Brigitte Bouchard de Notabilia : l’édition comme une fenêtre sur le monde

photo brigitte bouchard (c) Jacek Jarnuszkiewicz

En seulement 5 ans d’activité et quelque 46 livres publiés, Notabilia a su s’octroyer une place de choix dans l’édition française. A travers des textes originaux, souvent dénichés dans des contrées littéraires encore peu explorées (Serbie, Taïwan, Norvège, Uruguay…), et une identité graphique bien affirmée, cette collection adossée à la maison d’édition Noir sur Blanc assume depuis ses débuts un rôle de défricheur. Et pour cause : sa directrice Brigitte Bouchard n’en est plus vraiment à son coup d’essai. Après avoir créé en 2001 Les Allusifs (dont elle partira en 2012 suite au rachat par Leméac), l’éditrice québécoise a su poursuivre chez le groupe Libella une ligne éditoriale curieuse et passionnée. En guise de bougies à souffler, nous lui avons posé 10 questions, soit 5×2 façons de souhaiter à sa collection longue vie.

Vous fêtez cette année les 5 ans de Notabilia. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur vos années passées aux Allusifs, et les objectifs artistiques que vous vous étiez fixés en créant la collection Notabilia chez Noir sur Blanc en 2013 ?

Quand Vera Michalski m’a proposé de créer une collection dans sa maison d’édition Noir sur Blanc, j’étais ravie qu’elle voie Notabilia comme une continuation de mon engagement aux Allusifs : une terre d’accueil pour écrivains visionnaires, capables de réinventer la langue et de réfléchir sur les dérives de ce monde.

Si beaucoup d’auteurs vous ont suivie des Allusifs jusque chez Notabilia (Sylvain Trudel, Antonio Ungar, Sophie Divry, Eveline Mailhot, Pierre Jourde), vous avez également le souci constant d’en découvrir d’autres. Comment les découvrez-vous ?

Sans doute, par ma curiosité insatiable qui m’amène hors des sentiers battus. Il m’est important de suivre mes auteurs mais aussi de découvrir de nouvelles voix qui me font vibrer. Un exercice d’émerveillement et de vertige littéraire qui me passionne.

Vos auteurs sont français, serbes, italiens, taïwanais, uruguayens, norvégiens… D’où vous vient ce goût pour la littérature internationale, et donc forcément traduite ?

Un goût de lectrice qui, grâce à des maisons d’éditions qui publient de la littérature étrangère, m’ont permis d’ouvrir des portes sur des univers dont je ne soupçonnais pas l’existence. Alors, quand j’ai créé les Allusifs à Montréal en 2001, j’avais en tête de ne pas miser seulement sur la littérature nationale et j’ai gardé le cap chez Notabilia.

logo notabilia 5 ans

Comment travaillez-vous avec vos auteurs ?

Chez Notabilia, je mets plus l’accent sur la littérature française et ça me permet de travailler directement avec mes auteurs. Une fois le manuscrit accepté, je questionne l’auteur sur son œuvre et je vois si elle peut être augmentée ou transformée en leur apportant mes points de vue.  Je les interroge et m’interroge. Je remets en question des passages et s’ensuivent des strates superposées de dialogues avec l’auteur mais je ne perds jamais de vue que celui-ci maîtrise son univers romanesque.

Concernant, les romans en traduction, il s’agit de bien connaître les traducteurs et de s’informer de la place de l’auteur dans son pays. Et si l’auteur est vivant, je rentre en contact avec ce dernier afin de mieux cerner son univers romanesque.

Depuis 2014 vous publiez exactement 8 livres par an. Est-ce un rythme qui vous convient, et qui doit autant au budget alloué à Notabilia, qu’au temps que prend chaque projet ?

C’est un rythme qui convenait parfaitement les cinq premières années, le temps de faire connaître Notabilia, mais il est difficile à contenir car les auteurs de Notabilia sont prolifiques !

9782882503473-14e18L’aspect esthétique des livres Notabilia est à la fois très soigné et épuré : qu’est-ce qui préside au choix d’une illustration de couverture ?

