Comment faire rire ses lecteurs, la méthode Aloysius Chabossot

« Comment écrire un roman », se nomme sans modestie le blog d’Aloysius Chabossot. Mais tout lecteur s’y aventurant remarquera rapidement, en parcourant ses pages, qu’elles ont une visée humoristique sous un ton visiblement sarcastique. Deux adjectifs décrivant bien l’œuvre de l’auteur qui, justement, la présente avec humilité. Publié pour la première fois chez Eyrolles, avec Fallait pas l’inviter, celui-ci n’en est par ailleurs pas à ses débuts puisqu’il a déjà fait paraître une dizaine de livres en autoédition après avoir exercé nombre de métiers tous plus différents les uns que les autres (chauffeur-livreur, éducateur, informaticien, banquier…). Parmi ses titres, vous trouverez : Cinquante nuisances de glauque (parodie du bien célèbre Cinquante nuances de Grey, écrite sur la base des deux premiers chapitres du livre original !), Bienvenue sur Terre : Guide pratique à l’usage des bébés ou encore Bric à brac de bric et de broc de l’écrivain branque, compilation de dix années de blog.

Nous avons reçu l’écrivain chez Babelio le 5 octobre dernier. Retour sur un homme de lettres qui n’a pas la plume dans sa poche…

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Dans l’atelier de l’écrivain

Écrire un début

Avec 15 livres publiés en 10 ans de carrière seulement, force est de constater qu’Aloysius Chabossot est un auteur prolifique. Il nous a confié pendant la soirée écrire depuis toujours. « J’ai commencé à écrire vers 15-16 ans, des choses peu abouties » raconte-t-il, dressant le portrait d’un jeune Aloysius griffonnant déjà des pages entières de mots. Pourtant, ce n’est qu’à 25 ans qu’il a mis pour la première fois le point final à un roman. « C’était atroce », avoue-t-il. Mais lorsque Pierre, de Babelio, lui demande quelle importance ce moment a pour un écrivain, il reconnaît qu’aller au bout d’un premier texte est une étape importante. Il nuance tout de même son propos pour préciser : « Avant, quand on écrivait un roman, c’était vraiment un engagement. » En effet, plus jeune, il écrivait sur une machine à écrire, un outil compliqué pour avoir un texte propre et corrigé. « Aujourd’hui, avec un ordinateur, c’est plus facile », conclue-t-il. Mais était-ce déjà un texte humoristique ? Et Aloysius Chabossot de répéter : « Oui, mais catastrophique. »

Écrire souvent puis réécrire

Par ailleurs, il est l’auteur d’un blog alimenté régulièrement de billets d’humeur sur l’écriture, l’édition, les auteurs ou ses propres ouvrages. « C’est un peu comme un sport » explique-t-il. « Il faut écrire le plus souvent possible sinon on s’empâte, on s’engraisse. »  Mais comme un coureur de triathlon ne ferait pas trois sports à la fois, mais les uns à la suite des autres, Aloysius Chabossot reconnaît ne pas savoir écrire plusieurs livres à la fois. « J’ai plusieurs [romans] en repos. Mais j’ai du mal à passer de l’un à l’autre ! »

Car s’il est un auteur prolifique, il n’en reste pas moins exigeant sur ses œuvres. D’une part, il a pour habitude de faire relire tous ses textes à quelques personnes de son entourage qui, selon lui « ont un bon regard » et lui permettent d’avoir un regard extérieur sur ses œuvres avant publication. Par ailleurs, se revendiquant fan de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe international de mathématiciens et de littéraires qui créent à partir de contraintes et dont Perec est le plus célèbre contributeur), il affirme  que « pour écrire, on est obligés d’avoir des contraintes ! Sinon, on n’écrit pas ».

Écrire et construire

Si, finalement, on devait placer Aloysius Chabossot dans une case, ce serait celle de « l’auteur organisé ». Au contraire de nombreux écrivains qui racontent pouvoir écrire un livre sans savoir où ils vont ou en prenant les chapitres dans le désordre, Aloysius Chabossot semble beaucoup plus structuré que ça. « Je ne me laisse pas surprendre », explique-t-il sérieusement. « Surtout dans les comédies où ça doit être assez réglé, ajoute-t-il. Les rebondissements et péripéties sont prévus à l’avance. Des choses peuvent venir à l’esprit en écrivant mais à la base il doit y avoir une structure. » Mais écrire un roman à l’instinct, lui qui aime les contraintes, n’est-ce pas une expérience tentante ? Croyez-le bien : après 15 romans, évidemment qu’il a déjà essayé ! « J’ai déjà commencé à écrire un roman en improvisant. Arrivé au 2e chapitre, j’étais bloqué. »

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L’humour chez Aloysius Chabossot

L’humour toujours

« C’est ce qui me vient naturellement », explique-t-il, en ayant presque l’air de s’excuser, avant de raconter comment il a fait ses débuts d’écrivain. « J’ai eu la chance d’avoir un article dans Le Monde en 2007. Puis j’ai été contacté par un éditeur chez Milan. Pour qui j’ai écrit mon premier livre, un essai sur le travail d’écrivain : Comment devenir un brillant écrivain, Alors que rien (mais rien) ne vous y prédispose. » Dans ce guide à moitié sérieux, l’auteur déroule les étapes d’écriture d’un roman, car un roman requiert travail et méthode, en les intercalant de quelques conseils à l’humour décalé. « Je me suis souvent fait traiter d’escroc après ce texte » raconte Chabossot. Comme l’écrivit Le Monde en 2007, ces lecteurs, « un peu trop terre à terre sans doute, semblent être passés totalement à côté du troisième degré en vigueur sur ces pages ». « Parfois, l’humour tombe à plat » commente tout simplement notre humoriste d’auteur quand Pierre lui demande si, faire de l’humour, c’est risqué.

