(Re)vivre l’adolescence avec Samantha Bailly

Après Nos âmes jumelles et Nos âmes rebelles, Samantha Bailly revient avec Nos âmes plurielles, le troisième et dernier volet  de la saga publiée chez Rageot. Une saga pleine de vie que l’auteure et scénariste française est venue présenter aux lecteurs Babelio.

« Sonia et Lou se sont rencontrées sur un forum autour de leur passion créative : l’écriture pour Sonia, le dessin pour Lou. Leur blog BD, Trames jumelles, a été remarqué par un éditeur qui les a encouragées dans leur vocation. Bac en poche, elles réalisent leur rêve : s’installer à Paris en coloc ! Mais leurs tempéraments sont radicalement opposés… Sonia adore sa nouvelle liberté et les fêtes étudiantes, tandis que Lou s’investit pleinement dans sa formation aux Gobelins. L’année s’annonce électrique ! »

Retour sur une période charnière

La toute première question posée lors de cette rencontre aborde la naissance de ce triptyque dans l’esprit de son auteure et le rapport à l’adolescence personnelle de Samantha Bailly. De quoi en savoir plus sur les raisons qui ont pu la pousser à écrire les péripéties de deux jeunes filles au sortir de l’enfance :

« Cette série est née d’un rendez-vous avec ma précédente éditrice. La question qui se posait à ce moment précis était de savoir ce que j’avais profondément envie d’écrire, de raconter. Peu de temps avant ce fameux rendez-vous, j’avais été bouleversée par le film Le monde de Charlie (adaptation sortie en 2013, par Stephen Chbosky de son livre éponyme), comme emportée par cette histoire de l’adolescence alors que bien trop souvent dans la fiction, on retrouve une retranscription de cette période de la vie très idéalisée, dénaturée. Je voulais proposer d’autres sensations, à l’image de ce que l’on pouvait trouver dans le film, quelque chose de plus proche de que j’avais vraiment vécu. Les adolescents sont dans un paysage particulier de la vie, j’avais envie d’écrire le livre qui m’aurait réconfortée à l’époque. »

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Un apprentissage à refaire

Même si Samantha Bailly s’inspire largement de son vécu comme elle confesse à plusieurs reprises au cours de la rencontre, il lui a tout de même fallu côtoyer des jeunes d’aujourd’hui pour réapprendre l’adolescence, une adolescence 2.0, résolument tournée vers la modernité :

« J’ai utilisé dans Nos âmes jumelles les forums, ces lieux d’échange à la mode à ce moment précis où j’écrivais le livre. J’ai ensuite intégré des choses plus récentes au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, comme YouTube etc. Pour ce faire, je suis souvent allée au contact de jeunes dans le cadre de mon métier qui est celui de l’écriture. Il m’a quand même fallu apprendre à nouveau ce que les adolescents d’aujourd’hui utilisent avec une facilité déconcertante. Ce n’était pas simple au début avec Instagram et les supports récents, j’ai appris beaucoup de choses. Maintenant je m’en sors très bien ! »

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

La construction de deux personnages

Inévitable, la question concernant la construction des personnalités si différentes de Sonia et de Lou a vite été amenée sur la place des débats par une lectrice intéressée. L’occasion de comprendre le lien étroit pouvant exister entre Samantha Bailly et ses personnages :

« J’ai beaucoup en commun avec les deux. Elles-mêmes, entre elles, ont des points communs et des divergences importantes. Leur rapport au corps est difficile par exemple, elles ont cela en commun. Ensuite, leurs petites différences se sont construites au fur et à mesure de l’écriture. Sonia est arrivée avec son extraversion, Lou avec d’autres éléments spécifiques etc. Ce sont des personnages qui, malgré une petite part de moi-même incorporée au fond de chacune d’elles, sont un mélange de beaucoup de choses. La création c’est véritablement savoir comment les rendre vivantes, leur donner chair de façon tout à fait indépendante, avoir la sensation que ce sont des personnages réels que l’on va laisser derrière soi, comme des amies dont on sait qu’il faudra se séparer tôt ou tard. »

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Un procédé d’écriture original

Samantha Bailly a également pris le temps d’expliquer aux lecteurs et lectrices présents l’origine et toute l’importance d’un de ses choix de narration. Un choix qui offre au récit une pluralité de points de vue où chaque chapitre correspond à la visée d’un personnage en présence. Une idée originelle ?

