Il est grand temps de rallumer nos souvenirs avec Virginie Grimaldi

Le mercredi 15 mai, Babelio accueillait trente lecteurs à la Halle aux Oliviers, la grande salle de la Bellevilloise, à Paris. Dans un décor chaleureux et verdoyant qui n’était pas sans rappeler la place aux pruniers du dernier roman de Virginie Grimaldi, Quand nos souvenirs viendront danser, les éditions Fayard organisait avec nous une rencontre en compagnie de la romancière. Venue présenter ce nouveau livre, c’est un véritable moment d’émotions et d’amitié qu’elle a offert à ses lecteurs. Retour sur une soirée qui sera pour eux plus qu’un souvenir parmi d’autres.

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La mémoire et les lieux

La mémoire et les souvenirs, « c’est le thème que j’avais le plus envie d’aborder depuis que j’écris », commence par déclarer Virginie Grimaldi. Son roman, en effet, raconte l’histoire d’une bande de six octogénaires qui vont tout faire pour sauver l’impasse où ils ont vécu quasiment toute leur vie et où leurs souvenirs vivent aussi. « J’ai eu le déclic chez mes grands-parents, qui habitent aussi au 1 rue des Colibris d’une petite ville, où ils ont emménagé dans les années 50. Petit à petit, leurs voisins partent et pour eux aussi, qui vieillissent, la question commence à se poser. Ils ont emménagé tous ensemble et partent maintenant un par un. J’ai trouvé ça bouleversant ! »

« Lorsque nous avons emménagé impasse des Colibris, nous avions vingt ans, ça sentait la peinture fraîche et les projets, nous nous prêtions main-forte entre voisins en traversant les jardins non clôturés.

Soixante-trois ans plus tard, les haies ont poussé, nos souvenirs sont accrochés aux murs et nous ne nous adressons la parole qu’en cas de nécessité absolue. Nous ne sommes plus que six: Anatole, Joséphine, Marius, Rosalie, Gustave et moi, Marceline.

Quand le maire annonce qu’il va raser l’impasse – nos maisons, nos souvenirs, nos vies -, nous oublions le passé pour nous allier et nous battre . Tous les coups sont permis: nous n’avons plus rien à perdre, et c’est plus excitant qu’une sieste devant Motus. »

À travers le récit de leur combat et une plongée dans ses souvenirs, Marceline livre une magnifique histoire d’amour, les secrets de toute une famille et la force des liens qui tissent une amitié.

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Cette émotion de quitter un lieu où on a tant vécu, c’est un sentiment que l’auteure comprend déjà et il lui a donc suffi, pour écrire son roman, d’aller le chercher en elle. « Je viens par exemple de quitter la maison dans laquelle mon fils a vécu ses premiers jours. J’ai ressenti le besoin de dire au revoir à chaque pièce et de les remercier de nous avoir accueillis. Je suis aussi très attachée à la maison de mes grands-parents. » Elle ressent d’ailleurs la même chose pour certains objets. Ne se définissant pas tellement comme quelqu’un de matérialiste, Virginie Grimaldi explique pourtant : « j’ai du mal à me défaire d’objets quand ils sont attachés à des souvenirs. » Elle raconte par exemple que son fils lui rapporte parfois des cailloux, qui ne sont pas particulièrement beaux et qu’elle garde pourtant par tendresse. Et l’auteure d’ajouter en riant, à l’adresse de son fils, présent ce soir-là : « Mais ils sont très beaux ces cailloux, mon chéri ! »

« Ma grand-mère avait Alzheimer et elle perdait ses souvenirs, a-t-elle également confié, justifiant ce choix de thème très intime. C’est la chose la plus terrible qui soit. C’est précieux, les souvenirs. »

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Une écriture instinctive

Virginie Grimaldi est une auteure qui semble avant tout écrire avec ses émotions et sa spontanéité. Elle a demandé à sa grand-mère de témoigner de sa vie et de cette rue des Colibris, « mais j’avais déjà plein de souvenirs, parce que ma grand-mère écrit depuis toujours. » Certains, comme l’anecdote du poulailler, se sont ainsi retrouvés dans le roman ! « Non, il n’y a pas eu de travail particulier, à part plonger dans mes souvenirs. » Les émotions et les histoires qu’elle raconte, c’est donc au fond d’elle-même qu’elle a été les puiser…

Spontanée, Virginie Grimaldi l’est d’autant plus qu’elle fait partie de ces auteurs qui ne connaissent pas au préalable toute la structure de leur roman. « J’ai les grandes lignes. Je sais ce que je veux raconter. Mais pas les chemins par lesquels je vais passer.  Je me laisse surprendre, conclue-t-elle. Il m’est arrivé de faire un plan détaillé, mais je n’ai rien suivi ! » La seule différence de ce roman, c’est que le récit alterne entre l’histoire au présent de ces six octogénaires et leur passé. « Pour ne pas me perdre, j’ai écrit tous les souvenirs d’abord, puis leur présent. » Sans cette construction inédite chez elle, c’est de façon linéaire, comme d’ordinaire, qu’elle aurait déroulé son texte.

« Le premier à me relire, c’est mon mari. Il m’a même donné des idées ! Mais ma grand-mère relit tout également. Je ne pense pas que mes livres soient son genre de lecture, alors quand j’écris, j’ai vraiment envie de lui plaire, de la toucher. » Challenge réussi avec Quand nos souvenirs viendront danser car « celui-là, elle l’a aimé plus que les autres. Elle a été très émue. Elle a beaucoup pleuré. Ça lui a rappelé les lieux de ses souvenirs. »

Pour autant, elle n’a pas besoin de beaucoup de relecture après avoir écrit un roman. « J’ai l’impression que je vais à l’essentiel quand j’écris. Je décris beaucoup. On m’a déjà dit d’aller plus près de l’émotion, d’en dire plus, mais je n’aime pas dire ce que les lecteurs doivent ressentir. Il est dangereux de tomber dans la mièvrerie ou le pathos. »

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Marceline & cie : des personnages plein de vie

L’une des particularités du nouveau roman de Virginie Grimaldi, c’est son personnage principal, Marceline, qui a un franc-parler légendaire et une personnalité haute en couleurs. « Je voulais voir l’histoire à travers un seul personnage et j’avais vraiment envie d’avoir le regard de Marceline pour dévoiler les choses petit à petit. Elle me faisait rire, en fait. Dans un de mes précédents romans, il y avait une grand-mère comme elle et ça m’a plu. J’ai voulu la retrouver. »

Se mettre dans sa peau, malgré ses 80 ans, l’auteure ne semble pas avoir eu de mal à le faire. Au contraire. « C’était naturel. Je crois qu’à 80 ans, on n’est pas si différent que ça. On a les mêmes émotions qu’à mon âge » exprime-t-elle, visiblement aussi touchée par des personnages de son âge que par sa petite bande de personnes âgées,  Anatole, Joséphine, Marius, Rosalie, Gustave et Marceline. « Et je suis une éponge.  J’ai beaucoup d’empathie, ce qui me permet de me mettre dans la position de personnages très différents » comme le prouve par exemple son best-seller Il est grand temps de rallumer les étoiles, dans lequel elle campe trois héroïnes de trois générations différentes (12 ,17 et 37 ans).

Par ailleurs, les personnages semblent très incarnés pour elle. « Je les vois car ils existent en tant que tel. » Ils naissent d’ailleurs très tôt, en même temps que son histoire, si bien qu’elle n’a ni besoin de les chercher, ni besoin qu’ils changent en cours d’écriture. Comme s’ils vivaient depuis toujours en attendant de pouvoir apparaître dans ses romans. « Ils ne changent pas mais ils me surprennent, parfois. »  De plus, ils sont ici assez nombreux, et chacun a son rôle à jouer dans l’histoire. « Il y a une narratrice, mais j’ai besoin de beaucoup de personnages et qu’ils soient tous crédibles et importants. »

« Les personnages restent, avoue-t-elle en fin de rencontre. J’ai besoin d’avoir de leurs nouvelles. Il me faudrait une histoire où on les retrouve tous ! Quand je termine un roman, ils me manquent ; puis il y a une phase où j’ai les premiers retours de mes lecteurs et je me dis alors : ils sont bien chez eux. » 

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Réparer des vies

Virginie Grimaldi aborde des thèmes très importants pour elle et se dévoile beaucoup. « Le temps qui passe m’angoisse terriblement. Je ne me camoufle pas, dans ce livre, je me mets à nu. » Il lui arrive de se rêver en écrivant, de réinventer des choses. Par exemple, quand on lui demande si elle aimerait ressembler à certains de ses personnages, elle répond qu’elle voudrait « le sens de la répartie de Marceline. Son courage. » Mais elle avoue aussi : « il y a certains de leurs défauts que j’aimerais ne pas avoir. Oui, on se raconte une nouvelle vie dans ses propres romans. » Pour l’écriture de ce roman, elle a été, on l’a vu, puiser en elle des choses personnelles. Elle a aussi extrait de son histoire familiale certains points clés de l’histoire. « Je voulais aborder la thématique de la place de la femme dans la société. Ma grand-mère, pour elle, c’était tout à l’ancienne. Aujourd’hui, elle regrette un peu que ça ne soit pas passé autrement, même si elle a surtout beaucoup aimé la période où elle a élevé ses enfants. » Mais, affirme Virginie Grimaldi, « je répare un peu quelque chose avec ce roman ».

Par conséquent, Quand nos souvenirs viendront danser a été un roman difficile à écrire. « Je ris et je pleure en écrivant. J’essaye d’alléger les thèmes durs avec de l’humour ou de la légèreté ; je n’aime pas ajouter des violons car je suis comme ça au quotidien. Là, il y a eu de la souffrance. Je repoussais de l’écrire – je préférais même faire les vitres ! C’était douloureux. Mais après, qu’est-ce que ça fait du bien ! reconnaît-elle. Mes angoisses restent, ne s’effacent pas, mais cela aide un peu. Et quand mes histoires vont toucher quelque chose chez le lecteur, c’est magique. On se sent moins seul, cela allège ! »

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Une auteure sincère et chaleureuse

« Il y a une quinzaine d’année, raconte Virginie Grimaldi, j’avais envoyé un manuscrit de roman. À l’époque, j’écrivais de la chick-lit. Le livre s’appelait Moi, Lisa, maîtresse de Brad Pitt, rigole-t-elle, et a été refusé. Je ne me l’expliquais pas ! Après cela, je croyais même que je ne publierai jamais : je n’avais pas de talent, pas de contact, etc. Puis sur le blog que j’ai créé, on m’a conseillé d’écrire un roman. Je l’ai renvoyé à un éditeur. On m’a dit oui deux jours après. Je n’y croyais pas ! »

De simple lectrice à auteure de romans à succès, Virginie Grimaldi n’en a pour autant pas perdu de sa verve et de son humilité. « Déjà que ce soit édité, je me disais waouh, mais ensuite que d’autres personnes que ma mère l’achètent… ! » finit-elle avec simplicité.

À un moment de la soirée, une lectrice lui demande si elle se verrait écrire des livres pour la jeunesse. Sa réponse, incertaine, l’amène à nous dire : « déjà que j’ai mis du temps à me dire : je suis écrivaine » avant de conclure, riant de sa propre incertitude : « Je dis beaucoup « Je ne sais pas » ! »

C’est cette sincérité qui a rendu la soirée si chaleureuse et qui rend l’auteure si complice avec ses  lecteurs et lectrices. « J’ai de plus en plus de lecteurs, qui attendent mes romans, et j’ai peur de les décevoir. Je n’ai pas peur des critique ou des ventes, mais j’ai peur de les décevoir. »

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À en croire les soixante premières critique du roman, qui lui donnent une note moyenne supérieure à 4/5, les Babelionautes, eux, n’ont pas été déçus ! Ils attendent même déjà de pied ferme, mais amical, les prochains. Actuellement enceinte, Virginie Grimaldi ne prévoit pourtant pas de publier un livre bientôt. « Je suis quelqu’un de très angoissé et imaginer des histoires occupe mon esprit. J’ai donc déjà un début d’idée mais je me dis : ne t’emballe pas ! » En attendant, il va falloir se contenter de faire danser ses souvenirs de ses précédents romans.

Vincent Villeminot : quand révolution rime (peut-être) avec utopie

15 ans de carrière et déjà une cinquantaine de livres publiés, 1400 critiques sur Babelio dont une grande partie sont positives et enthousiastes, des romans denses et généreux qui plongent ses lecteurs dans des histoires immersives : le succès semble sourire de toutes ses dents à Vincent Villeminot, auteur de nombreux romans pour adolescents et jeunes adultes. Lors de sa rencontre avec des lecteurs de Babelio, qui avait lieu mi-avril dans nos locaux, il nous a pourtant bien montré qu’être écrivain, c’est aussi beaucoup de travail, de sueur, de temps, et le tout en équipe. Et comme les efforts paient, l’auteur a aujourd’hui acquis une certaine reconnaissance dans le milieu de l’édition. Venu au livre suite à une demande d’album pour enfants de la part d’un éditeur pour lequel il écrivait alors des guides de voyage, Vincent Villeminot n’a depuis jamais eu à envoyer de manuscrit par la poste pour être publié. Chacun de ses textes est né d’une rencontre. « C’est un luxe insolent » avoue-t-il honnêtement. Une rencontre, comme celle que Babelio proposait à ses lecteurs ce soir-là, et que l’on vous propose de revivre ici.

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2025 : une partie de la jeunesse décide de partir vivre en forêt, dans des villages autonomes. Leurs seules politiques : l’amitié et la liberté.

2061 : Dan, Montana et Judith vivent dans une cabane avec leurs parents. Ils chassent, pêchent et explorent les ruines alentours. Mais un jour, les enfants sont enlevés par d’inquiétants braconniers. Quand leurs parents décident de partir à leur recherche, c’est le passé, le présent et le futur de ce monde qui se racontent et s’affrontent.

Dystopie ou utopie : la littérature de demain pour parler d’aujourd’hui

Dans Nous sommes l’étincelle, Vincent Villeminot met en scène de nombreux personnages à différentes époques, parmi lesquelles un futur assez proche qui succède à une révolution. Une utopie est-elle possible ? Voilà la question que pose l’auteur dans un roman qui semble plutôt relever de la dystopie, genre aussi appelé contre-utopie.

« La dystopie est un genre qui imagine un lieu, un temps où tout est poussé au pire pour réfléchir sur la réalité de notre époque, affirme Vincent Villeminot pour la définir. Mais moi, objecte-t-il, je ne pousse pas tout au pire. Je regarde les évolutions de notre époque et me demande où cela nous mènerait. » Moins extrême qu’une dystopie, peut-être plus subtil, en tout cas clairement interrogatif, l’auteur fait donc de Nous sommes l’étincelle un petit laboratoire politique dans lequel il dispose ses personnages et observe ce que le monde devient à leur contact. « On juge une révolution à ses fruits : mes personnages principaux, trois gamins, sont le fruit d’une révolution. Il m’intéressait de mettre en confrontation ceux qui ont fait ces choix et ceux qui en sont le fruit. »

Cela donne un roman dense, rempli de personnages, dans lequel il peut être difficile d’entrer, mais qui explore ainsi une révolution de ses prémices jusqu’à ses conséquences. « Je raconte cette histoire à l’endroit où l’utopie a le plus mal tourné. J’aime l’idée qu’il y a encore des choses à faire et qu’il faut les faire évoluer dans le temps » développe-t-il. « En littérature young adult, on a tendance à exalter la rébellion et à s’arrêter quand elle triomphe. Prenons le temps de la regarder vivre, se transformer, vieillir, s’abîmer. » Ni dystopie, ni véritable utopie, la société que décrit Nous sommes l’étincelle est finalement bien proche de notre monde : imparfaite et en constant mouvement.

« La question de l’utopie m’intéresse », énonce-t-il quand même, se plaçant clairement dans l’un des deux genres, et rejetant la dystopie, qui semble trop tranchée pour lui. « L’action commence avec le manifeste de Thomas – une référence directe à Thomas More ! – que des gens prennent au sérieux et suivent, enclenchant ainsi une utopie. » Mais même s’il imagine un monde nouveau et futuriste, la réalité n’est jamais bien loin. « Avec un roman, j’essaye d’ouvrir toutes les fenêtres possibles. Je décris parfois presque laborieusement les événements. Pour chacun, je m’appuie sur un élément de réel. » Ce n’est donc en rien étonnant de voir que son roman évoque étrangement les manifestations des Gilets Jaunes, pourtant postérieures à l’écriture du roman, ni d’apprendre que ses hooligans sont inspirés de ceux du Printemps Arabe. « Je me dis : prenons cet élément de réel et poussons les choses. À condition que les personnages ne soient pas des caricatures et que mon roman ne devienne pas un roman à thèse », c’est-à-dire porteur d’un message (ici politique) véhiculé sans subtilité.

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Des questions sans réponses : le rôle de la littérature

Pour Vincent Villeminot, en effet, les livres sont le produit de leur auteur : « J’essaye de ne pas avoir de message. J’essaye d’avoir une situation et de la pousser à fond. Mais c’est évidemment tributaire de mes réflexions, de mes opinions politiques, de mes lectures, bien sûr. On est le produit de son histoire. » Même s’il reste conscient de cet aspect-là de la création, il affirme ne pas vouloir donner de réponses à ces questions.

