Ron Rash : corruption des âmes, pureté de la nature

Des montagnes des Appalaches à la relative horizontalité de la rue Gaston Gallimard, il n’y a parfois qu’un pas. Alors ce mardi 26 mars, on a enfilé nos meilleures chaussures de marche pour se préparer à une rencontre avec Ron Rash, à laquelle étaient invités quelques dizaines de lecteurs. Dans son dernier roman traduit en français, Un silence brutal, l’auteur d’Une terre d’ombre et Un pied au paradis nous convie à nouveau en Caroline du Nord, région où il vit et à laquelle il est très attaché. Aussi reculée et préservée soit-elle, voilà une contrée qui n’est pourtant pas à l’abri des remous du monde, comme nous le montre l’écrivain dans ce nouveau roman.

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La France : terre promise des écrivains américains

Mais avant d’aborder les sujets du livre et d’évoquer la rencontre proprement dite, présentons ses acteurs : Pierre Krause de Babelio anime la rencontre ; le public écoute, pose des questions, fait dédicacer son livre ; Ron Rash répond aux questions ; l’éditrice Marie-Caroline Aubert interprète questions et réponses. Si vous ne connaissez pas encore Marie-Caroline Aubert, sachez simplement qu’elle a découvert de nombreux auteurs de polars et romans noirs depuis le début des années 2000, dont Ron Rash il y a dix ans. Ce dernier a depuis été d’une fidélité sans faille à son éditrice, passée des éditions du Masque à celles du Seuil. Alors quand Marie-Caroline Aubert rejoint Gallimard, l’auteur américain décide logiquement de signer avec la prestigieuse maison du 7e arrondissement de Paris. Pour son premier roman chez cet éditeur, il a d’ailleurs l’honneur de faire renaître la collection La Noire, active de 1992 à 2005 et en sommeil depuis, aux côtés de deux autres écrivains de renom : William Gay et Hervé Prudon.

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Une consécration pour un écrivain particulièrement attaché à la littérature européenne et française : « C’est très important pour moi d’être accueilli et considéré par les lecteurs français, car ceux-ci ont toujours su voir le talent chez les écrivains du sud des Etats-Unis comme Edgar Allan Poe ou Flannery O’Connor, alors qu’ils n’étaient pas vraiment considérés dans leur propre pays. Et donc je suis enchanté de partager ce moment avec vous, chez Gallimard. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que les lecteurs présents lui rendent bien, puisqu’en plus d’avoir dévoré ce dernier roman, ils avaient pour la plupart lu et apprécié plusieurs de ses précédents livres.

Vers la lumière

Un accueil réconfortant, alors que Ron Rash nous confiait lors du tournage d’une vidéo (à retrouver ici) peu avant la rencontre, que « c’est très pénible de vivre en Amérique aujourd’hui, sous l’administration Trump ». Un silence brutal reflète à bien des égards cette époque sombre aux Etats-Unis, comme le résumé du livre le laisse entendre :

« Un monde est en train de s’effacer pour laisser la place à un autre. Le shérif Les, à trois semaines de la retraite, et Becky, poétesse obsédée par la protection de la nature, incarnent le premier. Chacun à sa manière va tenter de protéger Gerald, irréductible vieillard amoureux des truites, contre le représentant des nouvelles valeurs, Tucker. L’homme d’affaires, qui loue fort cher son coin de rivière à des citadins venus goûter les joies de la pêche en milieu sauvage, accuse Gerald d’avoir versé du kérosène dans l’eau, mettant ainsi son affaire en péril. Les aura recours à des méthodes peu orthodoxes pour découvrir la vérité. Et l’on sait déjà qu’avec son départ à la retraite va disparaître une vision du monde dépourvue de tout manichéisme au profit d’une approche moins nuancée. »

 

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Si les sujets du livre sont très sérieux, entre corruption, écologie et retour à la « normalité » suite à un traumatisme (Becky a survécu à une fusillade dans son lycée), l’auteur ne dresse pas pour autant un portrait uniquement sombre de sa région et de son pays. « J’aime dans mes romans mêler le sombre et le lumineux. Cette contradiction apparente élève vers la transcendance, vers le sublime. A l’image de la montagne à la fois dominante et nourricière. Ca me permet d’ouvrir un autre chemin pour le roman noir. C’est un vrai effort pour moi d’écrire un livre finalement optimiste, d’autant plus dans une période sombre. » En tant que survivante, Becky va endosser ce rôle de porteuse d’espoir et s’efforce d’aller vers la lumière, alors que le shérif Les, dont elle se rapproche progressivement, fait tout pour voir le monde en noir, comme pour s’exonérer de ses propres fautes, de sa culpabilité. Comme quoi le monde est vraiment tel qu’on choisit de le voir, et n’est pas déterminé sans ce regard.

Enfants de mère nature

L’être humain, au XXIe siècle (donc vous, moi, et tous les autres), n’a sans doute jamais été autant déconnecté de la nature. Que l’on accuse la technologie, l’urbanisation de masse ou tout autre phénomène n’y change rien : nous avons profondément besoin de la nature, et c’est ce que s’attache à montrer Ron Rash dans ce livre à travers le personnage de Becky, qui trouve en elle une aide pour se reconstruire. Mais que faire quand elle est menacée ? « L’eau est un problème dans les Appalaches, elle n’est pas potable et vous aurez vite des problèmes dermatologiques si vous vous lavez avec. Aussi fou que cela puisse paraître, nous sommes obligés d’en importer. Pour moi c’est très clair : l’état de la nature est un très bon indicateur de la corruption de la société. »

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Or pour considérer une chose et en prendre soin, il faut la connaître, en avoir fait l’expérience : un conseil simple de l’auteur. Et si, finalement, la solution était dans l’art ? Et pourquoi pas : dans la littérature ? « Ian McEwan a dit que certaines scènes sont plus visuelles lorsqu’elles sont écrites dans un livre, que lorsqu’elles sont montrées au cinéma. Je rejoins ce point de vue. La littérature est un art très particulier : je mets des taches d’encre sur une page, et on travaille tous les deux pour leur donner du sens, puisque le lecteur visualise ce qu’il lit, et y apporte ses propres peurs. » D’où la responsabilité, aussi, des écrivains quant à ce qu’ils transmettent dans leurs livres.

En plus de passer beaucoup de temps dans la nature, Ron Rash semble également avoir été nourri par la littérature dès le plus jeune âge, et entretenir avec elle une relation très intime : « Quand je lis un grand livre, j’ai l’impression d’être en communion avec son auteur. C’est une expérience mystique. Voilà la sensation que j’ai eu en lisant Crime et châtiment de Fiodor Dostoïevski par exemple, ou encore Jean Giono et William Shakespeare, quand j’avais environ 15 ans. Il n’était plus question d’entrer dans ces livres : ces livres sont entrés en moi, et ont changé ma vie pour toujours. »

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Espérons que ceux de Ron Rash pourront influencer ses lecteurs, et les alerter sur la beauté d’un monde à préserver. Avec modestie et une grande humanité, voilà en tout cas un auteur qui aura su ravir les lecteurs présents, et donné à ceux qui l’ont encore peu lu l’envie d’explorer plus avant ses œuvres.

Pour aller plus loin, nous vous proposons justement une vidéo où l’auteur parle de son livre à travers 5 mots :

Découvrez Un silence brutal de Ron Rash, publié aux éditions Gallimard

2 réflexions sur “Ron Rash : corruption des âmes, pureté de la nature

  1. Pingback: Rencontre avec Ron Rash – A propos de livres…

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