« Je trouve ça toujours très intéressant de croiser les points de vue lorsque deux personnages ou plus sont présents dans la même scène. On a à chaque fois les éléments les plus marquants de chaque point de vue, ces différents « moi » qui se succèdent avec des sauts dans le temps assez rapides et toute une palette d’avis et de points de vue. Je fais une construction presque proche de celle du cinéma, une habitude que j’aie lorsque j’écris des scénarios pour le septième art. Je reste fidèle au déroulement du plan que je vois au départ. Mais cela ne m’empêche pas d’aborder ce plan différemment en fonction de chaque vision des personnages en présence. »

PB062162.JPG

Une inévitable fin ?

Quant à savoir si toute cette saga devait obligatoirement bien finir, Samantha Bailly offre des pistes de réflexion qui justifient son choix et sa vision de l’évolution des existences communes de Sonia et de Lou :

« Le troisième tome est un peu celui des lecteurs. Beaucoup d’entre eux avaient envie de savoir ce qui allait arriver aux personnages. Ce tome est donc à la frontière entre ados et jeunes adultes. Je voulais passer cette dernière étape. Je me suis régalée en l’écrivant, j’ai adoré retrouver les personnages et les faire évoluer dans un nouveau cadre, dans de nouvelles situations, dont celle des études supérieures etc. C’est une période tellement intéressante, celle de l’émancipation, celle du départ de chez « Papa-Maman ». Les deux amies vont se mettre en colocation,  elles vont vivre ensemble et faire face au monde. Je savais que tout ça n’allait pas forcément bien se passer. J’ai beaucoup aimé l’idée de les confronter à ce nouveau rapport au monde. Donc même si la fin de cette saga s’inscrit dans

un cadre plutôt positif, il n’en demeure pas moins que beaucoup d’obstacles ont été franchis, ou pas, en amont. »

La rencontre se conclura par une séance de dédicaces et d’échanges plus personnels entre les lecteurs et l’auteur. De quoi poser les dernières questions restées sans réponse et faire un dernier au revoir à Sonia et Lou.

Découvrez Nos âmes plurielles de Samantha Bailly publié chez Rageot.

 

Un thriller où la fin justifie les moyens : rencontre avec Laurent Loison

DSC01808

Après la publication de son premier livre Charade, Laurent Loison est venu à la rencontre des lecteurs Babelio pour parler de Cyanure, son second thriller fraîchement débarqué dans les librairies et édité chez Hugo & Cie. L’occasion de retrouver le trio de choc formé par le capitaine Loïc Gerbaud, sa collègue Emmanuelle de Quezac et le saillant commissaire Florent Bargamont pour une nouvelle enquête qui s’annonce … pleine de rebondissements.

« Branle-bas de combat au 36, quai des Orfèvres. Toujours assisté de sa complice Emmanuelle de Quezac et du fidèle capitaine Loïc Gerbaud, le célèbre et impétueux commissaire Florent Bargamont se trouve plongé dans une enquête explosive bien différente des habituelles scènes macabres qui sont sa spécialité.

Un ministre vient en effet d’être abattu par un sniper à plus de 1200 mètres. Sachant que seules une vingtaine de personnes au monde sont capables d’un tel exploit, et que le projectile était trempé dans du cyanure, commence alors la traque d’un criminel particulièrement doué et retors.

Les victimes se multiplient, sans aucun lien apparent et n’ayant pas toutes été traitées au cyanure. Balle ou carreau d’arbalète, la précision est inégalée. Ont-ils affaire à un ou plusieurs tueurs ? Un Guillaume Tell diaboliquement efficace se promène-il dans la nature ?

Tandis que Bargamont doit faire face à de perturbantes révélations et se retrouve dans une tourmente personnelle qui le met K.O., les pistes s’entremêlent jusqu’au sommet de l’État, où le président de la République n’est peut-être pas seulement une cible.»

