Pour présenter les résultats de cette étude, Octavia Tapsanji, responsable des relations éditeurs de Babelio, et Guillaume Teisseire, co-fondateur de Babelio, étaient épaulés de Moïse Kissous, dirigeant du groupe Steinkis, et d’Anne-Lise Combeaud, illustratrice de Philocomix, invités à interpréter les résultats de cette étude à la lumière de leurs expériences respectives.

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Moïse Kissous, Anne-Lise Combeaud, Octavia Tapsanji et Guillaume Teisseire

Le lecteur Babelio est-il un lecteur de BD de non-fiction ?

Composée essentiellement de grands lecteurs, dont 94% lisent plus d’un livre par mois et 59% un livre par semaine, la communauté Babelio se démarque également par sa population féminine à 75%. Ces lecteurs sont plutôt jeunes puisque 45% des lecteurs interrogés ont moins de 35 ans.

Les lecteurs Babelio sont d’ailleurs des amateurs de bandes dessinées puisque 99% des répondants en lisent, et 80% d’entre eux en ont lu au cours de 12 derniers mois. Cela reste toutefois un genre minoritaire pour 88% des lecteurs, pour qui les bandes dessinées représentent moins de 50% des lectures.

On compte presque autant de lecteurs de non-fiction : 79% des lecteurs interrogés ont en effet déclaré lire des ouvrages d’histoire, d’art, de sciences humaines, de santé, d’actualité, de philosophie, de science, de religion & spiritualité, de politique ou d’économie.

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Moïse Kissous, directeur du groupe Steinkis, souligne d’ailleurs à ce propos la singularité des lecteurs Babelio : “La particularité de ces lecteurs, c’est qu’ils sont très captifs. Je fais partie du syndicat de l’édition, et nous avons récemment commandé une étude GfK, où le public était différent : en France, moins d’une ou deux personnes sur 3 lit une bande dessinée par an. Parmi les tendances observées, on note toutefois deux choses : une féminisation de la lecture de BD d’une part, et le fait que les lecteurs de BD lisent plus que le lectorat général, c’est un public très curieux et éclectique.”

Finalement, ce sont au total 59% des lecteurs qui lisent de la bande-dessinée de non-fiction. Au top 3 de leurs sous-genres préférés, on compte ainsi l’historique, la biographie dessinée et les témoignages. Ils sont suivis par le documentaire, le reportage et la vulgarisation scientifique.

Un phénomène ancien porté par de nouveaux auteurs

Moïse Kissous relève d’ailleurs que si la bande dessinée de non-fiction est très plébiscitée depuis quelques années, ce n’est pourtant pas un phénomène nouveau : il cite ainsi les éditions Glénat, qui avaient déjà une collection dédiée dans les années 70, ainsi que la collection “l’histoire de France en BD” des éditions Larousse.

Quant à savoir pourquoi ce phénomène revient sur le devant de la scène aujourd’hui, Anne-Lise Combeaud propose une explication : “Aujourd’hui, on est saturé d’information et c’est difficile de faire le tri parmi toutes celles qui nous sont proposées. Je pense qu’on a besoin de nouveaux outils pour ça. C’est d’ailleurs dans cet esprit que l’on a pensé Philocomix : ça répond au besoin des gens d’aller à leur rythme, de faire des pauses quand ils en ont besoin.”

“Des auteurs ont émergé depuis les 15 dernières années, qui ont eu envie de casser les codes de la bande dessinée traditionnelle”, poursuit alors Moïse Kissous, “Les maisons d’édition indépendantes ont su les accompagner et développer de nouvelles approches, tant au niveau du graphisme qu’au niveau du format, elles ont notamment fait sauter le format classique des 54 pages.”

Ce point de vue est partagé par Anne-Lise Combeaud : “De nouveaux auteurs ont émergé via les blogs, et de nouveaux outils ont été créés grâce à la liberté inhérente à ces blogs. Les auteurs ont pu tester de nouveaux formats, comme les histoires verticales par exemple.”

“L’offre ne vient donc plus uniquement des auteurs de BD”, termine Moïse Kissous. “D’autres auteurs, qui viennent d’autres segments de l’édition comme les sciences humaines, ont peut-être plus de mal à trouver leur public, alors qu’au contraire, la caution d’un spécialiste sur une bande dessinée donne envie aux lecteurs de la découvrir : c’est pourquoi la BD va aujourd’hui au contact des sciences humaines et des sciences dures. Les sociologues, politologues, etc., aiment ces nouvelles manières de transmettre et se prêtent volontiers à ce nouvel exercice.”

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Un dessin vaut mille mots

Ce sont quatre motifs principaux qui poussent les lecteurs à s’intéresser à la bande dessinée de non fiction.

