Interview de Gwen21, passionnée de lecture et animatrice de challenges sur Babelio

Qui a dit que la lecture était une activité nécessairement calme et solitaire ? Sur Babelio, elle se transforme en activité sociale et dynamique, grâce à la motivation et à l’implication de quelques Babelionautes, qui n’hésitent pas à donner de leur temps pour faire vivre la communauté à travers l’organisation de challenges. Gwen21 est l’une d’entre eux. Animatrice de défis aussi divers que variés, elle a eu la gentillesse de répondre à quelques questions pour vous éclairer sur le sujet, et peut-être vous convaincre de vous lancer dans la belle aventure des challenges littéraires

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Gwen21, vous être très impliquée sur Babelio, notamment grâce aux nombreux challenges que vous animez, un immense merci à vous ! Est-ce que la gestion des challenges vous prend beaucoup de temps ? Pouvez-vous nous expliquer brièvement en quoi consiste chacun des challenges que vous animez ou co-animez ?

Comme de très nombreux lecteurs usagers de Babelio, je suis d’abord une amoureuse de la lecture avec l’envie de partager mes ressentis de lecture ; l’idée des challenges de lecture découle naturellement de ce constat car il faut tout de suite préciser qu’un challenge de lecture n’est pas une compétition contre les autres mais un défi que l’on se lance à soi-même et qu’étaye une bienveillante émulation. J’anime actuellement 8 challenges de lectures qui réunissent environ 250 lecteurs, sachant que certains lecteurs participent à plusieurs challenges en même temps. Certains défis sont annuels, d’autres sans limite de temps. Je ne vais pas tous les présenter, chaque lecteur peut venir les découvrir sur le groupe « Challenges de lecture », mais parmi les plus populaires on trouve le MULTI-DEFIS que je coordonne avec SabiSab28, il s’agit de choisir ses lectures de l’année en fonction des nombreux items thématiques proposés. Je peux également citer le challenge PAVES devenu un classique sur Babelio, il s’agit de lire des livres de plus de 500 pages. Enfin, depuis septembre, j’ai lancé un nouveau défi récréatif, le challenge PYRAMIDE, une sorte de course contre la montre collective pour bâtir une pyramide de lectures avec des pièges et des trésors cachés.

Qu’est-ce qui vous motive dans l’animation des challenges sur Babelio ?

J’ai toujours donné beaucoup de mon temps à Babelio parce que j’adore ce site et qu’il me permet de vivre pleinement ma passion pour la littérature au sens large. J’aime l’idée que ses usagers peuvent partiellement se l’approprier, par exemple en créant et en animant des challenges de lecture mais aussi en nourrissant la base de critiques et de citations. Ce qui me motive, c’est d’abord et avant tout le plaisir exprimé par les challengers qui participent fidèlement aux challenges que je leur propose. Il semble que ma façon de gérer, de structurer et d’animer les challenges leur plaise. Je vois qu’ils s’éclatent à sortir de leur zone de confort, à échanger aussi sur les fils de discussion, etc. ; j’aime quand un challenger est fier de lui parce qu’il est allé vers une lecture à laquelle il n’aurait jamais pensé sans le défi collectif. Ça a été vrai dès le premier challenge que j’ai organisé sur Babelio, le Challenge NOBEL 2013 – 2014 ; je l’avais lancé sans trop y croire mais en moins de temps qu’il n’en a fallu pour le dire j’avais 60 inscrits qui étaient aux anges à l’idée de se frotter collectivement à des auteurs qu’ils n’auraient pas forcément eu le courage d’entreprendre seuls dans leur coin. Je crois qu’il y a une vrai attente de la part des lecteurs, et je suis ravie si ma façon d’y répondre leur convient.

Quand vous n’en êtes pas l’organisatrice, qu’attendez-vous d’un défi ? Qu’est-ce qui vous attire ?

Je participe à tous les challenges que je coordonne mais j’en relève aussi d’autres sur lesquels je n’ai pas la main, comme par exemple le Challenge XIXème siècle animé par Allantvers car je lis pas mal de classiques. Ce qui m’attire c’est d’abord l’espoir de faire baisser la hauteur de ma PAL bien que cette carotte soit illusoire car plus on challenge, plus on est confronté à la tentation d’aller vers des lectures que d’autres challengers vous font découvrir, et c’est un peu le serpent qui se mord la queue… Mais quelle importance si le plaisir est là ? Ce qui m’attire c’est bien sûr l’originalité, mais le soin apporté à l’animation compte beaucoup pour me motiver. Personnellement, j’aime les choses simples donc je ne multiplie pas les bonus et autres compteurs de points mais j’admire les coordinateurs qui arrivent à gérer des challenges complexes.

