Bonne pioche avec Carole-Anne Eschenazi

Avez-vous déjà rêvé de rebattre les cartes que vous avez en mains ? Lorsque vous hésitez, aimeriez-vous parfois piocher une nouvelle carte ? C’est le sujet du dernier roman de Carole-Anne Eschenazi, Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ?, publié aux éditions Eyrolles, qui met en scène Tara, une femme de quarante ans qui voit sa vie s’anéantir en un jour. Pour se construire, elle va s’isoler sur une île bretonne, s’aider d’un jeu de cartes divinatoire et relever sept défis.

Un tarot de Marseille en Bretagne

Du titre du roman jusqu’au quotidien de Tara, les jeux de cartes divinatoires tiennent une place privilégiée dans le livre de Carole-Anne Eschenazi. C’est à l’adolescence que l’auteure a découvert le tarot de Marseille, mais c’est seulement il y a 10 ans qu’elle s’y est véritablement intéressée : “Il a fallu attendre 2008, et qu’un ami m’offre un jeu en cadeau pour que je m’y intéresse réellement. Je me suis d’ailleurs prise d’un intérêt quasi scientifique pour sa composition ! Par contre, je ne considère pas les cartes comme un instrument pour prédire l’avenir, mais comme un outil de développement personnel et de connaissance de soi. Elles nous permettent de découvrir et de mieux appréhender ce que l’on ressent à un instant précis.” Aujourd’hui, en plus de ses activités d’écriture, Carole-Anne Eschenazi se consacre d’ailleurs également à la conception de jeux de cartes divinatoires.

Si ces jeux ont une importance capitale dans le récit, Carole-Anne Eschenazi raconte que la première chose qui lui tenait à cœur, lorsqu’elle a eu l’idée d’écrire ce roman, c’était de raconter l’histoire d’une femme de 40 ans qui voit sa vie s’effondrer : “Je voulais qu’elle voie le sol s’écrouler sous ses pieds et qu’elle ait tout à reconstruire. Ensuite, l’idée d’un jeu à la jumanji me restait en tête, mais j’ai voulu le mêler à l’idée du tarot de Marseille. Enfin, j’avais envie que l’intrigue se passe sur une île battue par les vents, avec un climat hostile, et comme mon conjoint est breton, j’ai tout de suite pensé à inventer une île en Bretagne.”

L’idée d’une île en Bretagne est d’ailleurs venue facilement à Carole-Anne Eschenazi : “l’île est une belle métaphore de l’individualité et du retour en soi-même. Ça représente bien ce travail intérieur que doit faire Tara, et puis il me fallait pas que le décor soit paradisiaque. Au contraire, j’avais besoin d’un paysage un peu abrupt, où la météo est incertaine : c’était parfait pour déstabiliser Tara, qui aime contrôler son environnement.”

Sur l’île d’Arvana, l’héroïne va ainsi utiliser le jeu de tarot pour apprendre à se connaître et se reconstruire. Sept étapes vont ainsi la pousser, l’une après l’autre, à retrouver le bonheur : “le chiffre sept me semblait être positif et pédagogique, et puis je ne voulais pas prendre le risque de me répéter en incluant trop d’étapes. Tara chemine ainsi de l’étape la plus difficile à la plus facile. Au début, la démarche est douloureuse, il s’agit presque de maïeutique, mais à la fin, l’objectif est surtout d’avancer dans ses projets et de comprendre ses besoins.”

À la frontière du roman et du développement personnel

Pour aborder le sujet de la reconstruction et de l’épanouissement, Carole-Anne Eschenazi est alors partie d’un constat : “j’ai remarqué que l’une des choses les plus partagées au monde était le fait de mal se connaître”, explique l’auteure, “mais c’est compréhensible : c’est un travail ingrat de se confronter à ses démons : ça implique de descendre en soi, d’analyser le bon et le moins bon.” Elle s’est alors appuyée sur son expérience et sa formation de coach pour illustrer le parcours de Tara : “J’ai utilisé les techniques comme la programmation neuro-linguistique ou l’ennéagramme pour aider Tara à traverser des épreuves classiques : faire son deuil, exprimer la colère, pleurer…”

L’auteure s’est d’ailleurs confiée sur une épreuve qu’elle a elle-même traversé pendant l’écriture de son roman, l’angoisse de tout écrivain : perdre un chapitre en faisant une mauvaise manipulation, alors qu’il était écrit aux trois quarts. Après un moment de panique, elle s’est toutefois remise à l’écriture. “Le cerveau est une machine formidable”, explique-t-elle : “je n’ai pas voulu aller me coucher avant d’avoir restitué l’intégralité de mon chapitre. Alors de 8h du soir à 4h du matin, j’ai travaillé sans relâche et j’ai fait appel à ma mémoire pour le réécrire entièrement. Je crois d’ailleurs que ça a imbibé la scène dans laquelle Tara pleure elle-même !”

En revanche, Carole-Anne Eschenazi met ses lecteurs en garde contre l’aspect “conte de fées” de son roman : “l’évolution de Tara est très rapide, mais c’est le format du roman qui exige cela. Dans la vie, elle aurait mis cinq ans à évoluer comme cela, pas six mois. Il faut prendre Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ? comme un roman : j’y ai mis l’intensité narrative que cela exige, quitte à ce que cela manque un peu de réalisme.”

De même, l’auteure a tenu à préciser aux lecteurs qui se reconnaîtraient dans Tara que son roman n’est pas à prendre comme une solution miracle : “Quand on traverse un épisode douloureux, on peut prendre son inspiration de livres et de films, et faire des exercices qui sont proposés dans les fictions : ça marche si on est un peu déprimé, ça peut être bénéfique. En revanche, je ne pense pas que la lecture soit une solution pour sortir de la dépression : il faut privilégier l’accompagnement.”

Du processus de création à la sensation de démiurge

Pour construire ses intrigues, Carole-Anne Eschenazi a expliqué qu’elle utilisait des méthodes propres au cinéma : “C’est ma formation littéraire et cinématographique qui m’a appris à raconter des histoires. Je commence en écrivant un synopsis de deux pages, assez détaillé. Puis j’écris un premier séquencier, que je retravaille ensuite une seconde fois : c’est à ce moment-là que je commence à inclure des dialogues. Une fois que j’ai mes personnages et la trame de l’intrigue en tête, je passe alors à l’écriture et je suis mon séquencier. Je vois ensuite comment les personnages évoluent, et je m’adapte à ces changements au fur et à mesure.”

“C’est d’ailleurs un bonheur de créer des personnages et de les voir évoluer dans les situations que j’ai également créées”, raconte l’auteure qui se consacre à l’écriture depuis 2011, “le fait de raconter des histoires inspirantes est au coeur de ma démarche, et c’est un exercice que j’adore. Cela me procure une sensation de démiurge, et un certain plaisir schizophrénique lorsque je me glisse dans la peau de personnages borderline.”

Carole-Anne Eschenazi s’est alors livrée sur les personnages de son roman, en commençant par Tara, “un insecte attiré par la lumière” : “Elle a batti son existence sur la richesse, la beauté et la célébrité. Elle a erré dans des illusions et s’y est perdue. À tel point que, même si elle est toujours entourée par mille personnes, elle vit une immense solitude affective et psychologique.” Tara fait ainsi partie de ces personnages qui ont donné du fil à retordre à l’auteure, et qui l’ont surprise : “Au début, elle avait beaucoup de superbe, de panache et de force, mais cela cachait plein de choses. Elle a plein de couches, il a parfois fallu que j’aille la ceinturer pour bien la comprendre”.

Au contraire, Adam, un libraire qui vit sur l’île d’Arvana et qui rencontre Tara par hasard, est un personnage qui était beaucoup plus limpide pour l’auteure : “J’ai tout de suite su qui il était, d’où il venait, comment il s’habillait, se comportait… C’est un homme qui a batti sa vie sur ce qu’il savait être primordial pour lui.” Carole-Anne Eschenazi admet d’ailleurs se reconnaître davantage dans Adam que dans Tara : “comme lui, les livres sont l’une de mes grandes passions. C’est presque un besoin organique pour moi d’en lire, j’en remplis ma maison !”

Et on ne doute pas d’ailleurs que de nombreux babélionautes se retrouveront dans cette passion ! Pour conclure cette rencontre, Carole-Anne Eschenazi s’est elle aussi prêtée au jeu des 5 mots et a choisi “amour, île, fiction, solitude et identité” pour parler de Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ?

Détour par les États-Unis avec Valentin Musso

Valentin Musso avait jusqu’ici habitué ses lecteurs à des décors français : la Bretagne, les Pyrénées, la Marne… pourtant, depuis un peu plus d’un an, ce sont les Etats-Unis que l’auteur a choisi comme cadre pour ses deux derniers thrillers psychologiques : La Femme à droite sur la photo, disponible en format poche aux éditions Points, et Dernier été pour Lisa, publié aux éditions du Seuil. C’est à l’occasion d’une rencontre dans les locaux de Babelio qu’il en a profité pour échanger avec trente lecteurs à propos de ces deux détours américains.

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Parenthèse américaine

Avant d’écrire La Femme à droite sur la photo, Valentin Musso n’avait en réalité jamais ressenti le besoin de situer ses intrigues ailleurs qu’en France : Maxime Chattam et Claire Favan, par exemple, situent leurs intrigues aux Etats-Unis. Ils font cela très bien et je n’avais pas envie de les singer.” C’est le sujet de ce roman, le cinéma hollywoodien des années 1940 et 1950 qui, en s’imposant à l’auteur, lui a également dicté son cadre : “J’aime beaucoup le cinéma hollywoodien de ces années-là, avec Marilyn Monroe et Jean Seberg, et je voulais lui rendre hommage dans un roman. Logiquement, ça ne pouvait pas se passer ailleurs qu’aux Etats-Unis.”

Passionné par le milieu du cinéma hollywoodien, Valentin Musso voulait également montrer ce que le glamour cachait de glauque : “La fin des années 1950 aux Etats-Unis était très marquée par le maccarthysme, avec la chasse aux homosexuels et aux communistes. Le milieu hollywoodien a beaucoup subi cela, car c’était un milieu politiquement très à gauche. On a découvert, dès années plus tard lorsque les dossiers ont été rendus publics, que Ray Bradbury et Frank Sinatra étaient sur écoute. Leurs dossiers étaient complètement creux.”

“Les endroits clinquants de L.A. -ils ne manquent pas- m’ont toujours déprimé, on dirait qu’ils ont été inventés que pour dissimuler aux yeux des gens les rêves brisés et les échecs dont se repaît cette ville.” David Badina, le narrateur de La Femme à droite sur la photo.

À l’image de La Femme à droite sur la photo, l’auteur avait également besoin d’utiliser le système judiciaire américain pour écrire Dernier été pour Lisa. C’est pour cela qu’il a choisi la côte du lac Michigan, dans le Wisconsin, comme décor pour son dernier roman.

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L’envers du décor

Après avoir montré la féerie et le sordide d’Hollywood, Valentin Musso a souhaité prendre le contre-pied de ce milieu et parler de la campagne américaine. Après la côte Ouest, direction les bords du lac Michigan, dans l’état du Wisconsin : Dernier été pour Lisa a été écrit en réaction à La Femme à droite sur la photo. J’ai vu qu’il y avait un décalage entre les grandes villes et la campagne. Lorsque les gens reviennent dans leur ville natale après avoir fait des études ou commencé leur carrière dans une métropole, il y a un décalage : ils ne comprennent plus les gens du coin.”

« La bourgade du Wisconsin m’apparaît comme une personnalité à part entière, avec ses ragots, ses secrets, la peur du qu’en dira-t-on, sa mise à l’index de ceux qui n’entrent pas dans la norme. Chacun doit rester dans sa « caste », on ne se mélange pas, ou alors… advienne que pourra ! J’ai envie de dire que l’histoire n’aurait pas pu exister ailleurs que dans un endroit semblable à celui-ci. » critique de Domeva

Ce que Domeva fait remarquer dans sa critique correspond justement à l’intention de l’auteur, qui a souhaité aborder les thèmes d’exclusion et de fragilité dans Dernier été pour Lisa : “Même si ces thèmes ont déjà été abordés dans des romans précédents, j’avais envie de les traiter de manière différente, en parlant de cet adolescent qui veut s’élever socialement par exemple, mais qui n’y parvient pas. J’avais besoin de situer cette histoire dans une Amérique profonde pour l’écrire, car elle n’était pas transposable dans la campagne française.”

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Une déclaration d’amour au polar et au cinéma

Ce ne sont pourtant pas des problématiques sociales qui sont au cœur de ces deux romans, Valentin Musso s’est plutôt nourri de ses passions et découvertes adolescentes pour écrire ces deux livres : “Ce qui m’intéresse en réalité, c’est moins l’Amérique réelle que celle imaginaire, fantasmée. Dans La Femme à droite sur la photo, j’ai voulu rendre hommage au cinéma, alors que Dernier été pour Lisa est un hommage à la littérature que j’ai découvert quand j’étais adolescent.”