L’aspect pédagogique, d’abord, est très apprécié des lecteurs, qui aiment se cultiver de manière didactique. 98% des lecteurs s’entendent ainsi pour dire que la BD de non-fiction a des vertus pédagogiques.

Reste encore à convaincre tous les acteurs de l’éducation nationale de la pertinence des bandes dessinées dans l’apprentissage, fait remarquer Moïse Kissous : “Depuis quelque temps, on constate qu’il y a une évolution de la perception des bandes dessinées par les enseignants. Il n’y a plus de rejet et on apprécie leurs vertus pédagogiques et dans l’apprentissage de la lecture, mais il reste des blocages, notamment au niveau des inspecteurs et des recteurs, qui continuent à trouver les bandes dessinées amusantes et ludiques, mais pas éducatives.”

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Ces bandes dessinées sont également plébiscitées par les lecteurs dans la mesure où elles leur permettent de découvrir de nouveaux thèmes et de se documenter sur de nouveaux sujets. D’autant plus que les bandes dessinées incitent elles-mêmes les lecteurs à découvrir des sujets sur d’autres supports : après avoir lu une BD de non-fiction, ils sont 90% des répondants à déclarer vouloir poursuivre leurs recherches sur la problématique abordée via d’autres oeuvres. De même, ils sont 64% à affirmer qu’une bande dessinée de non-fiction leur a permis de découvrir les autres oeuvres d’un auteur.

Un troisième groupe de lecteurs a ensuite mentionné le pouvoir du dessin, qui exprime parfois davantage d’informations ou d’émotions qu’un texte. Anne-Lise Combeaud met ainsi en évidence les atouts des bandes dessinées : “Le dessin exprime des choses de manière spatiale et visuelle. C’est parfois plus facile et plus pratique de se souvenir des concepts grâce à un détail graphique marquant.”

Enfin, c’est le point de vue sur le réel proposé par ces bandes dessinées qui est également recherché par les lecteurs : c’est un genre dans lequel la subjectivité de l’auteur et le parti pris que permet le dessin sont appréciés. “Les auteurs des témoignages L’Algérie c’est beau comme l’Amérique et Comment comprendre Israël en 60 jours n’avaient jamais été publiés avant la parution de leurs ouvrages respectifs, c’est leur propos et l’intimité de ces récits qui ont séduit les lecteurs et les libraires.”, souligne Moïse Kissous. 54% des lecteurs aiment ainsi lorsque les auteurs traitent leur problématique avec subjectivité.

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Malgré toutes ces vertus, les bandes dessinées semblent toujours souffrir d’un manque de crédibilité. Anne-Lise Combeaud, qui s’est inspirée des Dingodossiers pour travailler sur Philocomix, raconte ainsi son expérience : “La difficulté dans la réception de Philocomix, c’est que le dessin est humoristique : on ne voit pas que l’auteur est agrégé en philosophie et que le fond est sérieux, c’est pourquoi le bandeau mentionnant Frédéric Lenoir a aidé l’ouvrage à trouver son public.”

Un média moins intimidant pour une durée de vie rallongée

Si les lecteurs sont curieux de découvrir des thèmes de non-fiction en bande dessinée, ils sont en revanche 50% à affirmer ne pas être intéressés par les mêmes thèmes en non-fiction et en BD de non-fiction : cela est d’abord dû au fait que la bande dessinée, peut-être moins intimidante qu’un essai classique, encourage les lecteurs à se pencher vers des thématiques différentes. Cela est dû ensuite à l’offre de bandes dessinées de non-fiction, qui est différente de celle proposée par les ouvrages texte.

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Le comportement des lecteurs n’est donc pas le même vis-à-vis des ouvrages de non-fiction que des bandes dessinées de non-fiction. Moïse Kissous fait ressortir cette différence : “La BD L’Algérie c’est beau comme l’Amérique, par exemple, c’est un moyen de dialogue entre des lecteurs qui ont deux visions différentes, et des gens qui ont des intérêts divers pour l’Algérie. Dans ce contexte, le lien entre l’auteur et les lecteurs, et l’intervention des auteurs sont très importants. Les auteurs accompagnent ces livres sur la durée, et leur espérance de vie en est rallongée car la demande de discussion et d’intervention ne tarit pas.”

Les éditeurs de bande dessinée de non-fiction sont cependant encouragés à n’écarter aucun sujet, puisque les lecteurs sont 96% à penser que la bande dessinée peut traiter de tous les sujets.