 

L’importance du jugement

 

Laurent Loison est un homme aux multiples facettes. Tour à tour conseiller aux entreprises, tenancier de pub, entrepreneur du Net et bien d’autres choses encore, le voilà désormais auteur à succès. C’est pour parler de ses romans, justement, qu’il se présente, debout, face à des lecteurs avides d’en savoir un peu plus sur l’auteur responsable de quelques unes de leurs nuits blanches. La première salve de questions  porte sur le concept de jugement et le rapport entretenu par Laurent Loison avec cette notion qui est centrale dans Cyanure :
« On juge tous les jours, dans notre quotidien, dans la rue. Mais il faut se poser la question de savoir si on a vraiment ce droit de juger en permanence ? Un enfant qui a une mauvaise note, une queue de poisson sur la route, tout nous pousse à émettre des jugements rapides. Mais est-ce qu’on a vraiment toutes les armes pour juger à chaque fois ? C’est un peu ce que je me suis amusé à faire dans Cyanure. Comment chaque lecteur peut être amené, en plus du plaisir de lecture, à se poser des questions vis-à-vis de lui-même et des autres, sans se prendre trop la tête ? » 

DSC01832

 

Le thriller comme vocation

Deuxième livre, deuxième thriller. Laurent Loison semble avoir trouvé sa vocation dans un genre qui, pourtant, s’avère complexe à développer : « Le thriller ne laisse pas beaucoup de place aux émotions, aux descriptions, à l’environnement. Ici, on doit amener le lecteur à ce que dans les cent dernières pages il soit quasiment en apnée. Beaucoup de mes collègues auteurs ont des manières différentes d’écrire un roman. En général, j’ai une idée qui me permet de surprendre le lecteur, du moins d’essayer de le surprendre. Une fois qu’on a ça, il reste à mettre en place ce qu’il faut pour parvenir au résultat définitif. Une fois que les idées sont couchées sur page et qu’on se sent prêt, c’est là que commence l’écriture. » 


Charade, le premier roman de l’auteur avait déjà été remarqué par ses lecteurs qui avaient lu l’ouvrage en un souffle. Rebelote avec Cyanure, dont l’intrigue est pour le moins anxiogène. Prendre le lecteur en otage, serait-ce la marque de fabrique de Laurent Loison dans un genre littéraire pourtant pas avare en romans angoissants ? : « L’idée n’est pas de faire mieux ou d’aller dans la surenchère mais d’essayer de faire légèrement différent avec les mêmes recettes, chercher une petite touche différente. En mettant un fond de réflexion supplémentaire, cela m’oblige à m’employer et faire en sorte d’avoir des éléments d’accroche supplémentaires pour captiver davantage les lecteurs. »

DSC01788

 

Le retour des personnages fétiches

 

Cyanure, second roman de Laurent Loison, est aussi l’occasion de retrouver des personnages que l’on avait déjà rencontrés dans Charade. Une volonté de Laurent Loison de faire revenir ses  personnages fétiches, comme un gilet de sauvetage ?
« Faire revenir mes personnages était une évidence, et cela pour plusieurs raisons. Je pense qu’écrire un livre c’est à la portée de n’importe qui. On a tous un passé, des histoires, du vécu. En prenant le temps, on y parvient. La vraie difficulté c’est quand vos lecteurs vous attendent et que vous devez recommencer à zéro. Écrire un deuxième livre, c’est déjà bien plus complexe. Servir à chaque fois le même plat est impossible. Devant cette terreur j’ai trouvé extraordinairement confortable de me reposer sur certaines choses qui avaient fonctionné. Les personnages avaient déjà un passé assez dense, je pouvais continuer à développer leur histoire afin de me concentrer sur la nouvelle, et aussi la nouvelle enquête. »

 

DSC01849

Une fin en apothéose

Même si nous respecterons le suspens pour les aspirants lecteurs de Cyanure qui n’ont pas encore pu découvrir ce livre de Laurent Loison, il semble que la fin ait été particulièrement appréciée par les lecteurs. Une fin en apothéose et qui revêt une certaine originalité : « De manière très modeste je me suis réveillé une nuit, j’ai réveillé ma femme et je lui ai dit « J’ai une idée de génie ! » On a cherché et on a vu que personne avait eu cette idée jusqu’à présent. La vraie difficulté est de faire que cela fonctionne, pour un lecteur comme pour une lectrice, et que la mise en scène fonctionne de bout en bout. »

 

Découvrez Cyanure de Laurent Loison, aux éditions Hugo & Compagnie.