Est-ce que les challenges vous ont permis de développer des qualités de lectrices ?

Assurément. L’essence même d’un challenge c’est d’exciter la curiosité, les challenges favorisent par conséquent l’éclectisme de mes choix de lecture. Ils m’aident aussi à changer mon regard quant à certains genres pour lesquels je nourrissais des a priori. Et puis, les challenges étant addictifs, ils ont boosté mon rythme de lecture. C’est inévitable quand toute nouvelle contribution d’un lecteur à un challenge vous apparaît comme une nouvelle opportunité de découvrir un auteur, un genre, un univers, une culture, etc. Je dis souvent aux challengers que plus on est de fous, plus on lit.

Les challenges de Babelio vous ont-ils permis de nouer des amitiés (virtuelles ou réelles) avec d’autres Babelionautes ?

Beaucoup. Il y a au fil des ans une complicité qui s’installe avec certains challengers et certains sont devenus des « amis » sur d’autres réseaux sociaux. Cela peut arriver qu’on échange des livres et il m’est arrivé souvent – c’est toujours un immense plaisir ! – de recevoir dans ma boîte aux lettres un cadeau comme des petits gâteaux ou un livre dédicacé sur un Salon. Certains challengers sont fidèles d’une année sur l’autre à mes challenges annuels et c’est comme un voyage entrepris ensemble il y a longtemps et dont on ne voit pas la fin, et sur le renouvellement duquel on compte chacun. Une de mes grandes fiertés a été d’inspirer certains challengers qui se sont lancés à leur tour dans la coordination de challenges. Vive la diversité ! Enfin, ce qui me touche tout particulièrement, c’est quand un challenger prend soin de ses mises à jour car cela signifie qu’il a compris la somme de travail que représente l’actualisation des fichiers de suivi et le bonheur pour un coordinateur de reporter des informations parfaitement éditées.

Un livre « coup de foudre » découvert grâce à un défi Babelio ?

Il y en a des dizaines mais s’il faut en citer un, autant qu’il soit récent : Lonesome Dove de Larry McMurtry. Sans stimulation je ne serai pas allée de moi-même vers un western et je me suis régalée. 

D’autres « coups de cœur » à conseiller ?

Les coups de cœurs livresques sont trop nombreux alors je vous confie plutôt mon coup de cœur pour un nouveau défi, le challenge Globe-trotteurs que Norlane et Myrinna viennent de lifter et de remettre au goût du jour. C’est sans doute l’un des premiers challenges de lecture de Babelio et aussi l’un des plus contraignant à animer et les coordinatrices font un super boulot.

 

Merci pour vos réponses, Gwen21 !

La romance de Catherine-Rose Barbieri : un jeu de l’amour et du hasard

Catherine-Rose Barbieri enseigne l’anglais à l’université de Lyon, c’est une jeune femme souriante et pétillante. Son premier roman lui ressemble : il s’agit d’une romance contemporaine, un feel-good book qui a enthousiasmé les lecteurs de Babelio. Le 16 novembre, elle était dans nos locaux pour présenter son livre,  Am Stram Gram… Ce sera toi qui me plairas !, paru le 1er novembre 2018 chez Eyrolles.

Son livre raconte l’histoire de Camille, une jeune femme à la vie personnelle peu épanouissante. La vie de cette dernière bascule lorsqu’elle reçoit un mail d’un amoureux anonyme. En recherchant l’identité de ce mystérieux admirateur, Camille va apprendre à ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure…

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Le début de l’aventure

Camille-Rose Barbieri a commencé à écrire pour s’amuser. C’est en septembre 2016 que son aventure d’écrivaine débute, sur la plateforme Wattpad, un site qui permet de partager ses articles, fanfictions, poèmes… où se côtoient des écrivains déjà publiés, et d’autres inconnus. « Tout est parti d’un défi lancée avec une amie : nous n’avions qu’une seule consigne, écrire une lettre d’amour », raconte l’écrivain. Sur Wattpad, les commentaires sont très enthousiastes, ce qui l’encourage à continuer son histoire. L’auteur parle de l’importance qu’ont eue les retours de lecteurs sur son travail, de leur influence sur la création des personnages secondaires notamment. Portée par les encouragements et les compliments de ses lecteurs sur le site, Catherine-Rose Barbieri s’investit de plus en plus dans l’écriture de son roman : « J’écrivais un chapitre tous les mois, puis deux par mois. Après le coup de fil de l’éditeur, j’étais plutôt à un par semaine ». Au fil de l’écriture, Catherine-Rose avait beaucoup d’idées de scènes et de moment précis en tête, comme des étapes-clés du récit autour desquelles il fallait articuler des connexions pour rendre le tout cohérent. Un an et demi plus tard, le livre est publié.

