Détour par les États-Unis avec Valentin Musso

Valentin Musso avait jusqu’ici habitué ses lecteurs à des décors français : la Bretagne, les Pyrénées, la Marne… pourtant, depuis un peu plus d’un an, ce sont les Etats-Unis que l’auteur a choisi comme cadre pour ses deux derniers thrillers psychologiques : La Femme à droite sur la photo, disponible en format poche aux éditions Points, et Dernier été pour Lisa, publié aux éditions du Seuil. C’est à l’occasion d’une rencontre dans les locaux de Babelio qu’il en a profité pour échanger avec trente lecteurs à propos de ces deux détours américains.

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Parenthèse américaine

Avant d’écrire La Femme à droite sur la photo, Valentin Musso n’avait en réalité jamais ressenti le besoin de situer ses intrigues ailleurs qu’en France : Maxime Chattam et Claire Favan, par exemple, situent leurs intrigues aux Etats-Unis. Ils font cela très bien et je n’avais pas envie de les singer.” C’est le sujet de ce roman, le cinéma hollywoodien des années 1940 et 1950 qui, en s’imposant à l’auteur, lui a également dicté son cadre : “J’aime beaucoup le cinéma hollywoodien de ces années-là, avec Marilyn Monroe et Jean Seberg, et je voulais lui rendre hommage dans un roman. Logiquement, ça ne pouvait pas se passer ailleurs qu’aux Etats-Unis.”

Passionné par le milieu du cinéma hollywoodien, Valentin Musso voulait également montrer ce que le glamour cachait de glauque : “La fin des années 1950 aux Etats-Unis était très marquée par le maccarthysme, avec la chasse aux homosexuels et aux communistes. Le milieu hollywoodien a beaucoup subi cela, car c’était un milieu politiquement très à gauche. On a découvert, dès années plus tard lorsque les dossiers ont été rendus publics, que Ray Bradbury et Frank Sinatra étaient sur écoute. Leurs dossiers étaient complètement creux.”

“Les endroits clinquants de L.A. -ils ne manquent pas- m’ont toujours déprimé, on dirait qu’ils ont été inventés que pour dissimuler aux yeux des gens les rêves brisés et les échecs dont se repaît cette ville.” David Badina, le narrateur de La Femme à droite sur la photo.

À l’image de La Femme à droite sur la photo, l’auteur avait également besoin d’utiliser le système judiciaire américain pour écrire Dernier été pour Lisa. C’est pour cela qu’il a choisi la côte du lac Michigan, dans le Wisconsin, comme décor pour son dernier roman.

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L’envers du décor

Après avoir montré la féerie et le sordide d’Hollywood, Valentin Musso a souhaité prendre le contre-pied de ce milieu et parler de la campagne américaine. Après la côte Ouest, direction les bords du lac Michigan, dans l’état du Wisconsin : Dernier été pour Lisa a été écrit en réaction à La Femme à droite sur la photo. J’ai vu qu’il y avait un décalage entre les grandes villes et la campagne. Lorsque les gens reviennent dans leur ville natale après avoir fait des études ou commencé leur carrière dans une métropole, il y a un décalage : ils ne comprennent plus les gens du coin.”

« La bourgade du Wisconsin m’apparaît comme une personnalité à part entière, avec ses ragots, ses secrets, la peur du qu’en dira-t-on, sa mise à l’index de ceux qui n’entrent pas dans la norme. Chacun doit rester dans sa « caste », on ne se mélange pas, ou alors… advienne que pourra ! J’ai envie de dire que l’histoire n’aurait pas pu exister ailleurs que dans un endroit semblable à celui-ci. » critique de Domeva

Ce que Domeva fait remarquer dans sa critique correspond justement à l’intention de l’auteur, qui a souhaité aborder les thèmes d’exclusion et de fragilité dans Dernier été pour Lisa : “Même si ces thèmes ont déjà été abordés dans des romans précédents, j’avais envie de les traiter de manière différente, en parlant de cet adolescent qui veut s’élever socialement par exemple, mais qui n’y parvient pas. J’avais besoin de situer cette histoire dans une Amérique profonde pour l’écrire, car elle n’était pas transposable dans la campagne française.”

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Une déclaration d’amour au polar et au cinéma

Ce ne sont pourtant pas des problématiques sociales qui sont au cœur de ces deux romans, Valentin Musso s’est plutôt nourri de ses passions et découvertes adolescentes pour écrire ces deux livres : “Ce qui m’intéresse en réalité, c’est moins l’Amérique réelle que celle imaginaire, fantasmée. Dans La Femme à droite sur la photo, j’ai voulu rendre hommage au cinéma, alors que Dernier été pour Lisa est un hommage à la littérature que j’ai découvert quand j’étais adolescent.”

C’est en effet à cet âge que l’auteur a découvert les classiques du polar : “Ma mère m’a fait découvrir Arthur Conan Doyle et ses Sherlock Holmes, et c’est grâce à mon père que j’ai découvert Georges Simenon. C’est aussi à ce moment-là que j’ai lu Agatha Christie, Gaston Leroux, Stephen King… et que j’ai découvert le cinéma américain grâce au Cinéma de minuit : j’ai regardé des films d’Orson Welles, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick La Femme à droite sur la photo, c’est une déclaration d’amour au polar et à ce cinéma !”

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Détourner les codes du polar

Si Valentin Musso a souhaité rendre hommage aux polars qui ont rythmé son adolescence, il n’hésite pas à se détourner de leurs schémas parfois classiques pour s’inscrire dans des genres plus contemporains. Il avoue d’ailleurs préférer le registre du thriller psychologique : “Je préfère quand il n’y a pas de sang, c’est la violence psychologique qui m’intéresse. Comme dans Sans faille, l’un de mes précédents romans dans lequel j’ai voulu parler de la violence de classe, c’est d’une histoire d’amitié dont je suis parti pour Dernier été pour Lisa, puis ça a dérivé vers une histoire policière.”

L’auteur n’a ainsi jamais réutilisé de personnage pour en faire une figure récurrente : “j’ai besoin d’une nouvelle aventure à chaque fois, c’est ce qui me motive.” À la figure classique du détective tel que Sherlock Holmes ou Hercule Poirot, Valentin Musso préfère des personnages plus anonymes, que l’on pourrait croiser tous les jours : “C’est vrai que je connais mal le monde de la police, mais je préfère surtout m’inspirer du cinéma des années 1940, dans lequel le personnage du flic était un personnage secondaire. Dans mes romans, l’enquêteur est souvent incarné par un détective privé ou un journaliste, rarement par une institution. J’aime le fait que mes personnages principaux, comme ceux d’Alfred Hitchcock, soient des antihéros. Il y a d’ailleurs une citation d’André Gide, “il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant”, qui représente exactement l’idée que je me fais de mes personnages.” Une lectrice a d’ailleurs fait remarqué que le personnage de Lisa n’était pas attachante : “La mort ne rend pas les gens meilleurs, c’est pour cela que j’ai voulu faire de Lisa un personnage qui ne soit pas parfait et dont on découvre les secrets petit à petit.”

Enfin, le passé est également l’un des thèmes de prédilection de Valentin Musso : “Que ce soit dans les films, les livres et même dans les émissions du type “Faites entrer l’accusé”, j’aime beaucoup les affaires classées sans suite, qui datent de plusieurs années. J’aime cette coexistence du passé et du présent, le fait de revenir en arrière, de creuser dans des souvenirs et de se dire que le passé ne nous a pas tout dit.” Pour écrire sur ces affaires passées, l’auteur adapte ainsi son écriture pour résoudre l’intrigue tout en restant crédible : “C’est intéressant de jouer sur la multiplication des points de vue, d’insérer des passages en flash-back. Dans Dernier été pour Lisa, c’était une évidence d’inclure des scènes de passé, alors que cela n’était pas nécessaire dans La Femme à droite sur la photo. La vérité ne peut pas venir des preuves matérielles ou scientifiques, il faut la faire surgir d’autre part.”

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La famille : au coeur du roman policier

Au-delà de ses références littéraires et cinématographiques, Valentin Musso s’est également confié sur les événements dont il s’inspire pour écrire ses romans : “Il ne suffit pas de grand chose pour avoir l’idée d’une intrigue policière : un fait divers, des secrets de famille, un article de journal… C’est par exemple après avoir lu un article sur les Lebensborn (programme du IIIe Reich qui avait pour objectif de créer une race aryenne parfaitement pure et dominante) dans L’Express que j’ai eu l’idée d’écrire Les Cendres froides. L’auteur n’hésite pas non plus à puiser dans des faits personnels ou familiaux : “Il y a très souvent des éléments autobiographiques dans le polar et le roman noir”, dit-il avant de préciser : “Je me souviens des histoires que me racontait mon grand-père, qui est mort à 104 ans. Il habitait près de Nice et a grandi près des terrains d’aviation. Je m’en suis servi pour écrire Le Murmure de l’ogre.”

La famille est d’ailleurs un terreau particulièrement fertile, selon Valentin Musso, pour bâtir une intrigue policière : “aux sources mêmes de l’intrigue policière, je pense qu’il y a une histoire de famille”, explique l’auteur, “la première histoire policière en date, c’est bien celle d’Œdipe qui, souhaitant découvrir d’où vient la malédiction qui s’abat sur Thèbes, découvre qu’il en est à l’origine. La famille est un terrain de jeu privilégié, et fournit une matière narrative incroyable à un polar.”

L’époque de l’adolescence, mise en scène dans Dernier été pour Lisa, n’a pas non plus été choisie au hasard. Valentin Musso le voit comme l’âge de toutes les possibilités, riche en attentes et en tensions : “J’aime cet âge car c’est celui où tout est encore possible. On a du potentiel et des qualités, et parfois la réussite ou l’échec ne tiennent à pas grand chose, il n’y a pas d’explication au succès de l’un ou à la malchance d’un autre. La question qui hante les adolescents, tout l’enjeu, c’est de savoir si les promesses seront tenues.”

