Quand Miriam Toews nous fait entendre « ce qu’elles disent »

Si vous avez suivi la récente affaire #metoo (ou sa version française nettement plus directe dans son énoncé, #balancetonporc), vous avez enfin réalisé – s’il en était encore besoin – qu’il y a encore des progrès à faire pour ne serait-ce qu’effleurer un jour une potentielle égalité des sexes. Qu’il s’agisse des conditions de travail et de rémunération, de parité dans les institutions, ou tout simplement de respect dans la rue, les femmes font parfois figure d’êtres humains de seconde zone. Et si vous avez été choqué(e) par les remous de ces accusations de viols et de maltraitance, vous risquez bien de tomber de votre chaise en lisant le dernier roman de Miriam Toews, Ce qu’elles disent.

IMG_8894

Les raisons de la colère

Avant d’entrer dans le vif du sujet de ce livre, une petite précision s’impose : parce qu’il faut bien naître quelque part, Miriam Toews a vu le jour en 1964 dans une communauté mennonite de la province de Manitoba, au Canada. Or naître dans ce type de communauté religieuse implique d’en rester prisonnier à vie. Ou bien d’en partir en abandonnant une partie de ses proches. Autant vous dire que si elle ne l’avait pas quittée à l’âge de 18 ans, l’auteure n’en serait probablement pas devenue une, et aurait eu peu de chances de passer la porte des locaux de Babelio pour nous faire l’honneur de sa présence ce 21 juin 2019 pour cette rencontre avec 30 lecteurs.

En 2011, elle découvre un terrible fait divers touchant une communauté mennonite bolivienne ultra conservatrice : le viol de 130 femmes et filles droguées pour être abusées, de 2005 à 2009. Une communauté qui porte le même nom que sa région d’origine, Manitoba. Ecrire un livre sur ce sujet devient très rapidement une évidence pour elle, et une obsession : « J’ai mis beaucoup de temps à l’écrire, j’en ai beaucoup parlé. Ma sœur est tombée malade, s’est suicidée, et je ne pensais plus pouvoir écrire. Ca a été dur d’en venir à bout. » Car si la colonie de Steinbach où elle a grandi reste sensiblement moins extrémiste que son pendant bolivien ultra orthodoxe et patriarcal, les interdits et la rigidité de ce groupe de personnes l’ont marquée à vie. C’est parce qu’elle aurait pu être l’une de ces femmes que Miriam Toews a senti le besoin impérieux de leur donner une voix, une identité, et de faire connaître leur situation.

IMG_8903

La colonie, cette île sans navire

On a aujourd’hui du mal à imaginer ce que Miriam Toews décrit dans son livre. D’où, peut-être, le recours à la fiction comme passage inévitable pour faire comprendre cet état de fait. Alors lisons et imaginons : être une femme dans cette communauté mennonite bolivienne, la colonie de Molotschna, implique de ne jamais apprendre à lire et à écrire, mais simplement de recevoir en guise d’éducation une lecture biaisée du Nouveau Testament permettant aux hommes d’asseoir leur domination et donc de pérenniser la soumission de l’autre sexe, au-delà de toute considération religieuse ou métaphysique. Evidemment, pour préserver cette ignorance les contacts avec d’autres populations sont limités, voire proscrits. Ces femmes ne connaissent absolument rien du pays dans lequel elles vivent et parlent d’ailleurs une autre langue que l’idiome national : le Plautdietsch, un bas allemand apparu au XVIe siècle en Prusse orientale. Une langue qui les enferme un peu plus dans une intemporalité effrayante, ou du moins un passé qui ne veut pas passer.

Dans ce contexte, le simple fait de se rassembler pour parler va déjà à l’encontre des règles de la communauté – voilà pourquoi elles le font en l’absence des hommes, cachées dans un grenier à foin.

IMG_8907

8 femmes pour un huis clos

Ce qu’elles disent reprend donc un fait divers là où il s’est arrêté, loin des considérations scabreuses de ces crimes en eux-mêmes. Ce qui a intéressé Miriam Toews, c’est de savoir si un avenir est possible pour ces femmes et leurs enfants, si un épanouissement est encore envisageable, que ce soit au sein ou à l’extérieur de cette communauté. Voilà pourquoi le livre nous invite à suivre deux jours de conciliabules entre 8 femmes de tous âges issues de deux familles, les Loewen et les Friesen, pour décider de leur avenir. Dès le début, trois possibilités s’offrent à elle : ne rien faire ; rester et se battre ; partir. Trois alternatives qui posent chacune leur lot de questions, de problèmes, et donnent lieu à de longues discussions philosophiques et métaphysiques.

Et puisque ces femmes ne savent ni lire ni écrire, c’est August Epp, un représentant de sexe masculin (mais pas considéré comme un homme par la communauté), enseignant mennonite ayant fui un temps Manitoba, qui est chargé de rédiger les minutes de ces réunions des 6 et 7 juin 2009. Commencent alors des débats très animés, entre maïeutique (cet art de faire accoucher les esprits) et digressions du narrateur, dont on découvre peu à peu le passé, ainsi que son amour pour une représentante de la famille Friesen : la charismatique Ona.

Ô ironie, un homme chargé d’écrire et de narrer les moments les plus décisifs de la vie de ces femmes, mais aussi de tenter d’éveiller les consciences autour de lui, par l’éducation. Et l’auteure de préciser : « Au final, ce compte-rendu ne leur sert à rien car elles ne lisent pas. Mais elles sentent que quelque chose d’important se passe et elles veulent en garder trace. »

IMG_8942

Crise de foi

Les responsables masculins de la communauté qui les asservissent se reposent essentiellement sur une interprétation des Ecritures. Hors fiction, lorsque ces événements sont survenus en Bolivie, la réaction des hommes a été dans un premier temps de faire croire aux victimes qu’elles avaient incité le Diable à les violer, ou bien qu’il s’agissait de démons et de fantômes agissant la nuit. Or une de ces femmes a réussi une nuit à assommer l’un de ses agresseurs, bien humain, s’apercevant au passage qu’il s’agissait d’un des membres de sa famille.

Le dogme représente une part tellement centrale de leur identité qu’à aucun moment ces femmes ne mettent en cause la religion. Toutes les discussions se fondent sur le cadre strict de leur foi, de leur croyance, comme si elles tentaient de créer un lien plus direct avec Dieu. Une nouvelle religion. Comme si ce qui les asservissait pouvait aussi les libérer, à l’image du langage.

IMG_8946

Prisonnières hors du temps

Si la lecture peut être considérée comme une expérience hors du temps, voilà un roman qui offre un grand moment de lecture. Un temps suspendu comme une corde nouée autour du cou de chaque Loewen et de chaque Friesen, dont la plupart des représentantes ont été violées, et qui sont plus maltraitées que les animaux qui les entourent. L’une d’entre elles précise d’ailleurs : « Nous ne sommes pas des membres de Molotschna, mais des femmes. » On en oublie parfois que le récit ne se déroule pas au XIXe siècle. Alors quand une référence musicale des années 1960 (le morceau California Dreamin des Mamas and the Papas) et une autre des années 1990 (August Epp participant à une rave party en Angleterre) font brusquement écho à notre époque, la claque symbolique est d’autant plus violente.