« La littérature, c’est le moment où il se passe quelque chose entre un auteur et son lecteur par le truchement d’un livre. Mais je ne sais pas ce que vont en faire mes lecteurs. Dans Réseaux, je mettais en scène des personnages anarchistes, je me suis donc retrouvé cité sur quelques groupes Facebook très politisés. Ça ne me met pas à l’aise. Mais ils ont le droit. En tant qu’auteur, je ne dois pas chercher à maîtriser cela. » Ainsi, une fois le livre entre les mains de ses lecteurs, c’est à eux de donner réponse aux interrogations que l’ouvrage soulève. Pour Vincent Villeminot, la réalité prime sur le reste. Le rôle de l’écrivain, c’est de lui être fidèle et de laisser le lecteur combler les blancs. « Je suis non-violent. Mais il y a de la violence dans mes livres et les non-violents perdent souvent. Je ne dois pas travestir la réalité pour que ça se passe bien. […] Je suis anarchiste. Mais j’espère que mes livres ne sont pas des bréviaires anarchistes. » La démonstration est faite.

Répondant à une lectrice l’interrogeant sur le « frugalisme », l’écrivain poursuit sur sa lancée et rappelle combien les réflexions de l’auteur et son époque sont le terreau de son histoire. « Quand on publie un texte comme celui-là aujourd’hui, il est évidemment nourri par des réflexions que je me fais. […] Je m’inspire de ma vision du monde. Je recherche une certaine sobriété. Je cherche à apprendre le nom des arbres. » Un livre qui ne délivrerait ni les idées ni un message de l’auteur, est-ce donc un idéal ?

L’essentiel, selon lui, semble donc la remise en question. « Doutons même du doute » écrivait Anatole France, auteur et critique littéraire. Ainsi, à propos de son travail avec son éditeur : « nous nous sommes notamment demandé dans quel ordre raconter l’histoire, raconte Vincent Villeminot. Devais-je la raconter chronologiquement ? Ou à rebours ? On a choisi cette deuxième solution, qui permet de poser la question de cette utopie : est-ce qu’on s’est trompés ? » Si même les personnages s’interrogent, les chances sont grandes pour que le lecteur les écoute, et se mette à interroger le monde qui l’entoure à son tour.

« Les bons livres résistent au temps et aux intentions de l’auteur » conclut Vincent Villeminot. Rendez-vous dans quelques années pour savoir si le pari est réussi ?

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Le texte : un travail d’équipe

Du temps. C’est justement ce qu’il a fallu à l’auteur pour écrire son roman. Beaucoup de temps et de travail. Au cours de la soirée, Vincent Villeminot nous a littéralement plongés dans son travail d’écriture et permis d’entrevoir, de loin, l’atelier dans lequel naissent ses histoires.

« Écrire ce roman, c’était un engagement physique dont je me remets doucement. 18 mois à temps plein, sans vacances, 8 à 12h par jour », énumère-t-il avant de répondre, quand on lui demande une suite : « Laissez-moi me reposer ! »

« Au début, j’avais commencé deux romans. Le premier était un polar dans un campus universitaire. Le second mettait en scène des hooligans. Et puis mon éditeur, Xavier d’Almeida, m’a envoyé un article de géographie qui décrivait les paysages et la Terre si le monde entier devenait vegan. Et m’est apparu le lieu où pouvaient se croiser différentes histoires. Je me suis alors dit qu’avec ces deux romans, il en manquait un troisième. » Cela donne un roman de 500 pages, dont la densité a dérouté plus d’un lecteur. Rien de surprenant, non plus, de voir qu’il est réticent à l’idée d’écrire une suite. « Ce serait possible de raconter d’autres choses, répond-il tout de même. Mais plutôt ce qui se passe dans les campus entre 2042 et 2059. Ou la vie d’un village où ça s’est bien passé. Il faudrait raconter quelque chose dans ce contexte. » Raconter l’avant-révolution ? C’est l’histoire de notre monde telle qu’on la connaît. Et raconter l’après-roman ? « Certains personnages me sont très précieux. Mais là où je les ai laissés, je ne peux pas les reprendre. Et puis, 500 pages, c’est déjà beaucoup. Il faudrait retrouver de l’énergie. Il faudrait que ça ait un sens. Mais ce que j’ai écrit là est figé pour eux. »

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Les personnages, par ailleurs, sont souvent au cœur de son travail. Des recherches, Vincent Villeminot en a fait. Sur Thomas More, sur le survivalisme. « Mon ignorance [sur ce genre de sujet] me sert car mes personnages sont des ignorants ! » Ce sont ces recherches, mais aussi tout ce qu’il a emmagasiné jusqu’à aujourd’hui, qui construisent un livre. « Cela nourrit mon texte. Pour que le réel rentre. Pour que le roman cogne la réalité. Mais le plus gros du travail c’est de développer les personnages » insiste-t-il.

Ce travail, cependant, Vincent Villeminot ne l’a pas accompli seul. Tout au long de la rencontre, il a souvent évoqué son éditeur, Xavier d’Almeida, présent dans la salle ce soir-là. « Ça a été 18 mois d’écriture, de travail à temps plein, mais avec un éditeur avec qui je pouvais dialoguer. Il a lu 8 versions du roman ! Je parle beaucoup de Xavier car un roman comme celui-ci se construit aussi par les couches qu’on enlève. Aux États-Unis, un bouquin sur deux a 20 % de pages en trop. Ce sont les agents qui s’en occupent, donc il y a une absence de travail éditorial. De mon côté, après tout le travail accompli et en dépit de sa taille, j’espère que c’est “à l’os”. »

Paradoxalement, alors même qu’il y a de ce côté de l’Atlantique une grande tradition de l’éditeur qui accompagne son auteur, « c’est un snobisme très français d’oublier l’éditeur. Tout travail artistique ne doit surtout pas sentir la sueur. Pourtant, confirme Vincent Villeminot, beaucoup de gens travaillent comme moi, en lien permanent avec leur éditeur. C’est aussi pour être rassuré ! Pour avoir quelqu’un qui nous dit : je crois que tu es sur les bons rails. Sinon on crève de trouille et on choisit la solution la plus conformiste. Je préfère avoir quelqu’un qui m’accompagne plutôt que de faire un roman qui ait déjà été écrit. »

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Littérature young adult : entre expériences et prises de risque

Ce roman, publié chez PKJ et vendu en librairie au rayon jeunesse, catégorie young adult, a pourtant beaucoup plu aux lecteurs présents ce soir-là, pour la quasi-totalité des adultes. Ils ont d’ailleurs noté que sans cette rencontre, ils ne se seraient peut-être jamais tournés vers ce roman, car il n’est pas vendu en littérature contemporaine, mais du côté des adolescents. « C’est un risque qu’on prend, confirme Vincent Villeminot. Mais je ne suis pas sûr qu’il existe aujourd’hui une place dans la littérature française pour des romans comme celui-ci. Sinon en littérature de genre. »

Au-delà d’un risque, c’est un choix conscient de la part de l’auteur. Un choix pour parler aux jeunes et, à travers eux, parler à tous. « Je publie pour jeunes adultes, ce ne sont pas des adolescents. Dans ma tête, ils ont entre 18 et 20 ans. Je pense toujours à un lecteur quand j’écris. Là, j’ai pensé à mes enfants, qui sont aussi mes premiers lecteurs. Et c’est important d’écrire pour ces jeunes. Il y a un vrai mépris pour les adolescents et donc pour leurs lectures. Mais je peux vous affirmer que certains ados, en rencontre, ont transformé mon travail. Et aujourd’hui j’ai une conviction profonde : si on écrit pour eux avec sérieux, les adultes aussi y trouveront leur compte. »

« Quand j’étais journaliste, je me souviens avoir écrit deux romans très narcissiques car j’oubliais les personnages. Ils parlaient de mes états d’âme. [NDLR : ces romans n’ont jamais été publiés]. Publier en jeunesse me force à m’oublier, c’est ce qui fait de moi un romancier. » Rappelant sa profonde envie de ne pas écrire sur lui, mais sur le monde qui l’entoure, il explique ainsi que les personnages, dont il fait le centre de son travail, l’aident à atteindre ce but. Pourtant, dans Nous sommes l’étincelle, certains de ses personnages les plus importants sont bel et bien des adultes. « C’est quelque chose de nouveau en littérature jeunesse : je peux avoir un personnage plus âgé. »

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Les prises de risque en littérature young adult, au-delà du genre et des questionnements politiques, apparaissent enfin dans la forme. Un lecteur dans la salle note une certaine musicalité de son style. Et l’auteur de répondre : « De plus en plus, je cherche une forme évocatrice. Pour mon nouveau roman, par exemple, je suis bloqué depuis quelques jours. Avant de venir à la rencontre, j’ai écrit à la main, sur du papier, à un café. Naturellement, c’est venu en vers. Tout à coup, j’ai écrit 12 pages. J’ai publié un bouquin en littérature générale, cette année, avec, parfois, des alexandrins. Cela me semblait naturel. On retrouve en eux une évidence de la langue. » C’est la même chose avec Nous sommes l’étincelle. « Si les retours à la ligne peuvent imprimer un rythme chez le lecteur, tant mieux. »

« Aujourd’hui, il y  a des éditeurs qui ont le courage de se lancer dans un très gros travail avec un auteur » rappelle Vincent Villeminot sur son travail avec Xavier d’Almeida. Celui-ci a même eu l’occasion de prolonger ses propos : « Je ne travaille pas toujours comme ça, mais là, c’était exaltant, fatigant, enthousiasmant. Il y a eu des désaccords. Mais en tant qu’éditeur, il faut savoir se mettre en retrait pour permettre à l’auteur d’écrire son roman et l’accompagner. » Il poursuit, parlant du travail de son auteur : « ce roman nous bouscule. C’est une vraie richesse. Et c’est un risque à prendre de le publier, car sinon, le livre va mourir. L’audiovisuel va nous tuer. La littérature jeunesse nous permet de prendre ces risques de genre, d’écriture… Il faut y croire. »

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« Ce n’est pas une lecture qui se donne facilement » avoue finalement Vincent Villeminot, conscient que son texte a laissé et laissera des lecteurs sur la touche. « Ce n’est pas volontaire et hautain, c’est le produit de choix que je ne regrette pas mais qui ont des inconvénients. » Car un travail d’écriture, c’est des choix, des chemins empruntés, des histoires racontées, et elles peuvent bousculer. « Mais est-ce qu’on ne cherche pas toujours à être déstabilisés en tant que lecteur ? » se demandera Xavier d’Almeida peu avant de conclure.

Des lecteurs déstabilisés, il y en avait, ce soir-là, chez Babelio. Mais tous semblaient conquis par leur échange avec l’auteur et sont ressortis des interrogations plein la tête. Il planait dans l’air une ambiance particulière : Vincent Villeminot parlait pour la première fois de ce roman devant ses lecteurs. Comparant son travail de romancier à celui d’un dramaturge, il affirmait pendant la rencontre qu’une « pièce de théâtre est un petit laboratoire », qui a un rôle bien plus théorique et politique que le roman. Pourtant, ce soir-là, la salle fumait comme un laboratoire social et littéraire.

Et pour ceux qui auraient encore des poignées de questions, il vous reste à regarder la vidéo de Vincent Villeminot, dans laquelle il présente son roman à travers cinq mots :

Un air d’Italie avec Serena Giuliano

Le lundi 25 mars dernier, un vent d’Italie soufflait dans les locaux de Babelio. Serena Giuliano, blogueuse passionnée, que vous connaissez peut-être sous le nom de « Wonder Mum », venait présenter son premier roman, Ciao Bella, à trente lecteurs de Babelio. Sélectionnés ce soir-là pour découvrir la première fiction inventée par la jeune écrivaine, ils ont pu lui poser toutes les questions qu’ils souhaitaient sur le livre, sa façon d’écrire, le lien entre celle-ci et son travail de blogueuse mais aussi sur sa vie de maman.

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« J’ai peur du chiffre quatre. C’est une superstition très répandue en Asie. Le rêve ! Enfin des gens qui me comprennent ! Je devrais peut-être déménager…

– Vous avez beaucoup d’autres phobies ?

– Vous avez combien d’années devant vous ? »

Anna a peur – de la foule, du bruit, de rouler sur l’autoroute, ou encore des pommes de terre qui ont germé… Et elle est enceinte de son deuxième enfant. Pour affronter cette nouvelle grossesse, elle décide d’aller voir une psy.

Au fil des séances, Anna livre avec beaucoup d’humour des morceaux de vie. L’occasion aussi, pour elle, de replonger dans le pays de son enfance, l’Italie, auquel elle a été arrachée petite ainsi qu’à sa nonna chérie. C’est toute son histoire familiale qui se réécrit alors sous nos yeux…

À quel point l’enfance détermine-t-elle une vie d’adulte ? Peut-on pardonner l’impardonnable ? Comment dépasser ses peurs pour avancer vers un avenir meilleur ?

Attention, la lecture de Ciao Bella pourrait avoir des conséquences irréversibles : parler avec les mains, écouter avec le cœur, rire de tout (et surtout de soi), ou devenir accro aux pasta al dente.

Quand l’écriture est intuitive

L’écriture, Serena Giuliano y était habituée depuis longtemps, son blog Wonder Mum existant depuis maintenant 6 ans. Pourtant, l’idée d’écrire un roman est bien plus récente, elle croyait même ne pas en avoir les capacités jusqu’à ce qu’elle saute le pas. « J’étais habituée jusque là à écrire des textes courts donc je ne croyais pas être capable d’écrire quelque chose de plus ambitieux. Et au bout du troisième Wonder Mum [NDLR : des recueils d’anecdotes et de chroniques sur sa vie de maman], j’ai eu envie d’autre chose mais je n’avais pas la confiance en moi pour le faire. » Comment a-t-elle trouvé le courage de se lancer ? Grâce à cette même ressource dont elle nous a parlée tout au long de la rencontre et dans son roman : l’amitié. « Mes amies ont été un vrai moteur pour ce roman » affirme-t-elle, avant d’ajouter, un peu plus tard : « Les femmes qui m’entourent sont vraiment importantes pour moi. Sans elles, je n’aurais pas le courage de faire tout ça. C’est important d’être entourée de gens bienveillants et sincères. »

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Finalement, avec des chapitres courts, écrits sous la forme d’un journal intime entrecoupé de dialogues entre le personnage principal et sa psychologue, Serena Giuliano revient à une forme assez ramassée, qui n’est pas sans évoquer son format de prédilection : le blog. Concernant la forme du journal, « j’ai mis longtemps à y venir, raconte-t-elle. Je voulais raconter cette histoire, mais je ne savais pas comment et j’ai finalement trouvé l’idée du journal intime. Après, j’ai eu l’idée des dialogues avec la psychologue, grâce auxquels je pouvais m’amuser. » Ces morceaux de texte courts et spontanés confèrent au roman un rythme entraînant, qui se retrouve notamment dans ce jeu de dialogues : « J’adore ça. Ce sont presque mes passages préférés. J’ai pris du plaisir à les écrire. »

Des journaux, comme beaucoup, elle en a souvent écrits. « J’ai toujours aimé écrire. Mais, insiste-t-elle, je ne pensais pas pouvoir écrire un roman. » Si ses journaux n’ont pas directement inspiré son histoire, il lui est quand même arrivé d’y intégrer des textes qu’elle avait écrits ici et là : « j’ai parfois repris des textes écrits sur mon téléphone. » C’est pourquoi elle a choisi la première personne du singulier. « Le « je » était ce qu’il y a de plus facile pour exprimer les sentiments des autres. Cela me vient aussi du blog. »

Une spontanéité d’écriture qui explique le naturel de sa langue, qui a plu aux lecteurs. « Le style d’écriture frais et moderne donne l’impression qu’Anna est une copine qui se confie, et on se sent aussi écouté » écrit girardmaxime sur Babelio. Le roman a d’ailleurs été écrit très rapidement. « J’ai mis deux ans à le penser, a confié Serena Giuliano lors de la soirée. Puis je l’ai écrit très vite. […] Au moment des corrections, nous avons juste supprimé un chapitre. »  Difficile de croire, en apprenant cela, qu’elle avait si peur d’écrire un roman, alors qu’elle a un style jugé « alerte, spontané, plein d’entrain » (letitbe).

