A la rencontre des membres de Babelio (23)

Avec près de 580 000 utilisateurs, on en croise du monde sur Babelio. Pour que la communauté demeure, malgré son ampleur, un endroit convivial où l’échange est roi, nous avons décidé de vous donner la parole. Et puisque le Salon du livre de Paris met en 2018 à l’honneur la Russie, du 16 au 19 mars, voici le portrait livresque de l’une des lectrices-utilisatrices du site, experte en littérature russe.

Nastasia-B

Rencontre avec Nastasia-B, inscrite depuis le 8 mars 2012.

Comment êtes-vous arrivée sur Babelio ?

Pour être franche, je ne suis pas une aventurière d’Internet, des réseaux sociaux ni du numérique en général. Cela faisait quelques années que j’écrivais des avis sur Amazon, principalement, au départ, pour garder le souvenir de mes lectures. Pendant plusieurs années, tout allait bien, de plus en plus de gens lisaient mes avis à propos de livres ou de films, m’adressaient des commentaires sympas, intéressants et/ou encourageants. Je me prenais au jeu, j’essayais d’affiner un peu, d’être originale si possible, de pousser toujours plus loin ma réflexion. Puis, après trois ans, il y eut un effet pervers des classements : j’ai atteint une assez incompréhensible 10e place, ce qu’ils appellent dans leur jargon amazonien « le tableau d’honneur des commentateurs » ou quelque chose dans ce genre. Et à partir de là, tout a changé. Si je postais une critique (qui m’avait réclamé du temps et de la réflexion), paf ! dans les 30 secondes chrono, je recevais 10, parfois 20 votes négatifs de commentateurs d’équipement électrique et de mousse à raser, qui n’avaient manifestement pas lu une traître ligne de ce que j’avais écrit mais dont l’objectif était de me passer devant dans ledit classement, dont je doute qu’il puisse revêtir une quelconque signification. Cela n’aurait affecté que ce classement sans queue ni tête, cela m’aurait été bien égal mais évidemment, pour chaque livre que je critiquais, ma contribution se trouvait reléguée bonne dernière et avec très peu de chance d’être lue un jour par des lecteurs intéressés. Déçue par ce sabotage volontaire, j’ai donc arrêté cette activité et effacé toutes mes critiques d’Amazon. C’est un contributeur commun d’Amazon et de Babelio, Finitysend (pour ne pas le citer et pour le remercier au passage amicalement), qui m’a contactée en m’indiquant qu’il trouvait dommage que j’abandonne et qu’il y avait peut-être un site qui répondrait mieux à mes attentes qualitatives : Babelio. J’ai tout de suite trouvé le site génial. Et le jour même, je crois, j’étais addicte ! D’ailleurs méfiez-vous de Babelio, il sera bientôt inscrit sur la liste du ministère des Principes actifs aux propriétés addictives suscitant de la dépendance !

Quel(s) genre(s) contient votre bibliothèque ?

Beaucoup, beaucoup de classiques de la littérature mondiale dite « blanche » (qu’est-ce que ça veut dire classique ?). Beaucoup de théâtre aussi. Ensuite des essais sociologiques, politiques, historiques divers, des livres scientifiques, de la philosophie, des livres pour enfants, des grands livres d’art et de photographie, tout ça en assez grande quantité. En portion plus congrue des policiers, des BD ou romans graphiques, de la SF, de la poésie, des guides. Enfin, le parent pauvre de ma bibliothèque est assurément la fantasy. Vous n’y trouverez pas (sauf exception) de manga ou de ces trucs en « lit » comme bit-lit, chick-lit, etc.

Bibliothèque2

Vous lisez beaucoup de littérature russe. Comment y êtes-vous venue ? Qu’aimez-vous particulièrement chez les écrivains russes ?

J’ai grandi dans un monde (les années 1980) où généralement, dans les média, l’U.R.S.S. incarnait l’image de la désolation et du mal absolu. Danger, dictature, missiles, Tchernobyl… Dans tous les films que je pouvais voir, le Russe tenait toujours le rôle du dangereux sanguinaire, détraqué atavique, intéressé uniquement par la domination et par ma mort, et, bien entendu, dépourvu de tout sentiment humain. Heureusement, un gentil Américain courageux et désintéressé venait toujours sauver le monde à la fin. Ouf ! On avait eu chaud ! Dans mes livres d’histoire, même chose, on me farcissait le crâne avec la Seconde Guerre mondiale : ceux qui avaient souffert étaient les Juifs, et ceux qui nous avaient libérés des nazis étaient les Américains. Rien de plus à ajouter. Et les Russes ? Quels Russes ? 20 millions de morts ? Quels 20 millions de morts ? On évoquait vaguement Stalingrad comme une sorte de léger contretemps (à cause du froid) qu’avaient connu les nazis dans leur avancée. Point à la ligne. En somme, la Russie n’avait rien de séduisant : c’était une Sibérie emblizzardée peuplée de fous sanguinaires et esclavagistes.