Sur le chemin de nos racines avec Alice Zeniter

Après Sombre Dimanche prix du Livre Inter en 2013 et Juste avant l’oubli prix Renaudot des lycéens en 2015, Alice Zeniter fait son grand retour dans les librairies avec L’art de perdre publié chez Flammarion. L’auteure née à Alençon en 1986 tente de renouer pour son cinquième roman avec ses racines algériennes à travers Naïma, personnage central et énigmatique de ce livre. Récit d’une rencontre entre celle qui voit son nom habiter d’innombrables sélections de prix littéraires et des lecteurs heureux de poser leurs nombreuses interrogations.

 

« L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?

Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l’Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ?

Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.»

 

DSC01525.JPG

 

Un projet arrivé à maturation

 

Comme souvent dans ce type de rencontre entre auteur et lecteurs, la première question traite de la démarche d’écriture, des raisons qui ont pu pousser Alice Zeniter à se tourner vers l’Algérie. Un déclic ?
« La question du déclic revient énormément. Je ne sais pas si d’autres écrivains ont déjà répondu oui à cette question qui ne me paraît pas vraiment réelle, efficiente par rapport au temps réel de l’écriture. Pour moi, il y a des années entières pendant lesquelles je peux tourner autour d’une question.  Il n’y a pas vraiment de déclic à proprement parler. Il y a surtout une série de petits signes qui s’étalait au cours des années jusqu’à ce moment où je me suis rendu compte que l’Algérie me faisait un peu du pied pour raconter cette histoire. Ensuite, des questions diverses et variées pour savoir quoi écrire et comment se sont posées dans mon esprit. Finalement le processus s’est étalé sur presque dix ans. Le terme de déclic me paraît ainsi mal résumer le long processus d’émergence d’un roman. »

 

C’est donc un travail de longue haleine qui s’est imposé à Alice Zeniter en vue de l’aboutissement de son livre : « A peu près deux ans, en sachant que le travail d’écriture ne se faisait jamais au même rythme. Dans la même journée, je pouvais travailler sur les trois parties, les trois présentant des charmes particuliers et des difficultés différentes. Je passais de l’une à l’autre pour avoir l’impression de commencer une nouvelle journée de travail. »

 

DSC01530.JPG

 

Une introspection voilée

 

Comme pour Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud, qui faisait face aux lecteurs de Babelio à la place d’Alice Zeniter une semaine plus tôt, la question de l’introspection s’est naturellement posée. Quel fragment d’Alice Zeniter peut-on retrouver dans L’art de perdre ?
« C’est un peu moi et en même temps c’est très dur pour moi d’écrire sur des personnages qui soient trop proches. J’ai besoin de les mettre à distance. Quand mes amis lisent, ils ricanent et disent « Tu as vraiment fait ca pour montrer que ce n’est pas toi ! »J’ai besoin de ça pour réussir à m’intéresser à ces personnes.  J’ai besoin d’être éloignée de ces personnages. J’ai tenu Naïma à distance par la fiction. Par ailleurs, j’ai très vite abandonné l’idée initiale d’utiliser le « je » en me disant que ça ne m’intéressait pas que tout gravite autour de moi. À partir de là, c’est très compliqué pour moi de savoir si c’est mon livre le plus personnel. Oui je crois beaucoup à mon histoire et celle de ma famille, mais des livres qui avaient moins d’éléments autobiographiques directs peuvent tout de même avoir une dimension personnelle. Juste avant l’oubli est, par exemple, le récit indirect de ma rupture amoureuse. C’est peut-être avec ce roman que je me suis le plus débattue dans les remous de l’intérieur. Pas avec L’art de perdre. »

 

DSC01554.JPG

 

La construction d’un personnage

 

