Catherine Grangeard et Daphnée Leportois : Maigrir à tout prix

Mercredi 27 juin, la psychologue Catherine Grangeard et la journaliste Daphnée Leportois sont venues présenter leur œuvre rédigée à quatre mains publiée aux Editions Eyrolles à une trentaine de lecteurs Babelio.

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La femme qui voit de l’autre côté du miroir, c’est l’histoire de Lucie, jeune femme de 25 ans mal dans sa peau déclarée obèse par les médecins, et dont l’IMC la situe juste au-dessus de la barre de l’obésité modérée. Pour se sentir mieux, elle décide d’aller voir une psychologue et de recourir à la chirurgie bariatrique qui consiste à restreindre l’absorption des aliments en posant un anneau gastrique modulable sur l’estomac.

La chirurgie bariatrique

La chirurgie bariatrique, comme l’explique Catherine Grangeard pendant la rencontre, a été réalisée sur 500 000 personnes  depuis une dizaine d’années en France. D’après la psychologue, c’est une opération qui peut s’avérer risquée. Dans le roman, le personnage de la psychologue est, avec Lucie, un personnage principal qui a été élaboré progressivement après de longs échanges entre les deux auteures. Daphnée Leportois ajoute qu’elles n’ont pas fait le choix d’écrire un essai composé de données scientifiques, mais plutôt de rédiger une fiction dans laquelle chacun et chacune peut s’identifier assez facilement. « L’idée était de se mettre dans le corps et l’esprit de Lucie pour tenter de comprendre et expliquer ces lourdes interventions qui vont transformer le corps de femmes. Le choix d’écrire une fiction plutôt qu’un essai était une évidence car les essais ne vont pas être lus par un grand public tandis que le passage à la fiction permet de développer un synopsis très détaillé en élargissant les champs de liberté de rédaction ».  

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Une écriture qui s’est réalisée à quatre mains

Pour Catherine Grangeard, Lucie est née avec vingt années de pratique. En effet, elle a pu s’inspirer de toutes les discussions qu’elle a eues avec ses patients durant les séances de psychanalyse qu’elle donnait et en a construit un personnage psychologiquement riche. « Il faut écouter, réceptionner les paroles de personnes qui souhaitent modifier leur corps. On n’opère pas un estomac mais un individu qui n’est pas à l’aise avec son corps, avec la société et avec lui-même », explique l’auteure. L’écriture à deux s’est réalisée plutôt facilement grâce au parcours de chacune. Daphnée Leportois étant journaliste, elle a eu des facilités à mettre à l’écrit ce que disait oralement Catherine Grangeard d’après son expérience professionnelle. « J’ai débuté mon travail journalistique dans l’espace participatif du Plus de L’Obs où étaient recueillis de nombreux témoignages et où j’ai appris à beaucoup écouter les gens se confier et à réécrire ce que j’entendais. L’un des témoignages qui m’avait le plus marquée, c’est une femme qui racontait son accouchement d’un enfant mort-né. J’ai ensuite rencontré Catherine lors d’une interview que j’ai réalisée pour l’Express Style à propos d’un article concernant la ‘hors-normalité’. ». Ensuite, Daphnée Leportois a travaillé sur plusieurs articles sur les tabous, la vie, en faisant en sorte de vulgariser des sujets sérieux. D’ailleurs, l’un des sujets intangibles dans le roman La femme qui voit de l’autre côté du miroir, c’est de parler des règles féminines. En effet, comme l’explique Leportois, il est rare de voir une femme qui a ses menstruations à la télévision, par exemple, et cela la dérange particulièrement d’où le fait qu’elle a voulu creuser ce sujet dans son roman.

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La naissance d’un sujet souvent considéré comme un tabou

Catherine Grangeard et Daphnée Leportois ont choisi l’obésité comme thème pour leur livre car elles souhaitaient proposer une histoire dans le but de transmettre. « Je suis une psychologue de banlieue un peu comme un médecin de campagne. En l’an 2000, je ne connaissais rien à l’obésité mais je travaillais en alcoologie. C’est cette question de l’addiction qui m’a poussée à développer mon intérêt pour les excès de poids ». Coïncidence, c’est aussi en 2000 que le nombre d’adultes en surcharge pondérale a dépassé celui des personnes dont le poids est insuffisant. Avant ce premier roman, Grangeard a écrit un essai publié chez Albin Michel en 2012 intitulé Comprendre l’obésité : une question de personne, un problème de société. « Ce qu’il est essentiel de pointer, c’est que les gens sont différents avec des vies différentes mais ils auront toujours des points communs. Moi qui aime la nouveauté, j’ai étudié la question et dix-huit ans après, le roman La femme qui voit de l’autre côté du miroir est né. Le pari que nous avons voulu faire avec Daphnée, c’est de raconter dans un roman que ce n’est pas parce qu’une personne est grosse qu’elle est forcément mal dans sa peau ».

Un titre qui n’est pas passé inaperçu

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Lorsqu’on lit  le titre « de l’autre côté du miroir », on pense forcément à Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll, et c’est d’ailleurs un lecteur qui en fait la réflexion. Les auteures répondent qu’il y a deux connotations liées au titre. La première, c’est la façon dont Lucie se voit dans le miroir lorsqu’elle se regarde et la seconde, c’est l’image qu’elle voit qui lui est renvoyée par la société et par son entourage. Sauf que contrairement à Alice, Lucie n’est pas dans un monde merveilleux et elle prend personnellement tout ce qui lui arrive en général à cause de son poids, comme par exemple quelqu’un qui va la regarder un peu trop longtemps, alors que ces gestes quotidiens ne lui sont pas particulièrement destinés.    

Lucie et son obésité modérée : comment évoluer dans un monde de diktats ?

L’héroïne est considérée comme obèse modérée, c’est-à-dire qu’elle est entre le surpoids et l’obésité sévère donc à la limite de ce qui est accepté pour qu’elle puisse prétendre à la chirurgie bariatrique. « Elle a 25 ans, alors que la majorité des obèses le sont à 40 ans et on ne voulait pas faire un roman trop caricatural. Elle est une jeune professeure dans le premier quart de sa vie et nous avons voulu montrer comment elle parvient à faire face à son problème de surpoids devant ses élèves et à gérer son autorité. De plus, il était intéressant de l’inscrire dans un cadre qui rappelle d’où commencent les problèmes de société. En effet, ses élèves sont des collégiens et ce sont les pires années pour des jeunes qui sont dans l’âge de la puberté. Des filles commencent leur régime à 11 ans ! »

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Concernant son entourage proche, Lucie rencontre des difficultés à se faire accepter telle qu’elle est, et cela surtout auprès de ses parents qui ne comprennent pas son mal-être et comment leur fille peut être obèse. En effet, sa mère pense que les régimes sont la solution au problème de l’obésité et son père est persuadé que le sport est le remède suffisant à la maladie. Quant à son frère, il a pu faire tout ce qu’il désirait durant son enfance car il était un garçon, même s’il s’avère qu’il sort finalement du cadre parental conformiste… Ce choix de la part des auteures est de montrer que chaque individu a besoin d’être celui qu’il est et d’être « bien dans ses pompes » et non à côté de celles-ci.

Le thème de l’obésité sera à nouveau abordé dans un second tome que les auteures ont décidé de rédiger. Vous retrouverez donc Lucie et sa lutte pour se sentir bien dans son corps prochainement !

Aspirine : cure de jouvence pour Joann Sfar

Mercredi 6 juin, Joann Sfar est venu dans les locaux de Babelio à la rencontre de ses lecteurs pour présenter sa nouvelle bande dessinée Aspirine, publiée aux éditions Rue de Sèvres.

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Joann Sfar est auteur et scénariste de nombreuses bandes dessinées, dont les séries Professeur Bell, Petit Vampire, Pacsin et Le chat du rabbin, publiées respectivement chez  Delcourt, L’Association et Dargaud. Il est aussi le réalisateur du film Gainsbourg, vie héroïque (2010), Le chat du rabbin (2011 en film d’animation et 2018 en film), Petit Vampire (2018), etc., mais aussi écrivain de romans et de nouvelles.

L’artiste est né à Nice et dit avoir commencé à se sentir comme un vrai parisien après avoir représenté un Paris contemporain à travers sa bande dessinée Le chat du rabbin. Il a suivi des cours à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris qui se situe en face du Quai Malaquais sur lequel il était facile de trouver de l’inspiration pour dessiner. « J’ai commencé à dessiner Paris comme quelqu’un qui y habite, et c’est à ce moment-là que je m’y suis senti chez moi ».  