Finalement, c’est grâce à mes oreilles que ma vision a commencé à changer. Tout d’abord, il y eut la chanson de Sting, « The Russian », qu’avec mon niveau d’anglais de l’époque j’avais mal interprétée et que je croyais beaucoup plus pro-russe qu’elle ne l’est réellement. Mais peu importe, l’huis était fracturé. Il y eu ensuite ma découverte de la musique de Prokofiev, Borodine, Chostakovitch, Tchaïkovski, Moussorgski, Stravinski, etc. Il y avait comme une dissonance : moi je trouvais leurs musiques sublimes, très colorées… or, ils étaient russes, donc, par définition, malsains, bourrus et psychopathes. Et puis les choses en restèrent là un bon moment car pendant très longtemps, je n’ai pratiquement pas lu. Puis, quand je me suis mise à lire (c’était pour mes études), je ne lisais que des articles scientifiques et des essais.

Tolstoi.inddAussi improbable que cela puisse paraître, mon amour pour la littérature russe est né ici, suite à la lecture, au début des années 2000, d’un essai scientifique écrit par un Américain. Il s’agissait du livre de Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés. Au chapitre 9, il évoque l’incipit d’Anna Karénine de Léon Tolstoï : « Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » J’ai adoré cette phrase ; je me suis alors jetée chez mon bouquiniste favori, et j’ai commencé Anna Karénine. Et là, BAM !, la grosse claque ! J’ai vécu un bonheur littéraire comme rarement j’ai revécu par la suite. Il y avait tout : émotion, intelligence, raffinement et surtout, surtout, la très, très grande classe littérairement parlant. J’ai été subjuguée. J’ai enchaîné avec La Guerre et la Paix : fantastique ! Il y avait, de plus, dans ce livre des clefs de compréhension sur la vision que l’on peut avoir l’un de l’autre, Occidentaux et Russes. Du point de vue français, les Russes, assez lâchement, ont brûlé Moscou pour damer le pion àNapoléon. Du point de vue russe, les Français ont brûlé Moscou parce que ce sont des fous sanguinaires, psychopathes, avides de domination et de destruction. (Tiens, ça me rappelle quelque chose !) Et Tolstoï de conclure qu’en fait ce n’est ni l’un ni l’autre : des incendies avaient lieu à l’époque à Moscou quasi quotidiennement (chauffage au bois, fumeurs, maréchaux-ferrants, forgerons, etc.) et que, dès lors que la majorité de la population avait déserté la ville, avec l’occupation française, un incendie se déclencherait nécessairement et comme les habitants ne seraient plus là pour le circonscrire, il se propagerait fatalement à toute la ville. C’était mathématique. En fait, cette anecdote est pour moi comme une sorte d’allégorie du malentendu de point de vue qui préside à la vision qu’on m’a inculquée de la Russie.

Imaginez, si je vous présentais les États-Unis uniquement sous l’angle des agissements de Goldman-Sachs, Pfizer, Guantanamo, du napalm au Viêt-Nam ou de la famille Bush. Si j’oubliais sciemment Martin Luther King, John Steinbeck, Bob Dylan ou William Carlos Williams, qu’en penseriez-vous ? Eh bien c’est malheureusement encore aujourd’hui l’image que véhiculent bon nombre de médias à propos de la Russie. C’est très simpliste, très manichéen : on ne nous parle que de Poutine et de Gazprom. Qu’il y ait des gens vraiment peu recommandables en Russie, je n’en doute absolument pas. Mais peut-on me citer un pays où tel n’est pas le cas ?

La littérature russe est d’une richesse incroyable. Et l’on a tort de la cantonner à Tolstoï et à Fiodor Dostoïevski, qui sont certes, des séquoias géants mais dans le dos desquels, si l’on y regarde avec un peu d’attention, pousse une forêt d’immenses talents littéraires très diversifiés. Je me limiterai à un seul exemple : je vois ici ou là des amateurs de dystopies, dans le sillage du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou de 1984 de George Orwell. C’est un poncif de le rappeler mais le genre « dystopie » est à mettre au crédit d’un fabuleux écrivain russe, Evgueni Zamiatine avec Nous autres (qu’Actes Sud vient intelligemment de retraduire et de rééditer sous le titre Nous). Or, si je ne m’abuse, il n’y a eu que deux innovations vraiment majeures au XXe quant aux genres littéraires : la fantasy de J. R. R. Tolkien et la dystopie de Zamiatine. (On m’accordera que le Nouveau Roman ou l’autofiction ne sont pas forcément assimilables à des courants majeurs de la littérature.)