Voilà donc quelqu’un chez qui les mots semblent être une intuition. « Je n’ai pas de modèle en termes d’écriture, répond-elle d’ailleurs quand on lui demande des inspirations. Je lis de tout. Je n’ai pas de style très précis. J’ai peur de copier, donc j’essayais de ne pas lire d’autres choses en écrivant. » Et Serena Giuliano de conclure, authentique : « J’ai fait ce que je sais faire. »

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Quand l’inspiration est autobiographique

Si la lecture n’est pas son inspiration première, il est certain que sa propre vie et son entourage viennent nourrir son écriture. « Au fur et à mesure que l’histoire progresse, on essaie de distinguer ce qui relève du vrai et ce qui est purement fictif. La part de réalité intégrée à l’histoire la rend encore plus touchante et authentique » écrit MissCroqBook à propos du livre. « La partie autobiographique du roman n’était pas particulièrement un jeu pour moi, répond Serena Giuliano. C’est venu naturellement dans le roman. La personnalité d’Anna est assez proche de la mienne. Mais elle n’est pas moi. Ses amis, ses changements professionnels, son passé me ressemblent. Mais tout n’est pas moi. » L’histoire d’Anna fait pourtant écho à celle de l’auteur. « Ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux me verront, me reconnaîtront. »

On la retrouve par ailleurs dans les thèmes qu’elle a choisis d’aborder. La violence conjugale, l’emprise du jeu, le pardon, le racisme, la maternité, la famille, les phobies… sont autant de thèmes douloureux ou intimes qui sont présents dans l’histoire. « Je n’avais pas forcément prévu d’en parler. J’avais envie de parler de chose qui me touchent. Ces thèmes sont venus au cours de l’écriture. » Le choix des dialogues avec la psychologue n’est lui non plus pas anodin. C’est quelque chose que l’auteur a elle-même vécu quand, en détresse, elle avait besoin d’une oreille professionnelle à qui se confier. Aborder cette thérapie dans son roman lui semblait même important pour participer à briser un tabou qui a la peau dure : « c’est difficile de dire qu’on a besoin d’aide, qu’on ne va pas bien. Moi, je le cachais alors qu’il faut en parler. Ça peut vraiment changer la vie. »

Parmi tous ces thèmes, il y en a un prépondérant, c’est l’amitié. Comme nous l’écrivions plus haut, les femmes qui entourent Serena Giuliano sont essentielles pour elle, et sont même son énergie première. Ces « amies indéfectibles » (perette85) présentes dans le roman proviennent sans aucun doute de celles qui entourent l’auteur. « Si je devais choisir entre l’amour et l’amitié… ! » rigole-t-elle avec le public. Ses amis et sa famille, d’ailleurs, on lu le roman et l’ont aimé. « Mais je ne sais pas s’ils étaient sincères ! »

Son écriture, en définitive, semble être à tel point intime qu’elle en devient cathartique. « J’ai un seul regret, confie-t-elle, c’est que je n’ai jamais décrit Anna. Quand on écrit, c’est génial de pouvoir faire ce qu’on veut. Par exemple, le lien entre Anna et sa grand-mère peut continuer d’exister, contrairement à moi. »

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« Ensemble, les femmes peuvent faire de grandes choses »

Largement abordé dans son roman, le thème de la maternité a beaucoup fait parler de lui lors de cette rencontre. Une lectrice présente ce soir-là, pédiatre de profession, a notamment remercié l’auteur pour son histoire qui déculpabilise. « C’est une grande angoisse d’avoir un second enfant, et votre roman délivre une vérité bouleversante et importante pour les mères. […] Et c’est rarement dit dans les livres. » Serena Giuliano, très émue, a répondu que c’est « génial de pouvoir apporter ça aux mères : un peu de soulagement. La société se charge assez souvent de nous mettre la pression. » C’était un sujet très douloureux pour elle, presque viscéral, et cathartique, encore une fois. « On n’a pas toutes cette fibre maternelle, ou pas tout de suite. On est nombreuses dans ce cas. J’avais envie de déculpabiliser ces femmes. De casser ce mythe de la mère parfaite et aimante. Pour moi c’était vraiment libérateur d’en parler, j’en ressors plus légère. » Et la lectrice de conclure : « Il n’y a pas de mauvaise mère et on n’est pas mère automatiquement. »

C’est d’ailleurs un sujet fondateur dans le parcours de Serena Giuliano. En effet, quand elle a commencé à parler sur les réseaux sociaux de son angoisse de devenir mère une deuxième fois, elle a reçu un soutien immense venu de nombreuses femmes. « Elles m’ont dit merci de mettre des mots là-dessus. On a besoin de soutien. Je pensais bien que je n’étais pas seule. Au début ça n’a pas été très facile, on me prenait pour un monstre. Mais cette communauté et ce soutien ont grandi très rapidement.»

Au-delà de ses amies, ce sont donc toutes ses femmes, ses lectrices et ses abonnées sur les réseaux sociaux, qui portent Serena Giuliano. Elle écrit pour elle, et son travail est souvent salvateur pour certaines. Mais « elles me le rendent tellement, déclare l’auteur, visiblement touchée. Nous avons des échanges très drôles. Et il y a une communauté qui s’est créée entre elles. Ensemble, les femmes peuvent faire de grandes choses. J’ai de la chance d’avoir une communauté très bienveillante, très intelligente, très drôle. »

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Ciao Serena !

Enfin, c’est de l’Italie, que l’auteur a largement parlé avec ses lecteurs pendant la rencontre. Originaire de ce pays, qui lui manque beaucoup, elle a fait de son histoire celle de son personnage, Anna. Toutes deux arrachées à leur terre natale alors qu’elles étaient petites, elles ont grandi en France avec l’Italie dans le cœur. Et pourtant, aujourd’hui, c’est en français que Serena Giuliano publie. « Au début, le français, c’était de la science-fiction pour moi ! Les chansons m’ont finalement donné envie de le comprendre et maintenant je suis plus à l’aise à l’écrit en français et à l’oral en italien ! » Il n’y a même « pas eu d’hésitation sur la langue choisie pour écrire. C’est très difficile de jouer avec ses deux langues. Mais c’était évident pour l’écriture. Je ne pouvais pas écrire en italien. »

Même si elle a choisi la langue de Molière pour raconter l’histoire d’Anna, elle a dû aller en Italie pour l’écrire. « J’avais besoin d’être dans l’ambiance, la culture » raconte-t-elle, avant de poursuivre sur son rapport à son pays natal : « Je me sens profondément italienne. Dès que je peux, j’y retourne. J’aimerais un jour vivre entre les deux pays. Mais je sais la chance que j’ai d’être en France et d’avoir deux nationalités. »

Ce qui lui manque le plus ? Les Italiens, sûrement. « La chaleur des gens qui y vivent. Dire bonjour à tout le monde dans la rue. Se tutoyer naturellement… » C’est sans doute pourquoi elle leur a dérobé l’expression « Ciao, bella ! » pour le titre de son roman. « C’est une expression qu’on peut dire à tout le monde en Italie. C’est plein de douceur, de bienveillance. Cela résume bien ce qu’on trouve à l’intérieur de mon roman. »

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De la douceur et de la bienveillance, la chaleur de l’Italie, des thèmes intimes et des doutes, voilà ce que vous trouverez à l’intérieur du roman de Serena Giuliano. Mais ne lui demandez pas de quoi sera fait le prochain. D’abord parce que cela révèlerait en elle une angoisse, la même que celle qui se réveille quand on demande à une jeune mère : « Alors, le deuxième ? » Ensuite parce que même si elle a « un début d’idée », ce ne sera pas une suite de Ciao Bella « J’avais envie de créer le personnage d’Anna. Mais c’est comme une petite sœur qu’on laisse partir. Ça a été très difficile de la lâcher, mais pour elle et moi, ça s’arrête là. »

Autant en emporte le roman avec Laurence Peyrin

Vendredi 8 mars avait lieu la Journée internationale des droits des femmes. À cette occasion, nous recevions dans les locaux de Babelio Laurence Peyrin, dont les romans sont toujours menés tambour battant par des femmes, des héroïnes qui ne sont pas toujours fortes, mais qui semblent au moins maîtriser leur destin. « Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie » affirmait-elle il y a quelques mois, quand elle venait pour la première fois chez Babelio rencontrer ses lecteurs. Ce soir-là, dans une ambiance chaleureuse où fusaient les questions et rires des lecteurs, elle nous a parlé de la place qu’occupent les femmes dans son œuvre.

La conversation s’est principalement articulée autour de deux romans. L’Aile des vierges, d’abord, son précédent livre, qui vient de paraître au format poche chez Pocket, dans lequel elle raconte une histoire d’amour féministe, le tout sur un fond historique qui n’est pas sans rappeler l’ambiance de Downton Abbey. Publié il y a près d’un an, il a fait l’objet d’une première rencontre chez Babelio et reçu de très nombreuses notes positives sur le site. Ma Chérie, son dernier ouvrage, qui vient de paraître aux éditions Calmann-Lévy, prend place en Floride, à une toute autre époque : celle de la Ségrégation, en plein cœur des années 1960.

9782702164327.jpgNée dans un village perdu du sud des États-Unis, Gloria était si jolie qu’elle est devenue Miss Floride 1952, et la maîtresse officielle du plus célèbre agent immobilier de Coral Gables, le quartier chic de Miami. Dans les belles villas et les cocktails, on l’appelle « Ma Chérie ». Mais un matin, son amant est arrêté pour escroquerie. Le monde factice de Gloria s’écroule : rien ne lui appartient, ni la maison, ni les bijoux, ni l’amitié de ces gens qui s’amusaient avec elle hier encore. Munie d’une valise et de quelques dollars, elle se résout à rentrer chez ses parents. Dans le car qui l’emmène, il ne reste qu’une place, à côté d’elle. Un homme lui demande la permission de s’y asseoir. Gloria accepte. Un homme noir à côté d’une femme blanche, dans la Floride conservatrice de 1963… Sans le savoir, Gloria vient de prendre sa première vraie décision et fait ainsi un pas crucial sur le chemin chaotique qui donnera un jour un sens à sa nouvelle vie…

Peyrin_aile_vierges.jpgAngleterre, avril 1946. La jeune femme qui remonte l’allée de Sheperd House, majestueux manoir du Kent, a le coeur lourd. Car aujourd’hui, Maggie Fuller, jeune veuve au fort caractère, petite-fille d’une féministe, entre au service des très riches Lyon-Thorpe. Elle qui rêvait de partir en Amérique et de devenir médecin va s’installer dans une chambre de bonne. Intégrer la petite armée de domestiques semblant vivre encore au siècle précédent n’est pas chose aisée pour cette jeune femme cultivée et émancipée. Mais Maggie va bientôt découvrir qu’elle n’est pas seule à se sentir prise au piège à Sheperd House et que, contre toute attente, son douloureux échec sera le début d’un long chemin passionnel vers la liberté.

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Les héroïnes

Quand elle commence un roman, c’est souvent sous l’impulsion d’un personnage. « Dans L’Aile des vierges, j’avais envie de parler de ce personnage, Maggie. Mais cela dépend. Tout comme mes romans sont différents les uns des autres, les héroïnes le sont. Dans Ma Chérie, par exemple, c’est plutôt le sujet qui m’a amené au personnage : il me fallait une femme qui soit candide, c’est devenu Gloria. »

Le changement, par contre, est un thème qui réunit toutes ses héroïnes. « Il n’y a pas de roman sans changement, sans parcours. D’où qu’on vienne, quelle qu’on soit, il suffit peut-être de forcer le destin pour qu’il nous arrive des choses extraordinaires aussi » affirme-t-elle. Elle en parlait déjà la dernière fois qu’on l’avait reçue et évoque aussi ce sujet dans la vidéo que nous avons tournée avec elle le 8 mars.

Dans cette même vidéo, elle déclare d’ailleurs que « [ses] héroïnes se construisent toujours avec une rencontre déterminante dans leur vie ». Dans L’Aile des vierges, paru en 2018, c’est la rencontre de Maggie avec John Lyon-Thorpe, le maître de la maison dans laquelle elle travaille, qui va bouleverser sa vie, jusqu’à la faire traverser l’Atlantique direction New York… Dans Ma Chérie, son nouveau roman, le personnage suit une trajectoire un peu différente. « Gloria, à l’inverse de Maggie, va tout perdre. Je voulais me poser cette question : quand tout s’effondre, qu’est-ce qu’il reste ? » Ce personnage assez naïf, qui semble ne pas tenir le premier rôle de sa propre vie, a une histoire paisible voire soumise avec un homme. « Son amant, commente Laurence Peyrin, pour des raisons y ou y – enfin surtout des raisons x ! – ne veut pas la faire voyager avec lui quand il part pour le travail », jusqu’à ce que, dans un bus, elle prenne une décision qui va changer toute sa vie. Alors que Maggie, dans L’Aile des vierges, s’adoucit un peu au contact de John, Gloria, elle, semble complètement se réveiller. « Elle va découvrir la curiosité, l’appétence pour l’inconnu ! C’est une découverte d’elle-même. » C’est un personnage qui se laisse guider, à qui « on montre le chemin », mais qui va quand même, de « Ma Chérie », devenir, enfin, Gloria, celle qu’elle est vraiment.

Trajectoires et destins, femme moderne ou belle indolente, changements et traversées, Laurence Peyrin, assurément, sait écrire et raconter les femmes. « Je voudrais écrire un livre avec le point de vue d’un homme, avoue-t-elle, mais je parle de ce que je connais le mieux. »

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L’amie et l’amoureuse

Si Laurence Peyrin écrit si bien les femmes et parle avec tant de générosité de ses personnages, c’est sûrement parce qu’elle y met beaucoup d’émotion. Semblant puiser dans le monde qui l’entoure, à commencer par ses rapports avec les autres, et dans ses propres sentiments, elle offre des livres sensibles dont elle parle avec passion.

« Quand j’ai terminé L’Aile des vierges, j’étais malade, d’une tristesse insondable. Comme un baby blues. Pour rebondir, il me fallait écrire quelque chose de totalement différent, pour faire le deuil de Maggie. » Pourtant, reconnaît-elle, ce n’est pas forcément pour son personnage, que la séparation avec ce roman était si dure, mais aussi pour son histoire… et « certainement [l’]amant [de Maggie] ! » Si elle en rit généreusement ce soir-là, elle n’en dévoile pas moins les sentiments qui l’habitent, derrière son travail d’écriture : « écrire une passion amoureuse fait appel à quelque chose de profond, d’intime chez l’auteur. »

Créer un personnage n’est pas toujours facile. Son nouveau livre, Ma Chérie, en est la preuve. « Au début je n’aimais pas trop Gloria. Pendant trois semaines, j’ai écrit le livre sans vraiment la supporter. » Ce livre, dont l’histoire, nous a-t-elle déjà confié, est venue en premier, a donc commencé par mettre en scène un personnage que l’écrivaine elle-même jugeait antipathique ! « Mais on a fini par se rencontrer. » Un peu plus tard, une lectrice lui demande si ce n’est pas plus intéressant, finalement, d’écrire sur un personnage qu’on n’apprécie guère. « Je ne sais pas, avoue-t-elle. Dans Ma Chérie, le personnage de l’amant ne me plaît pas. Il est ridicule, pathétique et je passe très vite sur lui car il n’est pas intéressant. Je n’ai donc pas vraiment envie d’écrire sur quelqu’un que je n’aimerais pas. » Pourtant, force est de reconnaître qu’on ne peut pas toujours voir les choses de manière manichéenne. Au même titre qu’on peut adorer un méchant ou qu’un héros peut nous décevoir, un auteur peut construire ses personnages sur différents niveaux. « Mes personnages ont toujours une faille, une excuse, confirme-t-elle. On n’est pas faits d’un bloc. C’est intéressant d’aller trouver quelqu’un et de chercher pourquoi il n’est pas totalement mauvais. »

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L’historienne

Si les personnages sont le moteur de ses écrits, ils sont aussi l’un de ses principaux centres d’intérêt dans l’Histoire. Ses romans ont une dimension historique important parce que ça l’intéresse, en tant qu’auteur, d’aller chercher dans le passé des figures féminines et d’étudier leurs trajectoires. « Les femmes sont leurs propres obstacles dans vos romans » lui déclare Pierre, qui anime l’échange. Et Laurence Peyrin de compléter : « Les femmes. Et la société. » C’est pourquoi elle aime fouiller le passé à la recherche de ces destins de femmes. « A quelles adversités elles avaient à faire, dans la société ? C’est ça qui m’intéresse. »

C’est aussi une anecdote historique, cette fois-ci, plutôt dans l’histoire de l’art, qui inspire l’une de ses prochaines histoires. Une lectrice, avide d’en savoir plus, la questionne sur ses prochains textes et finit par lui soutirer ? quelques informations. « Ce ne sera pas la même ville, ni la même époque. Je peux vous dire un mot : égérie » raconte-t-elle, avant de poursuivre : « ce qui m’a donné envie, c’est d’écouter des chansons qui portent des noms de femmes. »

Écrivant des romans historiques, elle doit faire preuve d’une certaine rigueur et nourrit donc son texte de beaucoup de documentation. « J’ai été journaliste car je voulais écrire. Mais je me suis trompée de métier. J’observe beaucoup, mais n’ai pas la témérité des journalistes qui s’approchent au plus près de l’action ou réalisent des interviews. Mais j’étais persuadée que je n’avais pas assez d’imagination pour devenir romancière. Maintenant que je le suis, je vérifie tout ce que j’écris : voilà ce que je garde du journalisme. Je me demande d’ailleurs comment faisaient les écrivains il y a vingt ans ! Sans Internet, cela devait être bien plus compliqué. »

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La cinéphile

Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans la première vidéo que l’on tournait avec Laurence Peyrin, il y a quelques mois, l’un des cinq mots qu’elle avait choisis était « cinéma ». Grande cinéphile dans l’âme, en plus d’être, comme nous tous ce soir-là, une grande lectrice, elle puise dans le 7e art du matériau pour ses propres histoires. Rien de bien étonnant, quand on sait qu’elle a été pendant des années, journaliste et notamment critique de cinéma. « Je tire plutôt mes personnages de la fiction, moins du réel. » Pour L’Aile des vierges, par exemple, elle a été puiser dans le personnage de Scarlett O’Hara, héroïne du roman de Margaret Mitchelle Autant en emporte le vent, porté à de maintes reprises à l’écran, ou encore dans le personnage de Karen Blixen, femme de lettres danoise qui a été interprétée par Meryl Streep dans Out of Africa.

