Détour par les États-Unis avec Valentin Musso

Valentin Musso avait jusqu’ici habitué ses lecteurs à des décors français : la Bretagne, les Pyrénées, la Marne… pourtant, depuis un peu plus d’un an, ce sont les Etats-Unis que l’auteur a choisi comme cadre pour ses deux derniers thrillers psychologiques : La Femme à droite sur la photo, disponible en format poche aux éditions Points, et Dernier été pour Lisa, publié aux éditions du Seuil. C’est à l’occasion d’une rencontre dans les locaux de Babelio qu’il en a profité pour échanger avec trente lecteurs à propos de ces deux détours américains.

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Parenthèse américaine

Avant d’écrire La Femme à droite sur la photo, Valentin Musso n’avait en réalité jamais ressenti le besoin de situer ses intrigues ailleurs qu’en France : Maxime Chattam et Claire Favan, par exemple, situent leurs intrigues aux Etats-Unis. Ils font cela très bien et je n’avais pas envie de les singer.” C’est le sujet de ce roman, le cinéma hollywoodien des années 1940 et 1950 qui, en s’imposant à l’auteur, lui a également dicté son cadre : “J’aime beaucoup le cinéma hollywoodien de ces années-là, avec Marilyn Monroe et Jean Seberg, et je voulais lui rendre hommage dans un roman. Logiquement, ça ne pouvait pas se passer ailleurs qu’aux Etats-Unis.”

Passionné par le milieu du cinéma hollywoodien, Valentin Musso voulait également montrer ce que le glamour cachait de glauque : “La fin des années 1950 aux Etats-Unis était très marquée par le maccarthysme, avec la chasse aux homosexuels et aux communistes. Le milieu hollywoodien a beaucoup subi cela, car c’était un milieu politiquement très à gauche. On a découvert, dès années plus tard lorsque les dossiers ont été rendus publics, que Ray Bradbury et Frank Sinatra étaient sur écoute. Leurs dossiers étaient complètement creux.”

“Les endroits clinquants de L.A. -ils ne manquent pas- m’ont toujours déprimé, on dirait qu’ils ont été inventés que pour dissimuler aux yeux des gens les rêves brisés et les échecs dont se repaît cette ville.” David Badina, le narrateur de La Femme à droite sur la photo.

À l’image de La Femme à droite sur la photo, l’auteur avait également besoin d’utiliser le système judiciaire américain pour écrire Dernier été pour Lisa. C’est pour cela qu’il a choisi la côte du lac Michigan, dans le Wisconsin, comme décor pour son dernier roman.

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L’envers du décor

Après avoir montré la féerie et le sordide d’Hollywood, Valentin Musso a souhaité prendre le contre-pied de ce milieu et parler de la campagne américaine. Après la côte Ouest, direction les bords du lac Michigan, dans l’état du Wisconsin : Dernier été pour Lisa a été écrit en réaction à La Femme à droite sur la photo. J’ai vu qu’il y avait un décalage entre les grandes villes et la campagne. Lorsque les gens reviennent dans leur ville natale après avoir fait des études ou commencé leur carrière dans une métropole, il y a un décalage : ils ne comprennent plus les gens du coin.”

« La bourgade du Wisconsin m’apparaît comme une personnalité à part entière, avec ses ragots, ses secrets, la peur du qu’en dira-t-on, sa mise à l’index de ceux qui n’entrent pas dans la norme. Chacun doit rester dans sa « caste », on ne se mélange pas, ou alors… advienne que pourra ! J’ai envie de dire que l’histoire n’aurait pas pu exister ailleurs que dans un endroit semblable à celui-ci. » critique de Domeva

Ce que Domeva fait remarquer dans sa critique correspond justement à l’intention de l’auteur, qui a souhaité aborder les thèmes d’exclusion et de fragilité dans Dernier été pour Lisa : “Même si ces thèmes ont déjà été abordés dans des romans précédents, j’avais envie de les traiter de manière différente, en parlant de cet adolescent qui veut s’élever socialement par exemple, mais qui n’y parvient pas. J’avais besoin de situer cette histoire dans une Amérique profonde pour l’écrire, car elle n’était pas transposable dans la campagne française.”