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Viktor Pelevine

Après j’ai eu envie de découvrir le théâtre russe des Nikolaï Gogol, Anton Tchekhov ou encore Maxime Gorki ; ce fut toujours avec intérêt. Puis sont venus les incontournables Dostoïevski, Mikhaïl Boulgakov & Cie jusqu’au plus récent Viktor Pelevine. Tous m’ont démontré qu’il y avait des auteurs de génie au pays des Soviets. Lors d’un échange, un lecteur (que les anciens de Babelio connaissent sous le nom de Gurevitch et qui depuis officie sous divers pseudonymes) a attiré mon attention sur La Mort du Vazir-Moukhtar de Iouri Tynianov : il en a résulté une très belle découverte d’un roman historique qui m’aide à comprendre certaines données géopolitiques actuelles. D’autres lecteurs du site sont très calés en littérature russe. Je pense par exemple à seblac qui est très au fait de ce qui se fait en poésie russe notamment, ou encore à Aela qui a proposé de nombreuses critiques pour un panel très diversifié d’auteurs russophones. Je suis heureuse si nos critiques peuvent inciter de nouveaux lecteurs à aller goûter aux infinies saveurs de cette littérature qui parfois effraie alors qu’elle sait aussi se rendre très abordable (Le Révizor de Gogol, La Dame de pique d’Alexandre Pouchkine, La Mort d’Ivan Illitch de Tolstoï, à titre d’exemples, sont de petits livres très faciles à lire).

Personnellement, ce que je recherche avec les écrivains russes, c’est une certaine façon de se donner à fond qui confine parfois à la folie, c’est une sensibilité, un genre de délicatesse, une espèce de synthèse entre l’esthétique japonaise et l’énergie vitale à la Jack Kerouac dont ils sont tous plus ou moins animés. Mais j’aime aussi beaucoup les régionalistes russes qui sont pour moi le pendant oriental d’un écrivain américain que j’adore, John Steinbeck.

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

J’exclus du mot « découverte » ce que l’école m’a imposé et que d’ailleurs, bien souvent, je n’ai pas lu à l’époque et « redécouvert » seulement à l’âge adulte. Je viens d’une famille où l’on ne lisait pas du tout, je n’ai pas suivi d’études littéraires donc j’ai cheminé dans les premiers temps au petit bonheur. Je me suis beaucoup intéressée, à un moment de ma vie, au cinéma italien des années 1950-60. Dans une interview d’époque de Sergio Leone, celui-ci parlait de sa grande passion pour Voyage au bout de la nuit. Inculte comme je l’étais, j’ignorais tout de Louis-Ferdinand Céline et de la fameuse controverse qui lui est associée. (Il n’y avait pas encore Internet à l’époque et ce n’était pas toujours simple d’obtenir des informations, surtout si vous habitiez à la campagne.) J’entame, vers 22 ans je crois, ma carrière d’apprentie lectrice en ouvrant Voyage au bout de la nuit en toute ingénuité. Et là, c’est comme si je mettais les doigts dans la prise et que je recevais un coup de courant inimaginable ! Oui, quand j’y repense, encore maintenant, c’est ça ma première grande découverte littéraire.

tout effondre

Quel est le plus beau livre que vous ayez découvert sur Babelio ?

Il y en a énormément mais mon vrai grand puissant coup de cœur ira à Tout s’effondre de l’auteur nigérian Chinua Achebe.

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Si j’exclus ma première BD et un livre sur les animaux de ma jeunesse, que j’ai usés l’un et l’autre jusqu’à la reliure, je crois qu’il s’agit d’une pièce de théâtre : Montserrat d’Emmanuel Roblès.

Quel livre avez-vous honte de n’avoir pas lu ?

