Dans l’enfer polaire avec Sonja Delzongle

Allongés sur une plage bondée, ou marchant sur un sentier de randonnée aux airs d’autoroute embouteillée, on a tous déjà rêvé d’un lieu en retrait de nos congénères humains pour mieux profiter de la nature. S’il est beaucoup question d’isolement dans Boréal de Sonja Delzongle, le concept prend vite des airs de cauchemar arctique, loin d’un paradis blanc.

Ce jeudi 11 avril, alors que paraissait son huitième roman Cataractes, Babelio et Folio organisaient une rencontre entre l’auteure et ses lecteurs autour de la sortie au format poche de Boréal, son précédent ouvrage. Autant vous dire qu’il soufflait ce soir-là sur Le Divan, confortable librairie aux volumes accueillants sise 203 rue de la Convention (Paris 15e), comme un vent polaire et menaçant.

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En terre hostile

En 2015, le grand public découvre Sonja Delzongle avec son quatrième roman, Dust. Après une première vie de peintre (diplômée des Beaux-Arts) et une deuxième vie de journaliste, une troisième vie de romancière commence pour elle avec ce polar dans lequel l’enquêtrice Hannah Baxter se voit appelée en renfort au Kenya pour tenter d’arrêter un tueur en série. Un roman important à plus d’un titre pour l’auteure puisqu’il voit la naissance d’une héroïne récurrente, mais aussi parce qu’elle le signe chez un grand éditeur, Denoël, auquel elle est restée fidèle depuis et qui lui permet de toucher un large lectorat. Pourtant, de son propre aveu, Boréal est peut-être plus important encore : « C’est LE roman que je voulais faire. J’ai eu du mal à me remettre à écrire après, ça m’a pris 5 mois pour commencer autre chose tellement celui-ci et ses personnages m’habitaient. J’ai beaucoup donné dans ce livre. »

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Après Chicago, Nairobi, Saint-Malo et New York, c’est dans une contrée encore plus exotique et inhospitalière que Sonja Delzongle situe l’action : le Groenland. Avec ses nuits polaires s’étalant sur trois mois et ses températures pouvant atteindre les -45 °C, voilà un cadre de choix pour un thriller bien tendu, capable de nous faire frissonner malgré les deux paires de gants et les quelques écharpes enfilées avant d’entamer sa lecture. Surtout quand on commence à découvrir les huit personnages, constituant une mission scientifique internationale pour analyser le réchauffement climatique : « Le Groenland est un diamant brut. Cette calotte glaciaire va fondre avec le réchauffement, et révéler toutes les matières premières enfouies, suscitant du même coup pas mal de convoitises. Cette contrainte climatique induit le confinement dans la base où ils travaillent, cette idée d’huis-clos qu’on retrouve souvent dans la vie, à laquelle je suis attachée et qui m’a poussée ici à me concentrer sur les personnages, et la manière dont ils vont réagir face à l’adversité. »

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Brise existentielle

Pour cela, Sonja Delzongle met en scène des individus venus d’horizons différents : Roger Ferguson, du ministère danois de l’Environnement, chef d’expédition et sismologue ; Anita Whale, chef en second, climatologue britannique ; Atsuko Murata, responsable de recherches et géologue japonaise ; Dick Malte, glaciologue canadien ; Luv Svendsen, biologiste norvégienne qui rejoindra l’équipe un peu plus tard ; Niels Olsen, reporter norvégien qui arrivera aussi plus tard sur la base ; Mathieu Desjours, étudiant français, photographe et interprète en langue inuit ; et Akash Mouni, chef de cuisine réunionnais. Sans oublier Lupin, le chien-loup de Mathieu Desjours. Un groupe hétérogène comme un miroir de nos sociétés, ou plutôt comme une micro-société. Un collectif qui va rapidement découvrir des centaines de cadavres de bœufs musqués pris dans le permafrost, faisant de la glace un cimetière géant. Et une découverte extraordinaire qui précède de peu la disparition en série de membres de la mission : « J’avais besoin de camper solidement mes personnages, qu’ils me transmettent leur histoire pour faire avancer l’action du livre. Ça peut paraître idiot, mais pour moi ils ont vraiment une vie propre : ils me disent ce qu’ils veulent. Je me suis beaucoup identifiée à Luv, cette biologiste à travers laquelle je vis une autre vie, par procuration, confie l’auteure. Et à partir de ces événements tragiques, chacun va réagir en fonction de sa personnalité et de sa culture, alors qu’ils ne parlent pas tous la même langue et n’ont pas les mêmes capacités de survie. D’une manière générale, je pense faire partie d’une génération d’auteurs qui se concentre plus sur la psychologie des personnages que sur l’intrigue en elle-même. »