Au-delà de la dimension projective de ce roman, c’est toute la construction du personnage de Naïma qui interroge à la lecture de L’art de perdre. Là encore, en découvrant lentement Naïma et son cheminement, cette quête vers ses racines, impossible de ne pas s’interroger sur la manière avec laquelle ce personnage a pu être pensé, peut-être par rapport à un membre de l’entourage d’Alice Zeniter : « La chose la plus concrète que je puisse relier avec le personnage de Naïma c’est la trajectoire de ma petite sœur par rapport à l’Algérie. Autour de ces questions sur le rapport avec le pays, ma sœur a tout de suite eu un rapport artistique et culturel. Elle a rencontré l’Algérie en allant au contact d’intellectuels et d’artistes de la période postindépendance. Elle est partie dans le cadre d’un colloque avec des vieux algériens qui lui parlaient du temps où ils connaissaient Sartre et consorts. C’est celle-là l’Algérie de ses rêves. » Jusqu’à mettre en branle le propre rapport d’Alice Zeniter quant à l’Algérie et ses racines : « Moi à côté, je voulais simplement voir ma famille, je ne pouvais rien partager avec ces gens, rien qu’à cause de la barrière de la langue. Ma sœur a compris qu’on pouvait découvrir un pays en choisissant ses propres passeurs de culture. Au moment de construire Naïma je me suis dit que j’avais envie de cette relation particulière, de ce passeur choisi. »

 

DSC01578.JPG

 

Une complexité à réhabiliter

 

Sans brandir l’étendard de l’acte politique engagé, Alice Zeniter n’ôte pas pour autant dans son livre la dimension de réhabilitation que certains lecteurs ont pu trouver : « Je pense que s’il y a un acte politique dans le livre c’est plutôt celui de morceler une parole officielle et unique qui a étouffé énormément les trajectoires personnelles. Quand on dit que les harkis ont été virés de l’histoire, ce n’est pas tout à fait vrai. Ils ont été réduits à une version extrêmement simplifiée. Pour l’Algérie ce sont des traîtres et pour la France ils ont fait un choix conscient, le choix de la patrie française et qui tend à prouver pour leurs contradicteurs que la colonisation n’était pas si mauvaise. » Tout cela afin de mettre en lumière, à l’aide du roman, une complexité bien trop oubliée : « J’ai voulu montrer qu’il s’agissait de gens aux trajectoires multiples, bien plus complexes que ce que l’on présente dans l’histoire officielle. »

 

DSC01597.JPG

 

Un thème universel, des approches diverses

 

Inévitable également, cette interrogation sur le choix du thème de l’Algérie, très prégnant dans cette rentrée littéraire 2017. Brigitte Giraud, Martin Winckler, Jean-Marie Blas de Roblès, Kaouther Adimi , Kamel Daoud et d’autres … Autant d’artisans de la plume qui se sont mis à l’ouvrage pour évoquer l’Algérie. Une envie commune de briser un certain silence ?
« Je n’en suis pas sûre. Lors du Forum Fnac Livres, nous étions réunis avec Kaouther Adimi, Jean-Marie Blas de Roblès et Brigitte Giraud autour d’un plateau sur le thème de l’Algérie. On s’est alors rendu compte avec ces autres auteurs de la rentrée que nous ne partagions pas la même volonté. Kaouther est algérienne et offre ainsi un récit plus direct, pour Brigitte et Jean-Marie,  il y avait comme une urgence de raconter avant la disparition des derniers témoins. Malgré tout, impossible de ne pas se dire ‘’Tiens on arrive au même moment’’. »

La rencontre se prolongera le temps de quelques questions supplémentaires avant d’aboutir sur une séance de dédicaces, là encore ponctuée par les interrogations des lecteurs posées directement à Alice Zeniter.
Découvrez L’art de perdre d’Alice Zeniter, aux éditions Flammarion.

Au seuil de l’Histoire franco-algérienne avec Brigitte Giraud

1

 

Nous avions quitté Brigitte Giraud en 2015 avec Nous serons des héros, déjà une histoire de vies entremêlées et d’apprentissage de l’Autre. Celle qui fut récompensée par le Goncourt de la nouvelle en 2007 revient dans les librairies avec Un loup pour l’homme. Pour cette deuxième rencontre de la saison, réalisée dans les locaux de Babelio, Brigitte Giraud nous invite à un voyage du côté de l’Algérie encore française pour un récit filial romanesque.