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De nouveaux défis d’écriture

Pour Valentin Musso, il ne suffit pourtant pas d’avoir une bonne idée pour se mettre à l’écriture : il faut également qu’elle arrive au bon moment . “Pour La Femme à droite sur la photo, j’avais pris des notes lorsque je passais des vacances en Bretagne, mais j’ai retardé l’écriture de ce livre car ce n’était pas le bon moment”.

Une fois que l’auteur a l’intrigue en tête, il ne tarde pas à se mettre à écrire : “Faire un plan, c’est une idée à double tranchant. Ca peut guider l’auteur, mais ça peut aussi le brider. Je préfère partir avec une idée grossière de l’histoire, et avancer petit à petit. J’ai besoin de me mettre à l’écriture rapidement, de me laisser porter pour trouver le point de vue adapté à chaque histoire. Le choix de la tonalité narrative est très important pour moi.” Il lui est d’ailleurs déjà arrivé de réécrire un manuscrit, commencé à la première personne, et de changer de point de vue pour lui donner plus de crédibilité : “En relisant ce que j’avais écrit, je trouvais que ça ne marchait pas, alors j’ai décidé de tout réécrire à la troisième personne. Le narrateur que j’avais choisi au départ faisait de la rétention d’information, et ça ne me semblait pas cohérent. Cette expérience m’a appris qu’il faut toujours se relire, et voir si on croit soi-même à ce que l’on a écrit.”

L’écriture de Dernier été pour Lisa a d’ailleurs donné son lot de défis à l’auteur. L’alternance entre présent et retours dans le passé, pour commencer : “J’écris mes livres dans l’ordre de lecture. Pour écrire mon dernier roman, j’ai donc alterné entre l’écriture de chapitres du présent et ceux dans le passé. Les choses se sont faites naturellement, je sentais qu’il fallait insérer une scène du passé au fur et à mesure de l’écriture, pour équilibrer le récit.” Le personnage de Lisa a également été difficile à représenter. Si Valentin Musso a l’habitude de prendre des notes sur ses personnages avant d’écrire, le cas de Lisa a été une exception : “j’avais juste son prénom quand j’ai commencé à écrire, car je m’identifiais davantage à Nick, le narrateur de l’histoire : on a le même âge, on est tous les deux écrivains… À tel point que quand j’écrivais les dialogues entre le narrateur et Lisa, j’attendais moi aussi les répliques de Lisa !”

Enfin, le dernier défi qui s’est imposé à l’auteur lors de l’écriture de ce roman a été de se mettre dans la peau d’une adolescente : “j’étais plus prudent lorsque j’écrivais le journal intime de Lisa, car j’avais peur de faire des erreurs. Je faisais donc lire des passages à ma femme pour savoir si j’étais sur la bonne voie.”

Après Hollywood et le Wisconsin, Valentin Musso quittera les Etats-Unis pour son prochain roman. Le lieu n’aura d’ailleurs pas d’importance puisque l’intrigue pourra se dérouler n’importe où. Soyez donc prêts à découvrir un nouveau décor !

Jeunesse éternelle, ou quand Frédéric Rébéna adapte Françoise Sagan en BD

En 1954, Françoise Sagan crée le scandale avec son premier roman Bonjour Tristesse, alors qu’elle n’a que 18 ans. Tandis que François Mauriac la décrit comme un « charmant petit monstre », formule restée célèbre, certains critiques fustigent les actions et comportements des personnages, notamment Cécile, qui « consomme » un garçon avant de rompre, à l’image de l’attitude de son père, Raymond, avec les femmes qu’il fréquente. Or dans les années 1950, représenter une telle relation allait à l’encontre du schéma classique, invitant les amants à se fiancer, à se marier et avoir des enfants en cas de rapport charnel.

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Mai 2018. Bonjour Tristesse est enfin adapté en bande dessinée, comme une évidence. Frédéric Rébéna est au stylo et au crayon, et Rue de Sèvres édite la BD. A cette occasion, 30 Babelionautes ont pu rencontrer l’auteur-dessinateur le vendredi 25 mai, ainsi que le fils de Françoise Sagan, Denis Westhoff, exécuteur testamentaire de son œuvre.

L’amour impossible

L’un des thèmes majeurs du roman, et donc de cette adaptation, c’est la difficulté des personnages à sortir de leur isolement, de leur solitude, et de s’ouvrir aux sentiments, notamment à l’amour. « C’est un roman sur l’impossibilité de l’amour, explique Frédéric Rébéna. Le père a une attitude très consumériste avec les femmes, et orientée sur le sexe. La fille est dans des contorsions d’adolescente, et a pour seul exemple ce père et ses nombreuses et brèves conquêtes. Finalement, elle adopte vite son attitude… » Et, plus loin encore dans la tristesse, « le seul personnage amoureux, c’est Anne, l’amie de la femme décédée, et une relation un temps heureuse qui va déboucher sur le drame, et lui donner un statut de victime. »

Sagan : hier, aujourd’hui, demain

Dès le début de la rencontre, les lecteurs n’ont pas hésité à poser des questions pour avoir un éclairage sur certains aspects, autant du roman que de la bande dessinée. Et notamment pour savoir si le livre, initialement paru chez Julliard, rencontre toujours un public aujourd’hui – à défaut de choquer la morale contemporaine. « Oui, ça se vend de manière encore très régulière, et à toutes les classes d’âges, précise Denis Westhoff. Le livre est d’ailleurs étudié dans les écoles en Chine, au Japon… j’ai même eu une demande venant d’Iran récemment. »

Frédéric Rébéna a, de son côté, choisi de garder une esthétique faisant largement référence aux années 1950, « pour garder la filiation avec le livre », mais de vieillir un peu les personnages : « En 2018, à 50 ans on est encore jeune. Ca me paraissait utile pour ancrer le récit dans le temps présent. » Et pour bâtir graphiquement la fameuse villa, il avoue avoir « compulsé beaucoup de livres. J’ai recensé des lieux, étudié l’architecture de l’époque, et malgré les jalons visuels codifiés années 1950, je voulais garder quelque chose d’universel et d’intemporel. Vous n’y trouverez pas de date (sauf une mention discrète à la toute fin), j’aimais bien cette idée de temporalité flottante. »

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Un dessinateur en quête de personnages

En plus de ses talents de dessinateur, Frédéric Rébéna a cette fois dû s’adonner à l’écriture. « Je n’imaginais pas travailler avec quelqu’un d’autre là-dessus, je voulais faire cette adaptation seul, puisque c’était possible. Avant même de dessiner, j’ai passé beaucoup de temps à écrire, ce qui était très nouveau pour moi. C’est une phase exigeante, un plaisir et une douleur, qui m’a pris deux tiers du temps de réalisation de cette bande dessinée. »

Et visiblement, voilà une œuvre qui lui tenait très à cœur, d’où le soin apporté à ce travail : « C’est un livre que j’associais à mes parents, coincé entre les mémoires de De Gaulle et de Pompidou. Un petit livre isolé dans cette bibliothèque, entre deux figures autoritaires, un livre forcément magnétique pour moi. A 15 ans, je n’ai pas bien compris ce qui m’était raconté. Ma deuxième lecture a été complètement différente. A 50 ans j’ai une lecture plus analytique, plus intelligente sans doute. Je l’ai relu dans de nombreuses éditions, des plus simples aux plus luxueuses, et celle que je préfère est une édition pour lycéens que j’ai bien malmenée à force de l’utiliser. »

D’ailleurs, à force de le lire, l’auteur-dessinateur semble avoir développé une affection particulière pour Cécile : « C’est un livre sur la solitude d’une ado qui rentre dans l’âge adulte. Quitter l’âge d’enfant est une douleur pour elle. Dans la BD elle ressemble énormément à Jean Seberg, qui avait été choisie pour l’adaptation hollywoodienne d’Otto Preminger en 1958. C’est pour moi la meilleure incarnation. » Quand une lectrice très observatrice lui fait remarquer que ses personnages ne sourient jamais, il répond : « On me fait le reproche dans la vie aussi, et je n’arrive pas à traduire le sourire en dessin. Je suis moi-même triste, mélancolique, associé à quelque chose de pas drôle. Mais c’est surtout un problème plus global de représentation. »

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Habiter Sagan

Quand on lui demande comment il a abordé ce travail, Frédéric Rébéna a une métaphore toute personnelle : « On m’a confié les clés d’une maison, je l’ai investie en locataire, j’ai respecté le lieu, le bail, en m’autorisant quand même quelques aménagements. Au début je suis entré dans des transes d’inquiétude, en me disant que c’était impossible de l’adapter. Une fois à l’aise entre ces meubles, c’était très agréable. » Ce à quoi Denis Westhoff réagit par un « pas de dégradation » rassurant.

Ce qui implique parfois des « choix assez autoritaires, nécessaires pour la dynamique du récit » selon le dessinateur, comme de garder ce qui est représentable par le dessin, et donc d’enlever une séquence. Une modification assez importante aussi du côté de la chronologie du récit, qui voit l’issue tragique du roman représentée dans les premières planches de la bande dessinée : « Ce choix a été dicté par des obligations de dramatisation, et pour se repérer dans le récit. Techniquement, c’était la meilleure des introductions pour évoluer en tant que lecteur dans cette histoire. »

Par contre du côté du texte, « garder celui-ci mot pour mot était pour moi une question de respect ». Ce que ne contredit pas le fils de Françoise Sagan, qui a d’ailleurs lancé un prix littéraire en 2010 portant le nom de sa mère, et récompensant des auteurs passés généralement sous les radars de la critique.

Et les Babelionautes enthousiastes et ravis, de repartir avec une dédicace chacun, patiemment exécutées par l’auteur de la bande dessinée. Alors finalement, bonsoir gaieté !

Découvrez plus en profondeur l’adaptation de Bonjour Trsitesse en bande dessinée, à travers cette vidéo « Les 5 mots de Frédéric Rébéna » :

Dans la peau d’un enfant avec Julien Aranda

Faut-il faire des sacrifices pour réaliser ses rêves d’enfants ? C’est la question que se pose Julien Aranda dans son dernier roman, Le Jour où maman m’a présenté Shakespeare, publié aux éditions Eyrolles. Il était d’ailleurs présent dans les locaux de Babelio le 31 mai dernier, pour échanger avec 30 lecteurs à propos de ce dernier ouvrage.