IMG_8971

Miriam Toews s’est fait une spécialité des sujets durs, voire carrément dramatiques. Son précédent livre Pauvres petits chagrins (2017) racontait la lente dégradation de santé mentale de sa sœur, qui a fini par se suicider (comme son père avant elle) ; des troubles psychiques courants dans la communauté mennonite, d’après l’auteure. Pourtant malgré la noirceur, l’humour est toujours bien présent, en même temps qu’une douceur (ici l’histoire d’amour entre August et Ona) qui rend supportable le pire. On imagine que l’écriture de ce livre a été une dévoration, que comme l’a si bien dit René Char, « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Pour conclure, on préférera ces quelques mots de Grégoire Lacroix, comme un baume dans la continuité de ce livre : « L’humour, c’est ce qui évite à la lucidité de tomber dans l’amertume. »

Pour découvrir plus en profondeur ce livre, vous pouvez visionner cette vidéo « Les 5 mots de Miriam Toews », dans laquelle l’auteure revient sur son livre et ses intentions :

Un grand merci à Fabienne Gondrand pour avoir interprété nos échanges.

Découvrez Ce qu’elles disent de Miriam Toews, publié aux éditions Buchet Chastel

Faites de beaux rêves avec Marilyse Trécourt

« L’art a une vertu thérapeutique qui m’intéresse. Ça peut nous révéler d’une autre façon. » Le mois dernier, Marilyse Trécourt venait chez Babelio pour présenter à trente lecteurs son dernier roman, Une vie plus belle que mes rêves, l’histoire de Louise qui, pour sortir de son quotidien aseptisé, décide de se remettre à sa passion d’enfance : le dessin. Un choix qui risque de bouleverser sa vie… Art, résilience, rêves, peur et choix de vie sont autant de thèmes qui ont été abordés dans une discussion pétillante et inspirante avec l’auteure le 11 juillet dernier.

IMG_9446

Une vie plus belle que nos peurs

« Louise est une jeune-fille qui a peur de tout, c’était ça le petit jeu de départ » nous a expliqué Marilyse Trécourt à propos de son personnage principal. « Elle a peur d’être elle-même. » Le personnage de Louise a 34 ans et semble avancer dans la vie avec des œillères, sans apprendre, sans chercher à panser les blessures du passé, enchaînant les CDD, sans envie ni projet précis, juste pour tranquilliser ses parents et son conjoint, Sam. Ce roman va la voir évoluer, se redécouvrir et changer, permettant ainsi à son auteure d’aborder des thèmes qui lui sont chers. « Je l’ai choisie parce qu’elle m’est familière. […] Je ne suis pas Louise mais les peurs ont été un frein pour moi pendant longtemps et un jour j’ai dit stop ! Le choix, pour moi, est une vraie thématique. La recherche identitaire aussi. Ces thématiques me sont chères parce que je ne saurais faire autre chose. » L’âge des personnages, qui approchent de la quarantaine, n’était par ailleurs pas un choix anodin. « Je pense qu’autour de la quarantaine, on se pose plein de questions, on fait le bilan, c’est un moment charnière ! »

« Je voulais expliquer pourquoi Louise a ces peurs, d’où elle venait. » Dans son roman, en effet, on comprend au fil de l’histoire la façon dont s’est construit ce personnage. Son enfance, d’abord, avec des parents très protecteurs. « Tout dépend du contexte, bien sûr, mais quand on a un enfant, pense Marilyse Trécourt, il ne faut pas lui communiquer sa peur. Sinon, à la première difficulté, ils tombent de haut. Cela n’aide pas à être audacieux. » Son couple, aussi, avec un compagnon parfois étouffant, qui a déplu à certaines lectrices présentes ce soir-là… « Non, ce n’est pas quelqu’un de mauvais ! s’en défend pourtant l’auteure. Il a ses propres peurs. Sam est comme tout le monde : il a ses blessures. Il se réfugie dans ses peurs à lui et les transmet à Louise. » Mais plus que de comprendre Louise, ce roman permet de la sauver : « Ses peurs, elle va pouvoir en faire une force. »

« On a tous peur à un moment donné, reconnaît Marilyse Trécourt, selon qui beaucoup de lecteurs pourraient s’identifier à Louise. Et quand ces peurs sont irrationnelles, c’est dommage, car ce sont des peurs qui peuvent être surmontées. Il faut les voir autrement. Se dire qu’on peut le faire. Et une fois que c’est fait, quand on se retourne, on a un sentiment de joie, de fierté. Donc on peut s’attaquer à une autre peur. »

S’attaquer à ses peurs grâce à la fiction, voilà ce que le roman Une vie plus belle que mes rêves propose. Quant à savoir si cela fonctionne, cela a en tout cas été efficace pour une personne : Marilyse Trécourt elle-même, pour qui l’écriture a bien des vertus : « mes romans me sont aussi thérapeutiques… »

IMG_9439

Une vie plus belle qu’un feel good book

Souvent associée à la littérature feel good, des romans qui vous veulent du bien dont des auteurs comme Raphaëlle Giordano ou Laurent Gounelle sont les figures de proue, Marilyse Trécourt, chez Babelio, est aussi décrite comme auteure de romans d’émancipation. Une description qu’elle rejoint, tout en la nuançant : « Moi, je parlerais plutôt de résilience. » Ce nouveau livre, cependant, n’est pas un roman de développement personnel comme elle a pu le faire avec Viser la lune et au-delà, sa précédente parution, c’est une pure fiction. « J’ai toujours fait des romans. Viser la lune et au-delà, c’était une vraie volonté d’aller dans le développement personnel. Pour Une vie plus belle que mes rêves j’avais peur de décevoir, de perdre les gens, je ne savais pas vers où aller… Donc j’ai fait ce que j’avais envie de faire ! J’ai écrit un roman, mais toujours avec le thème de la résilience. »

Cette idée de résilience, malgré tout teintée de bienveillance et d’idées puisées dans le développement personnel, traverse donc tout le roman. Aussi, vers le début du roman, Louise peint une œuvre étrange représentant une femme, tenant dans ses mains un mystérieux coffret. La finalité du roman va reposer sur ce coffret, et ce qu’il contient. « Quand ils trouvent enfin ce qu’il y a dans cette boîte, les personnages comprennent qu’ils doivent vivre leurs rêves. On peut tous comprendre ce qu’il y a dans notre propre boîte. » Ce personnage qui aide Louise, la pousse à aller vers ses rêves et incarne donc le mieux cette idée de résilience, c’est Claire, un personnage lumineux qui a beaucoup plu aux lecteurs… comme à notre auteure. « Elle est comme un petit lutin, une petite fée, c’est l’antithèse de Louise. J’aime bien avoir quelqu’un comme elle dans mes romans. Si elle fait des choses extraordinaires, « pourquoi pas moi ? », se dit-on. »

Néanmoins, Marilyse Trécourt a quand même voulu intégrer un peu de développement personnel à son livre… Aussi, vous trouverez en terminant le roman quelques exercices pour vous aider à surmonter vos peurs et réaliser vos rêves. « Quand je lis des livres, raconte-t-elle, cela me donne des idées mais arrivée à la fin je passe à autre chose. Ce cahier pratique a marché sur le précédent… et j’avais envie d’ajouter quelque chose à l’histoire de celui-ci. » 

A la fin de l’année, l’auteure va aller encore plus loin puisqu’elle nous a annoncé ce soir-là qu’elle publierait en novembre un guide de développement personnel intitulé : Pas besoin d’être un super-héros pour réaliser mes rêves.

