Retour en Italie avec Mélanie Taquet

Un an après avoir présenté son premier roman dans les locaux de Babelio, Mélanie Taquet est revenue, le jeudi 21 mars 2019, à la rencontre de 30 Babelionautes pour échanger autour de son nouveau roman. Reviens quand tu veux fait ainsi suite à Reste aussi longtemps que tu voudras, et raconte les nouvelles aventures de Nina, une jeune femme en quête de son identité qui revient en Italie trois ans après s’y être réfugiée une première fois, alors qu’elle avait du mal à se remettre d’un récent traumatisme. Quelles nouvelles réponses lui apportera ce second séjour en Italie ?

reviens quand tu veuxC’est avec appréhension que Nina retourne en Italie à l’occasion du mariage de son meilleur ami Marco. Trois ans plus tôt, une fuite éperdue l’avait conduite à Florence où elle s’était égarée pour mieux se retrouver. Ce séjour cathartique avait réconcilié Nina avec son rôle de mère, au prix de ruptures qui lui avaient laissé un goût amer.

En revenant sur ses pas, Nina espère obtenir le pardon des êtres qu’elle a blessés et poursuivre sa quête identitaire.

Au contact de la jeune femme, les souvenirs se ravivent, les anciennes passions se réveillent, les non-dits se révèlent. Alors que les certitudes des uns et des autres chancellent, les chemins qu’on pensait tout tracés prennent un cours imprévu.

Retour en Italie

Il y a deux ans, à Londres, Mélanie Taquet posait le point final à Reste aussi longtemps que tu voudras, et avait déjà envie de savoir ce qu’il allait se passer pour Nina, Marco, Hannah, et tous les personnages de ce premier roman. C’était pourtant d’abord une évidence pour l’auteur de ne pas reprendre l’histoire de ses personnages immédiatement là où elle les avait laissés : “Après son premier voyage en Italie, Nina est repartie en France pour se reconnecter à son enfant. C’est un moment qui n’appartient qu’à elle et dans lequel je n’avais pas envie de m’imposer. Je préférais la retrouver quelques années plus tard et voir comment elle avait évolué.” Aucune inquiétude à avoir cependant : vous n’avez pas besoin d’avoir lu Reste aussi longtemps que tu voudras pour découvrir Reviens quand tu veux.

Pour l’auteur, c’était toujours en Italie que se trouvaient les nouvelles réponses de Nina, c’est donc là qu’il fallait retrouver : “la première fois qu’elle était partie, Nina n’avait trouvé que des réponses partielles à ses questions. En repartant en Italie, elle se confronte à la personne qu’elle était il y a trois ans.”

Cette fois, c’est à Florence et à Naples que Mélanie Taquet a emmené ses lecteurs, “l’Italie m’inspire”, avoue-t-elle. Si elle avait fait vivre la ville de Florence dans son premier roman, c’est la campagne italienne et les différentes facette du Sud du pays qu’elle est partie explorer pour préparer l’écriture de ce deuxième ouvrage.

Des personnages en construction

On y retrouve ainsi Nina, Hannah, Marco, Julien et Gigi. “Ces personnages sont mes amis”, affirme l’auteur, “j’avais une idée de la structure de base de l’histoire, je savais où je voulais les emmener, mais rien n’était figé : ce sont eux qui me racontent les chemins qu’ils vont prendre, et je voulais leur laisser la possibilité de me surprendre. Je continue d’ailleurs à découvrir ces personnages, puisque quand je remarque des traits de caractère chez des personnes que je rencontre, je me dis souvent qu’ils iraient bien à tel ou tel personnage.”

L’auteur en a d’ailleurs profité pour expliquer ce que représente Nina à ses yeux : “Pour moi, c’est une nébuleuse. Elle est fascinante et protéiforme. Elle ne réfléchit pas en termes de culpabilité ou d’innocence, mais elle poursuit sa quête identitaire.” Avec son amie Hannah, elle représente non seulement l’une des deux faces du masque de Janus, mais aussi plusieurs facettes de la femme et de la maternité.

La maternité est d’ailleurs un thème qui tient à cœur à Mélanie Taquet. Cette dernière est en effet très proche du milieu Montessori et a longtemps travaillé auprès des parents et des enfants. L’héroïne de son roman, Nina, ressent ainsi le besoin de partir et de se trouver lorsqu’elle devient mère : “Dans le premier roman, Nina se demandait comment devenir mère alors qu’elle n’en ressentait pas le désir. Quand on devient parent, on ressent une forte pression et donc on culpabilise beaucoup lorsqu’on échoue, mais l’essentiel est de faire au mieux. Dans Reviens quand tu voudras, Nina poursuit sa quête identitaire mais elle a compris qu’elle avait le droit de chercher qui elle est tant qu’elle ne le faisait pas au dépens de son fils et de ses amis.”

Comme dans le premier ouvrage de l’auteur, tout n’est pas résolu à la fin de ce roman, et de nouvelles questions restent sans réponse : “C’était important pour moi que tout ne soit pas résolu à la fin”, précise Mélanie Taquet, “comme nous, Nina est toujours en construction, elle n’a pas eu d’illumination soudaine !”

Parcours d’écriture

“Pour moi, c’est plus un roman général qu’un roman feel-good”, déclare Mélanie Taquet, “j’essaie de créer des personnages complexes et avec du relief, et les problèmes ne sont pas tous résolus une fois la dernière page tournée.”

De même, l’auteur ne souhaite pas s’identifier à un genre de littérature en particulier, mais veut aussi s’adresser aux hommes : “ce n’est pas parce que la question de la maternité est un sujet de femmes que les hommes ne peuvent pas le comprendre ou s’identifier !”

L’auteur aime d’ailleurs lire les critiques des lecteurs et se confronter à leur avis pour évoluer : “Je n’écris pas pour faire plaisir, j’écris des choses qui me collent à la peau, mais les retours des lecteurs me permettent d’identifier les axes que je pourrais développer.” Mélanie Taquet a également noté une différence dans son écriture entre le premier et le deuxième roman. Alors qu’il lui avait fallu cinq ans pour écrire Reste aussi longtemps que tu voudras, il ne lui a fallu que quelques mois pour le second : “réécrire un roman autoédité avec des correcteurs professionnels m’a fait grandir. Mais ça m’a amusée de constater, quand j’ai retrouvé six ans plus tard un carnet dans lequel j’avais noté des idées pour le personnage de Nina, que j’avais plus ou moins suivi les idées que j’avais dès le départ.”

Aujourd’hui, l’auteur a envie de clôturer l’histoire de Nina sur ce livre : “si je devais écrire davantage sur elle, je donnerais peut-être la parole à Julien. C’est un personnage très protecteur et qui a été traumatisé par le départ de sa femme. Mais ce n’est pas au programme pour tout de suite, j’ai d’autres personnages à vous présenter avant.” C’est donc peut-être dans un ouvrage autour des enfants et de la négligence parentale que l’on retrouvera bientôt Mélanie Taquet.

L’héritage familial avec Marinca Villanova

Elles peuvent être mères poules, nourricières, protectrices, adoptives ou biologiques… Marinca Villanova les qualifie quant à elle de “dévorantes” dans son premier roman paru aux éditions Eyrolles, Les Dévorantes. Sur trois générations, elle dresse en effet les portraits de trois femmes d’une même famille, d’abord filles puis mères, et leur rapport conflictuel à la maternité. C’est d’ailleurs à l’occasion de la sortie de ce livre et pour échanger à ce propos que l’auteur est venue à la rencontre de 30 lecteurs, dans les locaux de Babelio, le lundi 11 mars dernier.

« C’est sa fille, cet air de fennec malade, coincé sous un pied de table, aux yeux parfois brillants dont on ne sait s’ils vont se décider à pleurer et qui ne dit rien, qui reste là sans bouger, attentive, dont elle ne comprend pas la machinerie intérieure. Mais ça l’agace cette pitié qu’elle ressent pour elle, elle aurait envie de la secouer, pour qu’elle soit forte, qu’elle réussisse des exploits, qu’elle soit une alliée, qu’elle puisse être fière de sa fille. »

Emma, Angèle, Karine.
Trois filles, trois mères, trois femmes, qui ont en partage l’attente d’un regard maternel aimant, sans cesse raté, sans cesse reporté. Chacune d’elle a construit un des maillons d’une longue chaîne haineuse, de mère en fille. Comment cesser d’être dévorée ? Comment cesser d’être une dévorante ?

Faire revivre le monde de l’enfance par l’écriture

“C’est l’enfance qui m’a guidée” annonce Marinca Villanova, “je suis partie de ces petites filles, puis j’ai eu envie de croiser leurs regards avec ceux de leur mère.”

Aujourd’hui psychologue clinicienne auprès des enfants, adolescents et de leurs familles, Marinca Villanova a également travaillé en tant qu’assistante sociale et réalisé des courts métrages, notamment un reportage vidéo intitulé Fait maison sorti en 2001, dans lequel elle s’intéressait aux femmes qui ne sortaient pas de chez elles, “j’avais abordé le sujet de la maternité avec elles, c’était déjà un thème qui m’intéressait”, se souvient l’auteur.

“Ce livre a une histoire”, explique-t-elle d’ailleurs à l’assistance. “J’ai commencé à écrire une première version de ce roman il y a une dizaine d’années environ. Je l’avais fait lire à mes proches mais il était finalement resté dans un tiroir. Je n’étais pas satisfaite de ce que j’avais écrit, et j’étais découragée. En rouvrant mon manuscrit, des années plus tard, les dysfonctionnements me sont apparus clairement.” Plus de 10 ans se sont ainsi écoulés entre la première et la deuxième version de ce manuscrit, qui ont permis à l’auteur d’acquérir de nouveaux outils et de nouvelles connaissances grâce à ses différentes activités professionnelles : “Mes différents métiers, de la proximité que j’ai pu avoir avec des familles au travail clinique que je mène aujourd’hui avec les enfants, ont nourri ce livre.”

Marinca Villanova affirme toutefois ne pas s’être inspirée de personnes réelles pour construire les trois femmes de son roman : “En tant que psychologue, je ne m’autorise pas à utiliser les histoires des gens que je rencontre dans ce cadre, et ça ne me viendrait d’ailleurs même pas à l’idée de le faire. En revanche, je me suis nourrie de mon expérience auprès des enfants, des familles et des adolescents pour mieux définir mes personnages et exprimer leurs émotions. Je sais peu de choses de ma famille, c’est peut-être pour ça que les familles des autres m’intéressent.”

En plus de son expérience personnelle, Marinca Villanova s’est surtout appuyée sur des documentaires et des témoignages, notamment pour retranscrire le cadre des années 1940 et de l’enfance d’Angèle.

Emma, Angèle, Karine

Le point commun de ces trois femmes, Emma, Angèle et la plus jeune, Karine, en plus de leur parenté, c’est la violence de leur comportement : “Toutes les trois sont dévorantes”, précise l’auteur, “mais chacune d’entre elles à sa façon. Ce sont des femmes maltraitantes, mais elles le sont involontairement.”

Cette forme de brutalité dans leur comportement prend son origine dans la difficulté qu’elles éprouvent à s’approprier leur nouveau rôle de mère : “Cela ne tient pas nécessairement au fait qu’elles donnent naissance à une fille, j’ai voulu montrer que c’est pareil pour les relations mère/fils. Cette difficulté dans leur relation à leur enfant prend naissance dans la chute de leurs repères et de leur identité lorsqu’elles deviennent mères. Elles sont déstabilisées et seules le jour où elles deviennent mères : elles ne savent pas comment faire.”

Une malédiction comme héritage familial

En racontant l’histoire de ces trois femmes qui ne parviennent pas à créer de lien avec leur fille, Marinca Villanova a eu envie de “parler de la honte, de faire entendre des voix cachées”. En effet, c’est d’abord une crise identitaire que vivent ces trois femmes : “le jour où elles deviennent mères et passent à un statut de parent, il y a un changement radical : elles ne savent plus qui elles sont. Dans la difficulté de la relation à leur fille, elles apprennent quand même quelque chose d’elles-mêmes.”

C’est là qu’intervient le lecteur, explique alors l’auteur : “Elles sont incapables de faire le lien entre elles, les unes avec les autres : elles se rendent compte de leur souffrance, mais pas que leur mère l’a elle aussi vécue, leurs souvenirs d’enfance ne leur permettent pas de comprendre. On n’est pas séparé de son histoire si on n’a pas mis les mots dessus. J’ai voulu, au contraire, que les lecteurs soient capables de lier les histoires entre elles, même si les personnages ne peuvent pas le faire.”