Quand un souvenir d’enfance donne naissance à une fiction

C’est l’aspect autobiographique du Jour où maman m’a présenté Shakespeare qui a été abordé en premier par les lecteurs, mais Julien Aranda a rapidement mis de côté cette idée, insistant sur le fait que son troisième roman est d’abord une fiction : “certains aspects sont autobiographiques, mais je me suis surtout nourri de mon imagination pour écrire cette histoire”. L’auteur a ainsi expliqué aux lecteurs comment il avait puisé dans ses souvenirs d’enfance et dans son imaginaire pour inventer une histoire et des personnages : “Après avoir écrit mes deux premiers romans, j’avais la sensation d’être arrivée au bout d’un cycle. Je ne savais pas comment repartir, alors j’ai repensé aux livres qui m’avaient marqué pendant mon enfance : La Gloire de mon père et Le Château de ma mère de Marcel Pagnol, et La Vie devant soi de Romain Gary. Le point commun qui réunit ces trois livres, c’est le point de vue enfantin du narrateur. Je me suis dit que c’était une aventure que j’avais envie de tenter, alors pour me lancer, je suis parti de mon premier souvenir : la mort de mon chien, un caniche noir qui s’appelait Roméo. J’ai ensuite utilisé mon imagination et mon expérience personnelle pour inventer une histoire autour de ce souvenir : j’ai fait beaucoup de théâtre, alors je me suis servi de cette expérience pour rebondir sur ce vieux souvenir, et je me suis dit que si ce chien s’appelait Roméo, c’est parce que ma mère était fan de William Shakespeare, et c’est comme ça qu’est né le personnage de cette mère farfelue.”

Comme un poisson dans l’eau

Dans un quotidien contraignant et bien rempli, la lecture est souvent un moyen de s’échapper de la réalité. Pour Julien Aranda, il en est de même pour l’écriture, qui est pour lui un moyen d’évasion : “Quand on a un enfant en bas âge, de multiples activités et un travail prenant, c’est parfois difficile de faire une pause. L’écriture m’a permis de souffler et de prendre du recul par rapport à la réalité. J’ai toujours eu de l’affection pour le théâtre, j’ai voulu être comédien, et ce n’est d’ailleurs pas un projet que j’ai complètement abandonné : pendant l’écriture, j’ai eu l’impression de faire partie de cette troupe de théâtre.”

En plus de se vêtir d’un costume de comédien, Julien Aranda s’est également mis dans la peau d’un enfant, de ses cinq à ses vingt ans. Loin d’avoir été une expérience difficile, c’est au contraire un exercice qui a plu à l’auteur ; ce dernier en a profité pour se confier sur les raisons qui l’ont poussé à choisir un narrateur qui soit un enfant : “L’adolescence est, pour moi, beaucoup plus proche du monde des adultes que du monde de l’enfance, car on comprend beaucoup de choses. Je garde un souvenir magique de mes années de primaire : tout allait bien, je me sentais comme dans un cocon. Au contraire, l’arrivée au collège a sonné pour moi comme la fin de l’enfance et de l’insouciance. J’ai senti qu’il y avait une cassure entre le monde de l’enfance et celui de l’adolescence. Écrire du point de vue d’un enfant m’a permis de renouer avec l’enfant qui est en moi.”

Une lectrice en a d’ailleurs profité pour souligner la justesse du langage de l’enfant au centre du Jour où maman m’a présenté Shakespeare, et du ton utilisé par l’auteur. Pour trouver sa propre voix, Julien Aranda s’est avant tout inspiré des auteurs classiques cités précédemment, mais il admet qu’il s’est aussi inspiré de quelques auteurs contemporains tels que Michel Houellebecq et Sylvain Tesson. “On m’a également parlé d’En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut comme référence à Le Jour où maman m’a présenté Shakespeare.”, poursuit l’auteur. “C’est vrai que j’y ai trouvé des ressemblances en le lisant, même si la mère d’En attendant Bojangles est plus farfelue et plus fantasque et, qu’à l’opposé de mon roman, elle ne poursuit aucun but.”

La tête dans les étoiles, les pieds sur terre

Parmi ses références, Julien Aranda a également cité Un Taxi mauve de Michel Déon : “en le lisant, j’ai eu envie d’écrire un roman dans lequel il y aurait des jeux de mots, j’aime d’ailleurs beaucoup Stéphane de Groodt. Dispersés aux quatre coins du roman, ces calembours tels que “l’huissier d’injustice”, “les réseaux asociaux” ou “les forces du désordre” ont ainsi interpellé les lecteurs par leur fantaisie. “L’humour est pour moi la capacité suprême de l’homme à ne pas se prendre au sérieux”, précise alors Julien Aranda, “c’est un moyen d’aborder des thèmes difficiles de manière plus légère. Face à une situation compliquée, l’humour est, comme la poésie, une échappatoire à la réalité. L’humour et la poésie sont pour moi comme un kaléidoscope : ce sont deux manières de voir le monde.”

Pour compléter cette touche d’humour, Julien Aranda a souhaité y ajouter une dimension poétique, “je voulais écrire un roman musical, qui sonne bien et que l’on puisse écouter”, et construire une ambiance onirique : “j’ai conscience de ne pas avoir été rigoureux ni réaliste dans tous les aspects de ce roman, mais j’ai choisi de privilégier cette atmosphère poétique au réalisme. On écrit pour le lecteur que l’on est et, en tant que lecteur, tant que l’histoire est belle et qu’elle me fait rêver, ça me suffit. Je ne voulais pas étouffer le récit, car la littérature est pour moi une bulle d’oxygène.” Et c’est justement à mi-chemin entre la figure poétique et la figure paternelle que se trouve Georges Brassens, le chanteur préféré du héros.

Mais l’auteur ne s’est pas contenté de s’affranchir des contraintes imposées par le réalisme, puisqu’il avait pour objectif d’écrire un roman qui serait “complètement paradoxal”, à l’image de ses personnages construits à l’opposé les uns des autres, tels que la mère et Tata Myriam. “Je comprends que la mère ait pu être agaçante, car elle heurte des valeurs fondamentales. Quel est le prix à payer pour la réussite ? Comment être un artiste responsable lorsque l’on a des enfants ? Ce sont des questions que l’on peut se poser au travers du personnage de la mère. Il faut parfois faire des sacrifices pour réaliser ses rêves d’enfant.”

“Je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit.” Paul Morand

Avant de quitter Julien Aranda, les lecteurs ont toutefois souhaité lui dérober quelques conseils et techniques d’écriture, “Je comprends complètement votre question”, confesse l’auteur, “j’ai moi-même passé des années à me renseigner sur les méthodes d’écriture des écrivains avant d’oser me lancer !”

L’auteur du Jour où maman m’a présenté Shakespeare s’est alors confié sur l’expérience d’écriture, qui relève pour lui “d’un alignement des planètes et de l’instinct : Je ne fais pas de plan, ni de fiche de personnage. Fiodor Dostoïevski, John Steinbeck et Romain Gary écrivaient d’ailleurs sans plan ! Si j’en concevait un, ça me donnerait l’impression que tout est déjà fait, et ça me découragerait. Ce que j’aime dans la littérature, c’est lorsque le narrateur se retrouve face à ses personnages et que le champ des possibles s’ouvre. J’aime le fait de ne pas savoir où je vais.”

Julien Aranda admet toutefois se reconnaître dans la citation de Paul Morand, “je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit” : “je trouve cela très difficile d’écrire. C’est pour cela que je m’aide d’un fichier excel et que je me fixe des objectifs quotidiens et mensuels. Je me force à mettre en place un processus d’écriture très rigoureux et, après tout, tous les arts sont soumis à la rigueur, l’écriture autant que la musique.”

Le devoir de se renouveler

Malgré les mystères non résolus qui subsistent dans Le jour où maman m’a présenté Shakespeare, tels que l’identité du père ou le prénom du petit garçon, Julien Aranda assure qu’il n’écrira pas de suite à ce troisième roman : “J’en ai eu l’idée mais j’ai finalement décidé de ne pas le faire. Je ne suis pas un lecteur de séries, et je trouve cela trop facile. J’ai envie de me renouveler, et je pense qu’on en a même le devoir. J’ai un million d’idées pour mes prochains romans, je n’ai plus qu’à me poser et à les coucher sur papier.”

Pour en dévoiler davantage à propos du Jour où maman a rencontré Shakespeare, Julien Aranda s’est livré à l’exercice des 5 mots et vous en dit un peu plus en vidéo :

Voyage en terre malazéenne avec Steven Erikson

Près de 20 ans après le début de la publication de la saga Le Livre des martyrs de Steven Erikson, le premier tome de la série, Les Jardins de la lune, s’offre une nouvelle traduction française aux éditions Leha. À l’occasion de cette réédition et avant de partir pour les Imaginales, l’auteur canadien a fait un détour par les locaux de Babelio pour échanger avec trente lecteurs à propos du premier volume de sa décalogie.

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Un plateau de jeu de rôle

C’est dans les années 1980 qu’est né le monde malazéen. À l’époque, Steven Erikson et Ian Cameron Esslemont sont deux étudiants canadiens qui aiment partager des parties de jeu de rôle tels que Donjons & Dragons. Difficile de dire qui des personnages ou de l’univers est venu en premier aux créateurs de cet univers “Je suppose que les personnages nous sont venus en premier car, dans un jeu de rôle, les caractères des personnages sont essentiels pour faire avancer l’histoire. Mais je me souviens aussi des grandes cartes que l’on trouvait dans chaque boîte de jeu, et qui décrivent les terres où les humains et les nains habitent. Pour s’amuser, on a voulu étudier ces cartes dans le détail, et on a remarqué quelques erreurs un peu agaçantes, comme un fleuve qui allait à contre-sens par exemple. Nous avons alors décidé de créer notre propre univers pour héberger nos parties.”