 

« Printemps 1960. Au moment même où Antoine apprend que Lila, sa toute jeune épouse, est enceinte, il est appelé pour l’Algérie. Engagé dans un conflit dont les enjeux d’emblée le dépassent, il demande à ne pas tenir une arme et se retrouve infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. À l’étage, Oscar, un jeune caporal amputé d’une jambe et enfermé dans un mutisme têtu, l’aimante étrangement : avec lui, Antoine découvre la véritable raison d’être de sa présence ici. Pour Oscar, « tout est à recommencer » et, en premier lieu retrouver la parole, raconter ce qui l’a laissé mutique. Même l’arrivée de Lila, venue le rejoindre, ne saura le détourner d’Oscar, dont il faudra entendre le récit, un conte sauvage d’hommes devenus loups. Dans ce roman tout à la fois épique et sensible, Brigitte Giraud raconte la guerre à hauteur d’un homme, Antoine, miroir intime d’une époque tourmentée et d’une génération embarquée malgré elle dans une histoire qui n’était pas la sienne. Et avec l’amitié d’Oscar et Antoine, au coeur de ce vibrant roman, ce sont les indicibles ravages de la guerre comme l’indéfectible foi en la fraternité qu’elle met en scène. »

L’accomplissement d’une auteure

 

Face à des lecteurs enthousiastes quant à ce roman en lice pour plusieurs prix littéraires, la première question sonne comme une évidence : pourquoi l’Algérie comme thème de ce treizième ouvrage, un thème qui d’ailleurs résonne fortement dans cette rentrée littéraire 2017 ? «La raison pour laquelle je me suis intéressée à cette histoire, c’est parce qu’elle me concerne. Il fallait que j’aie des épaules d’écrivaine peut-être un peu plus larges pour me sentir autorisée à entrer dans cette période. Il fallait que je puisse parler avec mon père de cette période. Il a fallu que je devienne adulte à mon tour. »

 

2.JPG

 

Un récit nécessaire

 

Ainsi, pour l’auteure née à Sidi Bel Abbès, Un loup pour l’homme est une traduction de cette introspection indispensable au processus d’écriture. Ce récit mêle, à la fois, les souvenirs et les connaissances acquises de Brigitte Giraud sur cette période, mais aussi le récit de ses parents, essentiellement de son père, tout cela à la lumière d’une féroce envie d’inscrire dans le marbre une part d’Histoire beaucoup trop tue : « Depuis toujours je me sens très concernée par tout ce qui touche à l’Algérie de près ou de loin, tout ce qui concerne l’art, l’histoire … Même si le rapport à cette guerre d’Algérie est très présent, j’ai essayé dans ce roman de ne pas faire un roman historique, je voulais véritablement faire vivre des personnages qui comprennent petit à petit quels sont les enjeux. En France, personne ne sait véritablement ce qu’il s’est passé, sauf les pieds-noirs rapatriés. Le Français né en France ne sait pas quels étaient les tenants et les aboutissants. Pour autant, les jeunes gens vivants en France et qui faisaient partie d’un classe sociale peu favorisée ne savaient pas vraiment ce qui se passait sur place. Il y avait quand même un récit national qui allait dans le sens de l’Algérie française avant la bascule de 1962 et l’annonce du référendum d’autodétermination. Certains appelés savaient à peine placer l’Algérie sur une carte. Ils savaient à peine que des Français vivaient en Algérie

 

3.JPG

 

Un miroir déformant

 

Traité comme un roman, ce livre n’en demeure pas moins un regard sur la propre famille de Brigitte Giraud : « Antoine est un personnage directement inspiré de mon père, qui, lui aussi, en devenant infirmer, affirma son refus de porter les armes. Lila est aussi très proche de ma mère. Je ne voulais pas l’écrire de façon très explicite, je ne voulais pas que ça soit un argument ou un prisme particulier pour lire le livre. Je voulais que ce soit un livre plus universel. » Brigitte Giraud assume pleinement cette écriture romancée, découlant pourtant d’une inspiration filiale qui habite toutes les pages du roman. Les personnages du livre sont, en quelque sorte, le miroir déformant et idéalisé des parents de Brigitte Giraud : « Dans toute histoire, quand on la raconte, il y a toujours un récit qui se fait qui peut devenir fantasme, mensonge sans même qu’on en ait conscience. J’ai imaginé mes personnages de roman autour de ce que j’imaginais être la vie de mes parents à ce moment-là. Ce n’est pas facile d’écrire sur ses parents avant votre naissance, d’imaginer qu’ils ont été jeunes, amoureux, parfois follement amoureux, qu’ils ont eu une vie de jeunes gens modernes, de leur époque. »