L’humour Chabossot : les romcoms en référence

Couv Fallait pas l'inviter JPEGComme référence évidente à son roman Fallait pas l’inviter !, Aloysius Chabossot cite « les romcoms » (le petit nom anglophone des comédies romantiques). Il annonce pourtant en avoir lu très peu et ne pas avoir lu Bridget Jones jusqu’au bout ! « Mais oui, avoue-t-il, c’est un peu une référence. » Par conséquent, il utilise certains codes du genre pour son propre roman. Ses personnages principaux, par exemple, sont trentenaires. « Les romcoms tournent souvent autour des 30-35 ans : j’ai répondu aux canons du genre ! »

Le protagoniste principal de son roman Fallait pas l’inviter ! : Agathe, « jeune trentenaire au caractère bien trempé, célibataire (apparemment) assumée »*, qui en a marre des allusions de ses parents sur ledit célibat. Alors cette fois, oui, elle le clame : elle viendra accompagnée au mariage de son frère Julien ! Et la voilà qui invente Bertrand, jeune publicitaire en vogue. Agathe a été décrite par de nombreux lecteurs comme « attachiante », un néologisme souvent utilisé pour décrire ce genre de personnages. « Oui, c’est une bonne description, approuve justement Aloysius Chabossot. Le côté chiant déclenche le comique mais si elle n’est que chiante, cela devient mécanique et on ne s’y attache pas. »

Le public de lecteurs présent ce soir-là semble en outre bluffé par la capacité qu’a l’auteur à se glisser dans la peau de son personnage – féminin, de surcroît ! « Auriez-vous été une femme dans une autre vie ? » finit par demande une Babelionaute. « Je crois qu’on a tous une part féminine ou masculine. Après je la laisse peut-être plus s’exprimer quand j’écris » admet Aloysius Chabossot. « J’aime me mettre dans la peau d’un personnage féminin parce qu’il a plus de potentiel à être comique, continue-t-il en déclenchant les rires dans l’assemblée. Pas ridicule ! Je parle de technique : la même situation avec un homme ne soulève pas les mêmes problématiques. Un homme, déjà, n’a pas le même genre de pression sociale (« quand est-ce que tu te maries ?) ! »

*résumé du roman, Eyrolles

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L’humour demande du rythme !

Les lecteurs de Babelio ont souvent relevé un style « fluide », une lecture « rapide » et des rebondissements « en série » ; comme voyagelivresque qui conclue : « De rebondissements en situations cocasses et piquantes, ce livre se lit d’une traite ». Pendant la rencontre, une autre lectrice décrit le livre ainsi : « C’est une comédie déjantée, les scènes vont très vite. » Aloysius Chabossot semble sur un terrain connu : « Il faut être assez rapide, avoir un rythme assez soutenu [dans une comédie]. On ne peut pas partir dans des chemins de traverse. » Ce qui tombe bien, car il confie être de nature synthétique. Finalement, le plus gros de son travail, concernant le rythme, survient après l’écriture, puisqu’une fois le premier jet sur le papier, il doit « revenir, étoffer, épaissir ». Aussi les premières pages sont-elles très difficiles à écrire. « C’est capital pour une comédie. Il faut commencer en fanfare pour happer le lecteur. »

Même chose pour les dialogues, très importants dans son œuvre. « Je suis très inspiré par le cinéma (Les Bronzés, Jacques Audiard…). Les dialogues, c’est là où je me sens le plus à l’aise. Mais c’est difficile. Il faut que ça rebondisse ! » Et une lectrice intervient justement pour lui confier : « En lisant votre roman, je m’imaginais lire un scénario ! Une adaptation de votre livre rendrait très bien. »

L’humour, il faut que ça grince !

Étant donné le pétrin dans lequel Agathe, le personnage du roman, se met avec son fiancé imaginaire, difficile d’éviter toutes sortes de situations cocasses que nous vous laissons le soin d’imaginer (ou de découvrir en lisant le livre !). Et Pierre de demander à son auteur s’il n’a pas lui-même été gêné à l’écriture de certaines scènes. « C’est le but de la comédie, répond-il. Que ça grince, que ça saigne un petit peu. Sinon ce n’est pas drôle. Alors non je ne me suis pas particulièrement senti gêné pour mes personnages. »

Mais c’est aussi l’occasion pour lui d’aborder des thèmes comme la famille. « Qui dit mariage, dit famille. C’est une réserve d’idées pour la comédie ! » reconnaît notre auteur. « Car sous l’abord de la facétie, de la satire du mariage, écrit une lectrice sur Babelio, ce roman cache une grande part de réalisme notamment sur l’organisation d’un mariage, sur les dictats du célibat, sur les préjugés de la société conformiste, sur les faux semblants de l’amour et la fidélité… » Pourtant, « ce n’est pas l’objectif premier du roman », répond à cela Aloysius Chabossot. « Mais forcément, il y a un fond social qui doit être vrai et parler au lecteur. Oui, en sous-texte, il y a tout ça ; s’il n’y a pas d’arrière plan social, on s’ennuie ! »