Dans sa pratique de psychologue, Marinca Villanova s’intéresse particulièrement à l’histoire familiale des personnes qui viennent la voir. La question de l’héritage tient ainsi une place prépondérante dans Les Dévorantes : “On ne maîtrise pas ce que l’on transmet à ses enfants : on leur transmet l’inconscient, les secrets, l’indicible… tout ce qu’on n’arrive pas à formuler. Ces femmes se confrontent à un héritage familial pesant, comme une malédiction à laquelle Karine, surtout, souhaite échapper.”

“Pour moi, cette situation n’est pas une fatalité”, termine ainsi Marinca Villanova. “Quand on trouve les mots, on le dépasse, on s’en libère. C’est le sens de mon travail avec les familles.”

Découvrez Les Dévorantes de Marinca Villanova, publié aux éditions Eyrolles, ainsi que la vidéo des cinq mots de l’auteur :

Réécrire Shakespeare avec Tracy Chevalier

Depuis plus de 400 ans déjà, les pièces de Shakespeare sont lues, jouées et étudiées partout dans le monde. C’est justement à l’occasion de l’anniversaire de la mort du dramaturge britannique, en 2016, qu’a été lancé le “Hogarth Shakespeare project”, dont l’ambition est de proposer aux lecteurs de nouvelles interprétations des pièces de Shakespeare par de célèbres auteurs contemporains. Alors que Jo Nesbø s’est réapproprié Macbeth et qu’Anne Tyler a réinventé La Mégère apprivoisée avec Vinegar girl, Tracy Chevalier a choisi quant à elle de se consacrer à Othello. Reprenant les personnages, les motivations et le drame de la pièce originale, l’auteur a cependant décidé de situer l’action dans une école de la banlieue de Washington, pendant les années 1970.

Le vendredi 8 février dernier, pour la sortie en France de Le Nouveau aux éditions Phébus, ce sont 30 lecteurs Babelio qui sont venus à la rencontre de cette américaine expatriée à Londres, pour échanger non seulement autour de son nouvel ouvrage, mais aussi autour du travail de l’auteur de La Jeune fille à la perle.

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Shakespeare de 1564 à 2019

Si Tracy Chevalier est née à Washington au début des années 1960, elle a passé plus de la moitié de sa vie à Londres, où elle a emménagé il y a 30 ans. Que ce soit sur un continent ou l’autre, l’auteur d’Hamlet l’a toujours accompagnée : “À l’université, j’ai étudié Shakespeare, mais en Angleterre, je le vis. À Londres, on boit du Shakespeare, on respire du Shakespeare. Chaque année, on peut voir une nouvelle version du Roi Lear ou de Macbeth au théâtre ou à l’opéra : il fait partie des meubles.”

En tant que référence intemporelle et universelle, le dramaturge n’a rien perdu de sa pertinence, comme l’a fait remarquer Tracy Chevalier en faisant le parallèle entre une réunion de Donald Trump avec son cabinet et la scène d’ouverture du Roi Lear : “dans les deux cas, cela se termine mal pour la personne qui refuse de flatter le chef.” Ajoutez à cela un contexte propice à l’impulsion d’un nouveau projet, et l’auteur de Prodigieuses créatures a accepté de rejoindre le “Hogarth Shakespeare project”. “Au lieu d’écrire un autre roman historique, je me suis dit que je pourrais m’essayer à quelque chose de différent cette fois, et j’avais le choix, parmi les 38 pièces écrites par Shakespeare !”

D’abord motivée par l’idée de réécrire Roméo et Juliette, son fils adolescent lui a rapidement fait changer d’avis en lui faisant remarquer que la pièce avait déjà été trop réécrite, “d’autant plus que je n’étais pas certaine d’avoir envie d’écrire sur une passion adolescente folle”, ajoute l’auteur : c’est finalement sur Othello que s’est porté son choix.

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“Othello, c’est l’outsider par excellence !”

“Même si je vis en Angleterre depuis plus de trente ans, je reste une américaine et, à ce titre, je suis toujours un peu considérée comme une outsider.” Et qui d’autre qu’Othello, ce personnage qui ne ressemble à aucun autre et que les autres renvoient toujours à sa différence, incarne le mieux ce rôle d’outsider dans l’oeuvre de Shakespeare ?

C’est avant tout parce qu’elle se reconnaît dans le personnage d’Othello que Tracy Chevalier a choisi de réécrire Le Maure de Venise, mais pour se réapproprier l’histoire de Shakespeare, l’auteur a choisi de mettre également un peu d’elle-même dans cette intrigue, en changeant notamment le lieu et l’époque de l’action : “J’ai grandi à Washington D.C. dans les années 1970 et je connais les écoles américaines de cette période, ça m’est donc plus facile d’y situer l’action. Si j’avais imaginé une école de toutes pièces, à Londres, en 2016, j’aurais eu peur de me tromper, de ne pas avoir le vocabulaire des enfants actuels. C’était plus facile d’utiliser des souvenirs familiers, et puis cela m’a donné un prétexte pour me replonger dans cette époque.”

Les années 1970 aux Etats-Unis paraissent ainsi être une époque d’autant plus appropriée qu’elle est fortement marquée par les luttes raciales : “J’ai grandi dans un quartier intégré où les blancs et les noirs étaient mélangés, ce qui était inhabituel pour l’époque”, raconte l’auteur en faisant passer entre les rangs des lecteurs l’une de ses photos de classe de l’époque : “dans ma classe, nous étions 27 enfants dont 3 blancs. À l’époque, j’avais conscience que, même si je faisais partie de la minorité en classe, la situation était différente à l’extérieur.”

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D’Othello à Osei

Déjà auteur de huit romans, réécrire Othello a pourtant obligé l’auteur à repenser sa méthode d’écriture : “Normalement, je fais des recherches pendant six mois. Pendant ce temps, je pense vaguement à des personnages, des thèmes, des intrigues… une histoire émerge finalement de ce bouillonnement, je me détache alors de mes notes et je la laisse prendre son envol. En écrivant Le Nouveau, je me suis livrée à un exercice différent, plus intellectuel.” À la différence de ses romans historiques pour lesquels elle invente l’intrigue de A à Z, le travail préparatoire pour Le Nouveau a en effet été largement simplifié par le fait que Shakespeare avait déjà écrit l’histoire : “je connaissais le début, la fin et le déroulement de l’intrigue, je n’avais pas besoin de faire des recherches et de prendre des notes.”

Après avoir relu la pièce deux fois, Tracy Chevalier a alors laissé l’intrigue de côté pour ne pas se laisser brider par la forme théâtrale : “j’ai d’abord pris un peu de temps pour mettre mes idées en ordre et “trouver ma tête”. C’est très différent de raconter une histoire via un roman ou une pièce de théâtre. Shakespeare est plein de coïncidences et de quiproquos : ces éléments fonctionnent bien dans une pièce de théâtre, mais ils ne sont pas crédibles dans un roman. Puis il m’a fallu “trouver mes tripes et mon cœur”, c’est-à-dire ajouter une partie de moi à l’intrigue. C’était une expérience différente et rafraîchissante !”

Parmi les lecteurs présents à la rencontre, on pouvait compter quelques fans et fins connaisseurs de l’oeuvre de Tracy Chevalier. Ils n’ont pas manqué de noter la différence de style entre Le Nouveau et les précédents romans de l’auteur, ayant parfois du mal à reconnaître la plume de l’auteur de La Jeune fille à la perle.
Tracy Chevalier reconnaît ce changement dans son écriture, et s’en est expliquée : “À un moment dans leur vie, les auteurs ont envie de tester de nouvelles choses. Je n’avais pas envie de me répéter, j’ai donc choisi d’utiliser un style plus simple, clair et épuré, pour ce roman, d’autant plus qu’il se passe à l’école primaire.”
L’auteur anglo-saxonne s’est alors exprimée sur son rapport à l’écriture, et plus particulièrement sur ce qui la motive dans les romans historiques : “C’est en écrivant La Vierge en bleu, mon premier roman à moitié historique et à moitié contemporain, que je me suis rendue compte de mon goût pour le roman historique ! La partie contemporaine me ressemblait trop, et cela me semblait ennuyeux. À l’inverse, la partie historique me permettait remonter le temps, et de me libérer de moi-même en racontant l’histoire des autres.” En revenant à une histoire plus contemporaine avec Le Nouveau, l’auteur s’attendait à décontenancer ses lecteurs : “cette histoire prend place dans un contexte qui m’est très personnel, je suis en quelque sorte revenue à moi-même avec cet ouvrage.”

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Hommage au théâtre

Avant de se détacher de l’oeuvre de Shakespeare, Tracy Chevalier a cependant souhaité lui rendre hommage en respectant l’unité de temps et de lieu de la pièce, puisque l’intrigue du Nouveau tient sur une journée et n’a lieu qu’à l’école. “Une journée au parc est pleine de drames, qu’ils soient politiques ou amoureux. Les enfants vivent cela intensément, c’est leur monde”, ajoute l’auteur. Comme dans la tragédie, l’histoire s’intensifie peu à peu pour tendre vers un point culminant.

Utiliser les codes du théâtre permettait non seulement à l’auteur de faire référence à cet univers, mais également de donner du relief et du sens à son histoire. Avec ce roman, l’auteur souhaitait en effet présenter “une étude sur le racisme qui ne serait pas uniquement le reflet de la victime, mais de toute la société”, d’où l’envie de donner une voix à chaque personnage pour “peindre une image précise et pluridimensionnelle de la situation”, explique Tracy Chevalier. “J’ai divisé l’histoire en cinq actes, non seulement pour faire référence à la pièce originale, mais aussi pour que chaque personnage ait l’occasion d’être mis en avant”.

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Des personnages du XXIe siècle

En ce qui concerne les personnages, justement, l’auteur de La Dame à la licorne a souhaité donner plus d’informations à leur sujet que Shakespeare, célèbre pour ne rien expliquer du passé de ses personnages : “au contraire, je voulais donner un minimum de contexte qui puisse expliquer leur comportement mais sans trop en dire, en jouant sur des détails subtils : en mentionnant les coups de ceinture que reçoit Osei, par exemple, j’ai souhaité indiquer qu’il venait d’une famille très stricte. Je me suis mise dans la peau des lecteurs du XXIe siècle, et il me semblent qu’ils attendent aujourd’hui davantage d’indications sur l’environnement des personnages.”

La sœur d’Osei illustre d’ailleurs parfaitement le type de modification apporté par Tracy Chevalier par rapport au texte d’origine, puisque c’est un personnage imaginé intégralement par l’auteur. “Si je pouvais critiquer un élément de la pièce de Shakespeare, ce serait peut-être le fait qu’à la fin, on n’est pas certains qu’Othello soit conscient du mal qu’on lui ait fait, au-delà de la trahison et de la perte de sa femme”, explique Tracy Chevalier. De son côté, l’auteur voulait qu’Osei se rende compte du préjudice subi, non seulement dans son cercle resserré, mais aussi d’un point de vue politique et sociétal, en tant que victime du racisme. “C’est pour cela qu’il fallait que je donne une sœur aînée à Osei : c’est un socle pour lui car elle l’éduque et l’éveille à sa conscience politique.”

C’était d’ailleurs l’occasion de débattre avec les lecteurs présents : les enfants de Le Nouveau sont-ils trop matures pour leur âge ?
Tandis qu’une partie des lecteurs présents s’accordaient à dire qu’ils n’avaient pas des comportement d’enfants de 11 ans, Tracy Chevalier a justifié son choix en expliquant que cet âge correspond au début de la puberté : “elle n’a pas encore touché tout le monde”, continue l’auteur, “il y a un grand éventail de différences dans les niveaux de maturité des enfants. Ce qui comptait pour moi, c’était le fait que les enfants, à cet âge, imitent les comportements des adultes et les mettent en scène pour se préparer à les vivre, mais sans en avoir les capacités psychologiques.”

