Brian Selznick ou l’art de l’enfance

Noël a commencé tôt cette année chez Babelio : après Jenny Colgan venue nous présenter son Noël à la petite boulangerie en novembre, nous recevions début décembre le génial bricoleur et auteur de talent Brian Selznick. L’occasion d’inviter une trentaine de Babelionautes à le rencontrer et lui poser des questions sur ses œuvres.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que son actualité s’avère chargée : parution française chez Bayard des Marvels en octobre puis du Musée des merveilles en novembre, juste avant la sortie sur les écrans le 15 novembre de l’adaptation de ce dernier par Todd Haynes. Et pourtant, l’écrivain et dessinateur new-yorkais a tout de même trouvé du temps le 1er décembre pour passer nous voir dans le 11e arrondissement, et partager un excellent moment avec son auditoire.

Secrets de fabrication

Découvert par le grand public en 2011, suite à l’adaptation d’un de ses livres (L’Invention de Hugo Cabret) par Martin Scorsese, Brian Selznick reste très attaché à ce médium, qui tient une place importante dans certains de ses récits. « Je n’aurais jamais pensé qu’on aurait un jour adapté Hugo en film. Pour moi, le livre est la forme définitive de chacun de mes travaux. »

Mais au fait, comment procède-t-il pour élaborer ses textes et dessins, et surtout la rencontre entre ces deux univers ? « Je commence toujours par écrire, le dessin vient ensuite. J’écris à rebours, je pense à des lieux que j’aime, puis j’y installe une intrigue, dont découlent certaines émotions qui me permettent d’écrire mes personnages. Ensuite, la répartition du texte et des dessins dans mes livres varie en fonction de chaque histoire, et au rôle que je donne à chacun de ces médiums au sein du récit. Pour Hugo, ça a pris la forme d’une illustration fidèle à ce qui se passe dans le texte, aux actions en cours. Dans Le Musée des merveilles, on a d’emblée deux histoires à deux moments historiques précis, avec des échos entre elles : celle de Rose est en images, celle de Ben se présente sous forme de texte. Pour Les Marvels, la première partie dessinée fait office de socle, de mémoire dans laquelle puiser en lisant le texte qui constitue la deuxième partie. »

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Une variété d’associations qui fait écho au style à la fois minutieux et foisonnant de l’auteur : « Mon support pour dessiner est 4 fois plus petit que ce que vous voyez dans le livre ; je dessine à l’aide d’une loupe. Donc au final, il s’agit dans le livre d’un agrandissement de mes dessins, ce qui ajoute de l’espace entre les lignes et ouvre la composition – ça me prend aussi moins de temps de remplir un petit format, d’ailleurs. En ce qui concerne le style, j’utilise la technique du cross hatching, qui consiste à multiplier les lignes et à les entrecroiser, pour provoquer un effet de trame. »

Surtout, mister Selznick semble très attaché au noir et blanc, omniprésent dans son œuvre : « J’avais dessiné mon premier livre avec un stylo bille noir : ça fait une belle ligne facile à maîtriser – mais qu’on ne peut pas gommer ! J’aime l’imaginaire que développe l’utilisation du noir et blanc. On est tout de suite dans les films, les vieilles photos, ce qui a un pouvoir évocateur immense. Cette absence de couleurs permet notamment de nous éloigner de la réalité pour projeter un imaginaire. »

Genèse du talent

Au départ, la voie ne semble pourtant pas toute tracée pour lui. « Ma famille m’a toujours soutenu pour devenir artiste, mais je ne savais pas quoi faire. J’ai toujours écrit des histoires et dessiné. Pendant mon école d’art, on m’avait conseillé de me consacrer à l’illustration jeunesse. A l’époque je trouvais ça insultant ! Je me suis ensuite orienté vers le métier de décorateur au théâtre. Mais je préférais quand même dessiner, alors un beau jour je me suis dit : va pour les enfants ! J’ai pris un job en librairie pour enfants, où j’ai appris tout ce que je sais sur ce domaine. Au final, le pire, ça n’est pas qu’un adulte te dise quoi faire : c’est qu’il ait raison. »

Heureusement pour nous, cet adulte avait bel et bien raison. C’est alors que Brian Selznick se lie d’amitié avec une autre grande figure de l’illustration jeunesse : Maurice Sendak, notamment auteur de Max et les Maximonstres. « Pour moi, c’est Dieu. Je l’ai rencontré aux Etats-Unis, j’étais trop nerveux pour lui parler alors j’ai fini par lui écrire. Il m’a ensuite appelé et nous sommes devenus amis. Il ne connaissait pas mon travail, alors je lui ai envoyé des exemplaires de ce que je faisais. Maurice a été très franc et m’a répondu : « Vous savez dessiner, ce qui n’est pas le cas de tous les illustrateurs, mais aucun de ces livres n’atteint votre potentiel. » Après trois ans de travail et pas mal de recherches et de questionnements, je lui envoie un exemplaire du livre qui en a résulté. Il m’invite alors chez lui, et au cours d’une balade avec ses chiens, m’avoue : « J’ai lu Hugo, c’est le livre que j’attendais. » Pour moi, ce moment a été un immense soulagement et un grand bonheur. »

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Une affaire de famille

S’il y a un thème qui paraît tout à fait central chez cet auteur, c’est bien celui de la famille. « On pense toujours que la famille dans laquelle on grandit est « normale ». Puis on commence à en découvrir d’autres autour de nous, qui font différemment. Ca change notre vision des choses. Et à un moment, on finit par quitter sa famille d’origine pour construire la sienne, qu’elle soit identique ou très différente. J’ai un vrai intérêt pour cette question, à savoir : quelle forme donne-t-on à sa propre famille, et pourquoi ? » Pour certains des personnages de ses livres, cette question s’étend au-delà, et entre en résonnance avec celle de l’identité : « J’écris sur des personnages qui sont en quête de leur place dans le monde, ça me rappelle ma propre quête – même si désormais je sais qui je suis et où je vais. Après avoir lu Far from the Tree d’Andrew Solomon, qui évoque la relation entre parents et enfants « difficiles » – ou du moins différents –, je me suis intéressé aux enfants sourds qui grandissent avec des parents entendants (ce qui m’a inspiré pour le personnage de Rose dans le Musée des merveilles). J’ai eu une vraie empathie pour ces enfants, ayant moi-même été confronté à ce décalage entre mes parents et moi, en tant qu’homosexuel ayant grandi dans une famille hétérosexuelle. »

Et justement, en parlant de famille, on pouvait un peu avoir l’impression de se retrouver au coin du feu entre proches lorsque, après avoir répondu avec entrain et pas mal de détails aux questions, Brian Selznick nous gratifie d’une demi-heure supplémentaire d’extraits vidéo et de photos qu’il tenait à partager. Entre courts métrages d’animation, photos de tournage, dessins préparatoires et extraits de planches inédites, voilà une séance que ses fans garderont probablement longtemps en mémoire. En attendant un prochain livre encore plus réussi que ses précédents ?

Retrouvez L’Invention de Hugo Cabret, Le Musée des merveilles et Les Marvels de Brian Selznick, publiés aux éditions Bayard.

5 réflexions sur “Brian Selznick ou l’art de l’enfance

  1. Pingback: L’invention de Hugo Cabret (2007) et La boîte magique d’Houdini (1991), de Brian Selznick | L'ourse bibliophile

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