L’atelier de design graphique Paprika a créé cette charte graphique facilement reconnaissable qui donne le ton aux livres publiés : des singularités narratives qui se distinguent par leur endurance. Car ce visuel construit et épuré traversera les années.

Est-ce que certaines maisons d’édition ou éditeurs continuent de vous inspirer aujourd’hui ?

Bien sûr, sans arrêt, je suis toujours ravie devant la grande diversité éditoriale offerte. Heureusement, car il y a tellement de pépites à découvrir.

Comment voyez-vous l’évolution de votre métier, et de l’édition en général depuis vos débuts dans les années 1990 ?

Malheureusement, le métier a pris, depuis plusieurs années, une tangente très commerciale et la lutte est féroce pour trouver une place sur les tables des libraires. Nous devons occuper le plus possible le terrain avec des soirées de lancement ou de présences des auteurs dans des festivals. Mais, en étant hébergée chez Noir sur Blanc, et plus largement chez Libella, j’ai la chance de travailler avec une équipe commerciale et de fabrication qui me permet de me concentrer plus sur mon travail éditorial.

logo-WEL

Vous dirigez également le festival Week-end à l’est, qui met à l’honneur chaque année une ville d’Europe de l’est à travers ses manifestations culturelles. Est-ce une respiration nécessaire à votre travail d’éditrice ?

Le festival a été créé avec Vera Michalski, fondatrice et directrice éditoriale de Noir sur Blanc et puisque mon bureau est situé à la Librairie Polonaise, c’était d’une certaine façon une adéquation entre mon lieu de travail et les éditions Noir sur Blanc qui se consacrent à la littérature de l’Est. Et oser des incursions dans des champs d’action qui m’échappent devient un défi qui convoque mes doutes et me motive, encore plus, à jouer mon rôle de passeur.

Quels sont vos projets avec Notabilia pour les années qui viennent ?

De continuer la route avec des auteurs qui nous aident à garder les yeux ouverts dans ce monde chaotique et de nous éloigner de tout dogmatisme.

 

Trois livres pour découvrir Notabilia

couv baumeDans la baie fauve de Sara Baume

J’ai découvert Sara Baume grâce à un libraire irlandais qui a su me convaincre de lire ce roman séance tenante et quel choc ! Sara Baume traque l’âme humaine comme personne dans cette  histoire d’amour atypique d’un homme, qui vit dans la marge, avec son chien borgne. Et pourtant même si le topo ne s’annonce pas des plus rêveurs, on se laisse happer totalement par cette histoire poignante, magnifiquement racontée, qui se déroule sur quatre saisons et évoque le sort ingrat des cabossés de la vie. Sara Baume est une écrivaine audacieuse qui invente de nouveaux territoires et sait conduire son récit avec beaucoup d’empathie et un sens du rythme inégalé.

Couv RobitailleDernier voyage à Buenos Aires de Louis-Bernard Robitaille (disponible au format poche chez Libretto)

Un roman envoûtant passé presque inaperçu parce qu’il faisait partie des premières publications de Notabilia. Jefferson Woodbridge  raconte son Paris des années soixante et son amour épisodique pour Magdelena, une allemande solaire, sosie de Jean Seberg, fantasque et insaisissable. Comme dans un rêve, il se souvient d’avoir vécu avec Magda la vie de bohème à Paris. Un jour elle avait disparu. Une plongée dans cette période de la Nouvelle Vague.

couv malmquistÀ tout moment la vie de Tom Malmquist

Le propos a dérouté les lecteurs car le speech n’est pas facile mais quel roman lumineux et profond sur la vie et la mort. Voici un livre sur l’énigme indéchiffrable de l’existence. À mille lieues du pathos et des poncifs sentimentaux, Tom Malmquist a ciselé un texte fort et vrai. Grâce à ses observations justes et fines, il évoque toute la gamme des nuances et des sensations qui restituent l’être aimé dans la mémoire et même dans la chair des jours.

 

Merci à Brigitte Bouchard pour ses réponses (et joyeux anniversaire !).

Entretien réalisé par Nicolas Hecht

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