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Une déclaration d’amour au polar et au cinéma

Ce ne sont pourtant pas des problématiques sociales qui sont au cœur de ces deux romans, Valentin Musso s’est plutôt nourri de ses passions et découvertes adolescentes pour écrire ces deux livres : “Ce qui m’intéresse en réalité, c’est moins l’Amérique réelle que celle imaginaire, fantasmée. Dans La Femme à droite sur la photo, j’ai voulu rendre hommage au cinéma, alors que Dernier été pour Lisa est un hommage à la littérature que j’ai découvert quand j’étais adolescent.”

C’est en effet à cet âge que l’auteur a découvert les classiques du polar : “Ma mère m’a fait découvrir Arthur Conan Doyle et ses Sherlock Holmes, et c’est grâce à mon père que j’ai découvert Georges Simenon. C’est aussi à ce moment-là que j’ai lu Agatha Christie, Gaston Leroux, Stephen King… et que j’ai découvert le cinéma américain grâce au Cinéma de minuit : j’ai regardé des films d’Orson Welles, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick La Femme à droite sur la photo, c’est une déclaration d’amour au polar et à ce cinéma !”

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Détourner les codes du polar

Si Valentin Musso a souhaité rendre hommage aux polars qui ont rythmé son adolescence, il n’hésite pas à se détourner de leurs schémas parfois classiques pour s’inscrire dans des genres plus contemporains. Il avoue d’ailleurs préférer le registre du thriller psychologique : “Je préfère quand il n’y a pas de sang, c’est la violence psychologique qui m’intéresse. Comme dans Sans faille, l’un de mes précédents romans dans lequel j’ai voulu parler de la violence de classe, c’est d’une histoire d’amitié dont je suis parti pour Dernier été pour Lisa, puis ça a dérivé vers une histoire policière.”

L’auteur n’a ainsi jamais réutilisé de personnage pour en faire une figure récurrente : “j’ai besoin d’une nouvelle aventure à chaque fois, c’est ce qui me motive.” À la figure classique du détective tel que Sherlock Holmes ou Hercule Poirot, Valentin Musso préfère des personnages plus anonymes, que l’on pourrait croiser tous les jours : “C’est vrai que je connais mal le monde de la police, mais je préfère surtout m’inspirer du cinéma des années 1940, dans lequel le personnage du flic était un personnage secondaire. Dans mes romans, l’enquêteur est souvent incarné par un détective privé ou un journaliste, rarement par une institution. J’aime le fait que mes personnages principaux, comme ceux d’Alfred Hitchcock, soient des antihéros. Il y a d’ailleurs une citation d’André Gide, “il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant”, qui représente exactement l’idée que je me fais de mes personnages.” Une lectrice a d’ailleurs fait remarqué que le personnage de Lisa n’était pas attachante : “La mort ne rend pas les gens meilleurs, c’est pour cela que j’ai voulu faire de Lisa un personnage qui ne soit pas parfait et dont on découvre les secrets petit à petit.”

Enfin, le passé est également l’un des thèmes de prédilection de Valentin Musso : “Que ce soit dans les films, les livres et même dans les émissions du type “Faites entrer l’accusé”, j’aime beaucoup les affaires classées sans suite, qui datent de plusieurs années. J’aime cette coexistence du passé et du présent, le fait de revenir en arrière, de creuser dans des souvenirs et de se dire que le passé ne nous a pas tout dit.” Pour écrire sur ces affaires passées, l’auteur adapte ainsi son écriture pour résoudre l’intrigue tout en restant crédible : “C’est intéressant de jouer sur la multiplication des points de vue, d’insérer des passages en flash-back. Dans Dernier été pour Lisa, c’était une évidence d’inclure des scènes de passé, alors que cela n’était pas nécessaire dans La Femme à droite sur la photo. La vérité ne peut pas venir des preuves matérielles ou scientifiques, il faut la faire surgir d’autre part.”

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La famille : au coeur du roman policier

Au-delà de ses références littéraires et cinématographiques, Valentin Musso s’est également confié sur les événements dont il s’inspire pour écrire ses romans : “Il ne suffit pas de grand chose pour avoir l’idée d’une intrigue policière : un fait divers, des secrets de famille, un article de journal… C’est par exemple après avoir lu un article sur les Lebensborn (programme du IIIe Reich qui avait pour objectif de créer une race aryenne parfaitement pure et dominante) dans L’Express que j’ai eu l’idée d’écrire Les Cendres froides. L’auteur n’hésite pas non plus à puiser dans des faits personnels ou familiaux : “Il y a très souvent des éléments autobiographiques dans le polar et le roman noir”, dit-il avant de préciser : “Je me souviens des histoires que me racontait mon grand-père, qui est mort à 104 ans. Il habitait près de Nice et a grandi près des terrains d’aviation. Je m’en suis servi pour écrire Le Murmure de l’ogre.”