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“Donner un coup de pied dans la fourmilière”

C’est suite à la remarque d’une lectrice que l’auteur s’est alors interrogée sur la violence présente dans Le Nouveau et dans ses ouvrages précédents, notamment ceux dont l’action se déroule aux Etats-Unis. “C’est un pays qui a été fondé dans la violence, par des gens qui ont pris le pays aux amérindiens puis qui y ont amené des esclaves”, raconte l’auteur, “il y a une couche de violence qui tapisse l’histoire des Etats-Unis et que l’on retrouve dans le fondement de la société : c’est un pays qui convoque la violence. C’est d’ailleurs surprenant, quand on constate à quel point les américains sont chaleureux et amicaux !”
Cette violence, on la retrouve notamment dans Le Nouveau via le thème du racisme, mais aussi dans La Dernière fugitive et À l’orée du verger, qui se passent tous les deux à l’époque de la Conquête de l’Ouest américain.

D’un roman à un autre, en plus de retrouver des thèmes récurrents, on retrouve également les mêmes mécanismes : les personnages principaux de La Jeune fille à la perle et de La Dernière fugitive, Griet et Honor, sont ainsi projetées dans des situations complètement nouvelles pour elles, la première dans une famille de Delft, la seconde dans l’Ohio. “J’aime mettre mes personnages dans des environnements qui leur sont inconnus, et dans des situations inédites pour eux. S’il n’y a pas de difficulté, il n’y a pas de drame, et c’est le drame qui fait l’histoire. Il faut qu’il y ait quelque chose qui déstabilise les personnages et les lecteurs. Mon travail, en tant qu’écrivain, c’est de donner un coup de pied dans la fourmilière.”

Merci à Fabienne Gondrand pour l’interprétation.

Découvrez Le Nouveau de Tracy Chevalier, publié aux éditions Phébus, ainsi que la vidéo des cinq mots de l’auteur :

A la rencontre des membres Babelio (30)

Avec plus de 710 000 utilisateurs, on en croise du monde sur Babelio. Pour que la communauté demeure, malgré son ampleur, un endroit convivial où l’échange est roi, nous avons décidé de vous donner la parole. Ce mois-ci, ce sont les mangas qui sont mis à l’honneur à travers les réponses de notre lectrice du mois. Amateurs de shôjos, de seinens ou de shônens, les recommandations de Koneko-chan devraient vous intéresser !

Rencontre avec Koneko-chan, inscrite depuis le 30 septembre 2012

Comment êtes-vous arrivée sur Babelio ?

J’ai entendu parler du site pour la première fois lors d’un stage que j’avais effectué en bibliothèque ; ma tutrice de l’époque m’en avait un peu parlé. Et en septembre 2012 (déjà 6 ans, comme le temps passe vite !), je me suis souvenue du site et j’ai décidé de m’inscrire parce que je souhaitais garder une trace de mes lectures. Au début, c’était ma seule intention, puis je me suis prise au jeu des critiques et citations, j’ai eu envie de faire des quiz, j’étais contente quand je débloquais des badges, etc. Pour moi Babelio est une étape importante dans mon aventure livresque, une grande source de découvertes et de partages.

Votre bibliothèque contient beaucoup de mangas : avez-vous toujours été attirée par ces ouvrages, ou avez-vous d’autres genres de prédilection ?

Toujours, oui et non. Je regardais des dessins animés japonais quand j’étais toute petite, mais sans réellement m’attarder sur leur origine (pour moi, un dessin animé était un simple dessin animé) ; j’ai donc réellement découvert les mangas et la « japanimation » lorsque j’étais collégienne. Le format des mangas m’a de suite séduite, j’ai commencé à en lire à l’âge de 13 ans et je ne me suis jamais arrêtée. Outre les graphismes, on trouve une grande diversité de genres dans ce format ; il y en a vraiment pour tous les goûts, qu’on soit amateur de policier, de romance, de fantastique, etc. Je suis sûre que chaque personne peut trouver un manga qui lui plaît, il suffit de tomber sur le bon.

Pour les autres genres de prédilection : je suis aussi une grande lectrice de littérature de l’imaginaire, surtout fantastique-fantasy : j’en lis depuis que j’ai découvert Harry Potter à l’âge de 9 ans. J’aime aussi beaucoup les romans jeunesse et young adult. Avant Harry Potter, je ne lisais que des bandes dessinées, mais depuis ma découverte des mangas, je les ai un tout petit peu délaissées. Ça reste tout de même un format que j’apprécie. J’aime avant tout pouvoir m’évader à travers mes lectures.

Quelle est votre première grande découverte en manga ? Comment y êtes-vous venue ?

Sans hésitation, le manga Détective Conan de Gôshô Aoyama. Pour faire écho à ma réponse précédente, j’ai réellement découvert les mangas avec celui-ci. L’anime était à l’époque diffusé sur France 3, et ma petite habitude en rentrant de l’école était de prendre mon goûter devant les dessins animés. J’adorais ce dessin animé et ne loupais pas un épisode (en cas d’empêchement, mon père avait pour mission de me les enregistrer). Après m’être renseignée, j’ai découvert qu’à l’origine c’était un livre, et plus précisément un « manga ». Et j’ai ainsi vu certains dessins animés de mon enfance d’un œil neuf (Les Chevaliers du Zodiaque, Card Captor Sakura…). Mon argent de poche de l’époque y est passé et ce fut le début de mon attirance pour les mangas.

En plus d’être parmi les experts mangas, vous êtes également parmi les experts shôjo : que trouvez-vous dans ce genre que vous ne trouvez pas dans d’autres mangas ? Quels sont les shôjos qui vous tiennent le plus à cœur, et pourquoi ?

C’est vrai que je lis beaucoup, beaucoup de shôjos. Parfois, je suis dans ce que j’appelle « ma période shôjos » : je ne veux lire quasiment que ça dans ces moments là. Le shôjo possède ses propres codes, et bien souvent l’accent est mis sur les sentiments, sur les personnages et les relations qui se tissent entre eux. Or j’attache beaucoup d’importance à cet aspect dans un livre, quel que soit son genre. Si les personnages sonnent creux, je ne vais pas apprécier ma lecture. Le shôjo permet d’explorer la complexité des sentiments qui peuvent nous habiter, des sentiments souvent intériorisés. C’est ce qui me plaît, je ressens beaucoup d’émotions à la lecture d’un bon shôjo. J’arrive facilement à me mettre à la place des personnages. Le thème majeur est l’amour, souvent dans le cadre du lycée, MAIS il ne faut pas s’arrêter à cette étiquette « d’amourette de lycéens », parce que le shôjo, c’est bien plus que ça ! C’est très varié : je peux aussi bien lire un shôjo dont l’action se place dans un univers fantasy, un shôjo de sport, un shôjo avec de super héroïnes type Magical Girl, ou un shôjo « tranche de vie » plus classique. Le tout avec une dose plus ou moins forte de romance.

Evidemment, on peut aussi facilement tomber dans les clichés : l’inévitable triangle amoureux, les quiproquo, les rivaux/rivales en amour, l’héroïne trop cruche… Certains shôjos se ressemblent beaucoup au niveau de leur cheminement, et c’est parfois difficile de trouver un bon shôjo parmi toutes les sorties des éditeurs. J’adore quand on sort des sentiers battus, j’aime mettre la main sur la perle rare. Parmi les shôjos qui me tiennent le plus à cœur, on trouve ces perles : Fruits Basket de Natsuki Takaya, Full Moon à la recherche de la pleine lune de Arina Tanemura, Fushigi Yûgi de Yû Watase (et aussi Imadoki de la même mangaka), Marmalade Boy de Wataru Yoshizumi, Yona Princesse de l’Aube de Kusanagi Mizuho, Blue Spring Ride de Io Sakisaka, Dengeki Daisy de Motomi Kyôsuke, La Maison du Soleil de Taamo, Chihayafuru de Yuki Suetsugu. Tous ces mangas sont des coups de cœur, et il y en a d’autres, mais spontanément ce sont ces titres qui me sont venus à l’esprit.

Quels sont, selon vous, les mangas incontournables, et pourquoi ?

C’est toujours une question difficile… je pourrais déjà vous citer tous les shôjos que j’ai énoncé à la question précédente, tous m’ont émue, tous ont trouvé un écho en moi. Et ils ont tous une héroïne forte, ce que j’apprécie grandement. Concernant les autres genres (shônens, etc.), il y a FullMetal Alchemist de Hiromu Arakawa, mon shônen favori, qui possède un univers très riche et complexe. Suivi de près par Inu-Yasha de Rumiko Takahashi, qui m’a fait découvrir et apprécier un Japon plus traditionnel à travers l’époque Sengoku dans laquelle est plongée notre héroïne. Pandora Hearts de Jun Mochizuki, qui m’a vraiment transportée et émue. Et Détective Conan, évidemment, qui arrive à se renouveler malgré son nombre effrayant de tomes. J’aime aussi beaucoup Tokyo Ghoul de Sui Ichida et L’Attaque des Titans de Hajime Isayama, les thèmes sont assez durs mais il y a vraiment une bonne trame, je les lis toujours avec frénésie jusqu’à la dernière page. Et récemment j’apprécie de plus en plus One-Punch Man, et surtout l’humour de son auteur, Yûsuke Murata.

Quel est le plus beau manga (ou livre) que vous ayez découvert sur Babelio ?

Le plus beau manga que j’ai découvert sur Babelio est un manga terminé en quatre tomes chez l’éditeur Komikku : Le Berceau des Mers de Mei Nagano. Je l’avais choisi un peu au hasard lors d’une Masse Critique, et honnêtement je ne pensais pas qu’il me plairait autant ; je m’attendais à une lecture bien mais sans plus, car habituellement ce n’est pas le genre de résumé qui m’attire. Mais quelle claque, j’ai adoré ma lecture dès les premières pages et j’attendais fébrilement les prochains tomes.

Et il y a aussi Pochi & Kuro de Naoya Matsumoto chez l’éditeur Kaze, terminé lui aussi en 4 tomes : j’ai eu aussi un gros coup de cœur pour ce manga, tellement drôle et original !

Quel est le manga que vous avez relu le plus souvent ?

Il y en a deux : Fruits Basket et Full Moon à la recherche de la pleine lune que j’ai cité dans mes shôjos incontournables. Et même trois, avec FullMetal Alchemist. Ce sont des mangas que je connais depuis longtemps alors forcément j’y suis attachée, mais c’est aussi parce qu’ils véhiculent de beaux messages, qui m’ont marquée et ont contribué à forger l’adulte que je suis aujourd’hui.

Quel manga avez-vous honte de n’avoir pas lu ?

Je n’ai pas vraiment honte de ne pas avoir lu certaines œuvres, mais il m’arrive souvent de me dire « ce manga là est un classique, il faudrait que je le lise un jour… ». L’année dernière, j’aurais pu répondre Akira (Katsuhiro Otomo), mais j’y ai depuis remédié. Ici je dirais peut-être les Dragon Ball (Akira Toriyama), que je n’ai toujours pas finis. Ou alors, un manga que je veux lire depuis longtemps : Gin Tama de Hideaki Sorachi.

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Beauty Pop de Kiyoko Arai ! Un shôjo terminé en 10 tomes mais qui n’est malheureusement plus édité. Je ne pensais pas qu’un tel manga me plairait, surtout à ce point ! Ici le thème principal est le métier de coiffeur, et tout ce qui concerne le soin des cheveux. Ce qui n’est pas du tout ma tasse de thé !

Et pourtant l’auteure a su conquérir mon cœur de lectrice avec ce titre dont les thématiques servent surtout de trames à la série, car avant tout nous découvrons des personnages hauts en couleur auxquels on s’attache beaucoup. Et puis, c’est très drôle !

Et il y a aussi Imadoki, un petit shôjo en 5 tomes de Yuu Watase qui n’est plus édité ; ainsi que Chihayafuru de Yuki Suetsugu, toujours en cours d’édition chez Pika, que je trouve trop peu connu alors qu’il en vaut la peine.

 

Tablette, liseuse ou papier ?

Je préfère les livres papier. Mais je suis aussi totalement accro à ma liseuse (et mes étagères trop pleines me remercient). Donc papier et liseuse, mais pour les romans. Pour les mangas je préfère de loin le format papier, mais il m’arrive de lire parfois sur tablette ; je trouve que le support s’adapte mieux visuellement à ce format que la liseuse, la lecture est plus confortable (si on ne tient pas compte de l’éclairage de l’écran).

Quel est votre endroit préféré pour lire ?

