Patrice Guirao : la perle noire de Polynésie

En cette ambiance estivale, Patrice Guirao signe un polar exotique où les meurtres les plus macabres côtoient des paysages idylliques. Car figurez vous que derrière chaque paradis, se cache un enfer. Le bûcher de Moorea nous embarque en Polynésie, où le parfum des fleurs de tiaré embaume l’atmosphère, comme pour cacher l’odeur des corps. Patrick Guirao mène sa pirogue avec talent  dans ces eaux cristallines pour nous livrer ce roman « noir azur » : il parvient subtilement à faire frissonner le lecteur, tout en dépeignant la douceur de vivre propre aux polynésiens.

CVT_Le-Bucher-de-Moorea-une-Enquete-de-Lilith-Tereia_3272.jpgDans le lagon de Moorea, les eaux calmes et bleues bercent quelques voiliers tranquilles. Les cocotiers dansent au vent. Les tiarés exhalent leur parfum. Pourtant, à l’abri de la forêt, des flammes se fraient un chemin vers le ciel. Lilith Tereia, jeune photographe, tourne son appareil vers le bûcher. Devant son objectif, des bras, des jambes, des troncs se consument. Et quatre têtes.
Pour quels dieux peut-on faire aujourd’hui de tels sacrifices ? Avec Maema, journaliste au quotidien de Tahiti, Lilith est happée dans le tourbillon de l’enquête. Les deux vahinés croiseront le chemin d’un homme venu de France chercher une autre vie. Un homme qui tutoie la mort.

Parolier et écrivain, Patrice Guirao vit à Tahiti depuis 1968. Il s’est fait connaitre notamment en publiant une série de romans noirs et humoristiques très populaires mettant en scène un détective tahitien du nom d’Al Dorsey. Changement d’ambiance pour ce nouveau roman qui nous plonge dans une intrigue aux tonalités plus sombres. Sous la surface des sables dorées et des mers azurées, Patrice Guirao nous révèle tout l’envers du décor tahitien : la Polynésie n’est pas seulement un jardin d’Eden, on y trouve aussi de la délinquance, de la criminalité, du dénuement. Bienvenue sur l’île de Moorea !

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L’éloge du chaos créatif

Une folie douce habite les personnages de Guirao, qu’on retrouve également dans toute son approche artistique : « Dans mon roman, il y a un peu de folie, d’abord dans le processus de l’écriture du roman, mais aussi chez un personnage qui est un peu schizophrène. Nous avons tous plusieurs personnalités, et il est possible qu’à un moment donné, une de celle-ci déraille. » Ce personnage particulièrement ambigu dont on ne saurait dévoiler l’identité, peut être l’ami imaginaire, la conscience, la mémoire, ou tout cela à la fois : « C’est cette part de nous qui dérange, qui fait qu’on est tous un peu schizophrènes à notre façon. » L’écriture de Patrice Guirao est semblable à un joyeux chaos qui permet aux personnages de naître d’eux-mêmes et de suivre leurs propres cheminement : « Pour moi l’écriture est vraiment un plaisir, j’adore la feuille blanche, le challenge. Je n’en fais pas un labeur. Je n’ai pas de fiche préparatoire, et ça permet à mes personnages de se révéler eux-mêmes durant l’écriture. Ils m’étonnent parfois par leurs réactions dans des situations précises. Je savais où j’allais, mais je me suis laissée porter ». Certains personnages prennent plus d’ampleur que d’autres, mais pour l’essentiel, l’auteur laisse libre cours à son inspiration, au plaisir des mots.

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Se déployer en ce monde : une quête d’identité profonde

Les figures féminines sont omniprésentes dans le roman de Guirao, pour qui « les femmes sont celles qui mènent le monde. » Lilith, une des héroïnes du roman, est une demi-polynésienne, qui, bien qu’attachée à ses racines maori, poursuit sa quête d’identité et de ses mystérieuses origines européennes. Personnage fort, elle représente bien les problématiques soulevées par le métissage à Haïti, de l’identité personnelle à la question du multiculturalisme : « Comme beaucoup d’haïtiens, Lilith est en quête de ses racines. Elle va chercher à s’identifier avec des tatouages sur le visage. Tatouer le visage est tabou, on touche à quelque chose de presque sacré. Toucher les traits du visage, c’est aller contre nature. Le tatouage est un élément très fort de la culture polynésienne et aujourd’hui la majorité des personnes se tatouent avec élégance. » L’auteur décrit son attachement à son héroïne, avec une certaine intimité et beaucoup de tendresse : « Il y a des personnages dont on tombe amoureux très vite, d’autant plus quand ce sont des personnages du sexe opposé. Je savais qu’on allait vivre une histoire d’amour sur toute une série d’histoires et qu’elle allait m’habiter pendant un moment. »