Elle confie d’ailleurs, suite à la question d’une lectrice lui demandant si elle souhaiterait voir ses livres au cinéma, qu’une adaptation est son « rêve absolu ». Au même titre que ses lecteurs, elle dit « voir le film se dérouler devant [s]es yeux » en même temps qu’elle écrit une histoire. « Je vois très bien L’Aile des vierges adapté en série sur Netflix, et Ma chérie en film ! » Malheureusement, ce sont des choses qui prennent beaucoup de temps, voire qui n’arrivent pas. « On n’a pas de prise sur les choses, en tant qu’auteur. Il nous faut susciter le désir. Et, nécessairement, c’est lent. »

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L’écrivaine

De sa vie d’auteur, Laurence Peyrin nous a beaucoup parlé pendant l’événement. « Je n’ai pas de rituel. Je vais à la bibliothèque municipale à côté de chez moi. Comme j’ai six enfants, j’ai dû me trouver un endroit calme pour écrire. J’y vais du mardi au samedi – les horaires de la bibliothèque en fait ! Mais, le plus gros du travail, affirme-t-elle, ce n’est pas l’écriture ». C’est tout le temps que prennent ces moments où elle réfléchit et laisse naître ses histoires, « quand je promène mon chien, n’importe quand ! Quant à l’écriture, j’ai de la chance, chez moi, cela coule tout seul. » Mais la bibliothèque est lieu qui est à la fois essentiel et inspirant pour elle. « A chaque fois que je me réfugiais à la bibliothèque dans ma vie, je n’avais peur de rien. » Et, bien plus qu’un refuge, c’est aussi une manière de se mettre en condition pour l’écriture, comme un employé va au bureau, Laurence Peyrin va à la médiathèque. « Si je travaillais chez moi, je serais en survêtement et sans maquillage ! » rigole-t-elle.

« Je sais ce que je vais raconter, mais absolument pas où je vais ! Je me documente sur Internet et je fais mes recherches au fur et à mesure. Il y a même des personnages qui apparaissent dans certains chapitres dont je ne soupçonnais même pas l’existence. » Ce processus de création est très instinctif et ce jusque dans le travail du titre, qu’elle trouve « tout de suite ! ». Mais cette spontanéité ne gagne pas toutes les couches de son travail (en serait-ce vraiment un, si rien ne la mettait en situation de défi ?) car l’un de ses problèmes majeurs pendant la conception d’un roman, c’est le prénom de ses personnages, et notamment celle qui sera le protagoniste principale. « C’est essentiel pour moi. J’en ai besoin pour pouvoir avancer. Cela peut durer des semaines ! Pour le livre que je suis en train d’écrire, par exemple, ça a été très difficile. Pour Ma Chérie, j’ai réfléchi pendant longtemps. Elle porte finalement trois prénoms : Gloria Mercy Hope. Je me suis aperçue assez tardivement que cela correspondait aux trois parties du romans et de son évolution. C’était totalement inconscient. » Et Laurence Peyrin de conclure, sûre d’elle : « Mais il y a une part de magie dans l’écriture… »

Cette impulsivité explique peut-être l’énergie qui traverse ses romans et rend vivants ses personnages. Alors que ceux-là sont à l’origine de chacun de ses romans, ou presque, c’est l’histoire, pourtant, qui en est la finalité. « Je lis presque uniquement des polars. Mais je ne sais pas s’ils influencent mon écriture, à part peut-être dans la volonté de vouloir raconter une histoire. Dans un polar, il y a une mathématique, une certaine efficacité, une histoire. Je ne pourrais moi-même pas en écrire mais peut-être ai-je le même souffle, le même besoin de dérouler les choses. »

Des histoires, par ailleurs, Laurence Peyrin en a déjà en réserve ! « Je garde parfois des morceaux d’histoires pour une prochaine fois. Au début, dans Ma chérie, le personnage devait traverser l’Amérique en bus, aller à New York et travailler dans un club de striptease. Ce n’est finalement pas le cas, je ne voulais pas compliquer l’histoire, donc tout ça, je le garde pour plus tard. Ce sera le thème d’un prochain roman ! »

Cette passion pour le polar et cette volonté d’énergie expliquent aussi certains de ses choix narratifs. Ses romans, par exemple, ont pour le moment toujours été écrits à la troisième personne, elle n’a jamais osé utiliser le « je ». « En tant que lectrice, j’aime bien les deux, cela dépend. Mais en tant qu’auteur, j’ai l’impression que la troisième personne laisse une part plus libre à la plume, cela donne plus de souffle, peut-être. »

Quant à savoir si elle se relit, elle avoue n’avoir que deux grands moments de relecture : une fois qu’elle a terminé, pour « être sûre de la cohésion de l’ensemble »… et après que ses livres soient sortis ! « J’adore relire mes livres » avoue-t-elle, complice avec les lecteurs qui lui demandent en retour si elle les trouve bien écrit. Et celle-ci de répondre, en riant : « Oui ! Ça me fait plaisir. Mais c’est comme un cuisinier qui goûte ses plats, en fait. Il sait à quel moment c’est bon. »

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L’Américaine

Laurence Peyrin, pourtant bien française, situe nombre de ses romans aux États-Unis, au moins en partie. Passionnée de culture anglo-saxonne – elle situe d’ailleurs L’Aile des vierges dans l’Angleterre de l’époque édouardienne – et allant souvent en Floride pour des raisons familiales, elle porte ces deux pays dans son cœur. « Je suis marquée par les États-Unis à un tel point que j’y étais hier ! » s’amuse-t-elle. Ses différents romans lui permettent cependant d’aborder différentes facettes de l’Amérique. Dans L’Aile des vierges, Maggie finit par se rendre à New York, une ville que l’auteur dit adorer, et « c’est totalement différent du reste du pays ! La Floride, que je mets en scène dans Ma Chérie, est d’une énergie et d’une ouverture d’esprit totalement différentes. » Si le roman n’est donc pas le road trip qu’elle avait initialement imaginé, les lecteurs pourront néanmoins se délecter d’une belle immersion dans cet état américain, avec ses descriptions de la mangrove, des villes comme Tampa, etc.

Peut-on espérer voir un jour un roman de Laurence Peyrin se dérouler en France ? « Oui, quand j’habiterai en Amérique ! » répond-elle, sans une once d’hésitation. « J’ai besoin de distance. La distance est romanesque. Elle engendre le désir. C’est la frustration et ce désir qui me font écrire des histoires. »

Les lieux, dans ses romans, sont très importants et portent le récit. « Il faut que j’écrive sur des lieux que je connais. Les lieux sont presque des personnages ! Miami, par exemple, c’est Gloria au début de Ma Chérie, elle est clinquante. Quand je voyage, je reviens toujours avec des idées de romans. »

Laurence Peyrin ne sait pas si elle sera un jour traduite aux États-Unis, même si elle l’espère. Mais pour l’exprimer, elle revient à cette idée de lenteur, dont elle parlait déjà pour les adaptations cinématographiques. « Quand on est écrivain, on a toujours envie d’avoir un an de plus pour voir ce que son livre est devenu. Mais ça se construit. Le prix Maisons de la presse m’a appris la patience. Alors j’attends, je frémis de voir ce que ça a donné. J’ai tellement hâte que vous lisiez Ma Chérie ! Parce qu’on n’écrit pas pour soi. Je pense à vous quand j’écris, à ce que ça va vous faire. Il faut être généreux quand on écrit. Il faut avoir le bonheur de transmettre. »

Le bonheur de transmettre, Laurence Peyrin l’avait ce soir-là. Pour compléter le souvenir de cette chaleureuse soirée, vous pouvez visionner la vidéo dans laquelle elle a choisi 5 mots pour parler des ses deux derniers ouvrages : XXe, rencontre, changement, liberté, et Amérique :

Aurélie Valognes : la main verte et le cœur sur la main

Nous sommes le 5 mars, la veille de la parution de La Cerise sur le gâteau, le nouveau roman d’Aurélie Valognes. Pour la première fois, elle va le présenter à ses lecteurs. « Je me sens sous pression ! » s’écrie-t-elle en rigolant, visiblement anxieuse de laisser son texte s’envoler vers les mains de ses lecteurs, mais toujours aussi volontaire pour partager avec eux. Ils sont plus de 800 000, en 2018, à avoir acheté l’un de ses romans. Sacrée l’auteure préférée des Français, Aurélie Valognes a pourtant gardé les pieds sur terre ; elle s’est adressée ce soir-là avec générosité et sincérité à la trentaine de lecteurs Babelio qui avaient gagné une place.

La vie est mal faite : à 35 ans, on n’a le temps de rien, à 65, on a du temps, mais encore faut-il savoir quoi en faire…
Bernard et Brigitte, couple solide depuis 37 ans, en savent quelque chose.
Depuis qu’elle a cessé de travailler, Brigitte profite de sa liberté retrouvée et de ses petits-enfants. Pour elle, ce n’est que du bonheur. Jusqu’au drame : la retraite de son mari !
Car, pour Bernard, troquer ses costumes contre des pantoufles, hors de question. Cet hyperactif bougon ne voit vraiment pas de quoi se réjouir. Prêt à tout pour trouver un nouveau sens à sa vie, il en fait voir de toutes les couleurs à son entourage !
Ajoutez à cela des enfants au bord de la crise de nerfs, des petits-enfants infatigables, et surtout des voisins insupportables qui leur polluent le quotidien…
Et si la retraite n’était pas un long fleuve tranquille ?
Un cocktail explosif pour une comédie irrésistible et inspirante.

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Changer de vie : un pari à tout âge

Dans son nouveau roman La Cerise sur le gâteau, Aurélie Valognes explore un changement de vie : un départ à la retraite. Cependant, au même titre que ses précédents romans, pour lesquels elle part toujours d’un sujet intime et personnel, celui-ci n’est pas si éloigné d’elle qu’on pourrait le croire. « C’est vrai que, moi aussi, j’ai eu l’impression de changer de vie. » Il y a quelques années, en effet, pour suivre son mari, elle a quitté son travail, s’est installée à Milan avec sa famille et, en plein babyblues et soudain au chômage, a cherché une nouvelle manière de s’occuper.

« J’avais envie de quelque chose de bien à moi. Et j’avais l’image de ma tombe avec marqué dessus « écrivain ». » Une seule solution s’impose alors à elle : publier au moins un roman. Elle nous raconte d’ailleurs qu’arrivée à Milan, elle commence par s’inscrire à l’Institut Français. « Au moment où on m’a demandé mon métier, je les ai regardés droit dans les yeux, et j’ai menti. J’ai dit écrivain. » Le premier pas vers une carrière réussie dont elle ignorait encore tout…

Récemment, sa famille et elle sont revenues vivre en France. Après des années à courir partout pour un travail qui l’épuisait et lui prenait énormément d’énergie, suivies par quelques années plus apaisées à écrire des romans, elle nous confie avoir été traversée d’une sensation de « grand gâchis ». « Nos aînés ont le temps, mais ne voient pas les petits-enfants, et nous ne l’avons pas. » D’un côté, elle met donc en scène un couple de retraités, Bernard et Brigitte, héros de La Cerise sur le gâteau, tandis que de l’autre côté, leur fils et sa femme courent après le travail, la vie de famille, les préoccupations pragmatiques de la vie. Devant le vertige du temps qui passe, il lui a semblé essentiel, dans ce roman, de reconnecter ses personnages avec des valeurs essentielles : la famille mais aussi l’écologie.

« Sortir du chemin tout tracé, pour moi, ça a été me lancer dans l’écriture » conclue-t-elle. « Au pire, on apprend. On n’échoue jamais. »

« Seriez-vous devenue écrivain, si vous n’aviez pas déménagé en Italie ? » lui demande-t-on justement dans le public. « Je pense que j’aurais écrit un roman… mais à la retraite ! » Une chance, alors, qu’elle ait finalement publié son premier roman, Mémé dans les orties, sur internet, en 2014. « Quand on s’auto édite, on peut se prendre des coups… Mais quand on en rêve, on y va ! »

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Bernard, activiste écologique : un roman d’actualité

Son personnage principal, Bernard, jeune retraité qui le vit mal, va au gré des mois devenir activiste écologique… jusqu’à mettre en danger l’équilibre de sa famille. D’où vient ce personnage ? Son caractère d’abord, semble finalement très inspiré d’une personne que les lecteurs connaissent bien… « J’aime bien les personnages un peu bougons. Bernard est une version masculine de celle que je suis. » Ses décisions, ensuite, n’en sont pas si éloignées non plus. Du changement brutal de vie à la cause écologique, il n’y a qu’un pas ; pour Bernard, comme pour Aurélie Valognes.

« Comment faire pour que le reste du temps qu’on a compte ? » s’est-elle demandée pour Bernard. « J’ai voulu qu’il soit activiste écologique. Mais j’ai eu des difficultés à traverser ce roman. Plus je me renseignais sur ce sujet, plus je me prenais des claques, je n’en dormais plus ! » Ainsi, l’évolution du personnage que suivent les lecteurs, c’est celle que l’auteur elle-même a suivie, alors qu’elle découvrait semaine après semaine nombre de scandales écologiques et données alarmantes. Le roman aussi s’est modelé au gré de l’écriture en épousant l’engagement naissant de Bernard et d’Aurélie Valognes.

« Le sujet m’a rattrapée comme il a rattrapé beaucoup de monde cette année » explique-t-elle, faisant allusion aux multiples manifestations et sujets d’actualité qui ont tourné autour de l’écologie. Elle a donc souhaité, à son tour, en parler à ses lecteurs. « Je ne veux pas seulement divertir mes lecteurs. Je veux raconter des histoires émouvantes, sensibles, avec un message. Je ne dis pas que j’ai une quelconque responsabilité vis-à-vis d’eux, mais c’est quelque chose qui correspond à ma personnalité aujourd’hui et je veux que mes enfants grandissent avec ces valeurs. Alors si je peux en parler dans un roman qui a l’air divertissant mais qui n’est pas moralisateur… Tant mieux !»

Opération réussie ? À en juger les critiques du livre sur Babelio, oui ! « Ce roman donne confiance dans la vie, dans la nature humaine et est une ode à l’écologie dont chacun chacune peut se saisir dorénavant. » (anlixelle)

Et Aurélie Valognes de conclure : « Je ne pouvais pas juste écrire un roman léger. »

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La recette Aurélie Valognes : les émotions comme moteur d’écriture

Ce qui, à coup sûr, déclenche l’écriture chez cette auteur, c’est l’émotion, qu’elle utilise de façon organique comme un moteur pour la propulser dans une histoire. Elle se décrit d’ailleurs comme « hyperactive » et toujours prête à se lancer dans un nouveau roman. Peut-être, justement, parce qu’à l’image de  ses livres, mille émotions la traversent en une journée ? « J’ai un côté hyperactif. Je suis toujours en projet. Après j’ai ma manière à moi d’être hyperactif. On me laisse sur un canapé avec un livre et on me retrouve quelques heures plus tard au même endroit avec trois. » Une description dans laquelle, nous le croyons, beaucoup de Babelionautes se sont retrouvés ce soir-là…

« Je pars toujours d’une injustice pour écrire. » Pour son premier roman, Mémé dans les orties, c’était face à la solitude des personnes âgées, qui la touche profondément, qu’elle a pris la plume. Pour ce roman, « c’était ma colère d’avoir fait deux burn out ». En réponse à ce constat sur sa vie professionnelle et à celui, déjà évoqué, des familles qui laissent le temps leur filer entre les doigts, elle signe La Cerise sur le gâteau. Un roman comme une invitation à retrouver le plaisir des choses simples.

