Un café à Venise avec Laurence Vivarès

Il suffit parfois d’un voyage pour faire naître l’idée d’un roman : c’est ce que nous prouve l’histoire de Laurence Vivarès, auteur de La Vie a parfois un goût de ristretto, son premier roman publié aux éditions Eyrolles. Le 7 novembre dernier, elle était dans les locaux de Babelio pour rencontrer 30 lecteurs et échanger avec eux à propos de son ouvrage, de son héroïne Lucie et de son voyage à Venise.

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Lucie, styliste parisienne, revient seule, sur les lieux où son histoire d’amour s’est échouée pour essayer de comprendre, de se confronter à son chagrin, de « recoloriser » ses souvenirs, et peut-être de guérir.
Ce voyage intérieur et extérieur la conduit à Venise, trouble et mystérieuse en Novembre, pendant la période de l’acqua alta. Au rythme d’une douce errance, Lucie vit trois jours intenses, sous le charme nostalgique de la ville.
En compagnie de Vénitiens qui croiseront providentiellement sa route, un architecte et sa soeur, une aveugle, un photographe, elle ouvre une nouvelle page de son histoire.

Aux origines du roman : un acte manqué

Retournons quelques années en arrière : c’est à l’occasion d’un stage d’écriture organisé par l’atelier auquel elle participe depuis de nombreuses années que Laurence Vivarès se rend à Venise pour quelques jours. “Je n’avais aucune idée de roman avant d’arriver à Venise. C’est peut être l’atmosphère magique de l’hôtel baroque dans lequel nous logions, la phase un peu mélancolique de ma vie dans laquelle j’étais à l’époque ou le fait de découvrir la ville hors de la saison touristique, mais j’ai été touchée par Venise, et j’ai eu l’idée des personnages de l’intrigue.” Dans son carnet, elle travaille ses personnages et écrit le plan de son histoire, son début et sa fin.

À son retour de Venise, par un funeste coup du sort, elle oublie son carnet dans l’avion qui la ramène en France, “malgré mes nombreux appels à la compagnie aérienne, je ne l’ai jamais retrouvé. J’ai eu la vraie sensation d’un acte manqué.”

Ce n’est qu’un an plus tard, lors de vacances dans le Périgord et alors qu’elle est elle-même, comme son héroïne Lucie, en pleine séparation, que l’idée du roman lui revient, “peut-être que ce n’était pas le moment avant”, explique-t-elle. Laurence Vivarès saisit alors cette nouvelle opportunité, et repart, seule, à Venise : “Je me suis prêtée au jeu des préparatifs de l’écriture à nouveau, mais cette fois je n’avais pas de plan en tête, sinon émotionnel.”

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Balade dans les rues de Venise

“Lors de ce second voyage, je savais où je voulais emmener mes personnages, mais je ne savais pas comment”, explique l’auteur, “je me suis laissée porter par la ville, et ai refusé de céder à la tentation de Wikipédia ou des guides touristiques. Je me suis laissée porter par la ville et les signes qu’elle m’envoyait, au hasard des découvertes. C’est d’ailleurs l’une des clés de Lucie, l’héroïne de l’histoire. Mais je ne prétendais pas non plus raconter une Venise inédite. Lors de ce voyage, ça me tenait à cœur de me concentrer sur l’atmosphère et les sensations, pour retransmettre au mieux mon ressenti de la ville.”

Au fur et à mesure du roman et de cette balade dans les rues de la Sérénissime, la ville prend alors de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir quasiment un personnage à part entière : “Venise est une très belle ville mais, comme les Humains, elle a une partie cachée. Nous avons tous une part de nous-même que l’on veut bien montrer, et une autre que l’on cache. Certains voient Venise comme une carte postale, d’autres non. En revanche, on dit souvent qu’elle a un charme maléfique sur tous les amants !” Comme les relations amoureuses, elle souffre de l’idéalisation, de la soif d’absolu, puis de désillusion.

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Un roman d’amour

Bouleversée par son chagrin d’amour, Lucie, l’héroïne du roman de Laurence Vivarès, se rend à Venise pour en guérir : “même si le mot “amour” n’est pas souvent cité dans le roman, l’amour est au cœur même de l’histoire. Je le conçois comme une énergie essentielle et primordiale et, grâce à ce voyage à Venise et à l’amour, Lucie, qui s’était jusqu’ici presque abandonnée, va se retrouver et retrouver l’amour de la vie.”

Pour cela, il faut accepter la douleur et la laisser nous traverser, “même si on a envie de fuir”, nous dit l’auteur. “Il faut accepter de vivre des épreuves difficiles. Comme le ristretto, c’est souvent amer, ça fait l’effet d’une grosse claque, mais ça nous réveille ! La vie finit toujours par se renouveler.”

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Un roman initiatique

L’héroïne du roman profite ainsi, elle aussi, de ce voyage à Venise pour se réinventer. Âgée d’une quarantaine d’années, elle subit la pression sociale liée à son horloge biologique et travaille en tant que styliste dans l’univers exigeant et impitoyable de la mode. “Je suis moi-même publicitaire”, commente Laurence Vivarès, “et comme Lucie, je suis amenée à travailler sur l’image des choses. Je voulais donner à Lucie l’occasion d’aller au-delà des apparences, de se réconcilier avec elle-même en touchant à des choses plus profondes”.

L’auteur admet toutefois qu’elle a dû synthétiser ses idées pour pouvoir les représenter dans ce roman et dans ce voyage express à Venise : “Il m’a fallu dix ans pour comprendre des choses qui se passent en trois jours dans le roman, et pour traverser toutes les étapes par lesquelles passe Lucie, mais je tenais à mettre en évidence la dimension initiatique de ces trois jours”.

Cet aspect initiatique vient également des rencontres que fait Lucie lors de son voyage : “elle rencontre des gens au hasard, réapprend à faire confiance à la vie et aux autres. Ces autres personnages lui permettent de découvrir d’autres pans de son histoire, et d’ajouter des pierres à l’édifice de sa compréhension d’elle-même”.

Angelo tient d’ailleurs un rôle particulier dans ce processus. Si Lucie est cérébrale et dans le contrôle, Angelo est un architecte italien, doux et généreux, il incarne la bonté et l’amour inconditionnel. “Ils sont complémentaires”, ajoute l’auteur, “Lucie, c’est la lumière, Angelo est son ange gardien. Je ne les ai pas appelés ainsi par hasard : je voulais refléter le changement qui s’opère chez Lucie, qui passe de l’ombre à la lumière”.

Le photographe et l’aveugle, d’autres personnages que Lucie rencontre à Venise, auront également un rôle important dans l’évolution de l’héroïne : ils vont la faire progresser et mettre en évidence le rôle de la lumière et du regard dans sa transformation.

“Ces personnages, et surtout Angelo, me permettent également d’apporter un autre point de vue à l’histoire”, poursuit Laurence Vivarès, “c’est intéressant d’avoir la vision subjective d’un autre personnage, et de prendre un peu de distance avec Lucie, c’est pour cela que c’est parfois Angelo qui raconte l’histoire”.

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D’une activité solitaire à l’atelier d’écriture

Pour écrire son histoire Laurence Vivarès s’est beaucoup nourrie de son expérience à l’atelier d’écriture auquel elle participe maintenant depuis plusieurs années : “c’est une famille d’amis. Cela crée un lien particulier de lire les textes de chacun. On atteint un niveau de conscience et d’intimité extraordinaire”, explique l’auteur, qui conseille aux écrivains en devenir de s’essayer à cette activité stimulante. “C’est d’ailleurs grâce à un brainstorming à cet atelier que j’ai pu trouver le titre de ce roman : je n’avais que des idées cliché en tête, mais c’est Philippe, un de mes amis, qui m’a proposé “La vie a parfois un goût de ristretto””, ajoute-t-elle.

En participant à cet atelier d’écriture, Laurence Vivarès s’est également libérée de la solitude de laquelle s’entourent parfois les auteurs : “J’écris des poèmes et des nouvelles depuis l’âge de 18 ans. L’écriture me permet d’explorer d’autres facettes de moi-même, mais depuis que je fais partie de cet atelier, cela m’a permis de dire à mes proches que j’aimais écrire, et de me livrer à une activité que j’aime avec sincérité.”

Avant de dédicacer son roman, Laurence Vivarès s’est confiée sur son prochain projet d’écriture. Loin de l’ambiance de Venise, Laurence Vivarès entend cette fois s’inspirer de son expérience professionnelle : “je souhaiterais écrire une histoire sur le monde du travail aujourd’hui. Un peu à la façon de Le Diable s’habille en Prada, mais en moins romantique.” Il ne reste plus maintenant à l’auteur que de trouver du temps pour se consacrer à l’écriture !

Découvrez la vidéo des 5 mots de Laurence Vivarès, qui a choisi amour, rencontre, réenchantement, voyage et personnage pour parler de La vie a parfois un goût de ristretto, publié aux éditions Eyrolles.

Retrouver sa voie avec Gayle Forman

De passage à Paris à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Ce que nous avons perdu, aux éditions Hachette Romans, Gayle Forman en a profité pour rencontrer 30 lecteurs Babelio et échanger avec eux à propos de ses trois nouveaux personnages, Freya, Harun et Nathaniel. L’interprétariat était assuré par Fabienne Gondrand.

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Freya est une « chanteuse née ». En tout cas, c’est ce que son père lui a dit. Maintenant que sa voix l’a lâchée, que lui reste-t-il ? Harun erre. Sans James. Qui lui a dit de « dégager de sa vie, connard ». Pas moyen de l’oublier. Mais comment se faire pardonner ? Nathaniel débarque seul à New York. Sans son père. Finie, leur « fraternité à deux ». Un pont, un pas en arrière, une chute : trois destins se percutent. Ensemble, ils vont apprendre à surmonter ce qu’ils ont perdu.

Un enthousiasme pour la littérature jeunesse

Même si elle s’adressait aux adultes dans l’un de ses derniers romans, Leave me (pas encore traduit en français), Gayle Forman retourne vers son genre de prédilection dans Ce que nous avons perdu, puisque c’est à la jeunesse et aux jeunes adultes que s’adresse l’auteur dans ce roman. “J’écris pour les jeunes, mais je n’écris pas des histoires de jeunes” précise toutefois l’auteur : “J’aborde des questions qui m’interpellent en tant qu’adulte, et qui peuvent être lues par des lecteurs de 10 à 80 ans. Si je raconte ces histoires à travers des personnages adolescents, c’est parce que j’ai le sentiment qu’ils ont le droit de ressentir ces émotions profondément, alors que les adultes n’en ont plus autant le droit – ils ne sont plus en crise !”
Pourtant, l’auteur insiste sur le fait qu’elle ne croit pas que les sentiments diminuent avec l’âge : ce qui change, avec le temps, ce n’est pas leur intensité, mais la façon de les exprimer. “Dans la littérature pour adulte, on met un mouchoir sur les sentiments pour les cacher, alors que les jeunes s’autorisent à ressentir cela avec intensité. Du point de vue de l’écrivain, c’est exaltant et addictif.”

Malgré cet enthousiasme pour la littérature jeune adulte, Gayle Forman a toutefois admis que se remettre à l’écriture n’a pas été un jeu d’enfant : “Je n’avais pas écrit de roman jeune adulte depuis quatre ou cinq ans”, s’est-elle confiée, “je commençais plusieurs projets puis je les laissais systématiquement tomber car je n’étais pas satisfaite”.

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Un roman sur l’empathie

C’est alors que l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis en 2016 lui a fait l’effet d’un électrochoc : “je crois que de nombreux artistes ont eu du mal à se situer par rapport à cet événement. Je me suis moi-même demandée si je n’avais pas épuisé tous mes projets en écriture, mais écrire est ce que je sais faire de mieux, et je suis maintenant trop âgée pour travailler comme serveuse !”

Partagée entre la colère et l’espoir après les élections, Gayle Forman a commencé par exprimer sa rage à travers plusieurs romans dystopiques qui n’ont jamais vu le jour, avant de choisir de mettre cette énergie à profit pour écrire une histoire plus positive : “quand on est auteur pour la jeunesse, on s’adresse à des jeunes qui sont encore en formation, on a donc un rôle, et c’est d’autant plus vrai que le roman est, selon moi, un outil de fabrication d’empathie. Des études ont montré que les lecteurs ont plus d’empathie que les autres car ils se glissent dans la peau de quelqu’un d’autre le temps d’une lecture ; à l’image de Freya, Harun et Nathaniel, les trois personnages de mon roman, qui se nourrissent chacun des deux autres pour avancer. Ce que nous avons perdu est un roman sur l’empathie.”

