Avec Philippe Tessier, la Mort s’invite chez Babelio

Avec bientôt 170 rencontres au compteur, Babelio a accueilli tout type d’auteurs : des femmes, des hommes, des Français, des étrangers, des primo-romanciers et des vieux briscards de l’édition, des maîtres du polar, de la bande dessinée ou encore de la littérature jeunesse.

Mais le 24 avril dernier, c’est un invité tout particulier que trente lecteurs de Babelio ont eu le privilège de rencontrer : la Camarde en personne…

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
Ô charme d’un néant follement attifé.

Dieu merci, sous la plume de Philippe Tessier, venu présenter son roman Morts, publié aux éditions Leha, la Mort est quand même plus sympathique et décalée que sous celle de Baudelaire. Comme en témoigne la couverture du livre, elle a d’ailleurs troqué sa faux contre un club de golf.

La Mort est au coeur de ce roman loufoque, qui voit le pauvre Joseph, à peine trépassé, se réveiller entouré de squelettes qui vont l’entraîner dans une étrange aventure, où il sera amené à croiser une farandole de macchabées aux noms étrangement familiers : Sigmund F., Charles de G., Winston C., Marie C., Abraham L., Karl M. ou encore Terry P….

Un crâne pour encrier

Pour Philippe Tessier, en vieillissant, la mort devient une obsession, qui nous travaille, sans nécessairement nous traumatiser pour autant. Il l’avait d’ailleurs souvent glissée dans ses romans. Cité par un lecteur présent à la rencontre, Mortimer, de Terry Pratchett, qui met en scène un adolescent devenu l’apprenti de la Mort, a effectivement été une influence revendiquée de Morts, mais pas le point de départ. Celui-ci se trouve dans un précédent roman de Philippe Tessier, publié chez Oskar Editions, dans lequel il imaginait une joyeuse bande de squelettes qui se levaient de leur tombe pour aller défendre la veuve et l’orphelin.

Quelques années après la sortie ce roman, en patientant derrière une table de dédicace au festival des Futuriales, sans être particulièrement harcelé par les visiteurs, il repensa au mot d’un ami : “tu as un don pour les squelettes.” Pour passer le temps, il s’est mis à griffonner une histoire 100% squelettes, qui allait devenir Morts. Ce n’est que dans un second temps qu’il s’est dit que pour que cette histoire fonctionne, il allait quand même avoir besoin d’un peu de chair, ce qui a conduit à la naissance de Joseph, le héros embaumé du livre.

Pourquoi des squelettes plutôt que des zombies ? Philippe Tessier a été biberonné aux zombies, notamment dans les films de George Romero et de Lucio Fulci, qu’il tient pour des sommets du genre et qui ont été pour lui des inspirations majeures, au même titre que Marie Shelley et Bram Stoker. Il voulait leur rendre hommage, mais trouvait inutile de refaire ce qui avait déjà été fait. Les squelettes autorisaient une approche plus comique, sans empêcher des clins d’oeil aux zombies pour autant, comme ces personnages de Walking Dead qu’il a glissé dans le livre.

Titre et couverture, un bien joli linceul pour le roman

Ne sachant pas comment intituler son roman, Philippe Tessier est allé au plus simple : Morts. À l’origine, le titre était Mort au singulier, puis le pluriel s’est imposé comme une évidence. D’autant plus que “Mort de Philippe Tessier” présentait le risque d’effrayer sa famille et ses amis s’ils tombaient dessus dans la presse ou sur le web…

La couverture, qui reprend une scène clé du livre, à savoir La Mort qui joue au golf, a séduit les lecteurs. Elle est le fruit d’une collaboration avec François Froideval, l’un des auteurs de la série de bande dessinées Les Chroniques de la Lune Noire et l’oeuvre du dessinateur Fabrice Angleraud. Plusieurs pistes avaient été envisagées, parmi lesquelles La Mort grimée en Oncle Sam pointant le doigt vers le lecteur avec la mention “I Want You”, ou encore les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse jouant au poker. Mais la scène du golf était finalement la plus visuelle et comique, indiquant clairement au lecteur de quoi il en retourne dans le roman. Quant à savoir pourquoi Philippe Tessier a décidé d’écrire cette scène, lui-même n’en sait rien, même s’il confesse que le fait que son fils ait participé à un stage de golf pendant la phase d’écriture a pu être une influence souterraine…