C’est en effet à cet âge que l’auteur a découvert les classiques du polar : “Ma mère m’a fait découvrir Arthur Conan Doyle et ses Sherlock Holmes, et c’est grâce à mon père que j’ai découvert Georges Simenon. C’est aussi à ce moment-là que j’ai lu Agatha Christie, Gaston Leroux, Stephen King… et que j’ai découvert le cinéma américain grâce au Cinéma de minuit : j’ai regardé des films d’Orson Welles, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick La Femme à droite sur la photo, c’est une déclaration d’amour au polar et à ce cinéma !”

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Détourner les codes du polar

Si Valentin Musso a souhaité rendre hommage aux polars qui ont rythmé son adolescence, il n’hésite pas à se détourner de leurs schémas parfois classiques pour s’inscrire dans des genres plus contemporains. Il avoue d’ailleurs préférer le registre du thriller psychologique : “Je préfère quand il n’y a pas de sang, c’est la violence psychologique qui m’intéresse. Comme dans Sans faille, l’un de mes précédents romans dans lequel j’ai voulu parler de la violence de classe, c’est d’une histoire d’amitié dont je suis parti pour Dernier été pour Lisa, puis ça a dérivé vers une histoire policière.”

L’auteur n’a ainsi jamais réutilisé de personnage pour en faire une figure récurrente : “j’ai besoin d’une nouvelle aventure à chaque fois, c’est ce qui me motive.” À la figure classique du détective tel que Sherlock Holmes ou Hercule Poirot, Valentin Musso préfère des personnages plus anonymes, que l’on pourrait croiser tous les jours : “C’est vrai que je connais mal le monde de la police, mais je préfère surtout m’inspirer du cinéma des années 1940, dans lequel le personnage du flic était un personnage secondaire. Dans mes romans, l’enquêteur est souvent incarné par un détective privé ou un journaliste, rarement par une institution. J’aime le fait que mes personnages principaux, comme ceux d’Alfred Hitchcock, soient des antihéros. Il y a d’ailleurs une citation d’André Gide, “il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant”, qui représente exactement l’idée que je me fais de mes personnages.” Une lectrice a d’ailleurs fait remarqué que le personnage de Lisa n’était pas attachante : “La mort ne rend pas les gens meilleurs, c’est pour cela que j’ai voulu faire de Lisa un personnage qui ne soit pas parfait et dont on découvre les secrets petit à petit.”

Enfin, le passé est également l’un des thèmes de prédilection de Valentin Musso : “Que ce soit dans les films, les livres et même dans les émissions du type “Faites entrer l’accusé”, j’aime beaucoup les affaires classées sans suite, qui datent de plusieurs années. J’aime cette coexistence du passé et du présent, le fait de revenir en arrière, de creuser dans des souvenirs et de se dire que le passé ne nous a pas tout dit.” Pour écrire sur ces affaires passées, l’auteur adapte ainsi son écriture pour résoudre l’intrigue tout en restant crédible : “C’est intéressant de jouer sur la multiplication des points de vue, d’insérer des passages en flash-back. Dans Dernier été pour Lisa, c’était une évidence d’inclure des scènes de passé, alors que cela n’était pas nécessaire dans La Femme à droite sur la photo. La vérité ne peut pas venir des preuves matérielles ou scientifiques, il faut la faire surgir d’autre part.”

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La famille : au coeur du roman policier

Au-delà de ses références littéraires et cinématographiques, Valentin Musso s’est également confié sur les événements dont il s’inspire pour écrire ses romans : “Il ne suffit pas de grand chose pour avoir l’idée d’une intrigue policière : un fait divers, des secrets de famille, un article de journal… C’est par exemple après avoir lu un article sur les Lebensborn (programme du IIIe Reich qui avait pour objectif de créer une race aryenne parfaitement pure et dominante) dans L’Express que j’ai eu l’idée d’écrire Les Cendres froides. L’auteur n’hésite pas non plus à puiser dans des faits personnels ou familiaux : “Il y a très souvent des éléments autobiographiques dans le polar et le roman noir”, dit-il avant de préciser : “Je me souviens des histoires que me racontait mon grand-père, qui est mort à 104 ans. Il habitait près de Nice et a grandi près des terrains d’aviation. Je m’en suis servi pour écrire Le Murmure de l’ogre.”

La famille est d’ailleurs un terreau particulièrement fertile, selon Valentin Musso, pour bâtir une intrigue policière : “aux sources mêmes de l’intrigue policière, je pense qu’il y a une histoire de famille”, explique l’auteur, “la première histoire policière en date, c’est bien celle d’Œdipe qui, souhaitant découvrir d’où vient la malédiction qui s’abat sur Thèbes, découvre qu’il en est à l’origine. La famille est un terrain de jeu privilégié, et fournit une matière narrative incroyable à un polar.”

L’époque de l’adolescence, mise en scène dans Dernier été pour Lisa, n’a pas non plus été choisie au hasard. Valentin Musso le voit comme l’âge de toutes les possibilités, riche en attentes et en tensions : “J’aime cet âge car c’est celui où tout est encore possible. On a du potentiel et des qualités, et parfois la réussite ou l’échec ne tiennent à pas grand chose, il n’y a pas d’explication au succès de l’un ou à la malchance d’un autre. La question qui hante les adolescents, tout l’enjeu, c’est de savoir si les promesses seront tenues.”

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De nouveaux défis d’écriture

Pour Valentin Musso, il ne suffit pourtant pas d’avoir une bonne idée pour se mettre à l’écriture : il faut également qu’elle arrive au bon moment . “Pour La Femme à droite sur la photo, j’avais pris des notes lorsque je passais des vacances en Bretagne, mais j’ai retardé l’écriture de ce livre car ce n’était pas le bon moment”.

Une fois que l’auteur a l’intrigue en tête, il ne tarde pas à se mettre à écrire : “Faire un plan, c’est une idée à double tranchant. Ca peut guider l’auteur, mais ça peut aussi le brider. Je préfère partir avec une idée grossière de l’histoire, et avancer petit à petit. J’ai besoin de me mettre à l’écriture rapidement, de me laisser porter pour trouver le point de vue adapté à chaque histoire. Le choix de la tonalité narrative est très important pour moi.” Il lui est d’ailleurs déjà arrivé de réécrire un manuscrit, commencé à la première personne, et de changer de point de vue pour lui donner plus de crédibilité : “En relisant ce que j’avais écrit, je trouvais que ça ne marchait pas, alors j’ai décidé de tout réécrire à la troisième personne. Le narrateur que j’avais choisi au départ faisait de la rétention d’information, et ça ne me semblait pas cohérent. Cette expérience m’a appris qu’il faut toujours se relire, et voir si on croit soi-même à ce que l’on a écrit.”

L’écriture de Dernier été pour Lisa a d’ailleurs donné son lot de défis à l’auteur. L’alternance entre présent et retours dans le passé, pour commencer : “J’écris mes livres dans l’ordre de lecture. Pour écrire mon dernier roman, j’ai donc alterné entre l’écriture de chapitres du présent et ceux dans le passé. Les choses se sont faites naturellement, je sentais qu’il fallait insérer une scène du passé au fur et à mesure de l’écriture, pour équilibrer le récit.” Le personnage de Lisa a également été difficile à représenter. Si Valentin Musso a l’habitude de prendre des notes sur ses personnages avant d’écrire, le cas de Lisa a été une exception : “j’avais juste son prénom quand j’ai commencé à écrire, car je m’identifiais davantage à Nick, le narrateur de l’histoire : on a le même âge, on est tous les deux écrivains… À tel point que quand j’écrivais les dialogues entre le narrateur et Lisa, j’attendais moi aussi les répliques de Lisa !”

Enfin, le dernier défi qui s’est imposé à l’auteur lors de l’écriture de ce roman a été de se mettre dans la peau d’une adolescente : “j’étais plus prudent lorsque j’écrivais le journal intime de Lisa, car j’avais peur de faire des erreurs. Je faisais donc lire des passages à ma femme pour savoir si j’étais sur la bonne voie.”

Après Hollywood et le Wisconsin, Valentin Musso quittera les Etats-Unis pour son prochain roman. Le lieu n’aura d’ailleurs pas d’importance puisque l’intrigue pourra se dérouler n’importe où. Soyez donc prêts à découvrir un nouveau décor !

Dans la peau d’un enfant avec Julien Aranda

Faut-il faire des sacrifices pour réaliser ses rêves d’enfants ? C’est la question que se pose Julien Aranda dans son dernier roman, Le Jour où maman m’a présenté Shakespeare, publié aux éditions Eyrolles. Il était d’ailleurs présent dans les locaux de Babelio le 31 mai dernier, pour échanger avec 30 lecteurs à propos de ce dernier ouvrage.

Quand un souvenir d’enfance donne naissance à une fiction

C’est l’aspect autobiographique du Jour où maman m’a présenté Shakespeare qui a été abordé en premier par les lecteurs, mais Julien Aranda a rapidement mis de côté cette idée, insistant sur le fait que son troisième roman est d’abord une fiction : “certains aspects sont autobiographiques, mais je me suis surtout nourri de mon imagination pour écrire cette histoire”. L’auteur a ainsi expliqué aux lecteurs comment il avait puisé dans ses souvenirs d’enfance et dans son imaginaire pour inventer une histoire et des personnages : “Après avoir écrit mes deux premiers romans, j’avais la sensation d’être arrivée au bout d’un cycle. Je ne savais pas comment repartir, alors j’ai repensé aux livres qui m’avaient marqué pendant mon enfance : La Gloire de mon père et Le Château de ma mère de Marcel Pagnol, et La Vie devant soi de Romain Gary. Le point commun qui réunit ces trois livres, c’est le point de vue enfantin du narrateur. Je me suis dit que c’était une aventure que j’avais envie de tenter, alors pour me lancer, je suis parti de mon premier souvenir : la mort de mon chien, un caniche noir qui s’appelait Roméo. J’ai ensuite utilisé mon imagination et mon expérience personnelle pour inventer une histoire autour de ce souvenir : j’ai fait beaucoup de théâtre, alors je me suis servi de cette expérience pour rebondir sur ce vieux souvenir, et je me suis dit que si ce chien s’appelait Roméo, c’est parce que ma mère était fan de William Shakespeare, et c’est comme ça qu’est né le personnage de cette mère farfelue.”

Comme un poisson dans l’eau

Dans un quotidien contraignant et bien rempli, la lecture est souvent un moyen de s’échapper de la réalité. Pour Julien Aranda, il en est de même pour l’écriture, qui est pour lui un moyen d’évasion : “Quand on a un enfant en bas âge, de multiples activités et un travail prenant, c’est parfois difficile de faire une pause. L’écriture m’a permis de souffler et de prendre du recul par rapport à la réalité. J’ai toujours eu de l’affection pour le théâtre, j’ai voulu être comédien, et ce n’est d’ailleurs pas un projet que j’ai complètement abandonné : pendant l’écriture, j’ai eu l’impression de faire partie de cette troupe de théâtre.”

En plus de se vêtir d’un costume de comédien, Julien Aranda s’est également mis dans la peau d’un enfant, de ses cinq à ses vingt ans. Loin d’avoir été une expérience difficile, c’est au contraire un exercice qui a plu à l’auteur ; ce dernier en a profité pour se confier sur les raisons qui l’ont poussé à choisir un narrateur qui soit un enfant : “L’adolescence est, pour moi, beaucoup plus proche du monde des adultes que du monde de l’enfance, car on comprend beaucoup de choses. Je garde un souvenir magique de mes années de primaire : tout allait bien, je me sentais comme dans un cocon. Au contraire, l’arrivée au collège a sonné pour moi comme la fin de l’enfance et de l’insouciance. J’ai senti qu’il y avait une cassure entre le monde de l’enfance et celui de l’adolescence. Écrire du point de vue d’un enfant m’a permis de renouer avec l’enfant qui est en moi.”

Une lectrice en a d’ailleurs profité pour souligner la justesse du langage de l’enfant au centre du Jour où maman m’a présenté Shakespeare, et du ton utilisé par l’auteur. Pour trouver sa propre voix, Julien Aranda s’est avant tout inspiré des auteurs classiques cités précédemment, mais il admet qu’il s’est aussi inspiré de quelques auteurs contemporains tels que Michel Houellebecq et Sylvain Tesson. “On m’a également parlé d’En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut comme référence à Le Jour où maman m’a présenté Shakespeare.”, poursuit l’auteur. “C’est vrai que j’y ai trouvé des ressemblances en le lisant, même si la mère d’En attendant Bojangles est plus farfelue et plus fantasque et, qu’à l’opposé de mon roman, elle ne poursuit aucun but.”