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Au départ : un sentiment de perte

Alors que je n’arrivais pas à écrire après les élections, il y avait une phrase que je n’arrêtais pas de me répéter : “j’ai perdu mon chemin”, ou “I have lost my way” en anglais, qui est le titre original du livre. Cette phrase me hantait, jusqu’à ce que quelqu’un me la murmure aussi à l’oreille : cette personne, c’était Freya.”

L’idée de Ce que nous avons perdu vient donc du titre en lui-même, et du personnage de Freya qui s’est d’abord imposé à l’auteur : “Freya est une chanteuse qui a perdu sa voix, elle reflète donc l’image de ce que j’étais à ce moment, et de l’épreuve que je traversais vis-à-vis de l’écriture”. En partant de cette phrase, “I have lost my way”, Gayle Forman a donc déroulé l’histoire de ses trois personnages principaux, Freya, Nathaniel et Harun. Dans la version originale du roman, cette phrase est l’élément qui unit les trois adolescents car elle ouvre le chapitre d’introduction de chaque personnage.

“Si Freya, Nathaniel et Harun ont chacun retrouvé leur voie en investissant la perte de repère des deux autres, j’ai moi aussi retrouvé le chemin vers l’écriture en investissant celle de mes trois personnages”, avoue Gayle Forman.

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Des personnages qui se sont imposés d’eux-mêmes

Au cours de la rencontre, Gayle Forman s’est longuement exprimée à propos des trois personnages principaux de son roman, et notamment au sujet de la façon dont ils se sont imposés à elle : “un lien émotionnel me lie à mes personnages et nous rapproche”.

“Freya est le premier personnage qui m’est venu à l’esprit” explique ainsi l’auteur, “mais c’est aussi celle qui m’a demandé le plus de temps pour comprendre la complexité de sa situation avec sa sœur”. Si la situation de Freya est similaire à celle dans laquelle se trouvait l’auteur au moment de l’écriture de son roman, le personnage féminin de Ce que nous avons perdu a été très inspiré par les filles de l’auteur : “Freya et sa sœur ont une relation similaire à celle de mes deux filles : elles sont, l’une pour l’autre, la personne la plus importante au monde, mais pourtant elles n’arrivent pas à cultiver une relation qui ne soit pas conflictuelle, elles sont donc en rivalité permanente.”

Harun, quant à lui, est le personnage que l’auteur a “compris le plus rapidement”. Originaire du Pakistan, homosexuel et de confession musulmane, ce personnage a des traits en communs avec des personnes de l’entourage de l’auteur. “Je connais beaucoup d’immigrés de première génération qui doivent négocier entre deux mondes : ce serait pour eux impensable d’écouter leurs parents tout en leur annonçant leur homosexualité. La famille d’Harun est fonctionnelle, mais elle est aussi traditionnelle. Il ne peut pas envisager la possibilité qu’ils le soutiennent, alors il se tourne vers sa sœur en attendant”. Pourtant, l’auteur admet s’être laissée surprendre par le dénouement de son histoire : “la fin que j’avais imaginée pour lui n’est pas celle qui s’est finalement imposée à moi pendant l’écriture”.

Enfin, Nathaniel est le personnage dont l’auteur s’est emparée en dernier, “j’ai dû écrire de nombreuses versions de son histoire pour le cerner et comprendre ses besoins” explique-t-elle. Comme l’ont fait remarquer les lecteurs, c’est également le personnage autour duquel plane le plus de mystère : “c’est dû à la fois au poids de sa propre honte et à la structure du roman”, déclare l’auteur, “je voulais que la révélation de son secret constitue un climax, le moment fort du récit, alors j’ai fait attention pour ne pas trop en dévoiler avant. Je voulais que les lecteurs fassent l’expérience de la fable de la grenouille dans la marmite : si on plonge une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’en échapperait immédiatement, alors que si on la plonge dans l’eau froide et que l’on porte petit à petit l’eau à ébullition, la grenouille s’habituerait à la température et finirait ébouillantée. Il en va de même pour l’histoire de Nathaniel : on ne se rend pas tout de suite compte de ce qu’il se passe avec son père, et on est déjà au point d’ébullition de l’eau lorsqu’on prend conscience de la situation.”

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Un point de non retour

Si les trois personnages principaux se sont rapidement imposés à l’auteur, il lui a été plus difficile d’assembler leurs histoires, “si je mets en scène plus de trois personnages, mon cerveau explose”, plaisante l’auteur.

Pour construire son roman, l’auteur a ainsi choisi de faire notamment appel à un narrateur omniscient et de raconter l’histoire au présent, “j’avais commencé par alterner des chapitres au présent et d’autres au passé, mais c’était trop difficile émotionnellement. J’avais besoin de respirer et de me ménager des moments de calme, en rupture avec l’histoire de mes personnages, comme me le permet l’écriture au présent. Je me rends compte, a posteriori, que cette structure a de l’importance et était nécessaire pour moi.”

En choisissant cette structure, l’auteur a ainsi pu équilibrer son récit entre ses trois personnages pour raconter ce que chacun pense et traverse : “cette voie narrative leur permet de s’écarter de leur propre douleur et fardeau, et donc de guérir.”
Reliés par ce fil invisible, ces trois personnages ont ainsi en commun le fait d’être chacun à un moment de bascule : “mes livres se situent souvent à un moment où la vie peut changer en une journée. Il s’agit parfois de bascules très littérales, comme dans Si je reste : le décès d’un proche ou l’arrivée d’un enfant. Mais parfois ces bascules sont plus souterraines, ce sont des points d’inflexion à compter desquels une trajectoire change : c’est le cas des personnages dans Ce que nous avons perdu.”

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La solitude et l’isolement des adolescents

À travers ce roman, Gayle Forman souhaitait également aborder le sujet de l’isolement et de la solitude chez les adolescents. “C’est un cercle vicieux : de l’incertitude naît l’isolement, et c’est ce qu’il y a de plus terrible. On gagnerait à être plus en lien avec les autres, mais on se recroqueville sur nous-mêmes ; nos problèmes deviennent alors envahissants et prennent toute la place.”

Les thèmes de la solitude et de l’isolement sont ainsi mis en évidence via les réseaux sociaux. “Les adolescents ont tendance à faire l’expérience des réseaux sociaux de manière publique : cela masque leur isolement et les empêche de trouver le vocabulaire adapté pour exprimer leur isolement”, commente l’auteur. “Je crois que les relations virtuelles sont possibles, mais pas dans la partie commentaire.”

On remarque ainsi l’importance des réseaux sociaux via le personnage de Freya. “J’ai moi-même une fille adolescente qui y passe du temps, et je me suis rendue compte de leur pouvoir performateur et de la façon dont ils travestissent la réalité. On peut suivre de nombreuses personnalités sur les réseaux sociaux, par exemple, et avoir l’impression que leur vie est merveilleuse. Pourtant, quand on gratte sous le vernis, on se rend compte que leur vie est différente de l’image qu’elles renvoient. Kendall Jenner, par exemple, est pétrie d’anxiété !”

La ville de New York joue alors un rôle primordial dans la vie de ces trois personnages car, en leur permettant de se rencontrer, elle leur permet de briser leur solitude : “la ville perd et rattrape les gens”, indique l’auteur, elle unit les habitants en dépit de leurs différences : “ce n’est pas juste un décor pour moi, c’est un lieu magique où des choses extraordinaires peuvent arriver. On peut y croiser une femme en burqa qui accompagne sa fille à l’école, et un couple gay qui y emmène son fils, et se rendre compte que les deux enfants ont le même sac à dos”.

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Quitter ses personnages au bon moment

Si la solitude de ces trois adolescents est brisée, les lecteurs doivent pourtant se résoudre à quitter ces personnages une fois la dernière page tournée. Alors que certains d’entre eux l’interrogent déjà sur une suite éventuelle, Gayle Forman explique que la fin de Ce que nous avons perdu a été difficile à écrire : “j’ai dû réécrire les dernières pages plusieurs fois, car je savais que la fin était mauvaise. Après relecture, j’ai totalement réécrit la fin, et j’ai su, au fond de moi, que c’était la bonne conclusion”.

L’auteur en a alors profité pour expliquer ne jamais écrire plus de 50 000 mots : “on peut m’accuser de précipiter les choses, mais je préfère que le lecteur reste sur sa faim”.

Quant à savoir si l’auteur écrira une suite à ce roman, le sujet ne semble pas être d’actualité : “si j’ai bien fait mon travail, vous ne savez pas ce que deviennent les personnages de Ce que nous avons perdu, mais vous savez qu’ils vont bien.” Si l’auteur est pour le moment en paix avec Freya, Harun et Nathaniel, ce n’était pas le cas avec les personnages de Si je reste, a-t-elle avoué : “après Si je reste, les personnages du roman me visitaient sans arrêt, ils ne se taisaient pas. C’est pour cela que j’ai eu besoin d’écrire une suite, Là où j’irai”.

Avant de se livrer à la traditionnelle séance de dédicace, c’est sur une touche musicale que s’est achevé la rencontre avec les lecteurs. Alors que l’auteur se confiait sur la place importante que tient la musique dans sa vie et dans l’écriture, “j’ai parfois le sentiment d’écrire des comédies musicales plutôt que des romans” a-t-elle même ajouté, les lecteurs ont eu l’occasion d’écouter la chanson Little White Dress, qui est “très importante pour l’histoire de personnages” et dont l’auteur a écrit les paroles. “Je voulais donner vie à cette chanson, mais je ne sais pas composer : c’est pour cela que j’ai demandé à mon amie musicienne Libba Bray de mettre ces paroles en musique. À l’origine, elle devait également l’interpréter, mais lorsque ma fille m’a parlé de son amie Sasha, qui a 13 ans et une voix magnifique, j’ai décidé de confier l’interprétation de la chanson. Ce n’est qu’après l’enregistrement que j’ai réalisé tout ce que Sasha partageait avec Freya : un père jazzman noir disparu, et une mère juive. Elle incarne à merveille cette chanson”.

Pour parler de son roman, l’auteur s’est également prêtée au jeu des cinq mots : ce sont ainsi les mots musique, trajectoire, génération, solitude et amitié qui le représentent le mieux.

 

Découvrez Ce que nous avons perdu de Gayle Forman aux éditions Hachette Romans.

Entrez dans la danse avec Juliette Allais

Une héroïne qui se balade sur un toit à la manière de Fantômette, un personnage libre, original et légèrement insolent : la couverture du nouveau roman de Juliette Allais, Plusieurs manières de danser, est déjà la promesse d’un réenchantement. C’est à l’occasion de la publication de son roman aux éditions Eyrolles que l’auteur est venue, le mardi 9 octobre dernier, échanger avec 30 Babelionautes.

Lilly Bootz, jeune trentenaire impulsive, irréfléchie et rebelle, rencontre Katarina Wolf à l’aéroport de Londres, alors qu’elle vient de perdre son travail et son petit ami. Les deux femmes sympathisent. Katarina est justement à la recherche d’une assistante et propose à Lilly de la suivre à Paris, où le couple Wolf lance l’école du réenchantement. Lilly accepte, car elle n’a rien à perdre. Elle s’installe chez l’énigmatique famille Wolf, et découvre auprès d’eux une façon inédite de vivre et de penser. Peu à peu convaincue par les bénéfices du réenchantement, Lilly se prête à des séances de thérapies originales où se croisent des planètes bavardes, des chevaux racés, et des inconnus masqués.

À chaque roman son aventure

Pour danser avec la vie, Juliette Allais a choisi l’écriture : “J’écris depuis que je suis une enfant. Quand mon éditrice m’a proposé d’écrire mon premier livre, c’est venu tout seul sans que j’ai eu besoin de réfléchir. C’est à chaque fois une nouvelle aventure et un vrai plaisir : en écrivant un roman, j’ai la liberté d’inventer des personnages et de me faire plaisir en écrivant une histoire qui me plait.”