Il y en a des millions ! Ce n’est pas vraiment de la honte que j’éprouve mais plutôt une contrainte temporelle évidente et une salle d’attente pleine à craquer ! Puisque vous me demandez de parler plutôt de littérature russe, rien que chez elle, il y en a des tas qui me font de l’œil et qui me font mal juste parce que je ne les ai pas encore découverts : Les Frères Karamazov, Le Docteur Jivago, Les Âmes mortes, L’Archipel du Goulag, Oblomov

raspoutine kazakov

Iouri Kazakov et Valentin Raspoutine

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

J’ai évoqué plus haut les régionalistes russes, doués d’un lyrisme, d’une grande sensibilité psychologique, d’une infinie délicatesse. Je vais vous donner deux noms : Iouri Kazakov et Valentin Raspoutine. Kazakov a écrit des nouvelles dont certaines m’émeuvent aux larmes, tout en sobriété, tout en retenue, tout en pudeur. Elles n’ont malheureusement pas toutes été traduites en français mais on en trouve quand même pas mal dans les trois recueils suivants : La Petite Gare, La Belle Vie et Ce Nord maudit. Je vous conseille, en première approche, « Le Bleu et le Vert », « Martha l’ancienne » et « La Laide ». Quant à Valentin Raspoutine, c’est un écrivain sibérien dont j’ai beaucoup aimé les romans que j’ai lus jusqu’à présent. Je vous indique, par exemple, De l’argent pour Maria.

Tablette, liseuse ou papier ?

Papier, papier et papier quoique je ne dédaigne pas de lire aussi de temps en temps sur du papier. J’ai un rapport quasi fétichiste aux objets et les livres, pour moi, ont une âme, une odeur, une histoire. Je me revois à les tenir à tel ou tel endroit, à tel ou tel instant de mon existence ou qui me les a offerts. Si un jour je me convertis à la taseuse ou à la liblette, ce sera uniquement pour des raisons physiologiques d’affaiblissement irréversible de ma vue qui rendra impossible toute forme de lecture sur un support papier. J’aime l’idée de la durée, du passage du temps contenu dans les pages jaunies d’un livre, me dire que quelqu’un de cher et disparu a tenu cet objet dans ses mains ; j’aime aussi l’idée de pouvoir transmettre ma bibliothèque après moi. Qu’irais-je transmettre une liseuse ? Bien évidemment, mes filles s’empresseront peut-être d’aller mettre tout cela à la poubelle, mais je ne le crois pas. (Laissez-moi encore quelques illusions !)

Quel est votre endroit préféré pour lire ?

L’endroit qui colle le mieux à l’essence du livre que je suis en train de lire. J’ai lu Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez en Colombie, Le Nom de la Rose d’Umberto Eco dans un ermitage et Marcel Proust sur la côte normande. À chaque fois, le livre et l’endroit résonnaient parfaitement et j’avais l’impression d’être témoin de leur dialogue : c’était magique !

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

« La vie c’est un livre qu’on aime, c’est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu’on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison. » Jean Anouilh (Antigone)

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Quelle sera votre prochaine lecture ? Comment l’avez-vous choisie ?

J’ai toujours une dizaine de livres en cours. Dès que j’en finis un, j’en commence deux… Conseils d’ami(e)s, recherches personnelles et bien entendu Babelio. En ce moment je lis Le Parfum de Patrick Süskind, Le Cœur et la Raison de Jane Austen, L’Orateur de Cicéron, Une vie française de Jean-Paul Dubois, L’Illusion économique d’Emmanuel Todd, Le Capitalisme a-t-il un avenir ? d’Immanuel Wallerstein, Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust, Capitale de la douleur de Paul Éluard et trois autres encore.

D’après vous, qu’est-ce qu’une bonne critique de lecteur sur Babelio ?

Tout d’abord une critique qui se mouille, qui ne se contente pas juste de faire un résumé de l’œuvre. Je dirais, à la limite, il y a les 4e de couverture pour cela. Ensuite, s’il y a bien une chose qui m’agace sur Babelio, c’est quand je lis « Alerte spoiler ». C’est presque assimilable à un péché capital de la recension d’après moi. L’auteur de la critique imagine peut-être, par ces seuls mots, se dédouaner de toute responsabilité, s’immuniser contre tout reproche vis-à-vis du Babelionaute : « Ah ! Je vous avais prévenu, c’était à vos risques et périls ! » Moi j’y vois surtout un effort qui n’a pas été consenti, ne serait-ce que par égard pour l’œuvre que la critique s’apprête à déflorer sans vergogne. Cet effort qui doit justement s’appliquer à susciter l’envie de la lire, raconter exactement ce qu’il faut pour appâter, frustrer même au besoin le lecteur de la critique, effectuer des choix dans ce qu’elle décide de dévoiler en conscience de l’œuvre. Mais jamais, jamais une critique ne doit raconter platement tout le contenu d’un livre, au moins par respect pour le travail de l’auteur.