La tête dans les étoiles, les pieds sur terre

Parmi ses références, Julien Aranda a également cité Un Taxi mauve de Michel Déon : “en le lisant, j’ai eu envie d’écrire un roman dans lequel il y aurait des jeux de mots, j’aime d’ailleurs beaucoup Stéphane de Groodt. Dispersés aux quatre coins du roman, ces calembours tels que “l’huissier d’injustice”, “les réseaux asociaux” ou “les forces du désordre” ont ainsi interpellé les lecteurs par leur fantaisie. “L’humour est pour moi la capacité suprême de l’homme à ne pas se prendre au sérieux”, précise alors Julien Aranda, “c’est un moyen d’aborder des thèmes difficiles de manière plus légère. Face à une situation compliquée, l’humour est, comme la poésie, une échappatoire à la réalité. L’humour et la poésie sont pour moi comme un kaléidoscope : ce sont deux manières de voir le monde.”

Pour compléter cette touche d’humour, Julien Aranda a souhaité y ajouter une dimension poétique, “je voulais écrire un roman musical, qui sonne bien et que l’on puisse écouter”, et construire une ambiance onirique : “j’ai conscience de ne pas avoir été rigoureux ni réaliste dans tous les aspects de ce roman, mais j’ai choisi de privilégier cette atmosphère poétique au réalisme. On écrit pour le lecteur que l’on est et, en tant que lecteur, tant que l’histoire est belle et qu’elle me fait rêver, ça me suffit. Je ne voulais pas étouffer le récit, car la littérature est pour moi une bulle d’oxygène.” Et c’est justement à mi-chemin entre la figure poétique et la figure paternelle que se trouve Georges Brassens, le chanteur préféré du héros.

Mais l’auteur ne s’est pas contenté de s’affranchir des contraintes imposées par le réalisme, puisqu’il avait pour objectif d’écrire un roman qui serait “complètement paradoxal”, à l’image de ses personnages construits à l’opposé les uns des autres, tels que la mère et Tata Myriam. “Je comprends que la mère ait pu être agaçante, car elle heurte des valeurs fondamentales. Quel est le prix à payer pour la réussite ? Comment être un artiste responsable lorsque l’on a des enfants ? Ce sont des questions que l’on peut se poser au travers du personnage de la mère. Il faut parfois faire des sacrifices pour réaliser ses rêves d’enfant.”

“Je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit.” Paul Morand

Avant de quitter Julien Aranda, les lecteurs ont toutefois souhaité lui dérober quelques conseils et techniques d’écriture, “Je comprends complètement votre question”, confesse l’auteur, “j’ai moi-même passé des années à me renseigner sur les méthodes d’écriture des écrivains avant d’oser me lancer !”

L’auteur du Jour où maman m’a présenté Shakespeare s’est alors confié sur l’expérience d’écriture, qui relève pour lui “d’un alignement des planètes et de l’instinct : Je ne fais pas de plan, ni de fiche de personnage. Fiodor Dostoïevski, John Steinbeck et Romain Gary écrivaient d’ailleurs sans plan ! Si j’en concevait un, ça me donnerait l’impression que tout est déjà fait, et ça me découragerait. Ce que j’aime dans la littérature, c’est lorsque le narrateur se retrouve face à ses personnages et que le champ des possibles s’ouvre. J’aime le fait de ne pas savoir où je vais.”

Julien Aranda admet toutefois se reconnaître dans la citation de Paul Morand, “je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit” : “je trouve cela très difficile d’écrire. C’est pour cela que je m’aide d’un fichier excel et que je me fixe des objectifs quotidiens et mensuels. Je me force à mettre en place un processus d’écriture très rigoureux et, après tout, tous les arts sont soumis à la rigueur, l’écriture autant que la musique.”

Le devoir de se renouveler

Malgré les mystères non résolus qui subsistent dans Le jour où maman m’a présenté Shakespeare, tels que l’identité du père ou le prénom du petit garçon, Julien Aranda assure qu’il n’écrira pas de suite à ce troisième roman : “J’en ai eu l’idée mais j’ai finalement décidé de ne pas le faire. Je ne suis pas un lecteur de séries, et je trouve cela trop facile. J’ai envie de me renouveler, et je pense qu’on en a même le devoir. J’ai un million d’idées pour mes prochains romans, je n’ai plus qu’à me poser et à les coucher sur papier.”

Pour en dévoiler davantage à propos du Jour où maman a rencontré Shakespeare, Julien Aranda s’est livré à l’exercice des 5 mots et vous en dit un peu plus en vidéo :

Voyage en terre malazéenne avec Steven Erikson

Près de 20 ans après le début de la publication de la saga Le Livre des martyrs de Steven Erikson, le premier tome de la série, Les Jardins de la lune, s’offre une nouvelle traduction française aux éditions Leha. À l’occasion de cette réédition et avant de partir pour les Imaginales, l’auteur canadien a fait un détour par les locaux de Babelio pour échanger avec trente lecteurs à propos du premier volume de sa décalogie.

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Un plateau de jeu de rôle

C’est dans les années 1980 qu’est né le monde malazéen. À l’époque, Steven Erikson et Ian Cameron Esslemont sont deux étudiants canadiens qui aiment partager des parties de jeu de rôle tels que Donjons & Dragons. Difficile de dire qui des personnages ou de l’univers est venu en premier aux créateurs de cet univers “Je suppose que les personnages nous sont venus en premier car, dans un jeu de rôle, les caractères des personnages sont essentiels pour faire avancer l’histoire. Mais je me souviens aussi des grandes cartes que l’on trouvait dans chaque boîte de jeu, et qui décrivent les terres où les humains et les nains habitent. Pour s’amuser, on a voulu étudier ces cartes dans le détail, et on a remarqué quelques erreurs un peu agaçantes, comme un fleuve qui allait à contre-sens par exemple. Nous avons alors décidé de créer notre propre univers pour héberger nos parties.”

Lors de la conception de cet univers, les auteurs se sont cependant imposés la contrainte de proposer autant de niveaux d’interprétation que possible : “Pour cela, nous avons été très vigilants et avons veillé à concevoir un univers cohérents à tous les niveaux : géographiquement, politiquement, ou encore historiquement. L’une des questions essentielles que nous nous sommes posées concernait le fonctionnement d’un monde où la magie existe. Pour cela, nous sommes partis du fait que la magie est quelque chose qui s’acquiert sur la base du mérite. Une fois que nous avions posé les ramifications de son fonctionnement et ses répercussions sur l’intrigue et l’environnement, nous nous sommes retrouvés avec un système dans lequel il n’y a pas de différence entre les genres et les sexes : nous avons donc une écriture égalitaire dans laquelle le langage du sexisme n’existe pas.”

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D’une aventure en duo à une aventure solitaire

Un peu de temps est toutefois passé entre la pose des fondations de cet univers et la première publication des Jardins de la lune (en 1999). Avant d’en faire un livre, Steven Erikson et Ian Esslemont ont d’abord voulu transposer cet univers dans un scénario pour le cinéma : “Pour écrire le synopsis, nous nous sommes inspirés des souvenirs que nous avaient laissés nos parties de jeu de rôle – mais nous en avons laissé une bonne partie de côté : il faut garder à l’esprit qu’elles ressemblaient plus à des discussions qu’à des quêtes pleines de monstres et de trésors. En réalité elles nous ont surtout permis de développer les personnages : cela nous a permis d’obtenir une grande compréhension de leur caractère et de leur histoire, et de leur insuffler de la vie. Ça a l’air ennuyeux, dit comme ça, deux personnes qui jonglent entre trois personnages et qui ne font que discuter pendant des parties de jeu de rôle, mais ces conversations nous ont apporté une grande richesse linguistique et beaucoup d’éléments tragiques.”

Ce n’est pourtant pas dans les salles obscures que l’univers malazéen a finalement pris forme, mais entre les pages d’un livre : “Dès que le scénario a été refusé, nous nous sommes mis d’accord et avons décidé de nous lancer individuellement pour en faire chacun un livre. Si l’écriture d’un scénario se prête bien à l’écriture à distance, c’est plus compliqué lorsqu’il s’agit d’écrire un roman : il faut trouver son propre style et sa propre voix. Or nous n’étions pas au même endroit : Ian était en Alaska, et moi sur une île en Colombie-Britannique. Mais nous avons quand même énormément communiqué, pour éviter de faire des erreurs et pour garder une histoire cohérente. Nous avons chacun retravaillé le scénario d’origine à notre manière, et avons rapidement laissé nos parties de Donjons & Dragons de côté. Nous avions pris beaucoup de notes à partir de ces parties de jeu de rôle, mais il y a toujours un risque à prendre trop de notes et à en savoir trop sur une histoire : il faut garder l’esprit ouvert pour savoir comment on va en arriver là, et il faut garder de la spontanéité pour ne pas étouffer l’écriture.”

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La nouvelle la plus longue du monde

C’est dans une bataille de longue haleine que s’est alors lancé Steven Erikson, puisque la saga du Livre des martyrs ne compte pas moins de 10 ouvrages : “Lorsque j’ai commencé l’écriture, j’avais les 10 volumes en tête, et notamment des scènes de bataille du tome final ; c’est d’ailleurs ça qui m’a permis de tenir pendant onze ans et de continuer à écrire, j’avais hâte d’arriver jusque là ! Mais je n’en ai pas parlé tout de suite à mon éditeur, car je voulais que chaque livre soit une histoire à lui tout seul, sauf le tome 9 dont la fin avait pour objectif de tenir le lecteur en haleine avant le tome final. Pour moi, le tome 9 et le tome 10 ne sont en réalité qu’un unique et énorme ouvrage.”

Malgré la longueur de ses romans, c’est en écrivant des nouvelles que l’auteur déclare avoir appris à écrire : “D’ailleurs, je n’ai peut-être jamais écrit de romans, car Le Livre des martyrs est parfois décrit comme “la nouvelle la plus longue du monde”. Je pense que si le roman survit à la relecture, c’est grâce à ses différents niveaux d’interprétation.” Steven Erikson admet toutefois s’être inspiré de grands classiques de la science-fiction pour écrire Le Livre des martyrs : “Ce n’est pas une oeuvre unique, structurellement parlant, car elle repose sur le roman Dune de Frank Herbert, dans lequel le lecteur est propulsé directement dans l’histoire. Nous avons fait la même chose ! En fait, j’écris surtout pour me faire plaisir, pour un lectorat duquel je ferais partie.”

Les films La Ligne rouge (Terrence Malick), comme suggéré par un lecteur, et Au-delà de la gloire (Samuel Fuller), font également partie des influences de l’auteur : “J’ai beaucoup appris de ces deux films, qui s’attachent à trouver un petit geste d’humanité, aussi petit soit il, au coeur d’événements tragiques qui incluent des milliers de personnes. Dans Le Livre des martyrs, il y a du bon chez les méchants et du mauvais chez les bons personnages. Notre approche était de rendre les personnages aussi humains que possible, même s’ils ne l’étaient pas. C’est sûrement l’une des raisons pour lesquelles les lecteurs aiment les personnages.”

En parlant des personnages, celui de Kruppe a particulièrement marqué les lecteurs : décalé et impertinent, il détonne parmi les autres personnages. “J’avais en tête l’image de quelqu’un qui aurait toujours un mouchoir détrempé à la main pour s’éponger le front, et qui s’exprime dans un langage fleuri, mais attendez de découvrir Iskaral dans le deuxième tome !”

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Au-delà de la fantasy

Si Le Livre des martyrs est devenu un classique de la fantasy, il n’en reprend pourtant pas les grands codes : Steven Erikson et Ian Esslemont ont en effet créé un univers original duquel les elfes sont par exemple absents. Cet univers n’a pourtant pas été créé par opposition à la fantasy des années 1990, mais s’inscrit plutôt dans une vision postmoderne du genre : “Nous avons remarqué qu’il y avait deux manières d’approcher la fantasy : d’un côté il y avait l’epic fantasy de J.R.R. Tolkien et Terry Brooks, et de l’autre la dark fantasy de Michael Moorcock et Glen Cook. Nous étions plus attirés par des ouvrages tels que La Compagnie noire de Glen Cook et nous sommes spontanément orientés vers cette voie.”

Le Livre des martyrs ne se limite pas pour autant au seul cercle de la fantasy. Pour écrire son histoire, Steven Erikson s’est nourri de différents registres : “Au fur et à mesure du développement de l’histoire, les personnages se posent de plus en plus de questions qui dépassent largement le cadre de la fantasy : les pensées philosophiques des personnages alternent avec les scènes violentes de guerre, et finalement ce n’est plus de la fantasy avec des accents tragiques, mais une tragédie teintée d’éléments de fantasy.”