Pour le titre de son roman, elle trouvait que « Lettres d’amour » était trop banal. « J’aimais l’idée du hasard dans la rencontre, alors j’ai proposé Am Stram Gram… et puis mon éditeur a proposé la suite : Ce sera toi qui me plairas. Ce titre montre un certain besoin de lâcher prise, d’accepter, mais il illustre aussi à la fois le côté enfantin de Camille et le côté ludique du roman.».

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Des inspirations filmiques et littéraires

Lorsqu’on compare le style de son livre, léger, drôle, avec ceux de Gilles Legardinier, elle avoue, un peu honteuse, qu’elle n’a jamais lu aucun de ses livres. Elle avoue qu’elle a davantage tiré ses inspirations dans le cinéma que de la littérature : « J’adore les comédies romantiques. J’en regarde beaucoup à la maison, un peu trop (rires). Je voulais que mon livre soit dans cet esprit, une lecture un peu « doudou », rassurante et réconfortante ». Avec son intrigue, Catherine-Rose Barbieri espère apporter un peu de réconfort et de bonheur à ses lecteurs.

Le sourire aux lèvres, elle avoue être « une grand fan de comédies romantiques avec Meg Ryan, Julia Roberts… Comme Bridget Jones, j’aime les héroïnes gaffeuses, maladroites. On s’attache plus facilement aux personnages imparfaits. Camille n’est pas parfaite, et elle n’a pas besoin de l’être ». Quand on lui parle justement de la ressemblance de son héroïne avec Bridget Jones, elle répond que ce film est inspiré – comme beaucoup d’autres –  de la trame narrative dOrgueil et préjugés, « un roman que je peux relire tous les ans ».

Quand on lui parle du côté « cinématographique » de son roman, l’auteur rétorque qu’elle aime les lectures dynamiques, toniques, celles que l’on a envie de lire vite, partout, dans les transports… Pour les dialogues, « il fallait que je les entende dans ma tête, je voulais qu’ils soient fluides et naturels : je voulais que ça ‘’marche à l’écran’’ ».

Et du côté de ses inspirations littéraires, Catherine-Rose Barbieri avoue aimer surtout les romances historiques, comme la série des Angélique d’Anne Golon.

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Être dans la « vraie vie »

L’héroïne de son roman, Camille, est hilarante mais elle est fêlée, elle est touchante et vraie : Catherine-Rose Barbieri voulait que ce personnage soit renfermé, qu’il ait des failles, que le lecteur s’interroge sur le secret qu’elle semble cacher. « Je partage certaines névroses de mon personnage. Parfois j’aimerai m’enfermer chez moi et passer des jours entiers à lire. Mais il faut parfois se rappeler que la vraie vie est auprès des gens. » Et c’est finalement ça, le message de son roman : « s’ouvrir sur le monde et s’ouvrir aux autres, aller au bout de la rencontre. Lors d’une rencontre, on est  toujours surpris, et très souvent, agréablement. J’aimerais que les lecteurs de mon livre en ressortent en se disant : j’étais comme Camille au début de ma lecture, mais maintenant j’ai envie de m’ouvrir aux autres ».

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Et après ?

Catherine-Rose Barbieri a d’autres idées. Elle aimerait travailler d’autres questions en gardant les grands thèmes de l’amour et de l’humour. L’un des deux est un roman de New Adult avec des éléments de fantasy, tandis que l’autre est une romance avec un drame. « J’adorerais écrire des romances historiques. Peut-être à quatre mains, sinon j’aurais trop peur de trahir l’univers », conclue-t-elle.

 

En complément de la rencontre, l’auteur s’est prêtée au jeu des cinq mots de Babelio. Une interview à découvrir ici.

Voyez la vie en Mauve avec Stéphane Michaka

Le 20 novembre dernier, Stéphane Michaka était face aux lecteurs de Babelio pour parler de son dernier roman, La Mémoire des Couleurs, publié chez PKJ. A travers les aventures de Mauve, il pose des questions sur l’utopie, la liberté, l’émancipation et mêle habilement aventure, histoire d’amour, anticipation et philosophie. 