Si un mot devait décrire son parcours d’écrivain, ce serait peut-être l’instinct. Car quand elle nous raconte comment elle s’est auto publiée, on sent que cela s’est fait dans une énergie très spontanée. Elle a par exemple réalisé la couverture de son premier roman « avec quatre bouts de ficelle. J’ai choisi un motif Vichy car cela me rappelait mon grand-père. » Alors quand le livre a été édité par Mazarine, puis au Livre de poche, elle a demandé à conserver le même motif. « C’est la meilleure décision de toute ma vie. »

Et à en entendre les lecteurs et lectrices d’Aurélie Valognes, l’émotion aussi les atteint ! Avant que la rencontre ne se termine, l’un d’eux se lève, s’adresse à l’assemblée et enjoint tout le monde à découvrir ou redécouvrir Mémé dans les orties : « c’est d’un humour ravageur et en même temps un peu dérangeant… ! »

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De la lectrice à l’écrivain

« Je lis plus de 60 livres par an. J’aime me faire surprendre et me faire embarquer ! » Avant d’être auteur, Aurélie Valognes est lectrice. « Une grande lectrice », même ! C’est pourquoi elle a choisi de finir chaque roman par une postface. « Quand on termine un livre, on a envie d’en savoir plus et c’est souvent cause d’une grande frustration chez moi. Dans ma note de fin, j’ai besoin d’expliquer ma démarche, car j’ai besoin de vous tenir la main plus longtemps. C’est une fin plus douce, en fait. »

Les lecteurs lui ont aussi posé toutes sortes de questions sur la façon dont elle travaille. « Il n’y a pas de règle. Il y a autant de façons de construire son histoire que d’écrivains. Moi, je ne commence pas l’écriture – à l’ordinateur – sans avoir le début, le déroulé et la fin. C’est comme un scénario. »

Ils lui ont aussi demandé pourquoi elle utilisait beaucoup d’expressions françaises dans ses titres voire dans son texte. « Tout a commencé par un accident. Pour mon premier roman, je voulais que les lecteurs ne s’arrêtent pas de lire mon roman. » Ainsi utilisait-elle les expressions en noms de chapitre, pour donner envie à ses lecteurs de poursuivre. Au moment de choisir son titre de roman, elle a pioché dedans ! « Elles viennent plutôt après avoir écrit un chapitre, reconnaît-elle pourtant. Par contre, cela peut influencer le ton du chapitre. » Une fois Mémé dans les orties sorti, la machine était lancée. « J’ai continué parce que cela me portait chance. Le premier roman parle de mon grand-père. C’était une évidence que, pour lui rendre hommage, j’utilise, et continue d’utiliser, des expressions françaises. »

Sa famille, d’ailleurs, est sa plus grande source d’inspiration. Ses beaux-parents, par exemple, lui ont inspiré Brigitte et Bernard. Elle nous le raconte quand, amusée, une lectrice lui demande ce que le personnage de Brigitte a pu trouver à Bernard et pourquoi ils sont restés si longtemps ensemble. « Mes beaux-parents ont plus de 60 ans. J’ai du mal à les imaginer plus jeunes. Mais pour moi, c’est quand même une évidence : ils se sont aimés. »

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Quelques mots sur le prochain roman ? lui demande-t-on enfin. « Je n’aime pas la page blanche. J’ai toujours plein d’idées de romans à écrire. Là, j’ai une idée qui me tient à cœur depuis longtemps. Plus ça va avec l’écriture, plus je me dévoile. Cette fois-ci, je vais aller chercher dans ma propre enfance. » Elle sourit, avant d’ajouter, un peu plus énigmatique : « il y a des romans que j’ai déjà écrit dont le personnage principal me tient à cœur… »

Certains lecteurs ont alors peut-être pensé, pendant cette conclusion, à Anne-Laure Bondoux et son roman Valentine. Celle-ci nous racontait en janvier, chez Babelio, qu’elle avait l’habitude de continuer à dialoguer avec ses personnages, même après avoir terminé ses romans. Ce petit rituel ne semble pas totalement étranger à Aurélie Valognes, qui confie : « On a tous l’impression qu’ils existent. Et comme je puise dans ma famille, qu’elle m’inspire, j’ai l’impression qu’ils sont toujours là. »

 

Si vous avez besoin d’une bouffée de printemps, d’un roman léger mais émouvant, d’un mode de vie zéro-déchet, d’un peu de retraite, d’une famille à aimer ou de personnages avec qui dialoguer : le dernier roman d’Aurélie Valognes va peut-être vous ouvrir les bras. En tout cas, ce soir-là, quand l’événement s’est poursuivi par une chaleureuse séance de dédicaces et une festive soirée de lancement avec les équipes de la maison d’édition publiant Aurélie Valognes, son lectorat était comme une grande famille à qui elle avait, visiblement, envie d’ouvrir les bras.

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Anne-Laure Bondoux, ou comment survivre à un secret de famille

Auteur de nombreux romans pour la jeunesse depuis plus de vingt ans, traduite dans une vingtaine de langues et récompensée par de nombreux prix, Anne-Laure Bondoux n’en est pas à ses débuts quand il s’agit d’écrire pour les adolescents ou pour les enfants. Cependant, voilà quelques années qu’elle fait des infidélités à la littérature jeunesse ; d’abord avec Et je danse, aussi, coécrit avec Jean-Claude Mourlevat. Publié aux éditions Fleuve en 2015, le livre a séduit des dizaines de milliers de lecteurs et a déjà fait l’objet d’une rencontre chez Babelio, au moment de sa sortie. Quatre ans plus tard, Anne-Laure Bondoux est de retour « pour les adultes » avec Valentine ou la belle saison.

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A 48 ans et demi, divorcée et sans autre travail que l’écriture d’un manuel sur la sexualité des ados, Valentine décide de s’offrir une parenthèse loin de Paris, dans la vieille demeure familiale. Là-bas, entourée de sa mère Monette et du chat Léon, elle espère faire le point sur sa vie.

Mais à la faveur d’un grand ménage, elle découvre une série de photos de classe barbouillées à coups de marqueur noir. Ce mystère la fait vaciller, et quand son frère Fred débarque, avec son vélo et ses états d’âme, Valentine ne sait vraiment plus où elle en est.

Une seule chose lui semble évident : elle est arrivée au terme de la première moitié de sa vie.

Il ne lui reste plus qu’à inventer – autrement et joyeusement – la seconde.

« Ce soir, c’est contrôle ! » s’écrit Anne-Laure Bondoux en riant quand on demande au public si tout le monde a bien lu le roman. Et cette entrée en matière donne le ton de la soirée. Une soirée où, puisque tout le monde a bien lu l’ouvrage, on parlera en profondeur du roman : les thématiques qu’il aborde, les trajectoires des personnages, les choix de l’auteur, du premier chapitre jusqu’à la fin. On ne gardera dans ce compte-rendu aucun spoiler qui risquerait de vous gâcher votre plaisir de lecture, mais juste l’essence de cette soirée : des réflexions, de la bonne humeur, et la générosité d’une écrivaine qui a répondu longuement à chaque question de ses lecteurs.

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« Je voulais endosser Valentine comme un costume sur une scène de théâtre »

C’est des personnages que naissent les romans d’Anne-Laure Bondoux. Depuis vingt ans qu’elle publie des romans, ce processus créatif n’a pas changé et semble même, à l’entendre, être une condition sine qua non à la création d’un roman. « Un personnage doit cohabiter longtemps avec moi. C’est d’ailleurs le cas en ce moment pour le prochain. Jusqu’à l’écriture, c’est comme si j’avais des silhouettes pas assez charnues, des personnages en carton, ils ne sont pas vivants. »

Certains lecteurs lui ont fait remarquer que son nouveau personnage semblait assez proche d’Adeline, dont elle prenait la plume en face de Jean-Claude Mourlevat dans leur roman épistolaire Et je danse, aussi. Une remarque loin d’être anodine car c’est un peu comme ça qu’elle a été pensée… avec, d’une certaine façon, la complicité d’Adeline elle-même. En effet, les personnages sont, pour Anne-Laure Bondoux, tellement vivants dans son écriture qu’ils continuent de l’habiter longtemps après chaque ouvrage. « J’avais tellement aimé écrire Adeline que j’étais en deuil. Je continue un peu à discuter avec elle dans ma tête » confie-t-elle, amusée, avant de poursuivre : « J’ai voulu lui créer une frangine ! » Le nom même de Valentine a été entre autres choisi en clin d’œil à Adeline. « Par jeu, j’ai cherché un prénom avec la même sonorité. Un matin, j’ai entendu à la radio un extrait d’un film avec Jean Rochefort, Le Cavaleur, dans lequel il court après une certaine Valentine… »

« Fred est venu après. Je voulais raconter une histoire de frères et sœurs et j’ai toujours voulu avoir un grand frère. J’ai adoré cette idée que Fred tienne une sorte de journal intime. » Ce second protagoniste que vous rencontrerez dans le roman, aussi important que Valentine, tient un journal d’entraînement dans lequel il commence par référencer ses performances cyclistes, avant d’y raconter sa vie et ses émotions. « J’ai adoré poser un regard sur Valentine à travers les yeux de son frère. J’avais beaucoup de tendresse possible à travers ce regard-là. Valentine était mon objet, mon sujet mais le regard de Fred m’a permis de construire une sorte de détour. »

Son héroïne, en fait, est un personnage très proche d’elle. Valentine écrit par exemple un livre de commande pour un éditeur. Anne-Laure Bondoux, qui a travaillé au début de sa carrière pour Bayard Presse, s’est ainsi « beaucoup amusée à lui prêter [ses] propres doutes ». Mais écrire le roman à la troisième personne, et les passages du journal de Fred à la première, lui ont permis de prendre un certain recul vis-à-vis de ce personnage.

« Je me suis sentie assez forte pour oser le happy end »

C’est par ses personnages qu’Anne-Laure Bondoux nous a invités dans son atelier d’écrivain en nous parlant de la façon dont elle écrit. Ici, la troisième personne était une astuce pour être plus légère. « C’est venu naturellement. Parler de Valentine à la troisième personne m’a permis de mettre de la distance. De la traiter avec une petite désinvolture, un regard amusé. À la première personne, j’aurais été en prise avec ses émotions » raconte-t-elle, avant de nous dévoiler : « Quand j’écris, je me mets des post-its avec des lignes directrices. Là, j’avais mis : tendresse. »

Le risque de la tendresse, et l’auteur l’avoue elle-même, c’est de tomber dans un texte mièvre. Une peur qui l’a animée de longues années, si bien que certains de ses romans sont assez sombres. Ce dernier livre, remarque une lectrice présente ce soir-là, est plein de bienveillance. Alors pourquoi, aujourd’hui, aller dans quelque chose de tendre ? « Premièrement, je trouve qu’on est dans un monde assez noir », commence-t-elle par expliquer, justifiant ainsi une volonté de respiration, tant pour elle que pour son lecteur. « Deuxièmement, j’ai écrit beaucoup de romans qui se terminent mal ou de façon très ouverte – j’ai toujours reculé devant le happy end pour ne pas tomber dans le mièvre et là je me suis senti assez forte pour oser le happy end. »

Pour autant, rien n’indique qu’Anne-Laure Bondoux savait dès le début de l’écriture quel destin attendait ses personnages. Si chaque ouvrage naît d’un personnage, elle se lance sans forcément connaître toute la trame de son histoire. « Je ne planifie pas, confirme-t-elle. Mais j’essaye de mélanger deux façons d’être écrivain. Il y a ceux qui ont une structure très précise et ceux qui écrivent à l’instinct. Je pars avec les personnages qui doivent être forts, charpentés, et ceux-là vous amènent dans leur univers, parfois avec des surprises : j’adore ça. » Mais dans ses derniers romans, y compris Valentine, elle a cherché à plus organiser ses intrigues pour ménager des effets de suspense ou de surprise, créer différents rythmes et rebondissements, des moments de scénario. Mais elle conclut quand même : « Pendant l’écriture ; ça m’ennuie de trop prévoir ! » Il lui est même arrivé, pour ce roman, de secouer un peu sa structure. Ainsi le journal de Fred, qui est venu plus tardivement, n’était donc pas prévu pour inaugurer le roman, comme c’est le cas dans sa version finale. Il s’agit d’une sorte de montage, comme pour un scénario.

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« C’est aussi ces moments où on n’écrit pas que quelque chose s’écrit »

« Avec Valentine, on voit un écrivain au travail », fait remarquer Pierre, qui anime la rencontre, en parlant de son fameux ouvrage de commande. Or Valentine, dans le roman, bute sur chaque phrase et peine à avancer dans son travail. « La différence, c’est que j’ai écrit Valentine avec une sorte de concentration et régularité qui ne m’étaient pas arrivées depuis longtemps. » Une lectrice lui fait alors remarquer que Katherine Pancol, elle, affirme qu’en écrivant, elle a l’impression que se sont les personnages qui lui parlent, lui soufflent son texte. Cette sensation d’écrire sous la dictée de ses personnages, Anne-Laure Bondoux la décrit comme « des moments de grâce ». « On a un tel lâcher-prise qu’il n’y a pas d’obstacle. C’est le Graal de l’écrivain ! Je ne l’ai pas eu sauf pour Les Larmes de l’assassin. »

Elle ajoute d’ailleurs qu’écrire, c’est aussi ne pas écrire. Cette période préliminaire où le personnage n’existe pas mais se construit en elle est une phase pauvre en mots dans son processus d’écriture. Pourtant, cela en fait bien partie, voire c’est décisif, comme n’importe quel moment où elle n’est pas directement productive. « C’est aussi ces moments où on n’écrit pas que quelque chose s’écrit. Chaque chose de ma journée est susceptible de créer un petit déclic qui va m’amener à l’écriture. »

Pour nourrir ses personnages et déclencher l’écriture, elle a donc « mis en place des stratégies ». La première, c’est le sport. Grâce à la course à pied ou le vélo d’intérieur, elle stimule son imagination en se mettant dans un état de délassement motivant et inspirant. « Cela enlève des nœuds. Cela permet d’arriver à une grande disponibilité d’esprit. » Le sport libère en elle des endorphines qui, en plus de booster son corps, boostent son esprit et l’empêchent de trop douter ou questionner ce qu’elle crée. Un conseil, peut-être, pour tous les apprentis écrivains ? La seconde, c’est bien sûr de nourrir son esprit de plein d’autres choses : des livres, des films, etc.

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« Avec la fiction, j’ai réussi à aller plus loin que la réalité »

Beaucoup verront Valentine comme un roman de la résilience. Ces deux jeunes cinquantenaires – ou en passe de l’être – ont leur lot de casseroles derrière eux. Divorce, deuil, doutes, erreurs, chômage, difficultés familiales… Un peu cabossés par leurs deux parcours, les voilà arrivés à la première moitié de leur vie et forcés d’en inventer la seconde. Ce roman raconte leur histoire et, inévitablement, met du baume au cœur au lecteur, quel que soit le moment de sa propre existence.

Ce roman puise d’ailleurs beaucoup dans les expériences personnelles de son auteur, qui a sans doute trouvé dans l’écriture une catharsis à ses propres angoisses ou questionnements. Interrogée sur l’image du chat, notamment, elle a raconté ce moment où, en visite chez ses propres parents, elle a trouvé dans la salle de bain de sa mère toute sa panoplie de cosmétiques et de soins. Parmi ceux-là, nombre de ces crèmes et lotions dévoilaient une femme en lutte avec l’âge et le temps qui passe. « Dans le livre, j’ai fantasmé le décès comme un exutoire, un talisman et le personnage du chat adoucit, transforme, permet un passage en douceur » pour les personnages, les lecteurs… et l’auteur. « Le chat est considéré dans certaines traditions pour être en lien avec l’au-delà. Pour d’autres romans je m’étais intéressée au chamanisme et à la guérison des corps et des âmes. Alors quand ce chat s’est invité dans mon roman, je l’ai laissé faire. » Elle qui n’a pas été élevée dans la foi d’une quelconque religion, Anne-Laure Bondoux avoue entretenir une relation assez distante avec la mort, comme dans une sorte d’inconscience de son existence. Un peu comme les personnages de son roman ? « Voir le chat, c’est voir le gouffre en soi, ce qu’on ne connaît pas de soi-même, sa fragilité. »

Au-delà même des thématiques, le secret de famille que révèle le livre renvoie à un événement sensiblement pareil que l’auteur a vécu dans son histoire personnelle et qu’elle relate d’ailleurs dans L’Autre Moitié de moi-même, un texte autobiographique publié chez Bayard en 2011. La fiction était un moyen, avec Valentine, de dire des choses qu’elle n’avait peut-être pas pu exprimer dans ce premier texte. « Il y a de l’humour. J’espère en avoir distillé beaucoup plus ici, avec le recul. Je me suis en tout cas moi beaucoup amusée avec Valentine, avec ses fêlures, ce qu’elle trimbale, avec ses difficultés. Ce que j’ai réussi à faire avec la fiction c’est aller plus loin que la réalité. »

Valentine, enfin, est un roman très contemporain, qui se déroule au moment des élections présidentielles de 2017 et traite de certaines interrogations de notre époque. Anne-Laure Bondoux a même, pendant l’écriture, envoyé un questionnaire à ses proches, les interrogeant sur la période électorale, comment ils la vivaient, ce qu’ils observaient autour d’eux, les questions qu’ils se posaient. « Et aujourd’hui, on n’est pas du tout sortis de cette période. D’un côté je trouve ça passionnant, mais aussi un peu dérangeant. On est en tout cas dans un moment singulier de notre histoire collective. » Commencé en octobre 2016, le livre avait pour ambition d’être écrit en même temps que la période électorale, ce qui aurait permis à l’auteur de saisir en direct l’atmosphère de cette époque. « Mais quand on y est arrivé, j’ai un peu cavalé derrière. Il y a des périodes où j’ai beaucoup écrit et d’autres très peu. » Finalement, elle a mis un an et demi à l’écrire, mais cela lui a permis d’attraper les événements au fur et à mesure que le temps passait, et de prendre un peu plus de recul sur cette actualité.