Résumé de Aspirine :

Aspirine, étudiante en philosophie à la Sorbonne a la rage, elle ne supporte plus de revivre sans cesse les mêmes épisodes de sa vie pourrie. Et ça fait 300 ans que ça dure car Aspirine est vampire, coincée dans son état d’adolescente de 17 ans. Elle partage un appartement avec sa sœur Josacine, heureuse et sublime jeune femme de 23 ans, qui elle au moins, a eu l’avantage de devenir vampire au bon âge. En perpétuelle crise d’adolescence, elle passe ses nerfs sur son prof, sa sœur et tous les hommes «relous » qui croisent sa route. Assoiffée de sang, elle n’hésite pas à les dévorer (au sens propre) ou les dépecer. C’est même devenu un rituel avec les amants que sa jolie grande sœur collectionne. Malgré tout, elle attise la curiosité d’Yidgor ado attardé, un étudiant de type « no-life » : vaguement gothique, légèrement bigleux et mal peigné… avec comme kiff dans la vie, le fantastique et la légende de Cthulhu…

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Les personnages d’Aspirine et de sa sœur Josacine

Le personnage d’Aspirine n’est pas nouveau et a déjà été croisé dans d’autres œuvres de Joann Sfar. « J’ai commencé à écrire sur Aspirine lorsque j’avais vingt ans. Elle représentait le pur cliché gothique et je m’amusais à la dessiner en train de se mettre des coups de couteau avec sa sœur ». Et comme c’est parfois le cas avec les personnages abandonnés en cours de route par certains auteurs, Aspirine commençait à lui manquer.  « J’avais inventé ce cliché de l’adolescente qui avait le même âge depuis 300 ans et je voulais la faire revenir aujourd’hui dans un quotidien plus compliqué. Je n’ai jamais vu une jeunesse qui aime aussi peu son époque. C’est une génération qui s’adapte mais dont tous les débats qu’on lui fait tomber sur les chaussures la dégoûtent. J’essaie de faire l’album le plus léger et drôle possible et que mon héroïne parvienne à gérer cette colère permanente contre sa société. » Aspirine est une bonne représentation de l’adolescente épuisée et combattante du XXIe siècle.

Joann Sfar a évoqué la difficulté de se mettre dans la tête d’une adolescente, et surtout d’aborder la question des règles féminines. « Ma fille me dit toujours que je ne comprends rien ; imaginez un vampire qui a ses règles depuis 300 ans ! Moi-même n’étant pas une femme, il m’est difficile de décrire ce phénomène naturel ».

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Concernant Josacine, la sœur d’Aspirine qui apparaît aussi dans d’autres histoires antérieures de l’auteur, elle n’a pas été choisie comme héroïne de la bande dessinée car « elle  a ‘trop peu de problèmes’ pour en faire le protagoniste central d’une histoire. Elle est coincée à un âge où tout va bien, donc il est ardu de créer une situation intéressante autour de son personnage ». Pour créer ces deux sœurs, Joann Sfar dit s’être inspiré des films de Jean Rollin dans lesquels les thèmes du vampirisme et de l’érotisme étaient prédominants et où l’on pouvait voir de jeunes femmes tuer des messieurs.  

Egalité homme-femme : un débat compliqué pour les auteurs

Dans Aspirine, Joann Sfar a souhaité faire apparaître de nouveaux personnages, comme celui de Yidgor , qu’il a créé en s’inspirant du personnage de fiction Albator de Leiji Matsumoto, et ceux des amants de Josacine, la sœur d’Aspirine, car il éprouve de l’attachement et un grand intérêt aux polémiques d’aujourd’hui sur l’égalité des sexes, même s’il s’interroge sur la liberté des auteurs à pouvoir écrire sur les sujets de leur choix. « Nous vivons en ce moment un combat important pour l’égalité homme-femme, pour lequel je participe activement. En revanche, ce même combat est un peu une chasse à la sauvagerie de l’imaginaire car un auteur doit contrôler tout ce qu’il écrit. Il est dommage que nous ne puissions plus rédiger ce qui nous passe par la tête, de manière fictive, sans que cela ait un impact direct sur les problèmes de la société et que des gens soient touchés personnellement ».    

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Procédé d’écriture

L’auteur retire généralement de ses récits les dix premières pages pour rentrer dans le vif du sujet, aller directement au cœur des choses. Même si c’est peut-être une erreur car elles représentent l’instantanéité et les idées irréfléchies de son créateur, ce qui rend souvent le début d’un récit plus brut et spontané. De plus, Joann Sfar dit devoir se focaliser sur seulement un seul interlocuteur lorsqu’il écrit et dessine, et c’est son éditrice, Charlotte. Joann Sfar indique ne pas avoir de réelle méthode d’écriture mais essaie de se mettre le plus possible dans la peau de ses personnages. « Lorsque j’écris une BD, j’improvise page après page. Pour un roman, j’écris deux fois plus de pages que celles qui vont être retenues pour le résultat final. Il y a une bizarrerie dans la bande dessinée qui consiste à écrire 46 pages. Ce que j’aime dans cette nouvelle collection de chez Rue de Sèvres dans laquelle Aspirine est publiée, c’est qu’il n’y a pas de limite de pages, c’est open-bar ! »

Procédé de création artistique

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L’artiste, qui dessine huit à dix heures par jour, propose ses dessins sans couleurs à sa coloriste fétiche Brigitte Findakly, qui parvient à raconter ce que l’auteur veut transmettre dans sa bande dessinée en jouant avec les couleurs. « J’ai compris depuis longtemps que l’intérêt dans une bande dessinée est le mouvement dans le dessin et pas seulement le dessin en lui-même. La révolte que j’essaie d’exprimer à travers les personnages de mes bandes dessinées ressort grâce au mouvement animé que les couleurs vont leur attribuer ». Joann Sfar, qui réalise ses œuvres généralement en utilisant de l’encre et une plume, a été obligé pendant une période de changer de procédé car son chat jouait sans cesse avec ses outils de travail. Il a depuis un endroit fermé où il peut dessiner tranquillement.      

Une fascination pour les vampires

L’écrivain est fasciné par les monstres depuis toujours, et le fait que certains, comme par exemple les vampires ou les zombies, puissent revenir à la vie le subjugue. Cette fascination s’explique par le fait que l’auteur a perdu sa mère à un âge très jeune et il a voulu se sentir entouré en créant des monstres imaginaires qui étaient ses amis et complices. « Avoir de tels personnages imaginaires autour de soi peut remplir une vie très avantageusement, et de ce fait, on peut se sentir moins seul. Normalement, le monstre est celui que l’on montre du doigt et sur qui l’on veut s’acharner, la norme sociale l’exigeant. Or l’artiste britannique Clive Barker a bercé mon enfance en donnant la parole à ces monstres et en les rendant ainsi attachants et plus réels ».

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L’auteur souhaite dorénavant écrire « fin » lorsqu’il termine d’écrire et de dessiner une bande dessinée car il ne veut plus promettre à ses lecteurs qu’il y aura une suite. « Je ne souhaite plus me retrouver dans la situation d’être forcé à faire quelque chose que je ne veux pas faire ».

Les lecteurs qui ont aimé la bande dessinée Aspirine peuvent s’attendre à retrouver leur héroïne vampire dans un second tome, sur lequel Joann Sfar est déjà en train de travailler. Petit aperçu : le personnage d’Yidgor sera coiffé d’une façon très différente… ».

 

Entrez dans l’univers de l’écrivain Kim Leine qui manipule ses victimes, ou plutôt ses lecteurs…

Kim Leine, auteur qui a la particularité d’avoir la double nationalité dano-norvégienne, a rencontré ses lecteurs à la Maison du Danemark, dont une trentaine de Babelio. Son éditeur, traducteur et ami Alain Gnaedig était en charge de l’animation de la rencontre.

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Le roman de Kim Leine L’abîme, qui compte 640 pages, vient d’être édité chez Gallimard.

Mars 1918. Les frères jumeaux Ib et Kaj Gottlieb quittent le Danemark pour la guerre civile en Finlande. Ils sont volontaires du côté blanc, participent à la prise de Tampere et aux brutales opérations de «nettoyage» contre les communistes. Après cette première rencontre avec la guerre et le difficile retour à la vie civile, on les suit, ensemble ou individuellement, dans la période de l’entre-deux-guerres. Au Danemark et en Europe, ils sont les témoins des grandes crises et de la montée du nazisme. Dans leurs vies personnelles, ils sont engagés dans la médecine et le journalisme, et ils expérimentent les ivresses les plus différentes. Soudain, avec l’occupation allemande du Danemark, ils replongent dans la guerre. Ils rejoignent les rangs de la Résistance, et ce sera une lutte à mort contre la Gestapo dans les rues de Copenhague

Un parcours atypique

Kim Leine né en Norvège, est parti vivre au Danemark où il a suivi des études d’infirmier, puis a fait le choix d’aller vivre pendant quinze ans au Groenland. Il est ensuite revenu au Danemark où il a publié son premier roman Kalak (2007). « J’ai 56 ans, j’ai été témoin de Jéhovah, entouré de gens fous et j’ai longtemps côtoyé de véritables personnages de romans. Malheureusement, nombre d’entre eux étaient morts depuis une centaine d’années ». L’auteur, qui avait honte d’écrire, a d’abord préféré exercer le métier d’infirmier d’un point de vue existentiel. « Le Groenland a fait de moi un écrivain. Ce pays m’offrait le temps de m’asseoir et d’écrire. C’est un endroit reculé qui permet de produire de bonnes histoires où la rencontre avec la nature nous suit pendant longtemps ». En revanche, Kim Leine explique être devenu toxicomane au Groenland pendant les trois dernières années qu’il a passées dans le pays. « Je suis rentré au Danemark pour me sevrer, puis j’ai réellement commencé à écrire. Un premier roman autobiographique est né en 2007 puis sept autres ont suivi et me permettent aujourd’hui de vivre de ma plume ».