Mon lit ! Mais je peux lire n’importe où, dans les transports en commun, en marchant (et ce tout en restant vigilante), etc. En ce moment, j’apprécie aussi de lire bien calée dans les poufs que l’on trouve à la bibliothèque, ils sont tellement confortables (mais difficile de s’en extraire).

Avez-vous une citation ou une scène fétiche issue d’un manga ?

« La vie est précieuse parce qu’elle a une limite… C’est parce qu’elle a une limite que nous nous battons chaque jour… » : cette citation m’a marquée quand j’étais adolescente, à un âge où on commence à réfléchir à notre avenir… et aujourd’hui encore elle me touche. On la retrouve dans le tome 28 de Détective Conan.

Quelle sera votre prochaine lecture ? Comment l’avez-vous choisie ?

En général, je furète dans les librairies ou les bibliothèques pour trouver mes prochaines lectures. En nouvelle série, je compte enfin commencer les Erased (Kei Sanbe), un seinen qui m’attire depuis pas mal de temps et que j’ai emprunté à la bibliothèque. Ou alors, ça sera le shôjo Tant qu’il est encore temps je t’aimerai de (Keiko Notoyama), que j’hésite à m’acheter car le scénario me plaît beaucoup.

D’après vous, qu’est-ce qu’une bonne critique de lecteur sur Babelio ?

Pour moi, une bonne critique doit contenir avant tout l’avis du lecteur (et pas seulement le résumé du livre), ce qu’il a honnêtement ressenti après la lecture,… Peu importe la longueur de la critique, si son auteur parvient à nous transmettre son ressenti et à étayer ses propos surtout (un simple « c’est trop bien » ne me donnera pas envie de lire un livre). Et si le lecteur nous parle de certains passages ou éléments qui l’ont marqué, c’est encore mieux car ça va attiser ma curiosité ! Mais surtout, pas de spoilers sans avertissement !

Une anecdote particulière en rapport avec Babelio ? (rencontre avec auteur ou lecteurs, échange entre lecteurs, découverte littéraire…)

Il y a deux ans, je suis allée au pique-nique Babelio qui avait lieu sur Lille avec une amie, elle aussi inscrite sur Babelio. On s’était toujours dit qu’on essaierait d’aller au pique-nique, et on a sauté sur l’occasion quand on a su qu’il aurait aussi lieu sur Lille. On a passé un super après-midi, c’était très bien (et on est reparties avec quelques goodies héhé). Pour l’anecdote, j’ai rencontré à ce pique-nique la tutrice de stage qui m’avait parlé de Babelio et que j’ai évoquée dans ma première réponse : on a pu échanger un peu, c’était bien sympa ! Je n’ai pas pu aller au pique-nique l’année dernière, mais j’essaierais d’y retourner cette année (où, je ne sais pas encore).

Merci à Koneko-chan pour ses réponses !

Un café à Venise avec Laurence Vivarès

Il suffit parfois d’un voyage pour faire naître l’idée d’un roman : c’est ce que nous prouve l’histoire de Laurence Vivarès, auteur de La Vie a parfois un goût de ristretto, son premier roman publié aux éditions Eyrolles. Le 7 novembre dernier, elle était dans les locaux de Babelio pour rencontrer 30 lecteurs et échanger avec eux à propos de son ouvrage, de son héroïne Lucie et de son voyage à Venise.

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Lucie, styliste parisienne, revient seule, sur les lieux où son histoire d’amour s’est échouée pour essayer de comprendre, de se confronter à son chagrin, de « recoloriser » ses souvenirs, et peut-être de guérir.
Ce voyage intérieur et extérieur la conduit à Venise, trouble et mystérieuse en Novembre, pendant la période de l’acqua alta. Au rythme d’une douce errance, Lucie vit trois jours intenses, sous le charme nostalgique de la ville.
En compagnie de Vénitiens qui croiseront providentiellement sa route, un architecte et sa soeur, une aveugle, un photographe, elle ouvre une nouvelle page de son histoire.

Aux origines du roman : un acte manqué

Retournons quelques années en arrière : c’est à l’occasion d’un stage d’écriture organisé par l’atelier auquel elle participe depuis de nombreuses années que Laurence Vivarès se rend à Venise pour quelques jours. “Je n’avais aucune idée de roman avant d’arriver à Venise. C’est peut être l’atmosphère magique de l’hôtel baroque dans lequel nous logions, la phase un peu mélancolique de ma vie dans laquelle j’étais à l’époque ou le fait de découvrir la ville hors de la saison touristique, mais j’ai été touchée par Venise, et j’ai eu l’idée des personnages de l’intrigue.” Dans son carnet, elle travaille ses personnages et écrit le plan de son histoire, son début et sa fin.

À son retour de Venise, par un funeste coup du sort, elle oublie son carnet dans l’avion qui la ramène en France, “malgré mes nombreux appels à la compagnie aérienne, je ne l’ai jamais retrouvé. J’ai eu la vraie sensation d’un acte manqué.”

Ce n’est qu’un an plus tard, lors de vacances dans le Périgord et alors qu’elle est elle-même, comme son héroïne Lucie, en pleine séparation, que l’idée du roman lui revient, “peut-être que ce n’était pas le moment avant”, explique-t-elle. Laurence Vivarès saisit alors cette nouvelle opportunité, et repart, seule, à Venise : “Je me suis prêtée au jeu des préparatifs de l’écriture à nouveau, mais cette fois je n’avais pas de plan en tête, sinon émotionnel.”

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Balade dans les rues de Venise

“Lors de ce second voyage, je savais où je voulais emmener mes personnages, mais je ne savais pas comment”, explique l’auteur, “je me suis laissée porter par la ville, et ai refusé de céder à la tentation de Wikipédia ou des guides touristiques. Je me suis laissée porter par la ville et les signes qu’elle m’envoyait, au hasard des découvertes. C’est d’ailleurs l’une des clés de Lucie, l’héroïne de l’histoire. Mais je ne prétendais pas non plus raconter une Venise inédite. Lors de ce voyage, ça me tenait à cœur de me concentrer sur l’atmosphère et les sensations, pour retransmettre au mieux mon ressenti de la ville.”

Au fur et à mesure du roman et de cette balade dans les rues de la Sérénissime, la ville prend alors de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir quasiment un personnage à part entière : “Venise est une très belle ville mais, comme les Humains, elle a une partie cachée. Nous avons tous une part de nous-même que l’on veut bien montrer, et une autre que l’on cache. Certains voient Venise comme une carte postale, d’autres non. En revanche, on dit souvent qu’elle a un charme maléfique sur tous les amants !” Comme les relations amoureuses, elle souffre de l’idéalisation, de la soif d’absolu, puis de désillusion.

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Un roman d’amour

Bouleversée par son chagrin d’amour, Lucie, l’héroïne du roman de Laurence Vivarès, se rend à Venise pour en guérir : “même si le mot “amour” n’est pas souvent cité dans le roman, l’amour est au cœur même de l’histoire. Je le conçois comme une énergie essentielle et primordiale et, grâce à ce voyage à Venise et à l’amour, Lucie, qui s’était jusqu’ici presque abandonnée, va se retrouver et retrouver l’amour de la vie.”

Pour cela, il faut accepter la douleur et la laisser nous traverser, “même si on a envie de fuir”, nous dit l’auteur. “Il faut accepter de vivre des épreuves difficiles. Comme le ristretto, c’est souvent amer, ça fait l’effet d’une grosse claque, mais ça nous réveille ! La vie finit toujours par se renouveler.”

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Un roman initiatique

L’héroïne du roman profite ainsi, elle aussi, de ce voyage à Venise pour se réinventer. Âgée d’une quarantaine d’années, elle subit la pression sociale liée à son horloge biologique et travaille en tant que styliste dans l’univers exigeant et impitoyable de la mode. “Je suis moi-même publicitaire”, commente Laurence Vivarès, “et comme Lucie, je suis amenée à travailler sur l’image des choses. Je voulais donner à Lucie l’occasion d’aller au-delà des apparences, de se réconcilier avec elle-même en touchant à des choses plus profondes”.

L’auteur admet toutefois qu’elle a dû synthétiser ses idées pour pouvoir les représenter dans ce roman et dans ce voyage express à Venise : “Il m’a fallu dix ans pour comprendre des choses qui se passent en trois jours dans le roman, et pour traverser toutes les étapes par lesquelles passe Lucie, mais je tenais à mettre en évidence la dimension initiatique de ces trois jours”.

Cet aspect initiatique vient également des rencontres que fait Lucie lors de son voyage : “elle rencontre des gens au hasard, réapprend à faire confiance à la vie et aux autres. Ces autres personnages lui permettent de découvrir d’autres pans de son histoire, et d’ajouter des pierres à l’édifice de sa compréhension d’elle-même”.

Angelo tient d’ailleurs un rôle particulier dans ce processus. Si Lucie est cérébrale et dans le contrôle, Angelo est un architecte italien, doux et généreux, il incarne la bonté et l’amour inconditionnel. “Ils sont complémentaires”, ajoute l’auteur, “Lucie, c’est la lumière, Angelo est son ange gardien. Je ne les ai pas appelés ainsi par hasard : je voulais refléter le changement qui s’opère chez Lucie, qui passe de l’ombre à la lumière”.

Le photographe et l’aveugle, d’autres personnages que Lucie rencontre à Venise, auront également un rôle important dans l’évolution de l’héroïne : ils vont la faire progresser et mettre en évidence le rôle de la lumière et du regard dans sa transformation.

“Ces personnages, et surtout Angelo, me permettent également d’apporter un autre point de vue à l’histoire”, poursuit Laurence Vivarès, “c’est intéressant d’avoir la vision subjective d’un autre personnage, et de prendre un peu de distance avec Lucie, c’est pour cela que c’est parfois Angelo qui raconte l’histoire”.

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D’une activité solitaire à l’atelier d’écriture

Pour écrire son histoire Laurence Vivarès s’est beaucoup nourrie de son expérience à l’atelier d’écriture auquel elle participe maintenant depuis plusieurs années : “c’est une famille d’amis. Cela crée un lien particulier de lire les textes de chacun. On atteint un niveau de conscience et d’intimité extraordinaire”, explique l’auteur, qui conseille aux écrivains en devenir de s’essayer à cette activité stimulante. “C’est d’ailleurs grâce à un brainstorming à cet atelier que j’ai pu trouver le titre de ce roman : je n’avais que des idées cliché en tête, mais c’est Philippe, un de mes amis, qui m’a proposé “La vie a parfois un goût de ristretto””, ajoute-t-elle.

En participant à cet atelier d’écriture, Laurence Vivarès s’est également libérée de la solitude de laquelle s’entourent parfois les auteurs : “J’écris des poèmes et des nouvelles depuis l’âge de 18 ans. L’écriture me permet d’explorer d’autres facettes de moi-même, mais depuis que je fais partie de cet atelier, cela m’a permis de dire à mes proches que j’aimais écrire, et de me livrer à une activité que j’aime avec sincérité.”

Avant de dédicacer son roman, Laurence Vivarès s’est confiée sur son prochain projet d’écriture. Loin de l’ambiance de Venise, Laurence Vivarès entend cette fois s’inspirer de son expérience professionnelle : “je souhaiterais écrire une histoire sur le monde du travail aujourd’hui. Un peu à la façon de Le Diable s’habille en Prada, mais en moins romantique.” Il ne reste plus maintenant à l’auteur que de trouver du temps pour se consacrer à l’écriture !

Découvrez la vidéo des 5 mots de Laurence Vivarès, qui a choisi amour, rencontre, réenchantement, voyage et personnage pour parler de La vie a parfois un goût de ristretto, publié aux éditions Eyrolles.

Retrouver sa voie avec Gayle Forman

De passage à Paris à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Ce que nous avons perdu, aux éditions Hachette Romans, Gayle Forman en a profité pour rencontrer 30 lecteurs Babelio et échanger avec eux à propos de ses trois nouveaux personnages, Freya, Harun et Nathaniel. L’interprétariat était assuré par Fabienne Gondrand.

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Freya est une « chanteuse née ». En tout cas, c’est ce que son père lui a dit. Maintenant que sa voix l’a lâchée, que lui reste-t-il ? Harun erre. Sans James. Qui lui a dit de « dégager de sa vie, connard ». Pas moyen de l’oublier. Mais comment se faire pardonner ? Nathaniel débarque seul à New York. Sans son père. Finie, leur « fraternité à deux ». Un pont, un pas en arrière, une chute : trois destins se percutent. Ensemble, ils vont apprendre à surmonter ce qu’ils ont perdu.