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Une quête éditoriale

Douze ans après la publication du premier tome, les lecteurs anglo-saxons avaient enfin le dernier tome entre les mains. Mais si la dernière page a pu être difficile à tourner pour quelques lecteurs, Steven Erikson n’a pas tardé à reprendre la plume : “Quand j’ai fini d’écrire cette saga, j’étais à Plymouth en Cornouailles, en Angleterre. Je l’ai terminée en ayant la sensation d’être arrivé là où je voulais aller. Si j’avais été renversé par un bus à ce moment-là, je serais mort satisfait. J’ai fait une petite pause pour me reposer, mais ça n’a duré que sept jours : je me suis tout de suite remis à écrire. Avec du recul, c’était peut-être une erreur, car mes lecteurs et mes lectrices étaient sûrement autant épuisés que moi.”

Enfin, cette rencontre avec des lecteurs était également l’occasion pour l’auteur de revenir sur son parcours et sur les obstacles qu’il a rencontré il y a vingt ans, alors qu’il envoyait des manuscrits à des maisons d’édition : “Il m’a fallu huit ans avant de trouver un éditeur. J’ai commencé par envoyer le manuscrit complet à un éditeur new-yorkais. Il est resté chez eux pendant 18 mois avant de m’être retourné. Je l’ai alors renvoyé à un autre éditeur, Tor books. Après plusieurs mois, je les ai appelés pour savoir ce qu’il en était : ils étaient intéressés mais attendaient la dernière fiche de lecture d’un auteur. Ils m’ont rappelé quelques mois plus tard, pour me renvoyer mon manuscrit : ils avaient finalement décidé de le refuser car ils pensaient qu’il était trop compliqué.
Ce double refus était frustrant pour moi, j’ai donc décidé de tenter ma chance en Angleterre, en me donnant cinq ans pour signer un contrat. Trois ans plus tard, j’avais un agent et un éditeur, et trois ans encore plus tard, les éditions Tor rachetaient les droits de la saga. L’ironie de cette histoire, c’est que j’ai vendu plus de livres aux Etats-Unis que n’importe où ailleurs, et sa morale, c’est que les éditeurs peuvent parfois se tromper à propos de leur lectorat.”

En attendant de découvrir le deuxième tome de la saga en novembre, nous vous proposons de retrouver Steven Erikson en vidéo, dans laquelle il a choisi six mots pour parler de sa saga Le Livre des martyrs, publié aux éditions Leha.

Laurent Tillon : observer la nature et retrouver espoir

Au Parc Monceau le vendredi 13 avril 2018 au matin, les oreilles les plus attentives pouvaient entendre les étourneaux, les merles, les moineaux et les mésanges chanter. Un groupe de vingt lecteurs était également réuni pour échanger avec Laurent Tillon, chargé de mission en biodiversité à l’ONF (Office national des forêts) et auteur du livre Et si on écoutait la nature ? paru aux éditions Payot-Rivages. Venu partager ses connaissances, il a pu donner quelques conseils pour observer la nature en mouvement, ce même en plein cœur de Paris.

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Un sanglier et de l’optimisme

A priori, rien ne destinait Laurent Tillon à exercer un métier au milieu de la nature, à tel point qu’il raconte que c’est peut-être une rencontre fortuite avec un sanglier qui a suscité sa vocation ! D’abord autodidacte, il s’est formé au rythme de ses erreurs, a appris à être patient et attentif, puis a complété son parcours par une formation en gestion et protection de la nature puis une spécialisation dans les chauves-souris : “Ce sont des animaux fascinants par leurs comportements, les outils qu’ils utilisent, leur sociabilité… c’est comme la potion magique, on commence par mettre le doigt dedans puis on ne peut plus s’arrêter.”

Aujourd’hui chargé de mission faune et diversité à l’ONF, il fait le lien entre six réseaux naturalistes et forestiers, et travaille en lien avec des organismes scientifique et le Ministère de la Transition écologique pour préserver la biodiversité. Grâce au siège qu’il occupe au CNPN (Centre National de Protection de la Nature), il conseille également le Ministère de l’écologie au quotidien.

De ces expériences, il a fait trois constats : un manque de bon sens dans la conservation de la biodiversité d’abord, alors que les exemples d’intelligence et d’autorégulation ne manquent pas dans la nature. Un pessimisme tenace ensuite, lié à l’état de la planète, qui donne à chacun l’impression d’être sous une chape de plomb sans espoir d’amélioration, “on tire pourtant un bilan positif des actions de conservations initiées, de nombreuses espèces vont mieux grâce aux efforts mis en oeuvre !” réplique Laurent Tillon. Enfin, au rythme de ses échanges avec le public, l’auteur a également remarqué l’envie croissante des gens d’aller au contact de la nature : “j’ai souvent eu des gens qui venaient me voir en me disant qu’ils avaient envie d’aller en forêt mais qu’ils ne savaient pas comment observer la nature, comme s’ils pensaient qu’elle leur était inaccessible. C’est tout cela qui m’a donné envie de donner une image positive de la nature, et de les encourager à aller à sa rencontre.”

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“La nature est une artiste dont l’imagination est sans limites”

Il n’a fallu que quelques instants pour que les lecteurs soient captivés par les histoires de Laurent Tillon. C’est au rythme de nombreuses anecdotes et d’intrigues à propos de corneilles, de cigognes, de mésanges ou des herbivores que l’auteur a échangé avec ses lecteurs.

Connaissez-vous le secret de la cigogne noire ?

Les cigognes noires sont des oiseaux très fidèles, autant envers leur habitat que leur compagne : chaque année, le couple revient dans le nid qu’ils ont construit des années plus tôt. Au printemps, ils remettent le nid en état et, pendant que la femelle reste au nid pour pondre, le mâle part pour la journée, capturer des proies et chasser pour le couple.
Une année, l’un de ces couples a été équipé avec une balise, pour observer leurs déplacements. Un jour, un comportement inhabituel a été repéré chez le mâle : au lieu d’aller sur son lieu de pâture habituel, il s’était en fait à plus de 80 km de cet endroit, et était parti sur le nid d’une autre femelle, pendant que le mari de cette dernière était à la chasse ! Au retour, n’ayant plus assez de temps pour chasser pour le couple, le mâle s’était sacrifié, et avait donné la totalité de sa récolte à la femelle.
À partir de cet événement cocasse, l’équipe de chercheurs a en réalité pu établir l’hypothèse que cela fonctionne ainsi pour tous les couples de cigognes, et que chaque mâle est infidèle environ une fois par an, comme si l’espèce s’accommodait de cet arrangement pour assurer un brassage génétique.

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Eloge du bon sens

Pas besoin d’aller à la campagne pour trouver des exemples du bon sens de la nature, soutient Laurent Tillon : “Ca n’a pas de sens d’opposer l’urbain au rural.” L’écologie urbaine permet en effet de comprendre les interactions entre les espèces et leur environnement, et ces dernières années, de nombreuses initiatives ont mis en évidence que les bois parisiens n’avaient rien à envier au grandes forêts domaniales françaises : “Dans le bois de Boulogne et le bois de Vincennes, on a observé que la variété d’espèces était quasiment aussi riche que dans les grandes forêts. De même, le miel parisien est en fait meilleur que celui des campagnes, car il n’y a pas de pesticide dedans.”

Aujourd’hui, de nombreuses initiatives pour la conservation de la biodiversité ont porté leurs fruits, que ce soit dans les espaces ruraux ou urbains : “Les hôtels à insectes prennent du temps à se peupler, mais il faut être patient, ils fonctionnent très bien. Les moineaux ont failli disparaître de Paris, mais on a pu changer la donne seulement en posant des nichoirs. Dans les bâtiments neufs, on intègre même des nichoirs et des perchoirs dès la conception de l’immeuble !”

Le concept d’écolonomie, qui soutient que c’est plus économique de produire de façon écologique, a d’ailleurs le vent en poupe : “J’ai rencontré un entrepreneur qui avait pour objectif de réduire les fuites d’énergie d’un immeuble : il a choisi de végétaliser les toits, et a fait 40 % d’économies. J’ai visité l’immeuble en décembre dernier, et la chaudière n’était toujours pas allumée !”

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Conseils pour l’observation de la nature

Enfin, après avoir guidé les lecteurs vers le micro-environnement d’une jardinière et vers des platanes ayant évolué de manière très différente, Laurent Tillon s’est confié à propos des expériences mémorables qu’il a pu vivre au contact de la nature, notamment à une période pendant laquelle il passait près de 500 heures la nuit en forêt par an : “J’ai dû prendre mon courage à deux mains pour dormir dans un hamac en haut d’un arbre alors que j’ai peur du vide, mais pour la première fois j’ai pu voir des rapaces d’au-dessus, et pas d’en-dessous. En me réveillant le matin, il y avait un écureuil qui m’observait sur le mousqueton au bout de mon hamac. Perché dans un arbre, j’ai pu observer un cerf, le regarder me chercher car il avait senti mon odeur, mais ne pas me voir car j’étais en hauteur.”

Enthousiastes à propos de ces aventures, les lecteurs ont alors demandé à l’auteur quels étaient ses conseils pour observer la nature. Les voici :

  • Chercher le vert : “Où que vous soyez, sur un banc ou sur de la pelouse, cherchez le vert et ne bougez pas. Il faut aller à l’opposé du rythme de la vie, se laisser imprégner par les odeurs, le son des oiseaux et des insectes, être patient et profiter de ces rencontres.”
  • Faire attention à sa position pour ne pas être vu ni entendu. Pour cela, vous devrez peut-être vous mettre en hauteur si vous souhaitez observer des cerfs, par exemple. Choisissez bien votre tenue, pour ne pas que vos chaussettes couinent dans vos bottes par exemple, et faites attention où vous posez les pieds : les feuilles mortes ne font pas le même bruit que des feuilles mouillées ! Mettez vous à bon vent, enfin, pour ne pas que les odeurs humaines fassent fuir les animaux.
  • Mettre en place des stratégies pour leurrer les animaux : “Dans les parcs urbains, les animaux ont l’habitude d’être entourés d’hommes, on peut donc bouger et faire du bruit sans que cela ne rende leur observation trop difficile. Dans les grands parcs en revanche, il faut parfois ruser, utiliser des techniques d’affût, se camoufler…”

Avant de courir en forêt pour appliquer ces conseils, nous vous proposons de découvrir une vidéo de l’auteur, dans laquelle il nous dévoile les cinq mots qu’il a choisis pour parler de Et si on écoutait la nature ?, le premier livre de Laurent Tillon qui, loin d’une approche catastrophiste de l’écologie, préfère voir le verre à moitié plein, et partager un peu d’espoir.

Daniel Cole : de l’horreur et de l’humour

C’est juste avant l’ouverture du festival lyonnais Quais du polar que Daniel Cole est passé dans les locaux de Babelio, le temps d’une rencontre avec trente lecteurs venus échanger autour de Ragdoll, le premier roman de l’auteur qui paraissait en poche aux éditions Pocket, et de sa suite L’Appât, publiée aux éditions Robert Laffont.

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Du scénario à la trilogie

Si on a l’habitude de voir les livres d’abord publiés avant d’être adaptés au cinéma ou en série télévisée, le parcours de Ragdoll va à contresens de ce chemin traditionnel : avant d’être un roman, l’histoire de Daniel Cole était un pilote de série destiné au petit écran. “C’est en regardant un épisode de 24 heures chrono qu’est née l’envie d’écrire des histoires pour la télévision. J’ai remarqué que même si les téléspectateurs avaient vu Jack Bauer mourir et revenir à la vie au moins dix fois, la série avait toujours autant de succès et les fans ne se lassaient pas. Avant, je n’écrivais pas du tout, mais c’est après avoir constaté cela que je me suis dit que je pourrais moi aussi écrire un scénario et que j’ai commencé à écrire en ayant la télévision en tête. Ça a duré six ans, et puis j’ai eu l’idée d’écrire Ragdoll.”

À l’époque, le scénario d’origine est encore très loin de l’histoire que les lecteurs ont pu découvrir : “Je ne m’étais jamais aventuré au-delà de l’écriture du pilote de la série Ragdoll, et quand j’ai réécrit le scénario pour en faire un roman, je ne pensais jamais que je serais publié ! Je n’avais pas non plus pensé à en faire une trilogie avant de signer un contrat pour trois livres.”

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Seven en plus drôle

C’est naturellement du côté du cinéma et des séries télévisées que Daniel Cole est allé piocher l’inspiration : parmi ses influences, l’auteur britannique cite en effet la première saison de True detective avec Matthew McConaughey et Woody Harrelson, la série Following dans laquelle il a trouvé l’horreur qu’il voulait insuffler à son livre, et le film Seven de David Fincher. “La première édition anglaise de Ragdoll présentait d’ailleurs le livre comme un Seven en plus drôle”, précise l’auteur.