Passage du roman autobiographique au roman historique

Pour Kim Leine, le fait de passer d’un récit autobiographique à un récit historique part d’une envie de prouver qu’il est un vrai écrivain. Il a choisi pour s’exprimer le roman épique, genre généreux, qui lui permet d’inclure des formes diverses : lettres, poèmes ou encore journaux intimes. « Le genre épique est pour moi celui qui ressemble le plus à la nature humaine ».

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Après une lecture en danois d’un passage du roman, Kim Leine raconte pourquoi le thème de la guerre occupe une place si importante dans L’abîme. « Ce texte était à l’origine conçu pour un projet de documentaire, mais lorsque j’ai commencé à écrire, j’ai découvert la guerre civile finlandaise, assez méconnue des danois. J’ai été saisi par une réflexion sur la guerre qui m’a conduit à me demander à maintes reprises pourquoi j’étais autant fasciné par cette dernière, qui occupe une place importante dans mes lectures et dans les films que je regarde. C’est d’ailleurs la question de savoir pourquoi la guerre est si fascinante que je me suis posée dans ce roman. L’intrigue se déroule au XXe siècle, qui s’avère être le siècle de la colère, surtout masculine. Je dis souvent que tous les hommes au plus profond d’eux-mêmes rêvent de tuer quelqu’un, et c’est cette définition de la violence de la mort que j’appelle l’abîme. L’abîme, c’est aussi la perdition dans la violence que je reconnais comme une libération, une tentation. Beaucoup d’hommes marchent au bord de l’abîme et on sait que si l’on fait un pas de côté, nous pouvons tomber. Nous sommes fascinés mais en avons peur, et quand la pression est trop importante, la chute dans l’abîme est inévitable ! Finalement, c’était ma colère à moi et la colère du siècle qui m’ont motivé à écrire ce roman ».

Utiliser le passé pour exprimer au présent ce qui n’aurait pas pu être extériorisé

Ce qui satisfait Kim Leine dans le fait d’écrire sur des époques déjà passées,  c’est la distance que permet de prendre le roman avec la période actuelle. C’est ainsi au XVIIIe siècle qu’il a situé l’intrigue des Prophètes du fjord de l’éternité publié chez Gallimard en 2015. « Au XVIIIe siècle, tout est différent, les gens mangent, parlent et s’habillent différemment. En revanche, les thématiques humaines sont toujours les mêmes : l’amour, le sexe, le désir… C’est pour cela que le lecteur contemporain peut se reconnaître dans ces personnages de romans historiques qui renvoient certaines choses communes au lecteur d’aujourd’hui ». L’auteur apprécie la distance temporelle et géographique que peut procurer la lecture, et c’est pour cela qu’il lit beaucoup de littérature américaine, russe et française.

Kim Leine : romancier épique ou matérialiste ?

Épique ou matérialiste, l’auteur se reconnaît dans les deux adjectifs. Pour Kim Leine, un roman peut être à la fois les deux, car il y a toujours deux forces qui luttent. Ce sont souvent deux antagonistes : le médecin et le pasteur. « Dans Les prophètes du fjord de l’éternité, les deux personnages étaient dans un seul protagoniste. C’était le pasteur qui voulait être médecin. Dans L’abîme, les deux personnages sont des frères jumeaux, et sont donc séparés physiquement en deux individus. Ces racines se retrouvent dans ma propre enfance car je suis un athée qui aime bien l’église, mais je suis devenu infirmier ». Cet antagonisme peut aussi être une fascination de l’un des personnages pour ce que fait l’autre. « Je les vois comme des contraires difficiles à réunir dans une seule et même personnalité. C’est une figure de style littéraire facile à utiliser qui montre les rêves que nous avons dans la vie et propose une opposition entre la vie physique et morale ».   

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Une volonté de divertir en même temps que d’écrire sur un sujet sérieux

Le travail sur l’intrigue est central dans les romans de Kim Leine. Il peut multiplier les détours pour tenir le lecteur en haleine.

Mais une documentation très précise est également essentielle. Elle permet au lecteur une réelle immersion dans l’histoire. L’écrivain utilise un procédé d’écriture original : « J’ai appris avec le temps qu’il faut écrire un roman avec une documentation de base et faire les recherches plus précises sur le sujet central postérieurement. Ces recherches se font après, lors de voyages, de discussions avec des historiens, et j’apporte ces éléments nouveaux à mon roman. De plus, concernant la documentation, il ne s’agit pas de lire beaucoup de livres, mais plutôt d’en lire quelques-uns seulement et de relever le détail important, puis de savoir où le placer dans le roman ».

Un écrivain hypnotiseur et psychopathe

Ib Gottlieb, l’un des frères jumeaux de L’abîme, est un psychiatre qui devient hypnotiseur. Kim Leine va plus loin sur son personnage, qu’il qualifie de psychopathe et dit qu’un écrivain l’est aussi généralement. « On pourrait d’ailleurs appeler Ib ‘psychopathe’, comme tout écrivain est obligé de l’être lorsqu’il manipule ses victimes (les lecteurs et les lectrices). J’ai découvert qu’en écrivant d’horribles choses d’une manière froide, je pouvais créer un effet plus fort chez le lecteur. Un écrivain, c’est un psychopathe manipulateur ! ».

L’auteur va encore plus loin dans sa façon bien à lui de rédiger ses romans, car il écrit chacun d’entre eux en deux langues pour un double public : norvégien et danois. « Il y a beaucoup d’identité dans une langue et lorsque j’écris le livre en norvégien, je le fais d’une manière différente de si j’écrivais en danois, comme si j’avais une autre personnalité. En effet, le regard norvégien sur les choses et la vie est différent du regard danois. De plus, la langue norvégienne représente pour moi ma vie émotionnelle, liée aux dix-sept premières années de ma vie, tandis que le danois représente l’école, l’éducation, la formation, la vie d’adulte et le travail. Le danois est la langue rationnelle et le norvégien est la langue irrationnelle. Je me qualifierais de ‘linguistiquement schizophrène’ ».    

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Les lectures françaises de l’auteur dano-norvégien sont diverses, et autant classiques que contemporaines. Il apprécie par exemple Guy de Maupassant dans une traduction danoise qui date de cent ans, mais aussi Gustave Flaubert, Marguerite Duras, Emmanuel Carrère, Delphine de Vigan, et le plus récent livre français qu’il a lu est HHhH de Laurent Binet, Prix Goncourt du premier roman publié chez Grasset en 2010. D’ailleurs, l’auteur suit le Prix Goncourt de très près.   

L’abîme est à lire au plus vite, et nous attendons la prochaine traduction d’un éventuel roman avec impatience !

Partir à l’aventure dans le Maroc d’enfance d’Emmanuelle Jappert

Emmanuelle Jappert a rencontré trente lecteurs de Babelio à l’occasion de la sortie de son premier roman Le scarabée bleu : Une invitation aux voyages, publié chez Eyrolles.

L’histoire originale est celle d’Anicha, jeune fille solitaire qui grandit dans le désert marocain et dont les amis sont les personnages de ses romans. Un jour, elle rencontre un scarabée bleu qui l’incite à partir à la conquête de la vie et de la ville. Un grand voyage commence alors, durant lequel la jeune adolescente va faire la connaissance de nombreux animaux et lieux tous plus improbables les uns des autres.

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Les inspirations de l’auteure : un voyage dans sa propre enfance

L’histoire du roman est née dans la voiture familiale au retour de vacances passées à Pornic. Emmanuelle Jappert a laissé libre cours à son imagination et a inventé ce récit en conversant avec ses enfants et son mari. « L’histoire devait initialement se passer en Egypte, mais j’ai préféré la situer au Maroc, c’était plus fort que moi ». Un choix de pays de la part de l’auteure qui ne nous surprend pas, lorsque l’on sait qu’elle a vécu au Maroc jusqu’à l’âge de cinq ans. Son œuvre est d’ailleurs qualifiée par certains lecteurs de conte oriental dans lequel Jappert a voulu faire ressortir l’atmosphère marocaine, le goût des épices et les senteurs orientales. « Je me suis laissée complètement porter par une histoire de conte, et j’ai joué avec l’enfant intérieur qui est en moi ». Durant son enfance en Afrique, elle explique que son père lui racontait qu’elle s’amusait avec des scarabées, et c’est de là que débute son souhait d’intégrer cet insecte significatif à son récit.  