Lors de la conception de cet univers, les auteurs se sont cependant imposés la contrainte de proposer autant de niveaux d’interprétation que possible : “Pour cela, nous avons été très vigilants et avons veillé à concevoir un univers cohérents à tous les niveaux : géographiquement, politiquement, ou encore historiquement. L’une des questions essentielles que nous nous sommes posées concernait le fonctionnement d’un monde où la magie existe. Pour cela, nous sommes partis du fait que la magie est quelque chose qui s’acquiert sur la base du mérite. Une fois que nous avions posé les ramifications de son fonctionnement et ses répercussions sur l’intrigue et l’environnement, nous nous sommes retrouvés avec un système dans lequel il n’y a pas de différence entre les genres et les sexes : nous avons donc une écriture égalitaire dans laquelle le langage du sexisme n’existe pas.”

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D’une aventure en duo à une aventure solitaire

Un peu de temps est toutefois passé entre la pose des fondations de cet univers et la première publication des Jardins de la lune (en 1999). Avant d’en faire un livre, Steven Erikson et Ian Esslemont ont d’abord voulu transposer cet univers dans un scénario pour le cinéma : “Pour écrire le synopsis, nous nous sommes inspirés des souvenirs que nous avaient laissés nos parties de jeu de rôle – mais nous en avons laissé une bonne partie de côté : il faut garder à l’esprit qu’elles ressemblaient plus à des discussions qu’à des quêtes pleines de monstres et de trésors. En réalité elles nous ont surtout permis de développer les personnages : cela nous a permis d’obtenir une grande compréhension de leur caractère et de leur histoire, et de leur insuffler de la vie. Ça a l’air ennuyeux, dit comme ça, deux personnes qui jonglent entre trois personnages et qui ne font que discuter pendant des parties de jeu de rôle, mais ces conversations nous ont apporté une grande richesse linguistique et beaucoup d’éléments tragiques.”

Ce n’est pourtant pas dans les salles obscures que l’univers malazéen a finalement pris forme, mais entre les pages d’un livre : “Dès que le scénario a été refusé, nous nous sommes mis d’accord et avons décidé de nous lancer individuellement pour en faire chacun un livre. Si l’écriture d’un scénario se prête bien à l’écriture à distance, c’est plus compliqué lorsqu’il s’agit d’écrire un roman : il faut trouver son propre style et sa propre voix. Or nous n’étions pas au même endroit : Ian était en Alaska, et moi sur une île en Colombie-Britannique. Mais nous avons quand même énormément communiqué, pour éviter de faire des erreurs et pour garder une histoire cohérente. Nous avons chacun retravaillé le scénario d’origine à notre manière, et avons rapidement laissé nos parties de Donjons & Dragons de côté. Nous avions pris beaucoup de notes à partir de ces parties de jeu de rôle, mais il y a toujours un risque à prendre trop de notes et à en savoir trop sur une histoire : il faut garder l’esprit ouvert pour savoir comment on va en arriver là, et il faut garder de la spontanéité pour ne pas étouffer l’écriture.”

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La nouvelle la plus longue du monde

C’est dans une bataille de longue haleine que s’est alors lancé Steven Erikson, puisque la saga du Livre des martyrs ne compte pas moins de 10 ouvrages : “Lorsque j’ai commencé l’écriture, j’avais les 10 volumes en tête, et notamment des scènes de bataille du tome final ; c’est d’ailleurs ça qui m’a permis de tenir pendant onze ans et de continuer à écrire, j’avais hâte d’arriver jusque là ! Mais je n’en ai pas parlé tout de suite à mon éditeur, car je voulais que chaque livre soit une histoire à lui tout seul, sauf le tome 9 dont la fin avait pour objectif de tenir le lecteur en haleine avant le tome final. Pour moi, le tome 9 et le tome 10 ne sont en réalité qu’un unique et énorme ouvrage.”

Malgré la longueur de ses romans, c’est en écrivant des nouvelles que l’auteur déclare avoir appris à écrire : “D’ailleurs, je n’ai peut-être jamais écrit de romans, car Le Livre des martyrs est parfois décrit comme “la nouvelle la plus longue du monde”. Je pense que si le roman survit à la relecture, c’est grâce à ses différents niveaux d’interprétation.” Steven Erikson admet toutefois s’être inspiré de grands classiques de la science-fiction pour écrire Le Livre des martyrs : “Ce n’est pas une oeuvre unique, structurellement parlant, car elle repose sur le roman Dune de Frank Herbert, dans lequel le lecteur est propulsé directement dans l’histoire. Nous avons fait la même chose ! En fait, j’écris surtout pour me faire plaisir, pour un lectorat duquel je ferais partie.”

Les films La Ligne rouge (Terrence Malick), comme suggéré par un lecteur, et Au-delà de la gloire (Samuel Fuller), font également partie des influences de l’auteur : “J’ai beaucoup appris de ces deux films, qui s’attachent à trouver un petit geste d’humanité, aussi petit soit il, au coeur d’événements tragiques qui incluent des milliers de personnes. Dans Le Livre des martyrs, il y a du bon chez les méchants et du mauvais chez les bons personnages. Notre approche était de rendre les personnages aussi humains que possible, même s’ils ne l’étaient pas. C’est sûrement l’une des raisons pour lesquelles les lecteurs aiment les personnages.”

En parlant des personnages, celui de Kruppe a particulièrement marqué les lecteurs : décalé et impertinent, il détonne parmi les autres personnages. “J’avais en tête l’image de quelqu’un qui aurait toujours un mouchoir détrempé à la main pour s’éponger le front, et qui s’exprime dans un langage fleuri, mais attendez de découvrir Iskaral dans le deuxième tome !”

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Au-delà de la fantasy

Si Le Livre des martyrs est devenu un classique de la fantasy, il n’en reprend pourtant pas les grands codes : Steven Erikson et Ian Esslemont ont en effet créé un univers original duquel les elfes sont par exemple absents. Cet univers n’a pourtant pas été créé par opposition à la fantasy des années 1990, mais s’inscrit plutôt dans une vision postmoderne du genre : “Nous avons remarqué qu’il y avait deux manières d’approcher la fantasy : d’un côté il y avait l’epic fantasy de J.R.R. Tolkien et Terry Brooks, et de l’autre la dark fantasy de Michael Moorcock et Glen Cook. Nous étions plus attirés par des ouvrages tels que La Compagnie noire de Glen Cook et nous sommes spontanément orientés vers cette voie.”

Le Livre des martyrs ne se limite pas pour autant au seul cercle de la fantasy. Pour écrire son histoire, Steven Erikson s’est nourri de différents registres : “Au fur et à mesure du développement de l’histoire, les personnages se posent de plus en plus de questions qui dépassent largement le cadre de la fantasy : les pensées philosophiques des personnages alternent avec les scènes violentes de guerre, et finalement ce n’est plus de la fantasy avec des accents tragiques, mais une tragédie teintée d’éléments de fantasy.”

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Une quête éditoriale

Douze ans après la publication du premier tome, les lecteurs anglo-saxons avaient enfin le dernier tome entre les mains. Mais si la dernière page a pu être difficile à tourner pour quelques lecteurs, Steven Erikson n’a pas tardé à reprendre la plume : “Quand j’ai fini d’écrire cette saga, j’étais à Plymouth en Cornouailles, en Angleterre. Je l’ai terminée en ayant la sensation d’être arrivé là où je voulais aller. Si j’avais été renversé par un bus à ce moment-là, je serais mort satisfait. J’ai fait une petite pause pour me reposer, mais ça n’a duré que sept jours : je me suis tout de suite remis à écrire. Avec du recul, c’était peut-être une erreur, car mes lecteurs et mes lectrices étaient sûrement autant épuisés que moi.”

Enfin, cette rencontre avec des lecteurs était également l’occasion pour l’auteur de revenir sur son parcours et sur les obstacles qu’il a rencontré il y a vingt ans, alors qu’il envoyait des manuscrits à des maisons d’édition : “Il m’a fallu huit ans avant de trouver un éditeur. J’ai commencé par envoyer le manuscrit complet à un éditeur new-yorkais. Il est resté chez eux pendant 18 mois avant de m’être retourné. Je l’ai alors renvoyé à un autre éditeur, Tor books. Après plusieurs mois, je les ai appelés pour savoir ce qu’il en était : ils étaient intéressés mais attendaient la dernière fiche de lecture d’un auteur. Ils m’ont rappelé quelques mois plus tard, pour me renvoyer mon manuscrit : ils avaient finalement décidé de le refuser car ils pensaient qu’il était trop compliqué.
Ce double refus était frustrant pour moi, j’ai donc décidé de tenter ma chance en Angleterre, en me donnant cinq ans pour signer un contrat. Trois ans plus tard, j’avais un agent et un éditeur, et trois ans encore plus tard, les éditions Tor rachetaient les droits de la saga. L’ironie de cette histoire, c’est que j’ai vendu plus de livres aux Etats-Unis que n’importe où ailleurs, et sa morale, c’est que les éditeurs peuvent parfois se tromper à propos de leur lectorat.”

En attendant de découvrir le deuxième tome de la saga en novembre, nous vous proposons de retrouver Steven Erikson en vidéo, dans laquelle il a choisi six mots pour parler de sa saga Le Livre des martyrs, publié aux éditions Leha.

Entrez dans l’univers de l’écrivain Kim Leine qui manipule ses victimes, ou plutôt ses lecteurs…

Kim Leine, auteur qui a la particularité d’avoir la double nationalité dano-norvégienne, a rencontré ses lecteurs à la Maison du Danemark, dont une trentaine de Babelio. Son éditeur, traducteur et ami Alain Gnaedig était en charge de l’animation de la rencontre.

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Le roman de Kim Leine L’abîme, qui compte 640 pages, vient d’être édité chez Gallimard.