Daniel Cole s’est également inspiré du cinéma pour donner vie à ses personnages, et notamment à celui de William Oliver Layton-Fawkes (Wolf) : “Wolf est le premier personnage qui me soit apparu, dans son t-shirt de Bon Jovi. C’est d’ailleurs un amalgame de tous mes héros préférés : il tient un peu de l’aisance d’Indiana Jones avec sa machette, et de Martin Riggs de L’Arme fatale (Richard Donner) pour son côté suicidaire.”

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Les personnages aux commandes

Daniel Cole s’est alors davantage exprimé sur les personnages mis en scène dans Ragdoll, confiant ainsi aux lecteurs son attrait pour les anti-héros, les personnages déséquilibrés et extrêmes : “j’aime les capturer à un moment de leur vie où ils sont sur le point de basculer.”

Ce sont alors les figures féminines de son roman, l’enquêtrice Emily Baxter et la journaliste Andrea, qui est aussi l’ex-femme de Wolf, qui ont retenu l’attention des lecteurs. Si le caractère de la première est inspiré de la soeur cadette de l’auteur, “elle est très drôle et spontanée, mais peut parfois agir comme quelqu’un de mal élevé ou sans filtre. Maintenant, j’ai même pris l’habitude de noter ce qu’elle dit pour rendre les répliques du personnage plus réelles !”, l’intérêt du personnage d’Andrea est avant tout de servir l’intrigue : “en Angleterre, les médias sont réputés comme étant sans pitié, mais Andrea n’a pas pour but de personnifier ni de critiquer le système journalistique. Elle n’est là que pour faire avancer l’histoire, pour exercer une pression sur Wolf, le pousser à bout le via les médias et l’opinion publique.”

Plus encore que des outils pour construire l’intrigue, les personnages sont, pour Daniel Cole, des guides qui pavent la route de son histoire : “C’est quelque chose que mes éditeurs trouvent déroutant, mais avant de commencer à écrire une histoire, je n’ai en tête que la fin et le début. Je sais où je vais, mais je ne sais pas comment : ce sont les personnages qui m’y emmènent comme des amis, et qui décident du rythme et de l’avancement de l’histoire. Si j’avais une structure figée, il se pourrait que je force les personnages à prendre des décisions qui ne soient pas naturelles pour eux.”

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Vision d’horreur

Aujourd’hui auteur de polar avec deux thrillers à son actif et un troisième en cours d’écriture, Daniel Cole n’a pas toujours mis son imagination au profit de crimes sordides : il a d’abord été ambulancier, avant de devenir bénévole à l’équivalent britannique de la SPA, puis employé dans une association dédiée au sauvetage en mer. C’est pourquoi les lecteurs ont souhaité mettre en perspective son parcours philanthrope avec la cruauté présente dans ses romans : “En tant qu’ambulancier, j’ai parfois été confronté à des situations étranges et stressantes qui m’ont donné un rush d’adrénaline. J’ai eu affaire à des gens épouvantables en faisant ce métier, c’est peut-être de là que me vient ce goût pour l’horreur d’ailleurs. Enfin, je rejette aussi la faute sur les nombreux films d’horreur que j’ai vus lorsque j’étais adolescent !”

En parlant de son goût pour l’horreur, Daniel Cole a expliqué aux lecteurs son penchant pour les thrillers et les histoires pleines de cadavres : “Que j’aie en tête une comédie ou une histoire de science-fiction, il y a toujours un cadavre dans mes intrigues. Et dès qu’il y a un cadavre, c’est normal que la police soit impliquée. Je ne peux pas m’empêcher de revenir au thriller.” Tous les cadavres de Ragdoll étant reliés au même criminel, la figure du tueur en série s’est alors naturellement imposée à l’auteur : “ce sont les monstres de notre époque.” L’auteur a ensuite poursuivi en révélant que Ragdoll correspond en réalité au parfait exemple du livre qu’il aurait lui-même aimé découvrir : “Quand j’ai écrit Ragdoll, je ne pensais jamais être publié. J’ai trouvé cela amusant de décider de tout ce qui allait se passer et j’ai donc écrit, égoïstement, le livre que j’aurais aimé lire. J’y ai mis toute l’horreur et tout l’humour que je voulais.”

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Une histoire d’équilibre

En plus de l’aspect monstrueux des cadavres et des crimes, Daniel Cole a également tenu à distiller un peu d’humour tout au long de son récit, non seulement pour contrebalancer l’horreur de l’histoire, mais également pour retenir l’attention de ses lecteurs et ne pas les perdre : “J’ai une capacité d’attention assez courte, dès que quelque chose cesse de m’intéresser, je m’en détache. Je pense que c’est grâce à l’humour et à l’humanité que Ragdoll est lisible : il y a un vrai équilibre entre l’horreur et l’humour, les relations humaines et les moments un peu plus mielleux. C’est une histoire d’équilibre.”

Si Ragdoll se présente ainsi comme un mélange d’horreur et d’humour, c’est également une association entre un contexte réel et l’imagination débordante de l’auteur : “Je n’aurais pas pu raconter l’histoire de Ragdoll si je m’étais cantonné aux limites de la réalité. J’ai bien-sûr profité de mes connaissances liées à mon expérience en tant qu’ambulancier, mais j’ai pris des libertés nécessaires pour pouvoir raconter l’histoire que j’avais en tête.”

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De Ragdoll à L’Appât

De fil en aiguille, la discussion s’est alors orientée vers les nouveaux personnages introduits dans le deuxième tome : les lecteurs font en effet la connaissance des agents spéciaux Damien Rouche et Elliot Curtis. Le premier est intelligent, agréable et légèrement excentrique, tandis que la deuxième est très professionnelle et ambitieuse : “Ils viennent tous les deux d’un précédent scénario qui avait été refusé. J’ai décidé de réutiliser ces personnages, mais c’est en écrivant la scène de l’araignée dans la chambre d’hôtel, en les faisant interagir autour d’un détail si minuscule, que j’ai véritablement compris que j’avais de très bon personnages.”

Daniel Cole en a alors profité pour évoquer les défis rencontrés lors de l’écriture de ce second tome : “Baxter est athée alors que Rouche est très croyant. Ils ont tous les deux une vision très différente sur ce sujet. Je trouve le sujet de la religion fascinant, mais c’est un sujet délicat. Ce thème n’est pas là pour créer la polémique, il sert vraiment l’histoire, comme le thème de la santé mentale d’ailleurs. L’écriture de L’Appât m’a pris un peu plus de temps car, avec mon éditeur, nous voulions être prudents pour ne heurter personne.”

La figure du tueur en série, qui avait déjà largement été abordée dans Ragdoll, a en revanche été détournée dans le second volume : “les assassinats sont aussi des suicides, car le tueur est déjà mort quand on trouve le corps” précise Daniel Cole.

De Ragdoll à L’Appât, Daniel Cole a également changé son tandem d’enquêteurs et a déplacé son enquête outre-Atlantique, à New York : “J’ai écrit Ragdoll en pensant ne jamais être publié, et pourtant j’ai signé un contrat pour trois livres. La première question que je me suis posée après avoir signé ce contrat, c’est comment je pourrais faire pour me compliquer la vie au maximum ? C’est comme ça que j’ai pensé à lâcher mon personnages principal et faire un voyage à New York.” Il n’a pourtant pas souhaité faire table rase du passé : “Les trois livres ont été conçus comme une trilogie, ils sont tous liés. Après Ragdoll, je ne me voyais pas tout remettre à plat et repartir de zéro : au contraire, j’aime le fait qu’il y ait des conséquences, que les personnages ne soient plus les mêmes après cette affaire. Emily Baxter a par exemple dans L’Appât de gros problèmes de confiance.” Les lecteurs les plus attentifs trouveront ainsi des références à Ragdoll dans les dialogues et dans certaines scènes de L’Appât.

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En attendant de retrouver Daniel Cole dans une troisième enquête plus intimiste et plus mystérieuse dans laquelle il a promis de ne pas inventer de drame qui provoquera la fin du monde, les lecteurs ont pu s’installer à sa table de dédicace pour échanger quelques mots supplémentaires avec lui. Merci à la traductrice pour l’interprétariat.

Retrouvez Ragdoll et L’Appât de Daniel Cole, aux éditions Robert Laffont et Pocket.

Dans le désert de l’Arizona avec Haylen Beck

Si Stuart Neville s’est fait connaître en écrivant des romans policiers qui ont pour décor l’Irlande du Nord, c’est sous le pseudonyme d’Haylen Beck qu’il a choisi d’écrire son dernier roman : Silver Water. C’est ce nouveau thriller, publié aux éditions HarperCollins Noir, qu’il est venu présenter à une trentaine de lecteurs sélectionnés pour l’occasion, le vendredi 16 mars dernier. L’interprétariat a été assuré par Fabienne Gondrand.

En plus d’un nouveau nom de plume, c’est aussi un voyage outre-Atlantique que nous propose l’auteur irlandais : direction l’Arizona aux Etats-Unis, où l’on suit une mère de famille, Audra, qui fuit son mari et est accusée d’avoir fait disparaître ses enfants.

Des lacs irlandais aux déserts de l’Arizona

C’est d’abord la question du lieu qui a intéressé les lecteurs. Pourquoi l’auteur a-t-il choisi de situer son intrigue dans le désert de l’Arizona, lui qui était jusqu’ici un habitué des terres irlandaises, et comment lui est venue cette idée de thriller aux Etats-Unis ? “Ce sont les paysages du sud des États-Unis qui m’ont donné l’idée du livre. J’avais une idée d’intrigue et je savais que ça devait se passer dans la nature, mais s’il y a une chose qu’on n’a pas en Irlande, c’est la nature sauvage et le désert : c’était nécessaire de transposer l’intrigue dans un autre environnement. J’avais déjà fait plusieurs voyages en Arizona, où j’avais été témoin de l’aridité et de la sécheresse des grands déserts de l’état. C’était sans aucun doute le cadre idéal pour ce nouveau roman. J’ai laissé de côté l’idée du livre pendant un an, mais je l’ai reprise lors d’un road-trip que j’ai fait de Phoenix à Flagstaff, pendant lequel j’ai pris des notes et des photos. Puis je suis rentré, et c’est là que j’ai commencé à écrire le livre.”

De retour en Irlande, l’auteur s’est alors nourri de son expérience en Arizona pour donner à son intrigue un décor aussi vrai de nature : La notion d’authenticité est cruciale pour moi : j’ai voulu faire ressentir les impressions du lieu dans lequel se trouvent les personnages. En ce qui concerne l’ambiance, j’ai voulu retranscrire la chaleur caniculaire des 45° et rendre compte de l’aridité et de la sécheresse de l’Arizona. J’ai traduit ça par des petits détails : par exemple dans la scène d’ouverture, lorsqu’Audra est dans sa voiture, l’intérieur est frais mais si elle touche le pare-brise, elle se brûle.”

Haylen Beck a pourtant souhaité tenir son roman à l’écart du documentaire en inventant une ville fictive, Silver Water, qui serait un condensé des villes traversées lors de son road-trip en Arizona : “Je ne pouvais pas inscrire l’intrigue dans une ville réelle car l’un de mes personnages est le shérif de la ville : je n’en ai pas fait un portrait très reluisant, et je ne voulais pas m’attirer d’ennuis. Mais je me suis inspiré des villes que j’ai visitées lors de mon road-trip qui, à l’instar de Silver Water, sont des petites villes dans des cuvettes, à l’écart des routes principales et à côté de mines de cuivre : les décors sont semblables.”

Capter l’atmosphère d’un lieu

Ayant le sentiment d’être dans une Amérique profonde et peu hospitalière, notamment pour les étrangers, les lecteurs ont alors interrogé l’auteur sur la vision des États-Unis qu’il souhaitait montrer : “Plutôt que de regarder des documentaires, j’ai fait le choix de me rendre sur place pour capter l’atmosphère du lieu. Ce qui m’a frappé pendant ma visite, c’est le sentiment d’isolement, les routes en terre et les maisons préfabriquées qui tombaient en ruine. Ça se traduit par un repli sur soi et par le fait de défendre les siens plutôt que de s’inscrire dans une communauté plus large.”

Le contexte social ambiant aux États-Unis et les paysages de l’Arizona semblaient en réalité être un terreau propice pour mettre en scène l’histoire d’Audra : “Il me semble propre aux petites villes que les gens qui viennent de l’extérieur sont considérés comme des étrangers. Je voulais donner à mon héroïne le sentiment d’être une outsider. Elle vient de New York, pour elle les paysages de l’Arizona lui sont inédits et inconnus, comme pour moi qui viens d’Irlande.”