Avec ce deuxième roman, Juliette Allais a voulu imaginer une histoire plus intense que celle de son premier roman : “Je me suis plus amusée en écrivant ce roman qu’en écrivant Marche où la vie t’ensoleille. Le premier était plutôt une comédie, mais dans le deuxième, je voulais développer des idées plus incisives et plus profondes, je voulais développer davantage l’univers que j’avais créé.”

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Des personnages sublimes contre ceux du quotidien

Figures emblématiques du réenchantement et personnages déjà présents dans le précédent roman de l’auteur, Marche où la vie t’ensoleille, Katarina et Walter Wolf ont autant marqué les lecteurs que l’héroïne Lilly Bootz ou l’auteur elle-même : “Ils représentent pour moi le couple idéal : ils sont fantasques, ils aiment l’invisible et le merveilleux. J’ai créé ces personnages de toutes pièces, mais depuis le premier roman, ils incarnent quelque chose d’important pour moi, que j’avais envie de partager avec mes lecteurs. Ce sont des personnages que j’aurais aimé rencontrer ! Je n’avais pas envie de parler des gens que l’on peut croiser dans la vie de tous les jours, alors je me suis fait plaisir en inventant des gens que j’aimerais connaître. Ils ont une vision très positive de la vie, et gardent espoir que la vie progresse toujours vers la lumière.” mais Juliette Allais admet volontiers qu’elle a idéalisé ces personnages : “J’ai besoin qu’ils soient comme ça, qu’ils aient ce côté excessif. Pourtant, ils ont plein de défauts et je n’ai pas l’intention de les faire mariner dans cette ambiance paradisiaque, je profiterais très certainement d’un prochain roman pour expliquer d’où ils viennent et ce qu’ils ont traversé pour en arriver là.”

Lilly Bootz apparaît quant à elle aux antipodes de ce couple idyllique : “C’est un personnage qui tranche avec les Wolf. J’ai voulu la créer telle que nous sommes lorsque personne ne nous voit : nous ne sommes pas niais mais, au contraire, nous sommes plus francs et sans filtre. Elle cherche une relation avec un monde qui n’existe pas. Lilly puise en moi : elle rêve d’un monde idéal, elle ne peut pas s’adapter à celui qui l’entoure, elle est en colère et a un mauvais caractère : son quotidien manque de sens, de magie, d’invisible : c’est pour cela que les Wolf vont rentrer dans sa vie. ”

Le réenchantement, c’est croire en la beauté, créer du merveilleux, ne jamais cesser de célébrer tout ce qui nous est donné.”

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L’astrologie : un outil de développement personnel

Pour écrire l’histoire de Lilly, Juliette Allais s’est inspirée de sa propre dynamique intérieure et de son expérience : “En tant que psychothérapeute, mon rôle auprès de mes patients est de les mettre dans la voie de l’accomplissement. Je ne crois pas aux happy therapy, au contraire, je pense qu’il faut prendre en compte l’ombre et la colère pour aider les gens. Il faut passer par un long chemin initiatique.”

L’astrologie est justement l’une des techniques utilisées par l’auteur, et c’est celle qu’elle a choisi de mettre en scène dans Plusieurs manières de danser : “Je m’y intéresse depuis l’enfance, et je voulais montrer dans ce livre que c’est un outil moderne, vivant, intelligent et pertinent. L’astrologie nous permet de rencontrer les différentes personnalités qui nous composent et qui essayent toutes de se disputer la première place : en comprenant que plusieurs voix sont à l’oeuvre à l’intérieur de nous, on comprend ainsi pourquoi on est en conflit avec nous-mêmes.” L’auteur propose ainsi à ses personnages d’interpréter les rôles et personnalités des planètes à la manière d’une mise en scène théâtrale : en revêtant de nouveaux costumes, les personnages peuvent ainsi explorer de manière créative les sous personnalités qui les composent.

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À travers le personnage de Lilly, Juliette Allais exprime finalement son souhait de guider ses personnages et ses lecteurs vers l’accomplissement : “mon but, c’est de faire progresser les gens, de les aider à vivre dans la lumière. Il y a plein de façons de danser avec l’invisible et avec la vie !”

Avant de se prêter au jeu des dédicaces, l’auteur en a également profité pour exprimer, en vidéo, quelques idées principales de son roman : trajectoire, astrologie et réenchantement.

Bonne pioche avec Carole-Anne Eschenazi

Avez-vous déjà rêvé de rebattre les cartes que vous avez en mains ? Lorsque vous hésitez, aimeriez-vous parfois piocher une nouvelle carte ? C’est le sujet du dernier roman de Carole-Anne Eschenazi, Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ?, publié aux éditions Eyrolles, qui met en scène Tara, une femme de quarante ans qui voit sa vie s’anéantir en un jour. Pour se construire, elle va s’isoler sur une île bretonne, s’aider d’un jeu de cartes divinatoire et relever sept défis.

Un tarot de Marseille en Bretagne

Du titre du roman jusqu’au quotidien de Tara, les jeux de cartes divinatoires tiennent une place privilégiée dans le livre de Carole-Anne Eschenazi. C’est à l’adolescence que l’auteure a découvert le tarot de Marseille, mais c’est seulement il y a 10 ans qu’elle s’y est véritablement intéressée : “Il a fallu attendre 2008, et qu’un ami m’offre un jeu en cadeau pour que je m’y intéresse réellement. Je me suis d’ailleurs prise d’un intérêt quasi scientifique pour sa composition ! Par contre, je ne considère pas les cartes comme un instrument pour prédire l’avenir, mais comme un outil de développement personnel et de connaissance de soi. Elles nous permettent de découvrir et de mieux appréhender ce que l’on ressent à un instant précis.” Aujourd’hui, en plus de ses activités d’écriture, Carole-Anne Eschenazi se consacre d’ailleurs également à la conception de jeux de cartes divinatoires.

Si ces jeux ont une importance capitale dans le récit, Carole-Anne Eschenazi raconte que la première chose qui lui tenait à cœur, lorsqu’elle a eu l’idée d’écrire ce roman, c’était de raconter l’histoire d’une femme de 40 ans qui voit sa vie s’effondrer : “Je voulais qu’elle voie le sol s’écrouler sous ses pieds et qu’elle ait tout à reconstruire. Ensuite, l’idée d’un jeu à la jumanji me restait en tête, mais j’ai voulu le mêler à l’idée du tarot de Marseille. Enfin, j’avais envie que l’intrigue se passe sur une île battue par les vents, avec un climat hostile, et comme mon conjoint est breton, j’ai tout de suite pensé à inventer une île en Bretagne.”

L’idée d’une île en Bretagne est d’ailleurs venue facilement à Carole-Anne Eschenazi : “l’île est une belle métaphore de l’individualité et du retour en soi-même. Ça représente bien ce travail intérieur que doit faire Tara, et puis il me fallait pas que le décor soit paradisiaque. Au contraire, j’avais besoin d’un paysage un peu abrupt, où la météo est incertaine : c’était parfait pour déstabiliser Tara, qui aime contrôler son environnement.”

Sur l’île d’Arvana, l’héroïne va ainsi utiliser le jeu de tarot pour apprendre à se connaître et se reconstruire. Sept étapes vont ainsi la pousser, l’une après l’autre, à retrouver le bonheur : “le chiffre sept me semblait être positif et pédagogique, et puis je ne voulais pas prendre le risque de me répéter en incluant trop d’étapes. Tara chemine ainsi de l’étape la plus difficile à la plus facile. Au début, la démarche est douloureuse, il s’agit presque de maïeutique, mais à la fin, l’objectif est surtout d’avancer dans ses projets et de comprendre ses besoins.”

À la frontière du roman et du développement personnel

Pour aborder le sujet de la reconstruction et de l’épanouissement, Carole-Anne Eschenazi est alors partie d’un constat : “j’ai remarqué que l’une des choses les plus partagées au monde était le fait de mal se connaître”, explique l’auteure, “mais c’est compréhensible : c’est un travail ingrat de se confronter à ses démons : ça implique de descendre en soi, d’analyser le bon et le moins bon.” Elle s’est alors appuyée sur son expérience et sa formation de coach pour illustrer le parcours de Tara : “J’ai utilisé les techniques comme la programmation neuro-linguistique ou l’ennéagramme pour aider Tara à traverser des épreuves classiques : faire son deuil, exprimer la colère, pleurer…”

L’auteure s’est d’ailleurs confiée sur une épreuve qu’elle a elle-même traversé pendant l’écriture de son roman, l’angoisse de tout écrivain : perdre un chapitre en faisant une mauvaise manipulation, alors qu’il était écrit aux trois quarts. Après un moment de panique, elle s’est toutefois remise à l’écriture. “Le cerveau est une machine formidable”, explique-t-elle : “je n’ai pas voulu aller me coucher avant d’avoir restitué l’intégralité de mon chapitre. Alors de 8h du soir à 4h du matin, j’ai travaillé sans relâche et j’ai fait appel à ma mémoire pour le réécrire entièrement. Je crois d’ailleurs que ça a imbibé la scène dans laquelle Tara pleure elle-même !”

En revanche, Carole-Anne Eschenazi met ses lecteurs en garde contre l’aspect “conte de fées” de son roman : “l’évolution de Tara est très rapide, mais c’est le format du roman qui exige cela. Dans la vie, elle aurait mis cinq ans à évoluer comme cela, pas six mois. Il faut prendre Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ? comme un roman : j’y ai mis l’intensité narrative que cela exige, quitte à ce que cela manque un peu de réalisme.”

De même, l’auteure a tenu à préciser aux lecteurs qui se reconnaîtraient dans Tara que son roman n’est pas à prendre comme une solution miracle : “Quand on traverse un épisode douloureux, on peut prendre son inspiration de livres et de films, et faire des exercices qui sont proposés dans les fictions : ça marche si on est un peu déprimé, ça peut être bénéfique. En revanche, je ne pense pas que la lecture soit une solution pour sortir de la dépression : il faut privilégier l’accompagnement.”

Du processus de création à la sensation de démiurge

Pour construire ses intrigues, Carole-Anne Eschenazi a expliqué qu’elle utilisait des méthodes propres au cinéma : “C’est ma formation littéraire et cinématographique qui m’a appris à raconter des histoires. Je commence en écrivant un synopsis de deux pages, assez détaillé. Puis j’écris un premier séquencier, que je retravaille ensuite une seconde fois : c’est à ce moment-là que je commence à inclure des dialogues. Une fois que j’ai mes personnages et la trame de l’intrigue en tête, je passe alors à l’écriture et je suis mon séquencier. Je vois ensuite comment les personnages évoluent, et je m’adapte à ces changements au fur et à mesure.”

“C’est d’ailleurs un bonheur de créer des personnages et de les voir évoluer dans les situations que j’ai également créées”, raconte l’auteure qui se consacre à l’écriture depuis 2011, “le fait de raconter des histoires inspirantes est au coeur de ma démarche, et c’est un exercice que j’adore. Cela me procure une sensation de démiurge, et un certain plaisir schizophrénique lorsque je me glisse dans la peau de personnages borderline.”

Carole-Anne Eschenazi s’est alors livrée sur les personnages de son roman, en commençant par Tara, “un insecte attiré par la lumière” : “Elle a batti son existence sur la richesse, la beauté et la célébrité. Elle a erré dans des illusions et s’y est perdue. À tel point que, même si elle est toujours entourée par mille personnes, elle vit une immense solitude affective et psychologique.” Tara fait ainsi partie de ces personnages qui ont donné du fil à retordre à l’auteure, et qui l’ont surprise : “Au début, elle avait beaucoup de superbe, de panache et de force, mais cela cachait plein de choses. Elle a plein de couches, il a parfois fallu que j’aille la ceinturer pour bien la comprendre”.

Au contraire, Adam, un libraire qui vit sur l’île d’Arvana et qui rencontre Tara par hasard, est un personnage qui était beaucoup plus limpide pour l’auteure : “J’ai tout de suite su qui il était, d’où il venait, comment il s’habillait, se comportait… C’est un homme qui a batti sa vie sur ce qu’il savait être primordial pour lui.” Carole-Anne Eschenazi admet d’ailleurs se reconnaître davantage dans Adam que dans Tara : “comme lui, les livres sont l’une de mes grandes passions. C’est presque un besoin organique pour moi d’en lire, j’en remplis ma maison !”