Un enthousiasme pour la littérature jeunesse

Même si elle s’adressait aux adultes dans l’un de ses derniers romans, Leave me (pas encore traduit en français), Gayle Forman retourne vers son genre de prédilection dans Ce que nous avons perdu, puisque c’est à la jeunesse et aux jeunes adultes que s’adresse l’auteur dans ce roman. “J’écris pour les jeunes, mais je n’écris pas des histoires de jeunes” précise toutefois l’auteur : “J’aborde des questions qui m’interpellent en tant qu’adulte, et qui peuvent être lues par des lecteurs de 10 à 80 ans. Si je raconte ces histoires à travers des personnages adolescents, c’est parce que j’ai le sentiment qu’ils ont le droit de ressentir ces émotions profondément, alors que les adultes n’en ont plus autant le droit – ils ne sont plus en crise !”
Pourtant, l’auteur insiste sur le fait qu’elle ne croit pas que les sentiments diminuent avec l’âge : ce qui change, avec le temps, ce n’est pas leur intensité, mais la façon de les exprimer. “Dans la littérature pour adulte, on met un mouchoir sur les sentiments pour les cacher, alors que les jeunes s’autorisent à ressentir cela avec intensité. Du point de vue de l’écrivain, c’est exaltant et addictif.”

Malgré cet enthousiasme pour la littérature jeune adulte, Gayle Forman a toutefois admis que se remettre à l’écriture n’a pas été un jeu d’enfant : “Je n’avais pas écrit de roman jeune adulte depuis quatre ou cinq ans”, s’est-elle confiée, “je commençais plusieurs projets puis je les laissais systématiquement tomber car je n’étais pas satisfaite”.

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Un roman sur l’empathie

C’est alors que l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis en 2016 lui a fait l’effet d’un électrochoc : “je crois que de nombreux artistes ont eu du mal à se situer par rapport à cet événement. Je me suis moi-même demandée si je n’avais pas épuisé tous mes projets en écriture, mais écrire est ce que je sais faire de mieux, et je suis maintenant trop âgée pour travailler comme serveuse !”

Partagée entre la colère et l’espoir après les élections, Gayle Forman a commencé par exprimer sa rage à travers plusieurs romans dystopiques qui n’ont jamais vu le jour, avant de choisir de mettre cette énergie à profit pour écrire une histoire plus positive : “quand on est auteur pour la jeunesse, on s’adresse à des jeunes qui sont encore en formation, on a donc un rôle, et c’est d’autant plus vrai que le roman est, selon moi, un outil de fabrication d’empathie. Des études ont montré que les lecteurs ont plus d’empathie que les autres car ils se glissent dans la peau de quelqu’un d’autre le temps d’une lecture ; à l’image de Freya, Harun et Nathaniel, les trois personnages de mon roman, qui se nourrissent chacun des deux autres pour avancer. Ce que nous avons perdu est un roman sur l’empathie.”

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Au départ : un sentiment de perte

Alors que je n’arrivais pas à écrire après les élections, il y avait une phrase que je n’arrêtais pas de me répéter : “j’ai perdu mon chemin”, ou “I have lost my way” en anglais, qui est le titre original du livre. Cette phrase me hantait, jusqu’à ce que quelqu’un me la murmure aussi à l’oreille : cette personne, c’était Freya.”

L’idée de Ce que nous avons perdu vient donc du titre en lui-même, et du personnage de Freya qui s’est d’abord imposé à l’auteur : “Freya est une chanteuse qui a perdu sa voix, elle reflète donc l’image de ce que j’étais à ce moment, et de l’épreuve que je traversais vis-à-vis de l’écriture”. En partant de cette phrase, “I have lost my way”, Gayle Forman a donc déroulé l’histoire de ses trois personnages principaux, Freya, Nathaniel et Harun. Dans la version originale du roman, cette phrase est l’élément qui unit les trois adolescents car elle ouvre le chapitre d’introduction de chaque personnage.

“Si Freya, Nathaniel et Harun ont chacun retrouvé leur voie en investissant la perte de repère des deux autres, j’ai moi aussi retrouvé le chemin vers l’écriture en investissant celle de mes trois personnages”, avoue Gayle Forman.

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Des personnages qui se sont imposés d’eux-mêmes

Au cours de la rencontre, Gayle Forman s’est longuement exprimée à propos des trois personnages principaux de son roman, et notamment au sujet de la façon dont ils se sont imposés à elle : “un lien émotionnel me lie à mes personnages et nous rapproche”.

“Freya est le premier personnage qui m’est venu à l’esprit” explique ainsi l’auteur, “mais c’est aussi celle qui m’a demandé le plus de temps pour comprendre la complexité de sa situation avec sa sœur”. Si la situation de Freya est similaire à celle dans laquelle se trouvait l’auteur au moment de l’écriture de son roman, le personnage féminin de Ce que nous avons perdu a été très inspiré par les filles de l’auteur : “Freya et sa sœur ont une relation similaire à celle de mes deux filles : elles sont, l’une pour l’autre, la personne la plus importante au monde, mais pourtant elles n’arrivent pas à cultiver une relation qui ne soit pas conflictuelle, elles sont donc en rivalité permanente.”

Harun, quant à lui, est le personnage que l’auteur a “compris le plus rapidement”. Originaire du Pakistan, homosexuel et de confession musulmane, ce personnage a des traits en communs avec des personnes de l’entourage de l’auteur. “Je connais beaucoup d’immigrés de première génération qui doivent négocier entre deux mondes : ce serait pour eux impensable d’écouter leurs parents tout en leur annonçant leur homosexualité. La famille d’Harun est fonctionnelle, mais elle est aussi traditionnelle. Il ne peut pas envisager la possibilité qu’ils le soutiennent, alors il se tourne vers sa sœur en attendant”. Pourtant, l’auteur admet s’être laissée surprendre par le dénouement de son histoire : “la fin que j’avais imaginée pour lui n’est pas celle qui s’est finalement imposée à moi pendant l’écriture”.

Enfin, Nathaniel est le personnage dont l’auteur s’est emparée en dernier, “j’ai dû écrire de nombreuses versions de son histoire pour le cerner et comprendre ses besoins” explique-t-elle. Comme l’ont fait remarquer les lecteurs, c’est également le personnage autour duquel plane le plus de mystère : “c’est dû à la fois au poids de sa propre honte et à la structure du roman”, déclare l’auteur, “je voulais que la révélation de son secret constitue un climax, le moment fort du récit, alors j’ai fait attention pour ne pas trop en dévoiler avant. Je voulais que les lecteurs fassent l’expérience de la fable de la grenouille dans la marmite : si on plonge une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’en échapperait immédiatement, alors que si on la plonge dans l’eau froide et que l’on porte petit à petit l’eau à ébullition, la grenouille s’habituerait à la température et finirait ébouillantée. Il en va de même pour l’histoire de Nathaniel : on ne se rend pas tout de suite compte de ce qu’il se passe avec son père, et on est déjà au point d’ébullition de l’eau lorsqu’on prend conscience de la situation.”

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Un point de non retour

Si les trois personnages principaux se sont rapidement imposés à l’auteur, il lui a été plus difficile d’assembler leurs histoires, “si je mets en scène plus de trois personnages, mon cerveau explose”, plaisante l’auteur.

Pour construire son roman, l’auteur a ainsi choisi de faire notamment appel à un narrateur omniscient et de raconter l’histoire au présent, “j’avais commencé par alterner des chapitres au présent et d’autres au passé, mais c’était trop difficile émotionnellement. J’avais besoin de respirer et de me ménager des moments de calme, en rupture avec l’histoire de mes personnages, comme me le permet l’écriture au présent. Je me rends compte, a posteriori, que cette structure a de l’importance et était nécessaire pour moi.”

En choisissant cette structure, l’auteur a ainsi pu équilibrer son récit entre ses trois personnages pour raconter ce que chacun pense et traverse : “cette voie narrative leur permet de s’écarter de leur propre douleur et fardeau, et donc de guérir.”
Reliés par ce fil invisible, ces trois personnages ont ainsi en commun le fait d’être chacun à un moment de bascule : “mes livres se situent souvent à un moment où la vie peut changer en une journée. Il s’agit parfois de bascules très littérales, comme dans Si je reste : le décès d’un proche ou l’arrivée d’un enfant. Mais parfois ces bascules sont plus souterraines, ce sont des points d’inflexion à compter desquels une trajectoire change : c’est le cas des personnages dans Ce que nous avons perdu.”

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La solitude et l’isolement des adolescents

À travers ce roman, Gayle Forman souhaitait également aborder le sujet de l’isolement et de la solitude chez les adolescents. “C’est un cercle vicieux : de l’incertitude naît l’isolement, et c’est ce qu’il y a de plus terrible. On gagnerait à être plus en lien avec les autres, mais on se recroqueville sur nous-mêmes ; nos problèmes deviennent alors envahissants et prennent toute la place.”

Les thèmes de la solitude et de l’isolement sont ainsi mis en évidence via les réseaux sociaux. “Les adolescents ont tendance à faire l’expérience des réseaux sociaux de manière publique : cela masque leur isolement et les empêche de trouver le vocabulaire adapté pour exprimer leur isolement”, commente l’auteur. “Je crois que les relations virtuelles sont possibles, mais pas dans la partie commentaire.”

On remarque ainsi l’importance des réseaux sociaux via le personnage de Freya. “J’ai moi-même une fille adolescente qui y passe du temps, et je me suis rendue compte de leur pouvoir performateur et de la façon dont ils travestissent la réalité. On peut suivre de nombreuses personnalités sur les réseaux sociaux, par exemple, et avoir l’impression que leur vie est merveilleuse. Pourtant, quand on gratte sous le vernis, on se rend compte que leur vie est différente de l’image qu’elles renvoient. Kendall Jenner, par exemple, est pétrie d’anxiété !”

La ville de New York joue alors un rôle primordial dans la vie de ces trois personnages car, en leur permettant de se rencontrer, elle leur permet de briser leur solitude : “la ville perd et rattrape les gens”, indique l’auteur, elle unit les habitants en dépit de leurs différences : “ce n’est pas juste un décor pour moi, c’est un lieu magique où des choses extraordinaires peuvent arriver. On peut y croiser une femme en burqa qui accompagne sa fille à l’école, et un couple gay qui y emmène son fils, et se rendre compte que les deux enfants ont le même sac à dos”.

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Quitter ses personnages au bon moment

Si la solitude de ces trois adolescents est brisée, les lecteurs doivent pourtant se résoudre à quitter ces personnages une fois la dernière page tournée. Alors que certains d’entre eux l’interrogent déjà sur une suite éventuelle, Gayle Forman explique que la fin de Ce que nous avons perdu a été difficile à écrire : “j’ai dû réécrire les dernières pages plusieurs fois, car je savais que la fin était mauvaise. Après relecture, j’ai totalement réécrit la fin, et j’ai su, au fond de moi, que c’était la bonne conclusion”.

L’auteur en a alors profité pour expliquer ne jamais écrire plus de 50 000 mots : “on peut m’accuser de précipiter les choses, mais je préfère que le lecteur reste sur sa faim”.

Quant à savoir si l’auteur écrira une suite à ce roman, le sujet ne semble pas être d’actualité : “si j’ai bien fait mon travail, vous ne savez pas ce que deviennent les personnages de Ce que nous avons perdu, mais vous savez qu’ils vont bien.” Si l’auteur est pour le moment en paix avec Freya, Harun et Nathaniel, ce n’était pas le cas avec les personnages de Si je reste, a-t-elle avoué : “après Si je reste, les personnages du roman me visitaient sans arrêt, ils ne se taisaient pas. C’est pour cela que j’ai eu besoin d’écrire une suite, Là où j’irai”.