Haylen Beck se défend toutefois d’avoir voulu montrer une image inhospitalière des États-Unis et d’en avoir fait la critique : “Ce n’était pas mon intention, mais on la devine entre les lignes. Je ne voulais pas être désobligeant ni désagréable envers les américains : je sais que la population n’est pas uniforme, d’autant plus que je viens d’un pays qui a baigné dans la violence pendant 10 ans.”

Des personnages avec du relief

La violence, du kidnapping au dark web en passant par la relation abusive d’Audra et de son ex-compagnon, l’auteur a pourtant veillé à ne pas trop la mettre en scène dans son roman : “Même si le livre parle d’un kidnapping d’enfant, je savais dès que j’ai commencé l’écriture que j’allais me mettre des limites : je ne veux pas écrire des choses que je ne veux pas vivre. Je ne voulais pas écrire une histoire sadique ni cruelle, je voulais au contraire épargner au lecteur une lecture difficile.”

Il a préféré se concentrer davantage sur les caractères de ses personnages : “Je mets les personnages dans l’histoire pour voir comment ils réagissent. On apprend à les connaître quand on les voit se battre contre les événements. Il y a alors un balancier entre les personnages et l’intrigue : ils sont intimement liés et deviennent interdépendants.

Haylen Beck s’est alors exprimé à propos de ses personnage principaux, expliquant chacun de leur rôle : “Je voulais qu’on ait un maximum de compassion pour Audra et qu’on comprenne pourquoi elle fait ce qu’elle fait” explique-t-il à propos de son personnage principal, avant de poursuivre sur le personnage du shérif : “Je suis fasciné par le pouvoir que peut exercer un shérif dans une petite ville, surtout s’il a de mauvaises intentions, et les répercussions que cela peut avoir. Mais j’ai quand même fait attention au fait d’en faire un personnage humain, en 3D et pas unidirectionnel.”

Enfin, Danny Lee, un personnage qui a vécu une situation similaire à celle d’Audra et qui lui vient en aide, a quant à lui particulièrement retenu l’attention des lecteurs. L’auteur s’est expliqué sur les contraintes liées à ce personnage : “J’ai voulu donner à Danny Lee une histoire et un passé aussi différents que possible de ceux de l’héroïne, c’est pour ça que c’est un asiatique originaire du Chinatown de San Francisco, et qui a un lien avec les gangs. C’est un personnage qui m’est très éloigné, il me fallait donc un référent. C’est pour cela que j’ai fait appel à Henry Chang, un auteur de polar new-yorkais. J’ai beaucoup parlé du personnage avec lui, il m’a aidé à comprendre les fondements culturels de cette communauté pour donner plus d’authenticité à mon livre.” Il s’est également confié sur son affection pour le personnage : J’ai pris beaucoup de plaisir à créer ce personnage. On me demande régulièrement s’il va revenir : je ne m’interdis pas cette possibilité, il a le potentiel d’un personnage récurrent. Silver Water a été pensé, écrit et conçu comme un roman indépendant, mais j’y ai laissé quelques outils pour faire revenir Danny Lee.”

Écrire sous couverture

Faire revenir Danny Lee : cela signifie-t-il qu’Haylen Beck sera de retour ? se sont alors demandé les lecteurs. Comment l’auteur irlandais compte-t-il faire cohabiter ses deux identités, et jongler entre ses romans irlandais et ceux écrits sous pseudonyme ? J’ai pour projet d’alterner ces deux types de roman au rythme d’un sur deux : cela me permettra d’éviter de m’ennuyer et me donnera l’occasion de prendre le large. Sous le nom de Stuart Neville, les romans continueront de se passer en Irlande, mais tous les livres écrits sous le nom d’Haylen Beck seront des thrillers qui se passeront aux Etats-Unis, indépendants les uns des autres : cela me laisse la liberté de me concentrer sur l’histoire et d’aller où je veux aux Etats-Unis : le prochain roman se déroulera d’ailleurs à Pittsburgh (Pennsylvanie).”

L’auteur s’est alors confié sur la conception de Silver Water et sur les avantages d’écrire sous pseudonyme : “J’ai écrit Silver Water sans être sous contrat : c’était une surprise pour mon agent comme pour mon éditeur. Ça m’a permis de jouir de plus de liberté car personne n’attendait rien de moi : l’écriture était plus facile. C’était également un changement stylistique dans la mesure où je me lançais dans un roman plus grand public, alors que les précédents étaient plus sombres et tenaient plus du roman noir. ”

Rebondissant sur les différentes sous-catégories de romans policiers, Haylen Beck s’est confié sur les deux oeuvres qui l’ont influencé lors de l’écriture de Silver Water : “Je peux citer deux influences pour ce roman : la première, c’est le livre de Jim Thompson : Le Démon dans ma peau, qui m’a inspiré pour donner le rôle de méchant au shérif. La seconde, je ne peux la citer que rétrospectivement, mais plusieurs mois après l’écriture du livre, j’ai revu La Nuit du chasseur de Charles Laughton, et j’ai réalisé à quel point ce film m’avait influencé. Je pense notamment à deux scènes : lorsque les enfants sont dans la cave, et lorsque la fillette tient sa peluche. Avec du recul, c’est impossible de le nier.”

Enfin, la rencontre s’est achevée sur une question sur la fonction du polar : a-t-il pour objectif de rendre justice ? “Cette question me rappelle une citation : “dans notre prochaine vie on bénéficie de la justice, et dans celle-ci de la loi.” La loi est différente de la justice, on lit souvent des histoires de sentences très légères par rapport au crime commis. En Irlande du Nord notamment, on trouve plein de gens libres, voire à des positions de pouvoir, alors qu’ils ont commis des crimes. Dans la vie, la justice n’est pas très courante : elle est sublimée par le livre.”

C’est sur la musique de deux groupes chers à l’auteur, qui ont d’ailleurs inspiré l’auteur dans le choix de son pseudonyme, que s’est terminée la rencontre. Serez-vous capables de les deviner ?

Retrouvez Silver Water d’Haylen Beck, aux éditions HarperCollins Noir.

 

Enfermé à tort avec Bertrand Puard

D’abord auteur de polar avant d’écrire pour la jeunesse, Bertrand Puard est un écrivain prolifique aussi connu sous le nom d’Ewan Blackshore. Le 30 janvier dernier, c’est pour présenter le premier tome de sa nouvelle saga jeunesse publié aux éditions Casterman jeunesse, L’Archipel, qu’il est venu dans les locaux de Babelio rencontrer 30 lecteurs.

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Je m’appelle Yann Rodin. Il y a onze mois, j’entrais en seconde. Aujourd’hui, je vis dans l’Archipel, la pire prison qui existe au monde.

Yann est la victime d’un business très lucratif : l’échange d’identités. Son malheur : être le sosie de Sacha Pavlovitch, le fils d’un puissant trafiquant d’armes franco-russe, qui a acheté sa tranquillité moyennant quelques millions de dollars. Tandis que Yann clame son innocence, Sacha se fait passer pour lui et découvre une vie paisible, sur une île paradisiaque du Sud de la France. Une affaire parfaitement rodée. Du moins en apparence…

De l’existence de sosies à la naissance de personnages

C’est en partant du principe que l’on aurait tous un sosie que Bertrand Puard a construit l’intrigue de son roman. Mais est-ce bien vrai ? “On a tous un sosie, et on en a même plus qu’un”, répond l’auteur. “Au total, on en aurait chacun entre 3 et 5 dans le monde. Selon la loi de la génétique, on a 99,9% de notre ADN en commun : les différences se jouent donc à très peu de choses. C’est d’ailleurs en découvrant cela que j’ai eu envie d’écrire L’Archipel”.

Il en a alors profité pour préciser quels éléments l’ont poussé à commencer cette nouvelle saga : “Mon envie s’est précisée ensuite en lisant un article de journal qui décrivait comment un avocat commercialisait des nationalités aux individus qui souhaitaient profiter d’avantages fiscaux, échapper à des extraditions, etc. J’ai trouvé ça intéressant de travailler sur la question de l’identité, qui est un thème central du roman, et sur la commercialisation de sosies.”

Si ses sources d’inspiration et les raisons qui le poussent à développer une histoire sont difficiles à identifier : “ça part souvent d’un grain de sable à partir duquel on va tirer toute la matière du roman”, les personnages ont toutefois un rôle capital dans l’histoire puisqu’ils sont à la base de l’architecture de L’Archipel : “ce sont eux qui lient la trilogie et qui me permettent d’offrir une aventure différente au lecteur à chaque tome. Après, ce sont les lieux et l’intrigue qui me viennent : j’explicite les engrenages nécessaires pour faire avancer l’histoire, non seulement pour le premier tome, mais aussi pour le deuxième et le troisième. Je ne pose la première phrase du livre que quand je suis certain d’avoir mon roman en tête ; après, l’écriture peut aller très vite.”

Quand est venu le temps de l’écriture, Bertrand Puard a alors essayé plusieurs formats avant d’arrêter son choix : “J’ai fait plusieurs essais, j’ai alterné l’écriture des chapitres selon différents styles, mais c’était vraiment l’écriture sous forme de journal qui fonctionnait le mieux. Je suis content d’avoir raconté son histoire sous cette forme car ça me permet de développer l’intrigue, et de faire atterrir ce journal sur le bureau d’une éditrice…”

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Des adolescents aguerris

Curieux à propos des personnages, les lecteurs ont interrogé Bertrand Puard sur le personnage qu’il a trouvé le plus intéressant dans l’écriture de ce premier tome : “Sur ce premier tome, j’ai pris autant de plaisir à développer tous les personnages : Yann va-t-il réussir à prouver son innocence ? Sacha va-t-il supporter de savoir un innocent enfermé à sa place ? Mais je me demande finalement si le véritable héros n’est pas en réalité une héroïne, Nouria. Son personnage gagne en importance dans le deuxième tome et sa confrontation avec Yann est particulièrement attendue.”

Rebondissant sur le parcours des personnages, une lectrice en a d’ailleurs profité pour souligner l’histoire très lourde des enfants, qui ont des parents soit absents soit assassinés. L’auteur a expliqué ce choix : “mes personnages sont des adolescents aguerris, donc la nécessité romanesque m’impose de leur donner des parents qui ne sont plus présents. Pour expliquer l’emprisonnement de Yann, il fallait que Sacha ait un passé assez lourd. Sacha ne pourrait pas avoir la vie d’un adolescent banal qui rentrerait tous les soirs pour dîner avec ses parents : leur passé est important car il explique leurs réactions et leur maturité.”

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De Porquerolles à Guantanamo

Si les personnages ont une place prépondérante dans cette nouvelle trilogie, les lieux tiennent également une place de choix dans l’intrigue : la prison, pour commencer, “c’est la prison suprême, sachant qu’ils n’en sortiront potentiellement jamais à cause du volcan qui menace d’entrer en éruption et de tout détruire…” explique l’auteur.

Pour décrire ses décors, Bertrand Puard s’est ainsi appuyé sur des visites et sur un Atlas : “J’ai longuement visité l’île de Porquerolles, comme Sacha j’ai remonté des sentiers en VTT. Toutes les îles mentionnées dans le livre existent vraiment, d’ailleurs. Je travaille avec L’Atlas des îles oubliées, mais la prison est issue de mon imagination, même si elle s’inspire certainement de références piochées ici et là : Guantanamo, évidemment, mais aussi le film Furyo, auquel fait référence le nom du gardien de la prison de L’Archipel.”

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Si James Bond était freelance

À propos de ses influences, l’auteur admet que le roman s’est nourri de ses précédentes lectures : “J’adore James Bond et Langelot, que j’ai lu en bibliothèque verte… mais ces personnages dépendent d’un organisme étatique. Au contraire, ce que j’aime dans L’Archipel, c’est que ces personnages ne sont pas liés à des organisations mais sont totalement indépendants.”

Interrogé sur le choix de publier son histoire sous forme de trilogie, l’auteur en a profité pour citer les auteurs de feuilleton parmis ceux qui l’inspirent : “L’aventure que j’avais envie de raconter et de faire vivre à mes personnages ne pouvait pas tenir en un livre : j’ai beaucoup de mal à me séparer de mes personnages, et j’aime faire passer un peu de temps entre chaque tome. Je suis d’ailleurs fan des auteurs comme Alexandre Dumas ! Par contre, je me refuse ensuite à continuer quand mon histoire est terminée. Je ne veux pas reprendre une histoire pour ne rien dire.”

1984 de George Orwell était également cité parmi ses influences, et tout particulièrement une citation mise en exergue dans le prochain tome : “Pour la première fois de sa vie, il comprit que lorsqu’on désirait garder un secret on devait aussi se le cacher à soi-même.”