Et on ne doute pas d’ailleurs que de nombreux babélionautes se retrouveront dans cette passion ! Pour conclure cette rencontre, Carole-Anne Eschenazi s’est elle aussi prêtée au jeu des 5 mots et a choisi “amour, île, fiction, solitude et identité” pour parler de Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ?

Détour par les États-Unis avec Valentin Musso

Valentin Musso avait jusqu’ici habitué ses lecteurs à des décors français : la Bretagne, les Pyrénées, la Marne… pourtant, depuis un peu plus d’un an, ce sont les Etats-Unis que l’auteur a choisi comme cadre pour ses deux derniers thrillers psychologiques : La Femme à droite sur la photo, disponible en format poche aux éditions Points, et Dernier été pour Lisa, publié aux éditions du Seuil. C’est à l’occasion d’une rencontre dans les locaux de Babelio qu’il en a profité pour échanger avec trente lecteurs à propos de ces deux détours américains.

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Parenthèse américaine

Avant d’écrire La Femme à droite sur la photo, Valentin Musso n’avait en réalité jamais ressenti le besoin de situer ses intrigues ailleurs qu’en France : Maxime Chattam et Claire Favan, par exemple, situent leurs intrigues aux Etats-Unis. Ils font cela très bien et je n’avais pas envie de les singer.” C’est le sujet de ce roman, le cinéma hollywoodien des années 1940 et 1950 qui, en s’imposant à l’auteur, lui a également dicté son cadre : “J’aime beaucoup le cinéma hollywoodien de ces années-là, avec Marilyn Monroe et Jean Seberg, et je voulais lui rendre hommage dans un roman. Logiquement, ça ne pouvait pas se passer ailleurs qu’aux Etats-Unis.”

Passionné par le milieu du cinéma hollywoodien, Valentin Musso voulait également montrer ce que le glamour cachait de glauque : “La fin des années 1950 aux Etats-Unis était très marquée par le maccarthysme, avec la chasse aux homosexuels et aux communistes. Le milieu hollywoodien a beaucoup subi cela, car c’était un milieu politiquement très à gauche. On a découvert, dès années plus tard lorsque les dossiers ont été rendus publics, que Ray Bradbury et Frank Sinatra étaient sur écoute. Leurs dossiers étaient complètement creux.”

“Les endroits clinquants de L.A. -ils ne manquent pas- m’ont toujours déprimé, on dirait qu’ils ont été inventés que pour dissimuler aux yeux des gens les rêves brisés et les échecs dont se repaît cette ville.” David Badina, le narrateur de La Femme à droite sur la photo.

À l’image de La Femme à droite sur la photo, l’auteur avait également besoin d’utiliser le système judiciaire américain pour écrire Dernier été pour Lisa. C’est pour cela qu’il a choisi la côte du lac Michigan, dans le Wisconsin, comme décor pour son dernier roman.

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L’envers du décor

Après avoir montré la féerie et le sordide d’Hollywood, Valentin Musso a souhaité prendre le contre-pied de ce milieu et parler de la campagne américaine. Après la côte Ouest, direction les bords du lac Michigan, dans l’état du Wisconsin : Dernier été pour Lisa a été écrit en réaction à La Femme à droite sur la photo. J’ai vu qu’il y avait un décalage entre les grandes villes et la campagne. Lorsque les gens reviennent dans leur ville natale après avoir fait des études ou commencé leur carrière dans une métropole, il y a un décalage : ils ne comprennent plus les gens du coin.”

« La bourgade du Wisconsin m’apparaît comme une personnalité à part entière, avec ses ragots, ses secrets, la peur du qu’en dira-t-on, sa mise à l’index de ceux qui n’entrent pas dans la norme. Chacun doit rester dans sa « caste », on ne se mélange pas, ou alors… advienne que pourra ! J’ai envie de dire que l’histoire n’aurait pas pu exister ailleurs que dans un endroit semblable à celui-ci. » critique de Domeva

Ce que Domeva fait remarquer dans sa critique correspond justement à l’intention de l’auteur, qui a souhaité aborder les thèmes d’exclusion et de fragilité dans Dernier été pour Lisa : “Même si ces thèmes ont déjà été abordés dans des romans précédents, j’avais envie de les traiter de manière différente, en parlant de cet adolescent qui veut s’élever socialement par exemple, mais qui n’y parvient pas. J’avais besoin de situer cette histoire dans une Amérique profonde pour l’écrire, car elle n’était pas transposable dans la campagne française.”

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Une déclaration d’amour au polar et au cinéma

Ce ne sont pourtant pas des problématiques sociales qui sont au cœur de ces deux romans, Valentin Musso s’est plutôt nourri de ses passions et découvertes adolescentes pour écrire ces deux livres : “Ce qui m’intéresse en réalité, c’est moins l’Amérique réelle que celle imaginaire, fantasmée. Dans La Femme à droite sur la photo, j’ai voulu rendre hommage au cinéma, alors que Dernier été pour Lisa est un hommage à la littérature que j’ai découvert quand j’étais adolescent.”

C’est en effet à cet âge que l’auteur a découvert les classiques du polar : “Ma mère m’a fait découvrir Arthur Conan Doyle et ses Sherlock Holmes, et c’est grâce à mon père que j’ai découvert Georges Simenon. C’est aussi à ce moment-là que j’ai lu Agatha Christie, Gaston Leroux, Stephen King… et que j’ai découvert le cinéma américain grâce au Cinéma de minuit : j’ai regardé des films d’Orson Welles, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick La Femme à droite sur la photo, c’est une déclaration d’amour au polar et à ce cinéma !”

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Détourner les codes du polar

Si Valentin Musso a souhaité rendre hommage aux polars qui ont rythmé son adolescence, il n’hésite pas à se détourner de leurs schémas parfois classiques pour s’inscrire dans des genres plus contemporains. Il avoue d’ailleurs préférer le registre du thriller psychologique : “Je préfère quand il n’y a pas de sang, c’est la violence psychologique qui m’intéresse. Comme dans Sans faille, l’un de mes précédents romans dans lequel j’ai voulu parler de la violence de classe, c’est d’une histoire d’amitié dont je suis parti pour Dernier été pour Lisa, puis ça a dérivé vers une histoire policière.”

L’auteur n’a ainsi jamais réutilisé de personnage pour en faire une figure récurrente : “j’ai besoin d’une nouvelle aventure à chaque fois, c’est ce qui me motive.” À la figure classique du détective tel que Sherlock Holmes ou Hercule Poirot, Valentin Musso préfère des personnages plus anonymes, que l’on pourrait croiser tous les jours : “C’est vrai que je connais mal le monde de la police, mais je préfère surtout m’inspirer du cinéma des années 1940, dans lequel le personnage du flic était un personnage secondaire. Dans mes romans, l’enquêteur est souvent incarné par un détective privé ou un journaliste, rarement par une institution. J’aime le fait que mes personnages principaux, comme ceux d’Alfred Hitchcock, soient des antihéros. Il y a d’ailleurs une citation d’André Gide, “il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant”, qui représente exactement l’idée que je me fais de mes personnages.” Une lectrice a d’ailleurs fait remarqué que le personnage de Lisa n’était pas attachante : “La mort ne rend pas les gens meilleurs, c’est pour cela que j’ai voulu faire de Lisa un personnage qui ne soit pas parfait et dont on découvre les secrets petit à petit.”

Enfin, le passé est également l’un des thèmes de prédilection de Valentin Musso : “Que ce soit dans les films, les livres et même dans les émissions du type “Faites entrer l’accusé”, j’aime beaucoup les affaires classées sans suite, qui datent de plusieurs années. J’aime cette coexistence du passé et du présent, le fait de revenir en arrière, de creuser dans des souvenirs et de se dire que le passé ne nous a pas tout dit.” Pour écrire sur ces affaires passées, l’auteur adapte ainsi son écriture pour résoudre l’intrigue tout en restant crédible : “C’est intéressant de jouer sur la multiplication des points de vue, d’insérer des passages en flash-back. Dans Dernier été pour Lisa, c’était une évidence d’inclure des scènes de passé, alors que cela n’était pas nécessaire dans La Femme à droite sur la photo. La vérité ne peut pas venir des preuves matérielles ou scientifiques, il faut la faire surgir d’autre part.”

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La famille : au coeur du roman policier

Au-delà de ses références littéraires et cinématographiques, Valentin Musso s’est également confié sur les événements dont il s’inspire pour écrire ses romans : “Il ne suffit pas de grand chose pour avoir l’idée d’une intrigue policière : un fait divers, des secrets de famille, un article de journal… C’est par exemple après avoir lu un article sur les Lebensborn (programme du IIIe Reich qui avait pour objectif de créer une race aryenne parfaitement pure et dominante) dans L’Express que j’ai eu l’idée d’écrire Les Cendres froides. L’auteur n’hésite pas non plus à puiser dans des faits personnels ou familiaux : “Il y a très souvent des éléments autobiographiques dans le polar et le roman noir”, dit-il avant de préciser : “Je me souviens des histoires que me racontait mon grand-père, qui est mort à 104 ans. Il habitait près de Nice et a grandi près des terrains d’aviation. Je m’en suis servi pour écrire Le Murmure de l’ogre.”

La famille est d’ailleurs un terreau particulièrement fertile, selon Valentin Musso, pour bâtir une intrigue policière : “aux sources mêmes de l’intrigue policière, je pense qu’il y a une histoire de famille”, explique l’auteur, “la première histoire policière en date, c’est bien celle d’Œdipe qui, souhaitant découvrir d’où vient la malédiction qui s’abat sur Thèbes, découvre qu’il en est à l’origine. La famille est un terrain de jeu privilégié, et fournit une matière narrative incroyable à un polar.”

L’époque de l’adolescence, mise en scène dans Dernier été pour Lisa, n’a pas non plus été choisie au hasard. Valentin Musso le voit comme l’âge de toutes les possibilités, riche en attentes et en tensions : “J’aime cet âge car c’est celui où tout est encore possible. On a du potentiel et des qualités, et parfois la réussite ou l’échec ne tiennent à pas grand chose, il n’y a pas d’explication au succès de l’un ou à la malchance d’un autre. La question qui hante les adolescents, tout l’enjeu, c’est de savoir si les promesses seront tenues.”

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De nouveaux défis d’écriture

Pour Valentin Musso, il ne suffit pourtant pas d’avoir une bonne idée pour se mettre à l’écriture : il faut également qu’elle arrive au bon moment . “Pour La Femme à droite sur la photo, j’avais pris des notes lorsque je passais des vacances en Bretagne, mais j’ai retardé l’écriture de ce livre car ce n’était pas le bon moment”.

Une fois que l’auteur a l’intrigue en tête, il ne tarde pas à se mettre à écrire : “Faire un plan, c’est une idée à double tranchant. Ca peut guider l’auteur, mais ça peut aussi le brider. Je préfère partir avec une idée grossière de l’histoire, et avancer petit à petit. J’ai besoin de me mettre à l’écriture rapidement, de me laisser porter pour trouver le point de vue adapté à chaque histoire. Le choix de la tonalité narrative est très important pour moi.” Il lui est d’ailleurs déjà arrivé de réécrire un manuscrit, commencé à la première personne, et de changer de point de vue pour lui donner plus de crédibilité : “En relisant ce que j’avais écrit, je trouvais que ça ne marchait pas, alors j’ai décidé de tout réécrire à la troisième personne. Le narrateur que j’avais choisi au départ faisait de la rétention d’information, et ça ne me semblait pas cohérent. Cette expérience m’a appris qu’il faut toujours se relire, et voir si on croit soi-même à ce que l’on a écrit.”

L’écriture de Dernier été pour Lisa a d’ailleurs donné son lot de défis à l’auteur. L’alternance entre présent et retours dans le passé, pour commencer : “J’écris mes livres dans l’ordre de lecture. Pour écrire mon dernier roman, j’ai donc alterné entre l’écriture de chapitres du présent et ceux dans le passé. Les choses se sont faites naturellement, je sentais qu’il fallait insérer une scène du passé au fur et à mesure de l’écriture, pour équilibrer le récit.” Le personnage de Lisa a également été difficile à représenter. Si Valentin Musso a l’habitude de prendre des notes sur ses personnages avant d’écrire, le cas de Lisa a été une exception : “j’avais juste son prénom quand j’ai commencé à écrire, car je m’identifiais davantage à Nick, le narrateur de l’histoire : on a le même âge, on est tous les deux écrivains… À tel point que quand j’écrivais les dialogues entre le narrateur et Lisa, j’attendais moi aussi les répliques de Lisa !”