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Et la suite ?

fallait pas craquerLa suite de Fallait pas l’inviter !… existe déjà ! Elle a été publiée en autoédition il y a deux ans et s’intitule Fallait pas craquer ! « La fin ouverte [du premier tome] laissait présager des choses heureuses. Mais on m’a souvent demandé une suite et je me suis laissé convaincre de l’écrire » explique-t-il. Dans le public, on lui demande si, après la pression sociale du mariage, il va aborder la pression sociale des enfants. « La suite n’est pas sur ce sujet » répond l’intéressé. « Peut-être un enfant dans le 3e tome ? ajoute-t-il, facétieux. Et après, le divorce dans le 4e ? »

En attendant, ce n’est pas cette suite que vous verrez bientôt paraître chez Eyrolles, mais une autre de ses publications à compte d’auteur : La Renaissance de la nounou barbue ! « Ce roman est dans une veine comique mais aussi une veine mélodramatique… » Curieux ? Vous pouvez en lire un extrait sur le site de l’auteur, en attendant que le roman soit publié dans un an.

C’est l’occasion d’une dernière question pour Pierre, de Babelio, qui se demande s’il y a justement eu beaucoup de changements entre la version autoéditée de son roman et la nouvelle publication chez Eyrolles. La réponse ? Non ! Même la couverture, qui en a fait rire beaucoup, est reprise d’une idée d’Aloysius Chabossot. Comme quoi, son roman n’attendait plus qu’une chose : finir entre vos mains…

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Et si, pour conclure, on vous livrait un petit secret d’auteur ? Aloysius Chabossot est un pseudonyme ! « Aloysius est un vrai prénom. Mais Chabossot est le nom d’un monsieur qui habitait près de chez ma grand-mère, qui me faisait très peur. Le nom est drôle mais effrayant. » Sur son blog, l’auteur s’est d’ailleurs toujours présenté comme un prétendu professeur de lettres à la retraite, ce qui, avec le visuel accolé, le rendait à la fois comique et effrayant… Mais si cette rencontre nous a prouvé une chose, c’est que l’écrivain en question n’a rien d’effrayant, mais tient bien du comique !

Pour en savoir un peu plus sur Fallait pas l’inviter !, découvrez l’entretien vidéo d’Aloysius Chabossot chez Babelio :

Couvertures, quatrièmes de couvertures, bandeaux : qu’en pensent les lecteurs ?

Vous entrez dans votre librairie préférée, où s’étendent des milliers, voire des dizaines de milliers de références. Pourtant, quand vous en ressortez, même si nul doute que vous auriez aimé acheter tout le magasin, vous n’avez que quelques livres dans votre sac. Comment avez-vous fait, devant ces kilos de bandeaux, ces alléchantes 4e de couvertures et ces myriades de couleurs, pour en choisir si peu ? Et surtout : pourquoi ce choix ? C’est la question que Babelio s’est posée.

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Présentés par Guillaume Teisseire, cofondateur de Babelio et Octavia Killian, responsable commercial et partenariats, les résultats ont été commentés et enrichis par deux éditrices et une graphiste présentes ce soir-là pour partager leur expérience :

  • Claire Do Serrô directrice littéraire de Nil éditions et Manon Bucciarelli, graphiste en charge de la refonte d’identité de Nil éditions début 2018,
  • Laure Leroy, directrice éditoriale des éditions Zulma, dont la charte graphique, l’étude l’a prouvé, est particulièrement reconnue par les lecteurs.
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De gauche à droite : Manon Bucciarelli, Claire Do Serrô, Laure Leroy

L’étude a été menée sur Internet auprès de notre communauté de lecteurs et sur les réseaux sociaux du 21 août au 6 septembre 2018. 6 284 personnes ont répondu à l’enquête. Le répondant type ? Une femme (81%), âgée de 25 à 34 ans (25%), grande lectrice (94% des répondants lisent au moins un livre par mois, contre 16% de la population française). Il faut donc garder en tête qu’il s’agit d’une enquête portant principalement sur les grands lecteurs. Prenons pour exemple largement représentatif la réponse qu’ils apportent à la question suivante : « Dans le cas d’un livre adapté au cinéma, appréciez-vous que la couverture change pour se mettre aux couleurs de l’affiche du film ? » 81% disent ne pas apprécier cette pratique. Mais ce recouverturage n’a en fait pas les grands lecteurs pour cible. Il cherche plutôt à toucher les spectateurs du film ou le grand public ignorant l’existence du livre d’origine.

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Des lecteurs encore très attachés au format papier

65,7% estiment acheter principalement leurs livres en format papier et 47,8% disent aller principalement en librairie. On a donc un lectorat qui, bien qu’il soit très connecté, n’a pas converti tous ses achats et pratiques vers le numérique, fait remarquer Octavia Killian au cours de la soirée.

Nos invitées aborderont d’ailleurs peu le sujet du numérique au cours de la rencontre et leurs réflexions montrent bien que la charte graphique de chacune de leurs deux maisons, Nil et Zulma, a été pensée pour le papier. Ainsi, Manon Bucciarelli, graphiste pour Nil éditions, raconte qu’ils ont fait le choix d’un bandeau blanc car « on a bien voulu faire croire à un post-it laissé par un libraire ».