Une bonne critique, pour moi, c’est aussi une critique qui dit « merde » quand elle pense merde et qui dit « super » uniquement si elle pense super. Une critique qui ne tremble pas devant le qu’en dira-ton (beaucoup de critiques, malheureusement, s’autocensurent lorsqu’ils n’ont pas aimé une œuvre), qui n’a jamais peur d’aller à contre-courant mais qui ne se fait pas non plus un devoir d’aller à contre-courant. Bref, une critique qui exprime bien toute la subjectivité de celui ou celle qui l’a rédigée. Charles Baudelaire, qui était un fin critique, dit à ce propos : « Je crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et poétique ; non pas celle-ci, froide et algébrique, qui, sous prétexte de tout expliquer, n’a ni haine ni amour, et se dépouille volontairement de toute espèce de tempérament » Je partage totalement cette vision ; j’aime les critiques typées sur Babelio, comme celles du lecteur Crossroads (anciennement Lehane-fan), si je dois donner un exemple (vous voyez, je me mouille, je lâche des noms !).

Mais selon moi, une bonne critique doit également être argumentée. En soi, si je vous dis « j’aime le melon et je déteste les anchois », très bien, on est content pour moi, mais on s’en fiche éperdument. C’est un peu la même chose d’après moi quand on écrit : « j’ai adoré ce livre » ou « trop nul ce bouquin ! ». Peu importe qu’on aime ou qu’on n’aime pas, c’est le pourquoi qui vaut la peine d’être exprimé. Le lecteur ou la lectrice critique doit, soit relater une expérience (la sienne vis-à-vis de l’œuvre), soit essayer de décrire par la comparaison. Si, par exemple, vous n’avez jamais mangé de feijoa, vous trouverez peut-être de l’intérêt à ce que quelqu’un vous dise « c’est un peu comme un kiwi qui aurait le genre de goût et de texture de la poire. Sa peau m’évoque celle de la courgette ». Vous pouvez trouver cette description totalement farfelue, car d’autres peuvent y percevoir une ressemblance beaucoup plus marquée avec de la goyave, mais peu importe, cette description comparative vous a permis de chausser des lunettes et d’y voir au travers le monde d’une certaine façon. Certes, toutes les paires de lunettes ne conviennent pas à notre vue mais l’essentiel est d’avoir le choix d’un type de paire et d’une diversité de corrections. En soi, un avis, tout le monde en a un et ce n’est pas cela qui est intéressant mais plutôt comment la subjectivité exprimée dans une critique peut s’accorder avec la mienne. Il y a toujours plein de gens qui s’échinent dans les commentaires à reprocher à celui ou à celle qui a rédigé une critique honnête qu’il ou elle aurait dû écrire plutôt cela, penser plutôt ceci, qu’elle n’a sûrement pas envisagé tel aspect, etc. Ça me dépasse. Pourquoi ces commentateurs, à qui, manifestement ce verre de lunette ne convient pas, n’écrivent-ils pas eux-mêmes une critique alternative qui deviendrait pour le coup un nouveau verre auquel des lecteurs compatibles pourraient se référer ? Car je le martèle, c’est d’éventail critique dont nous avons besoin sur Babelio, du maximum de représentativité à propos du maximum de diversité d’opinion. De la sorte, tout lecteur pourra y trouver la paire de lunettes critique qui conviendra à sa vue.

Une anecdote particulière en rapport avec Babelio ?

Il y a un lecteur, Andman que je salue très chaleureusement, qui, une fois m’a proposé de m’envoyer un livre qui faisait écho à l’un des avis que je venais de poster. J’avais déjà trouvé ce geste plein de gentillesse. Mais ceci n’était rien encore. Plusieurs mois plus tard, au moment de Noël, il m’a envoyé un livre et une carte postale vraiment sympa. Il a recommencé au Noël suivant. J’ai été touchée au plus haut point par cette attention.

Il y a aussi des lectrices et lecteurs qui m’ont fait des retours critiques ultra précieux à propos de quelques embryons de texte que je leur avais soumis. Je voudrais les en remercier tous et toutes. (Je pense notamment à une lectrice qui porte le même prénom que moi et qui se reconnaîtra, j’espère.)

Vous nous avez confié avoir récemment débuté un travail d’écriture. Pourriez-vous nous en dire plus ?