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Commencé il y a plus de deux ans et publié il y a quelques mois, le roman Valentine continue d’entrer dans les librairies françaises avec son auteur, mais celle-ci est maintenant attendue de pied ferme : à quand le prochain roman ? Rien n’est sûr, puisqu’Anne-Laure Bondoux est justement en train de donner vie, de jour en jour, à son prochain personnage, avec qui elle dit cohabiter, mais qu’elle peine encore à incarner. Quand on lui demande si elle souhaite retrouver Valentine, la réponse n’est pas négative, mais pourtant claire. « Adeline et Valentine vont rester des personnages très proches de moi, avec qui je vais continuer de dialoguer. Mais je ne sais pas pour l’instant si je les ferai revenir. Là, je souhaite passer à autre chose, avec une autre thématique que le secret de famille. »

En attendant le prochain, vous pouvez vous replonger dans les précédents romans d’Anne-Laure Bondoux ou encore l’écouter parler de Valentine ou la belle saison en cinq mots :

David Allouche : petit manuel d’émancipation

Mathématiques et littérature sont-elles vraiment antagonistes ? La rencontre que nous avons organisée chez Babelio le 17 décembre dernier nous force à nuancer un peu ce rapport, puisque l’économiste David Allouche vient de publier un premier roman : La Kippa bleue. Quand à savoir si religion et famille font bon ménage : c’est la question à laquelle lui-même cherche une réponse dans son ouvrage.

La Kippa bleue raconte l’histoire de Sasha, jeune homme issu d’une famille dans laquelle la religion juive tient une place essentielle. Kippour, c’est le jour qu’il a choisi pour annoncer à son père qu’il ne croit plus en Dieu. Deux jours le séparent de cette confrontation. Deux jours pendant lesquels il erre dans Paris, au gré de ses émotions et de ses rencontres avec Carla. Deux jours durant lesquels il va arpenter son propre chemin vers l’âge adulte et, peut-être, s’émanciper.

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De l’économie à l’écriture, ou la longue gestation de La Kippa bleue

La Kippa bleue, c’est la première fiction de David Allouche, après la publication en 2016 de l’essai économique Marchés financiers, sans foi ni loi, coécrit avec Isabelle Prigent. « Un essai accessible, vraiment grand public, a affirmé l’auteur au début de son échange avec les lecteurs de Babelio, un livre sur les Français et l’argent. Il aurait pu s’appeler L’Argent, mode d’emploi ! »

« J’écris régulièrement, depuis que j’ai 30 ans » nous confiait-t-il ce soir-là, contre toute attente. Il avait même déjà écrit plusieurs romans, mais La Kippa bleue est le premier publié. « J’ai un rapport assez lointain avec l’écriture. Comme j’ai plus de temps aujourd’hui, je me consacre de manière plus assidue à celle-ci. » Avant ça, David Allouche a toujours été animé d’une fibre créative. Et les mots s’y sont rapidement fait une place : « J’ai commencé à m’exprimer en photo et vidéo, notamment avec des séries texte-image et des performances. À chaque œuvre, je voulais mettre des mots et je racontais des histoires avec ces images. »

Il était évident qu’il fallait qu’il franchisse le pas, et il l’a fait avec deux romans, très autobiographiques, dans lesquels il racontait avec humour des historiettes de son quotidien. « Après ces deux-là, j’en ai écrit un où il se passe vraiment quelque chose ! C’est La Kippa bleue. »

S’il lui a donc fallu plusieurs années pour en arriver au roman que vous pouvez aujourd’hui vous procurer en librairie, l’écriture de ce livre a en revanche pris très peu de temps. La première version a en effet été écrite « d’une traite ». Il l’a ensuite laissée décanter et reprise, mais à chaque fois, « peu de modifications étaient faites. On a changé des petites choses, modifié un personnage, renforcé Carla… », mais pas plus. Par ailleurs, quand on lui demande si certains passages lui ont demandé du fil à retordre, il répond « aucun », pas même la scène de discussion finale avec le père, qui a été « très rapide » à rédiger ! C’est un temps d’écriture qui, finalement, correspond à l’histoire en elle-même : celle de Sasha, qui se déroule sur deux jours seulement, dans la tension et la fébrilité qui animent le personnage… et qui ont gagné l’auteur lui-même, puisqu’il expliquait cette rapidité par la volonté d’écrire la scène finale – la confrontation avec le père. « Pour moi, tout le livre tendait vers cette fin. » Une fin qu’il ne connaissait pourtant pas ! « Je n’ai jamais la fin. J’ai le début, un point où il doit arriver une problématique. La fin me surprend donc moi-même. Celle-ci étonne, elle choque certains. On peut l’interpréter d’au moins deux manières… »

David Allouche nous a aussi parlé de ses influences littéraires, qui sont nombreuses, puisqu’il a beaucoup lu étant adolescent : Balzac et Stendhal, dont il adore Le Rouge et le Noir, Milan Kundera, Annie Ernaux, Romain Gary, Philip Roth… Un économiste lettré ? Oui, c’est possible.

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Écrire l’adolescence aujourd’hui

Parmi ses influences littéraires, David Allouche compte également J. D. Salinger, dont il cite d’ailleurs un extrait en exergue de La Kippa bleue, issu de son célèbre roman L’Attrape-cœurs : « Quand elle arrive au rendez-vous, si une fille a une allure folle, qui va se plaindre qu’elle est en retard ? Personne. » « Je l’ai lu juste avant d’écrire mon roman. Et je me suis dit que je pouvais faire quelque chose autour de ça. Il y a un lien très fort dans ma tête entre L’Attrape-cœurs et La Kippa bleue. »

Une des questions qui a d’ailleurs animé notre rencontre avec David Allouche était : comment écrire l’adolescence quand on est un adulte ?

« Sasha, ce n’est pas moi, affirme David Allouche. Sasha est d’une autre génération, il a connu les attentats, l’Hypercasher, le Bataclan. Il connaît Tinder, Uber, etc. » Mais pour raconter son histoire, l’écrivain est reparti dans sa propre adolescence… et dans celle de ses neveux, à qui il a pu poser des questions pour rendre son personnage réaliste et crédible. Ce rapport avec les violences qui existent dans le monde et en France aujourd’hui, qui amènent certains intellectuels à surnommer les jeunes d’aujourd’hui la « génération Bataclan », semble très important pour David Allouche quand il évoque son roman. Pour lui, de tels événements, notamment dans la communauté juive, entraîne « un repli sur soi » qui rend toute affirmation de soi plus difficile.

David Allouche explore aussi, dans son roman, la dimension amoureuse de l’adolescence. Il fait de l’histoire entre Sasha et Carla l’un de ses axes narratifs principaux et évoque ainsi l’amour comme possibilité, pour le personnage principal, de s’émanciper. Pour lui, pourtant, il s’agit bien « plus d’un coup de foudre adolescent/amoureux, une petite histoire entre deux adolescents. On ne sait même pas si cela est vraiment réciproque. »

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La religion pour parler plus largement d’émancipation

Le sujet principal de la rencontre restait néanmoins la religion, également au cœur de l’ouvrage. Selon David Allouche, ce que traverse Sasha avec difficulté – une volonté d’émancipation religieuse – a « une dimension familiale et une dimension sociale ».

La première, la famille, induit une sorte de pression : « la religion est tellement mêlée à la tradition familiale que s’éloigner de l’un c’est s’éloigner du reste ». C’est pourquoi Sasha a tant de mal à franchir cette étape.

Au cours de la soirée, une lectrice lui a demandé s’il était plus difficile de se séparer de sa religion en fonction de la religion à laquelle on appartient. Selon lui, « oui, il est plus dur pour un musulman qu’un catholique, par exemple, de s’émanciper socialement de sa religion ».

Mais finalement, même si la religion tient une place primordiale dans l’ouvrage et les doutes de Sasha, c’est une histoire universelle, un roman initiatique. « La question de la religion est la même que pour un garçon homosexuel. C’est un peu un coming-out religieux en fait. » La foi, l’orientation sexuelle, la politique et ses conflits droite/gauche… Qu’importe le domaine concerné par cette émancipation, la problématique reste la même : « Comment la différence peut éloigner de la famille ? »

Ce n’est sans doute pas pour rien, finalement, s’il a choisi un tel lieu pour y planter son histoire. Celle-ci se déroule en effet entre deux villes, Paris et Marseille, avec pour décor principal le quartier Saint-Maur, à Paris : « Un quartier de liberté, comme le décrit lui-même le romancier. Neuf, alternatif, où l’on se sent libre. »

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Quelques secrets de fabrication

Avant de terminer cette soirée par la lecture d’un extrait, David Allouche a eu le temps de glisser au public quelques anecdotes sur le roman.

Son titre, d’abord, comme beaucoup de livres, a connu des évolutions assez importantes avant de devenir La Kippa bleue :

  • J-2 avant Kippour était le premier titre qu’il portait, le « titre de travail » de l’auteur, quand ce n’était encore qu’un fichier sur son ordinateur ;
  • Abraham et moi est un des premiers titres qui était évoqué au moment du choix ;
  • Je suis venu te dire que je m’en vais a failli être retenu ;
  • Mais c’est bien La Kippa bleue qui l’a emporté, en référence à cette kippa qu’on emprunte en entrant dans une synagogue, « c’est la kippa que l’on n’a pas, elle est occasionnelle »…

« J’espère pour Sasha que c’est le départ de quelque chose, a confié une lectrice lors de la rencontre. La révélation finale, pour moi, est le début d’un autre livre. » C’est le moment qu’a choisi l’auteur pour avouer qu’il existe déjà une suite à l’histoire de Sasha ! « Je l’ai écrite quelques années après. Ce sont deux livres différents mais on y retrouve le même personnage. » Nous n’en saurons pas plus que ces quelques paroles, ni sur l’histoire en elle-même, ni sur la possibilité qu’elle soit publiée un jour…

Mais en attendant, vous pouvez toujours vous mettre à l’économie, en lisant les travaux de David Allouche ou, pour les moins adeptes de chiffres, aller voir la vidéo que nous avons réalisée avec lui avant la rencontre, dans laquelle il parle de son roman en cinq mots : humour, amour, contemporain, identité et liberté.

Comment faire rire ses lecteurs, la méthode Aloysius Chabossot

« Comment écrire un roman », se nomme sans modestie le blog d’Aloysius Chabossot. Mais tout lecteur s’y aventurant remarquera rapidement, en parcourant ses pages, qu’elles ont une visée humoristique sous un ton visiblement sarcastique. Deux adjectifs décrivant bien l’œuvre de l’auteur qui, justement, la présente avec humilité. Publié pour la première fois chez Eyrolles, avec Fallait pas l’inviter, celui-ci n’en est par ailleurs pas à ses débuts puisqu’il a déjà fait paraître une dizaine de livres en autoédition après avoir exercé nombre de métiers tous plus différents les uns que les autres (chauffeur-livreur, éducateur, informaticien, banquier…). Parmi ses titres, vous trouverez : Cinquante nuisances de glauque (parodie du bien célèbre Cinquante nuances de Grey, écrite sur la base des deux premiers chapitres du livre original !), Bienvenue sur Terre : Guide pratique à l’usage des bébés ou encore Bric à brac de bric et de broc de l’écrivain branque, compilation de dix années de blog.

Nous avons reçu l’écrivain chez Babelio le 5 octobre dernier. Retour sur un homme de lettres qui n’a pas la plume dans sa poche…

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Dans l’atelier de l’écrivain

Écrire un début

Avec 15 livres publiés en 10 ans de carrière seulement, force est de constater qu’Aloysius Chabossot est un auteur prolifique. Il nous a confié pendant la soirée écrire depuis toujours. « J’ai commencé à écrire vers 15-16 ans, des choses peu abouties » raconte-t-il, dressant le portrait d’un jeune Aloysius griffonnant déjà des pages entières de mots. Pourtant, ce n’est qu’à 25 ans qu’il a mis pour la première fois le point final à un roman. « C’était atroce », avoue-t-il. Mais lorsque Pierre, de Babelio, lui demande quelle importance ce moment a pour un écrivain, il reconnaît qu’aller au bout d’un premier texte est une étape importante. Il nuance tout de même son propos pour préciser : « Avant, quand on écrivait un roman, c’était vraiment un engagement. » En effet, plus jeune, il écrivait sur une machine à écrire, un outil compliqué pour avoir un texte propre et corrigé. « Aujourd’hui, avec un ordinateur, c’est plus facile », conclue-t-il. Mais était-ce déjà un texte humoristique ? Et Aloysius Chabossot de répéter : « Oui, mais catastrophique. »

Écrire souvent puis réécrire

Par ailleurs, il est l’auteur d’un blog alimenté régulièrement de billets d’humeur sur l’écriture, l’édition, les auteurs ou ses propres ouvrages. « C’est un peu comme un sport » explique-t-il. « Il faut écrire le plus souvent possible sinon on s’empâte, on s’engraisse. »  Mais comme un coureur de triathlon ne ferait pas trois sports à la fois, mais les uns à la suite des autres, Aloysius Chabossot reconnaît ne pas savoir écrire plusieurs livres à la fois. « J’ai plusieurs [romans] en repos. Mais j’ai du mal à passer de l’un à l’autre ! »

Car s’il est un auteur prolifique, il n’en reste pas moins exigeant sur ses œuvres. D’une part, il a pour habitude de faire relire tous ses textes à quelques personnes de son entourage qui, selon lui « ont un bon regard » et lui permettent d’avoir un regard extérieur sur ses œuvres avant publication. Par ailleurs, se revendiquant fan de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe international de mathématiciens et de littéraires qui créent à partir de contraintes et dont Perec est le plus célèbre contributeur), il affirme  que « pour écrire, on est obligés d’avoir des contraintes ! Sinon, on n’écrit pas ».

Écrire et construire

Si, finalement, on devait placer Aloysius Chabossot dans une case, ce serait celle de « l’auteur organisé ». Au contraire de nombreux écrivains qui racontent pouvoir écrire un livre sans savoir où ils vont ou en prenant les chapitres dans le désordre, Aloysius Chabossot semble beaucoup plus structuré que ça. « Je ne me laisse pas surprendre », explique-t-il sérieusement. « Surtout dans les comédies où ça doit être assez réglé, ajoute-t-il. Les rebondissements et péripéties sont prévus à l’avance. Des choses peuvent venir à l’esprit en écrivant mais à la base il doit y avoir une structure. » Mais écrire un roman à l’instinct, lui qui aime les contraintes, n’est-ce pas une expérience tentante ? Croyez-le bien : après 15 romans, évidemment qu’il a déjà essayé ! « J’ai déjà commencé à écrire un roman en improvisant. Arrivé au 2e chapitre, j’étais bloqué. »

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L’humour chez Aloysius Chabossot

L’humour toujours

« C’est ce qui me vient naturellement », explique-t-il, en ayant presque l’air de s’excuser, avant de raconter comment il a fait ses débuts d’écrivain. « J’ai eu la chance d’avoir un article dans Le Monde en 2007. Puis j’ai été contacté par un éditeur chez Milan. Pour qui j’ai écrit mon premier livre, un essai sur le travail d’écrivain : Comment devenir un brillant écrivain, Alors que rien (mais rien) ne vous y prédispose. » Dans ce guide à moitié sérieux, l’auteur déroule les étapes d’écriture d’un roman, car un roman requiert travail et méthode, en les intercalant de quelques conseils à l’humour décalé. « Je me suis souvent fait traiter d’escroc après ce texte » raconte Chabossot. Comme l’écrivit Le Monde en 2007, ces lecteurs, « un peu trop terre à terre sans doute, semblent être passés totalement à côté du troisième degré en vigueur sur ces pages ». « Parfois, l’humour tombe à plat » commente tout simplement notre humoriste d’auteur quand Pierre lui demande si, faire de l’humour, c’est risqué.

L’humour Chabossot : les romcoms en référence

Couv Fallait pas l'inviter JPEGComme référence évidente à son roman Fallait pas l’inviter !, Aloysius Chabossot cite « les romcoms » (le petit nom anglophone des comédies romantiques). Il annonce pourtant en avoir lu très peu et ne pas avoir lu Bridget Jones jusqu’au bout ! « Mais oui, avoue-t-il, c’est un peu une référence. » Par conséquent, il utilise certains codes du genre pour son propre roman. Ses personnages principaux, par exemple, sont trentenaires. « Les romcoms tournent souvent autour des 30-35 ans : j’ai répondu aux canons du genre ! »

Le protagoniste principal de son roman Fallait pas l’inviter ! : Agathe, « jeune trentenaire au caractère bien trempé, célibataire (apparemment) assumée »*, qui en a marre des allusions de ses parents sur ledit célibat. Alors cette fois, oui, elle le clame : elle viendra accompagnée au mariage de son frère Julien ! Et la voilà qui invente Bertrand, jeune publicitaire en vogue. Agathe a été décrite par de nombreux lecteurs comme « attachiante », un néologisme souvent utilisé pour décrire ce genre de personnages. « Oui, c’est une bonne description, approuve justement Aloysius Chabossot. Le côté chiant déclenche le comique mais si elle n’est que chiante, cela devient mécanique et on ne s’y attache pas. »

Le public de lecteurs présent ce soir-là semble en outre bluffé par la capacité qu’a l’auteur à se glisser dans la peau de son personnage – féminin, de surcroît ! « Auriez-vous été une femme dans une autre vie ? » finit par demande une Babelionaute. « Je crois qu’on a tous une part féminine ou masculine. Après je la laisse peut-être plus s’exprimer quand j’écris » admet Aloysius Chabossot. « J’aime me mettre dans la peau d’un personnage féminin parce qu’il a plus de potentiel à être comique, continue-t-il en déclenchant les rires dans l’assemblée. Pas ridicule ! Je parle de technique : la même situation avec un homme ne soulève pas les mêmes problématiques. Un homme, déjà, n’a pas le même genre de pression sociale (« quand est-ce que tu te maries ?) ! »

*résumé du roman, Eyrolles

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L’humour demande du rythme !