L’imaginaire, un plaisir de longue date

Romancier, traducteur, créateur de jeu de rôle, Philippe Tessier est tombé dans la potion de l’imaginaire à 5 ans, quand sa grand-mère lui a acheté un numéro de Strange, un magazine qui publiait en France les comics de Marvel. Sa mère, grande lectrice, l’a toujours poussé à lire, à commencer par la Bibliothèque Rose, dont certains titres font clairement partie de l’imaginaire. Après un passage scolaire par les classiques – Hugo et Baudelaire en tête – il s’est ensuite frotté aux classiques du genre (Dracula, Frankenstein, 1984, Le Meilleur des Mondes etc.) pour ne plus jamais l’abandonner. Et même s’il lit de tout aujourd’hui, il garde une préférence pour l’imaginaire, qu’il voit comme un prisme pour parler de notre société actuelle.

Ecrire pour le jeu de rôle demande d’imaginer et de décrire un grand nombre de personnages. Il faut imaginer un univers entier et ses évolutions potentielles. Aux yeux de Philippe Tessier, qui alterne romans et jeux de rôle, c’est un excellent exercice pour un romancier, même si dans le cas de Morts, dont l’univers est plus simple, il n’a pas eu à dessiner de grand tableau préalable comme ça peut lui arriver dans le cas d’un jeu ou d’une grande saga romanesque. De manière générale, il estime qu’il y a des passerelles entre tous les arts de l’imaginaire. Roman, jeu de rôle, photographie ou bande dessinée se nourrissent mutuellement.

Danse macabre

Les six premiers chapitres de Morts ont été écrits très rapidement. Ensuite, une fois obtenu le feu vert de son éditeur, le reste du livre a pris un an, à raison de trois à quatre heures d’écriture chaque matin. Une période intense, sur un livre qui a demandé plus de recherches qu’une oeuvre d’imaginaire pur, car Philippe Tessier souhaitait mettre des citations authentiques dans la bouche des figures historiques que croise le héros. Et s’il n’a pas eu de difficultés à se documenter sur de Gaulle, les choses étaient déjà moins simple pour Churchill, et plus compliquées encore pour Lincoln, pour qui il a souvent fallu extraire les citations du cœur de discours bien plus longs.

Philippe Tessier tenait à offrir un récit dynamique, dans lequel le lecteur ne serait jamais perdu en dépit de la multiplicité de personnages. La trame principale était très claire avant de démarrer la phase de rédaction, qui en définitive consistait plus à relier les points entre eux qu’à inventer au fil de la plume. Même s’il ne s’est pas interdit certains détours entre les étapes clés, en laissant parfois l’actualité s’immiscer dans le récit. Le passage sur la grève, par exemple, doit beaucoup à son énervement face aux blocages de la faculté de Nanterre qui ont empêché sa fille de passer ses examens… Sans être un commentaire du monde tel qu’il va, Morts a permis à Philippe Tessier de régler quelques comptes, plus aisément que ses précédents romans aux univers vraiment déconnectés du réel. Les journalistes, par exemple, sont pointés pour leurs tics de langage agaçants.

L’auteur a choisi de ne pas utiliser les noms complets des figures historiques qu’il met en scène, mais de simples initiales. Cela permettait de mettre une distance sur le sérieux de la chose : ce n’est pas tout à fait Charles de Gaulle ou Abraham Lincoln, ils restent des personnages. Et Morts reste un jeu, pas un traité philosophique ou historique. Un jeu qui était aussi l’occasion de rendre hommages aux œuvres et auteurs qui l’ont nourri : Jules Verne, H.G. Wells, Soleil Vert etc. Il tenait à couvrir toutes les époques, mais son panel de personnages de départ était trop large, et il a dû en mettre certains de côté à regret. Soumis à la question des lecteurs, il a fini par avouer que tous ces recalés pourraient bien fournir la matière d’une suite à Morts, sur laquelle il a néanmoins refusé d’en dire plus…

Et en parlant de suite, si vous vous demandez si Philippe Tessier croit à la vie après la mort, sa réponse est on ne peut plus pragmatique : “Je n’en sais rien, je verrai bien”…

Découvrez Morts de Philippe Tessier, publié aux éditions Leha.

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