Enfin, le dernier défi qui s’est imposé à l’auteur lors de l’écriture de ce roman a été de se mettre dans la peau d’une adolescente : “j’étais plus prudent lorsque j’écrivais le journal intime de Lisa, car j’avais peur de faire des erreurs. Je faisais donc lire des passages à ma femme pour savoir si j’étais sur la bonne voie.”

Après Hollywood et le Wisconsin, Valentin Musso quittera les Etats-Unis pour son prochain roman. Le lieu n’aura d’ailleurs pas d’importance puisque l’intrigue pourra se dérouler n’importe où. Soyez donc prêts à découvrir un nouveau décor !

Dans la peau d’un enfant avec Julien Aranda

Faut-il faire des sacrifices pour réaliser ses rêves d’enfants ? C’est la question que se pose Julien Aranda dans son dernier roman, Le Jour où maman m’a présenté Shakespeare, publié aux éditions Eyrolles. Il était d’ailleurs présent dans les locaux de Babelio le 31 mai dernier, pour échanger avec 30 lecteurs à propos de ce dernier ouvrage.

Quand un souvenir d’enfance donne naissance à une fiction

C’est l’aspect autobiographique du Jour où maman m’a présenté Shakespeare qui a été abordé en premier par les lecteurs, mais Julien Aranda a rapidement mis de côté cette idée, insistant sur le fait que son troisième roman est d’abord une fiction : “certains aspects sont autobiographiques, mais je me suis surtout nourri de mon imagination pour écrire cette histoire”. L’auteur a ainsi expliqué aux lecteurs comment il avait puisé dans ses souvenirs d’enfance et dans son imaginaire pour inventer une histoire et des personnages : “Après avoir écrit mes deux premiers romans, j’avais la sensation d’être arrivée au bout d’un cycle. Je ne savais pas comment repartir, alors j’ai repensé aux livres qui m’avaient marqué pendant mon enfance : La Gloire de mon père et Le Château de ma mère de Marcel Pagnol, et La Vie devant soi de Romain Gary. Le point commun qui réunit ces trois livres, c’est le point de vue enfantin du narrateur. Je me suis dit que c’était une aventure que j’avais envie de tenter, alors pour me lancer, je suis parti de mon premier souvenir : la mort de mon chien, un caniche noir qui s’appelait Roméo. J’ai ensuite utilisé mon imagination et mon expérience personnelle pour inventer une histoire autour de ce souvenir : j’ai fait beaucoup de théâtre, alors je me suis servi de cette expérience pour rebondir sur ce vieux souvenir, et je me suis dit que si ce chien s’appelait Roméo, c’est parce que ma mère était fan de William Shakespeare, et c’est comme ça qu’est né le personnage de cette mère farfelue.”

Comme un poisson dans l’eau

Dans un quotidien contraignant et bien rempli, la lecture est souvent un moyen de s’échapper de la réalité. Pour Julien Aranda, il en est de même pour l’écriture, qui est pour lui un moyen d’évasion : “Quand on a un enfant en bas âge, de multiples activités et un travail prenant, c’est parfois difficile de faire une pause. L’écriture m’a permis de souffler et de prendre du recul par rapport à la réalité. J’ai toujours eu de l’affection pour le théâtre, j’ai voulu être comédien, et ce n’est d’ailleurs pas un projet que j’ai complètement abandonné : pendant l’écriture, j’ai eu l’impression de faire partie de cette troupe de théâtre.”

En plus de se vêtir d’un costume de comédien, Julien Aranda s’est également mis dans la peau d’un enfant, de ses cinq à ses vingt ans. Loin d’avoir été une expérience difficile, c’est au contraire un exercice qui a plu à l’auteur ; ce dernier en a profité pour se confier sur les raisons qui l’ont poussé à choisir un narrateur qui soit un enfant : “L’adolescence est, pour moi, beaucoup plus proche du monde des adultes que du monde de l’enfance, car on comprend beaucoup de choses. Je garde un souvenir magique de mes années de primaire : tout allait bien, je me sentais comme dans un cocon. Au contraire, l’arrivée au collège a sonné pour moi comme la fin de l’enfance et de l’insouciance. J’ai senti qu’il y avait une cassure entre le monde de l’enfance et celui de l’adolescence. Écrire du point de vue d’un enfant m’a permis de renouer avec l’enfant qui est en moi.”

Une lectrice en a d’ailleurs profité pour souligner la justesse du langage de l’enfant au centre du Jour où maman m’a présenté Shakespeare, et du ton utilisé par l’auteur. Pour trouver sa propre voix, Julien Aranda s’est avant tout inspiré des auteurs classiques cités précédemment, mais il admet qu’il s’est aussi inspiré de quelques auteurs contemporains tels que Michel Houellebecq et Sylvain Tesson. “On m’a également parlé d’En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut comme référence à Le Jour où maman m’a présenté Shakespeare.”, poursuit l’auteur. “C’est vrai que j’y ai trouvé des ressemblances en le lisant, même si la mère d’En attendant Bojangles est plus farfelue et plus fantasque et, qu’à l’opposé de mon roman, elle ne poursuit aucun but.”

La tête dans les étoiles, les pieds sur terre

Parmi ses références, Julien Aranda a également cité Un Taxi mauve de Michel Déon : “en le lisant, j’ai eu envie d’écrire un roman dans lequel il y aurait des jeux de mots, j’aime d’ailleurs beaucoup Stéphane de Groodt. Dispersés aux quatre coins du roman, ces calembours tels que “l’huissier d’injustice”, “les réseaux asociaux” ou “les forces du désordre” ont ainsi interpellé les lecteurs par leur fantaisie. “L’humour est pour moi la capacité suprême de l’homme à ne pas se prendre au sérieux”, précise alors Julien Aranda, “c’est un moyen d’aborder des thèmes difficiles de manière plus légère. Face à une situation compliquée, l’humour est, comme la poésie, une échappatoire à la réalité. L’humour et la poésie sont pour moi comme un kaléidoscope : ce sont deux manières de voir le monde.”

Pour compléter cette touche d’humour, Julien Aranda a souhaité y ajouter une dimension poétique, “je voulais écrire un roman musical, qui sonne bien et que l’on puisse écouter”, et construire une ambiance onirique : “j’ai conscience de ne pas avoir été rigoureux ni réaliste dans tous les aspects de ce roman, mais j’ai choisi de privilégier cette atmosphère poétique au réalisme. On écrit pour le lecteur que l’on est et, en tant que lecteur, tant que l’histoire est belle et qu’elle me fait rêver, ça me suffit. Je ne voulais pas étouffer le récit, car la littérature est pour moi une bulle d’oxygène.” Et c’est justement à mi-chemin entre la figure poétique et la figure paternelle que se trouve Georges Brassens, le chanteur préféré du héros.

Mais l’auteur ne s’est pas contenté de s’affranchir des contraintes imposées par le réalisme, puisqu’il avait pour objectif d’écrire un roman qui serait “complètement paradoxal”, à l’image de ses personnages construits à l’opposé les uns des autres, tels que la mère et Tata Myriam. “Je comprends que la mère ait pu être agaçante, car elle heurte des valeurs fondamentales. Quel est le prix à payer pour la réussite ? Comment être un artiste responsable lorsque l’on a des enfants ? Ce sont des questions que l’on peut se poser au travers du personnage de la mère. Il faut parfois faire des sacrifices pour réaliser ses rêves d’enfant.”

“Je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit.” Paul Morand

Avant de quitter Julien Aranda, les lecteurs ont toutefois souhaité lui dérober quelques conseils et techniques d’écriture, “Je comprends complètement votre question”, confesse l’auteur, “j’ai moi-même passé des années à me renseigner sur les méthodes d’écriture des écrivains avant d’oser me lancer !”

L’auteur du Jour où maman m’a présenté Shakespeare s’est alors confié sur l’expérience d’écriture, qui relève pour lui “d’un alignement des planètes et de l’instinct : Je ne fais pas de plan, ni de fiche de personnage. Fiodor Dostoïevski, John Steinbeck et Romain Gary écrivaient d’ailleurs sans plan ! Si j’en concevait un, ça me donnerait l’impression que tout est déjà fait, et ça me découragerait. Ce que j’aime dans la littérature, c’est lorsque le narrateur se retrouve face à ses personnages et que le champ des possibles s’ouvre. J’aime le fait de ne pas savoir où je vais.”

Julien Aranda admet toutefois se reconnaître dans la citation de Paul Morand, “je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit” : “je trouve cela très difficile d’écrire. C’est pour cela que je m’aide d’un fichier excel et que je me fixe des objectifs quotidiens et mensuels. Je me force à mettre en place un processus d’écriture très rigoureux et, après tout, tous les arts sont soumis à la rigueur, l’écriture autant que la musique.”

Le devoir de se renouveler

Malgré les mystères non résolus qui subsistent dans Le jour où maman m’a présenté Shakespeare, tels que l’identité du père ou le prénom du petit garçon, Julien Aranda assure qu’il n’écrira pas de suite à ce troisième roman : “J’en ai eu l’idée mais j’ai finalement décidé de ne pas le faire. Je ne suis pas un lecteur de séries, et je trouve cela trop facile. J’ai envie de me renouveler, et je pense qu’on en a même le devoir. J’ai un million d’idées pour mes prochains romans, je n’ai plus qu’à me poser et à les coucher sur papier.”

Pour en dévoiler davantage à propos du Jour où maman a rencontré Shakespeare, Julien Aranda s’est livré à l’exercice des 5 mots et vous en dit un peu plus en vidéo :

Voyage en terre malazéenne avec Steven Erikson

Près de 20 ans après le début de la publication de la saga Le Livre des martyrs de Steven Erikson, le premier tome de la série, Les Jardins de la lune, s’offre une nouvelle traduction française aux éditions Leha. À l’occasion de cette réédition et avant de partir pour les Imaginales, l’auteur canadien a fait un détour par les locaux de Babelio pour échanger avec trente lecteurs à propos du premier volume de sa décalogie.

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Un plateau de jeu de rôle

C’est dans les années 1980 qu’est né le monde malazéen. À l’époque, Steven Erikson et Ian Cameron Esslemont sont deux étudiants canadiens qui aiment partager des parties de jeu de rôle tels que Donjons & Dragons. Difficile de dire qui des personnages ou de l’univers est venu en premier aux créateurs de cet univers “Je suppose que les personnages nous sont venus en premier car, dans un jeu de rôle, les caractères des personnages sont essentiels pour faire avancer l’histoire. Mais je me souviens aussi des grandes cartes que l’on trouvait dans chaque boîte de jeu, et qui décrivent les terres où les humains et les nains habitent. Pour s’amuser, on a voulu étudier ces cartes dans le détail, et on a remarqué quelques erreurs un peu agaçantes, comme un fleuve qui allait à contre-sens par exemple. Nous avons alors décidé de créer notre propre univers pour héberger nos parties.”

Lors de la conception de cet univers, les auteurs se sont cependant imposés la contrainte de proposer autant de niveaux d’interprétation que possible : “Pour cela, nous avons été très vigilants et avons veillé à concevoir un univers cohérents à tous les niveaux : géographiquement, politiquement, ou encore historiquement. L’une des questions essentielles que nous nous sommes posées concernait le fonctionnement d’un monde où la magie existe. Pour cela, nous sommes partis du fait que la magie est quelque chose qui s’acquiert sur la base du mérite. Une fois que nous avions posé les ramifications de son fonctionnement et ses répercussions sur l’intrigue et l’environnement, nous nous sommes retrouvés avec un système dans lequel il n’y a pas de différence entre les genres et les sexes : nous avons donc une écriture égalitaire dans laquelle le langage du sexisme n’existe pas.”

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D’une aventure en duo à une aventure solitaire

Un peu de temps est toutefois passé entre la pose des fondations de cet univers et la première publication des Jardins de la lune (en 1999). Avant d’en faire un livre, Steven Erikson et Ian Esslemont ont d’abord voulu transposer cet univers dans un scénario pour le cinéma : “Pour écrire le synopsis, nous nous sommes inspirés des souvenirs que nous avaient laissés nos parties de jeu de rôle – mais nous en avons laissé une bonne partie de côté : il faut garder à l’esprit qu’elles ressemblaient plus à des discussions qu’à des quêtes pleines de monstres et de trésors. En réalité elles nous ont surtout permis de développer les personnages : cela nous a permis d’obtenir une grande compréhension de leur caractère et de leur histoire, et de leur insuffler de la vie. Ça a l’air ennuyeux, dit comme ça, deux personnes qui jonglent entre trois personnages et qui ne font que discuter pendant des parties de jeu de rôle, mais ces conversations nous ont apporté une grande richesse linguistique et beaucoup d’éléments tragiques.”