La famille est d’ailleurs un terreau particulièrement fertile, selon Valentin Musso, pour bâtir une intrigue policière : “aux sources mêmes de l’intrigue policière, je pense qu’il y a une histoire de famille”, explique l’auteur, “la première histoire policière en date, c’est bien celle d’Œdipe qui, souhaitant découvrir d’où vient la malédiction qui s’abat sur Thèbes, découvre qu’il en est à l’origine. La famille est un terrain de jeu privilégié, et fournit une matière narrative incroyable à un polar.”

L’époque de l’adolescence, mise en scène dans Dernier été pour Lisa, n’a pas non plus été choisie au hasard. Valentin Musso le voit comme l’âge de toutes les possibilités, riche en attentes et en tensions : “J’aime cet âge car c’est celui où tout est encore possible. On a du potentiel et des qualités, et parfois la réussite ou l’échec ne tiennent à pas grand chose, il n’y a pas d’explication au succès de l’un ou à la malchance d’un autre. La question qui hante les adolescents, tout l’enjeu, c’est de savoir si les promesses seront tenues.”

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De nouveaux défis d’écriture

Pour Valentin Musso, il ne suffit pourtant pas d’avoir une bonne idée pour se mettre à l’écriture : il faut également qu’elle arrive au bon moment . “Pour La Femme à droite sur la photo, j’avais pris des notes lorsque je passais des vacances en Bretagne, mais j’ai retardé l’écriture de ce livre car ce n’était pas le bon moment”.

Une fois que l’auteur a l’intrigue en tête, il ne tarde pas à se mettre à écrire : “Faire un plan, c’est une idée à double tranchant. Ca peut guider l’auteur, mais ça peut aussi le brider. Je préfère partir avec une idée grossière de l’histoire, et avancer petit à petit. J’ai besoin de me mettre à l’écriture rapidement, de me laisser porter pour trouver le point de vue adapté à chaque histoire. Le choix de la tonalité narrative est très important pour moi.” Il lui est d’ailleurs déjà arrivé de réécrire un manuscrit, commencé à la première personne, et de changer de point de vue pour lui donner plus de crédibilité : “En relisant ce que j’avais écrit, je trouvais que ça ne marchait pas, alors j’ai décidé de tout réécrire à la troisième personne. Le narrateur que j’avais choisi au départ faisait de la rétention d’information, et ça ne me semblait pas cohérent. Cette expérience m’a appris qu’il faut toujours se relire, et voir si on croit soi-même à ce que l’on a écrit.”

L’écriture de Dernier été pour Lisa a d’ailleurs donné son lot de défis à l’auteur. L’alternance entre présent et retours dans le passé, pour commencer : “J’écris mes livres dans l’ordre de lecture. Pour écrire mon dernier roman, j’ai donc alterné entre l’écriture de chapitres du présent et ceux dans le passé. Les choses se sont faites naturellement, je sentais qu’il fallait insérer une scène du passé au fur et à mesure de l’écriture, pour équilibrer le récit.” Le personnage de Lisa a également été difficile à représenter. Si Valentin Musso a l’habitude de prendre des notes sur ses personnages avant d’écrire, le cas de Lisa a été une exception : “j’avais juste son prénom quand j’ai commencé à écrire, car je m’identifiais davantage à Nick, le narrateur de l’histoire : on a le même âge, on est tous les deux écrivains… À tel point que quand j’écrivais les dialogues entre le narrateur et Lisa, j’attendais moi aussi les répliques de Lisa !”

Enfin, le dernier défi qui s’est imposé à l’auteur lors de l’écriture de ce roman a été de se mettre dans la peau d’une adolescente : “j’étais plus prudent lorsque j’écrivais le journal intime de Lisa, car j’avais peur de faire des erreurs. Je faisais donc lire des passages à ma femme pour savoir si j’étais sur la bonne voie.”

Après Hollywood et le Wisconsin, Valentin Musso quittera les Etats-Unis pour son prochain roman. Le lieu n’aura d’ailleurs pas d’importance puisque l’intrigue pourra se dérouler n’importe où. Soyez donc prêts à découvrir un nouveau décor !

2 réflexions sur “Détour par les États-Unis avec Valentin Musso

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