IMG_9431

Une vie plus belle qu’une fiction

Au cours de la rencontre, l’auteure a également beaucoup évoqué sa façon d’écrire et de construire une histoire. Les personnages, pour leur part, sont le pilier de ses romans. « Avant, j’ai la trame générale, même si elle évolue un peu en écriture, mais je fais surtout des fiches personnages : photos, qualités, défauts… » Et si Louise a parfois changé sur certains détails, ses peurs maladives et le parcours qu’elle allait suivre pour les combattre, « ça, c’était écrit depuis le début ». Elle nous a aussi parlé du personnage de Maurice, le chat, qui a fait rire nombre de lecteurs et lectrices. « J’aime bien mettre des petits clowns dans mes histoires. Maurice m’amusait, ce chat moche qui pue la crevette et louche. Quand j’écris un roman, je veux ressentir quelque chose, je veux m’amuser. Si je relis un passage et que je ne ressens rien, nous confie-t-elle enfin, j’efface le passage ! » Les personnages de l’auteure sont si incarnés et appréciés des lecteurs, qu’ils lui ont demandé si elle avait déjà envisagé d’écrire des suites de ses romans, des sagas, voire un crossover de ses livres, dans lequel se rencontreraient ses différents personnages. Ce à quoi elle répond : « Non. Ils ont vécu. Ils sont vieux. Je suis rassurée, ils n’ont plus besoin de moi. Je veux de nouveaux personnages. Là, je suis avec Juliette [NDLR : dont l’histoire paraîtra en 2021]. […] Je n’y avais pas pensé mais les suites sont rarement bonnes. Je préfère aller sur un autre terrain, de découvrir un autre univers. »

Avec désormais deux romans publiés et quelques-uns autoédités, Marilyse Trécourt a évolué. Interrogée sur son rapport à l’écriture et la façon dont il a, ou pas, changé, elle nous avoue qu’il est plus fluide qu’au début : « Il est plus facile, en tout cas. Mon écriture s’est affirmée, je pense. Et même dans la façon de l’aborder, je suis moins dans la caricature. » Dans ce roman-ci, d’ailleurs, elle parle d’art, de ses vertus thérapeutiques et a bien travaillé cet aspect-là de l’histoire : « J’ai fait quelques recherches et une amie a relu le roman. Je me suis inspirée des surréalistes et de l’écriture automatique. Louise peut grâce à ça découvrir quelque chose qui était caché dans son inconscient… »

Mais la vraie particularité de ce roman, c’est qu’il alterne entre le présent, raconté à la première personne, et quelques flashbacks, racontés quant à eux à la troisième personne. « À la première personne, j’aurais eu du mal à changer de point de vue comme je le fais dans le roman, c’est pourquoi j’ai choisi la troisième. » C’est une construction qui a demandé une approche particulière pour l’auteure. « Je me suis mise dans un autre état d’esprit. Je me suis replongée dans mes propres 17 ans : j’ai changé d’atmosphère, mis d’autres musiques… J’avais besoin d’un état psychologique plus dense. » Et si elle a par ce procédé perdu quelques lecteurs en route… c’était en fait volontaire. « Je voulais vous perdre ! affirme-t-elle. Les indices pour vous aider, ce sont les dates indiquées. Mais je voulais rajouter un peu de suspense… »

Quant à savoir ce qui attend les lecteurs déjà en mal d’un roman de cette auteure, sachez que la suite s’annonce déjà intense. Son guide de développement personnel paraîtra en novembre et ses prochains romans en 2020 – « je reviens avec un homme ! » nous a-t-elle seulement avoué – et en 2021 – avec le personnage de Juliette rapidement évoqué pendant la rencontre… « Certains projets sont acceptés sur un simple pitch, Viser la lune et au-delà avait été auto-édité puis repéré… le processus éditorial dépend du livre concerné. Eyrolles s’adapte et me fait confiance. Mon éditrice me dit de faire ce que j’ai envie de faire ! »

IMG_9444

Surmonter vos peurs, croire en vos rêves et progresser personnellement : c’est tout un programme que Marilyse Trécourt et ses romans vous proposent. Et si l’auteure est nouvelliste, romancière, chroniqueuse, coach en communication et adepte d’ouvrages de développement personnel, dont elle est parfois auteure… elle est aussi lectrice, au même titre que le public venu l’écouter ce soir de juillet chez Babelio. « Je lis de tout ! J’aime bien aimé Le Liseur du 6h27. Je lis aussi Joël Dicker… et les copines de chez Eyrolles ! La seule chose que je ne lis pas, c’est de la fantasy, les polars sanguinolents ou trash. Je lis des choses qui m’inspirent et me font vibrer. »

Et si, vous aussi, vous êtes à la recherche de ce genre de lectures, vous pouvez regarder la vidéo « Les 5 mots » que nous avons réalisée avec Marilyse Trécourt juste avant la rencontre et ainsi voir si ses ouvrages peuvent vous faire vibrer :

Petit traité de bienveillance à l’usage des parents par Aurélie Callet et Clémence Prompsy

« Éducation positive » et « bienveillance », voilà des mots qui ont le vent en poupe dans les conversations parentales aujourd’hui. Ils peuvent pourtant faire peur voire culpabiliser les parents sur leurs pratiques. C’est exactement ce qu’Aurélie Callet et Clémence Prompsy, créatrices de Kidz et Family, veulent dédramatiser en brisant quelques idées reçues et surtout en soutenant les parents dans le chemin de la parentalité. Venues fin juin présenter leur livre Je ne veux pas ! à trente lecteurs chez Babelio, elles ont parlé de leur travail sur ce guide pratique et dans leur cabinet de psychologie, et plus largement du développement de l’enfant. Parents inquiets ou grands curieux, nous vous proposons de revivre ici une rencontre placée sous le signe de la bienveillance.

IMG_0465

De mamans à psychologues

« On s’est rencontrées en prison ! » raconte en riant Aurélie Callet. Elle et son associée, Clémence Prompsy, ont effectivement vu leur parcours se croiser alors qu’elles intervenaient en prison et ont même pensé, à l’époque, à faire de la psychologie et du conseil parental en prison, mais n’ont pas pu monter cette idée. Ce qui les a rapprochées, c’est en fait une grossesse. Alors qu’Aurélie attendait son deuxième enfant, Clémence était enceinte du premier. « Nos enfants avaient le même âge, on a donc traversé des choses ensemble » confirme Aurélie, tandis que son amie raconte : « On a rencontré des difficultés en tant que parents, on s’est aidées en tant qu’amies, donc on a voulu aider d’autres parents. »

Pour elles, de nombreux parents ont aujourd’hui encore peur d’aller chez un psychologue. « Ça peut être stigmatisant », affirme en effet Clémence Prompsy. C’est pourquoi la bienveillance est leur maître mot, avec les parents mais surtout les enfants. Cela passe aussi par le fait d’être honnêtes avec les difficultés qu’elles ont elles-mêmes traversées. « J’ai failli divorcer ! » témoigne Clémence, pour qui la bienveillance dans l’éducation passe aussi par la bienveillance dans le couple. « Mon mari ne partageait pas mes convictions éducatives. Mes ouvrages sur ce sujet ont fait beaucoup de mal parce que je faisais sans cesse la maîtresse. Mais le divorce n’est vraiment pas une solution pour l’enfant » conclut-elle.

« On n’a pas vécu toutes les situations, rappelle-t-elle néanmoins, mais on les a au moins croisées au cabinet. » C’est donc une réelle expertise, personnelle et professionnelle, qu’elles cherchent à transmettre dans leur guide.