Ce n’est pourtant pas dans les salles obscures que l’univers malazéen a finalement pris forme, mais entre les pages d’un livre : “Dès que le scénario a été refusé, nous nous sommes mis d’accord et avons décidé de nous lancer individuellement pour en faire chacun un livre. Si l’écriture d’un scénario se prête bien à l’écriture à distance, c’est plus compliqué lorsqu’il s’agit d’écrire un roman : il faut trouver son propre style et sa propre voix. Or nous n’étions pas au même endroit : Ian était en Alaska, et moi sur une île en Colombie-Britannique. Mais nous avons quand même énormément communiqué, pour éviter de faire des erreurs et pour garder une histoire cohérente. Nous avons chacun retravaillé le scénario d’origine à notre manière, et avons rapidement laissé nos parties de Donjons & Dragons de côté. Nous avions pris beaucoup de notes à partir de ces parties de jeu de rôle, mais il y a toujours un risque à prendre trop de notes et à en savoir trop sur une histoire : il faut garder l’esprit ouvert pour savoir comment on va en arriver là, et il faut garder de la spontanéité pour ne pas étouffer l’écriture.”

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La nouvelle la plus longue du monde

C’est dans une bataille de longue haleine que s’est alors lancé Steven Erikson, puisque la saga du Livre des martyrs ne compte pas moins de 10 ouvrages : “Lorsque j’ai commencé l’écriture, j’avais les 10 volumes en tête, et notamment des scènes de bataille du tome final ; c’est d’ailleurs ça qui m’a permis de tenir pendant onze ans et de continuer à écrire, j’avais hâte d’arriver jusque là ! Mais je n’en ai pas parlé tout de suite à mon éditeur, car je voulais que chaque livre soit une histoire à lui tout seul, sauf le tome 9 dont la fin avait pour objectif de tenir le lecteur en haleine avant le tome final. Pour moi, le tome 9 et le tome 10 ne sont en réalité qu’un unique et énorme ouvrage.”

Malgré la longueur de ses romans, c’est en écrivant des nouvelles que l’auteur déclare avoir appris à écrire : “D’ailleurs, je n’ai peut-être jamais écrit de romans, car Le Livre des martyrs est parfois décrit comme “la nouvelle la plus longue du monde”. Je pense que si le roman survit à la relecture, c’est grâce à ses différents niveaux d’interprétation.” Steven Erikson admet toutefois s’être inspiré de grands classiques de la science-fiction pour écrire Le Livre des martyrs : “Ce n’est pas une oeuvre unique, structurellement parlant, car elle repose sur le roman Dune de Frank Herbert, dans lequel le lecteur est propulsé directement dans l’histoire. Nous avons fait la même chose ! En fait, j’écris surtout pour me faire plaisir, pour un lectorat duquel je ferais partie.”

Les films La Ligne rouge (Terrence Malick), comme suggéré par un lecteur, et Au-delà de la gloire (Samuel Fuller), font également partie des influences de l’auteur : “J’ai beaucoup appris de ces deux films, qui s’attachent à trouver un petit geste d’humanité, aussi petit soit il, au coeur d’événements tragiques qui incluent des milliers de personnes. Dans Le Livre des martyrs, il y a du bon chez les méchants et du mauvais chez les bons personnages. Notre approche était de rendre les personnages aussi humains que possible, même s’ils ne l’étaient pas. C’est sûrement l’une des raisons pour lesquelles les lecteurs aiment les personnages.”

En parlant des personnages, celui de Kruppe a particulièrement marqué les lecteurs : décalé et impertinent, il détonne parmi les autres personnages. “J’avais en tête l’image de quelqu’un qui aurait toujours un mouchoir détrempé à la main pour s’éponger le front, et qui s’exprime dans un langage fleuri, mais attendez de découvrir Iskaral dans le deuxième tome !”

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Au-delà de la fantasy

Si Le Livre des martyrs est devenu un classique de la fantasy, il n’en reprend pourtant pas les grands codes : Steven Erikson et Ian Esslemont ont en effet créé un univers original duquel les elfes sont par exemple absents. Cet univers n’a pourtant pas été créé par opposition à la fantasy des années 1990, mais s’inscrit plutôt dans une vision postmoderne du genre : “Nous avons remarqué qu’il y avait deux manières d’approcher la fantasy : d’un côté il y avait l’epic fantasy de J.R.R. Tolkien et Terry Brooks, et de l’autre la dark fantasy de Michael Moorcock et Glen Cook. Nous étions plus attirés par des ouvrages tels que La Compagnie noire de Glen Cook et nous sommes spontanément orientés vers cette voie.”

Le Livre des martyrs ne se limite pas pour autant au seul cercle de la fantasy. Pour écrire son histoire, Steven Erikson s’est nourri de différents registres : “Au fur et à mesure du développement de l’histoire, les personnages se posent de plus en plus de questions qui dépassent largement le cadre de la fantasy : les pensées philosophiques des personnages alternent avec les scènes violentes de guerre, et finalement ce n’est plus de la fantasy avec des accents tragiques, mais une tragédie teintée d’éléments de fantasy.”

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Une quête éditoriale

Douze ans après la publication du premier tome, les lecteurs anglo-saxons avaient enfin le dernier tome entre les mains. Mais si la dernière page a pu être difficile à tourner pour quelques lecteurs, Steven Erikson n’a pas tardé à reprendre la plume : “Quand j’ai fini d’écrire cette saga, j’étais à Plymouth en Cornouailles, en Angleterre. Je l’ai terminée en ayant la sensation d’être arrivé là où je voulais aller. Si j’avais été renversé par un bus à ce moment-là, je serais mort satisfait. J’ai fait une petite pause pour me reposer, mais ça n’a duré que sept jours : je me suis tout de suite remis à écrire. Avec du recul, c’était peut-être une erreur, car mes lecteurs et mes lectrices étaient sûrement autant épuisés que moi.”

Enfin, cette rencontre avec des lecteurs était également l’occasion pour l’auteur de revenir sur son parcours et sur les obstacles qu’il a rencontré il y a vingt ans, alors qu’il envoyait des manuscrits à des maisons d’édition : “Il m’a fallu huit ans avant de trouver un éditeur. J’ai commencé par envoyer le manuscrit complet à un éditeur new-yorkais. Il est resté chez eux pendant 18 mois avant de m’être retourné. Je l’ai alors renvoyé à un autre éditeur, Tor books. Après plusieurs mois, je les ai appelés pour savoir ce qu’il en était : ils étaient intéressés mais attendaient la dernière fiche de lecture d’un auteur. Ils m’ont rappelé quelques mois plus tard, pour me renvoyer mon manuscrit : ils avaient finalement décidé de le refuser car ils pensaient qu’il était trop compliqué.
Ce double refus était frustrant pour moi, j’ai donc décidé de tenter ma chance en Angleterre, en me donnant cinq ans pour signer un contrat. Trois ans plus tard, j’avais un agent et un éditeur, et trois ans encore plus tard, les éditions Tor rachetaient les droits de la saga. L’ironie de cette histoire, c’est que j’ai vendu plus de livres aux Etats-Unis que n’importe où ailleurs, et sa morale, c’est que les éditeurs peuvent parfois se tromper à propos de leur lectorat.”

En attendant de découvrir le deuxième tome de la saga en novembre, nous vous proposons de retrouver Steven Erikson en vidéo, dans laquelle il a choisi six mots pour parler de sa saga Le Livre des martyrs, publié aux éditions Leha.

Laurent Tillon : observer la nature et retrouver espoir

Au Parc Monceau le vendredi 13 avril 2018 au matin, les oreilles les plus attentives pouvaient entendre les étourneaux, les merles, les moineaux et les mésanges chanter. Un groupe de vingt lecteurs était également réuni pour échanger avec Laurent Tillon, chargé de mission en biodiversité à l’ONF (Office national des forêts) et auteur du livre Et si on écoutait la nature ? paru aux éditions Payot-Rivages. Venu partager ses connaissances, il a pu donner quelques conseils pour observer la nature en mouvement, ce même en plein cœur de Paris.

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Un sanglier et de l’optimisme

A priori, rien ne destinait Laurent Tillon à exercer un métier au milieu de la nature, à tel point qu’il raconte que c’est peut-être une rencontre fortuite avec un sanglier qui a suscité sa vocation ! D’abord autodidacte, il s’est formé au rythme de ses erreurs, a appris à être patient et attentif, puis a complété son parcours par une formation en gestion et protection de la nature puis une spécialisation dans les chauves-souris : “Ce sont des animaux fascinants par leurs comportements, les outils qu’ils utilisent, leur sociabilité… c’est comme la potion magique, on commence par mettre le doigt dedans puis on ne peut plus s’arrêter.”

Aujourd’hui chargé de mission faune et diversité à l’ONF, il fait le lien entre six réseaux naturalistes et forestiers, et travaille en lien avec des organismes scientifique et le Ministère de la Transition écologique pour préserver la biodiversité. Grâce au siège qu’il occupe au CNPN (Centre National de Protection de la Nature), il conseille également le Ministère de l’écologie au quotidien.

De ces expériences, il a fait trois constats : un manque de bon sens dans la conservation de la biodiversité d’abord, alors que les exemples d’intelligence et d’autorégulation ne manquent pas dans la nature. Un pessimisme tenace ensuite, lié à l’état de la planète, qui donne à chacun l’impression d’être sous une chape de plomb sans espoir d’amélioration, “on tire pourtant un bilan positif des actions de conservations initiées, de nombreuses espèces vont mieux grâce aux efforts mis en oeuvre !” réplique Laurent Tillon. Enfin, au rythme de ses échanges avec le public, l’auteur a également remarqué l’envie croissante des gens d’aller au contact de la nature : “j’ai souvent eu des gens qui venaient me voir en me disant qu’ils avaient envie d’aller en forêt mais qu’ils ne savaient pas comment observer la nature, comme s’ils pensaient qu’elle leur était inaccessible. C’est tout cela qui m’a donné envie de donner une image positive de la nature, et de les encourager à aller à sa rencontre.”

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“La nature est une artiste dont l’imagination est sans limites”

Il n’a fallu que quelques instants pour que les lecteurs soient captivés par les histoires de Laurent Tillon. C’est au rythme de nombreuses anecdotes et d’intrigues à propos de corneilles, de cigognes, de mésanges ou des herbivores que l’auteur a échangé avec ses lecteurs.

Connaissez-vous le secret de la cigogne noire ?

Les cigognes noires sont des oiseaux très fidèles, autant envers leur habitat que leur compagne : chaque année, le couple revient dans le nid qu’ils ont construit des années plus tôt. Au printemps, ils remettent le nid en état et, pendant que la femelle reste au nid pour pondre, le mâle part pour la journée, capturer des proies et chasser pour le couple.
Une année, l’un de ces couples a été équipé avec une balise, pour observer leurs déplacements. Un jour, un comportement inhabituel a été repéré chez le mâle : au lieu d’aller sur son lieu de pâture habituel, il s’était en fait à plus de 80 km de cet endroit, et était parti sur le nid d’une autre femelle, pendant que le mari de cette dernière était à la chasse ! Au retour, n’ayant plus assez de temps pour chasser pour le couple, le mâle s’était sacrifié, et avait donné la totalité de sa récolte à la femelle.
À partir de cet événement cocasse, l’équipe de chercheurs a en réalité pu établir l’hypothèse que cela fonctionne ainsi pour tous les couples de cigognes, et que chaque mâle est infidèle environ une fois par an, comme si l’espèce s’accommodait de cet arrangement pour assurer un brassage génétique.

