Laurence Peyrin : un roman d’amour peut-il être féministe ?

Juillet 2018 : les producteurs de Downton Abbey annoncent la sortie au cinéma d’un film adapté de la célèbre série télévisée. Chez Babelio, cela n’est pas sans nous rappeler la rencontre avec Laurence Peyrin qui a eu lieu dans nos locaux au début du même mois, lors de laquelle elle est venue parler de son dernier roman L’Aile des vierges, un roman d’amour qui nous plonge dans l’aristocratie anglaise du début des années 1950…

L’ouvrage raconte l’histoire de Maggie O’Neill, petite-fille d’une des premières suffragettes et fille d’une féministe. Quand elle entre comme bonne au service des Lyon-Thorpe, une famille aristocrate qui vit dans un somptueux manoir dans le Kent, près de Londres, elle remet en question ses rêves de liberté et notamment celui de devenir médecin en Amérique. Le mode de vie à l’ancienne des domestiques, les ridicules manières de Madame : tout l’exaspère ou l’indiffère. Sauf John Lyon-Thorpe, le maître de maison, qui n’est peut-être pas l’homme fade et phallocrate qu’elle imagine… Mais est-elle capable de choisir entre ses aspirations à la liberté et le bonheur d’une histoire d’amour ?

Galvanisés par le réalisme de cette romance, les lecteurs n’ont pas hésité à interroger Laurence Peyrin sur tout son processus d’écriture. De ses recherches historiques à ses problématiques féministes, ils ont passé au crible de leurs questions L’Aile des vierges. Cette soirée chaleureuse et passionnée était ponctuée d’interventions du public menant parfois à de véritables débats et nous vous proposons de la revivre avec nous.

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Laurence Peyrin, du journalisme à l’édition

Bien que son premier roman soit sorti il y a quatre ans, l’écriture a toujours fait partie de la vie de Laurence Peyrin. En effet, avant de publier des ouvrages de fiction, l’auteur a été journaliste pendant 22 ans avant de décider, en 2010, de changer de vie. L’envie d’écrire des romans dormait déjà dans un coin de sa tête et elle a eu l’audace de franchir le pas : « Je ne voulais pas me retourner et me dire que je ne l’avais pas fait. »

Stockholm, paru en 2014, est son premier roman. Pourtant, ce n’était pas le premier roman qu’elle avait écrit. Il s’agissait en fait de La Drôle de vie de Zelda Zonk, sorti un an plus tard et récompensé par le prix des Maisons de la Presse 2015.

« Chacun a la maîtrise de sa propre vie », écrit l’auteur dans L’Aile des vierges. Ce à quoi elle ajoute, s’adressant directement à ses lecteurs : « J’ai toujours été fascinée par les gens qui disent : « ça ne me convient pas, je change de vie »… jusqu’à ce que je le fasse moi-même ! Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie. »

Trois ans après, elle a déjà publié cinq romans.

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Quand l’Histoire brouille la fiction

« Je suis fascinée par tout ! » avoue Laurence Peyrin. Passionnée d’histoire et globetrotteuse dans l’âme, l’auteur aime visiter un lieu puis chercher, fouiller et en apprendre plus sur son passé. Ainsi est-elle tombée un jour, à New York, sur un livre d’occasion qui traitait de la vie des domestiques en Angleterre à l’époque edouardienne. Elle venait de terminer son précédent livre et a « vu toutes ces petites fourmis, les enfilades de pièces, la poussière à faire… » : l’histoire du roman suivant était née.

À l’époque edouardienne, il y avait en fait dans les grandes demeures, pour les domestiques, une aile pour les hommes et une aile pour les femmes. Cette dernière était fermée à clé la nuit et on l’appelait « l’aile des vierges ». C’était pour que les femmes ne s’enfuient pas… ou bien pour les protéger des avances trop entreprenantes de certains hommes.

« C’est pratiquement un travail d’historien. Pour vous intéresser vous, il faut que je m’intéresse moi. » L’auteur a fait des recherches sur la condition des femmes dans les années 1940 (notamment sur les règles et la contraception, qui étaient un vrai tabou), certains personnages historiques (David, par exemple, est quelque peu inspiré de J.-F. Kennedy) et même la médecine (l’émergence de la sexologie aux États-Unis à la fin des années 1950, qui a ébranlé le puritanisme américain, ce que la série Masters of sex  relate très bien ou encore l’essor des centres médico-sociaux dans les années 1960 qu’elle raconte dans son roman avec un peu d’avance). Ça a été douloureux, raconte-t-elle aussi, de voir comment se déroulaient les accouchements il y a seulement 50 ans. Un lecteur lui rappelle enfin une anecdote, présente dans le roman, qui concerne l’invention du jeu Monopoly, créé en 1904 par Elizabeth Magie. « Je ne me rappelle même plus comment je me suis retrouvée à chercher cette information ! » s’amuse-t-elle.