IMG_8975

Une famille, c’est sans culpabilité

« Dans notre livre, explique Aurélie Callet, on ne voulait pas dire : « ne faites pas ça ». Et on ne juge jamais nos lecteurs et lectrices, tout comme nos clients et clientes. On ne les aide d’ailleurs pas là où ils ne nous sollicitent pas. »

Le thème de la culpabilité est souvent revenu au cours de la rencontre. À la question « En quoi êtes-vous des psychologues modernes ? », nos deux invitées répondent : « Les gens ont encore dans la tête les psys où on dépose ses enfants, on s’en va, et quand on revient le chercher, on n’a pas de debriefing, on comprend juste que c’est sa faute. Nous, on essaye d’être les plus pragmatiques possible, d’accompagner les enfants avec des objectifs pour toute la famille. Si on a un air grave et plombant, cela aggrave le stress. »

Elles rappellent pourtant que la simplicité de leurs solutions n’entraîne pas forcément facilité. Elles-mêmes comprennent les réticences que peuvent avoir certains parents face à l’éducation positive. « Ça a l’air hyper facile dans les livres, reconnaît Aurélie Callet. Puis on essaye de l’appliquer et on se dit : mais en fait, je suis nulle ! » Mais « on plante des petites graines, complète Clémence Prompsy. La bienveillance, ça paye plus tard ! » Une lectrice présente ce soir-là raconte avoir pratiqué l’éducation positive sur ses enfants, « sans douleur ! », et témoigne de l’efficacité de cette méthode. « Ça marche ! Et ça marche aussi sur les enfants adultes. Quel bonheur d’avoir un rapport respectueux et simple avec eux. […] Mais cela demande du temps ! »

Certaines méthodes éducatives elles-mêmes sont culpabilisantes. Isabelle Filliozat, psychothérapeute incontournable en parentalité positive, « est très culpabilisante » note une lectrice dans la salle. De ces méthodes d’éducation à la pression que se mettent eux-mêmes les parents en passant par leur cadre de vie parfois stressant (transports, travail, contraintes du quotidien…), on a donc aujourd’hui des parents anxieux et en difficulté. « Il y en a beaucoup en région parisienne : ce n’est pas normal qu’on se sente comme ça à 30 ans ! » estime d’ailleurs Clémence Prompsy. On les pressurise sans cesse et quand ils ont tout réussi ils se disent : et maintenant ? »

Et pour ceux qui passeraient l’été en famille et voudraient ne pas se mettre la pression, elles recommandent tout simplement de « ne pas hésiter à ne pas tout faire tous ensemble ! Choisir un truc qui plaît de 2 à 12 ans, c’est parfois compliqué. Alors que séparer l’équipe, cela satisfait tout le monde et cela fait aussi remonter son capital patience. »

Et Aurélie Callet d’énoncer : « Parfois, il ne suffit pas de grand-chose pour mettre de l’harmonie dans la famille. »

IMG_8989

Je ne veux pas ! Un travail à quatre ou six mains ?

Ce « pas grand-chose » dont parle Aurélie Callet tient dans la plupart de leurs conseils. Simples et efficaces, bienveillantes et positives, les astuces que regroupe le livre Je ne veux pas ! tiennent la plupart du temps du bon sens. « Les gens nous le disent souvent en sortant du cabinet : c’était évident, mais on n’y avait pas pensé. »

Construit sous forme de guide pratique, ce livre est rendu accessible pour les parents afin d’intégrer au mieux ces conseils. « On a voulu être efficaces, affirme Aurélie Callet. L’idée, c’est que les parents devaient s’y retrouver. On s’est rendues compte que les gens n’ont pas d’imagination ! Notre livre permet aux parents d’expérimenter nos idées pour les aider à en trouver eux-mêmes. » Elles insistent néanmoins pour le bon fonctionnement du guide : « Lisez vraiment le mode d’emploi et l’introduction. Ils vous expliqueront bien le livre et comment faire pour que l’éducation positive soit cadrée et dure dans le temps. »

Aurélie raconte qu’écrire un guide aussi clair et efficace a nécessairement demandé beaucoup de travail… et de cheveux arrachés : « Ca a été l’enfer ! On était au signe près parce que c’est un livre au contenu dense. Quand on le lit, il faut y retourner, y revenir, sinon il y a trop de choses. » C’est pourquoi le livre a été rendu léger avec des couleurs pastel et une mise en page dynamique.

Ce travail à quatre mains a ainsi demandé beaucoup de dialogues avec l’éditeur. « On s’est réparti les chapitres, après on se les envoyait, puis on se les re-renvoyait… Et enfin, on l’envoyait à l’éditeur. Il nous corrigeait… et on lui disait non, rigole Aurélie Callet. C’était rigolo ! On a toujours validé tout de l’une ou de l’autre. On ne s’est presque pas embrouillées et on n’a quasiment rien laissé de côté. »

A ceci près, peut-être, une absence remarquée par les lecteurs et lectrices Babelio : celle d’une bibliographie. « L’éditeur a voulu l’enlever, explique Clémence. Ce n’est pas notre livre en fait ! Notre éditeur nous a cassé les pieds en termes de nombre de pages, reprend-elle plus sérieusement, mais finalement, ça nous a obligées à aller à l’essentiel. »

L’enfant : des allers-retours entre cadre et bienveillance

L’essentiel, c’est l’enfant. « On a toutes les deux été contaminées par l’éducation positive ! Et parce que c’est du bon sens la bienveillance » rappelle une fois de plus Clémence Prompsy. Quoi de plus évident, partant de là, que d’impliquer l’enfant dans cette démarche éducative ? « On demande aussi aux enfants, explique Aurélie Callet, de choisir l’option qu’ils trouvent la plus rigolote parmi les solutions que viennent chercher leurs parents. On les implique. » Un schéma qui peut finalement s’adapter à toutes les situations du quotidien. « On peut être bienveillants mais il faut aussi cadrer. Il faut laisser des petits choix aux enfants et se demander comment rendre les contraintes du quotidien plus amusantes. »

Le cadre est une notion qui reviendra souvent dans les discussions avec les deux auteures. Une idée reçue existe selon laquelle ceux qui pratiquent l’éducation positive sont des parents laxistes. Mais selon Aurélie Callet et Clémence Prompsy, c’est juste une manière plus ludique de voir l’éducation. « Et dans tous les jeux, rappelle Pierre, de Babelio, il y a des règles. » « Il faut de l’anticipation, répond effectivement Aurélie Callet. Si on explique avant les règles à l’enfant, il comprendra. Le but, c’est de rester calme. Il faut apprendre à se fâcher sans être fâché. » Rien de simple et laxiste, donc, dans une démarche qui essaye de remettre l’enfant au centre de cette éducation et de lui faire comprendre les conséquences de ses actes. Clémence Prompsy rappelle d’ailleurs un exemple présent dans le livre : celui du « Tu mets ton manteau, et on s’en va ! » Cette phrase cherche à faire obéir l’enfant. Alors plutôt que de l’utiliser et de le punir s’il n’écoute pas, Clémence Prompsy conseille de le laisser expérimenter d’abord le froid, en prenant son manteau dans les bras. Alors, il comprendra. « Il ne faut pas s’éloigner du bon sens et du fondamental » concluent-elles.