Mars 1918. Les frères jumeaux Ib et Kaj Gottlieb quittent le Danemark pour la guerre civile en Finlande. Ils sont volontaires du côté blanc, participent à la prise de Tampere et aux brutales opérations de «nettoyage» contre les communistes. Après cette première rencontre avec la guerre et le difficile retour à la vie civile, on les suit, ensemble ou individuellement, dans la période de l’entre-deux-guerres. Au Danemark et en Europe, ils sont les témoins des grandes crises et de la montée du nazisme. Dans leurs vies personnelles, ils sont engagés dans la médecine et le journalisme, et ils expérimentent les ivresses les plus différentes. Soudain, avec l’occupation allemande du Danemark, ils replongent dans la guerre. Ils rejoignent les rangs de la Résistance, et ce sera une lutte à mort contre la Gestapo dans les rues de Copenhague

Un parcours atypique

Kim Leine né en Norvège, est parti vivre au Danemark où il a suivi des études d’infirmier, puis a fait le choix d’aller vivre pendant quinze ans au Groenland. Il est ensuite revenu au Danemark où il a publié son premier roman Kalak (2007). « J’ai 56 ans, j’ai été témoin de Jéhovah, entouré de gens fous et j’ai longtemps côtoyé de véritables personnages de romans. Malheureusement, nombre d’entre eux étaient morts depuis une centaine d’années ». L’auteur, qui avait honte d’écrire, a d’abord préféré exercer le métier d’infirmier d’un point de vue existentiel. « Le Groenland a fait de moi un écrivain. Ce pays m’offrait le temps de m’asseoir et d’écrire. C’est un endroit reculé qui permet de produire de bonnes histoires où la rencontre avec la nature nous suit pendant longtemps ». En revanche, Kim Leine explique être devenu toxicomane au Groenland pendant les trois dernières années qu’il a passées dans le pays. « Je suis rentré au Danemark pour me sevrer, puis j’ai réellement commencé à écrire. Un premier roman autobiographique est né en 2007 puis sept autres ont suivi et me permettent aujourd’hui de vivre de ma plume ».

Passage du roman autobiographique au roman historique

Pour Kim Leine, le fait de passer d’un récit autobiographique à un récit historique part d’une envie de prouver qu’il est un vrai écrivain. Il a choisi pour s’exprimer le roman épique, genre généreux, qui lui permet d’inclure des formes diverses : lettres, poèmes ou encore journaux intimes. « Le genre épique est pour moi celui qui ressemble le plus à la nature humaine ».

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Après une lecture en danois d’un passage du roman, Kim Leine raconte pourquoi le thème de la guerre occupe une place si importante dans L’abîme. « Ce texte était à l’origine conçu pour un projet de documentaire, mais lorsque j’ai commencé à écrire, j’ai découvert la guerre civile finlandaise, assez méconnue des danois. J’ai été saisi par une réflexion sur la guerre qui m’a conduit à me demander à maintes reprises pourquoi j’étais autant fasciné par cette dernière, qui occupe une place importante dans mes lectures et dans les films que je regarde. C’est d’ailleurs la question de savoir pourquoi la guerre est si fascinante que je me suis posée dans ce roman. L’intrigue se déroule au XXe siècle, qui s’avère être le siècle de la colère, surtout masculine. Je dis souvent que tous les hommes au plus profond d’eux-mêmes rêvent de tuer quelqu’un, et c’est cette définition de la violence de la mort que j’appelle l’abîme. L’abîme, c’est aussi la perdition dans la violence que je reconnais comme une libération, une tentation. Beaucoup d’hommes marchent au bord de l’abîme et on sait que si l’on fait un pas de côté, nous pouvons tomber. Nous sommes fascinés mais en avons peur, et quand la pression est trop importante, la chute dans l’abîme est inévitable ! Finalement, c’était ma colère à moi et la colère du siècle qui m’ont motivé à écrire ce roman ».

Utiliser le passé pour exprimer au présent ce qui n’aurait pas pu être extériorisé

Ce qui satisfait Kim Leine dans le fait d’écrire sur des époques déjà passées,  c’est la distance que permet de prendre le roman avec la période actuelle. C’est ainsi au XVIIIe siècle qu’il a situé l’intrigue des Prophètes du fjord de l’éternité publié chez Gallimard en 2015. « Au XVIIIe siècle, tout est différent, les gens mangent, parlent et s’habillent différemment. En revanche, les thématiques humaines sont toujours les mêmes : l’amour, le sexe, le désir… C’est pour cela que le lecteur contemporain peut se reconnaître dans ces personnages de romans historiques qui renvoient certaines choses communes au lecteur d’aujourd’hui ». L’auteur apprécie la distance temporelle et géographique que peut procurer la lecture, et c’est pour cela qu’il lit beaucoup de littérature américaine, russe et française.

Kim Leine : romancier épique ou matérialiste ?

Épique ou matérialiste, l’auteur se reconnaît dans les deux adjectifs. Pour Kim Leine, un roman peut être à la fois les deux, car il y a toujours deux forces qui luttent. Ce sont souvent deux antagonistes : le médecin et le pasteur. « Dans Les prophètes du fjord de l’éternité, les deux personnages étaient dans un seul protagoniste. C’était le pasteur qui voulait être médecin. Dans L’abîme, les deux personnages sont des frères jumeaux, et sont donc séparés physiquement en deux individus. Ces racines se retrouvent dans ma propre enfance car je suis un athée qui aime bien l’église, mais je suis devenu infirmier ». Cet antagonisme peut aussi être une fascination de l’un des personnages pour ce que fait l’autre. « Je les vois comme des contraires difficiles à réunir dans une seule et même personnalité. C’est une figure de style littéraire facile à utiliser qui montre les rêves que nous avons dans la vie et propose une opposition entre la vie physique et morale ».   

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Une volonté de divertir en même temps que d’écrire sur un sujet sérieux

Le travail sur l’intrigue est central dans les romans de Kim Leine. Il peut multiplier les détours pour tenir le lecteur en haleine.

Mais une documentation très précise est également essentielle. Elle permet au lecteur une réelle immersion dans l’histoire. L’écrivain utilise un procédé d’écriture original : « J’ai appris avec le temps qu’il faut écrire un roman avec une documentation de base et faire les recherches plus précises sur le sujet central postérieurement. Ces recherches se font après, lors de voyages, de discussions avec des historiens, et j’apporte ces éléments nouveaux à mon roman. De plus, concernant la documentation, il ne s’agit pas de lire beaucoup de livres, mais plutôt d’en lire quelques-uns seulement et de relever le détail important, puis de savoir où le placer dans le roman ».

Un écrivain hypnotiseur et psychopathe

Ib Gottlieb, l’un des frères jumeaux de L’abîme, est un psychiatre qui devient hypnotiseur. Kim Leine va plus loin sur son personnage, qu’il qualifie de psychopathe et dit qu’un écrivain l’est aussi généralement. « On pourrait d’ailleurs appeler Ib ‘psychopathe’, comme tout écrivain est obligé de l’être lorsqu’il manipule ses victimes (les lecteurs et les lectrices). J’ai découvert qu’en écrivant d’horribles choses d’une manière froide, je pouvais créer un effet plus fort chez le lecteur. Un écrivain, c’est un psychopathe manipulateur ! ».

L’auteur va encore plus loin dans sa façon bien à lui de rédiger ses romans, car il écrit chacun d’entre eux en deux langues pour un double public : norvégien et danois. « Il y a beaucoup d’identité dans une langue et lorsque j’écris le livre en norvégien, je le fais d’une manière différente de si j’écrivais en danois, comme si j’avais une autre personnalité. En effet, le regard norvégien sur les choses et la vie est différent du regard danois. De plus, la langue norvégienne représente pour moi ma vie émotionnelle, liée aux dix-sept premières années de ma vie, tandis que le danois représente l’école, l’éducation, la formation, la vie d’adulte et le travail. Le danois est la langue rationnelle et le norvégien est la langue irrationnelle. Je me qualifierais de ‘linguistiquement schizophrène’ ».    

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Les lectures françaises de l’auteur dano-norvégien sont diverses, et autant classiques que contemporaines. Il apprécie par exemple Guy de Maupassant dans une traduction danoise qui date de cent ans, mais aussi Gustave Flaubert, Marguerite Duras, Emmanuel Carrère, Delphine de Vigan, et le plus récent livre français qu’il a lu est HHhH de Laurent Binet, Prix Goncourt du premier roman publié chez Grasset en 2010. D’ailleurs, l’auteur suit le Prix Goncourt de très près.   

L’abîme est à lire au plus vite, et nous attendons la prochaine traduction d’un éventuel roman avec impatience !

Partir à l’aventure dans le Maroc d’enfance d’Emmanuelle Jappert

Emmanuelle Jappert a rencontré trente lecteurs de Babelio à l’occasion de la sortie de son premier roman Le scarabée bleu : Une invitation aux voyages, publié chez Eyrolles.

L’histoire originale est celle d’Anicha, jeune fille solitaire qui grandit dans le désert marocain et dont les amis sont les personnages de ses romans. Un jour, elle rencontre un scarabée bleu qui l’incite à partir à la conquête de la vie et de la ville. Un grand voyage commence alors, durant lequel la jeune adolescente va faire la connaissance de nombreux animaux et lieux tous plus improbables les uns des autres.

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Les inspirations de l’auteure : un voyage dans sa propre enfance

L’histoire du roman est née dans la voiture familiale au retour de vacances passées à Pornic. Emmanuelle Jappert a laissé libre cours à son imagination et a inventé ce récit en conversant avec ses enfants et son mari. « L’histoire devait initialement se passer en Egypte, mais j’ai préféré la situer au Maroc, c’était plus fort que moi ». Un choix de pays de la part de l’auteure qui ne nous surprend pas, lorsque l’on sait qu’elle a vécu au Maroc jusqu’à l’âge de cinq ans. Son œuvre est d’ailleurs qualifiée par certains lecteurs de conte oriental dans lequel Jappert a voulu faire ressortir l’atmosphère marocaine, le goût des épices et les senteurs orientales. « Je me suis laissée complètement porter par une histoire de conte, et j’ai joué avec l’enfant intérieur qui est en moi ». Durant son enfance en Afrique, elle explique que son père lui racontait qu’elle s’amusait avec des scarabées, et c’est de là que débute son souhait d’intégrer cet insecte significatif à son récit.  