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Les avantages d’écrire pour la jeunesse

On le disait en introduction : Bertrand Puard est un auteur prolifique, qui a écrit pour les adultes et pour la jeunesse. Mais à quoi tient la différence entre ces deux publics ? “Je me suis toujours senti plus contraint dans la littérature adulte, alors que mes éditrices jeunesse me laissent davantage de liberté. Le rapport aux lecteurs est différent. Ecrire pour la jeunesse, ça me permet d’aller en collège et en lycée rencontrer de jeunes adultes. Quand ils me parlent des personnages en salon, les échanges sont plus intenses : si le livre leur plait, ils vont vous le dire, ils auront vécu le livre pleinement. Ce qui fait la différence entre un roman jeunesse et un thriller pour les adultes, c’est que les héros ont l’âge des potentiels lecteurs, or les adolescents ont un besoin d’identification plus fort que les adultes.”

Après quelques révélations distillées ici et là à propos des deux tomes suivants, c’est autour d’une séance de dédicace, d’un verre et de la question “quand sort le deuxième tome ?” que se sont finalement retrouvés les lecteurs et l’auteur après la rencontre.

Découvrez L’Archipel, tome 1 : Latitude de Bertrand Puard, aux éditions Casterman jeunesse.

Lecteurs de BD de non-fiction : quand les bulles racontent le monde

À mi-chemin de la bande dessinée à l’ouvrage de développement personnel, d’histoire ou de vulgarisation, il y a la BD de non-fiction : ouvrage illustré qui se propose de raconter le monde à coup de traits de crayon, de bulles et d’onomatopées. On compte ainsi parmi elles les Chroniques birmanes ou Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, Philocomix d’Anne-Lise Combeaud, Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer, ou la série Tu mourras moins bête de Marion Montaigne.

Pour en savoir plus sur ces lecteurs de bande dessinée de non-fiction, nous avons mené une enquête, du 19 au 30 septembre 2017, auprès de 2878 lecteurs. Pour présenter les résultats de cette étude, Octavia Tapsanji, responsable des relations éditeurs de Babelio, et Guillaume Teisseire, co-fondateur de Babelio, étaient épaulés de Moïse Kissous, dirigeant du groupe Steinkis, et d’Anne-Lise Combeaud, illustratrice de Philocomix, invités à interpréter les résultats de cette étude à la lumière de leurs expériences respectives.

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Moïse Kissous, Anne-Lise Combeaud, Octavia Tapsanji et Guillaume Teisseire

Le lecteur Babelio est-il un lecteur de BD de non-fiction ?

Composée essentiellement de grands lecteurs, dont 94% lisent plus d’un livre par mois et 59% un livre par semaine, la communauté Babelio se démarque également par sa population féminine à 75%. Ces lecteurs sont plutôt jeunes puisque 45% des lecteurs interrogés ont moins de 35 ans.

Les lecteurs Babelio sont d’ailleurs des amateurs de bandes dessinées puisque 99% des répondants en lisent, et 80% d’entre eux en ont lu au cours de 12 derniers mois. Cela reste toutefois un genre minoritaire pour 88% des lecteurs, pour qui les bandes dessinées représentent moins de 50% des lectures.

On compte presque autant de lecteurs de non-fiction : 79% des lecteurs interrogés ont en effet déclaré lire des ouvrages d’histoire, d’art, de sciences humaines, de santé, d’actualité, de philosophie, de science, de religion & spiritualité, de politique ou d’économie.

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Moïse Kissous, directeur du groupe Steinkis, souligne d’ailleurs à ce propos la singularité des lecteurs Babelio : “La particularité de ces lecteurs, c’est qu’ils sont très captifs. Je fais partie du syndicat de l’édition, et nous avons récemment commandé une étude GfK, où le public était différent : en France, moins d’une ou deux personnes sur 3 lit une bande dessinée par an. Parmi les tendances observées, on note toutefois deux choses : une féminisation de la lecture de BD d’une part, et le fait que les lecteurs de BD lisent plus que le lectorat général, c’est un public très curieux et éclectique.”

Finalement, ce sont au total 59% des lecteurs qui lisent de la bande-dessinée de non-fiction. Au top 3 de leurs sous-genres préférés, on compte ainsi l’historique, la biographie dessinée et les témoignages. Ils sont suivis par le documentaire, le reportage et la vulgarisation scientifique.

Un phénomène ancien porté par de nouveaux auteurs

Moïse Kissous relève d’ailleurs que si la bande dessinée de non-fiction est très plébiscitée depuis quelques années, ce n’est pourtant pas un phénomène nouveau : il cite ainsi les éditions Glénat, qui avaient déjà une collection dédiée dans les années 70, ainsi que la collection “l’histoire de France en BD” des éditions Larousse.

Quant à savoir pourquoi ce phénomène revient sur le devant de la scène aujourd’hui, Anne-Lise Combeaud propose une explication : “Aujourd’hui, on est saturé d’information et c’est difficile de faire le tri parmi toutes celles qui nous sont proposées. Je pense qu’on a besoin de nouveaux outils pour ça. C’est d’ailleurs dans cet esprit que l’on a pensé Philocomix : ça répond au besoin des gens d’aller à leur rythme, de faire des pauses quand ils en ont besoin.”

“Des auteurs ont émergé depuis les 15 dernières années, qui ont eu envie de casser les codes de la bande dessinée traditionnelle”, poursuit alors Moïse Kissous, “Les maisons d’édition indépendantes ont su les accompagner et développer de nouvelles approches, tant au niveau du graphisme qu’au niveau du format, elles ont notamment fait sauter le format classique des 54 pages.”

Ce point de vue est partagé par Anne-Lise Combeaud : “De nouveaux auteurs ont émergé via les blogs, et de nouveaux outils ont été créés grâce à la liberté inhérente à ces blogs. Les auteurs ont pu tester de nouveaux formats, comme les histoires verticales par exemple.”

“L’offre ne vient donc plus uniquement des auteurs de BD”, termine Moïse Kissous. “D’autres auteurs, qui viennent d’autres segments de l’édition comme les sciences humaines, ont peut-être plus de mal à trouver leur public, alors qu’au contraire, la caution d’un spécialiste sur une bande dessinée donne envie aux lecteurs de la découvrir : c’est pourquoi la BD va aujourd’hui au contact des sciences humaines et des sciences dures. Les sociologues, politologues, etc., aiment ces nouvelles manières de transmettre et se prêtent volontiers à ce nouvel exercice.”

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Un dessin vaut mille mots

Ce sont quatre motifs principaux qui poussent les lecteurs à s’intéresser à la bande dessinée de non fiction.

L’aspect pédagogique, d’abord, est très apprécié des lecteurs, qui aiment se cultiver de manière didactique. 98% des lecteurs s’entendent ainsi pour dire que la BD de non-fiction a des vertus pédagogiques.

Reste encore à convaincre tous les acteurs de l’éducation nationale de la pertinence des bandes dessinées dans l’apprentissage, fait remarquer Moïse Kissous : “Depuis quelque temps, on constate qu’il y a une évolution de la perception des bandes dessinées par les enseignants. Il n’y a plus de rejet et on apprécie leurs vertus pédagogiques et dans l’apprentissage de la lecture, mais il reste des blocages, notamment au niveau des inspecteurs et des recteurs, qui continuent à trouver les bandes dessinées amusantes et ludiques, mais pas éducatives.”

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Ces bandes dessinées sont également plébiscitées par les lecteurs dans la mesure où elles leur permettent de découvrir de nouveaux thèmes et de se documenter sur de nouveaux sujets. D’autant plus que les bandes dessinées incitent elles-mêmes les lecteurs à découvrir des sujets sur d’autres supports : après avoir lu une BD de non-fiction, ils sont 90% des répondants à déclarer vouloir poursuivre leurs recherches sur la problématique abordée via d’autres oeuvres. De même, ils sont 64% à affirmer qu’une bande dessinée de non-fiction leur a permis de découvrir les autres oeuvres d’un auteur.

Un troisième groupe de lecteurs a ensuite mentionné le pouvoir du dessin, qui exprime parfois davantage d’informations ou d’émotions qu’un texte. Anne-Lise Combeaud met ainsi en évidence les atouts des bandes dessinées : “Le dessin exprime des choses de manière spatiale et visuelle. C’est parfois plus facile et plus pratique de se souvenir des concepts grâce à un détail graphique marquant.”

Enfin, c’est le point de vue sur le réel proposé par ces bandes dessinées qui est également recherché par les lecteurs : c’est un genre dans lequel la subjectivité de l’auteur et le parti pris que permet le dessin sont appréciés. “Les auteurs des témoignages L’Algérie c’est beau comme l’Amérique et Comment comprendre Israël en 60 jours n’avaient jamais été publiés avant la parution de leurs ouvrages respectifs, c’est leur propos et l’intimité de ces récits qui ont séduit les lecteurs et les libraires.”, souligne Moïse Kissous. 54% des lecteurs aiment ainsi lorsque les auteurs traitent leur problématique avec subjectivité.

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Malgré toutes ces vertus, les bandes dessinées semblent toujours souffrir d’un manque de crédibilité. Anne-Lise Combeaud, qui s’est inspirée des Dingodossiers pour travailler sur Philocomix, raconte ainsi son expérience : “La difficulté dans la réception de Philocomix, c’est que le dessin est humoristique : on ne voit pas que l’auteur est agrégé en philosophie et que le fond est sérieux, c’est pourquoi le bandeau mentionnant Frédéric Lenoir a aidé l’ouvrage à trouver son public.”

Un média moins intimidant pour une durée de vie rallongée

Si les lecteurs sont curieux de découvrir des thèmes de non-fiction en bande dessinée, ils sont en revanche 50% à affirmer ne pas être intéressés par les mêmes thèmes en non-fiction et en BD de non-fiction : cela est d’abord dû au fait que la bande dessinée, peut-être moins intimidante qu’un essai classique, encourage les lecteurs à se pencher vers des thématiques différentes. Cela est dû ensuite à l’offre de bandes dessinées de non-fiction, qui est différente de celle proposée par les ouvrages texte.

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Le comportement des lecteurs n’est donc pas le même vis-à-vis des ouvrages de non-fiction que des bandes dessinées de non-fiction. Moïse Kissous fait ressortir cette différence : “La BD L’Algérie c’est beau comme l’Amérique, par exemple, c’est un moyen de dialogue entre des lecteurs qui ont deux visions différentes, et des gens qui ont des intérêts divers pour l’Algérie. Dans ce contexte, le lien entre l’auteur et les lecteurs, et l’intervention des auteurs sont très importants. Les auteurs accompagnent ces livres sur la durée, et leur espérance de vie en est rallongée car la demande de discussion et d’intervention ne tarit pas.”

Les éditeurs de bande dessinée de non-fiction sont cependant encouragés à n’écarter aucun sujet, puisque les lecteurs sont 96% à penser que la bande dessinée peut traiter de tous les sujets.

Vers un décloisonnement dans les librairies

Le sujet de la bande dessinée est le premier critère déterminant le choix des lecteurs lorsqu’ils choisissent une nouvelle bande dessinée de non-fiction, suivi de près par le style graphique, qui est en revanche le premier critère lorsqu’il s’agit de choisir une bande dessinée de fiction.

Si la librairie est le premier lieu dans lequel les lecteurs se procurent de nouvelles bandes dessinées, sa première concurrente est en revanche la bibliothèque, qui est la première source d’acquisition de bandes dessinées pour 43% des lecteurs : de quoi encourager le débat sur le travail de prescription des bibliothécaires.

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Pour ce qui est du travail des libraires, 36% des lecteurs les encouragent à classer les bandes dessinées de non fiction dans les rayons des thématiques qu’elles abordent, et pas uniquement dans le rayon BD… mais, paradoxalement, ils ne sont que 15% à les ranger, dans leurs propres bibliothèques, de manière thématique. 85% des lecteurs les rangent en effet avec leurs autres bandes dessinées.

“Le décloisonnement a déjà commencé”, fait remarquer Moïse Kissous “aujourd’hui la bande dessinée représente environ 10% des rayons dans les librairies, mais ça a vocation à s’élargir. Les libraires prennent peu à peu conscience du potentiel de ce rayon et, nous éditeurs, nous essayons de travailler avec eux dans ce sens, pour susciter la curiosité et l’envie des lecteurs.”

Concernant le prix des bandes dessinées de non-fiction, il est perçu comme étant sensiblement le même que celui des bandes dessinées de fiction, soit de 18€. 80% des réponses situent ainsi le prix moyen d’une bande dessinée entre 10€ et 20€.

Une communication plus créative

Comme nous le constatons habituellement dans nos études de lectorat, le bouche-à-oreille est très important pour les lecteurs de BD de non-fiction lorsqu’il s’agit de découvrir de nouveaux ouvrages ou de choisir leur prochaine lecture.