Des archétypes auxquels le lecteur peut s’identifier selon sa personnalité et son vécu, des individus aux parcours souvent tragiques, à l’histoire familiale complexe. Laboratoire scientifique, la mission polaire devient vite un laboratoire humain dans lequel Sonja Delzongle se plaît à mener des expériences afin de décortiquer les comportements humains : « Mon père était philosophe, et j’essaie toujours de mettre des questions existentielles dans mes livres, même si pour moi ce n’est pas l’objectif premier, puisque je continue à écrire des romans, et donc de la fiction. » Et quoi de mieux qu’un environnement extrême pour aborder des questions existentielles et essentielles ? Comme le souligne l’un des lecteurs présents, l’auteure torture physiquement et psychologiquement les protagonistes de son histoire. Ce à quoi elle répond : « Forcément, je les malmène. Mais c’est pour vous que je fais tout ça, chers lecteurs ! »

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Message écologique ?

Au-delà de la psychologie humaine, le thème principal de Boréal reste notre rapport à la Terre et à ses ressources. Et surtout notre impact sur l’environnement. S’il paraît évident que l’écologie, présente dans le contexte du livre via notamment le réchauffement climatique, est une préoccupation pour l’auteure, une lectrice désire savoir s’il y a une volonté de transmettre un message écologique : « Ce n’est pas le but premier. Mais j’aime donner des pistes de réflexion, répond Sonja Delzongle. J’admire les gens de Sea Shepherd. A un moment donné, je pense qu’on ne peut qu’agir de cette manière, même au risque d’être taxé d’éco-terroriste, quand la négociation ne marche plus et que l’urgence est là. J’ai encore ma mère, mais si j’étais seule et plus courageuse, j’irais sans doute leur prêter main forte. Je les soutiens déjà financièrement. Mais il faut savoir qu’on peut mourir en mission avec eux, ils vous font signer une longue décharge quand vous vous engagez. Eux placent ça au-dessus de tout, de la famille, de leur vie ; moi, ça n’est pas encore mon cas. »

Sans trop en dévoiler sur l’intrigue, on a aussi envie de partager le commentaire d’une lectrice avouant avoir « du mal à manger de la viande depuis la lecture du livre », en référence à une scène en particulier. « Ce n’est pas un sujet facile du tout : mon éditrice voulait d’ailleurs le déconseiller formellement aux vegans. »

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L’écriture comme vision

Après pas mal de petits boulots, une vie de peintre et une autre de journaliste, Sonja Delzongle confie aujourd’hui se sentir « à sa place ». Une trajectoire finalement assez naturelle pour quelqu’un qui a appris à lire à l’âge de 5 ans, « par curiosité », et dévore depuis les œuvres d’auteurs classiques et contemporains. Pourtant, le métier est parfois dur : « La solitude de l’écrivain, ça peut être difficile à vivre. Pour moi l’écriture n’est pas une thérapie. Ça reste un métier schizo où il faut sans cesse se fractionner pour pouvoir s’immerger dans l’écriture, tenter de rester présent à ses proches, faire de la promotion, lire autant qu’on voudrait ou presque, etc. »

De ce point de vue, Sonja Delzongle développe une approche très artistique de l’écriture : « Pour moi, les artistes ont une hypersensibilité qui leur permet de voir des choses que les autres ne remarquent pas forcément. J’ai parfois l’impression d’anticiper des phénomènes qui vont devenir réalité dans un futur proche. » Le processus d’écriture prend d’ailleurs pour elle une tournure presque médiumnique : « Je n’ai pas besoin d’aller sur place pour écrire, c’est la magie de la littérature. Evidemment je me suis beaucoup documentée pour ce livre, sur cet environnement, ses enjeux, son histoire, la vie des Inuits et j’essaie aussi de faire découvrir tout ça dans Boréal. D’une manière générale je suis très sensible à la nature, comme mon binôme Sandrine Collette. J’adore observer les étoiles au télescope, et le monde animal. Quand j’écris sur le Groenland, je fais presque un travail de dissociation : je suis là-bas, et je mets du temps à revenir où mon corps se trouve physiquement. Je vois et vis littéralement ce que j’écris. C’est la force de l’écriture. »

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Et la magie de la lecture, c’est de pouvoir partager ça à distance, et ce soir-là en chair et en os lors de cette rencontre, avant de pouvoir poser des questions directement à l’auteure durant une séance de dédicace. Encore une fois, les lecteurs repartent conquis, après avoir partagé un moment convivial autour d’un verre et d’un buffet avec Sonja Delzongle, ses éditeurs et les membres de Babelio présents.

Pour aller plus loin, vous pouvez visionner notre interview vidéo dans laquelle Sonja Delzongle parle de Boréal à travers 5 mots juste ici :

Découvrez Boréal de Sonja Delzongle, publié aux éditions Folio au format poche.

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