Mauve est un adolescent de 15 ans qui se réveille amnésique, au milieu d’une brocante, et qui se rend compte qu’il peut lire dans les pensées des autres, ce qui rapidement, l’épuise. Peu à peu, il recompose son passé : il vient d’une planète lointaine, Circé, dominée par une intelligence artificielle qui a banni l’inconnu, le mystère, le hasard. Dans ce monde, tous les livres ont été brûlés lors d’un autodafé, et le « je » est interdit : c’est une société où tous les habitants se fondent dans la masse et sont contrôlés, seule une infime nuance de couleur les distingue les uns des autres. Mauve s’est révolté, et a été condamné à l’exil, sur la planète Terre. Au cours de son périple, il va découvrir l’humanité, sa beauté, ses faiblesses, sa fragilité…

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Dystopie et intelligence artificielle

De nombreuses fois au cours de la discussion, Stéphane Michaka est revenu sur son choix d’écrire une dystopie. La dystopie est un genre très en vogue dans la littérature jeunesse. Elle permet aux adolescents de s’interroger sur l’avenir, et de se questionner sur trois grandes craintes : le pouvoir (avec les dictatures, le totalitarisme, les sociétés hyper normées), les dérives de la technologie et de la science, et les problèmes liés à l’environnement, à travers les descriptions d’une planète hostile dévastée par les catastrophes écologiques. Ces craintes sont bien sûr fondées, et beaucoup de romans contemporains sont le reflet du monde réel. La littérature permet d’ouvrir son esprit à la réflexion, souvent bien plus que les articles alarmistes sur notre futur : « Lorsqu’on lit des articles sur l’intelligence artificielle, on n’en sort pas plus éduqué : on ne sait pas ce que ça va donner, on ne sait pas si ces machines peuvent aller encore plus loin », explique Stéphane Michaka.

La Mémoire des couleurs est un livre très riche, tant du point de vue philosophique que du point de vue moral, il s’intéresse notamment à la place de l’intelligence artificielle dans nos vies. Pour l’écrivain, « l’intelligence artificielle touche notre rapport au sacré : qu’attend-on d’une entité puissante ? Il y a une forme de religion face à ces nouvelles technologies, on ne sait pas dans quel sens elles vont évoluer. Le message de mon livre, c’était finalement d’inciter les adolescents à aller chercher leur liberté dans des univers qui ne sont pas formatés, qui ne sont pas prêts à l’emploi ».

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Un message à la jeunesse

La Mémoire des couleurs n’est pas le premier roman jeunesse de Stéphane Michaka, qui trouve que les adolescents sont un lectorat particulièrement intéressant en littérature : « J’aimerais pouvoir écrire des romans pour enfants encore plus jeunes. Pourquoi écrire à des adolescents sinon pour les éveiller à des réalités sans les assombrir ? La lecture donne le goût de l’imaginaire aux jeunes. ».

Stéphane Michaka apporte grâce à ce roman un message humaniste fort à la jeunesse : lors de son exil, Mauve découvre la beauté de l’humanité, et le monde hostile dans lequel il se réveille – qui est le nôtre – au début du roman se transforme en utopie au fur et à mesure de la lecture. « Dans mon roman, on a de prime abord l’impression d’un monde hostile, mais finalement, mon personnage parvient à s’y construire, et cela passe par la chance qu’il a dans ses rencontres avec les autres. Il se construit davantage par ses rencontres que par ses livres. Le message de mon livre tourne aussi autour de ça : l’importance de donner le goût des livres aux jeunes, mais également le goût des autres ».

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L’importance des éditeurs

Au cours de la rencontre, Stéphane Michaka a eu plusieurs fois l’occasion de saluer le travail des éditeurs, et de rappeler leur importance en regard de son livre : « Aujourd’hui, il n’y a pas d’autodafés, mais l’immense profusion de livres peut parfois créer un effet similaire : les auteurs peuvent faire le choix de l’autoédition, qui est plus simple, mais cela court-circuite la chaîne du livre ». Il déplore dans ce cas-là, l’absence de re-travail du manuscrit : « Mon livre était beaucoup plus manichéen au départ, c’était très important pour moi d’avoir une sorte de compagnonnage grâce à un éditeur, qui est de fait, mon premier lecteur. », et va même jusqu’à exprimer : « Ce que je crains, c’est que l’on publie de plus en plus, et de façon médiocre, que les auteurs fassent l’économie des éditeurs. »

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Et la suite ?