Un roman à visée/portée universelle

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L’objectif de l’auteure a été de faire ressortir la part d’enfance en chacun de ses lecteurs. « C’est un livre tout public, mais je voulais vraiment m’adresser à l’enfant qu’il y a en chacun de nous. C’est un livre intemporel qui peut être lu par tout le monde, quelque soit l’âge et le sexe ». En entamant la lecture de Le scarabée bleu : Une invitation aux voyages, certains lecteurs ont d’abord cru que c’était exclusivement un livre de littérature jeunesse, et en ont parfois été surpris. Mais c’est après avoir lu quelques pages qu’ils ont compris le choix d’Emmanuelle Jappert de vouloir plonger ses lecteurs dans leur enfance. Le Petit Prince, les contes des Milles et une nuits, et même Candide de Voltaire ont été évoqués par les lecteurs pour qualifier le roman de l’écrivaine et justifier ce paradoxe entre un livre de littérature jeunesse qui peut convenir à de très jeunes personnes et qui peut s’avérer aussi touchant pour un lectorat plus mûr.

Le scarabée bleu est une allégorie à la sagesse

Comme l’explique Emmanuelle Jappert, le scarabée bleu n’est pas n’importe quel insecte car il est sacré en Egypte. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle avait initialement situé son récit dans le pays des pyramides. « Le scarabée bleu est un dieu sacré car il joue avec les bouses, et pour les égyptiens de l’Antiquité, ces scarabées étaient une représentation de Dieu qui pousse le monde. C’est cela qui est jubilatoire pour un écrivain : jouer avec ces idées, ces mythes. De plus, je voulais montrer un autre aspect du petit peuple à travers ce bel insecte ». De plus, Emmanuelle Jappert étant au départ une lectrice assidue d’ouvrages sur le développement personnel, elle compare le scarabée à un guide de la vie qui par sa petite taille s’avère plus sage et discret et rappelle à chacun qu’il ou elle n’est jamais seul(e).

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Le personnage d’Anicha  

Emmanuelle Jappert s’interroge sur le fait de passer de l’ombre à la lumière, comme le vit son héroïne en décidant de s’ouvrir au monde extérieur lorsqu’elle s’éloigne des personnages imaginaires de ses livres. « L’adolescence que j’ai eue est peut-être un miroir de ce que j’ai écrit dans le livre. Est-ce que l’on va passer du côté de l’obscurité à celui de la luminosité ? Ce moment vient-il durant le passage à l’âge adulte ? La lumière m’intéresse beaucoup et quelqu’un m’a dit un jour que la lumière présente pendant les deux premières années de la vie marque une personne pour toute les années qui vont suivre ». Être tout le temps en train de courir, c’est aussi une manière pour Anicha d’aller vers la lumière. « Notre société aujourd’hui est très sédentaire, d’où l’importance de changer ses habitudes. Le mouvement et le sport sont indispensables au bien-être mental de quelqu’un ».

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A propos de son héroïne, Jappert reconnaît qu’elle connaissait son destin et le chemin qu’elle allait emprunter avant même d’entamer l’écriture de son roman. « Anicha se fait plus de mal que de bien dans sa solitude. Ce qui lui manque, c’est du lien, et elle montre une maturité trop adulte pour son jeune âge. Le lien social est fondamental pour moi car on va plus loin dans ses objectifs et dans sa vie que grâce aux autres. Anicha est d’ailleurs assez mal accompagnée pendant son adolescence par deux filles qui font ressortir son côté obscur ». Un lecteur a reconnu avoir éprouvé un fort pouvoir d’identification à l’héroïne en ressentant ses doutes, ses joies et ses interrogations, et c’est cela que l’auteure a voulu transmettre. Son objectif était de faire référence dans son roman à tous les adolescents d’aujourd’hui ainsi que de faire ressortir la part d’enfant chez les adultes.
Un prochain roman est prévu qui sera plus contemporain et dont le plan et le fil conducteur sont déjà élaborés par l’auteure. « J’ai envie d’ancrer mon prochain livre dans l’air du temps et de laisser tout de même une grande place au développement personnel ».

Un voyage dans les Appalaches avec Roy Braverman

Éditeur, scénariste de bandes dessinées, grand voyageur et écrivain, Patrick Manoukian est venu présenter à une trentaine de lecteurs Babelio son dernier roman Hunter, publié chez Hugo et Compagnie. Les amateurs des enquêtes mongoles de Yeruldelgger connaissaient Patrick Manoukian sous le pseudonyme Ian Manook, mais c’est sous la nouvelle identité de Roy Braverman que l’auteur a écrit ce livre et rencontre ses lecteurs.

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Le récit de Hunter raconte la disparition étrange de plusieurs couples dans une petite ville des Etats-Unis. Les hommes sont retrouvés assassinés tandis que les femmes sont portées disparues. Hunter, homme de couleur métisse, est condamné à mort pour ces crimes et s’évade de la prison après douze années de captivité. Il revient dans le petit village des Appalaches où ont eu lieu les crimes et l’ancien policier Freeman va tout faire pour que Hunter avoue où il a caché le corps de Louise, sa fille, une des cinq disparues.

Tout commence par un pari

Roy Braverman a commencé à écrire dès l’âge de quinze ans et en est venu à être publié à l’occasion d’un pari conclu avec sa fille. « Le défi d’écriture vient de ma fille Zoé. J’ai toujours écrit pendant cinquante années sans ne jamais rien terminer. Lorsque je bloquais sur un genre, je passais à un autre, et ainsi de suite. Quand ma fille est partie vivre à Buenos Aires, je lui ai demandé si elle voulait que je continue à lui envoyer ce que j’écrivais, mais elle en a eu marre de ne jamais avoir la  fin des romans et m’a demandé d’en terminer un une bonne fois pour toutes ».

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Une histoire de pseudonymes

L’auteur a publié ses œuvres sous plusieurs pseudonymes, notamment Ian Manook pour son roman Yeruldelgger publié chez Albin Michel en 2013 et Paul Eyghar pour Les Bertignac : L’homme à l’œil de diamant publié chez Hugo & Cie en 2011. Un choix qui n’est pas lié au hasard, puisque Roy Braverman adapte son pseudonyme en fonction du genre qu’il décide d’écrire. « J’avais conscience que Hunter était autre chose. L’histoire était destinée à être un polar à l’américaine, plus linéaire et plus dense, avec moins de descriptions et plus d’action. Quitte à faire quelque chose de différent, autant écrire sous un pseudonyme différent ! ».

Une source d’inspiration littéraire minime

Lorsque la question de ses inspirations littéraires lui est posée, Roy Braverman répond qu’il n’en a que très peu, voire pas du tout. Il a fait le souhait de ne pas être influencé par d’autres écrits mais dit aimer tout de même les livres courts en citant J. D. Salinger. « Il y a deux grandes écoles pour moi dans le métier d’écrivain. La première, c’est le devoir de tout lire pour se construire et construire ses récits. Moi, je ne fais pas partie de cette école car si je lis trop de romans, j’ai peur de rencontrer des idées en me demandant pourquoi moi-même je n’y avais pas pensé avant pour mes histoires. En revanche, à chaque salon  littéraire je ramène au moins cinq livres et je lis les trente premières pages de chacun afin de m’en faire une idée générale. Ensuite, je fais deux piles : une pour les livres que je lirai, et une autre pour ceux que je ne lirai pas. C’est la seconde pile qui grandit le plus vite… »

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Braverman : un grand voyageur

L’écrivain s’inspire d’endroits qui l’ont particulièrement marqué pour situer ses intrigues. « Pour les pays dans lesquels j’ai voyagé, je n’ai pas de problème de description, je me base sur mes propres souvenirs. En revanche, je préfère inventer un lieu et un contexte lorsque des scènes se déroulent dans des endroits plus petits. C’est le cas pour les scènes de crime, par exemple ». Il ne fait pas spécialement de recherches car il aime laisser son libre court à son imagination : « Je ne connais pas la phrase qui va suivre ce que je suis en train d’écrire ».

Le point de vue de l’auteur sur ses personnages

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Certains lecteurs ont fait remarquer qu’il n’y avait pas beaucoup de caractéristiques et de descriptions physiques des personnages, et que les dialogues et l’aspect moral étaient privilégiés. Roy Braverman éprouve un réel attachement pour ses personnages et pense que la qualité du langage et des échanges est plus importante que celle de l’apparence. « J’aime m’attacher à construire tous les personnages comme s’ils allaient durer cinq cents pages. Ils se construisent en effet pour moi beaucoup par les dialogues et les expressions. J’évite les descriptions physiques car l’épaisseur vient des dialogues qui forment les gens ». Le personnage de Denise dans son roman a été unanimement apprécié et l’auteur dit vouloir mettre plus de femmes en personnages principaux dans ses futurs livres. « Je veux construire tous mes personnages de manière la plus dense possible. Pour le prochain roman, dans les dix protagonistes que j’ai commencé à construire, sept sont des femmes ».

La question du racisme dans Hunter

Les origines du personnage de Hunter sont assez floues. Il est décrit comme un « demi-sang indien », et dans une région reculée comme la chaîne de montagnes des Appalaches située à l’est de l’Amérique du nord, les personnes de couleur de peau ne sont pas toujours très bien perçues. Le shérif qui a envoyé Hunter en prison pendant douze années a profité de cette discrimination raciale pour faire condamner un homme qui se qualifie comme innocent. « Je veux parler des natifs dans mon livre et dans les livres qui vont suivre. Les endroits reculés comme les Appalaches sont sidérants et très excentrés des grandes villes. Dans Hunter, il y a une sorte de domination que je voulais aborder depuis un certain temps et c’est pour cela que j’ai fait de mon personnage un « sang-mêlé » comme le sont considérés beaucoup d’indiens aujourd’hui aux Etats-Unis ».

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Roy Braverman travaille actuellement sur l’écriture du second tome d’une trilogie prévue. L’histoire devrait s’ancrer en Alaska où le lecteur pourra retrouver le personnage de Hunter. L’écrivain pense aussi déjà au troisième tome, qu’il aimerait situer en Louisiane. S’il tient ses promesses, son prochain livre devrait être publié en mai 2019, l’auteur ayant rappelé qu’il publiait un roman chaque mois de mai.

 

Sandrine Catalan-Massé explique que l’agoraphobie n’est pas une maladie irrémédiable dans son premier roman

Il y a quelques jours, l’auteur Sandrine Catalan-Massé est venue rencontrer une trentaine de lecteurs dans les locaux de Babelio pour présenter son premier roman Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi ! publié aux éditions Eyrolles en mars dernier. C’est l’histoire de Stella, femme agoraphobe dont le mari un jour disparaît. Elle qui était totalement dépendante de son mari va devoir apprendre à vivre seule et à affronter le monde extérieur.