Un roman à visée/portée universelle

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L’objectif de l’auteure a été de faire ressortir la part d’enfance en chacun de ses lecteurs. « C’est un livre tout public, mais je voulais vraiment m’adresser à l’enfant qu’il y a en chacun de nous. C’est un livre intemporel qui peut être lu par tout le monde, quelque soit l’âge et le sexe ». En entamant la lecture de Le scarabée bleu : Une invitation aux voyages, certains lecteurs ont d’abord cru que c’était exclusivement un livre de littérature jeunesse, et en ont parfois été surpris. Mais c’est après avoir lu quelques pages qu’ils ont compris le choix d’Emmanuelle Jappert de vouloir plonger ses lecteurs dans leur enfance. Le Petit Prince, les contes des Milles et une nuits, et même Candide de Voltaire ont été évoqués par les lecteurs pour qualifier le roman de l’écrivaine et justifier ce paradoxe entre un livre de littérature jeunesse qui peut convenir à de très jeunes personnes et qui peut s’avérer aussi touchant pour un lectorat plus mûr.

Le scarabée bleu est une allégorie à la sagesse

Comme l’explique Emmanuelle Jappert, le scarabée bleu n’est pas n’importe quel insecte car il est sacré en Egypte. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle avait initialement situé son récit dans le pays des pyramides. « Le scarabée bleu est un dieu sacré car il joue avec les bouses, et pour les égyptiens de l’Antiquité, ces scarabées étaient une représentation de Dieu qui pousse le monde. C’est cela qui est jubilatoire pour un écrivain : jouer avec ces idées, ces mythes. De plus, je voulais montrer un autre aspect du petit peuple à travers ce bel insecte ». De plus, Emmanuelle Jappert étant au départ une lectrice assidue d’ouvrages sur le développement personnel, elle compare le scarabée à un guide de la vie qui par sa petite taille s’avère plus sage et discret et rappelle à chacun qu’il ou elle n’est jamais seul(e).

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Le personnage d’Anicha  

Emmanuelle Jappert s’interroge sur le fait de passer de l’ombre à la lumière, comme le vit son héroïne en décidant de s’ouvrir au monde extérieur lorsqu’elle s’éloigne des personnages imaginaires de ses livres. « L’adolescence que j’ai eue est peut-être un miroir de ce que j’ai écrit dans le livre. Est-ce que l’on va passer du côté de l’obscurité à celui de la luminosité ? Ce moment vient-il durant le passage à l’âge adulte ? La lumière m’intéresse beaucoup et quelqu’un m’a dit un jour que la lumière présente pendant les deux premières années de la vie marque une personne pour toute les années qui vont suivre ». Être tout le temps en train de courir, c’est aussi une manière pour Anicha d’aller vers la lumière. « Notre société aujourd’hui est très sédentaire, d’où l’importance de changer ses habitudes. Le mouvement et le sport sont indispensables au bien-être mental de quelqu’un ».

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A propos de son héroïne, Jappert reconnaît qu’elle connaissait son destin et le chemin qu’elle allait emprunter avant même d’entamer l’écriture de son roman. « Anicha se fait plus de mal que de bien dans sa solitude. Ce qui lui manque, c’est du lien, et elle montre une maturité trop adulte pour son jeune âge. Le lien social est fondamental pour moi car on va plus loin dans ses objectifs et dans sa vie que grâce aux autres. Anicha est d’ailleurs assez mal accompagnée pendant son adolescence par deux filles qui font ressortir son côté obscur ». Un lecteur a reconnu avoir éprouvé un fort pouvoir d’identification à l’héroïne en ressentant ses doutes, ses joies et ses interrogations, et c’est cela que l’auteure a voulu transmettre. Son objectif était de faire référence dans son roman à tous les adolescents d’aujourd’hui ainsi que de faire ressortir la part d’enfant chez les adultes.
Un prochain roman est prévu qui sera plus contemporain et dont le plan et le fil conducteur sont déjà élaborés par l’auteure. « J’ai envie d’ancrer mon prochain livre dans l’air du temps et de laisser tout de même une grande place au développement personnel ».

Un voyage dans les Appalaches avec Roy Braverman

Éditeur, scénariste de bandes dessinées, grand voyageur et écrivain, Patrick Manoukian est venu présenter à une trentaine de lecteurs Babelio son dernier roman Hunter, publié chez Hugo et Compagnie. Les amateurs des enquêtes mongoles de Yeruldelgger connaissaient Patrick Manoukian sous le pseudonyme Ian Manook, mais c’est sous la nouvelle identité de Roy Braverman que l’auteur a écrit ce livre et rencontre ses lecteurs.

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Le récit de Hunter raconte la disparition étrange de plusieurs couples dans une petite ville des Etats-Unis. Les hommes sont retrouvés assassinés tandis que les femmes sont portées disparues. Hunter, homme de couleur métisse, est condamné à mort pour ces crimes et s’évade de la prison après douze années de captivité. Il revient dans le petit village des Appalaches où ont eu lieu les crimes et l’ancien policier Freeman va tout faire pour que Hunter avoue où il a caché le corps de Louise, sa fille, une des cinq disparues.

Tout commence par un pari

Roy Braverman a commencé à écrire dès l’âge de quinze ans et en est venu à être publié à l’occasion d’un pari conclu avec sa fille. « Le défi d’écriture vient de ma fille Zoé. J’ai toujours écrit pendant cinquante années sans ne jamais rien terminer. Lorsque je bloquais sur un genre, je passais à un autre, et ainsi de suite. Quand ma fille est partie vivre à Buenos Aires, je lui ai demandé si elle voulait que je continue à lui envoyer ce que j’écrivais, mais elle en a eu marre de ne jamais avoir la  fin des romans et m’a demandé d’en terminer un une bonne fois pour toutes ».

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Une histoire de pseudonymes

L’auteur a publié ses œuvres sous plusieurs pseudonymes, notamment Ian Manook pour son roman Yeruldelgger publié chez Albin Michel en 2013 et Paul Eyghar pour Les Bertignac : L’homme à l’œil de diamant publié chez Hugo & Cie en 2011. Un choix qui n’est pas lié au hasard, puisque Roy Braverman adapte son pseudonyme en fonction du genre qu’il décide d’écrire. « J’avais conscience que Hunter était autre chose. L’histoire était destinée à être un polar à l’américaine, plus linéaire et plus dense, avec moins de descriptions et plus d’action. Quitte à faire quelque chose de différent, autant écrire sous un pseudonyme différent ! ».

Une source d’inspiration littéraire minime

Lorsque la question de ses inspirations littéraires lui est posée, Roy Braverman répond qu’il n’en a que très peu, voire pas du tout. Il a fait le souhait de ne pas être influencé par d’autres écrits mais dit aimer tout de même les livres courts en citant J. D. Salinger. « Il y a deux grandes écoles pour moi dans le métier d’écrivain. La première, c’est le devoir de tout lire pour se construire et construire ses récits. Moi, je ne fais pas partie de cette école car si je lis trop de romans, j’ai peur de rencontrer des idées en me demandant pourquoi moi-même je n’y avais pas pensé avant pour mes histoires. En revanche, à chaque salon  littéraire je ramène au moins cinq livres et je lis les trente premières pages de chacun afin de m’en faire une idée générale. Ensuite, je fais deux piles : une pour les livres que je lirai, et une autre pour ceux que je ne lirai pas. C’est la seconde pile qui grandit le plus vite… »

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Braverman : un grand voyageur

L’écrivain s’inspire d’endroits qui l’ont particulièrement marqué pour situer ses intrigues. « Pour les pays dans lesquels j’ai voyagé, je n’ai pas de problème de description, je me base sur mes propres souvenirs. En revanche, je préfère inventer un lieu et un contexte lorsque des scènes se déroulent dans des endroits plus petits. C’est le cas pour les scènes de crime, par exemple ». Il ne fait pas spécialement de recherches car il aime laisser son libre court à son imagination : « Je ne connais pas la phrase qui va suivre ce que je suis en train d’écrire ».