Les lecteurs de Babelio ont souvent relevé un style « fluide », une lecture « rapide » et des rebondissements « en série » ; comme voyagelivresque qui conclue : « De rebondissements en situations cocasses et piquantes, ce livre se lit d’une traite ». Pendant la rencontre, une autre lectrice décrit le livre ainsi : « C’est une comédie déjantée, les scènes vont très vite. » Aloysius Chabossot semble sur un terrain connu : « Il faut être assez rapide, avoir un rythme assez soutenu [dans une comédie]. On ne peut pas partir dans des chemins de traverse. » Ce qui tombe bien, car il confie être de nature synthétique. Finalement, le plus gros de son travail, concernant le rythme, survient après l’écriture, puisqu’une fois le premier jet sur le papier, il doit « revenir, étoffer, épaissir ». Aussi les premières pages sont-elles très difficiles à écrire. « C’est capital pour une comédie. Il faut commencer en fanfare pour happer le lecteur. »

Même chose pour les dialogues, très importants dans son œuvre. « Je suis très inspiré par le cinéma (Les Bronzés, Jacques Audiard…). Les dialogues, c’est là où je me sens le plus à l’aise. Mais c’est difficile. Il faut que ça rebondisse ! » Et une lectrice intervient justement pour lui confier : « En lisant votre roman, je m’imaginais lire un scénario ! Une adaptation de votre livre rendrait très bien. »

L’humour, il faut que ça grince !

Étant donné le pétrin dans lequel Agathe, le personnage du roman, se met avec son fiancé imaginaire, difficile d’éviter toutes sortes de situations cocasses que nous vous laissons le soin d’imaginer (ou de découvrir en lisant le livre !). Et Pierre de demander à son auteur s’il n’a pas lui-même été gêné à l’écriture de certaines scènes. « C’est le but de la comédie, répond-il. Que ça grince, que ça saigne un petit peu. Sinon ce n’est pas drôle. Alors non je ne me suis pas particulièrement senti gêné pour mes personnages. »

Mais c’est aussi l’occasion pour lui d’aborder des thèmes comme la famille. « Qui dit mariage, dit famille. C’est une réserve d’idées pour la comédie ! » reconnaît notre auteur. « Car sous l’abord de la facétie, de la satire du mariage, écrit une lectrice sur Babelio, ce roman cache une grande part de réalisme notamment sur l’organisation d’un mariage, sur les dictats du célibat, sur les préjugés de la société conformiste, sur les faux semblants de l’amour et la fidélité… » Pourtant, « ce n’est pas l’objectif premier du roman », répond à cela Aloysius Chabossot. « Mais forcément, il y a un fond social qui doit être vrai et parler au lecteur. Oui, en sous-texte, il y a tout ça ; s’il n’y a pas d’arrière plan social, on s’ennuie ! »

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Et la suite ?

fallait pas craquerLa suite de Fallait pas l’inviter !… existe déjà ! Elle a été publiée en autoédition il y a deux ans et s’intitule Fallait pas craquer ! « La fin ouverte [du premier tome] laissait présager des choses heureuses. Mais on m’a souvent demandé une suite et je me suis laissé convaincre de l’écrire » explique-t-il. Dans le public, on lui demande si, après la pression sociale du mariage, il va aborder la pression sociale des enfants. « La suite n’est pas sur ce sujet » répond l’intéressé. « Peut-être un enfant dans le 3e tome ? ajoute-t-il, facétieux. Et après, le divorce dans le 4e ? »

En attendant, ce n’est pas cette suite que vous verrez bientôt paraître chez Eyrolles, mais une autre de ses publications à compte d’auteur : La Renaissance de la nounou barbue ! « Ce roman est dans une veine comique mais aussi une veine mélodramatique… » Curieux ? Vous pouvez en lire un extrait sur le site de l’auteur, en attendant que le roman soit publié dans un an.

C’est l’occasion d’une dernière question pour Pierre, de Babelio, qui se demande s’il y a justement eu beaucoup de changements entre la version autoéditée de son roman et la nouvelle publication chez Eyrolles. La réponse ? Non ! Même la couverture, qui en a fait rire beaucoup, est reprise d’une idée d’Aloysius Chabossot. Comme quoi, son roman n’attendait plus qu’une chose : finir entre vos mains…

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Et si, pour conclure, on vous livrait un petit secret d’auteur ? Aloysius Chabossot est un pseudonyme ! « Aloysius est un vrai prénom. Mais Chabossot est le nom d’un monsieur qui habitait près de chez ma grand-mère, qui me faisait très peur. Le nom est drôle mais effrayant. » Sur son blog, l’auteur s’est d’ailleurs toujours présenté comme un prétendu professeur de lettres à la retraite, ce qui, avec le visuel accolé, le rendait à la fois comique et effrayant… Mais si cette rencontre nous a prouvé une chose, c’est que l’écrivain en question n’a rien d’effrayant, mais tient bien du comique !

Pour en savoir un peu plus sur Fallait pas l’inviter !, découvrez l’entretien vidéo d’Aloysius Chabossot chez Babelio :

Couvertures, quatrièmes de couvertures, bandeaux : qu’en pensent les lecteurs ?

Vous entrez dans votre librairie préférée, où s’étendent des milliers, voire des dizaines de milliers de références. Pourtant, quand vous en ressortez, même si nul doute que vous auriez aimé acheter tout le magasin, vous n’avez que quelques livres dans votre sac. Comment avez-vous fait, devant ces kilos de bandeaux, ces alléchantes 4e de couvertures et ces myriades de couleurs, pour en choisir si peu ? Et surtout : pourquoi ce choix ? C’est la question que Babelio s’est posée.

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Présentés par Guillaume Teisseire, cofondateur de Babelio et Octavia Killian, responsable commercial et partenariats, les résultats ont été commentés et enrichis par deux éditrices et une graphiste présentes ce soir-là pour partager leur expérience :

  • Claire Do Serrô directrice littéraire de Nil éditions et Manon Bucciarelli, graphiste en charge de la refonte d’identité de Nil éditions début 2018,
  • Laure Leroy, directrice éditoriale des éditions Zulma, dont la charte graphique, l’étude l’a prouvé, est particulièrement reconnue par les lecteurs.
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De gauche à droite : Manon Bucciarelli, Claire Do Serrô, Laure Leroy

L’étude a été menée sur Internet auprès de notre communauté de lecteurs et sur les réseaux sociaux du 21 août au 6 septembre 2018. 6 284 personnes ont répondu à l’enquête. Le répondant type ? Une femme (81%), âgée de 25 à 34 ans (25%), grande lectrice (94% des répondants lisent au moins un livre par mois, contre 16% de la population française). Il faut donc garder en tête qu’il s’agit d’une enquête portant principalement sur les grands lecteurs. Prenons pour exemple largement représentatif la réponse qu’ils apportent à la question suivante : « Dans le cas d’un livre adapté au cinéma, appréciez-vous que la couverture change pour se mettre aux couleurs de l’affiche du film ? » 81% disent ne pas apprécier cette pratique. Mais ce recouverturage n’a en fait pas les grands lecteurs pour cible. Il cherche plutôt à toucher les spectateurs du film ou le grand public ignorant l’existence du livre d’origine.

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Des lecteurs encore très attachés au format papier

65,7% estiment acheter principalement leurs livres en format papier et 47,8% disent aller principalement en librairie. On a donc un lectorat qui, bien qu’il soit très connecté, n’a pas converti tous ses achats et pratiques vers le numérique, fait remarquer Octavia Killian au cours de la soirée.

Nos invitées aborderont d’ailleurs peu le sujet du numérique au cours de la rencontre et leurs réflexions montrent bien que la charte graphique de chacune de leurs deux maisons, Nil et Zulma, a été pensée pour le papier. Ainsi, Manon Bucciarelli, graphiste pour Nil éditions, raconte qu’ils ont fait le choix d’un bandeau blanc car « on a bien voulu faire croire à un post-it laissé par un libraire ».

Guillaume Teisseire leur demande également si, en concevant leurs couvertures, elles prennent en considération les sites Internet et le numérique. « Notre chance, énonce Manon Bucciarelli, c’est d’imprimer en pantone : on travaille donc nos couvertures en RVB* et on garde la force des couleurs ». Et Laure Leroy d’ajouter : « on a beau imprimer en pantone nous aussi, il y a des effets parfois très différents entre le livre papier et numérique. (…) Certains effets rendent très bien sur le papier mais sur écran, c’est parfois plus criard ou plus vif. (…) C’est lié à la complexité, finalement, de l’impression de nos livres. » Elle reconnaît donc que Zulma pense d’abord le livre comme un objet papier avant de le voir comme un potentiel produit numérique.

*système de codage des couleurs propre à l’informatique, par opposition au CMJN, utilisé habituellement pour l’impression de livres

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Un achat d’impulsion non systématique

Les répondants à l’enquête sont sujets à l’achat d’impulsion, notamment chez les plus jeunes. De manière générale, note Octavia Killian, un lecteur sur deux ne sait pas ce qu’il va acheter. Elle ajoute également que concernant l’achat en ligne, les lecteurs sont moins sensibles à l’achat d’impulsion (69,4% savent ce qu’ils vont acheter contre 47,9% des acheteurs en librairie), sans doute parce que « la librairie est un lieu qui se prête plus à la découverte et au conseil ». De fait, les lecteurs, pour qui l’achat sur Internet n’est pas une priorité, semblent curieux et enclins à se laisser séduire au gré de leurs flâneries en magasin.

C’est une donnée qui a particulièrement frappé les intervenantes présentes ce soir-là. « C’est vrai qu’on fait notre petite cuisine interne, on réfléchit en termes de maison, d’histoire, mais on oublie que les lecteurs achètent parfois sur impulsion », avoue Manon Bucciarelli. « En fait, à court terme, peu importe la charte graphique. Ce qu’on veut c’est interpeller sur ce titre, sur cet auteur ; qu’il soit relié aux autres titres de la maison nous importe à nous, peut-être aux lecteurs fidèles, mais ça importe peu aux libraires et aux lecteurs sur le moment », ajoute-t-elle avant de conclure : « il faut savoir prendre du recul sur la charte, en changer, en sortir, la transcender… »

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Considérer chaque livre comme un monde à part entière

En parlant de charte graphique, on observe que la plupart des lecteurs préfèrent une couverture adaptée à chaque livre (plus de 70% des lecteurs). C’est d’autant plus vrai quand le lectorat rajeunit (93% de réponses favorables chez les 12-17 ans !). On peut aussi remarquer, même si les avis sont très partagés, que 45% des répondants apprécient qu’un éditeur sorte le livre de sa charte habituelle pour l’habiller aux couleurs de son univers grâce à une jaquette. « Chaque livre doit se réfléchir, refléter au mieux son intérieur », confirme Claire Do Serrô, « chaque livre a son univers ».

Pourtant, si chaque livre publié au sein d’une maison d’édition est unique et que sa couverture doit refléter ses particularités, une maison d’édition reste définie par une ligne éditoriale et une identité qui lui sont propres. Claire Do Serrô, en devenant directrice éditoriale du Nil, a amorcé des changements : un seul format pour tous leurs romans, ce qui n’était pas le cas avant, une nouvelle mise en page pour tous leurs titres, et le choix de poursuivre leur éclectisme en termes de parutions. Elle a bien mis en évidence les interrogations qu’elle a dû affronter avec son équipe. « La première question qu’on s’est posée, raconte d’ailleurs Manon Bucciarelli, c’est « est-ce qu’on veut une charte graphique caractérisée avec beaucoup de contraintes et très identifiable ou une grande liberté ? » ». Non. Mais la question qui a suivi était : « qu’est-ce qui va réunir tous ces textes ? ».

En fait, Nil et Zulma, derrière une volonté de donner à chaque livre des couleurs qui lui sont propres, revendiquent quand même le souhait d’une charte graphique cohérente. Aussi, chacune a cherché, à sa manière, à trouver le juste milieu entre la couverture personnalisée et la charte graphique.

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Couvertures de quatre parutions récentes de Nil éditions

Du côté de Nil, deux astuces graphiques leur ont permis de parvenir à leur fin. Une marie-louise blanche « qui fait signe chez le lecteur classique », d’abord, est systématiquement présente. Mais « on avait envie de sortir de ce cadre et jouer avec, la base de la charte, c’est qu’on va s’amuser avec le cadre [et le hors-cadre] », explique Manon Bucciarelli, témoignant là de leur volonté de casser les codes de cette charte. Leur seconde astuce, c’est d’imprimer en bichromie, avec deux pantones. Leurs couvertures ont donc un « style contrasté, avec des images assez fortes ». « C’est un type d’illustration assez identifié. On pourrait imaginer s’en éloigner, mais pour l’instant, c’est ça qui guide les lecteurs, ce style fort, vectorisé, aux contrastes forts ».

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Quelques couvertures des éditions Zulma

Quant à Zulma, Laure Leroy a contacté le graphiste David Pearson en 2006 pour lui demander de réaliser les couvertures de ses ouvrages. Elle lui a demandé trois choses :

  1. une couverture qui puisse se déployer : « je voulais que le texte soit dans un écrin et que les textes promotionnels et commerciaux ne viennent pas directement. Je voulais un bel objet » ;
  2. que les seuls textes figurant sur la couverture soient le titre et le nom de l’auteur, pas forcément celui de l’éditeur ;
  3. que « tous les livres soient reconnaissables, identifiés les uns avec les autres, mais que chaque livre soit totalement différent, porteur d’un univers ».

Et Laure Leroy de conclure : « en somme, je voulais que chaque livre puisse être sa propre autopromotion ».

Un pari semble-t-il légitime pour ces deux maisons, car à la question « Êtes-vous attaché(e) à certaines couvertures de maisons d’édition ou de collections ? », les lecteurs sont 52% à répondre « Oui ». De plus, dans les maisons les plus citées par les lecteurs à cette question, Zulma arrive en 4ème position avec 362 mentions, juste derrière les éditions 10/18 (364 mentions).

Mais cela reste un pari risqué. On note par exemple que, sur les couvertures, 41% des lecteurs affirment avoir déjà été déçus par une couverture. Ils parlent de « discordances », de « décalages »,  ou d’« inadéquations ».

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Manon Bucciarelli

La codification par genre dépréciée par les lecteurs ?

Pour autant, si les lecteurs apprécient les couvertures uniques, ils sont nombreux à remarquer des tendances fortes dans le monde de l’édition, c’est-à-dire une codification en fonction du genre des livres. En effet, à la question « De manière générale, pensez-vous que certaines couvertures se prêtent plus à un genre littéraire qu’à un autre ? », ils sont 58% à répondre « oui ». Quant à savoir si cela leur plaît ou non, les avis sont mitigés. Ils reconnaissent le côté pratique de la chose (« Elles facilitent l’identification rapide du type de littérature ») mais pointent du doigt les éditeurs comme les responsables de cette codification (« Les codes couleur sont inscrits dans nos esprits de lecteurs, formatés par les maisons d’édition »).

Manon Bucciarelli, de Nil éditions, considère d’ailleurs cette codification avec une certaine indifférence et souhaite faire confiance au lecteur : « Il faut parfois s’affranchir de ce que le lecteur attend. Le lecteur va s’intéresser au contenu au-delà du contenant. »

Guillaume Teisseire est allé dans ce sens-là, rappelant que, dans l’enquête, un lecteur sur deux pense qu’une couverture colorée ne correspond pas forcément, comme c’est le cas dans l’imaginaire commun, à un livre dit « grand public ». Résultat encourageant pour Nil et Zulma, qui ont fait le choix, justement, de couvertures vivantes et colorées ? Sans doute, car 60% des lecteurs affirment aussi préférer une couverture colorée.

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Et les maisons d’édition dans tout ça ?

L’étude comprenait un test qui proposait aux lecteurs de reconnaître les chartes d’un certain nombre de maisons d’édition. Trois maisons seulement sont reconnues par plus de 50% des lecteurs (Gallimard, Albin Michel et Actes sud). Mais il arrive qu’ils se trompent (par exemple pour Flammarion) ou soient approximatifs sur le nom de la maison d’édition (par exemple Gallmeister).