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Une maladie commune et peu reconnue

L’écrivaine, également journaliste spécialisée en psychologie depuis plus de vingt ans, a fait le choix d’écrire sur une maladie  très commune qui peut toucher chacun d’entre nous à un moment de la vie. Elle a voulu aussi créer un personnage bloqué par sa peur d’autrui : « Je voulais trouver un frein à tous les désirs de Stella, donc j’ai pensé que l’agoraphobie était une bonne idée ». Pour l’auteur, qui n’est pas atteinte d’agoraphobie, ce n’est pas la maladie en elle-même qui l’intéressait mais le personnage de son héroïne Stella qui ne sort pas de sa zone de confort. L’affubler de cette maladie qui l’empêche de vivre véritablement était un prétexte narratif.

Ses connaissances sur la maladie, elle les doit à son expérience de journaliste durant laquelle elle a pu rencontrer de nombreux psychologues et psychiatres avec qui elle a appris à comprendre l’agoraphobie. Sandrine Catalan-Massé a effectué très peu de recherches, sinon en regardant comment un agoraphobe pouvait se comporter en pleine crise.

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Un renouveau

Pourquoi une journaliste a-t-elle choisi la forme du roman, de la fiction, pour aborder les thèmes de l’ouvrage ? Sandrine Catalan-Massé l’explique par le fait d’avoir ressenti une forme de limite à son premier métier de journaliste. Après avoir écrit de nombreux articles mais aussi des guides, elle a par la suite réfléchi à plusieurs idées de romans. Plusieurs thèmes, tous plus ou moins liés à la psychologie, l’intéressaient mais c’est finalement autour de ce personnage de Stella qu’elle s’est focalisée en se donnant six mois pour écrire l’oeuvre finale. Elle a découvert alors une véritable liberté d’écrivain impensable pour la journaliste qu’elle était : « Ce fut une merveilleuse période. Quitter un cadre strict pour vadrouiller partout et noter pleins d’idées ! ».

La part de Stella dans l’écrivaine

Dès le départ, l’auteur savait que son personnage principal allait s’accomplir, mais n’avait pas décidé par quel chemin cet accomplissement s’effectuerait et quels personnages elle allait croiser sur sa route. Afin de structurer son histoire, elle a commencé à rédiger un plan. Assez vite, le choix de la première personne s’est imposé. « Stella, ce n’est pas totalement moi même si je me reconnais peut-être un peu dans son caractère. Si j’ai choisi la première personne, au risque que les lecteurs me confondent avec Stella, c’est aussi sur les conseils d’une amie également écrivain et journaliste qui me disait également qu’il était important de partir de ce que je connaissais ». Un conseil judicieux : « j’ai immédiatement trouvé la voix de Stella et ai adoré la faire déambuler dans ma ville : Montpellier ».

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Un roman ou un guide ?

Plusieurs lecteurs ont remarqué que le roman se rapprochait du guide mais l’auteur dénie : « pour moi, c’était un roman au départ, et ça devait le rester. » De fait, Stella n’a elle-même pas de guide dans le récit, à part un psychologue qui ne paraît pas réellement bénéfique pour la jeune femme. « Stella, la solution est en elle. Elle est arrivée à un moment de sa vie où elle n’a plus besoin de son mari, de cette zone de confort. Son mari va lui donner le coup de pouce en la quittant ».

Le choix d’une maison d’édition

Les éditions Eyrolles ont été d’un grand soutien pour Sandrine Catalan-Massé et ont joué un grand rôle dans l’écriture de son roman et le développement de ses personnages. Par exemple, le personnage de Djamila n’était pas présent au début et est apparu sous les conseils de son éditrice. « J’ai envoyé des manuscrits à trente éditeurs et obtenu trois réponses positives. J’ai choisi les éditions Eyrolles car les éditrices me parlaient de mes personnages d’une manière incroyable et cela m’a donné sur eux un nouveau regard. »

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Les questions de la vie en couple

Pour l’auteur, le mari est une certaine forme de critique du couple et de la dépendance dans son roman. Elle montre l’image d’un couple qui essaie de durer mais explique que cela est possible à la condition de ne pas rester collé tout le temps, comme le sont Stella et son mari César. « On peut être fusionnels, mais quand on fait tout et toujours les mêmes choses, quelque chose va se briser. » Un lecteur suppute que l’éclatement du couple de Stella est de la faute de la mère, très présente. L’auteur ne confirme pas, mais n’est pas si loin de le penser également : « On comprend d’où viennent tous ces symptômes avec une mère comme celle-ci ! ».

Des projets futurs

A la question d’une suite à son roman, Sandrine Catalan-Massé répond qu’elle n’en a pas pour le moment.  « Stella m’accompagne depuis deux ans, mais pour le moment, je veux qu’elle ne vive que cela. On verra plus tard… ».

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Concernant des projets de nouveaux romans, l’écrivaine en a plusieurs sous la main. Elle souhaite se remettre à écrire bientôt et chérirait même de tenter l’aventure du polar « ce ne sera pas le prochain, mais j’aimerais beaucoup écrire un roman policier. » Pour l’auteur, l’écriture est libérateur et elle a dû vivre des échecs personnels et professionnels pour en arriver là. « Je veux aussi faire du bien aux gens ».

En attendant, si vous ne l’avez pas encore lu, découvrez son roman Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi !, publié aux éditions Eyrolles. Le livre n’attend plus que vous !

 

Mélanie Taquet, sous le soleil de Florence

Après avoir remporté un franc succès d’autoédition en 2017 avec Une vita pas si dolce en ayant distribué pas moins de 4500 exemplaires en quelques mois, Mélanie Taquet arrive en librairie cette fois sous l’égide des éditions Eyrolles. Légèrement retravaillé, ce même texte est désormais publié depuis février 2018 sous le titre de Reste aussi longtemps que tu voudras. Mélanie Taquet s’est rendue dans nos locaux il y a quelques jours pour nous en dire davantage sur ce succès d’édition mais aussi pour répondre aux questions des 30 lecteurs Babelio spécialement présents pour l’occasion.

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« Nina a quitté Paris sur un coup de tête pour venir s’installer dans ce bed & breakfast du centre de Florence, tenu par son amie de toujours, Hannah. Mais les retrouvailles des deux femmes ne sont pas à la hauteur de leurs espérances : Hannah est aux prises avec sa sorcière de belle-mère et ses problèmes de couple ; quant à Nina, elle refuse d’expliquer les raisons de sa venue et semble fuir la réalité, préférant se laisser distraire par les délices florentins au bras de Marco, un Napolitain pensionnaire du bed & breakfast. Pourquoi Nina a-t-elle quitté la France aussi subitement ? Quels secrets tente-t-elle de dissimuler ? Sous le soleil de Florence, les parts d’ombre et de lumière de chacun se révèlent tour à tour. »

Une aventure éditoriale

Avant d’aborder plus en détails le premier roman de Mélanie Taquet et toutes les questions soulevées dans l’esprit des lecteurs durant leur découverte de cette histoire, la rencontre s’est ouverte sur une question au sujet du parcours éditorial de ce roman, un parcours débuté avec l’autoédition. « Comme beaucoup de personnes aujourd’hui, j’ai publié cette histoire qui me tenait à cœur grâce à l’autoédition. Je voulais vraiment partager ces écrits avec mes proches, ma famille et mes amis les plus intimes. De fil en aiguille, j’ai participé à un concours organisé par Librinova et qui permettait au vainqueur de faire ensuite publier son livre par un éditeur reconnu en profitant de l’accompagnement d’un agent. A ma grande surprise, le livre s’est très bien vendu, j’ai pu compter sur le soutien de très nombreux lecteurs et lectrices qui m’ont grandement aidée à remporter ce concours. Un incroyable succès pour enfin être contactée par les éditions Eyrolles par l’intermédiaire de mon nouvel agent. On a alors restructuré, avec les équipes de la maison d’édition, quelques points de l’histoire, remodelé différents chapitres mais globalement le roman est resté le même. Jusqu’à cette nouvelle édition que vous avez entre vos mains ! »2.png

Une ville-muse

Incontournable pivot du roman de Mélanie Taquet, la belle ville de Florence trouve toute son importance dans l’inspiration initiale de l’auteure : « J’ai commencé à écrire ce roman quand j’habitais à Florence, après avoir quitté la France pour diverses raisons. C’est une ville qui m’a véritablement murmurée des choses. J’ai mis cinq ans à construire mon histoire, un peu en dilettante. Je menais en effet différents projets de front, professionnellement comme personnellement. Ma véritable envie était de raconter Florence, de la poser en mots. C’est une ville qui m’a énormément inspirée. Ensuite, j’ai eu envie de tisser toute une histoire qui aurait cette magnifique ville pour cadre. Voilà, très brièvement, comment est né ce roman. »

 

Un patchwork de personnages et de situations

Point fort du roman, souvent souligné par les lecteurs durant la rencontre : cette envie de Mélanie Taquet de mêler plusieurs personnages et plusieurs situations dans une même histoire. D’abord pour le personnage de Mina, au centre de l’échiquier, mais aussi pour son vécu, ses péripéties et rencontres à venir, Mélanie Taquet semble s’être amusée à réaliser ce véritable patchwork tout au long de l’écriture de son roman : « Le personnage de Mina était central, indispensable. Je savais que je voulais raconter son histoire, mais aussi lui laisser cette liberté d’évoluer librement sous ma plume. Petit à petit les autres personnages ont pris chair, ont pris forme pour permettre à cette histoire de se développer. Mais au-delà d’eux et de ce qu’ils vivent, c’est aussi et surtout l’envie de raconter la fuite en avant, l’errance, le départ qui a pu me guider vers ce roman. »

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L’insoutenable légèreté des lettres

Malgré un contexte général plutôt léger et une envie de surtout partager d’heureuses émotions, Mélanie Taquet n’a pas hésité à incorporer dans son roman des thématiques plus graves que nous ne dévoilerons d’ailleurs pas toute afin de laisser les lecteurs les découvrir.