Le point de vue de l’auteur sur ses personnages

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Certains lecteurs ont fait remarquer qu’il n’y avait pas beaucoup de caractéristiques et de descriptions physiques des personnages, et que les dialogues et l’aspect moral étaient privilégiés. Roy Braverman éprouve un réel attachement pour ses personnages et pense que la qualité du langage et des échanges est plus importante que celle de l’apparence. « J’aime m’attacher à construire tous les personnages comme s’ils allaient durer cinq cents pages. Ils se construisent en effet pour moi beaucoup par les dialogues et les expressions. J’évite les descriptions physiques car l’épaisseur vient des dialogues qui forment les gens ». Le personnage de Denise dans son roman a été unanimement apprécié et l’auteur dit vouloir mettre plus de femmes en personnages principaux dans ses futurs livres. « Je veux construire tous mes personnages de manière la plus dense possible. Pour le prochain roman, dans les dix protagonistes que j’ai commencé à construire, sept sont des femmes ».

La question du racisme dans Hunter

Les origines du personnage de Hunter sont assez floues. Il est décrit comme un « demi-sang indien », et dans une région reculée comme la chaîne de montagnes des Appalaches située à l’est de l’Amérique du nord, les personnes de couleur de peau ne sont pas toujours très bien perçues. Le shérif qui a envoyé Hunter en prison pendant douze années a profité de cette discrimination raciale pour faire condamner un homme qui se qualifie comme innocent. « Je veux parler des natifs dans mon livre et dans les livres qui vont suivre. Les endroits reculés comme les Appalaches sont sidérants et très excentrés des grandes villes. Dans Hunter, il y a une sorte de domination que je voulais aborder depuis un certain temps et c’est pour cela que j’ai fait de mon personnage un « sang-mêlé » comme le sont considérés beaucoup d’indiens aujourd’hui aux Etats-Unis ».

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Roy Braverman travaille actuellement sur l’écriture du second tome d’une trilogie prévue. L’histoire devrait s’ancrer en Alaska où le lecteur pourra retrouver le personnage de Hunter. L’écrivain pense aussi déjà au troisième tome, qu’il aimerait situer en Louisiane. S’il tient ses promesses, son prochain livre devrait être publié en mai 2019, l’auteur ayant rappelé qu’il publiait un roman chaque mois de mai.

 

Sandrine Catalan-Massé explique que l’agoraphobie n’est pas une maladie irrémédiable dans son premier roman

Il y a quelques jours, l’auteur Sandrine Catalan-Massé est venue rencontrer une trentaine de lecteurs dans les locaux de Babelio pour présenter son premier roman Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi ! publié aux éditions Eyrolles en mars dernier. C’est l’histoire de Stella, femme agoraphobe dont le mari un jour disparaît. Elle qui était totalement dépendante de son mari va devoir apprendre à vivre seule et à affronter le monde extérieur.

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Une maladie commune et peu reconnue

L’écrivaine, également journaliste spécialisée en psychologie depuis plus de vingt ans, a fait le choix d’écrire sur une maladie  très commune qui peut toucher chacun d’entre nous à un moment de la vie. Elle a voulu aussi créer un personnage bloqué par sa peur d’autrui : « Je voulais trouver un frein à tous les désirs de Stella, donc j’ai pensé que l’agoraphobie était une bonne idée ». Pour l’auteur, qui n’est pas atteinte d’agoraphobie, ce n’est pas la maladie en elle-même qui l’intéressait mais le personnage de son héroïne Stella qui ne sort pas de sa zone de confort. L’affubler de cette maladie qui l’empêche de vivre véritablement était un prétexte narratif.

Ses connaissances sur la maladie, elle les doit à son expérience de journaliste durant laquelle elle a pu rencontrer de nombreux psychologues et psychiatres avec qui elle a appris à comprendre l’agoraphobie. Sandrine Catalan-Massé a effectué très peu de recherches, sinon en regardant comment un agoraphobe pouvait se comporter en pleine crise.

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Un renouveau

Pourquoi une journaliste a-t-elle choisi la forme du roman, de la fiction, pour aborder les thèmes de l’ouvrage ? Sandrine Catalan-Massé l’explique par le fait d’avoir ressenti une forme de limite à son premier métier de journaliste. Après avoir écrit de nombreux articles mais aussi des guides, elle a par la suite réfléchi à plusieurs idées de romans. Plusieurs thèmes, tous plus ou moins liés à la psychologie, l’intéressaient mais c’est finalement autour de ce personnage de Stella qu’elle s’est focalisée en se donnant six mois pour écrire l’oeuvre finale. Elle a découvert alors une véritable liberté d’écrivain impensable pour la journaliste qu’elle était : « Ce fut une merveilleuse période. Quitter un cadre strict pour vadrouiller partout et noter pleins d’idées ! ».

La part de Stella dans l’écrivaine

Dès le départ, l’auteur savait que son personnage principal allait s’accomplir, mais n’avait pas décidé par quel chemin cet accomplissement s’effectuerait et quels personnages elle allait croiser sur sa route. Afin de structurer son histoire, elle a commencé à rédiger un plan. Assez vite, le choix de la première personne s’est imposé. « Stella, ce n’est pas totalement moi même si je me reconnais peut-être un peu dans son caractère. Si j’ai choisi la première personne, au risque que les lecteurs me confondent avec Stella, c’est aussi sur les conseils d’une amie également écrivain et journaliste qui me disait également qu’il était important de partir de ce que je connaissais ». Un conseil judicieux : « j’ai immédiatement trouvé la voix de Stella et ai adoré la faire déambuler dans ma ville : Montpellier ».

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Un roman ou un guide ?

Plusieurs lecteurs ont remarqué que le roman se rapprochait du guide mais l’auteur dénie : « pour moi, c’était un roman au départ, et ça devait le rester. » De fait, Stella n’a elle-même pas de guide dans le récit, à part un psychologue qui ne paraît pas réellement bénéfique pour la jeune femme. « Stella, la solution est en elle. Elle est arrivée à un moment de sa vie où elle n’a plus besoin de son mari, de cette zone de confort. Son mari va lui donner le coup de pouce en la quittant ».

Le choix d’une maison d’édition

Les éditions Eyrolles ont été d’un grand soutien pour Sandrine Catalan-Massé et ont joué un grand rôle dans l’écriture de son roman et le développement de ses personnages. Par exemple, le personnage de Djamila n’était pas présent au début et est apparu sous les conseils de son éditrice. « J’ai envoyé des manuscrits à trente éditeurs et obtenu trois réponses positives. J’ai choisi les éditions Eyrolles car les éditrices me parlaient de mes personnages d’une manière incroyable et cela m’a donné sur eux un nouveau regard. »

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Les questions de la vie en couple

Pour l’auteur, le mari est une certaine forme de critique du couple et de la dépendance dans son roman. Elle montre l’image d’un couple qui essaie de durer mais explique que cela est possible à la condition de ne pas rester collé tout le temps, comme le sont Stella et son mari César. « On peut être fusionnels, mais quand on fait tout et toujours les mêmes choses, quelque chose va se briser. » Un lecteur suppute que l’éclatement du couple de Stella est de la faute de la mère, très présente. L’auteur ne confirme pas, mais n’est pas si loin de le penser également : « On comprend d’où viennent tous ces symptômes avec une mère comme celle-ci ! ».

Des projets futurs

A la question d’une suite à son roman, Sandrine Catalan-Massé répond qu’elle n’en a pas pour le moment.  « Stella m’accompagne depuis deux ans, mais pour le moment, je veux qu’elle ne vive que cela. On verra plus tard… ».

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Concernant des projets de nouveaux romans, l’écrivaine en a plusieurs sous la main. Elle souhaite se remettre à écrire bientôt et chérirait même de tenter l’aventure du polar « ce ne sera pas le prochain, mais j’aimerais beaucoup écrire un roman policier. » Pour l’auteur, l’écriture est libérateur et elle a dû vivre des échecs personnels et professionnels pour en arriver là. « Je veux aussi faire du bien aux gens ».

En attendant, si vous ne l’avez pas encore lu, découvrez son roman Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi !, publié aux éditions Eyrolles. Le livre n’attend plus que vous !

 

Jørn Lier Horst : un auteur de polars en quête de vérité

L’auteur norvégien Jørn Lier Horst est venu pour la première fois de sa vie à Paris et en a profité pour rencontrer ses lecteurs de Babelio dans les locaux de Gallimard.

C’est en 2004 que Jørn Lier Horst publie sa première enquête policière, dont l’intrigue se déroule dans une petite ville de Norvège. Neuf autres vont suivre, dont deux traduites en France. Aujourd’hui, l’écrivain a rencontré ses lecteurs pour leur présenter Les chiens de chasse, huitième roman de sa série autour de l’enquêteur William Wisting publié en Norvège en 2012 et en France en mars 2018 dans la collection Série Noire de Gallimard. L’histoire raconte la libération de Rudolf Haglund après dix-neuf ans d’incarcération pour l’enlèvement et le meurtre d’une jeune femme. L’avocat du présumé meurtrier va tenter de prouver qu’il a été condamné durant toutes ces années sur la base de preuves falsifiées.