La bienveillance passe donc par la compréhension de l’enfant, de ses sentiments et de son intelligence. Deux autres exemples, qui ont surpris certaines lectrices, sont mentionnés ce soir-là. Le premier est une règle d’or mentionnée dans le livre : celle d’autoriser ses enfants à ne pas s’aimer. Ce à quoi Clémence Prompsy répond : « « Vous avez le droit » ne veut pas dire « vous ne vous aimez pas ». C’est dans le champ des possibles de l’enfant. On leur a imposé la présence d’un frère ou d’une sœur, on leur laisse donc le choix de l’aimer et, certains jours, de ne pas l’aimer. Cela ne veut pas dire non plus qu’ils peuvent se disputer violemment, se taper, etc. » C’est une façon d’accepter leur ressentiment, mais de cadrer leur conflit. Le second concerne l’idée d’être « injuste » avec ses enfants. « C’est impossible d’être justes et équitables avec eux, explique Aurélie Callet, d’abord parce qu’ils n’ont pas toujours besoin de vous et votre attention au même moment. Les enfants arrivent très bien à voir que quand l’un a besoin, papa ou maman peut se rendre disponible. »

Enfin, les deux auteurs rappellent bien que « la bienveillance commence par soi-même ». Et celles-ci de rappeler la métaphore de l’avion : en cas de crash, il faut d’abord mettre son masque à oxygène avant de mettre celui de son enfant. Un parent qui va mal ne pourra pas aider son enfant.

Quant à ceux qui se demandent si elles peuvent en écrire un pour les adolescents, nos deux psychologues répondent : « Tout s’adapte ! Même au monde de l’entreprise, poursuit Clémence Prompsy. C’est du management, en fait ! De la vraie bienveillance. »

IMG_8980

Une impression de management qu’un lecteur présent à la soirée va jusqu’à leur reprocher tout en comparant leur livre à un célèbre ouvrage de vulgarisation de psychologie sociale : Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. « Mais je le dis ouvertement ! répond Clémence Prompsy. L’éducation, c’est de la manipulation. » Mais une manipulation « positive » qui remet l’enfant au centre de cette éducation… Sans pour autant oublier celle des parents, que la pression fatigue et pousse à ne pas assez dormir, témoignent d’ailleurs les deux auteures en fin de rencontre. « Si les gens ne dorment pas, on ne peut rien faire ! conclut Clémence Prompsy. Donc nous allons sûrement faire un livre sur ce sujet. »

Si vous voulez en savoir plus, découvrez ce livre en profondeur à travers notre interview vidéo de ses deux auteures :

Retrouvez Je ne veux pas ! d’Aurélie Callet et Clémence Prompsy, publié aux éditions Au Fil de soi

Hélène Le Bris : la conteuse de l’oubli

Ayant à cœur d’évoquer une maladie encore très stigmatisée, Hélène Le Bris signe un roman sensible sur Alzheimer. Fable d’aujourd’hui sur la mémoire et l’oubli qui ne tombe jamais dans le misérabilisme, Si je me souviens bien, porte, au contraire, un regard humoristique et dédramatisant sur cette maladie. Le roman met en scène Marthe, une sexagénaire attachante atteinte d’un Alzheimer précoce. Hélène Le Bris était présente dans nos locaux le 26 juin pour une rencontre privilégiée autour de son roman.

CVT_Si-je-me-souviens-bien_6167.jpgMarthe a 60 ans, et l’esprit confus. Elle le sait, se défend, s’organise pour mieux résister à Al – c’est ainsi qu’elle nomme le fauteur de ses troubles : son Alzheimer précoce. Pour retenir ses souvenirs récents, elle les note dans un cahier. Son passé lui échappe : elle ne sait plus pourquoi elle a déménagé, ni ce qu’est devenu le compagnon de sa vie. Le cahier restitue ses efforts pour comprendre, ses doutes, ses émotions qui mêlent frustration, culpabilité et désir de rattraper le temps perdu.
Un indice découvert au hasard dans une revue bouscule son quotidien : elle croit retrouver la piste de son mari disparu… Elle s’improvise alors détective et mène l’enquête à l’insu de ses proches, sa voisine cinéphile et son neveu adoré. 

Dans la peau d’Al

Nous nous en doutions, pour décrire avec autant de précision et de profondeur la maladie d’Alzheimer, Hélène Le Bris a elle-même une histoire avec « Al », cette maladie qui sonne comme le nom d’un bandit : avec un proche atteint de cette maladie implacable, l’auteure a eu envie de traiter ce sujet autrement : « J’avais envie d’en parler d’une manière assez légère, car c’est un sujet insupportable. Et quoi de plus léger qu’une enquête ? » L’auteure, pétillante malgré la gravité du sujet, ajoute en plaisantant : « Marthe est la plus mauvaise enquêtrice du monde ! Dans la plupart des romans policiers, les enquêteurs trouvent la réponse avant nous. Là c’est exactement l’inverse qui se passe : on a la réponse avant l’enquêteurJe voulais amener un peu de fraîcheur à ce sujet ».

IMG_9046.JPG

Au fil de l’enquête, nous découvrons l’engrenage infernal de cette maladie, alors que Marthe lutte pour conserver sa mémoire et refuse la perte de son identité : « C’est un effort constant pour s’y retrouver. Elle se lance dans une enquête qui est extrêmement difficile pour elle mais fait preuve d’une incroyable débrouillardise. » Cette lecture plonge le lecteur au cœur de la maladie d’Alzheimer, en se mettant dans la peau de l’héroïne et en livrant ses pensées et ses ressentis les plus intimes : « Pour aborder en profondeur ce qu’elle ressent, le « je » me semblait nécessaire. Certains Alzheimer sont très lents, d’autres beaucoup plus insidieux. J’ai voulu mettre en avant les difficultés qu’elle peut avoir à s’orienter, à se souvenir. La présenter comme une détective pas très douée et atypique était un moyen sympathique de parvenir à alléger ce fardeauCe qui m’impressionne chez elle comme chez beaucoup de malades c’est cette volonté de rester debout, cette attention aux autres. »

L’écriture ciselée est en phase avec l’évolution de la maladie qui provoque des moments de pauses dans la vie de Marthe, la prive de ses repères et lui demande des efforts constants : « Marthe est désemparée. La fin peut paraître improbable, mais elle est véritable. Il arrive un stade de la maladie où on perd toute notion du temps. Elle va croire qu’elle a 50 ans, qu’elle a 20 ans, qu’elle va passer son bac l’année prochaine… Lorsque la douleur est trop forte, le cerveau écarte certaines choses. C’est une façon de se protéger d’écarter les souvenirs trop douloureux. Dans l’histoire de Marthe, à un moment, c’est presque un choix. On souffre forcément de voir une conscience s’éteindre. » Il y a des pauses dans la vie de Marthe, mais aussi des boucles, comme le dit bien Prévert avec son poème « Rappelle-toi Barbara ». Ce poème présent dans le roman est un souvenir d’enfance cher au cœur de l’auteure : « C’est une chanson, dans le sens où il y a un refrain. La chanson se prête très bien à cette maladie lancinante, qui forme une sorte de boucle. » 

Une histoire d’amour avant tout

Singulière combinaison d’enquête policière et de portrait touchant d’une victime de l’Alzheimer, Si je me souviens bien est un roman aux multiples facettes. Mais selon l’auteure, c’est avant tout une histoire d’amour. L’amour de Marthe pour son mari est le moteur qui la guide tout au long du roman. Son acharnement à combattre « Al » peut être valable pour d’autres combats : « Même quand elle perd ses mots, son vocabulaire, elle n’abandonne jamais la recherche de son mari disparu. » 