 

Le personnage d’Oscar incarne aussi une facette que Brigitte Giraud souhaitait absolument intégrer dans son processus d’écriture : « Pour moi Oscar c’est le double d’Antoine, un miroir que je ne pouvais pas approcher. La façon la plus pudique que j’ai trouvée c’est de faire intervenir un autre personnage qui me permettait de faire entrer en scène mon père sans en parler. »

 

4.JPG

 

« Homo homini lupus est »

 

« L’homme est un loup pour l’homme ». C’est avec cette incantation prémonitoire de Thomas Hobbes que Brigitte Giraud a baptisé son roman. Alors que « L’homme debout » aurait pu être le titre de son ouvrage, comme le symbole d’un équilibre permanent à trouver dans nos vies, Brigitte Giraud opte pour autre chose : « J’ai pris la citation à l’envers, la figure du loup qui sauve l’homme (en référence à la troisième partie de l’ouvrage). Il y a ce rapport à la lune et à la nuit qui est exactement cela, le loup peut venir dans la nuit protéger un être humain, cette nuit quand tout s’assombrit. »

 

5.JPG

 

Frères d’armes

 

L’histoire du caporal américain Desmond T. Doss qui, en pleine Guerre du Pacifique, prit la voie du front mais refusa le port d’une arme, le duo fraternel de poilus de Au revoir là-haut de Pierre Lemaître … Autant de références que l’on croit deviner en regardant à travers les persiennes de ce roman, un roman qui se tisse autour de la notion de fraternité, chère à l’auteure : « La fraternité parfois ne veut plus rien dire quand elle est pourrie par un lien d’intérêt. La fraternité pour moi c’est être dans une situation où l’autre peut passer avant moi. C’est parce qu’il rencontre Oscar qu’Antoine trouve du sens à sa présence là-bas. C’est un roman pour moi qui parle du don, de ce que c’est de prendre soin de l’autre, de vouloir le faire tenir debout. »

 

Quelques questions plus tard, le rencontre prend fin. Tour à tour, les lecteurs présents feront dédicacer leur ouvrage et prendront le temps d’échanger avec Brigitte Giraud, toujours prompte à offrir de riches éclaircissements supplémentaires sur son ouvrage.
Découvrez Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud, aux éditions Flammarion.

Rendez-vous au Forum Fnac Livres 2017

Le Forum Fnac Livres prendra ses quartiers du côté de la Halle des Blancs Manteaux à Paris, le 15, 16 et 17 septembre 2017. Pour la deuxième année consécutive, le Forum Fnac Livres célèbre la rentrée littéraire et s’ouvrira en présence de la lauréate 2016, Leïla Slimani.
Image 1

Les plumes de la rentrée réunies

 

Au programme : un festival littéraire placé sous le signe de la rencontre entre auteurs et lecteurs, et la présence d’une centaine d’écrivains. De Sorj Chalandon à Simon Liberati, en passant par Lola Lafon et Philippe Besson, retrouvez, tout au long du festival, les grands noms de la rentrée littéraire 2017. Au-delà de la littérature, c’est d’ailleurs le livre sous toutes ses formes qui est mis à l’honneur puisque la bande dessinée et les sciences humaines seront également à mises en avant. Découvrez le programme complet des séances de dédicaces et des rencontres sur le site du festival.

 

L’équipe Babelio sera de la fête

 

Durant ce festival, vous pourrez rencontrer l’équipe Babelio qui sera présente sur place. L’équipe animera deux rencontres le samedi 16 septembre :

– à 13 heures autour du thème « Les ficelles du neuvième art » avec Bastien Vivès, Matthieu Sapin et Simon Astier. Ils viendront présenter respectivement leur dernier ouvrage : Une soeurl’épopée « deupardiesque » Gérard, cinq années dans les pattes de Depardieu et le troisième tome de la saga Hero Corp.

 

 

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

– à 15 heures 30 avec Eric Reinhardt pour échanger autour de « L’art plus fort que la mort ». L’auteur viendra également présenter son nouvel ouvrage La chambre des époux

Eric Reinhardt

 

Rendez vous sur le compte Facebook et Twitter de Babelio pour suivre et vivre l’événement au plus près.