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Le métier d’inspecteur de police

Horst n’est pas devenu auteur de polars par hasard, il a en effet été inspecteur de police auparavant, et l’était toujours durant l’écriture de ses premiers romans, qui ne connaissaient pas encore le succès qu’ils rencontrent aujourd’hui. « Pendant beaucoup d’années, j’ai exercé le même métier, j’ai habité dans la même ville, j’ai travaillé dans le même commissariat, mais ce serait me vanter de dire que William est une image de moi-même. J’ai rencontré les proches  des victimes, les agresseurs, et je me sers beaucoup du face à face que j’ai eu avec ces personnages pour créer les miens dans mes romans. Cela permet de donner un air authentique, réel aux histoires que je raconte. C’est le cas par exemple lorsque je décris une scène de crime, ou alors quand je créé le profil particulier d’un assassin. Ce métier d’inspecteur m’a appris plus sur la vie que sur la mort. En effet, contrairement aux romans policiers en général, dans ma ville de 400 000 habitants, il y a deux crimes par an donc on ne peut pas dire que j’étais très surmené lorsque j’exerçais. Ces crimes étaient généralement un homme qui appelait le commissariat pour dire « j’ai tué ma femme. »

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Le métier de journaliste

Le métier de journaliste tenant une place importante dans ses romans, Horst a tenu à ce que la fille du policier William Winsting exerce cette fonction. Cette relation ambiguë qui doit être tenue par le secret professionnel entre un père enquêteur et sa fille journaliste intéressait particulièrement l’auteur. Il s’est exprimé sur le rapport compliqué qu’a la police avec la presse et surtout l’image faussée de ces rapports habituellement renvoyée par les romans. L’écrivain insiste sur le fait que les journalistes ne lui ont jamais mis de bâtons dans les roues et qu’au contraire, ces derniers lui avaient plusieurs fois été d’une grande aide pour résoudre une enquête. « J’ai fait un stage d’une semaine dans un journal norvégien où j’ai pu voir que des journalistes avaient des contacts avec les policiers… D’ailleurs, beaucoup écrivent eux-mêmes des polars. Un journaliste qui s’introduit dans l’enquête et qui vole des documents confidentiels, cela n’arrive que dans les livres, mais jamais dans la réalité. »

Le travail d’enquêteur comme recherche de vérité 

« Parfois la réponse peut être dans les archives. Mais vous parlez de vérité, moi, je préfère le mot ‘mensonge’ car nous sommes tous des menteurs qui mentent toute la journée. Par exemple, quelqu’un vous  dit : « tu as une très belle coiffure aujourd’hui ». Cela ne signifie pas que la personne le pense. En revanche, certains mensonges sont plus gros que d’autres. Ce que j’ai voulu montrer dans le livre, c’est comment on peut vivre toute sa vie sur un mensonge, comme cacher un meurtre. La conséquence de cette illusion, c’est que ces personnes vivent très isolées de peur de se trahir. »

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Lorsqu’il écrit un roman policier, Horst veut que son travail soit le plus réaliste possible mais en gardant une dimension personnelle. Il cite une situation réelle qui s’est produite durant ses années d’enquêteur : il a été accusé, lors d’un travail sur une affaire, de livrer des documents et renseignements personnels au maître chanteur et d’avoir falsifié des preuves pour que le condamné soit allégé. Il a très mal vécu cette période, où il s’est retrouvé à la place du coupable et non plus du policier : « C’était une sensation bizarre de se retrouver du côté de l’accusé, les enquêteurs disaient que j’étais coupable et ils voulaient démontrer qu’ils avaient raison. Actuellement, on se sert du livre Les chiens de chasse dans les écoles de police pour justement montrer ce qu’il ne faut pas faire. »

L’évènement déclencheur pour se consacrer totalement à l’écriture

Le premier élément déclencheur, raconte Horst qui a toujours aimé lire et écrire est le cadeau que sa mère lui a fait lorsqu’il était à l’école de police : un roman d’Henning Mankell dont l’enquêteur Wallander lui a ouvert les yeux sur le métier d’auteur de roman policier. Le second élément, c’est le premier jour où il est entré dans la police, en 1995 : « Un vieil homme a été trouvé mort et j’ai du aller voir le lieu du crime. Au départ, personne ne voulait me laisser l’accès ouvert car j’étais nouveau et jeune. Puis on m’a proposé de pénétrer sur la scène après que la police scientifique fut partie et le fait que l’on se soit occupé de moi a profondément touché l’homme que j’étais. La vision de la scène du crime a été très violente et un choc car je m’imaginais marcher sur les pas de l’assassin ! Aujourd’hui, cette affaire n’a toujours pas été résolue et cela a été l’idée de point de départ de l’écriture de l’enquête de mon premier livre en 2004. J’avais l’espoir en écrivant ce roman que cela relancerait l’enquête qui n’a au final jamais été élucidée. »

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Un regard bienveillant de la part des anciens collègues de l’écrivain

L’auteur admet qu’il a été difficile de concilier son travail dans la police et son travail d’écrivain et qu’il a dû faire un choix. Alors qu’il ne pouvait plus s’arrêter d’écrire, il a réalisé que c’était le métier auquel il était destiné. « Au début, mes collègues ne disaient rien à propos de mes publications. Mais lorsqu’ils se sont rendu compte que mes livres avaient de plus en plus de succès, ils venaient m’en parler en interne. Ce sont aujourd’hui  le procureur, mes anciens collègues et le directeur de la police qui sont mes plus grands fans. Ils aiment la réalité que je retranscris dans la représentation que je donne et qui permet aux gens d’avoir plus confiance en la police. »

 

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L’enquêteur William Wisting dans dix ou vingt ans

Horst n’a pas réellement de regard sur l’avenir de son personnage. Il l’imagine cependant très bien dans plusieurs années comme un grand-père à qui la retraite n’empêchera pas d’exercer ses fonctions d’enquêteur : « Je peux montrer que même dénué de ses fonctions, Wisting poursuivra ses enquêtes et que la retraite ne lui fait pas peur ! »

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Le prochain roman de Horst L’homme des cavernes sera traduit et publié en France dans deux ans. Dans ce dernier, il a fait le choix de sortir du cadre ultra-réaliste qu’il s’imposait dans ses précédents livres, car il sera question d’un tueur en série, et il n’en existe pas encore dans les polars norvégiens. « Pour que ce soit réaliste, j’ai du faire en sorte que ce personnage soit américain, recherché par le FBI et planqué en Norvège. »

Les chiens de chasse et L’homme des cavernes sont en cours d’adaptation en série télévisée.   

Au cœur du brasier avec Vincent Hauuy

Le brasier, publié aux éditions Hugo et Compagnie, est le deuxième roman de l’auteur Vincent Hauuy après Le Tricycle rouge qui a obtenu le prix Michel Bussi du meilleur thriller français en 2017. Si les deux tomes peuvent être lus indépendamment, Le brasier permet à l’auteur de poursuivre les aventures du profiler Noah Wallace introduit dans Le Tricycle Rouge.

L’écrivain ainsi que 30 lecteurs étaient présents dans les locaux de Babelio le 20 mars dernier afin de discuter autour de ces deux romans et des différents thèmes explorés par l’écrivain.

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Quand le général Lavallée engage Noah Wallace pour retrouver les assassins de sa fille Sophie, le profiler refuse de croire à sa mort. Persuadé que la jeune blogueuse est en danger, mais vivante, il accepte la mission et mène l’enquête avec Clémence Leduc, sa troublante partenaire. Mais tous deux vont très vite se rendre compte que cette affaire est plus vaste qu’il n’y paraît et pourrait être liées à la récente vague de meurtres et de suicides inexpliqués qui frappent l’ensemble du territoire américain.

Hanté par les visions d’un petit garçon sans visage et d’un brasier d’où s’échappent des cris d’effroi, Noah va se retrouver au cœur d’une investigation qui le mènera aux portes de la folie.