Cet amour guide les pas hésitants de Marthe, qui peut également compter sur le soutien et la présence de son neveu Vincent et de voisine Annie. En dehors de ces derniers, il y a très peu de personnages dans le roman : « Je devais renforcer la solitude du personnage. Cette maladie est un isolement. Vous avez envie de vous protéger, surtout au début. En voyant les symptômes arriver, vous n’avez pas forcément envie de montrer cet aspect de vous qui vous échappe. Alzheimer est un facteur d’isolement, on perd le sens de l’orientation, on ne peut plus voyager, plus conduire, on ne sort plus de chez soi. »

IMG_9062.JPG

A l’image de la couverture, de belles illustrations monochromes parsèment le récit, comme pour offrir des parenthèses d’évasion au lecteur, des respirations. Si je me souviens bien est aussi une lettre d’amour à l’écriture puisque Hélène Le Bris réalise un rêve de petite-fille en sortant ce premier roman : « J’ai toujours voulu écrire. C’est pour ça que j’ai signé de mon nom de jeune fille. Je me suis consacrée à ma vie professionnelle et familiale, et à 50 ans, j’ai eu l’occasion de faire une pause. J’avais enfin l’occasion de commencer ! J’ai un rapport passionnel à l’écriture, j’ai besoin de m’immerger totalement dans une histoire et je ne peux pas écrire entre deux activités. » Plongée actuellement dans l’écriture d’un second roman, l’auteure nous annonce déjà qu’elle « ne [va] pas passer sa vie avec la maladie d’Al ». Son prochain livre traitera d’autre chose. Ne jamais renoncer, c’est le meilleur moyen de réussir pour Hélène Le Bris : « J’ai dû attendre un peu plus de 40 ans pour réaliser mes rêves, comme quoi il ne faut jamais désespérer ! »

Éperdue d’admiration

Hélène Le Bris est admirative du combat de sa narratrice, qui refuse de capituler devant l’implacable. Elle transmet ses émotions et donne chair au personnage : « A la fin du roman, on est dans la peau du personnage, on est perdus, comme elle. J’ai essayé de vous faire vivre ce qu’elle vit. C’est comme une amnésie constante, qui se produirait toutes les 5 minutes. Je suis contente d’avoir réussi à faire éprouver ça à mes lecteurs. » Ce moment où Martha semble tenir les rênes de sa destinée, et où tout s’effondre subitement constitue un moment de rupture dans le récit, qui met fin à l’enquête : « L’enquête n’est pas une fin en soi, c’est surtout une façon d’aborder les choses. L’enquête est une enquête sur elle-même. C’est son identité qu’elle recherche, c’est ce qui fait sa personnalité. » Malgré sa maladie, le personnage de Marthe demeure incroyablement rationnel et logique : « Elle est perturbée mais très forte. » Pour Hélène Le Bris, c’est là toute la complexité des personnes atteintes par Alzheimer : « Ces personnes compensent par une sensibilité exacerbée. On dit souvent que les aveugles ont une meilleure ouïe, etc. Je suis éperdue d’admiration pour ces personnes qui restent dignes et attentives malgré cette maladie ». Marthe est un personnage fondamentalement optimiste, elle a beau se trouver dans un EHPAD, elle reste positive et démontre une résilience et une joie de vivre à toute épreuve. Si je me souviens bien est peut-être finalement tout cela à la fois : une enquête amusante, une histoire d’amour, et un hommage aux personnes victimes de cette terrible maladie.

IMG_9050.JPG

Découvrez Si je me souviens bien d’Hélène Le Bris publié aux éditions Eyrolles.

Gilles Gérardin : penser sa mort, pour donner du sens à la vie

Après une carrière de scénariste pour la télévision et le cinéma, Gilles Gérardin signe un premier roman à l’humour mordant et caustique chez Eyrolles. Julien, le Bienfaiteur met en scène un quadragénaire bien décidé à accomplir le sacrifice ultime : préparer sa propre mort pour que sa famille puisse toucher les indemnités. Devenir un héros des temps modernes en offrant sa vie pour sauver les siens, voilà tout le programme de ce roman inclassable, à la fois drame et comédie : un récit osé et rafraîchissant, où on se demande jusqu’où l’auteur va bien pouvoir nous mener. Gilles Gérardin était présent dans nos locaux le 8 juillet dernier pour une rencontre privilégiée avec ses lecteurs.

CVT_Le-bienfaiteur_2986.jpgJulien, la quarantaine, marié, père de famille, est au chômage depuis plus d’un an. Au fil des jours, l’espoir de retrouver un emploi s’amenuise et le trou de ses dettes se creuse. Prenant conscience de l’inutilité de son existence, il décide d’y mettre fin. Mais au moment de passer à l’acte, il découvre que les assurances indemnisent beaucoup mieux le décès accidentel qu’un banal suicide. Julien entreprend donc d’organiser sa mort « accidentelle ».
Ne reste plus qu’à régler quelques petits détails, le choix du cimetière et celui du moyen le plus efficace de passer de vie à trépas. Plus les préparatifs avancent, plus l’échéance fatale se rapproche, plus Julien hésite. Il n’est pas si facile de se résoudre à sa propre mort.
La nouvelle de son généreux sacrifice s’ébruite. L’entourage se ligue alors pour l’aider à accomplir le destin exemplaire qu’il s’est choisi : devenir « le Bienfaiteur », ce héros des temps modernes prêt à offrir sa vie pour sauver sa famille.

IMG_9362.JPG

L’écriture littéraire : un nouveau banc d’essai

Durant la rencontre, Gilles Gérardin a eu l’occasion de retracer la manière dont son parcours l’a mené de l’écriture de scénarios pour la télévision, au roman. Pour lui, le roman permet d’aller bien plus loin dans la psychologie des personnages : « Dans un film, les personnages sont ce qu’ils font et disent. Un roman permet d’accéder aux pensées les plus intimes des personnages, et d’étoffer leur psychologie. » Cependant la transition de l’écriture scénaristique à une écriture plus littéraire n’a pas été sans difficultés pour l’auteur, qui a pu compter sur le soutien de son éditrice pour mener à bien ce nouvel exercice : « J’ai longtemps pensé écrire un roman alors que je continuais à écrire un scénario. Mon éditrice m’a aidé à basculer vers une écriture plus littéraire. » L’auteur a pu s’écarter de l’écriture scénaristique lors d’un second jet, mais il en est quand même resté quelques caractéristiques : une structure maîtrisée, une vision claire et compréhensible de l’histoire, et un rythme cardiaque progressant jusqu’au climax : « Je voulais que mon roman soit une surprise, que ce qui précède converge vers cette fin mais qu’elle reste quand même surprenante. C’est là tout l’art du scénariste : créer un suspense insoutenable. C’est Hitchcock qui parle le mieux de la différence entre surprise et suspense : dans une première situation, il y a une bombe sous la table. Ni le public, ni les personnages ne savent qu’il y a une bombe. C’est la surprise. Dans la deuxième situation : le public sait qu’il y a une bombe, mais quand va-t-elle exploser, comment ? C’est ça le suspense. Le suspense est l’attente anxieuse de quelque chose. »

IMG_9381.JPG

Jouer avec la mort

Pour écrire ce roman hanté par la mort, un peu sordide mais plein d’humour, Gilles Gérardin a dû beaucoup se documenter : « J’ai même eu affaire à un assureur assez inquiet « Vous êtes sûr que vous allez raconter cette histoire ? Ca ne va pas donner des idées aux gens ?«  ». Jouer avec la mort : c’est l’idée obsédante qui a poursuivi l’auteur durant de nombreuses années et qui lui a inspiré l’écriture de ce roman : « Une bonne idée vous obsède et amène plein d’autres idées dans son sillage. » Le personnage de Julien est au cœur de l’intrigue : homme travailleur, honnête, père de famille exemplaire, Julien a tout du mari parfait. Il cache malgré tout une facette plus sombre de sa personnalité : une certaine fragilité intérieure liée à un doute sur ses origines. 