Les personnages de Guirao sont en quête d’identité, ils traversent un puits obscur dans l’espoir de découvrir l’eau vive, et trouver qui ils sont au plus profond de leurs êtres. Les secrets, les événements heureux ou tragiques marquent la mémoire ancestrale et y laissent des traces indélébiles qui seront transmises générations après générations : « Le thème de la transmission me passionne, l’approche qu’on peut avoir au passé, aux humains qui nous ont porté. Quand on imagine nos parents ou nos grands-parents, on voit des adultes, des vieillards. On imagine qu’ils ont été là uniquement pour conduire nos vies, on oublie qu’ils ont eu leurs propres parcours. Ce qu’ils nous transmettent à nous est peut être le meilleur de leurs cheminements, mais ils ont aussi des côtés sombres, et c’est intéressant de voir ce qu’ils ont pu traverser ». Cette question de l’identité se retrouve également plus largement dans la volonté de reconnaissance des auteurs polynésiens, que Guirao soutient à bout de plume : « La culture polynésienne est d’abord une culture orale, l’écrit est arrivé tardivement, dans les années 1970, avec une dame demi-tahitienne qui a osé l’écriture. Les auteurs polynésiens se battent pour la reconnaissance de leur oeuvre. Tous ces intellectuels locaux revendiquent leur identité et il y a très peu d’auteurs aujourd’hui qui arrivent à se détacher de cette problématique. »

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Des crimes au soleil

Pour Patrice Guiaro, planter l’intrigue de son roman dans la Polynésie de sa jeunesse était une évidence : « Je n’ai jamais quitté réellement la Polynésie, je ne saurai pas écrire un type de roman qui se situerait ailleurs qu’à Haïti ! Je voulais rendre à ce pays ce qu’il m’a donné. Ce pays m’a apporté une certaine vision du monde, j’ai eu la chance d’y élever mes petits-enfants. Je lui dois le bonheur de ma vie, d’aimer le monde. Tout cela, elle me l’a donné pendant des dizaines d’années et c’est ma façon de rendre hommage à ce pays qui m’a tellement donné. » On perçoit une connaissance pointue et un amour profond pour cette terre d’accueil, notamment au travers des traditions tahitiennes et des coutumes polynésiennes distillées ça et là par l’auteur, reflet d’une dolce vita tropicale, qui adoucit la noirceur de la trame narrative. Douceur qui ne fait malheureusement pas obstacle à la misère, et au crime présents sur l’île : « Ce mythe du « bon sauvage » et de la Polynésie merveilleuse est fortement ancré dans l’imaginaire populaire. Tout en démontrant mon attachement profond à cette île, je souhaitais mettre en lumière certaines réalités moins agréables à vivre. ». Comme le chante Charles Aznavour : « Il semble que la misère serait moins pénible au soleil ! »

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Pour Patrice Guirao, il ne suffit pas d’un cadre insulaire tropical pour qu’un roman devienne « noir azur » : « Il faut qu’il s’imprègne de l’essence de la vie et des pulsations des forces naturelles en présence dans cette partie du monde. On doit y entendre les bruits de l’océan et les silences des lagons, y voir les couleurs qui chatoient et l’immensité des petites choses, la fragilité et la tendresse, comme la puissance et la violence contenues. » Pour l’auteur, l’île est une entité merveilleuse, vivante, un symbole de la liberté qui replace l’humain à son échelle. Partout où l’œil se pose, il y a un ailleurs à découvrir, à imaginer, à fantasmer et c’est ce qui fait pour lui le côté merveilleux de la vie insulaire. Il en résulte un ton résolument léger et optimiste, avec quelques touches d’humour, qui balancent la noirceur de la l’intrigue policière.

Une mort bien vivante

La mort est au cœur du roman de Guirao : abordée différemment en fonction des cultures, chacun entretient un rapport singulier avec la mort et peut la réinventer. Elle n’est pas abordée de la même manière en fonction des personnes, de la culture et du vécu de chacun : « C’est une réalité qui nous appartient à tous, c’est le seul héritage qu’on a à la naissance. On ne sait pas quel est ce capital temps. Les maoris ont un rapport particulier à la mort. Le paradis n’existe pas dans la mythologie maori, on s’en va vers l’ailleurs et on ne revient pas. C’est une espèce de grand cycle de la vie où l’âme va partir et revenir, mais ne finit pas. »

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C’est avec une belle énergie et beaucoup d’humilité que Patrice Guirao a conclu cette rencontre : « C’est incommensurable de penser au temps dont on aurait besoin pour lire ; une immensité comme une plage. C’est un plaisir d’être un grain de sable parmi cette grande plage. » Vous savez déjà quelle lecture estivale lire cet été à l’ombre des palmiers, ou dans le métro parisien.

Découvrez le livre grâce à notre interview de l’auteur :

Découvrez Le bûcher de Moorea de Patrice Guirao, publié aux éditions Robert Laffont

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