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Eloge du bon sens

Pas besoin d’aller à la campagne pour trouver des exemples du bon sens de la nature, soutient Laurent Tillon : “Ca n’a pas de sens d’opposer l’urbain au rural.” L’écologie urbaine permet en effet de comprendre les interactions entre les espèces et leur environnement, et ces dernières années, de nombreuses initiatives ont mis en évidence que les bois parisiens n’avaient rien à envier au grandes forêts domaniales françaises : “Dans le bois de Boulogne et le bois de Vincennes, on a observé que la variété d’espèces était quasiment aussi riche que dans les grandes forêts. De même, le miel parisien est en fait meilleur que celui des campagnes, car il n’y a pas de pesticide dedans.”

Aujourd’hui, de nombreuses initiatives pour la conservation de la biodiversité ont porté leurs fruits, que ce soit dans les espaces ruraux ou urbains : “Les hôtels à insectes prennent du temps à se peupler, mais il faut être patient, ils fonctionnent très bien. Les moineaux ont failli disparaître de Paris, mais on a pu changer la donne seulement en posant des nichoirs. Dans les bâtiments neufs, on intègre même des nichoirs et des perchoirs dès la conception de l’immeuble !”

Le concept d’écolonomie, qui soutient que c’est plus économique de produire de façon écologique, a d’ailleurs le vent en poupe : “J’ai rencontré un entrepreneur qui avait pour objectif de réduire les fuites d’énergie d’un immeuble : il a choisi de végétaliser les toits, et a fait 40 % d’économies. J’ai visité l’immeuble en décembre dernier, et la chaudière n’était toujours pas allumée !”

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Conseils pour l’observation de la nature

Enfin, après avoir guidé les lecteurs vers le micro-environnement d’une jardinière et vers des platanes ayant évolué de manière très différente, Laurent Tillon s’est confié à propos des expériences mémorables qu’il a pu vivre au contact de la nature, notamment à une période pendant laquelle il passait près de 500 heures la nuit en forêt par an : “J’ai dû prendre mon courage à deux mains pour dormir dans un hamac en haut d’un arbre alors que j’ai peur du vide, mais pour la première fois j’ai pu voir des rapaces d’au-dessus, et pas d’en-dessous. En me réveillant le matin, il y avait un écureuil qui m’observait sur le mousqueton au bout de mon hamac. Perché dans un arbre, j’ai pu observer un cerf, le regarder me chercher car il avait senti mon odeur, mais ne pas me voir car j’étais en hauteur.”

Enthousiastes à propos de ces aventures, les lecteurs ont alors demandé à l’auteur quels étaient ses conseils pour observer la nature. Les voici :

  • Chercher le vert : “Où que vous soyez, sur un banc ou sur de la pelouse, cherchez le vert et ne bougez pas. Il faut aller à l’opposé du rythme de la vie, se laisser imprégner par les odeurs, le son des oiseaux et des insectes, être patient et profiter de ces rencontres.”
  • Faire attention à sa position pour ne pas être vu ni entendu. Pour cela, vous devrez peut-être vous mettre en hauteur si vous souhaitez observer des cerfs, par exemple. Choisissez bien votre tenue, pour ne pas que vos chaussettes couinent dans vos bottes par exemple, et faites attention où vous posez les pieds : les feuilles mortes ne font pas le même bruit que des feuilles mouillées ! Mettez vous à bon vent, enfin, pour ne pas que les odeurs humaines fassent fuir les animaux.
  • Mettre en place des stratégies pour leurrer les animaux : “Dans les parcs urbains, les animaux ont l’habitude d’être entourés d’hommes, on peut donc bouger et faire du bruit sans que cela ne rende leur observation trop difficile. Dans les grands parcs en revanche, il faut parfois ruser, utiliser des techniques d’affût, se camoufler…”

Avant de courir en forêt pour appliquer ces conseils, nous vous proposons de découvrir une vidéo de l’auteur, dans laquelle il nous dévoile les cinq mots qu’il a choisis pour parler de Et si on écoutait la nature ?, le premier livre de Laurent Tillon qui, loin d’une approche catastrophiste de l’écologie, préfère voir le verre à moitié plein, et partager un peu d’espoir.

Daniel Cole : de l’horreur et de l’humour

C’est juste avant l’ouverture du festival lyonnais Quais du polar que Daniel Cole est passé dans les locaux de Babelio, le temps d’une rencontre avec trente lecteurs venus échanger autour de Ragdoll, le premier roman de l’auteur qui paraissait en poche aux éditions Pocket, et de sa suite L’Appât, publiée aux éditions Robert Laffont.

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Du scénario à la trilogie

Si on a l’habitude de voir les livres d’abord publiés avant d’être adaptés au cinéma ou en série télévisée, le parcours de Ragdoll va à contresens de ce chemin traditionnel : avant d’être un roman, l’histoire de Daniel Cole était un pilote de série destiné au petit écran. “C’est en regardant un épisode de 24 heures chrono qu’est née l’envie d’écrire des histoires pour la télévision. J’ai remarqué que même si les téléspectateurs avaient vu Jack Bauer mourir et revenir à la vie au moins dix fois, la série avait toujours autant de succès et les fans ne se lassaient pas. Avant, je n’écrivais pas du tout, mais c’est après avoir constaté cela que je me suis dit que je pourrais moi aussi écrire un scénario et que j’ai commencé à écrire en ayant la télévision en tête. Ça a duré six ans, et puis j’ai eu l’idée d’écrire Ragdoll.”

À l’époque, le scénario d’origine est encore très loin de l’histoire que les lecteurs ont pu découvrir : “Je ne m’étais jamais aventuré au-delà de l’écriture du pilote de la série Ragdoll, et quand j’ai réécrit le scénario pour en faire un roman, je ne pensais jamais que je serais publié ! Je n’avais pas non plus pensé à en faire une trilogie avant de signer un contrat pour trois livres.”

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Seven en plus drôle

C’est naturellement du côté du cinéma et des séries télévisées que Daniel Cole est allé piocher l’inspiration : parmi ses influences, l’auteur britannique cite en effet la première saison de True detective avec Matthew McConaughey et Woody Harrelson, la série Following dans laquelle il a trouvé l’horreur qu’il voulait insuffler à son livre, et le film Seven de David Fincher. “La première édition anglaise de Ragdoll présentait d’ailleurs le livre comme un Seven en plus drôle”, précise l’auteur.

Daniel Cole s’est également inspiré du cinéma pour donner vie à ses personnages, et notamment à celui de William Oliver Layton-Fawkes (Wolf) : “Wolf est le premier personnage qui me soit apparu, dans son t-shirt de Bon Jovi. C’est d’ailleurs un amalgame de tous mes héros préférés : il tient un peu de l’aisance d’Indiana Jones avec sa machette, et de Martin Riggs de L’Arme fatale (Richard Donner) pour son côté suicidaire.”

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Les personnages aux commandes

Daniel Cole s’est alors davantage exprimé sur les personnages mis en scène dans Ragdoll, confiant ainsi aux lecteurs son attrait pour les anti-héros, les personnages déséquilibrés et extrêmes : “j’aime les capturer à un moment de leur vie où ils sont sur le point de basculer.”

Ce sont alors les figures féminines de son roman, l’enquêtrice Emily Baxter et la journaliste Andrea, qui est aussi l’ex-femme de Wolf, qui ont retenu l’attention des lecteurs. Si le caractère de la première est inspiré de la soeur cadette de l’auteur, “elle est très drôle et spontanée, mais peut parfois agir comme quelqu’un de mal élevé ou sans filtre. Maintenant, j’ai même pris l’habitude de noter ce qu’elle dit pour rendre les répliques du personnage plus réelles !”, l’intérêt du personnage d’Andrea est avant tout de servir l’intrigue : “en Angleterre, les médias sont réputés comme étant sans pitié, mais Andrea n’a pas pour but de personnifier ni de critiquer le système journalistique. Elle n’est là que pour faire avancer l’histoire, pour exercer une pression sur Wolf, le pousser à bout le via les médias et l’opinion publique.”

Plus encore que des outils pour construire l’intrigue, les personnages sont, pour Daniel Cole, des guides qui pavent la route de son histoire : “C’est quelque chose que mes éditeurs trouvent déroutant, mais avant de commencer à écrire une histoire, je n’ai en tête que la fin et le début. Je sais où je vais, mais je ne sais pas comment : ce sont les personnages qui m’y emmènent comme des amis, et qui décident du rythme et de l’avancement de l’histoire. Si j’avais une structure figée, il se pourrait que je force les personnages à prendre des décisions qui ne soient pas naturelles pour eux.”

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Vision d’horreur

Aujourd’hui auteur de polar avec deux thrillers à son actif et un troisième en cours d’écriture, Daniel Cole n’a pas toujours mis son imagination au profit de crimes sordides : il a d’abord été ambulancier, avant de devenir bénévole à l’équivalent britannique de la SPA, puis employé dans une association dédiée au sauvetage en mer. C’est pourquoi les lecteurs ont souhaité mettre en perspective son parcours philanthrope avec la cruauté présente dans ses romans : “En tant qu’ambulancier, j’ai parfois été confronté à des situations étranges et stressantes qui m’ont donné un rush d’adrénaline. J’ai eu affaire à des gens épouvantables en faisant ce métier, c’est peut-être de là que me vient ce goût pour l’horreur d’ailleurs. Enfin, je rejette aussi la faute sur les nombreux films d’horreur que j’ai vus lorsque j’étais adolescent !”

En parlant de son goût pour l’horreur, Daniel Cole a expliqué aux lecteurs son penchant pour les thrillers et les histoires pleines de cadavres : “Que j’aie en tête une comédie ou une histoire de science-fiction, il y a toujours un cadavre dans mes intrigues. Et dès qu’il y a un cadavre, c’est normal que la police soit impliquée. Je ne peux pas m’empêcher de revenir au thriller.” Tous les cadavres de Ragdoll étant reliés au même criminel, la figure du tueur en série s’est alors naturellement imposée à l’auteur : “ce sont les monstres de notre époque.” L’auteur a ensuite poursuivi en révélant que Ragdoll correspond en réalité au parfait exemple du livre qu’il aurait lui-même aimé découvrir : “Quand j’ai écrit Ragdoll, je ne pensais jamais être publié. J’ai trouvé cela amusant de décider de tout ce qui allait se passer et j’ai donc écrit, égoïstement, le livre que j’aurais aimé lire. J’y ai mis toute l’horreur et tout l’humour que je voulais.”

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Une histoire d’équilibre

En plus de l’aspect monstrueux des cadavres et des crimes, Daniel Cole a également tenu à distiller un peu d’humour tout au long de son récit, non seulement pour contrebalancer l’horreur de l’histoire, mais également pour retenir l’attention de ses lecteurs et ne pas les perdre : “J’ai une capacité d’attention assez courte, dès que quelque chose cesse de m’intéresser, je m’en détache. Je pense que c’est grâce à l’humour et à l’humanité que Ragdoll est lisible : il y a un vrai équilibre entre l’horreur et l’humour, les relations humaines et les moments un peu plus mielleux. C’est une histoire d’équilibre.”

Si Ragdoll se présente ainsi comme un mélange d’horreur et d’humour, c’est également une association entre un contexte réel et l’imagination débordante de l’auteur : “Je n’aurais pas pu raconter l’histoire de Ragdoll si je m’étais cantonné aux limites de la réalité. J’ai bien-sûr profité de mes connaissances liées à mon expérience en tant qu’ambulancier, mais j’ai pris des libertés nécessaires pour pouvoir raconter l’histoire que j’avais en tête.”

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De Ragdoll à L’Appât

De fil en aiguille, la discussion s’est alors orientée vers les nouveaux personnages introduits dans le deuxième tome : les lecteurs font en effet la connaissance des agents spéciaux Damien Rouche et Elliot Curtis. Le premier est intelligent, agréable et légèrement excentrique, tandis que la deuxième est très professionnelle et ambitieuse : “Ils viennent tous les deux d’un précédent scénario qui avait été refusé. J’ai décidé de réutiliser ces personnages, mais c’est en écrivant la scène de l’araignée dans la chambre d’hôtel, en les faisant interagir autour d’un détail si minuscule, que j’ai véritablement compris que j’avais de très bon personnages.”

Daniel Cole en a alors profité pour évoquer les défis rencontrés lors de l’écriture de ce second tome : “Baxter est athée alors que Rouche est très croyant. Ils ont tous les deux une vision très différente sur ce sujet. Je trouve le sujet de la religion fascinant, mais c’est un sujet délicat. Ce thème n’est pas là pour créer la polémique, il sert vraiment l’histoire, comme le thème de la santé mentale d’ailleurs. L’écriture de L’Appât m’a pris un peu plus de temps car, avec mon éditeur, nous voulions être prudents pour ne heurter personne.”