Pour le moment, l’écrivain n’a pas envisagé de suite, La Mémoire des couleurs est un roman qui se suffit à lui-même : « Je n’ai pas conçu mon livre comme une série. ». Stéphane Michaka laissera donc à ses lecteurs la liberté d’imaginer la suite : « J’aime l’idée des fins ouvertes, des fins où on a une idée de commencement pour le héros, idée que l’on retrouvait déjà dans Cité 19 ».

Pour aller plus loin, découvrez en vidéo les cinq mots que Stéphane Michaka a choisi pour parler de son roman.

A la recherche de la vérité avec Sarah Cohen-Scali

Le 24 septembre dernier, Sarah Cohen-Scali était dans les locaux de Babelio, face à une trentaine de lecteurs enthousiastes et curieux, impatients de découvrir les mots de l’écrivain sur son dernier roman, Orphelins 88.

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Sarah Cohen-Scali est une auteur de romans jeunesse, de romans noirs, de nouvelles fantastiques. Max, publié chez Gallimard en 2012 et récompensé de 14 prix littéraires, fut son premier roman historique. Le 20 septembre 2018, son deuxième, intitulé Orphelins 88, paraissait en librairie.

Lorsque l’on évoque la Libération de 1945, tout le monde a en tête des images d’archives de liesse populaire. Ce que raconte Sarah Cohen-Scali dans Orphelins 88, c’est l’envers du décor, beaucoup moins rose que l’idée qu’on en a : au sortir de la Guerre, la barbarie n’avait pas éteint ses derniers feux. Des milliers d’enfants se retrouvaient sans famille, sans identité. Des millions de personnes allaient connaître pour encore des années la violence, la peur, et la misère. Les orphelins remplissaient les camps de déplacés. Héros du roman et rescapé du programme Lebensborn, Josh est l’un d’entre eux. Il ne sait ni d’où il vient, ni qui il est. Il va partir à la recherche de son passé et de lui-même.

La genèse du roman

Cinq ans séparent l’écriture de Max de celle d’Orphelins 88. Alors que l’action de Max commençait en 1933 et s’achevait en 1945, Orphelins 88 commence exactement là où Max s’achève. Entre-temps, plusieurs années se sont écoulées et Sarah Cohen-Scali a écrit deux autres romans. «Le point final à Max fut une contrainte. J’ai continué à vivre avec mon personnage. Mais après Max, subsistait une interrogation dans mon esprit : que sont devenus les enfants qui ont fait partie du programme Lebensborn ? J’ai continué à lire et je me suis rendu compte que je savais finalement peu de choses sur le sujet, que je le connaissais très mal.». Dans un premier temps, Sarah Cohen-Scali explique qu’elle voulait écrire la suite de Max, mais que trouver un éditeur pour un tome 2 n’était pas une tâche aisée. Déterminée à faire quelque chose de ce travail historique laborieux et passionnant, elle choisit en fin de compte d’extraire le personnage de Josh qui apparaissait furtivement dans Max, afin d’en faire le héros de son nouveau roman historique, Orphelins 88, qui est une suite officieuse de Max.

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Un pan de l’Histoire méconnu

Pour parler de cette période d’après-guerre, Sarah Cohen-Scali cite l’ouvrage de l’historien anglais Keith Lowe, L’Europe barbare, dans lequel il démontre que la violence est encore très présente après la libération : il compare la guerre à un paquebot lancé à toute vitesse qu’il est impossible d’arrêter brutalement. Cela pour illustrer le fait qu’après la Guerre, subsistent des réflexes de violence, de survie, conséquences dramatiques et inévitables des traumatismes vécus par les populations. C’est cette période sombre de l’Histoire, qui a constitué le terreau fertile de l’imagination de Sarah Cohen-Scali, et a motivé l’écriture de son roman.

Orphelins 88 est un roman émouvant, qui aborde un pan méconnu et atroce de la Seconde Guerre Mondiale : les enfants du programme Lebensborn. Ce programme visait la création et d’une race aryenne pure et parfaite, et regroupait des enfants conçus par des couples d’Allemands volontaires et patriotes, mais également des dizaines de milliers d’enfants arrachés à leurs familles respectives parce qu’ils répondaient aux caractéristiques physiques des Aryens. 