Il y a en fait un côté très intuitif dans la manière d’écrire de Laurence Peyrin. « Quand je commence à écrire, je ne sais pas où je vais (…), j’ai l’impression d’être guidée par mes personnages. Je peux soudainement écrire quelque chose que je n’avais pas prévu la veille. » Cette spontanéité dans l’écriture l’a obligée à faire ses recherches en parallèle de l’écriture. « J’ai voulu écrire ça comme un document, une fausse histoire vraie »

Les lecteurs lui ont même avoué qu’ils avaient cherché sur internet si certains personnages ou faits étaient réels. « Les seuls personnages qui n’existent pas, c’est les héros. Tout le reste autour est vrai. » Ainsi, David, bien qu’inspiré de Kennedy, n’a jamais existé, tout comme Maggie, qui lui est apparue tout de suite, contrairement à Miss Cyclone, le personnage de son précédent roman. « Là je suis tombée en amour avec mon héroïne : son prénom et son histoire, tout a coulé de source, tout de suite, c’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer. »

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Une romance immersive, pour les lecteurs comme l’auteur

Malgré sa dimension historique et documentaire évidente, L’Aile des vierges reste avant tout une romance qui a visiblement conquis le cœur de ses lecteurs… à commencer par Laurence Peyrin elle-même. Elle confie avec émotion qu’elle a encore du mal, quelques mois après la parution du roman, à sortir de cette histoire, qui l’a « beaucoup marquée ». « Là, je fais une cure de désintox ! »

L’une des lectrices présentes évoque la « bienveillance » avec laquelle l’auteur dresse le portrait de ses personnages. « Je ne pourrais pas écrire un polar » répond Laurence Peyrin. Portant un regard visiblement optimiste sur le monde qui l’entoure, elle dit s’autoriser à « avoir des personnages qui ont une excuse à ce qu’ils sont ».

Au cours de la soirée, le public exprime soudain son amour inconditionnel pour John Lyon-Thorpe. « Tout le monde est amoureux de John ! », s’exclame l’auteur. « Un jour, au cours d’une rencontre sur le roman, quelqu’un a parlé de David… et tout le monde lui est tombé dessus. » Le maire de New York, qui apparaît dans la seconde partie du roman, ne semble en effet pas remporter les suffrages des lecteurs, car quand on demande à la salle si quelqu’un est « Team David », le silence se fait.

« Je voulais écrire une histoire d’amour à l’ancienne en assumant totalement le côté fleur bleue, avoue finalement Laurence Peyrin. Mais je ne voulais pas non plus écrire un roman à l’eau de rose. » C’est pourquoi elle a fait de Maggie un personnage féministe et moderne.

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Un héritage féministe parfois lourd à porter

L’Aile des vierges est une romance avec une dimension féministe évidente, et ce sont les années 1940 que l’auteur a choisies pour aborder ce thème. « Il fallait derrière Maggie une ou deux générations qui aient creusé le chemin, je voulais qu’elle se pose des questions sur le féminisme » explique-t-elle. De plus, le roman se déroule à une époque particulièrement intéressante : juste après la guerre. À ce moment de l’Histoire, « il y avait un avenir pour les femmes », note une lectrice dans le public. Les femmes, effectivement, souvent seules à l’arrière pendant la guerre, y ont joué un rôle important et ont parfois pris leur indépendance.

Mais Maggie, éduquée dès son plus jeune âge avec des préceptes féministes, est d’une certaine manière “forcée à la liberté » par sa mère : « Sois-libre, ma fille ! ». « Où est la liberté ? Où commence l’emprisonnement ? se demande Laurence Peyrin. Maggie a son caractère, mais est-elle est aussi droite dans ses bottes qu’elle en a l’air ? En fait, elle est tiraillée entre la voix de sa mère et une question : est-ce qu’un homme vaut le reste du monde ? » Et pourtant, comme le souligne une lectrice, « sans cet héritage, elle n’aurait pas eu le culot de lui répondre et lui parler comme elle le fait ». Et Laurence Peyrin de surenchérir : « Sans cet héritage féministe et son caractère, John ne l’aimerait pas ».

Toute l’affaire du roman, en fait, c’est que Maggie arrive à se détacher de sa mère et de ces préceptes qu’on lui a enseignés pour acquérir sa propre identité. Ecartelée entre deux visions du féminisme, celle « revendicative » de sa grand-mère, qui se battait pour ses droits, et celle plus « vindicative » de sa mère, elle ne sait pas réellement où elle se situe. Comment faire ?

« Il fallait qu’elle parte dans un endroit effervescent ». Et c’est aux États-Unis qu’elle s’envole, dans la seconde partie du roman, pour un nouveau départ. « New York, ça arrive toujours dans mes romans ! » admet l’auteur.

Et à quand la France dans une histoire de Laurence Peyrin ? « Pas pour le moment. Je me sens curieusement très familière de la culture anglo-saxonne. Une histoire qui se passe à côté de chez moi, ça ne m’inspire pas. Quand je serai installée aux Etats-Unis, là oui, j’écrirai un roman qui se passe en France, ça paraît logique ! »

Verdict dans quelques romans ?

 

En complément de cette rencontre, Laurence Peyrin s’est prêtée au jeu des 5 mots  pour qualifier son dernier roman, L’Aile des vierges. Elle a choisi amour, sensualité, roman historique, liberté et cinéma.

3 réflexions sur “Laurence Peyrin : un roman d’amour peut-il être féministe ?

    • Merci pour votre retour ! N’hésitez pas à aller consulter les avis des autres lecteurs sur Babelio pour savoir par lequel commencer 😉

  1. Pingback: Quoi de neuf sur Babelio ?-7/2018 – sourceserlande

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