Guillaume Teisseire leur demande également si, en concevant leurs couvertures, elles prennent en considération les sites Internet et le numérique. « Notre chance, énonce Manon Bucciarelli, c’est d’imprimer en pantone : on travaille donc nos couvertures en RVB* et on garde la force des couleurs ». Et Laure Leroy d’ajouter : « on a beau imprimer en pantone nous aussi, il y a des effets parfois très différents entre le livre papier et numérique. (…) Certains effets rendent très bien sur le papier mais sur écran, c’est parfois plus criard ou plus vif. (…) C’est lié à la complexité, finalement, de l’impression de nos livres. » Elle reconnaît donc que Zulma pense d’abord le livre comme un objet papier avant de le voir comme un potentiel produit numérique.

*système de codage des couleurs propre à l’informatique, par opposition au CMJN, utilisé habituellement pour l’impression de livres

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Un achat d’impulsion non systématique

Les répondants à l’enquête sont sujets à l’achat d’impulsion, notamment chez les plus jeunes. De manière générale, note Octavia Killian, un lecteur sur deux ne sait pas ce qu’il va acheter. Elle ajoute également que concernant l’achat en ligne, les lecteurs sont moins sensibles à l’achat d’impulsion (69,4% savent ce qu’ils vont acheter contre 47,9% des acheteurs en librairie), sans doute parce que « la librairie est un lieu qui se prête plus à la découverte et au conseil ». De fait, les lecteurs, pour qui l’achat sur Internet n’est pas une priorité, semblent curieux et enclins à se laisser séduire au gré de leurs flâneries en magasin.

C’est une donnée qui a particulièrement frappé les intervenantes présentes ce soir-là. « C’est vrai qu’on fait notre petite cuisine interne, on réfléchit en termes de maison, d’histoire, mais on oublie que les lecteurs achètent parfois sur impulsion », avoue Manon Bucciarelli. « En fait, à court terme, peu importe la charte graphique. Ce qu’on veut c’est interpeller sur ce titre, sur cet auteur ; qu’il soit relié aux autres titres de la maison nous importe à nous, peut-être aux lecteurs fidèles, mais ça importe peu aux libraires et aux lecteurs sur le moment », ajoute-t-elle avant de conclure : « il faut savoir prendre du recul sur la charte, en changer, en sortir, la transcender… »

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Considérer chaque livre comme un monde à part entière

En parlant de charte graphique, on observe que la plupart des lecteurs préfèrent une couverture adaptée à chaque livre (plus de 70% des lecteurs). C’est d’autant plus vrai quand le lectorat rajeunit (93% de réponses favorables chez les 12-17 ans !). On peut aussi remarquer, même si les avis sont très partagés, que 45% des répondants apprécient qu’un éditeur sorte le livre de sa charte habituelle pour l’habiller aux couleurs de son univers grâce à une jaquette. « Chaque livre doit se réfléchir, refléter au mieux son intérieur », confirme Claire Do Serrô, « chaque livre a son univers ».

Pourtant, si chaque livre publié au sein d’une maison d’édition est unique et que sa couverture doit refléter ses particularités, une maison d’édition reste définie par une ligne éditoriale et une identité qui lui sont propres. Claire Do Serrô, en devenant directrice éditoriale du Nil, a amorcé des changements : un seul format pour tous leurs romans, ce qui n’était pas le cas avant, une nouvelle mise en page pour tous leurs titres, et le choix de poursuivre leur éclectisme en termes de parutions. Elle a bien mis en évidence les interrogations qu’elle a dû affronter avec son équipe. « La première question qu’on s’est posée, raconte d’ailleurs Manon Bucciarelli, c’est « est-ce qu’on veut une charte graphique caractérisée avec beaucoup de contraintes et très identifiable ou une grande liberté ? » ». Non. Mais la question qui a suivi était : « qu’est-ce qui va réunir tous ces textes ? ».

En fait, Nil et Zulma, derrière une volonté de donner à chaque livre des couleurs qui lui sont propres, revendiquent quand même le souhait d’une charte graphique cohérente. Aussi, chacune a cherché, à sa manière, à trouver le juste milieu entre la couverture personnalisée et la charte graphique.

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Couvertures de quatre parutions récentes de Nil éditions

Du côté de Nil, deux astuces graphiques leur ont permis de parvenir à leur fin. Une marie-louise blanche « qui fait signe chez le lecteur classique », d’abord, est systématiquement présente. Mais « on avait envie de sortir de ce cadre et jouer avec, la base de la charte, c’est qu’on va s’amuser avec le cadre [et le hors-cadre] », explique Manon Bucciarelli, témoignant là de leur volonté de casser les codes de cette charte. Leur seconde astuce, c’est d’imprimer en bichromie, avec deux pantones. Leurs couvertures ont donc un « style contrasté, avec des images assez fortes ». « C’est un type d’illustration assez identifié. On pourrait imaginer s’en éloigner, mais pour l’instant, c’est ça qui guide les lecteurs, ce style fort, vectorisé, aux contrastes forts ».