Avant de se livrer à la traditionnelle séance de dédicace, c’est sur une touche musicale que s’est achevé la rencontre avec les lecteurs. Alors que l’auteur se confiait sur la place importante que tient la musique dans sa vie et dans l’écriture, “j’ai parfois le sentiment d’écrire des comédies musicales plutôt que des romans” a-t-elle même ajouté, les lecteurs ont eu l’occasion d’écouter la chanson Little White Dress, qui est “très importante pour l’histoire de personnages” et dont l’auteur a écrit les paroles. “Je voulais donner vie à cette chanson, mais je ne sais pas composer : c’est pour cela que j’ai demandé à mon amie musicienne Libba Bray de mettre ces paroles en musique. À l’origine, elle devait également l’interpréter, mais lorsque ma fille m’a parlé de son amie Sasha, qui a 13 ans et une voix magnifique, j’ai décidé de confier l’interprétation de la chanson. Ce n’est qu’après l’enregistrement que j’ai réalisé tout ce que Sasha partageait avec Freya : un père jazzman noir disparu, et une mère juive. Elle incarne à merveille cette chanson”.

Pour parler de son roman, l’auteur s’est également prêtée au jeu des cinq mots : ce sont ainsi les mots musique, trajectoire, génération, solitude et amitié qui le représentent le mieux.

 

Découvrez Ce que nous avons perdu de Gayle Forman aux éditions Hachette Romans.

Entrez dans la danse avec Juliette Allais

Une héroïne qui se balade sur un toit à la manière de Fantômette, un personnage libre, original et légèrement insolent : la couverture du nouveau roman de Juliette Allais, Plusieurs manières de danser, est déjà la promesse d’un réenchantement. C’est à l’occasion de la publication de son roman aux éditions Eyrolles que l’auteur est venue, le mardi 9 octobre dernier, échanger avec 30 Babelionautes.

Lilly Bootz, jeune trentenaire impulsive, irréfléchie et rebelle, rencontre Katarina Wolf à l’aéroport de Londres, alors qu’elle vient de perdre son travail et son petit ami. Les deux femmes sympathisent. Katarina est justement à la recherche d’une assistante et propose à Lilly de la suivre à Paris, où le couple Wolf lance l’école du réenchantement. Lilly accepte, car elle n’a rien à perdre. Elle s’installe chez l’énigmatique famille Wolf, et découvre auprès d’eux une façon inédite de vivre et de penser. Peu à peu convaincue par les bénéfices du réenchantement, Lilly se prête à des séances de thérapies originales où se croisent des planètes bavardes, des chevaux racés, et des inconnus masqués.

À chaque roman son aventure

Pour danser avec la vie, Juliette Allais a choisi l’écriture : “J’écris depuis que je suis une enfant. Quand mon éditrice m’a proposé d’écrire mon premier livre, c’est venu tout seul sans que j’ai eu besoin de réfléchir. C’est à chaque fois une nouvelle aventure et un vrai plaisir : en écrivant un roman, j’ai la liberté d’inventer des personnages et de me faire plaisir en écrivant une histoire qui me plait.”

Avec ce deuxième roman, Juliette Allais a voulu imaginer une histoire plus intense que celle de son premier roman : “Je me suis plus amusée en écrivant ce roman qu’en écrivant Marche où la vie t’ensoleille. Le premier était plutôt une comédie, mais dans le deuxième, je voulais développer des idées plus incisives et plus profondes, je voulais développer davantage l’univers que j’avais créé.”

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Des personnages sublimes contre ceux du quotidien

Figures emblématiques du réenchantement et personnages déjà présents dans le précédent roman de l’auteur, Marche où la vie t’ensoleille, Katarina et Walter Wolf ont autant marqué les lecteurs que l’héroïne Lilly Bootz ou l’auteur elle-même : “Ils représentent pour moi le couple idéal : ils sont fantasques, ils aiment l’invisible et le merveilleux. J’ai créé ces personnages de toutes pièces, mais depuis le premier roman, ils incarnent quelque chose d’important pour moi, que j’avais envie de partager avec mes lecteurs. Ce sont des personnages que j’aurais aimé rencontrer ! Je n’avais pas envie de parler des gens que l’on peut croiser dans la vie de tous les jours, alors je me suis fait plaisir en inventant des gens que j’aimerais connaître. Ils ont une vision très positive de la vie, et gardent espoir que la vie progresse toujours vers la lumière.” mais Juliette Allais admet volontiers qu’elle a idéalisé ces personnages : “J’ai besoin qu’ils soient comme ça, qu’ils aient ce côté excessif. Pourtant, ils ont plein de défauts et je n’ai pas l’intention de les faire mariner dans cette ambiance paradisiaque, je profiterais très certainement d’un prochain roman pour expliquer d’où ils viennent et ce qu’ils ont traversé pour en arriver là.”

Lilly Bootz apparaît quant à elle aux antipodes de ce couple idyllique : “C’est un personnage qui tranche avec les Wolf. J’ai voulu la créer telle que nous sommes lorsque personne ne nous voit : nous ne sommes pas niais mais, au contraire, nous sommes plus francs et sans filtre. Elle cherche une relation avec un monde qui n’existe pas. Lilly puise en moi : elle rêve d’un monde idéal, elle ne peut pas s’adapter à celui qui l’entoure, elle est en colère et a un mauvais caractère : son quotidien manque de sens, de magie, d’invisible : c’est pour cela que les Wolf vont rentrer dans sa vie. ”

Le réenchantement, c’est croire en la beauté, créer du merveilleux, ne jamais cesser de célébrer tout ce qui nous est donné.”

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L’astrologie : un outil de développement personnel

Pour écrire l’histoire de Lilly, Juliette Allais s’est inspirée de sa propre dynamique intérieure et de son expérience : “En tant que psychothérapeute, mon rôle auprès de mes patients est de les mettre dans la voie de l’accomplissement. Je ne crois pas aux happy therapy, au contraire, je pense qu’il faut prendre en compte l’ombre et la colère pour aider les gens. Il faut passer par un long chemin initiatique.”

L’astrologie est justement l’une des techniques utilisées par l’auteur, et c’est celle qu’elle a choisi de mettre en scène dans Plusieurs manières de danser : “Je m’y intéresse depuis l’enfance, et je voulais montrer dans ce livre que c’est un outil moderne, vivant, intelligent et pertinent. L’astrologie nous permet de rencontrer les différentes personnalités qui nous composent et qui essayent toutes de se disputer la première place : en comprenant que plusieurs voix sont à l’oeuvre à l’intérieur de nous, on comprend ainsi pourquoi on est en conflit avec nous-mêmes.” L’auteur propose ainsi à ses personnages d’interpréter les rôles et personnalités des planètes à la manière d’une mise en scène théâtrale : en revêtant de nouveaux costumes, les personnages peuvent ainsi explorer de manière créative les sous personnalités qui les composent.

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À travers le personnage de Lilly, Juliette Allais exprime finalement son souhait de guider ses personnages et ses lecteurs vers l’accomplissement : “mon but, c’est de faire progresser les gens, de les aider à vivre dans la lumière. Il y a plein de façons de danser avec l’invisible et avec la vie !”

Avant de se prêter au jeu des dédicaces, l’auteur en a également profité pour exprimer, en vidéo, quelques idées principales de son roman : trajectoire, astrologie et réenchantement.

Bonne pioche avec Carole-Anne Eschenazi

Avez-vous déjà rêvé de rebattre les cartes que vous avez en mains ? Lorsque vous hésitez, aimeriez-vous parfois piocher une nouvelle carte ? C’est le sujet du dernier roman de Carole-Anne Eschenazi, Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ?, publié aux éditions Eyrolles, qui met en scène Tara, une femme de quarante ans qui voit sa vie s’anéantir en un jour. Pour se construire, elle va s’isoler sur une île bretonne, s’aider d’un jeu de cartes divinatoire et relever sept défis.

Un tarot de Marseille en Bretagne

Du titre du roman jusqu’au quotidien de Tara, les jeux de cartes divinatoires tiennent une place privilégiée dans le livre de Carole-Anne Eschenazi. C’est à l’adolescence que l’auteure a découvert le tarot de Marseille, mais c’est seulement il y a 10 ans qu’elle s’y est véritablement intéressée : “Il a fallu attendre 2008, et qu’un ami m’offre un jeu en cadeau pour que je m’y intéresse réellement. Je me suis d’ailleurs prise d’un intérêt quasi scientifique pour sa composition ! Par contre, je ne considère pas les cartes comme un instrument pour prédire l’avenir, mais comme un outil de développement personnel et de connaissance de soi. Elles nous permettent de découvrir et de mieux appréhender ce que l’on ressent à un instant précis.” Aujourd’hui, en plus de ses activités d’écriture, Carole-Anne Eschenazi se consacre d’ailleurs également à la conception de jeux de cartes divinatoires.

Si ces jeux ont une importance capitale dans le récit, Carole-Anne Eschenazi raconte que la première chose qui lui tenait à cœur, lorsqu’elle a eu l’idée d’écrire ce roman, c’était de raconter l’histoire d’une femme de 40 ans qui voit sa vie s’effondrer : “Je voulais qu’elle voie le sol s’écrouler sous ses pieds et qu’elle ait tout à reconstruire. Ensuite, l’idée d’un jeu à la jumanji me restait en tête, mais j’ai voulu le mêler à l’idée du tarot de Marseille. Enfin, j’avais envie que l’intrigue se passe sur une île battue par les vents, avec un climat hostile, et comme mon conjoint est breton, j’ai tout de suite pensé à inventer une île en Bretagne.”

L’idée d’une île en Bretagne est d’ailleurs venue facilement à Carole-Anne Eschenazi : “l’île est une belle métaphore de l’individualité et du retour en soi-même. Ça représente bien ce travail intérieur que doit faire Tara, et puis il me fallait pas que le décor soit paradisiaque. Au contraire, j’avais besoin d’un paysage un peu abrupt, où la météo est incertaine : c’était parfait pour déstabiliser Tara, qui aime contrôler son environnement.”

Sur l’île d’Arvana, l’héroïne va ainsi utiliser le jeu de tarot pour apprendre à se connaître et se reconstruire. Sept étapes vont ainsi la pousser, l’une après l’autre, à retrouver le bonheur : “le chiffre sept me semblait être positif et pédagogique, et puis je ne voulais pas prendre le risque de me répéter en incluant trop d’étapes. Tara chemine ainsi de l’étape la plus difficile à la plus facile. Au début, la démarche est douloureuse, il s’agit presque de maïeutique, mais à la fin, l’objectif est surtout d’avancer dans ses projets et de comprendre ses besoins.”

À la frontière du roman et du développement personnel

Pour aborder le sujet de la reconstruction et de l’épanouissement, Carole-Anne Eschenazi est alors partie d’un constat : “j’ai remarqué que l’une des choses les plus partagées au monde était le fait de mal se connaître”, explique l’auteure, “mais c’est compréhensible : c’est un travail ingrat de se confronter à ses démons : ça implique de descendre en soi, d’analyser le bon et le moins bon.” Elle s’est alors appuyée sur son expérience et sa formation de coach pour illustrer le parcours de Tara : “J’ai utilisé les techniques comme la programmation neuro-linguistique ou l’ennéagramme pour aider Tara à traverser des épreuves classiques : faire son deuil, exprimer la colère, pleurer…”

L’auteure s’est d’ailleurs confiée sur une épreuve qu’elle a elle-même traversé pendant l’écriture de son roman, l’angoisse de tout écrivain : perdre un chapitre en faisant une mauvaise manipulation, alors qu’il était écrit aux trois quarts. Après un moment de panique, elle s’est toutefois remise à l’écriture. “Le cerveau est une machine formidable”, explique-t-elle : “je n’ai pas voulu aller me coucher avant d’avoir restitué l’intégralité de mon chapitre. Alors de 8h du soir à 4h du matin, j’ai travaillé sans relâche et j’ai fait appel à ma mémoire pour le réécrire entièrement. Je crois d’ailleurs que ça a imbibé la scène dans laquelle Tara pleure elle-même !”

En revanche, Carole-Anne Eschenazi met ses lecteurs en garde contre l’aspect “conte de fées” de son roman : “l’évolution de Tara est très rapide, mais c’est le format du roman qui exige cela. Dans la vie, elle aurait mis cinq ans à évoluer comme cela, pas six mois. Il faut prendre Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ? comme un roman : j’y ai mis l’intensité narrative que cela exige, quitte à ce que cela manque un peu de réalisme.”

De même, l’auteure a tenu à préciser aux lecteurs qui se reconnaîtraient dans Tara que son roman n’est pas à prendre comme une solution miracle : “Quand on traverse un épisode douloureux, on peut prendre son inspiration de livres et de films, et faire des exercices qui sont proposés dans les fictions : ça marche si on est un peu déprimé, ça peut être bénéfique. En revanche, je ne pense pas que la lecture soit une solution pour sortir de la dépression : il faut privilégier l’accompagnement.”