J’envisage l’écriture comme un artisanat d’art, un peu comme devenir luthier, maître verrier ou des métiers de ce genre. On commence un compagnonnage auprès de maîtres et l’on essaie d’assimiler leur technique (ça, en soit, c’est déjà difficile) mais ce n’est malheureusement qu’une étape du parcours. Encore faut-il être capable, après avoir côtoyé de nombreux maîtres, de réaliser une synthèse de tout leur art et de trouver son identité propre. C’est long, très long, ça peut courir sur des années…

En ce qui me concerne, j’ai deux projets sur le feu. L’un a pour héroïne une jeune femme un peu paumée dans l’existence. Il abordera, entre autres, la notion de fétichisme. L’autre projet met en scène des chiens et possède un rapport étroit avec la Russie. Je ne pense pas qu’il faille que j’en dise beaucoup plus. C’est captivant à faire mais véritablement épuisant, sachant que les contraintes de la vie active et de la vie familiale me laissent finalement peu de temps pour m’y consacrer pleinement. Voilà pourquoi j’avance lentement, lentement, à tout petits pas (ça c’est une formule de Maupassant). Voilà aussi pourquoi je déserte régulièrement Babelio depuis un an car si je m’y remets, l’écriture ne progresse plus du tout.

Merci à Nastasia-B pour ses réponses !

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46 réflexions sur “A la rencontre des membres de Babelio (23)

  1. Bonjour Nastasia, votre présentation de vous-même est très intéressante. Je vous accorde que la littérature russe est passionnante. Vous ne citez pas Yvan Tourgueniev dans vos auteurs, il mérite pourtant d’être lu. On fête son bicentenaire cette année. Je vous souhaite encore de belles découvertes et plein de courage pour vos écrits. Babounette

  2. Bonsoir Nastasia, votre rencontre avec l’équipe Babelio est très intéressante. Tout a fait d’accord sur votre propos concernant la manière d’écrire une critique. Il faut donner vraiment son avis et toujours penser à expression latine « de gustibus et coloribus non disputandum »
    Votre citation référence à Baudelaire est très juste.
    J’ai noté et lirais Valentin Raspoutine (que je ne connais pas) De l’argent pour Maria, ayant lu le résumé.
    En attendant bonnes et belles découvertes littéraires. Courage pour votre livre. Eliane

  3. Merci, Nastassia. C’est tellement bon de vous connaitre un peu mieux… et tout aussi intéressant que par le biais de vos critiques.

  4. Bonsoir Nastasia,
    Un grand merci pour cette présentation de tous les auteurs russes (à l’honneur dans le prochain salon du livre de Paris)…
    et quelle magnifique bibliothèque….avec Oblomov j’espère…

  5. Une bibliothèque et des renseignements bien fournis. A partir de 40 ans, j’ai commencé à trier mes livres chaque année. Bien difficile car quelques jours ou mois après le rangement, j’en cherchais un qui était parti… Ravie de faire plus ample connaissance avec tes goûts littéraires que je connaissais déjà un peu car tu dois être une de mes premières amies chez Babelio.
    A bientôt pour nos rencontres livresques qui ,même si elles sont différentes, m’intéressent beaucoup.

  6. Une belle rencontre, sans nul doute, pleine de franchise et de sincérité, comme toujours avec Nastasia.
    Porteuse de votre vérité, avec toujours un regard acéré et ardent sur le monde, j’espère vous lire encore souvent !

  7. Assurément l’un des « portraits » les plus intéressants de cette rubrique !
    J’applaudis tout particulièrement le passage sur notre vision malheureusement tronquée de la Russie, et cette russophobie qu’on continue de nous inculquer bien que la Guerre Froide soit officiellement terminée depuis près de trente ans…
    Salutations russophiles, Nastasia !

  8. bonjour Nastasia,
    je suis ravie d’entre un peu dans votre univers et une bibliothèque qui me plaît bien! je rêve d’une pièce dont les murs seraient constitués de livres…
    votre portrait correspond bien à la manière dont je vous imaginais.
    je partage votre passion pour la littérature russe, (notamment celle du XIX en ce qui me concerne)
    la citation de Baudelaire me plaît beaucoup 🙂

  9. Nastasia, comme d’habitude vous m’épatez. Et je dois vous remercier car à vous lire j’ai retrouvé le titre d’un roman russe dont la lecture vers 18 ans m’avait laissée sidérée. Il s’agit de « Petersbourg » d’Andrei Biély.

  10. Bonjour Nastasia!

    Quel plaisir de voir que c’est vous qui étiez cette fois-ci sous les feux des projecteurs !

    J’ai été étonnée de voir que toute cette culture que j’ai tant de fois admirée, et aussi cette façon à la fois drôle et intelligente de rendre compte d’une lecture, appartenaient à une jeune femme de ma génération (je vais vous faire rire : je vous imaginais plus âgée, un peu comme une enseignante à lunettes et cheveux gris. Comme quoi, les préjugés s’insinuent même sans que l’on s’en rende compte, moi qui les combat pourtant).