Pourtant, un lecteur sur deux estime être attaché aux couvertures de certaines maisons et collections, souvent car cela rend les maisons reconnaissables, crée un effet de collection ou car c’est, pour certaines maisons, gage de qualité : « C’est un peu une marque de fabrique ! Et une sorte de garantie de qualité du livre. »

Serait-ce donc l’aspect visuel d’un livre qui permet au lecteur de s’y retrouver en librairie ? Même si le test a montré que donner le nom d’une maison n’est pas aisé pour tout le monde, ce sont les chartes graphiques qui permettent au lecteur de se repérer. Ils ne connaissent pas forcément le nom d’une maison, mais cela ne les empêche pas de s’y attacher. Comme l’a justement dit Guillaume Teisseire : « ils se rattachent alors à d’autres auteurs ; par exemple « c’est l’éditeur d’Edouard Louis » pour les éditions du Seuil ».

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Les 4èmes de couverture : un terrain glissant

Éminent sujet de questionnement pour l’éditeur, la quatrième de couverture reste un passage obligé pour les lecteurs : 94% d’entre eux affirment les lire et 87% jusqu’au bout.

Néanmoins, c’est aussi un élément du contenant du livre qu’il semble difficile de réussir. Parmi ceux qui ne les lisent pas, ils affirment savoir déjà de quoi le livre parle ou en vouloir seulement un aperçu, trouver le texte trop long ou avoir peur d’être spoilés. Quant à ceux qui les lisent systématiquement… Trois quarts d’entre eux ont déjà été déçus ; souvent à cause d’un spoil, mais parfois à cause de grands décalages entre ce qu’on a promis au lecteur et ce que le livre est réellement : importance mise sur les éléments secondaires, différence de styles, mauvaise classification dans un genre…

Ce sont des problématiques dont les éditeurs ont néanmoins conscience. Claire Do Serrô, par exemple, confie : « la taille de la quatrième de couverture a posé question, elle est relativement courte parce qu’on s’est forcés. »

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Informations et arguments de vente : comment faire le bon choix ?

Résumé, extrait, prix littéraires, citations, titre, auteur(s)… Les informations que l’éditeur a à sa disposition pour promouvoir le livre sont en fait nombreuses. Lesquelles ont le plus d’impact sur les lecteurs ?

On a vu  plus haut que Zulma cherchait à épurer ses ouvrages de tout texte commercial pour lui offrir un écrin graphique qui se suffise à lui-même. « Si le lecteur veut en savoir plus il doit chercher », explique Laure Leroy. Le résumé des romans Zulma étant dans les rabats, quand le lecteur le trouve enfin, « il a pris le livre en mains, il est soulagé, il peut lire la 1ère page ». « Mais certains lecteurs reposent directement le livre ! » a-t-elle avoué. Peu étonnant quand on constate qu’en quatrième de couverture c’est le résumé que les lecteurs s’attendent à retrouver : 95% jugent cet élément assez ou très important. Pour le reste, les avis sont beaucoup plus partagés (extrait du livre, biographie de l’auteur, critiques presse), voire réticents (photo ou citation de l’auteur, commentaire de l’éditeur…).

« Mais qu’est-ce qu’on montre en couverture ? Et qu’est-ce qu’on révèle en 4e de couverture ? » interroge Manon Bucciarelli, qui a mené chez Nil cette réflexion. Et à la question – ouverte – « Dans une couverture, qu’est ce qui vous pousse à retourner le livre pour lire la quatrième de couverture ? », ce sont les mots « auteur » et « titre » qui ressortent le plus.

« Chez Zulma, a répondu Laure Leroy, je publie beaucoup de littérature traduite avec des auteurs peu connus et aux noms parfois imprononçables. (…) Est-ce que ça sert que je les mette en énorme sur mes couvertures ? » Et Manon Bucciarelli a répondu, enthousiaste : « Finalement, c’est une chance, on n’a pas à s’imposer le nom ou le titre en énorme, sa photo sur le bandeau… On a la chance de pouvoir intriguer le lecteur sans cette arme de marketing massive… ! »

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Laure Leroy

« Un objet, qui est un produit aussi, n’est pas obligé d’être ouvertement commercial, revendique Laure Leroy. Sa beauté peut être liée à l’attention qu’on a portée pour l’imaginer, pour l’écrire, pour le traduire, pour le publier, pour le relire. » Il est évident que le simple fait de ne pas mettre de texte en quatrième de couverture est un choix pour toucher des lecteurs curieux et sensibles à la vision qu’elle a de la littérature. « C’est mon esthétique. Je ne cherche pas à plaire au plus grand nombre, explique effectivement Laure Leroy. Je cherche les lecteurs qui aiment ce que j’aime aussi. Même si tout ça est commercial, cela repose avant tout sur une passion du texte. » Et Claire Do Serrô de conclure : « être éditeur, c’est faire un choix et le porter. On ne peut pas plaire à tout le monde. »

Les bandeaux : un outil marketing en perte de vitesse ?

Reste la question du bandeau. Bien que la moitié des lecteurs estime être attirée par eux, ils ont beaucoup été critiqués, en tout cas remis en question, lors de la soirée. « Il faut éviter le côté autopromotion », reconnaît Claire Do Serrô, rejointe par Laure Leroy : « c’est vrai qu’il faut absolument échapper à l’éditeur qui commente son propre livre, on perd toute crédibilité. » Et d’ailleurs, 34% des lecteurs trouvent les bandeaux racoleurs. Seule la mention d’un prix littéraire (souhaitée à 67%) rend le bandeau utile et important pour une majorité de lecteurs.

Zulma et Nil semblent pourtant tentés de se réapproprier le bandeau. Nil l’utilise, comme on l’a mentionné plus tôt, pour « usurper », s’amuse Manon Bucciarelli, les coups de cœur des libraires. Zulma, eux, essayent de sortir de la fonction racoleuse de celui-ci. « L’air de rien, explique Laure Leroy, le rouge devient une couleur neutre. (…) Sur  Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de Zora Neale Hurston, on a mis un bandeau doré. Cela désacralise la citation de Toni Morrison au sujet du livre. Sur un bandeau rouge, cela aurait institutionnalisé la citation et ajouté de la lourdeur. Le bandeau doré donne un peu de légèreté tout en faisant passer le message. » Ce choix est-il réellement pertinent, quand on constate que 21% seulement des lecteurs trouvent qu’il est important de mettre une citation d’un autre auteur sur un bandeau ? Peut-être, oui. En effet, à la question « Appréciez-vous les citations d’auteurs sur les livres ? », un tiers des lecteurs ont choisi de répondre « Oui, toutes les citations même celles d’auteurs que je ne connais pas. Je trouve que ça donne de la crédibilité au livre. »

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(c) Babelio

 

« C’est plein de contradictions et plein d’enseignements » a répondu Laure Leroy quand Guillaume Teisseire leur a demandé ce qu’elles pensaient de l’enquête. Force est de constater que les lecteurs ne sont pas toujours d’accord sur l’intérêt de certains éléments qui constituent l’objet-livre… et que la vision qu’ils en ont est parfois bien différente de celle qu’en ont les éditeurs.

On pourra en outre en retenir une idée, qui a largement mis nos interlocutrices d’accord au cours de la soirée, c’est que chaque titre qu’elles publient est « un univers à part entière ». Les expressions « livre-monde » ou « livre-univers » ont été plusieurs fois reprises. Et, de fait, quand on demande aux lecteurs ce qui les pousse à l’achat, le « thème » du livre ressort très largement car 97% des lecteurs le jugent important.

« Le défi : il faut qu’on reconnaisse la maison [à travers sa charte graphique] mais aussi que chaque livre s’adresse à son lectorat », conclue Claire Do Serrô.

Laurence Peyrin : un roman d’amour peut-il être féministe ?

Juillet 2018 : les producteurs de Downton Abbey annoncent la sortie au cinéma d’un film adapté de la célèbre série télévisée. Chez Babelio, cela n’est pas sans nous rappeler la rencontre avec Laurence Peyrin qui a eu lieu dans nos locaux au début du même mois, lors de laquelle elle est venue parler de son dernier roman L’Aile des vierges, un roman d’amour qui nous plonge dans l’aristocratie anglaise du début des années 1950…

L’ouvrage raconte l’histoire de Maggie O’Neill, petite-fille d’une des premières suffragettes et fille d’une féministe. Quand elle entre comme bonne au service des Lyon-Thorpe, une famille aristocrate qui vit dans un somptueux manoir dans le Kent, près de Londres, elle remet en question ses rêves de liberté et notamment celui de devenir médecin en Amérique. Le mode de vie à l’ancienne des domestiques, les ridicules manières de Madame : tout l’exaspère ou l’indiffère. Sauf John Lyon-Thorpe, le maître de maison, qui n’est peut-être pas l’homme fade et phallocrate qu’elle imagine… Mais est-elle capable de choisir entre ses aspirations à la liberté et le bonheur d’une histoire d’amour ?

Galvanisés par le réalisme de cette romance, les lecteurs n’ont pas hésité à interroger Laurence Peyrin sur tout son processus d’écriture. De ses recherches historiques à ses problématiques féministes, ils ont passé au crible de leurs questions L’Aile des vierges. Cette soirée chaleureuse et passionnée était ponctuée d’interventions du public menant parfois à de véritables débats et nous vous proposons de la revivre avec nous.

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Laurence Peyrin, du journalisme à l’édition

Bien que son premier roman soit sorti il y a quatre ans, l’écriture a toujours fait partie de la vie de Laurence Peyrin. En effet, avant de publier des ouvrages de fiction, l’auteur a été journaliste pendant 22 ans avant de décider, en 2010, de changer de vie. L’envie d’écrire des romans dormait déjà dans un coin de sa tête et elle a eu l’audace de franchir le pas : « Je ne voulais pas me retourner et me dire que je ne l’avais pas fait. »

Stockholm, paru en 2014, est son premier roman. Pourtant, ce n’était pas le premier roman qu’elle avait écrit. Il s’agissait en fait de La Drôle de vie de Zelda Zonk, sorti un an plus tard et récompensé par le prix des Maisons de la Presse 2015.

« Chacun a la maîtrise de sa propre vie », écrit l’auteur dans L’Aile des vierges. Ce à quoi elle ajoute, s’adressant directement à ses lecteurs : « J’ai toujours été fascinée par les gens qui disent : « ça ne me convient pas, je change de vie »… jusqu’à ce que je le fasse moi-même ! Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie. »

Trois ans après, elle a déjà publié cinq romans.

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Quand l’Histoire brouille la fiction

« Je suis fascinée par tout ! » avoue Laurence Peyrin. Passionnée d’histoire et globetrotteuse dans l’âme, l’auteur aime visiter un lieu puis chercher, fouiller et en apprendre plus sur son passé. Ainsi est-elle tombée un jour, à New York, sur un livre d’occasion qui traitait de la vie des domestiques en Angleterre à l’époque edouardienne. Elle venait de terminer son précédent livre et a « vu toutes ces petites fourmis, les enfilades de pièces, la poussière à faire… » : l’histoire du roman suivant était née.

À l’époque edouardienne, il y avait en fait dans les grandes demeures, pour les domestiques, une aile pour les hommes et une aile pour les femmes. Cette dernière était fermée à clé la nuit et on l’appelait « l’aile des vierges ». C’était pour que les femmes ne s’enfuient pas… ou bien pour les protéger des avances trop entreprenantes de certains hommes.

« C’est pratiquement un travail d’historien. Pour vous intéresser vous, il faut que je m’intéresse moi. » L’auteur a fait des recherches sur la condition des femmes dans les années 1940 (notamment sur les règles et la contraception, qui étaient un vrai tabou), certains personnages historiques (David, par exemple, est quelque peu inspiré de J.-F. Kennedy) et même la médecine (l’émergence de la sexologie aux États-Unis à la fin des années 1950, qui a ébranlé le puritanisme américain, ce que la série Masters of sex  relate très bien ou encore l’essor des centres médico-sociaux dans les années 1960 qu’elle raconte dans son roman avec un peu d’avance). Ça a été douloureux, raconte-t-elle aussi, de voir comment se déroulaient les accouchements il y a seulement 50 ans. Un lecteur lui rappelle enfin une anecdote, présente dans le roman, qui concerne l’invention du jeu Monopoly, créé en 1904 par Elizabeth Magie. « Je ne me rappelle même plus comment je me suis retrouvée à chercher cette information ! » s’amuse-t-elle.

Il y a en fait un côté très intuitif dans la manière d’écrire de Laurence Peyrin. « Quand je commence à écrire, je ne sais pas où je vais (…), j’ai l’impression d’être guidée par mes personnages. Je peux soudainement écrire quelque chose que je n’avais pas prévu la veille. » Cette spontanéité dans l’écriture l’a obligée à faire ses recherches en parallèle de l’écriture. « J’ai voulu écrire ça comme un document, une fausse histoire vraie »

Les lecteurs lui ont même avoué qu’ils avaient cherché sur internet si certains personnages ou faits étaient réels. « Les seuls personnages qui n’existent pas, c’est les héros. Tout le reste autour est vrai. » Ainsi, David, bien qu’inspiré de Kennedy, n’a jamais existé, tout comme Maggie, qui lui est apparue tout de suite, contrairement à Miss Cyclone, le personnage de son précédent roman. « Là je suis tombée en amour avec mon héroïne : son prénom et son histoire, tout a coulé de source, tout de suite, c’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer. »

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Une romance immersive, pour les lecteurs comme l’auteur

Malgré sa dimension historique et documentaire évidente, L’Aile des vierges reste avant tout une romance qui a visiblement conquis le cœur de ses lecteurs… à commencer par Laurence Peyrin elle-même. Elle confie avec émotion qu’elle a encore du mal, quelques mois après la parution du roman, à sortir de cette histoire, qui l’a « beaucoup marquée ». « Là, je fais une cure de désintox ! »

L’une des lectrices présentes évoque la « bienveillance » avec laquelle l’auteur dresse le portrait de ses personnages. « Je ne pourrais pas écrire un polar » répond Laurence Peyrin. Portant un regard visiblement optimiste sur le monde qui l’entoure, elle dit s’autoriser à « avoir des personnages qui ont une excuse à ce qu’ils sont ».

Au cours de la soirée, le public exprime soudain son amour inconditionnel pour John Lyon-Thorpe. « Tout le monde est amoureux de John ! », s’exclame l’auteur. « Un jour, au cours d’une rencontre sur le roman, quelqu’un a parlé de David… et tout le monde lui est tombé dessus. » Le maire de New York, qui apparaît dans la seconde partie du roman, ne semble en effet pas remporter les suffrages des lecteurs, car quand on demande à la salle si quelqu’un est « Team David », le silence se fait.

« Je voulais écrire une histoire d’amour à l’ancienne en assumant totalement le côté fleur bleue, avoue finalement Laurence Peyrin. Mais je ne voulais pas non plus écrire un roman à l’eau de rose. » C’est pourquoi elle a fait de Maggie un personnage féministe et moderne.

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Un héritage féministe parfois lourd à porter

L’Aile des vierges est une romance avec une dimension féministe évidente, et ce sont les années 1940 que l’auteur a choisies pour aborder ce thème. « Il fallait derrière Maggie une ou deux générations qui aient creusé le chemin, je voulais qu’elle se pose des questions sur le féminisme » explique-t-elle. De plus, le roman se déroule à une époque particulièrement intéressante : juste après la guerre. À ce moment de l’Histoire, « il y avait un avenir pour les femmes », note une lectrice dans le public. Les femmes, effectivement, souvent seules à l’arrière pendant la guerre, y ont joué un rôle important et ont parfois pris leur indépendance.

Mais Maggie, éduquée dès son plus jeune âge avec des préceptes féministes, est d’une certaine manière “forcée à la liberté » par sa mère : « Sois-libre, ma fille ! ». « Où est la liberté ? Où commence l’emprisonnement ? se demande Laurence Peyrin. Maggie a son caractère, mais est-elle est aussi droite dans ses bottes qu’elle en a l’air ? En fait, elle est tiraillée entre la voix de sa mère et une question : est-ce qu’un homme vaut le reste du monde ? » Et pourtant, comme le souligne une lectrice, « sans cet héritage, elle n’aurait pas eu le culot de lui répondre et lui parler comme elle le fait ». Et Laurence Peyrin de surenchérir : « Sans cet héritage féministe et son caractère, John ne l’aimerait pas ».

Toute l’affaire du roman, en fait, c’est que Maggie arrive à se détacher de sa mère et de ces préceptes qu’on lui a enseignés pour acquérir sa propre identité. Ecartelée entre deux visions du féminisme, celle « revendicative » de sa grand-mère, qui se battait pour ses droits, et celle plus « vindicative » de sa mère, elle ne sait pas réellement où elle se situe. Comment faire ?

« Il fallait qu’elle parte dans un endroit effervescent ». Et c’est aux États-Unis qu’elle s’envole, dans la seconde partie du roman, pour un nouveau départ. « New York, ça arrive toujours dans mes romans ! » admet l’auteur.

Et à quand la France dans une histoire de Laurence Peyrin ? « Pas pour le moment. Je me sens curieusement très familière de la culture anglo-saxonne. Une histoire qui se passe à côté de chez moi, ça ne m’inspire pas. Quand je serai installée aux Etats-Unis, là oui, j’écrirai un roman qui se passe en France, ça paraît logique ! »

Verdict dans quelques romans ?

 

En complément de cette rencontre, Laurence Peyrin s’est prêtée au jeu des 5 mots  pour qualifier son dernier roman, L’Aile des vierges. Elle a choisi amour, sensualité, roman historique, liberté et cinéma.