IMG_9378.JPG

Le roman de Gilles Gérardin explore la notion de dualisme moral, la frontière parfois ténue qui peut exister entre morale et moralisme, notamment au travers de personnages ambivalents, dont le romancier adopte le point de vue à tour de rôle. Une manière subtile de suivre le cheminement des personnages et de comprendre au mieux leurs fragilités : « J’avais cette envie d’alterner les points de vue, cela me paraissait être la manière la plus efficace et la plus juste de raconter cette histoire. On a des regards différents sur un même épisode, même le vocabulaire change : plus populaire d’un côté, plus élaboré de l’autre. ». Pour caractériser ses protagonistes, l’auteur fait preuve d’une organisation rigoureuse héritée de son expérience de scénariste : « Je crée des fiches personnages : je détermine les caractéristiques principales de chacun, leurs objectifs mais cela évolue en permanence pour que le personnage reste cohérent tout en conservant sa singularité. Il faut parvenir à leur offrir le maximum d’autonomie. »

IMG_9387.JPG

Des personnages en chute libre

Alors qu’ils sont dans la force de l’âge, arrivés à un moment de leur vie où ils sont censés jouir d’une certaine stabilité, les personnages créés par Gilles Gérardin basculent. C’est le cas de Céline, la femme de Julien, qui révèle ses pires côtés une fois appâtée par le gain. Des personnages à première vue détestables qui trouvent pourtant grâce aux yeux de l’auteur : « Céline est une femme odieuse, qui s’est menti à elle-même et aux autres toute sa vie. Elle n’est pas méchante par nature, mais elle a une écharde dans le cœur. Elle s’est raccrochée à Julien car il l’a sauvée d’elle-même, de ce qu’elle avait en elle de plus extrême et de plus violent. Son avidité et son impatience à toucher l’argent s’explique par une amertume qui la dépasse. On n’est jamais méchant par nature. » Tous les personnages ont une voix qui leur est propre, une particularité très marquée, et c’est ce qui fait la force de la narration de ce roman choral. 

IMG_9377.JPG

Apprendre à mourir pour mieux vivre sa vie

Trouver le ton juste pour ne pas tomber dans la farce ou dans la tragédie : voici la difficulté principale à laquelle a été confronté l’auteur. C’est un moment clé dans le récit qui fait basculer le récit dans la comédie : « Une fois que Julien n’a plus que 15 jours à vivre, c’est là que commence véritablement la comédie pour moi. C’est lorsqu’il n’a plus que 15 jours à vivre qu’il commence à aimer la vie. » Le récit prend alors des allures déconcertantes d’hymne à la vie : « Comme le roman commence par la mort, on ne s’attend pas à ce que Julien reprenne goût à la vie. Derrière la mort, il y a toujours ce désir de vie. Même si Julien va mourir, c’est la vie qui triomphe. » Avec ses airs de comédie, son caractère poignant, et son optimisme déconcertant, Julien, le bienfaiteur n’entre dans aucune case ! 

IMG_9403.JPG

L’auteur nous l’annonce déjà, il n’y aura pas de suite à Julien, le bienfaiteur mais un nouveau roman qui gardera le ton de la comédie. Une affaire à suivre…

Découvrez plus en détails le livre de Gilles Gérardin à travers notre interview vidéo de l’auteur :

Découvrez Julien, le bienfaiteur de Gilles Gérardin, publié aux éditions Eyrolles.

Rendez-vous avec les cosy mysteries de Julia Chapman

Le mois dernier, nous avions rendez-vous avec le crime. Julia Chapman nous venait tout droit du Yorkshire pour parler avec 30 lecteurs de sa série de romans policiers, publiée dans la collection La Bête Noire de Robert Laffont : Les Détectives du Yorkshire. Au cours d’une discussion qui s’est articulée autour du premier tome de la série, Rendez-vous avec le crime, elle nous a transportés directement dans la campagne anglaise… en nous parlant français. Cette auteure anglaise qui vit et écrit dans cette même région, le Yorkshire, a habité un peu partout dans le monde, et notamment en France, puisqu’elle a tenu avec son mari pendant plusieurs années une auberge dans les Pyrénées. « Je parle un peu le français, mais le français de l’Ariège ! » commence-t-elle avant de se défaire de sa langue natale pendant une heure chaleureuse et remplie de rires en sa compagnie.

61nbh81txfl._sx195_Quand Samson O’Brien débarque sur sa moto rouge à Bruncliffe, dans le Yorkshire, pour y ouvrir son agence de détective privé, la plupart des habitants voient son arrivée d’un très mauvais œil. De son côté, Delilah Metcalfe, génie de l’informatique au caractère bien trempé, tente de sauver de la faillite son site de rencontres amoureuses. Pour cela, elle décide de louer le rez-de-chaussée de ses locaux. Quelle n’est pas sa surprise quand son nouveau locataire se révèle être Samson ? et qu’elle découvre que son entreprise porte les mêmes initiales que la sienne ! Les choses prennent un tour inattendu lorsque Samson met au jour une série de morts suspectes dont la piste le mène tout droit… à l’agence de rencontres de Delilah !

IMG_0146

De Settle dans le Yorkshire à Bruncliffe

La série de Julia Chapman, comme le désigne son titre – Les Détectives du Yorkshire – se déroule dans le nord de l’Angleterre, dans une petite ville perdue dans la campagne. « Bruncliffe n’est pas une vraie ville » a-t-elle révélé assez tôt pendant la rencontre. « Celle qui m’a inspirée s’appelle Settle. Elle compte à peu près 3 000 habitants et se situe à une heure de Leeds. » Si la ville n’existe pas, sa configuration et ses paysages – dont les descriptions permettent au lecteur de s’immerger dans l’ambiance du roman -, eux, sont réels : champs, petits murs de pierre, l’incontournable pub de la ville, collines, fermes… Partant de ce décor, deux choses ont intéressé l’auteure dans sa démarche. La communauté, d’abord, est un élément « très important » dans ce genre de villes, remarque Julia Chapman. Il n’y a d’ailleurs pas réellement d’anonymat dans ces communautés. Le crime, ensuite, en est relativement absent. « Ce n’est pas normal dans ces régions de mourir ! » Elle s’amuse ainsi à mélanger réalité et roman policier. Par exemple, « il y a deux maisons de retraite dans mon livre. Tout le monde m’a dit après l’avoir lu : en fait, c’est dangereux là-bas ! J’ai une amie qui a 93 ans, poursuit-elle, et qui habite encore dans sa maison. C’est d’ailleurs une lectrice formidable. Pour moi, c’est important de fréquenter des personnes âgées dans la vie et je trouvais l’idée d’une maison de retraite parfaite. »

L’auteure nous a en outre appris que l’histoire du livre n’a même pas été imaginée dans cette région… mais en France ! « Quand j’étais dans les Pyrénées, un jour, j’ai vu un taureau et je me suis simplement demandé ce que j’aurais fait si j’avais été dans les champs avec lui. Puis j’ai vu une ombre, dans ma tête, celle d’une cycliste, et je me suis demandé qui c’était. J’ai eu l’idée de ma série anglaise en France et j’ai fini ma série française en Angleterre ! C’est là, une fois que j’avais déménagé dans le Yorkshire, que j’ai pu commencer à écrire Les Détectives du Yorkshire. »