Sur le sujet du racisme tout de même  l’auteur s’explique : « En vivant en Italie, j’ai découvert une langue, un cinéma qui m’a d’ailleurs inspiré le titre initial de mon livre, mais aussi une culture, une manière de vivre… Mais j’ai aussi fait la découverte d’un peuple très fier, où l’accueil de l’étranger est parfois complexe. J’ai connu cela avec des amis, avec des gens croisés dans la rue. J’ai ressenti ce racisme latent, cet accueil de l’autre qui est tout de même compliqué ». D’autres sujets difficiles sont abordées par l’auteur tout au long du roman : «  Il y a un côté de ma personnalité qui est très léger mais je suis aussi très touchée par ces thématiques humaines, le racisme effectivement, mais aussi toutes ces questions de choix, des questions graves. C’est important pour moi de faire ressortir et ressentir dans mes livres, et plus généralement dans l’écriture, cette dualité, entre légèreté et gravité. »

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Une histoire en suspens

Quant à savoir si Reste aussi longtemps que tu voudras trouvera bientôt une suite pour vivre encore quelques aventures au côté de Nina, Mélanie Taquet ne maintient pas l’incertitude très longtemps : « Alors que j’écrivais les derniers chapitres de ce livre, je voyais déjà arriver la suite, je la voyais pointer le bout de son nez dans mon esprit. Je voyais s’installer petit à petit toute la trame du second roman, les aventures possibles et envisageables… L’envie n’est absolument pas marketing, pour tout dire, elle était présente avant même la publication du premier tome. Je ne peux pas abandonner Nina comme cela alors que tant de choses restent sans réponse…  »

Découvrez Reste aussi longtemps que tu voudras de Mélanie Taquet aux Editions Eyrolles.

Retrouvez les 5 mots de Mélanie Taquet en vidéo : 

Laurent Tillon : observer la nature et retrouver espoir

Au Parc Monceau le vendredi 13 avril 2018 au matin, les oreilles les plus attentives pouvaient entendre les étourneaux, les merles, les moineaux et les mésanges chanter. Un groupe de vingt lecteurs était également réuni pour échanger avec Laurent Tillon, chargé de mission en biodiversité à l’ONF (Office national des forêts) et auteur du livre Et si on écoutait la nature ? paru aux éditions Payot-Rivages. Venu partager ses connaissances, il a pu donner quelques conseils pour observer la nature en mouvement, ce même en plein cœur de Paris.

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Un sanglier et de l’optimisme

A priori, rien ne destinait Laurent Tillon à exercer un métier au milieu de la nature, à tel point qu’il raconte que c’est peut-être une rencontre fortuite avec un sanglier qui a suscité sa vocation ! D’abord autodidacte, il s’est formé au rythme de ses erreurs, a appris à être patient et attentif, puis a complété son parcours par une formation en gestion et protection de la nature puis une spécialisation dans les chauves-souris : “Ce sont des animaux fascinants par leurs comportements, les outils qu’ils utilisent, leur sociabilité… c’est comme la potion magique, on commence par mettre le doigt dedans puis on ne peut plus s’arrêter.”

Aujourd’hui chargé de mission faune et diversité à l’ONF, il fait le lien entre six réseaux naturalistes et forestiers, et travaille en lien avec des organismes scientifique et le Ministère de la Transition écologique pour préserver la biodiversité. Grâce au siège qu’il occupe au CNPN (Centre National de Protection de la Nature), il conseille également le Ministère de l’écologie au quotidien.

De ces expériences, il a fait trois constats : un manque de bon sens dans la conservation de la biodiversité d’abord, alors que les exemples d’intelligence et d’autorégulation ne manquent pas dans la nature. Un pessimisme tenace ensuite, lié à l’état de la planète, qui donne à chacun l’impression d’être sous une chape de plomb sans espoir d’amélioration, “on tire pourtant un bilan positif des actions de conservations initiées, de nombreuses espèces vont mieux grâce aux efforts mis en oeuvre !” réplique Laurent Tillon. Enfin, au rythme de ses échanges avec le public, l’auteur a également remarqué l’envie croissante des gens d’aller au contact de la nature : “j’ai souvent eu des gens qui venaient me voir en me disant qu’ils avaient envie d’aller en forêt mais qu’ils ne savaient pas comment observer la nature, comme s’ils pensaient qu’elle leur était inaccessible. C’est tout cela qui m’a donné envie de donner une image positive de la nature, et de les encourager à aller à sa rencontre.”

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“La nature est une artiste dont l’imagination est sans limites”

Il n’a fallu que quelques instants pour que les lecteurs soient captivés par les histoires de Laurent Tillon. C’est au rythme de nombreuses anecdotes et d’intrigues à propos de corneilles, de cigognes, de mésanges ou des herbivores que l’auteur a échangé avec ses lecteurs.

Connaissez-vous le secret de la cigogne noire ?

Les cigognes noires sont des oiseaux très fidèles, autant envers leur habitat que leur compagne : chaque année, le couple revient dans le nid qu’ils ont construit des années plus tôt. Au printemps, ils remettent le nid en état et, pendant que la femelle reste au nid pour pondre, le mâle part pour la journée, capturer des proies et chasser pour le couple.
Une année, l’un de ces couples a été équipé avec une balise, pour observer leurs déplacements. Un jour, un comportement inhabituel a été repéré chez le mâle : au lieu d’aller sur son lieu de pâture habituel, il s’était en fait à plus de 80 km de cet endroit, et était parti sur le nid d’une autre femelle, pendant que le mari de cette dernière était à la chasse ! Au retour, n’ayant plus assez de temps pour chasser pour le couple, le mâle s’était sacrifié, et avait donné la totalité de sa récolte à la femelle.
À partir de cet événement cocasse, l’équipe de chercheurs a en réalité pu établir l’hypothèse que cela fonctionne ainsi pour tous les couples de cigognes, et que chaque mâle est infidèle environ une fois par an, comme si l’espèce s’accommodait de cet arrangement pour assurer un brassage génétique.

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Eloge du bon sens

Pas besoin d’aller à la campagne pour trouver des exemples du bon sens de la nature, soutient Laurent Tillon : “Ca n’a pas de sens d’opposer l’urbain au rural.” L’écologie urbaine permet en effet de comprendre les interactions entre les espèces et leur environnement, et ces dernières années, de nombreuses initiatives ont mis en évidence que les bois parisiens n’avaient rien à envier au grandes forêts domaniales françaises : “Dans le bois de Boulogne et le bois de Vincennes, on a observé que la variété d’espèces était quasiment aussi riche que dans les grandes forêts. De même, le miel parisien est en fait meilleur que celui des campagnes, car il n’y a pas de pesticide dedans.”

Aujourd’hui, de nombreuses initiatives pour la conservation de la biodiversité ont porté leurs fruits, que ce soit dans les espaces ruraux ou urbains : “Les hôtels à insectes prennent du temps à se peupler, mais il faut être patient, ils fonctionnent très bien. Les moineaux ont failli disparaître de Paris, mais on a pu changer la donne seulement en posant des nichoirs. Dans les bâtiments neufs, on intègre même des nichoirs et des perchoirs dès la conception de l’immeuble !”

Le concept d’écolonomie, qui soutient que c’est plus économique de produire de façon écologique, a d’ailleurs le vent en poupe : “J’ai rencontré un entrepreneur qui avait pour objectif de réduire les fuites d’énergie d’un immeuble : il a choisi de végétaliser les toits, et a fait 40 % d’économies. J’ai visité l’immeuble en décembre dernier, et la chaudière n’était toujours pas allumée !”

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Conseils pour l’observation de la nature

Enfin, après avoir guidé les lecteurs vers le micro-environnement d’une jardinière et vers des platanes ayant évolué de manière très différente, Laurent Tillon s’est confié à propos des expériences mémorables qu’il a pu vivre au contact de la nature, notamment à une période pendant laquelle il passait près de 500 heures la nuit en forêt par an : “J’ai dû prendre mon courage à deux mains pour dormir dans un hamac en haut d’un arbre alors que j’ai peur du vide, mais pour la première fois j’ai pu voir des rapaces d’au-dessus, et pas d’en-dessous. En me réveillant le matin, il y avait un écureuil qui m’observait sur le mousqueton au bout de mon hamac. Perché dans un arbre, j’ai pu observer un cerf, le regarder me chercher car il avait senti mon odeur, mais ne pas me voir car j’étais en hauteur.”

Enthousiastes à propos de ces aventures, les lecteurs ont alors demandé à l’auteur quels étaient ses conseils pour observer la nature. Les voici :

  • Chercher le vert : “Où que vous soyez, sur un banc ou sur de la pelouse, cherchez le vert et ne bougez pas. Il faut aller à l’opposé du rythme de la vie, se laisser imprégner par les odeurs, le son des oiseaux et des insectes, être patient et profiter de ces rencontres.”
  • Faire attention à sa position pour ne pas être vu ni entendu. Pour cela, vous devrez peut-être vous mettre en hauteur si vous souhaitez observer des cerfs, par exemple. Choisissez bien votre tenue, pour ne pas que vos chaussettes couinent dans vos bottes par exemple, et faites attention où vous posez les pieds : les feuilles mortes ne font pas le même bruit que des feuilles mouillées ! Mettez vous à bon vent, enfin, pour ne pas que les odeurs humaines fassent fuir les animaux.
  • Mettre en place des stratégies pour leurrer les animaux : “Dans les parcs urbains, les animaux ont l’habitude d’être entourés d’hommes, on peut donc bouger et faire du bruit sans que cela ne rende leur observation trop difficile. Dans les grands parcs en revanche, il faut parfois ruser, utiliser des techniques d’affût, se camoufler…”

Avant de courir en forêt pour appliquer ces conseils, nous vous proposons de découvrir une vidéo de l’auteur, dans laquelle il nous dévoile les cinq mots qu’il a choisis pour parler de Et si on écoutait la nature ?, le premier livre de Laurent Tillon qui, loin d’une approche catastrophiste de l’écologie, préfère voir le verre à moitié plein, et partager un peu d’espoir.