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Quelques couvertures des éditions Zulma

Quant à Zulma, Laure Leroy a contacté le graphiste David Pearson en 2006 pour lui demander de réaliser les couvertures de ses ouvrages. Elle lui a demandé trois choses :

  1. une couverture qui puisse se déployer : « je voulais que le texte soit dans un écrin et que les textes promotionnels et commerciaux ne viennent pas directement. Je voulais un bel objet » ;
  2. que les seuls textes figurant sur la couverture soient le titre et le nom de l’auteur, pas forcément celui de l’éditeur ;
  3. que « tous les livres soient reconnaissables, identifiés les uns avec les autres, mais que chaque livre soit totalement différent, porteur d’un univers ».

Et Laure Leroy de conclure : « en somme, je voulais que chaque livre puisse être sa propre autopromotion ».

Un pari semble-t-il légitime pour ces deux maisons, car à la question « Êtes-vous attaché(e) à certaines couvertures de maisons d’édition ou de collections ? », les lecteurs sont 52% à répondre « Oui ». De plus, dans les maisons les plus citées par les lecteurs à cette question, Zulma arrive en 4ème position avec 362 mentions, juste derrière les éditions 10/18 (364 mentions).

Mais cela reste un pari risqué. On note par exemple que, sur les couvertures, 41% des lecteurs affirment avoir déjà été déçus par une couverture. Ils parlent de « discordances », de « décalages »,  ou d’« inadéquations ».

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Manon Bucciarelli

La codification par genre dépréciée par les lecteurs ?

Pour autant, si les lecteurs apprécient les couvertures uniques, ils sont nombreux à remarquer des tendances fortes dans le monde de l’édition, c’est-à-dire une codification en fonction du genre des livres. En effet, à la question « De manière générale, pensez-vous que certaines couvertures se prêtent plus à un genre littéraire qu’à un autre ? », ils sont 58% à répondre « oui ». Quant à savoir si cela leur plaît ou non, les avis sont mitigés. Ils reconnaissent le côté pratique de la chose (« Elles facilitent l’identification rapide du type de littérature ») mais pointent du doigt les éditeurs comme les responsables de cette codification (« Les codes couleur sont inscrits dans nos esprits de lecteurs, formatés par les maisons d’édition »).

Manon Bucciarelli, de Nil éditions, considère d’ailleurs cette codification avec une certaine indifférence et souhaite faire confiance au lecteur : « Il faut parfois s’affranchir de ce que le lecteur attend. Le lecteur va s’intéresser au contenu au-delà du contenant. »

Guillaume Teisseire est allé dans ce sens-là, rappelant que, dans l’enquête, un lecteur sur deux pense qu’une couverture colorée ne correspond pas forcément, comme c’est le cas dans l’imaginaire commun, à un livre dit « grand public ». Résultat encourageant pour Nil et Zulma, qui ont fait le choix, justement, de couvertures vivantes et colorées ? Sans doute, car 60% des lecteurs affirment aussi préférer une couverture colorée.

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Et les maisons d’édition dans tout ça ?

L’étude comprenait un test qui proposait aux lecteurs de reconnaître les chartes d’un certain nombre de maisons d’édition. Trois maisons seulement sont reconnues par plus de 50% des lecteurs (Gallimard, Albin Michel et Actes sud). Mais il arrive qu’ils se trompent (par exemple pour Flammarion) ou soient approximatifs sur le nom de la maison d’édition (par exemple Gallmeister).

Pourtant, un lecteur sur deux estime être attaché aux couvertures de certaines maisons et collections, souvent car cela rend les maisons reconnaissables, crée un effet de collection ou car c’est, pour certaines maisons, gage de qualité : « C’est un peu une marque de fabrique ! Et une sorte de garantie de qualité du livre. »

Serait-ce donc l’aspect visuel d’un livre qui permet au lecteur de s’y retrouver en librairie ? Même si le test a montré que donner le nom d’une maison n’est pas aisé pour tout le monde, ce sont les chartes graphiques qui permettent au lecteur de se repérer. Ils ne connaissent pas forcément le nom d’une maison, mais cela ne les empêche pas de s’y attacher. Comme l’a justement dit Guillaume Teisseire : « ils se rattachent alors à d’autres auteurs ; par exemple « c’est l’éditeur d’Edouard Louis » pour les éditions du Seuil ».

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Les 4èmes de couverture : un terrain glissant

Éminent sujet de questionnement pour l’éditeur, la quatrième de couverture reste un passage obligé pour les lecteurs : 94% d’entre eux affirment les lire et 87% jusqu’au bout.

Néanmoins, c’est aussi un élément du contenant du livre qu’il semble difficile de réussir. Parmi ceux qui ne les lisent pas, ils affirment savoir déjà de quoi le livre parle ou en vouloir seulement un aperçu, trouver le texte trop long ou avoir peur d’être spoilés. Quant à ceux qui les lisent systématiquement… Trois quarts d’entre eux ont déjà été déçus ; souvent à cause d’un spoil, mais parfois à cause de grands décalages entre ce qu’on a promis au lecteur et ce que le livre est réellement : importance mise sur les éléments secondaires, différence de styles, mauvaise classification dans un genre…

Ce sont des problématiques dont les éditeurs ont néanmoins conscience. Claire Do Serrô, par exemple, confie : « la taille de la quatrième de couverture a posé question, elle est relativement courte parce qu’on s’est forcés. »

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Informations et arguments de vente : comment faire le bon choix ?