La figure du tueur en série, qui avait déjà largement été abordée dans Ragdoll, a en revanche été détournée dans le second volume : “les assassinats sont aussi des suicides, car le tueur est déjà mort quand on trouve le corps” précise Daniel Cole.

De Ragdoll à L’Appât, Daniel Cole a également changé son tandem d’enquêteurs et a déplacé son enquête outre-Atlantique, à New York : “J’ai écrit Ragdoll en pensant ne jamais être publié, et pourtant j’ai signé un contrat pour trois livres. La première question que je me suis posée après avoir signé ce contrat, c’est comment je pourrais faire pour me compliquer la vie au maximum ? C’est comme ça que j’ai pensé à lâcher mon personnages principal et faire un voyage à New York.” Il n’a pourtant pas souhaité faire table rase du passé : “Les trois livres ont été conçus comme une trilogie, ils sont tous liés. Après Ragdoll, je ne me voyais pas tout remettre à plat et repartir de zéro : au contraire, j’aime le fait qu’il y ait des conséquences, que les personnages ne soient plus les mêmes après cette affaire. Emily Baxter a par exemple dans L’Appât de gros problèmes de confiance.” Les lecteurs les plus attentifs trouveront ainsi des références à Ragdoll dans les dialogues et dans certaines scènes de L’Appât.

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En attendant de retrouver Daniel Cole dans une troisième enquête plus intimiste et plus mystérieuse dans laquelle il a promis de ne pas inventer de drame qui provoquera la fin du monde, les lecteurs ont pu s’installer à sa table de dédicace pour échanger quelques mots supplémentaires avec lui. Merci à la traductrice pour l’interprétariat.

Retrouvez Ragdoll et L’Appât de Daniel Cole, aux éditions Robert Laffont et Pocket.

Dans le désert de l’Arizona avec Haylen Beck

Si Stuart Neville s’est fait connaître en écrivant des romans policiers qui ont pour décor l’Irlande du Nord, c’est sous le pseudonyme d’Haylen Beck qu’il a choisi d’écrire son dernier roman : Silver Water. C’est ce nouveau thriller, publié aux éditions HarperCollins Noir, qu’il est venu présenter à une trentaine de lecteurs sélectionnés pour l’occasion, le vendredi 16 mars dernier. L’interprétariat a été assuré par Fabienne Gondrand.

En plus d’un nouveau nom de plume, c’est aussi un voyage outre-Atlantique que nous propose l’auteur irlandais : direction l’Arizona aux Etats-Unis, où l’on suit une mère de famille, Audra, qui fuit son mari et est accusée d’avoir fait disparaître ses enfants.

Des lacs irlandais aux déserts de l’Arizona

C’est d’abord la question du lieu qui a intéressé les lecteurs. Pourquoi l’auteur a-t-il choisi de situer son intrigue dans le désert de l’Arizona, lui qui était jusqu’ici un habitué des terres irlandaises, et comment lui est venue cette idée de thriller aux Etats-Unis ? “Ce sont les paysages du sud des États-Unis qui m’ont donné l’idée du livre. J’avais une idée d’intrigue et je savais que ça devait se passer dans la nature, mais s’il y a une chose qu’on n’a pas en Irlande, c’est la nature sauvage et le désert : c’était nécessaire de transposer l’intrigue dans un autre environnement. J’avais déjà fait plusieurs voyages en Arizona, où j’avais été témoin de l’aridité et de la sécheresse des grands déserts de l’état. C’était sans aucun doute le cadre idéal pour ce nouveau roman. J’ai laissé de côté l’idée du livre pendant un an, mais je l’ai reprise lors d’un road-trip que j’ai fait de Phoenix à Flagstaff, pendant lequel j’ai pris des notes et des photos. Puis je suis rentré, et c’est là que j’ai commencé à écrire le livre.”

De retour en Irlande, l’auteur s’est alors nourri de son expérience en Arizona pour donner à son intrigue un décor aussi vrai de nature : La notion d’authenticité est cruciale pour moi : j’ai voulu faire ressentir les impressions du lieu dans lequel se trouvent les personnages. En ce qui concerne l’ambiance, j’ai voulu retranscrire la chaleur caniculaire des 45° et rendre compte de l’aridité et de la sécheresse de l’Arizona. J’ai traduit ça par des petits détails : par exemple dans la scène d’ouverture, lorsqu’Audra est dans sa voiture, l’intérieur est frais mais si elle touche le pare-brise, elle se brûle.”

Haylen Beck a pourtant souhaité tenir son roman à l’écart du documentaire en inventant une ville fictive, Silver Water, qui serait un condensé des villes traversées lors de son road-trip en Arizona : “Je ne pouvais pas inscrire l’intrigue dans une ville réelle car l’un de mes personnages est le shérif de la ville : je n’en ai pas fait un portrait très reluisant, et je ne voulais pas m’attirer d’ennuis. Mais je me suis inspiré des villes que j’ai visitées lors de mon road-trip qui, à l’instar de Silver Water, sont des petites villes dans des cuvettes, à l’écart des routes principales et à côté de mines de cuivre : les décors sont semblables.”

Capter l’atmosphère d’un lieu

Ayant le sentiment d’être dans une Amérique profonde et peu hospitalière, notamment pour les étrangers, les lecteurs ont alors interrogé l’auteur sur la vision des États-Unis qu’il souhaitait montrer : “Plutôt que de regarder des documentaires, j’ai fait le choix de me rendre sur place pour capter l’atmosphère du lieu. Ce qui m’a frappé pendant ma visite, c’est le sentiment d’isolement, les routes en terre et les maisons préfabriquées qui tombaient en ruine. Ça se traduit par un repli sur soi et par le fait de défendre les siens plutôt que de s’inscrire dans une communauté plus large.”

Le contexte social ambiant aux États-Unis et les paysages de l’Arizona semblaient en réalité être un terreau propice pour mettre en scène l’histoire d’Audra : “Il me semble propre aux petites villes que les gens qui viennent de l’extérieur sont considérés comme des étrangers. Je voulais donner à mon héroïne le sentiment d’être une outsider. Elle vient de New York, pour elle les paysages de l’Arizona lui sont inédits et inconnus, comme pour moi qui viens d’Irlande.”

Haylen Beck se défend toutefois d’avoir voulu montrer une image inhospitalière des États-Unis et d’en avoir fait la critique : “Ce n’était pas mon intention, mais on la devine entre les lignes. Je ne voulais pas être désobligeant ni désagréable envers les américains : je sais que la population n’est pas uniforme, d’autant plus que je viens d’un pays qui a baigné dans la violence pendant 10 ans.”

Des personnages avec du relief

La violence, du kidnapping au dark web en passant par la relation abusive d’Audra et de son ex-compagnon, l’auteur a pourtant veillé à ne pas trop la mettre en scène dans son roman : “Même si le livre parle d’un kidnapping d’enfant, je savais dès que j’ai commencé l’écriture que j’allais me mettre des limites : je ne veux pas écrire des choses que je ne veux pas vivre. Je ne voulais pas écrire une histoire sadique ni cruelle, je voulais au contraire épargner au lecteur une lecture difficile.”

Il a préféré se concentrer davantage sur les caractères de ses personnages : “Je mets les personnages dans l’histoire pour voir comment ils réagissent. On apprend à les connaître quand on les voit se battre contre les événements. Il y a alors un balancier entre les personnages et l’intrigue : ils sont intimement liés et deviennent interdépendants.

Haylen Beck s’est alors exprimé à propos de ses personnage principaux, expliquant chacun de leur rôle : “Je voulais qu’on ait un maximum de compassion pour Audra et qu’on comprenne pourquoi elle fait ce qu’elle fait” explique-t-il à propos de son personnage principal, avant de poursuivre sur le personnage du shérif : “Je suis fasciné par le pouvoir que peut exercer un shérif dans une petite ville, surtout s’il a de mauvaises intentions, et les répercussions que cela peut avoir. Mais j’ai quand même fait attention au fait d’en faire un personnage humain, en 3D et pas unidirectionnel.”

Enfin, Danny Lee, un personnage qui a vécu une situation similaire à celle d’Audra et qui lui vient en aide, a quant à lui particulièrement retenu l’attention des lecteurs. L’auteur s’est expliqué sur les contraintes liées à ce personnage : “J’ai voulu donner à Danny Lee une histoire et un passé aussi différents que possible de ceux de l’héroïne, c’est pour ça que c’est un asiatique originaire du Chinatown de San Francisco, et qui a un lien avec les gangs. C’est un personnage qui m’est très éloigné, il me fallait donc un référent. C’est pour cela que j’ai fait appel à Henry Chang, un auteur de polar new-yorkais. J’ai beaucoup parlé du personnage avec lui, il m’a aidé à comprendre les fondements culturels de cette communauté pour donner plus d’authenticité à mon livre.” Il s’est également confié sur son affection pour le personnage : J’ai pris beaucoup de plaisir à créer ce personnage. On me demande régulièrement s’il va revenir : je ne m’interdis pas cette possibilité, il a le potentiel d’un personnage récurrent. Silver Water a été pensé, écrit et conçu comme un roman indépendant, mais j’y ai laissé quelques outils pour faire revenir Danny Lee.”

Écrire sous couverture

Faire revenir Danny Lee : cela signifie-t-il qu’Haylen Beck sera de retour ? se sont alors demandé les lecteurs. Comment l’auteur irlandais compte-t-il faire cohabiter ses deux identités, et jongler entre ses romans irlandais et ceux écrits sous pseudonyme ? J’ai pour projet d’alterner ces deux types de roman au rythme d’un sur deux : cela me permettra d’éviter de m’ennuyer et me donnera l’occasion de prendre le large. Sous le nom de Stuart Neville, les romans continueront de se passer en Irlande, mais tous les livres écrits sous le nom d’Haylen Beck seront des thrillers qui se passeront aux Etats-Unis, indépendants les uns des autres : cela me laisse la liberté de me concentrer sur l’histoire et d’aller où je veux aux Etats-Unis : le prochain roman se déroulera d’ailleurs à Pittsburgh (Pennsylvanie).”

L’auteur s’est alors confié sur la conception de Silver Water et sur les avantages d’écrire sous pseudonyme : “J’ai écrit Silver Water sans être sous contrat : c’était une surprise pour mon agent comme pour mon éditeur. Ça m’a permis de jouir de plus de liberté car personne n’attendait rien de moi : l’écriture était plus facile. C’était également un changement stylistique dans la mesure où je me lançais dans un roman plus grand public, alors que les précédents étaient plus sombres et tenaient plus du roman noir. ”

Rebondissant sur les différentes sous-catégories de romans policiers, Haylen Beck s’est confié sur les deux oeuvres qui l’ont influencé lors de l’écriture de Silver Water : “Je peux citer deux influences pour ce roman : la première, c’est le livre de Jim Thompson : Le Démon dans ma peau, qui m’a inspiré pour donner le rôle de méchant au shérif. La seconde, je ne peux la citer que rétrospectivement, mais plusieurs mois après l’écriture du livre, j’ai revu La Nuit du chasseur de Charles Laughton, et j’ai réalisé à quel point ce film m’avait influencé. Je pense notamment à deux scènes : lorsque les enfants sont dans la cave, et lorsque la fillette tient sa peluche. Avec du recul, c’est impossible de le nier.”

Enfin, la rencontre s’est achevée sur une question sur la fonction du polar : a-t-il pour objectif de rendre justice ? “Cette question me rappelle une citation : “dans notre prochaine vie on bénéficie de la justice, et dans celle-ci de la loi.” La loi est différente de la justice, on lit souvent des histoires de sentences très légères par rapport au crime commis. En Irlande du Nord notamment, on trouve plein de gens libres, voire à des positions de pouvoir, alors qu’ils ont commis des crimes. Dans la vie, la justice n’est pas très courante : elle est sublimée par le livre.”

C’est sur la musique de deux groupes chers à l’auteur, qui ont d’ailleurs inspiré l’auteur dans le choix de son pseudonyme, que s’est terminée la rencontre. Serez-vous capables de les deviner ?

Retrouvez Silver Water d’Haylen Beck, aux éditions HarperCollins Noir.