Les premiers pas d’un écrivain

Le Tricycle rouge ayant été le premier roman de l’auteur, les lecteurs ont immédiatement voulu en savoir plus sur la façon dont l’auteur avait vécu cette expérience d’écriture et de publication. « Le Tricycle rouge n’a pas tout à fait été ma première expérience d’écriture, tempère Vincent Hauuy, mais ce fut ma une première expérience de roman plus ou moins abouti. Je m’intéressais à comment se faisait l’écriture sur internet et après avoir vu le fonctionnement des différents prix des polars, j’ai tenté de me lancer dans l’aventure du prix Michel Bussi du meilleur thriller français. »

Qui dit prix littéraire, dit forcément contraintes d’écriture. Sont-ce ces dernières qui ont permis à l’auteur d’écrire un livre plus « abouti » que ces précédentes tentatives ? « Pour Le Tricycle rouge, ce fut quatre mois d’écriture en plus de mon travail dans les jeux vidéo.  Au-delà de la date de rendu, il y avait le nombre de caractères par chapitre qui était limité et qui m’a permis d’instaurer un certain rythme au récit. Les contraintes n’étaient plus les mêmes pour Le brasier, écrit en dehors du cadre du concours. Je n’avais pas à  réfléchir au nombre de mots comme je le faisais dans le premier roman mais j’ai tout de même voulu garder le même rythme. »

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Pour écrire ses romans, l’auteur se contente en outre de rédiger ce qu’il voit, « comme procèdent les réalisateurs Martin Scorsese ou David Lynch avec les images. Ce qui est fort dans le roman, c’est d’avoir une caméra émotionnelle. » C’est également sa situation géographique personnelle qui explique que ses romans se déroulent aux Etats-Unis et au Canada et non en France alors que l’auteur est Français. Il vit en effet au Québec depuis quelques années.

Son métier de concepteur de jeu-vidéo l’aide-t-il pour la rédaction ou la construction de ses enquêtes labyrinthiques à souhait ? L’auteur concède que son métier peut avoir eu une influence pour dresser le cadre de son récit même si c’est avant tout sa passion pour les jeux de rôle qui lui ont permis de dessiner avec précision ses personnages.

Ses inspirations

Si on attendait Vincent Hauuy grand lecteur de polars et de thrillers psychologiques à l’image des aventures de son profiler Noah Wallace, l’auteur révèle que sa première grande découverte littéraire fut plutôt de l’ordre du fantastique. Il a découvert Bilbo le Hobbit très jeune et cela a été l’une de ses premières lectures marquantes. Les romans de Stephen King, auteur que sa mère aimait beaucoup, ont cependant une place de choix dans sa bibliothèque et ont naturellement eu une influence immense dans son parcours d’écrivain. Ce qu’il aime d’ailleurs dans la littérature et des  auteurs comme Stephen King mais aussi Maxime Chattam, qu’il apprécie presque autant, c’est la facilité qu’ils ont à injecter un aspect fantastique à leurs histoires.

Des lecteurs ont remarqué que le premier roman est sans doute plus violent que Le brasier. S’adoucirait-il avec le temps ?  En fait, Vincent Hauuy pense que Le Tricycle rouge est certainement plus sanglant, avec de nombreuses scènes de crime tandis que le second roman est peut-être plus violent psychologiquement, avec cependant une grande scène marquante et centrale dans le récit.

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Les personnages donnent l’équilibre de ses romans

L’auteur répète que dans ses romans, tout vient d’abord des personnages et que « quelque soit l’intrigue, on doit s’intéresser aux personnages. Par exemple, le héros Noah m’obsédait. Les autres personnages sont arrivés plus tard ».  Ses dons presque surnaturels, qui ont beaucoup séduits les lecteurs, ont-ils été pensés dès la création de ce personnage ? « Noah est quelqu’un qui doit compenser ses capacités intellectuelles par pouvoir de déduction. Cette dimension m’intéressait fortement. On retrouve une part de doute dans le premier roman qui est moins présente dans Le brasier. » L’équilibre entre la rationalité scientifique et l’irrationalité dans les personnages est ainsi très travaillée.

Il a fait aussi le souhait d’intégrer des méchants aux motivations complexes et moralement ambiguës dans ses romans. Les personnages secondaires ont également un rôle important et sont presque autant travaillés que les personnages principaux. L’inquiétant Abraham, par exemple, a donné de nombreuses sueurs froides aux lecteurs. Prend-il pour  autant plaisir à écrire sur chacun des personnages ? « C’est difficile dans un thriller car il y a des moments où l’on se fait soi-même investir par la noirceur de certains. »

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De réelles recherches scientifiques

L’un des attraits des deux romans de l’auteur tient dans sa façon de parler de projets obscurs développés par la CIA comme le très mystérieux Projet MK Ultra qui visait à étudier la manipulation mentale. Quelle place l’auteur laisse-t-il à la réalité ? Ses romans sont-ils véritablement basés sur des recherches approfondies, ou bien tout cela n’est-il qu’un jeu d’écrivain ?  L’auteur confie réaliser de nombreuses recherches comprenant la lecture des documents disponibles, la consultation de reportages vidéo ou encore de nombreux témoignages.

De ses deux romans, Vincent Hauuy dit qu’il y a « des choses qui ont existé, qui sont réelles ». En effet, des faits évoqués sont des faits réels ; non sur l’entité même issue de la fiction mais plutôt des références de sciences, médecine. De plus, afin d’être au plus près du réel du quotidien de ses personnages, durant l’écriture de ses romans, Hauuy s’est déplacé dans leurs trajets en utilisant Google maps et en visitant des lieux du Canada qu’il connaît bien : « J’aurais pu écrire un blog sur le Canada que j’ai mis dans mon roman ».

Une fin intrigante

La fin, qui a intrigué ses lecteurs, est un sujet qui est revenu régulièrement, que ce soit dans les critiques des lecteurs ou lors de la rencontre entre ceux-ci et l’auteur. L’un des thèmes du roman concerne en effet, mais nous n’en dévoilerons pas trop, le transhumanisme. L’auteur a-t-il là aussi puisé dans les recherches existantes ? « J’ai lu des choses qui tendent à montrer que mon roman n’est pas de la pure science-fiction. J’ai cependant pris le luxe de prendre un peu d’avance sur la science actuelle. »

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A propos d’une suite avec un troisième livre, Vincent Hauuy répond qu’il a « quelques pistes, un macro plan et des idées ». Mais en attendant ce troisième opus, l’auteur nous prépare « autre chose ». Une surprise qui restera cependant bien ancrée dans l’univers du thriller cher à l’auteur.

Affaire à suivre !

 

Entrer dans la peau d’un orphelin avec Philippe Krhajac

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L’auteur Philippe Krhajac est venu présenter son premier roman Une vie minuscule publié chez Flammarion dans les locaux de Babelio. Une vingtaine de lecteurs étaient présents afin de poser des questions sur cette œuvre semi-autobiographique où déception, tristesse et lueur d’espoir s’entremêlent. Une vie minuscule, c’est l’histoire de Phérial, petit garçon orphelin placé dans plusieurs familles d’accueil dès son plus jeune âge. Son histoire personnelle n’est pas tendre mais des rencontres, une forte volonté et surtout un intérêt particulier à la culture et au théâtre vont permettre à l’enfant de s’en sortir et de percevoir un rayon de lumière sur le chemin de sa vie.

Un roman semi-autobiographique

Immédiatement questionné sur l’aspect autobiographique de son ouvrage, l’auteur répond qu’il le qualifierait plutôt de « semi-autobiographique » car une grande part de fiction est présente dans l’histoire. La part réelle, il la place « dans l’enthousiasme des personnages de son roman » et dit de sa vraie vie d’enfant qu’elle était « bien plus dure » que celle évoquée dans son livre. Si la question de l’autobiographie s’est tout de même posée, Philippe Krhajac a cependant fait le choix de rester du côté du roman, lui qui a été tant marqué par les fictions et les pièces de théâtre dès son plus jeune âge.

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L’auteur a également fait le souhait de ne pas uniquement parler de lui dans son oeuvre, car il a voulu que tous les lecteurs se sentent concernés par le récit. Après la lecture du roman Une vie minuscule, certains lecteurs ont fait remarquer qu’ils s’étaient sentis à nouveau en enfance et qu’une des forces de l’auteur avait été de se resituer lui-même dans la position de l’enfant qu’il était. Philippe Krhajac reconnaît qu’il a voulu que ses lecteurs se sentent concernés : « Je voulais vraiment toucher mes lecteurs. J’ai vraiment travaillé à cela ; ces sensations que nous avons tous ressenties. »

Comment parvient-on à se détacher du personnage pour aller vers la fiction ? « Il y a un travail en amont à faire sur soi pour pouvoir aborder et donner aux autres. Je suis arrivé dénué de colère pour cette écriture. Il y a bien sûr une réalité à travers le personnage de Phérial.  »

Un premier roman qui reflète des années d’écriture

L’auteur a commencé à écrire dès l’âge de 10-11 ans et cette passion pour l’écriture, il la doit d’abord à l’une des familles dans lesquelles il a été placé : « J’ai fait 12 familles et l’une d’entre elles avait un certain niveau culturel qui m’a permis de m’intéresser à la lecture et à la littérature. » Mais cela n’a pas toujours été le cas : « quatre ans après, je suis tombé dans une famille culturellement différente et j’avais peur que cette passion que j’avais développée se retourne contre moi. J’ai étouffé et pour ma propre survie, décidé de ne plus rien écrire et de ne pas montrer un goût pour la littérature. C’était une famille dans laquelle il n’était pas bien vu de lire et encore moins d’écrire. Puis, plus tard, j’ai recommencé à écrire grâce au théâtre. »