Résumé, extrait, prix littéraires, citations, titre, auteur(s)… Les informations que l’éditeur a à sa disposition pour promouvoir le livre sont en fait nombreuses. Lesquelles ont le plus d’impact sur les lecteurs ?

On a vu  plus haut que Zulma cherchait à épurer ses ouvrages de tout texte commercial pour lui offrir un écrin graphique qui se suffise à lui-même. « Si le lecteur veut en savoir plus il doit chercher », explique Laure Leroy. Le résumé des romans Zulma étant dans les rabats, quand le lecteur le trouve enfin, « il a pris le livre en mains, il est soulagé, il peut lire la 1ère page ». « Mais certains lecteurs reposent directement le livre ! » a-t-elle avoué. Peu étonnant quand on constate qu’en quatrième de couverture c’est le résumé que les lecteurs s’attendent à retrouver : 95% jugent cet élément assez ou très important. Pour le reste, les avis sont beaucoup plus partagés (extrait du livre, biographie de l’auteur, critiques presse), voire réticents (photo ou citation de l’auteur, commentaire de l’éditeur…).

« Mais qu’est-ce qu’on montre en couverture ? Et qu’est-ce qu’on révèle en 4e de couverture ? » interroge Manon Bucciarelli, qui a mené chez Nil cette réflexion. Et à la question – ouverte – « Dans une couverture, qu’est ce qui vous pousse à retourner le livre pour lire la quatrième de couverture ? », ce sont les mots « auteur » et « titre » qui ressortent le plus.

« Chez Zulma, a répondu Laure Leroy, je publie beaucoup de littérature traduite avec des auteurs peu connus et aux noms parfois imprononçables. (…) Est-ce que ça sert que je les mette en énorme sur mes couvertures ? » Et Manon Bucciarelli a répondu, enthousiaste : « Finalement, c’est une chance, on n’a pas à s’imposer le nom ou le titre en énorme, sa photo sur le bandeau… On a la chance de pouvoir intriguer le lecteur sans cette arme de marketing massive… ! »

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Laure Leroy

« Un objet, qui est un produit aussi, n’est pas obligé d’être ouvertement commercial, revendique Laure Leroy. Sa beauté peut être liée à l’attention qu’on a portée pour l’imaginer, pour l’écrire, pour le traduire, pour le publier, pour le relire. » Il est évident que le simple fait de ne pas mettre de texte en quatrième de couverture est un choix pour toucher des lecteurs curieux et sensibles à la vision qu’elle a de la littérature. « C’est mon esthétique. Je ne cherche pas à plaire au plus grand nombre, explique effectivement Laure Leroy. Je cherche les lecteurs qui aiment ce que j’aime aussi. Même si tout ça est commercial, cela repose avant tout sur une passion du texte. » Et Claire Do Serrô de conclure : « être éditeur, c’est faire un choix et le porter. On ne peut pas plaire à tout le monde. »

Les bandeaux : un outil marketing en perte de vitesse ?

Reste la question du bandeau. Bien que la moitié des lecteurs estime être attirée par eux, ils ont beaucoup été critiqués, en tout cas remis en question, lors de la soirée. « Il faut éviter le côté autopromotion », reconnaît Claire Do Serrô, rejointe par Laure Leroy : « c’est vrai qu’il faut absolument échapper à l’éditeur qui commente son propre livre, on perd toute crédibilité. » Et d’ailleurs, 34% des lecteurs trouvent les bandeaux racoleurs. Seule la mention d’un prix littéraire (souhaitée à 67%) rend le bandeau utile et important pour une majorité de lecteurs.

Zulma et Nil semblent pourtant tentés de se réapproprier le bandeau. Nil l’utilise, comme on l’a mentionné plus tôt, pour « usurper », s’amuse Manon Bucciarelli, les coups de cœur des libraires. Zulma, eux, essayent de sortir de la fonction racoleuse de celui-ci. « L’air de rien, explique Laure Leroy, le rouge devient une couleur neutre. (…) Sur  Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de Zora Neale Hurston, on a mis un bandeau doré. Cela désacralise la citation de Toni Morrison au sujet du livre. Sur un bandeau rouge, cela aurait institutionnalisé la citation et ajouté de la lourdeur. Le bandeau doré donne un peu de légèreté tout en faisant passer le message. » Ce choix est-il réellement pertinent, quand on constate que 21% seulement des lecteurs trouvent qu’il est important de mettre une citation d’un autre auteur sur un bandeau ? Peut-être, oui. En effet, à la question « Appréciez-vous les citations d’auteurs sur les livres ? », un tiers des lecteurs ont choisi de répondre « Oui, toutes les citations même celles d’auteurs que je ne connais pas. Je trouve que ça donne de la crédibilité au livre. »

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(c) Babelio

 

« C’est plein de contradictions et plein d’enseignements » a répondu Laure Leroy quand Guillaume Teisseire leur a demandé ce qu’elles pensaient de l’enquête. Force est de constater que les lecteurs ne sont pas toujours d’accord sur l’intérêt de certains éléments qui constituent l’objet-livre… et que la vision qu’ils en ont est parfois bien différente de celle qu’en ont les éditeurs.