Du processus de création à la sensation de démiurge

Pour construire ses intrigues, Carole-Anne Eschenazi a expliqué qu’elle utilisait des méthodes propres au cinéma : “C’est ma formation littéraire et cinématographique qui m’a appris à raconter des histoires. Je commence en écrivant un synopsis de deux pages, assez détaillé. Puis j’écris un premier séquencier, que je retravaille ensuite une seconde fois : c’est à ce moment-là que je commence à inclure des dialogues. Une fois que j’ai mes personnages et la trame de l’intrigue en tête, je passe alors à l’écriture et je suis mon séquencier. Je vois ensuite comment les personnages évoluent, et je m’adapte à ces changements au fur et à mesure.”

“C’est d’ailleurs un bonheur de créer des personnages et de les voir évoluer dans les situations que j’ai également créées”, raconte l’auteure qui se consacre à l’écriture depuis 2011, “le fait de raconter des histoires inspirantes est au coeur de ma démarche, et c’est un exercice que j’adore. Cela me procure une sensation de démiurge, et un certain plaisir schizophrénique lorsque je me glisse dans la peau de personnages borderline.”

Carole-Anne Eschenazi s’est alors livrée sur les personnages de son roman, en commençant par Tara, “un insecte attiré par la lumière” : “Elle a batti son existence sur la richesse, la beauté et la célébrité. Elle a erré dans des illusions et s’y est perdue. À tel point que, même si elle est toujours entourée par mille personnes, elle vit une immense solitude affective et psychologique.” Tara fait ainsi partie de ces personnages qui ont donné du fil à retordre à l’auteure, et qui l’ont surprise : “Au début, elle avait beaucoup de superbe, de panache et de force, mais cela cachait plein de choses. Elle a plein de couches, il a parfois fallu que j’aille la ceinturer pour bien la comprendre”.

Au contraire, Adam, un libraire qui vit sur l’île d’Arvana et qui rencontre Tara par hasard, est un personnage qui était beaucoup plus limpide pour l’auteure : “J’ai tout de suite su qui il était, d’où il venait, comment il s’habillait, se comportait… C’est un homme qui a batti sa vie sur ce qu’il savait être primordial pour lui.” Carole-Anne Eschenazi admet d’ailleurs se reconnaître davantage dans Adam que dans Tara : “comme lui, les livres sont l’une de mes grandes passions. C’est presque un besoin organique pour moi d’en lire, j’en remplis ma maison !”

Et on ne doute pas d’ailleurs que de nombreux babélionautes se retrouveront dans cette passion ! Pour conclure cette rencontre, Carole-Anne Eschenazi s’est elle aussi prêtée au jeu des 5 mots et a choisi “amour, île, fiction, solitude et identité” pour parler de Et si tu redistribuais les cartes de ta vie ?

Détour par les États-Unis avec Valentin Musso

Valentin Musso avait jusqu’ici habitué ses lecteurs à des décors français : la Bretagne, les Pyrénées, la Marne… pourtant, depuis un peu plus d’un an, ce sont les Etats-Unis que l’auteur a choisi comme cadre pour ses deux derniers thrillers psychologiques : La Femme à droite sur la photo, disponible en format poche aux éditions Points, et Dernier été pour Lisa, publié aux éditions du Seuil. C’est à l’occasion d’une rencontre dans les locaux de Babelio qu’il en a profité pour échanger avec trente lecteurs à propos de ces deux détours américains.

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Parenthèse américaine

Avant d’écrire La Femme à droite sur la photo, Valentin Musso n’avait en réalité jamais ressenti le besoin de situer ses intrigues ailleurs qu’en France : Maxime Chattam et Claire Favan, par exemple, situent leurs intrigues aux Etats-Unis. Ils font cela très bien et je n’avais pas envie de les singer.” C’est le sujet de ce roman, le cinéma hollywoodien des années 1940 et 1950 qui, en s’imposant à l’auteur, lui a également dicté son cadre : “J’aime beaucoup le cinéma hollywoodien de ces années-là, avec Marilyn Monroe et Jean Seberg, et je voulais lui rendre hommage dans un roman. Logiquement, ça ne pouvait pas se passer ailleurs qu’aux Etats-Unis.”

Passionné par le milieu du cinéma hollywoodien, Valentin Musso voulait également montrer ce que le glamour cachait de glauque : “La fin des années 1950 aux Etats-Unis était très marquée par le maccarthysme, avec la chasse aux homosexuels et aux communistes. Le milieu hollywoodien a beaucoup subi cela, car c’était un milieu politiquement très à gauche. On a découvert, dès années plus tard lorsque les dossiers ont été rendus publics, que Ray Bradbury et Frank Sinatra étaient sur écoute. Leurs dossiers étaient complètement creux.”

“Les endroits clinquants de L.A. -ils ne manquent pas- m’ont toujours déprimé, on dirait qu’ils ont été inventés que pour dissimuler aux yeux des gens les rêves brisés et les échecs dont se repaît cette ville.” David Badina, le narrateur de La Femme à droite sur la photo.

À l’image de La Femme à droite sur la photo, l’auteur avait également besoin d’utiliser le système judiciaire américain pour écrire Dernier été pour Lisa. C’est pour cela qu’il a choisi la côte du lac Michigan, dans le Wisconsin, comme décor pour son dernier roman.

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L’envers du décor

Après avoir montré la féerie et le sordide d’Hollywood, Valentin Musso a souhaité prendre le contre-pied de ce milieu et parler de la campagne américaine. Après la côte Ouest, direction les bords du lac Michigan, dans l’état du Wisconsin : Dernier été pour Lisa a été écrit en réaction à La Femme à droite sur la photo. J’ai vu qu’il y avait un décalage entre les grandes villes et la campagne. Lorsque les gens reviennent dans leur ville natale après avoir fait des études ou commencé leur carrière dans une métropole, il y a un décalage : ils ne comprennent plus les gens du coin.”

« La bourgade du Wisconsin m’apparaît comme une personnalité à part entière, avec ses ragots, ses secrets, la peur du qu’en dira-t-on, sa mise à l’index de ceux qui n’entrent pas dans la norme. Chacun doit rester dans sa « caste », on ne se mélange pas, ou alors… advienne que pourra ! J’ai envie de dire que l’histoire n’aurait pas pu exister ailleurs que dans un endroit semblable à celui-ci. » critique de Domeva

Ce que Domeva fait remarquer dans sa critique correspond justement à l’intention de l’auteur, qui a souhaité aborder les thèmes d’exclusion et de fragilité dans Dernier été pour Lisa : “Même si ces thèmes ont déjà été abordés dans des romans précédents, j’avais envie de les traiter de manière différente, en parlant de cet adolescent qui veut s’élever socialement par exemple, mais qui n’y parvient pas. J’avais besoin de situer cette histoire dans une Amérique profonde pour l’écrire, car elle n’était pas transposable dans la campagne française.”

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Une déclaration d’amour au polar et au cinéma

Ce ne sont pourtant pas des problématiques sociales qui sont au cœur de ces deux romans, Valentin Musso s’est plutôt nourri de ses passions et découvertes adolescentes pour écrire ces deux livres : “Ce qui m’intéresse en réalité, c’est moins l’Amérique réelle que celle imaginaire, fantasmée. Dans La Femme à droite sur la photo, j’ai voulu rendre hommage au cinéma, alors que Dernier été pour Lisa est un hommage à la littérature que j’ai découvert quand j’étais adolescent.”

C’est en effet à cet âge que l’auteur a découvert les classiques du polar : “Ma mère m’a fait découvrir Arthur Conan Doyle et ses Sherlock Holmes, et c’est grâce à mon père que j’ai découvert Georges Simenon. C’est aussi à ce moment-là que j’ai lu Agatha Christie, Gaston Leroux, Stephen King… et que j’ai découvert le cinéma américain grâce au Cinéma de minuit : j’ai regardé des films d’Orson Welles, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick La Femme à droite sur la photo, c’est une déclaration d’amour au polar et à ce cinéma !”

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Détourner les codes du polar

Si Valentin Musso a souhaité rendre hommage aux polars qui ont rythmé son adolescence, il n’hésite pas à se détourner de leurs schémas parfois classiques pour s’inscrire dans des genres plus contemporains. Il avoue d’ailleurs préférer le registre du thriller psychologique : “Je préfère quand il n’y a pas de sang, c’est la violence psychologique qui m’intéresse. Comme dans Sans faille, l’un de mes précédents romans dans lequel j’ai voulu parler de la violence de classe, c’est d’une histoire d’amitié dont je suis parti pour Dernier été pour Lisa, puis ça a dérivé vers une histoire policière.”

L’auteur n’a ainsi jamais réutilisé de personnage pour en faire une figure récurrente : “j’ai besoin d’une nouvelle aventure à chaque fois, c’est ce qui me motive.” À la figure classique du détective tel que Sherlock Holmes ou Hercule Poirot, Valentin Musso préfère des personnages plus anonymes, que l’on pourrait croiser tous les jours : “C’est vrai que je connais mal le monde de la police, mais je préfère surtout m’inspirer du cinéma des années 1940, dans lequel le personnage du flic était un personnage secondaire. Dans mes romans, l’enquêteur est souvent incarné par un détective privé ou un journaliste, rarement par une institution. J’aime le fait que mes personnages principaux, comme ceux d’Alfred Hitchcock, soient des antihéros. Il y a d’ailleurs une citation d’André Gide, “il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant”, qui représente exactement l’idée que je me fais de mes personnages.” Une lectrice a d’ailleurs fait remarqué que le personnage de Lisa n’était pas attachante : “La mort ne rend pas les gens meilleurs, c’est pour cela que j’ai voulu faire de Lisa un personnage qui ne soit pas parfait et dont on découvre les secrets petit à petit.”

Enfin, le passé est également l’un des thèmes de prédilection de Valentin Musso : “Que ce soit dans les films, les livres et même dans les émissions du type “Faites entrer l’accusé”, j’aime beaucoup les affaires classées sans suite, qui datent de plusieurs années. J’aime cette coexistence du passé et du présent, le fait de revenir en arrière, de creuser dans des souvenirs et de se dire que le passé ne nous a pas tout dit.” Pour écrire sur ces affaires passées, l’auteur adapte ainsi son écriture pour résoudre l’intrigue tout en restant crédible : “C’est intéressant de jouer sur la multiplication des points de vue, d’insérer des passages en flash-back. Dans Dernier été pour Lisa, c’était une évidence d’inclure des scènes de passé, alors que cela n’était pas nécessaire dans La Femme à droite sur la photo. La vérité ne peut pas venir des preuves matérielles ou scientifiques, il faut la faire surgir d’autre part.”

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La famille : au coeur du roman policier

Au-delà de ses références littéraires et cinématographiques, Valentin Musso s’est également confié sur les événements dont il s’inspire pour écrire ses romans : “Il ne suffit pas de grand chose pour avoir l’idée d’une intrigue policière : un fait divers, des secrets de famille, un article de journal… C’est par exemple après avoir lu un article sur les Lebensborn (programme du IIIe Reich qui avait pour objectif de créer une race aryenne parfaitement pure et dominante) dans L’Express que j’ai eu l’idée d’écrire Les Cendres froides. L’auteur n’hésite pas non plus à puiser dans des faits personnels ou familiaux : “Il y a très souvent des éléments autobiographiques dans le polar et le roman noir”, dit-il avant de préciser : “Je me souviens des histoires que me racontait mon grand-père, qui est mort à 104 ans. Il habitait près de Nice et a grandi près des terrains d’aviation. Je m’en suis servi pour écrire Le Murmure de l’ogre.”

La famille est d’ailleurs un terreau particulièrement fertile, selon Valentin Musso, pour bâtir une intrigue policière : “aux sources mêmes de l’intrigue policière, je pense qu’il y a une histoire de famille”, explique l’auteur, “la première histoire policière en date, c’est bien celle d’Œdipe qui, souhaitant découvrir d’où vient la malédiction qui s’abat sur Thèbes, découvre qu’il en est à l’origine. La famille est un terrain de jeu privilégié, et fournit une matière narrative incroyable à un polar.”