Sarah Cohen-Scali met le doigt sur un autre sujet méconnu de cette période dans Orphelins 88 : celui du racisme à la fin de la guerre. En effet, les soldats noirs se sont mieux sentis en Allemagne au sortir de la guerre qu’aux Etats-Unis où le racisme était omniprésent. L’écrivaine a lu beaucoup de témoignages sur la ségrégation raciale au sein de l’armée, où les Noirs étaient relégués aux postes les plus pénibles (cuisine, déminage, transports). Elle cite notamment Ecrire pour sauver une vie qui traite de ce problème.

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Le travail des sources

La romancière a façonné ses personnages en s’inspirant de plusieurs sources, des ouvrages historiques mais aussi des œuvres fictionnelles, ces dernières lui ayant permis une véritable imprégnation émotionnelle de cette période. Elle s’attarde notamment sur un livre écrit en hommage à Greta Fischer qui dirigeait un orphelinat de l’UNRRA, le Centre pour enfants d’Indersdorf. Cette femme à la générosité extraordinaire prenait soin des orphelins traumatisés par la Guerre en leur apportant beaucoup d’affection et en se dévouant corps et âme à leur réintégration. Sarah Cohen-Scali traite le thème de la mémoire traumatique : en sortant des camps, beaucoup d’enfants avaient des réflexes conditionnés incontrôlables : leur bras se tendait à la manière d’un salut nazi, leur bouche se mettait à chanter à la gloire d’Hitler. Ces gestes involontaires provoquaient la colère des autres enfants présents dans ces orphelinats, qui pouvaient les passer à tabac. « Quand j’ai découvert l’existence de ces réflexes conditionnés, je me suis dit que c’était une réalité terrible, et terriblement romanesque », raconte l’écrivaine en faisant allusion à La Trêve, de Primo Levi, dans lequel est abordé ce sujet.

Sarah Cohen-Scali profite d’une question de lecteur sur l’appellation « Orphelins 88 » pour rappeler la réalité historique du code 88 : ce code existait pour que les nazis se reconnaissent entre eux. Ce code demeure aujourd’hui un signe de reconnaissance néonazi, étant le code correspondant à l’abréviation HH (pour « Heil Hitler »).

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La difficulté du roman historique

En se prêtant à l’exercice du roman historique, Sarah Cohen-Scali s’est heurtée aux difficultés propres au genre : « Il faut savoir greffer son imaginaire sur une réalité historique. Cela demande un travail de recherches considérable, j’ai écrit deux autres livres en même temps. Je lis beaucoup, je prends des notes puis les classe de façon rigoureuse et méthodique. C’est un investissement qui demande beaucoup de temps, mais également des moyens  financiers ». Elle poursuit en expliquant : « La première version d’Orphelins 88 faisait le double de la version finale. C’est le danger du roman historique : on a envie de tout dire, mais il faut faire extrêmement attention à ce que le côté historique ne prenne pas le pas sur la fiction ». Elle s’est également aidée d’Internet pour ses recherches. A propos de l’existence réelle des personnages du  roman, l’écrivaine répond que presque tous les enfants du roman ont existé, en reprenant un exemple de La Trêve : à partir du personnage d’une jeune adolescente évoqué seulement quelques lignes dans le livre de Primo Levi, Sarah Cohen-Scali a développé tout un personnage de son roman « Quand on lit Primo Levi, on est avec lui », conclut-elle.

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Les résonances actuelles

Ce sujet, bien qu’historique, est toutefois profondément contemporain. Les camps de DP (“Displaced Persons”) sont une réalité. « Je croyais que ce terme appartenait à l’Histoire mais en fait, les flots migratoires, les camps de réfugiés, la peur que suscitent les migrants, cela se passe maintenant. Les pays d’accueil se demandent comment et si les enfants vont s’adapter, et quels problèmes ils risquent de poser plus tard.» explique l’écrivain. Sarah Cohen-Scali a rappelé ces propos tenus par Boris Cyrulnik lors de son passage du 12 septembre dernier à La Grande Librairie : «Je pense aux millions d’enfants abandonnés sur la planète qui n’auront pas la chance de connaître le destin que vous m’avez permis d’avoir ; tous ces enfants là, s’ils ne sont pas entourés, on va les étiqueter. Ce seront des enfants abandonnés qui n’auront pas pu se développer normalement parce qu’ils auront été privés de famille et de culture par la guerre, par l’économie, par la folie des hommes. Et c’est ce qui est train de se produire actuellement».

Pour en savoir un peu plus sur Orphelins 88, découvrez l’entretien vidéo de Sarah Cohen-Scali chez Babelio :