On pourra en outre en retenir une idée, qui a largement mis nos interlocutrices d’accord au cours de la soirée, c’est que chaque titre qu’elles publient est « un univers à part entière ». Les expressions « livre-monde » ou « livre-univers » ont été plusieurs fois reprises. Et, de fait, quand on demande aux lecteurs ce qui les pousse à l’achat, le « thème » du livre ressort très largement car 97% des lecteurs le jugent important.

« Le défi : il faut qu’on reconnaisse la maison [à travers sa charte graphique] mais aussi que chaque livre s’adresse à son lectorat », conclue Claire Do Serrô.

Laurence Peyrin : un roman d’amour peut-il être féministe ?

Juillet 2018 : les producteurs de Downton Abbey annoncent la sortie au cinéma d’un film adapté de la célèbre série télévisée. Chez Babelio, cela n’est pas sans nous rappeler la rencontre avec Laurence Peyrin qui a eu lieu dans nos locaux au début du même mois, lors de laquelle elle est venue parler de son dernier roman L’Aile des vierges, un roman d’amour qui nous plonge dans l’aristocratie anglaise du début des années 1950…

L’ouvrage raconte l’histoire de Maggie O’Neill, petite-fille d’une des premières suffragettes et fille d’une féministe. Quand elle entre comme bonne au service des Lyon-Thorpe, une famille aristocrate qui vit dans un somptueux manoir dans le Kent, près de Londres, elle remet en question ses rêves de liberté et notamment celui de devenir médecin en Amérique. Le mode de vie à l’ancienne des domestiques, les ridicules manières de Madame : tout l’exaspère ou l’indiffère. Sauf John Lyon-Thorpe, le maître de maison, qui n’est peut-être pas l’homme fade et phallocrate qu’elle imagine… Mais est-elle capable de choisir entre ses aspirations à la liberté et le bonheur d’une histoire d’amour ?

Galvanisés par le réalisme de cette romance, les lecteurs n’ont pas hésité à interroger Laurence Peyrin sur tout son processus d’écriture. De ses recherches historiques à ses problématiques féministes, ils ont passé au crible de leurs questions L’Aile des vierges. Cette soirée chaleureuse et passionnée était ponctuée d’interventions du public menant parfois à de véritables débats et nous vous proposons de la revivre avec nous.

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Laurence Peyrin, du journalisme à l’édition

Bien que son premier roman soit sorti il y a quatre ans, l’écriture a toujours fait partie de la vie de Laurence Peyrin. En effet, avant de publier des ouvrages de fiction, l’auteur a été journaliste pendant 22 ans avant de décider, en 2010, de changer de vie. L’envie d’écrire des romans dormait déjà dans un coin de sa tête et elle a eu l’audace de franchir le pas : « Je ne voulais pas me retourner et me dire que je ne l’avais pas fait. »

Stockholm, paru en 2014, est son premier roman. Pourtant, ce n’était pas le premier roman qu’elle avait écrit. Il s’agissait en fait de La Drôle de vie de Zelda Zonk, sorti un an plus tard et récompensé par le prix des Maisons de la Presse 2015.

« Chacun a la maîtrise de sa propre vie », écrit l’auteur dans L’Aile des vierges. Ce à quoi elle ajoute, s’adressant directement à ses lecteurs : « J’ai toujours été fascinée par les gens qui disent : « ça ne me convient pas, je change de vie »… jusqu’à ce que je le fasse moi-même ! Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie. »

Trois ans après, elle a déjà publié cinq romans.

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Quand l’Histoire brouille la fiction

« Je suis fascinée par tout ! » avoue Laurence Peyrin. Passionnée d’histoire et globetrotteuse dans l’âme, l’auteur aime visiter un lieu puis chercher, fouiller et en apprendre plus sur son passé. Ainsi est-elle tombée un jour, à New York, sur un livre d’occasion qui traitait de la vie des domestiques en Angleterre à l’époque edouardienne. Elle venait de terminer son précédent livre et a « vu toutes ces petites fourmis, les enfilades de pièces, la poussière à faire… » : l’histoire du roman suivant était née.

À l’époque edouardienne, il y avait en fait dans les grandes demeures, pour les domestiques, une aile pour les hommes et une aile pour les femmes. Cette dernière était fermée à clé la nuit et on l’appelait « l’aile des vierges ». C’était pour que les femmes ne s’enfuient pas… ou bien pour les protéger des avances trop entreprenantes de certains hommes.

« C’est pratiquement un travail d’historien. Pour vous intéresser vous, il faut que je m’intéresse moi. » L’auteur a fait des recherches sur la condition des femmes dans les années 1940 (notamment sur les règles et la contraception, qui étaient un vrai tabou), certains personnages historiques (David, par exemple, est quelque peu inspiré de J.-F. Kennedy) et même la médecine (l’émergence de la sexologie aux États-Unis à la fin des années 1950, qui a ébranlé le puritanisme américain, ce que la série Masters of sex  relate très bien ou encore l’essor des centres médico-sociaux dans les années 1960 qu’elle raconte dans son roman avec un peu d’avance). Ça a été douloureux, raconte-t-elle aussi, de voir comment se déroulaient les accouchements il y a seulement 50 ans. Un lecteur lui rappelle enfin une anecdote, présente dans le roman, qui concerne l’invention du jeu Monopoly, créé en 1904 par Elizabeth Magie. « Je ne me rappelle même plus comment je me suis retrouvée à chercher cette information ! » s’amuse-t-elle.