L’époque de l’adolescence, mise en scène dans Dernier été pour Lisa, n’a pas non plus été choisie au hasard. Valentin Musso le voit comme l’âge de toutes les possibilités, riche en attentes et en tensions : “J’aime cet âge car c’est celui où tout est encore possible. On a du potentiel et des qualités, et parfois la réussite ou l’échec ne tiennent à pas grand chose, il n’y a pas d’explication au succès de l’un ou à la malchance d’un autre. La question qui hante les adolescents, tout l’enjeu, c’est de savoir si les promesses seront tenues.”

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De nouveaux défis d’écriture

Pour Valentin Musso, il ne suffit pourtant pas d’avoir une bonne idée pour se mettre à l’écriture : il faut également qu’elle arrive au bon moment . “Pour La Femme à droite sur la photo, j’avais pris des notes lorsque je passais des vacances en Bretagne, mais j’ai retardé l’écriture de ce livre car ce n’était pas le bon moment”.

Une fois que l’auteur a l’intrigue en tête, il ne tarde pas à se mettre à écrire : “Faire un plan, c’est une idée à double tranchant. Ca peut guider l’auteur, mais ça peut aussi le brider. Je préfère partir avec une idée grossière de l’histoire, et avancer petit à petit. J’ai besoin de me mettre à l’écriture rapidement, de me laisser porter pour trouver le point de vue adapté à chaque histoire. Le choix de la tonalité narrative est très important pour moi.” Il lui est d’ailleurs déjà arrivé de réécrire un manuscrit, commencé à la première personne, et de changer de point de vue pour lui donner plus de crédibilité : “En relisant ce que j’avais écrit, je trouvais que ça ne marchait pas, alors j’ai décidé de tout réécrire à la troisième personne. Le narrateur que j’avais choisi au départ faisait de la rétention d’information, et ça ne me semblait pas cohérent. Cette expérience m’a appris qu’il faut toujours se relire, et voir si on croit soi-même à ce que l’on a écrit.”

L’écriture de Dernier été pour Lisa a d’ailleurs donné son lot de défis à l’auteur. L’alternance entre présent et retours dans le passé, pour commencer : “J’écris mes livres dans l’ordre de lecture. Pour écrire mon dernier roman, j’ai donc alterné entre l’écriture de chapitres du présent et ceux dans le passé. Les choses se sont faites naturellement, je sentais qu’il fallait insérer une scène du passé au fur et à mesure de l’écriture, pour équilibrer le récit.” Le personnage de Lisa a également été difficile à représenter. Si Valentin Musso a l’habitude de prendre des notes sur ses personnages avant d’écrire, le cas de Lisa a été une exception : “j’avais juste son prénom quand j’ai commencé à écrire, car je m’identifiais davantage à Nick, le narrateur de l’histoire : on a le même âge, on est tous les deux écrivains… À tel point que quand j’écrivais les dialogues entre le narrateur et Lisa, j’attendais moi aussi les répliques de Lisa !”

Enfin, le dernier défi qui s’est imposé à l’auteur lors de l’écriture de ce roman a été de se mettre dans la peau d’une adolescente : “j’étais plus prudent lorsque j’écrivais le journal intime de Lisa, car j’avais peur de faire des erreurs. Je faisais donc lire des passages à ma femme pour savoir si j’étais sur la bonne voie.”

Après Hollywood et le Wisconsin, Valentin Musso quittera les Etats-Unis pour son prochain roman. Le lieu n’aura d’ailleurs pas d’importance puisque l’intrigue pourra se dérouler n’importe où. Soyez donc prêts à découvrir un nouveau décor !

Dans la peau d’un enfant avec Julien Aranda

Faut-il faire des sacrifices pour réaliser ses rêves d’enfants ? C’est la question que se pose Julien Aranda dans son dernier roman, Le Jour où maman m’a présenté Shakespeare, publié aux éditions Eyrolles. Il était d’ailleurs présent dans les locaux de Babelio le 31 mai dernier, pour échanger avec 30 lecteurs à propos de ce dernier ouvrage.

Quand un souvenir d’enfance donne naissance à une fiction

C’est l’aspect autobiographique du Jour où maman m’a présenté Shakespeare qui a été abordé en premier par les lecteurs, mais Julien Aranda a rapidement mis de côté cette idée, insistant sur le fait que son troisième roman est d’abord une fiction : “certains aspects sont autobiographiques, mais je me suis surtout nourri de mon imagination pour écrire cette histoire”. L’auteur a ainsi expliqué aux lecteurs comment il avait puisé dans ses souvenirs d’enfance et dans son imaginaire pour inventer une histoire et des personnages : “Après avoir écrit mes deux premiers romans, j’avais la sensation d’être arrivée au bout d’un cycle. Je ne savais pas comment repartir, alors j’ai repensé aux livres qui m’avaient marqué pendant mon enfance : La Gloire de mon père et Le Château de ma mère de Marcel Pagnol, et La Vie devant soi de Romain Gary. Le point commun qui réunit ces trois livres, c’est le point de vue enfantin du narrateur. Je me suis dit que c’était une aventure que j’avais envie de tenter, alors pour me lancer, je suis parti de mon premier souvenir : la mort de mon chien, un caniche noir qui s’appelait Roméo. J’ai ensuite utilisé mon imagination et mon expérience personnelle pour inventer une histoire autour de ce souvenir : j’ai fait beaucoup de théâtre, alors je me suis servi de cette expérience pour rebondir sur ce vieux souvenir, et je me suis dit que si ce chien s’appelait Roméo, c’est parce que ma mère était fan de William Shakespeare, et c’est comme ça qu’est né le personnage de cette mère farfelue.”

Comme un poisson dans l’eau

Dans un quotidien contraignant et bien rempli, la lecture est souvent un moyen de s’échapper de la réalité. Pour Julien Aranda, il en est de même pour l’écriture, qui est pour lui un moyen d’évasion : “Quand on a un enfant en bas âge, de multiples activités et un travail prenant, c’est parfois difficile de faire une pause. L’écriture m’a permis de souffler et de prendre du recul par rapport à la réalité. J’ai toujours eu de l’affection pour le théâtre, j’ai voulu être comédien, et ce n’est d’ailleurs pas un projet que j’ai complètement abandonné : pendant l’écriture, j’ai eu l’impression de faire partie de cette troupe de théâtre.”

En plus de se vêtir d’un costume de comédien, Julien Aranda s’est également mis dans la peau d’un enfant, de ses cinq à ses vingt ans. Loin d’avoir été une expérience difficile, c’est au contraire un exercice qui a plu à l’auteur ; ce dernier en a profité pour se confier sur les raisons qui l’ont poussé à choisir un narrateur qui soit un enfant : “L’adolescence est, pour moi, beaucoup plus proche du monde des adultes que du monde de l’enfance, car on comprend beaucoup de choses. Je garde un souvenir magique de mes années de primaire : tout allait bien, je me sentais comme dans un cocon. Au contraire, l’arrivée au collège a sonné pour moi comme la fin de l’enfance et de l’insouciance. J’ai senti qu’il y avait une cassure entre le monde de l’enfance et celui de l’adolescence. Écrire du point de vue d’un enfant m’a permis de renouer avec l’enfant qui est en moi.”

Une lectrice en a d’ailleurs profité pour souligner la justesse du langage de l’enfant au centre du Jour où maman m’a présenté Shakespeare, et du ton utilisé par l’auteur. Pour trouver sa propre voix, Julien Aranda s’est avant tout inspiré des auteurs classiques cités précédemment, mais il admet qu’il s’est aussi inspiré de quelques auteurs contemporains tels que Michel Houellebecq et Sylvain Tesson. “On m’a également parlé d’En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut comme référence à Le Jour où maman m’a présenté Shakespeare.”, poursuit l’auteur. “C’est vrai que j’y ai trouvé des ressemblances en le lisant, même si la mère d’En attendant Bojangles est plus farfelue et plus fantasque et, qu’à l’opposé de mon roman, elle ne poursuit aucun but.”

La tête dans les étoiles, les pieds sur terre

Parmi ses références, Julien Aranda a également cité Un Taxi mauve de Michel Déon : “en le lisant, j’ai eu envie d’écrire un roman dans lequel il y aurait des jeux de mots, j’aime d’ailleurs beaucoup Stéphane de Groodt. Dispersés aux quatre coins du roman, ces calembours tels que “l’huissier d’injustice”, “les réseaux asociaux” ou “les forces du désordre” ont ainsi interpellé les lecteurs par leur fantaisie. “L’humour est pour moi la capacité suprême de l’homme à ne pas se prendre au sérieux”, précise alors Julien Aranda, “c’est un moyen d’aborder des thèmes difficiles de manière plus légère. Face à une situation compliquée, l’humour est, comme la poésie, une échappatoire à la réalité. L’humour et la poésie sont pour moi comme un kaléidoscope : ce sont deux manières de voir le monde.”

Pour compléter cette touche d’humour, Julien Aranda a souhaité y ajouter une dimension poétique, “je voulais écrire un roman musical, qui sonne bien et que l’on puisse écouter”, et construire une ambiance onirique : “j’ai conscience de ne pas avoir été rigoureux ni réaliste dans tous les aspects de ce roman, mais j’ai choisi de privilégier cette atmosphère poétique au réalisme. On écrit pour le lecteur que l’on est et, en tant que lecteur, tant que l’histoire est belle et qu’elle me fait rêver, ça me suffit. Je ne voulais pas étouffer le récit, car la littérature est pour moi une bulle d’oxygène.” Et c’est justement à mi-chemin entre la figure poétique et la figure paternelle que se trouve Georges Brassens, le chanteur préféré du héros.

Mais l’auteur ne s’est pas contenté de s’affranchir des contraintes imposées par le réalisme, puisqu’il avait pour objectif d’écrire un roman qui serait “complètement paradoxal”, à l’image de ses personnages construits à l’opposé les uns des autres, tels que la mère et Tata Myriam. “Je comprends que la mère ait pu être agaçante, car elle heurte des valeurs fondamentales. Quel est le prix à payer pour la réussite ? Comment être un artiste responsable lorsque l’on a des enfants ? Ce sont des questions que l’on peut se poser au travers du personnage de la mère. Il faut parfois faire des sacrifices pour réaliser ses rêves d’enfant.”

“Je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit.” Paul Morand

Avant de quitter Julien Aranda, les lecteurs ont toutefois souhaité lui dérober quelques conseils et techniques d’écriture, “Je comprends complètement votre question”, confesse l’auteur, “j’ai moi-même passé des années à me renseigner sur les méthodes d’écriture des écrivains avant d’oser me lancer !”

L’auteur du Jour où maman m’a présenté Shakespeare s’est alors confié sur l’expérience d’écriture, qui relève pour lui “d’un alignement des planètes et de l’instinct : Je ne fais pas de plan, ni de fiche de personnage. Fiodor Dostoïevski, John Steinbeck et Romain Gary écrivaient d’ailleurs sans plan ! Si j’en concevait un, ça me donnerait l’impression que tout est déjà fait, et ça me découragerait. Ce que j’aime dans la littérature, c’est lorsque le narrateur se retrouve face à ses personnages et que le champ des possibles s’ouvre. J’aime le fait de ne pas savoir où je vais.”

Julien Aranda admet toutefois se reconnaître dans la citation de Paul Morand, “je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit” : “je trouve cela très difficile d’écrire. C’est pour cela que je m’aide d’un fichier excel et que je me fixe des objectifs quotidiens et mensuels. Je me force à mettre en place un processus d’écriture très rigoureux et, après tout, tous les arts sont soumis à la rigueur, l’écriture autant que la musique.”

Le devoir de se renouveler

Malgré les mystères non résolus qui subsistent dans Le jour où maman m’a présenté Shakespeare, tels que l’identité du père ou le prénom du petit garçon, Julien Aranda assure qu’il n’écrira pas de suite à ce troisième roman : “J’en ai eu l’idée mais j’ai finalement décidé de ne pas le faire. Je ne suis pas un lecteur de séries, et je trouve cela trop facile. J’ai envie de me renouveler, et je pense qu’on en a même le devoir. J’ai un million d’idées pour mes prochains romans, je n’ai plus qu’à me poser et à les coucher sur papier.”

Pour en dévoiler davantage à propos du Jour où maman a rencontré Shakespeare, Julien Aranda s’est livré à l’exercice des 5 mots et vous en dit un peu plus en vidéo :