    En revanche, je n’ai pas été étonnée de retrouver dans cette présentation ce que j’aime dans vos critiques : de l’humour, de la culture, un plaisir à partager, de la passion ! Et il en faut pour me donner envie de me plonger dans la littérature russe qui m’effraie.

    Grâce à vous j’ai déjà acheté Pedro Paramo (il m’attend sous une monstrueuse pile de livres à lire). Grâce à vous, je vais maintenant aussi remonter Tout s’effondre qui est dans ma PAL depuis de nombreux mois.

    Avez-vous penser à participer au challenge Pioche dans ma PAL ? Vous me seriez d’une grande aide !

    Au plaisir de vous retrouver très bientôt sur Babelio

  11. Bonjour Nastasia quel plaisir de vous découvrir. vous avez raison Babelio est addictif ! sauf erreur de ma part vous ne parlez pas de Varlam Chalamov des récits de la Kolyma. c’est vraiment le livre que je préfère et de loin à Soljénitsyne. le russe etait ma seconde langue et j’ai eu la joie aller en URSS en 1971 et de pouvoir pratiquer le russe. Bravo pour tout ce que vous faites continuez a nous enchanter !😊

  12. Quel plaisir de retrouver Nastasia-B, que chacun de nous, je pense, a déjà croisé au détour d’une page Babélio. Je partage son regard sur l’Occident qui semble cultiver depuis longtemps une forme de russophobie insensée.
    Un portrait entier et sans faux-semblant !
    Sultanne

  13. Merci Nastasia! Cet entretien enrichi de tes réflexions personnelles ne fait que confirmer l’intérêt que je te porte aux travers de tes critiques littéraires !

  14. Très heureuse de lire votre interview Nastasia. J’ai eu peur un moment que vous ayez quitté Babelio pour vos projets d’écriture ! Vos critiques m’ont toujours impressionnée par leur qualité d’écriture et d’analyse. Je suis très heureuse d’en découvrir un peu plus sur vous et votre passion pour la Russie (car pour moi cela dépasse le domaine de la littérature !). Et quelle bibliothèque…. je suis jalouse !
    Enfin, comme Dedanso, je vous imaginais plus… vieille :). Mais en fait vous êtes très jeune… comme moi ! :))))
    Au plaisir de continuer à vous lire.

  15. Une des interviews les plus passionnantes depuis le début de la rubrique, que transpire tout l’amour pour ce type de littérature tout en donnant vraiment envie de s’y plonger et ce, même si on est plus SFFF justement ^^
    Le comportement des commentateurs d’Amazon est incroyable… et on appelle ça des ***adultes***, woaw. Enfin, c’est un mal pour un bien, si ça a mené à Babelio. Mais tout de même :/
    (Et ces grandes bibliothèques toutes belles font franchement rêver!)

  16. Quelle envolée ! Merci beaucoup, Nastasia. Grâce à vous, je vais ressortir quelques Russes et certainement Tout s’effondre que j’avais acheté après avoir lu votre billet tellement émouvant et convaincant.
    Votre entretien est totalement à l’image de vos critiques : érudit, réfléchi et source de réflexion.
    Bonne continuation dans l’élaboration de votre livre et que la muse Intuition se joigne à celle de la logique et, pourquoi pas, de l’humour.

  17. Bonjour Nastasia,
    Vos réponses collent en tous points avec vos commentaires: précises, argumentées, soignées, personnalisées.
    J’aime particulièrement votre éloge de la musique et de la littérature russe tout empreintes de sensibilité et d’émotion.
    Une des questions à laquelle je n’ai pas de réponse et n’en aurais probablement jamais: la douleur et le dénuement sont ils propices à la création? Je pense entre autre aux artistes russes. La peinture russe fait écho aux multiples talents que vous évoqué. Chagall, Malevitch mais aussi des centaines d’artistes qui, dans l’ombre ont utilisé ce moyen d’expression pour traduire, autrement que par des mots, leurs sentiments, leurs névroses, leurs obsessions jusqu’à percer leurs toiles et les inonder d’abcès crevés (si je peux m’exprimer ainsi) pour nous éclabousser de leur vérité.
    Pour ce qui concerne les critiques je trouve que l’affaire n’est pas immédiatement dans le sac. Le lecteur se rend vite compte s’il intéresse ou non. Les « like » sont là pour servir de thermomètre littéraire me semble t-il. Bien que j’ai lu des commentaires savoureux, bien pensés et bien dits qui n’étaient pas sur le podium peut-être parce que le lecteur ne l’était pas encore non plus?
    Le contre-courant est passionnant. Les lunettes dont vous parlez tellement efficaces et sincères. La mise à mort d’un ouvrage par un lecteur est cependant dangereuse. Je me dis que si l’écrivain a une sensibilité à fleur, il ne se remettra peut-être pas.
    Merci Nastasia de nous avoir permis de vous connaître un peu mieux votre ressenti face à ce vaste monde qu’est la littérature, face à cet horizon sans fin que vous photographiez sans cesse pour notre grand plaisir.
    A bientôt
    Jolap