Il y a en fait un côté très intuitif dans la manière d’écrire de Laurence Peyrin. « Quand je commence à écrire, je ne sais pas où je vais (…), j’ai l’impression d’être guidée par mes personnages. Je peux soudainement écrire quelque chose que je n’avais pas prévu la veille. » Cette spontanéité dans l’écriture l’a obligée à faire ses recherches en parallèle de l’écriture. « J’ai voulu écrire ça comme un document, une fausse histoire vraie »

Les lecteurs lui ont même avoué qu’ils avaient cherché sur internet si certains personnages ou faits étaient réels. « Les seuls personnages qui n’existent pas, c’est les héros. Tout le reste autour est vrai. » Ainsi, David, bien qu’inspiré de Kennedy, n’a jamais existé, tout comme Maggie, qui lui est apparue tout de suite, contrairement à Miss Cyclone, le personnage de son précédent roman. « Là je suis tombée en amour avec mon héroïne : son prénom et son histoire, tout a coulé de source, tout de suite, c’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer. »

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Une romance immersive, pour les lecteurs comme l’auteur

Malgré sa dimension historique et documentaire évidente, L’Aile des vierges reste avant tout une romance qui a visiblement conquis le cœur de ses lecteurs… à commencer par Laurence Peyrin elle-même. Elle confie avec émotion qu’elle a encore du mal, quelques mois après la parution du roman, à sortir de cette histoire, qui l’a « beaucoup marquée ». « Là, je fais une cure de désintox ! »

L’une des lectrices présentes évoque la « bienveillance » avec laquelle l’auteur dresse le portrait de ses personnages. « Je ne pourrais pas écrire un polar » répond Laurence Peyrin. Portant un regard visiblement optimiste sur le monde qui l’entoure, elle dit s’autoriser à « avoir des personnages qui ont une excuse à ce qu’ils sont ».

Au cours de la soirée, le public exprime soudain son amour inconditionnel pour John Lyon-Thorpe. « Tout le monde est amoureux de John ! », s’exclame l’auteur. « Un jour, au cours d’une rencontre sur le roman, quelqu’un a parlé de David… et tout le monde lui est tombé dessus. » Le maire de New York, qui apparaît dans la seconde partie du roman, ne semble en effet pas remporter les suffrages des lecteurs, car quand on demande à la salle si quelqu’un est « Team David », le silence se fait.

« Je voulais écrire une histoire d’amour à l’ancienne en assumant totalement le côté fleur bleue, avoue finalement Laurence Peyrin. Mais je ne voulais pas non plus écrire un roman à l’eau de rose. » C’est pourquoi elle a fait de Maggie un personnage féministe et moderne.

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Un héritage féministe parfois lourd à porter

L’Aile des vierges est une romance avec une dimension féministe évidente, et ce sont les années 1940 que l’auteur a choisies pour aborder ce thème. « Il fallait derrière Maggie une ou deux générations qui aient creusé le chemin, je voulais qu’elle se pose des questions sur le féminisme » explique-t-elle. De plus, le roman se déroule à une époque particulièrement intéressante : juste après la guerre. À ce moment de l’Histoire, « il y avait un avenir pour les femmes », note une lectrice dans le public. Les femmes, effectivement, souvent seules à l’arrière pendant la guerre, y ont joué un rôle important et ont parfois pris leur indépendance.

Mais Maggie, éduquée dès son plus jeune âge avec des préceptes féministes, est d’une certaine manière “forcée à la liberté » par sa mère : « Sois-libre, ma fille ! ». « Où est la liberté ? Où commence l’emprisonnement ? se demande Laurence Peyrin. Maggie a son caractère, mais est-elle est aussi droite dans ses bottes qu’elle en a l’air ? En fait, elle est tiraillée entre la voix de sa mère et une question : est-ce qu’un homme vaut le reste du monde ? » Et pourtant, comme le souligne une lectrice, « sans cet héritage, elle n’aurait pas eu le culot de lui répondre et lui parler comme elle le fait ». Et Laurence Peyrin de surenchérir : « Sans cet héritage féministe et son caractère, John ne l’aimerait pas ».

Toute l’affaire du roman, en fait, c’est que Maggie arrive à se détacher de sa mère et de ces préceptes qu’on lui a enseignés pour acquérir sa propre identité. Ecartelée entre deux visions du féminisme, celle « revendicative » de sa grand-mère, qui se battait pour ses droits, et celle plus « vindicative » de sa mère, elle ne sait pas réellement où elle se situe. Comment faire ?

« Il fallait qu’elle parte dans un endroit effervescent ». Et c’est aux États-Unis qu’elle s’envole, dans la seconde partie du roman, pour un nouveau départ. « New York, ça arrive toujours dans mes romans ! » admet l’auteur.

Et à quand la France dans une histoire de Laurence Peyrin ? « Pas pour le moment. Je me sens curieusement très familière de la culture anglo-saxonne. Une histoire qui se passe à côté de chez moi, ça ne m’inspire pas. Quand je serai installée aux Etats-Unis, là oui, j’écrirai un roman qui se passe en France, ça paraît logique ! »

Verdict dans quelques romans ?

 

En complément de cette rencontre, Laurence Peyrin s’est prêtée au jeu des 5 mots  pour qualifier son dernier roman, L’Aile des vierges. Elle a choisi amour, sensualité, roman historique, liberté et cinéma.