Vers un décloisonnement dans les librairies

Le sujet de la bande dessinée est le premier critère déterminant le choix des lecteurs lorsqu’ils choisissent une nouvelle bande dessinée de non-fiction, suivi de près par le style graphique, qui est en revanche le premier critère lorsqu’il s’agit de choisir une bande dessinée de fiction.

Si la librairie est le premier lieu dans lequel les lecteurs se procurent de nouvelles bandes dessinées, sa première concurrente est en revanche la bibliothèque, qui est la première source d’acquisition de bandes dessinées pour 43% des lecteurs : de quoi encourager le débat sur le travail de prescription des bibliothécaires.

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Pour ce qui est du travail des libraires, 36% des lecteurs les encouragent à classer les bandes dessinées de non fiction dans les rayons des thématiques qu’elles abordent, et pas uniquement dans le rayon BD… mais, paradoxalement, ils ne sont que 15% à les ranger, dans leurs propres bibliothèques, de manière thématique. 85% des lecteurs les rangent en effet avec leurs autres bandes dessinées.

“Le décloisonnement a déjà commencé”, fait remarquer Moïse Kissous “aujourd’hui la bande dessinée représente environ 10% des rayons dans les librairies, mais ça a vocation à s’élargir. Les libraires prennent peu à peu conscience du potentiel de ce rayon et, nous éditeurs, nous essayons de travailler avec eux dans ce sens, pour susciter la curiosité et l’envie des lecteurs.”

Concernant le prix des bandes dessinées de non-fiction, il est perçu comme étant sensiblement le même que celui des bandes dessinées de fiction, soit de 18€. 80% des réponses situent ainsi le prix moyen d’une bande dessinée entre 10€ et 20€.

Une communication plus créative

Comme nous le constatons habituellement dans nos études de lectorat, le bouche-à-oreille est très important pour les lecteurs de BD de non-fiction lorsqu’il s’agit de découvrir de nouveaux ouvrages ou de choisir leur prochaine lecture.

Anne-Lise Combeaud a d’ailleurs souligné sa volonté de toucher de nouveaux canaux de communication lors de la promotion de Philocomix : “On a voulu sortir des canaux de communication traditionnels, on ne s’est pas contentés de faire appel aux médias BD, on a aussi été voir du côté des médias spécialisés en philosophie, bonheur, et humour. Ca nous a permis de nous retrouver à côté des ouvrages de Frédéric Lenoir dans les rayons des librairies, ou à côté de Giulia Enders et de son livre Le Charme discret de l’intestin. Une BD se remarque tout de suite dans un rayon comme ceux-là !”

Seulement 30% des lecteurs étant attachés à une maison d’édition en particulier, la plupart des lecteurs multiplient ainsi les sources de découverte et se fient également aux conseils de leurs libraires pour choisir une nouvelle bande dessinée de non-fiction.

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Delcourt, Futuropolis et Casterman font toutefois partie du trio de tête des maisons d’édition les plus connues par les lecteurs, suivies ensuite par Glénat, Dargaud et L’Association. Plus particulièrement, certaines collections de bande dessinée de non-fiction jouissent d’une certaine notoriété auprès des lecteurs : “Ils ont fait l’Histoire”, chez Glénat, est connue de 59% des répondants, “La revue XXI” par 46% d’entre eux et “La petite bédéthèque des savoirs”, chez Le Lombard, par 39% des lecteurs.

“On se sent plus intelligent”

“Ce que j’aime avec la bande dessinée, c’est qu’on peut décrypter toute l’actualité. Elle est un outil au service de sujets divers et variés, elle ouvre des portes”, conclut ainsi Anne-Lise Combeaud sans manquer de nous conseiller de lire la revue XXI, “ça a changé ma vie, on se sent plus intelligent.”

“Il n’y a aucune limite aux sujets que l’on peut aborder”, termine quant à lui Moïse Kissous. Il nous a, lui aussi, parler des futurs projets des éditions Steinkis : une bande dessinée avec Marie-Eve Malouines, présidente de la chaîne LCP, une autre sur le Samu Social et une dernière sur la géopolitique du football.

Aux maisons d’édition de prolonger cette vague de non-fiction dans la bande dessinée : “continuez”, les encourage ainsi les lecteurs. Curieux, ces derniers leur demandent également d’élargir les thèmes, d’oser le graphisme et de communiquer davantage.

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Retrouvez l’intégralité de notre étude sur Slideshare :

Une réflexion sur “Lecteurs de BD de non-fiction : quand les bulles racontent le monde

  1. Delisle, je l’ai découvert grâce aux lecteurs de Babelio, tout coimme l’anniversaire de Kim Jong-Il de Ducoudray-Allag et La légèreté de Meurisse qui se servent de la fiction pour faire passer un message

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