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L’auteur dit avoir réalisé que durant toute sa vie, il n’avait pas réellement travaillé au sens propre du terme, plus préoccupé par l’idée d’avoir quelque chose à transmettre. C’est pour cela que son roman lui a pris près de dix années à être rédigé, né d’une forte volonté de transmission et d’envie de partager un passé douloureux avec ses lecteurs mais aussi à ses enfants. Ces derniers, il les a longtemps observés dans leur apprentissage de la vie et il a voulu leur raconter l’enfant qu’il a été : « Il y a deux choses avec mes enfants : donner la part de l’histoire en rigolant à table et en leur disant « vous savez, j’ai été à la DAS » avec une voix grave, et l’autre explication est plus sérieuse. Je leur explique d’où je viens car j’ai eu trop d’amis qui n’ont pas pu retrouver leurs parents, ou parfois pire, les ont retrouvés mais ont été rejetés… »

Un optimisme à l’antithèse de son récit

Quelques lecteurs ont été frappés par les nuances d’optimisme qui se dégageaient du récit de Philippe Krhajac. Cet optimisme, l’auteur le retient des personnes qui lui ont permis d’entrevoir une lueur d’espoir. Mireille et Mme Lecœur ont fait avec les enfants un travail incroyable et c’est grâce à cela que le personnage de Phérial s’est senti moins seul durant son enfance difficile. L’auteur nous explique qu’il y a une chose très paradoxale dans sa manière de revivre le schéma de son enfance. Pour lui, l’orphelinat a été à la fois un paradis mais aussi le lieu d’une grande solitude… Il précise aussi que « Phérial semble comprendre qu’il est à un endroit très particulier qui n’est pas sa famille. Sa chance, c’est sa capacité d’observation qui lui a permis de sortir de ce milieu. »

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L’optimisme du roman, c’est aussi une réalité adoucie par l’évocation de trois familles d’accueil seulement sur les douze dans lesquelles l’auteur a été véritablement placé. Le lecteur retrouve cette douceur dans le personnage de l’assistante sociale Mireille qui a réellement existé et a été très important dans la vie de l’auteur : « J’ai demandé une fois à l’âge de 16-17 ans à Mireille combien on était d’enfants de la DAS à s’en sortir, c’est-à-dire de vivre une vie ‘normale’. Elle m’a répondu qu’on était deux ou trois sur cinq cent, et que tous les autres atterrissaient soit dans la prostitution, soit dans l’alcoolisme… ».

Quelle est la suite ?

L’auteur étant comédien, il s’imagine volontiers travailler sur un scénario autour de son roman, et même jouer un petit rôle dans une adaptation, pourquoi pas !

Pour le moment, il progresse sur l’écriture d’un second roman qui fera suite à Une vie minuscule. L’écriture suivra le même schéma, c’est-à-dire trois grandes parties et des chapitres courts. Le lecteur retrouvera le personnage Phérial qui aura une trentaine d’années et sera dans la recherche de son histoire et de ses origines slaves dans un pays en guerre. Philippe Krhajac a confirmé avoir déjà rédigé la première grande partie de ce nouveau livre… Rendez-vous dans quelques mois pour en parler ?

De la déportation aux défilés haute couture, rencontre avec Véronique Mougin

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A l’occasion de la publication de son deuxième roman, Où passe l’aiguille, publié chez Flammarion Véronique Mougin est partie à la rencontre des lecteurs Babelio. 

Connue pour ses enquêtes, la journaliste Véronique Mougin est également écrivain. Après avoir publié plusieurs essais et investigations, elle a en effet écrit en 2015 un roman intitulé Pour vous servir, fiction plongeant le lecteur dans le monde des gouvernantes. Animée depuis quelque temps par le désir de raconter l’histoire de son cousin Thomas, qui, après avoir été déporté, est devenu grand couturier, l’auteur change aujourd’hui de registre avec Où passe l’aiguille, un nouveau roman publié chez Flammarion à mi-chemin entre le récit de témoignage et la fiction. 

Véronique Mougin a essayé à travers cette œuvre de divertir le lectorat tout en évoquant un sujet difficile ; pari tenu ?
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Du récit de témoignage au roman

Immédiatement interrogée sur l’aspect biographique de ce livre qui est classé dans la catégorie des romans, l’auteure confie avoir voulu restituer le plus fidèlement possible le cheminement de son cousin, pris dans les tourments de la guerre et du fascisme. Elle a ainsi réalisé plusieurs séries d’entretiens avec Thomas, né en 1929, pour ensuite retranscrire ses propos dans un ouvrage qu’elle ne qualifierait d’ailleurs pas de « roman » même s’il ne s’agit pas non plus d’une biographie à proprement parler. Une biographie aurait en effet selon elle “écrasé l’aspect extraordinaire de cette histoire romanesque”.

Elle souhaitait aussi que les adolescents d’aujourd’hui puissent se reconnaître dans l’adolescent qu’était son cousin à l’âge de quatorze ans lorsqu’il a été déporté et une biographie aurait pu selon elle « augmenter la distance entre l’enfant de 1944 et celui d’aujourd’hui ». A travers les yeux de Thomas, l’auteure a souhaité faire le portrait d’un enfant débordant de vie bousculé et bouleversé par la guerre, la déportation et les camps de concentration et montrer comment il a pu s’en sortir à un si jeune âge .  

Ce rapprochement entre le lecteur et l’expérience vécue par Thomas est facilité par le choix de la première personne. L’auteure confie que son cousin, aujourd’hui âgé de 89 ans étant resté « assez gamin », il n’a pas été difficile pour elle de retrouver la voix du jeune homme qu’il était pendant la guerre.

Un travail d’écriture… et de recherches

Si l’auteure est par ailleurs restée très proche des témoignages de Thomas, elle a également réalisé un travail de recherche pour ne pas dépendre uniquement de ses souvenirs : « Je ne pas voulais pas donner prise à la contestation en restant près de la réalité et proche de mon cousin ». Ses informations, elle les a eues dans des archives et lors de voyages dans des camps en Hongrie où son cousin a été déporté. Où passe l’aiguille présente tout de même quelques aspects fictifs avec des personnages ajoutés, supprimés ou recréés. Par exemple, l’auteure donne des explications sur le personnage de Serena qui est “la jeune fille sur laquelle Thomas tire et ne s’appesantit pas du tout; j’ai voulu tenter d’expliquer pourquoi il avait tiré en lui fournissant des pistes de réflexions”, des hypothèses qu’il a ensuite approuvées et validées.

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Élément déclencheur

Pourquoi écrire ce récit aujourd’hui alors que l’auteure montre dans le roman un Thomas qui refuse de parler de tous les drames qu’il a vécus ?

Pour Véronique Mougin, c’est une histoire  que chaque membre de sa famille a essayé de transmettre d’une manière ou d’une autre malgré les silences de celui qui se fait appeler « Tomie ». Si Thomas a toujours refusé de parler de ce qu’il a vécu et qu’il a tenté par son travail d’oublier ce qui s’est passé ou tout du moins de ne pas y penser (« Thomas avait la certitude, je pense, que s’il parlait, il allait en mourir »), il s’est un peu épanché ces dernières années et a témoigné de longues heures durant auprès de Véronique Mougin. L’auteure a écrit un livre sur sa vie, mais tous les membres de sa famille ont essayé de porter son histoire, d’une manière ou d’une autre : “En tant que petite fille, nièce, cousine de déportés, on se sent responsable de transmettre l’histoire”.

Un titre intrigant

Le titre Où passe l’aiguille est interprété différemment selon les lecteurs et l’auteure est satisfaite que chacun puisse se faire sa propre interprétation. Pour Véronique Mougin, c’est en premier lieu une référence au monde de la couture, monde qui a permis à Thomas de s’épanouir, mais c’est aussi un proverbe : « Où passe l’aiguille passe le fil ». Ce proverbe avait une signification pour l’écrivaine qui pensait à « tel père, tel fils », la couture ayant été transmise par son père à Thomas. La couture occupant une place majeure dans la vie de Tomie, Véronique Mougin confie que son cousin, à travers l’épreuve de la déportation durant laquelle il était entouré d’hommes, a changé sa perception de voir les hommes et les femmes. Il a ainsi développé l’idée d’habiller les hommes comme des femmes et réciproquement tout au long de sa grande carrière dans une maison de couture de renommée. L’homme a vraiment réussi à “prendre sa revanche sur la vie” à travers la couture.

L’auteure sera présente sur plusieurs festivals dans les jours qui viennent afin de présenter son livre, et est sélectionnée parmi 10 autres écrivains pour le Prix des Lecteurs de Levallois 2018 au Salon du Roman Historique de Levallois le 11 mars prochain.