Anne-Lise Combeaud a d’ailleurs souligné sa volonté de toucher de nouveaux canaux de communication lors de la promotion de Philocomix : “On a voulu sortir des canaux de communication traditionnels, on ne s’est pas contentés de faire appel aux médias BD, on a aussi été voir du côté des médias spécialisés en philosophie, bonheur, et humour. Ca nous a permis de nous retrouver à côté des ouvrages de Frédéric Lenoir dans les rayons des librairies, ou à côté de Giulia Enders et de son livre Le Charme discret de l’intestin. Une BD se remarque tout de suite dans un rayon comme ceux-là !”

Seulement 30% des lecteurs étant attachés à une maison d’édition en particulier, la plupart des lecteurs multiplient ainsi les sources de découverte et se fient également aux conseils de leurs libraires pour choisir une nouvelle bande dessinée de non-fiction.

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Delcourt, Futuropolis et Casterman font toutefois partie du trio de tête des maisons d’édition les plus connues par les lecteurs, suivies ensuite par Glénat, Dargaud et L’Association. Plus particulièrement, certaines collections de bande dessinée de non-fiction jouissent d’une certaine notoriété auprès des lecteurs : “Ils ont fait l’Histoire”, chez Glénat, est connue de 59% des répondants, “La revue XXI” par 46% d’entre eux et “La petite bédéthèque des savoirs”, chez Le Lombard, par 39% des lecteurs.

“On se sent plus intelligent”

“Ce que j’aime avec la bande dessinée, c’est qu’on peut décrypter toute l’actualité. Elle est un outil au service de sujets divers et variés, elle ouvre des portes”, conclut ainsi Anne-Lise Combeaud sans manquer de nous conseiller de lire la revue XXI, “ça a changé ma vie, on se sent plus intelligent.”

“Il n’y a aucune limite aux sujets que l’on peut aborder”, termine quant à lui Moïse Kissous. Il nous a, lui aussi, parler des futurs projets des éditions Steinkis : une bande dessinée avec Marie-Eve Malouines, présidente de la chaîne LCP, une autre sur le Samu Social et une dernière sur la géopolitique du football.

Aux maisons d’édition de prolonger cette vague de non-fiction dans la bande dessinée : “continuez”, les encourage ainsi les lecteurs. Curieux, ces derniers leur demandent également d’élargir les thèmes, d’oser le graphisme et de communiquer davantage.

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Retrouvez l’intégralité de notre étude sur Slideshare :

Dans les tréfonds de la mémoire avec Paul Cleave

De Paris à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, il n’y a parfois qu’un pas. C’est en tout cas ce qu’il a semblé à 30 lecteurs Babelio le 9 octobre dernier, lorsqu’ils sont venus rencontrer Paul Cleave après avoir lu son dernier roman, Ne fais confiance à personne, un polar dans lequel un romancier atteint d’Alzheimer est persuadé d’avoir commis les crimes qu’il raconte lui-même dans ses romans…

Merci à Fabienne Gondrand pour l’interprétation.

Les auteurs de thrillers ne sont pas des personnes très fréquentables. Ils jouent du plaisir que nous avons à lire d’abominables histoires, de notre appétit pour des énigmes qui le plus souvent baignent dans le sang. Nous ne sommes pas très raisonnables. Ce jeu dangereux peut parfois prendre des proportions inquiétantes. Leurs ouvrages peuvent nous donner des idées regrettables, favoriser un passage à l’acte aux conséquences funestes. Eux les premiers, qui pensent connaître toutes les ficelles du crime parfait, ne sont pas à l’abri de faire de leurs fictions une réalité.

Prenez par exemple Jerry Grey, ce célèbre romancier, qui ne sait plus très bien aujourd’hui où il en est. À force d’inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n’aurait-il pas fini par succomber à la tentation ? Dans cette institution où on le traite pour un Alzheimer précoce, Jerry réalise que la trame de son existence comporte quelques inquiétants trous noirs. Est-ce dans ses moments de lucidité ou dans ses moments de démence qu’il est persuadé d’avoir commis des crimes ?

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De Paul Cleave à Jerry Grey

À première vue, il semble y avoir quelques similitudes entre Paul Cleave et Jerry Grey, le personnage principal de son dernier roman, et pour cause, l’auteur néo-zélandais a confié avoir des points en commun avec son héros : “Plus que n’importe quel roman, Ne fais confiance à personne est un livre très personnel. Ce personnage, c’est moi en plus jeune et en moins grand. Il a seulement deux choses en plus que je n’ai pas : la maladie d’Alzheimer et une famille. Sinon, on vit dans le même type de maison, on a les mêmes voisins, on écoute la même musique (Springsteen et Pink Floyd, en mettant le volume à fond), on partage la même expérience d’écrivain et on a tous les deux sillonné le monde pour parler de nos livres. En revanche, à l’inverse de Jerry, je ne mets pas de frontières aussi distinctes que lui entre l’écriture et ma vie personnelle : j’écris quand l’idée me vient, et je peux le faire jusqu’à très tard dans la nuit.”

D’ailleurs, l’auteur d’Un employé modèle craint d’avoir de plus en plus de points communs avec son personnage principal : “Jerry a 49 ans, et j’avais moi-même 39 ans lorsque j’écrivais ce livre. À l’époque, 49 ans ça me paraissait loin, mais maintenant que ça se rapproche, j’ai peur de partager de plus en plus de choses avec lui : j’ai peur d’avoir Alzheimer, de ne pas m’en rendre compte, et j’ai surtout peur de tuer des gens !”

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Origines du roman

Rapidement, un lecteur a interrogé l’auteur pour savoir comment lui était venue l’idée de son scénario : “Il y a trois éléments qui m’ont donné l’idée d’écrire ce roman. Le premier, c’est mon père : il a 80 ans et je commence à être inquiet qu’il ne devienne malade. Ensuite, je me suis toujours demandé ce que ça ferait de lire mes propres livres pour la première fois, si j’avais un accident par exemple. J’aimerais bien savoir ce que serait cette expérience unique pour un auteur. Enfin, il y a deux ans, j’aidais la mère d’un ami qui est libraire, lorsqu’un client appelle pour commander quelques livres. Il se trouve que ce client avait Alzheimer, et que la mère de mon ami tenait une liste avec toutes ses commandes pour ne pas qu’il achète deux fois le même livre. Il y a deux ans, j’ai fusionné ces trois éléments et je me suis posé deux questions, qui sont à l’origine du livre : qu’est-ce que ça me ferait si je lisais mes propres livres pour la première fois car j’ai Alzheimer ? Est-ce que je me demanderais si ce sont de vrais crimes que j’ai commis, et comment ferais-je pour découvrir la vérité ?”

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Sa relation à la maladie d’Alzheimer

Paul Cleave a poursuivi en précisant la façon dont il a choisi d’aborder la maladie dans ce roman : “Les gens qui ont Alzheimer sont des gens qui oublient et qui se rappellent de choses qui n’ont pas existé. Ca laisse la place à la peur, la frustration et la paranoïa, on voit d’ailleurs que c’est très dur pour Jerry : il soupçonne sa femme de le tromper, a peur qu’on lui vole des choses chez lui… Mais j’ai tenu à mettre une certaine dimension comique dans ce livre, pour alléger l’histoire. Finalement, c’était assez facile d’écrire sur Alzheimer.”

Concernant les recherches effectuées sur la maladie, l’auteur a expliqué qu’elles ne lui avaient pas demandé beaucoup de temps pour l’écriture de ce roman : “Je mentirais si je disais que je n’ai pas fait de recherches pour ce livre, mais 20 minutes passées sur Wikipedia m’ont suffit. Et encore : en 6 minutes j’avais trouvé ce dont j’avais besoin. Je ne voulais pas trop en savoir sur la maladie pour ne pas que ça vienne contrecarrer mon intrigue, alors dès que j’ai vu que la maladie d’Alzheimer faisait naître la paranoïa et pouvait briser une vie de famille, ça m’a suffit : je me suis imprimé une check-list et me suis basé dessus pour l’écriture. Mon boulot, ce n’est pas d’être véridique mais d’être vraisemblable. J’ai d’ailleurs reçu quelques mails de personnes de 70 ou 80 ans qui n’ont pas aimé le livre : certains ont peur de la maladie ou ont perdu quelqu’un à cause de ça. Le livre joue sur cette peur, et ça pourrait paraître injuste ou malhonnête, mais c’est mon boulot de faire ressentir ces choses intensément.”

En revanche, son regard sur Alzheimer a changé au fur et à mesure de l’écriture du roman : “Depuis l’écriture de ce livre et les recherches que j’ai faites, j’ai plus de respect et une crainte immense envers cette maladie. Dès que j’oublie où j’ai mis mes clés ou mon portefeuille, je me dis que “ça y est, j’ai Alzheimer”. Dès que je conduis, que je prends le train et que j’oublie pendant une seconde où je suis, j’ai l’impression que la maladie a frappé. L’avantage, en revanche, si je me retrouve dans une situation embarrassante, c’est que je pourrais facilement dire “ce n’est pas moi, c’est Alzheimer.””

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Habitudes d’écriture

Rebondissant sur l’humour de Paul Cleave, une lectrice a alors pris la parole pour exprimer le plaisir pris à trouver de l’humour dans un polar : “C’est ma marque de fabrique, je trouve que le comique donne du contraste et du relief à un livre. J’essaie d’écrire des livres différents des autres, et le comique fait partie de ma vie : j’aime faire rire les gens et mes amis. Je ris quand j’écris, et je veux que les lecteurs ressentent cela quand ils lisent le livre.”

L’auteur néo-zélandais en a alors profité pour partager avec ses lecteurs ses habitudes d’écriture : “J’ai l’habitude d’écrire dès que j’ai une idée, mais c’est parfois difficile de démarrer. Après avoir écrit le premier chapitre de Ne fais confiance à personne, je n’ai plus rien écrit pendant 6 mois. Il a fallu que je quitte Londres pour aller en Nouvelle Zélande, et c’est là que j’ai trouvé la solution qui m’a débloqué. Enfin, Ne fais confiance à personne reste l’un des livres que j’ai écrit le plus vite. J’ai rédigé la première moitié en deux semaines seulement, c’était très enthousiasmant !”

De fil en aiguille, et sans révéler le secret de son polar, il s’est alors livré sur la façon dont il amène l’histoire jusqu’à son dénouement final : “Je n’avais aucune idée de la fin lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je ne savais pas qui serait le coupable. J’avais presque terminé mon premier brouillon quand je me suis dit qu’il serait peut-être temps que je choisisse un coupable. J’ai arrêté mon choix à ce moment-là et ai commencé à retravailler mon texte depuis le début. Je ne prévois pas ce qui va se passer lorsque j’écris, j’ai une visibilité d’un ou deux chapitres maximum.”

Sans dévoiler aucun élément clé de l’intrigue, Paul Cleave a ainsi donné des clés aux lecteurs pour comprendre la fin de son roman : “Je n’ai pas choisi cette fin pour des questions morales, mais je l’ai choisie parce que c’est la plus terrible. De toute façon, le plus important pour moi, c’est que la fin soit pertinente. Elle doit être juste, cohérente, et appropriée à l’histoire. Je n’aime pas les rebondissements de dernière minute, j’aime que les fins soient bouclées et que les personnages restent avec les lecteurs.”

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Des projets effrayants

Pour terminer la rencontre, Paul Cleave a laissé glisser quelques confidences à propos de ses envies d’écriture et de son prochain roman : “J’aime vraiment écrire des polars et je ne pourrais jamais écrire de la science-fiction, de la romance ou de la littérature blanche, mais c’est possible que je penche un peu plus vers l’horreur ou le fantastique. À l’origine, je voulais d’ailleurs écrire des livres d’horreur, j’adore ça ! Mon prochain livre sera légèrement surnaturel, voire fantastique. Ca raconte l’histoire d’un garçon de 16 ans qui est aveugle et dont le père est policier. Il est tué par le tueur en série qu’il traquait, et son fils hérite de ses yeux : après l’opération qui lui redonne la vue, il voit son environnement à travers les yeux d’un détective…”

Attendez-vous toutefois à retrouver l’ambiance lugubre de la ville de Christchurch : “Forcément, ça se passera à Christchurch : j’y suis né et j’y vis : je connais donc très bien cette ville, et c’est plus facile pour moi de mettre mes personnages en situation si je connais l’environnement. Mais je vous rassure : ma version de Christchurch n’est pas la vraie version : je lui donne un petit côté Gotham City qu’elle n’a pas en réalité. Mais j’ai quand même reçu quelques mails de personnes qui voulaient venir visiter la Nouvelle-Zélande et qui ne sont pas passées par Christchurch à cause de mes livres, et ça me plaît de penser que j’ai sauvé quelques vies.”

Retrouvez Ne fais confiance à personne de Paul Cleave, publié aux éditions Sonatine.