  18. Olivier Boile et Poison Lady, il était inutile d’écrire que, je vous cite : « Assurément l’un des « portraits » les plus intéressants de cette rubrique ! » et « Une des interviews les plus passionnantes depuis le début de la rubrique », pas très gentil pour les autres je trouve, même si Nastasia mérite des compliments. Sans rancune !

  19. Lire une de vos chroniques c’est bien. Vous découvrir à travers cette interview si complète c’est encore mieux.
    Merci de vous être livrée à cet exercice – genre de confession littéraire – avec tant de talent.
    Je partage avec vous un amour absolu pour « Anna Karénine » et son auteur que je cite en tête de ma liste pour une île déserte.

  20. Que voilà une rencontre édifiante, menée par une vraie spécialiste dont on pressent, que s’il eût existé, l’insigne d’expert de la littérature russe aurait été épinglé à sa belle collection !

  21. J’ai adoré ce moment à vous lire. Et j’avoue que vous avez sans doute mis le doigt sur un blocage avec la littérature russe dont je ne soupconnais pas la présence.
    J’espère découvrir un pan de la littérature supplémentaire, grâce à vous !
    Merci

  22. Bonjour à vous , artiste à l’écriture qui fascine !
    En général , je ne m’attarde pas sur  » une tartine  » . Avec vous , j’ai savouré un bon gros morceau de  » panettone  » confit aux meilleurs fruits . Je vous en remercie .
    Vous lire m’a donné mille envies de découvertes , spécialement celle de la lecture russe , bien évidemment .
    Je suis de votre avis quant à la critique de livres . Qu’elle soit positive ou négative , elle a surtout besoin de nos états d’âme plus que d’un concentré de la trame .
    Grâce à vous , je lirai , avec plus d’attention , tout commentaire aussi long soit-il .
    Nina

  23. Je tiens à remercier très vivement et très chaleureusement toutes celles et tous ceux qui m’ont adressé ces commentaires adorables et enthousiastes (et pour certains largement surévalués par rapport à la valeur réelle de cette contribution, somme toute, banale).
    Je découvre aujourd’hui que plusieurs personnes, ici ou via ma messagerie privée Babelio (je ne viens pas sur le site tous les jours, désolée), évoquent d’autres écrivains russes. Je précise, bien évidemment, que je n’ai parlé dans cette interview que d’un très infime échantillon de grands écrivains russes. Rendez-vous compte, j’ai passé Cholokhov sous silence, Grossman, c’est sacrilège de ne pas l’évoquer ni même une seule écrivaine russe, dont on sait qu’elles savent aussi manier la plume. Donc, oui, il en existe une kyrielle d’autres, dans la SF notamment, mais aussi partout, partout, partout et c’est ce que j’exprimais assez maladroitement dans l’interview par la formule « Dostoïevski, Boulgakov et Cie jusqu’au plus récent Pelevine ». Il y a évidemment foule sous le  » et Cie « . Donc, ne vous arrêtez surtout pas aux seuls malheureux noms que je cite pour juger de la richesse de la littérature russe. N’oubliez pas les Lermontov, Petrov, Tourgueniev, Griboïedov, Strougatski, Alexis Tolstoï, Vassiliev, Kaverine, Beliaïev, Astafiev, Akhmatova, Berberova, Ostrovski, Leskov, Somonov, Kouprine, Filatov, Vampilov, Obroutchev, Bounine, Essénine, Saltykov-Chtchedrine, Bogomolov, et j’en passe, et j’en passe, et j’en passe…
    Merci encore à vous tous.

  24. Bizarre j’aurais juré avoir laisser un commentaire ici … En indiquant que j’étais admirative de ta belle bibliothèque Nastasia et que j’étais heureuse de lire tes avis sur les livres et que je t’ai en amie sur Babelio.
    Je retente un cmmentaire donc…
    Bises

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