« J’habite là-bas depuis 8 ans, nous a-t-elle raconté. Pour ma part, je suis cycliste mais c’est très bon de faire de la course là-bas, c’est plus facile que de courir hors de la montagne. Tous mes amis sont dans des clubs de course… ils sont fous ! » C’est pour nous dire que de nombreux éléments sont vrais dans cette série qu’elle nous parle de cette activité sportive que pratique Delilah dans le livre. Des anecdotes comme celle-ci, elle semble en avoir quelques poignées avec elle. Le nom du chien de Delilah, par exemple, a une histoire. S’il s’appelle Caliméro en français, il s’appelle Tolpuddle en anglais. Il s’agit d’une référence aux « Martyrs de Tolpuddle », Tolpuddle étant une petite ville du sud de l’Angleterre. En hommage à ces martyrs qui œuvraient pour un monde meilleur, « ce chien à la tête plaintive porte leurs noms ! » En France, où nous n’avons pas cette référence, ce nom de personnage a entraîné quelques soucis de traduction et beaucoup de questionnements. « On a dû trouver quelque chose qui parle, explique Camille Filhol, l’éditrice, présente ce soir-là. D’où Caliméro ! »

Quant aux habitants du Yorkshire, ressemblent-ils vraiment à ceux de Bruncliffe ? « Quand ils comprennent que j’ai écrit cette série, ils me demandent s’ils sont dans le livre. À ce moment-là, je leur lis généralement une description du livre qui les dit brusques, directs, têtus et suspicieux. Et je leur dis : Si vous pensez être dans mon livre, ça, c’est vous ! » Il existerait même, par hasard, un Richard Hargreaves (le nom de la première victime dans le roman de Julia Chapman)… « mais lui n’est pas mort ! » ajoute-t-elle. Et l’auteure de conclure : « Les personnes réelles sont souvent moins intéressantes dans un roman que des personnages. »

IMG_0173

Personnages : amis ou inconnus ?

Au même titre que Bruncliffe est tissée de réalité, certains personnages de la série s’inspirent de la propre vie de l’auteure. Delilah, l’un de ses deux personnages principaux, aime courir, et a une famille nombreuse. « J’ai moi-même 55 cousins et cousines ! Mon père a 9 frères et sœurs. » Néanmoins, les points communs entre elles deux ne sont pas plus nombreux que ça. Et c’est voulu : « Comme c’est une femme, c’était trop facile de la faire comme moi. Je voulais donc qu’elle soit très différente. » « Ça m’a pris un tome pour créer les personnages, a également confié l’auteure. Maintenant, c’est facile, c’est comme avec des amis ! »

Interrogée sur les noms qu’elle a donnés à ceux-là, elle reconnaît que « le nom du personnage principal est toujours le plus difficile à trouver. Pour les autres (Ida, Troy…), ça a été simple : ce sont des noms du Yorkshire. » Elle nous a ensuite confié quelques secrets de fabrication des prénoms de nos deux héros. Celui de Samson est venu très facilement. Celui de Delilah un peu moins, mais il a une histoire ! « Ce n’est pas raconté dans le livre, mais le prénom de Delilah n’était en fait pas le choix de sa mère. Elle voulait l’appeler comme la cheffe cuisinière Delia Smith, qui est très connue en Angleterre. Mais son père a mal fait l’enregistrement, elle s’est donc appelée Delilah ! »

IMG_0168

Dans sa série, les lecteurs découvrent au fil des tomes la vie de la ville de Bruncliffe, et les tensions ou amitiés qui lient ses différents habitants. Son premier agent littéraire lui a dit qu’elle avait trop de personnages. « Je lui ai dit bye bye ! » avoue-t-elle en rigolant. « C’est important pour moi. Je ne suis pas Charles Dickens, mais lui aussi a beaucoup de personnages, et ce n’est pas un problème ! Grâce à eux, il y a une vraie vie, je le développe beaucoup dans le deuxième tome. »

De plus, c’est cette profusion de personnages qui lui permet de mettre en scène la communauté dont elle parlait au début de la rencontre et de renforcer la solitude de Samson. Ce personnage, en effet, revient dans la ville après des années d’une absence mystérieuse pour y ouvrir une agence de détective privé. C’est un des principaux axes de l’histoire, autour duquel l’auteure ménage beaucoup de suspense, et qui reste encore mystérieux à la fin du premier tome. « Samson est né à Bruncliffe mais est un étranger. Pour moi, c’est vraiment au cœur de la série. » Cette notion d’étranger, en effet, est d’autant plus intéressante que le second personnage principal de la série, Delilah, « connaît tout le monde ! Personnellement, explique Julia Chapman, j’ai vécu dans d’autres pays. C’est très intéressant de voir la vie à travers les yeux d’une étrangère. »

IMG_0199

De la lectrice à l’auteure de polars

« Mon père avait une télé, nous a raconté Julia Chapman lors de la soirée, mais pendant un match, elle s’est cassée. De colère, il a pris la télé et l’a lancée dans le jardin. Donc quand j’étais enfant, je n’avais pas de télé mais beaucoup de livres ! » Son père lisait beaucoup de romans de cowboys, de polars ainsi que des classiques, passions dont l’auteure a elle aussi hérité. « Quand j’écris, explique-t-elle pourtant, j’ai un petit cinéma dans la tête ! » Son écriture, très visuelle, lui permet de raconter ces histoires où le crime et les rebondissements en tous genres ont un rôle important.

En termes de travail préparatoire, l’auteure semble à la fois très organisée et assez instinctive. « Quand je commence une série, j’ai toujours une idée qui va du début à la fin. Mais entre les deux, je ne sais pas. Je connais donc déjà la fin de la série. Je trouve ça très bon d’être à Bruncliffe, avoue-t-elle au sujet de la longueur de la saga. Mais j’ai beaucoup d’autres idées et c’est bien de changer. L’auteur Lee Child a dit un jour : « J’écris dix livres de la série et après, j’arrête »… Il en est à 22 tomes ! Pour moi, il faut toujours un commencement et une fin. »

IMG_0160

Par contre, elle aime particulièrement la phase de recherches qui alimente beaucoup ses histoires. « C’est enthousiasmant. J’adore ! Pour le tome 4, raconte-t-elle, j’ai fait beaucoup de recherches sur le poison. Un jour, j’étais dans un café, et j’ai reçu un appel d’une experte en poison. Nous avons discuté quelques minutes sur différentes méthodes d’empoisonnement et en raccrochant, j’ai vu un couple me regarder effrayé. » Pour sa série se déroulant dans l’Ariège, elle a fait « des recherches sur la politique française. J’étais une experte du code civil ! Mon mari m’a dit qu’il faut cacher mon historique Google, plaisante-t-elle. L’an dernier j’ai fait des recherches sur des sites de rencontres, sur un GPS, sur une balle dans l’épaule… Et tout est gardé dans cet historique ! » C’est une partie de son travail qu’elle aime tellement qu’elle en ressort presque frustrée : « Pour moi, c’est fascinant. Ce n’est par contre pas possible de tout mettre dans mes livres. »

Mais avant d’être auteure, Julia Chapman était comme on l’a déjà remarqué lectrice. Quelqu’un lui a donc demandé son expertise et son avis personnel en lui posant cette question : qu’est-ce qu’un bon livre ? « Oh, je peux vous dire ce qu’est un mauvais livre ! a-t-elle aussi répondu en riant. Mais un bon livre… En anglais, on dit qu’il faut créer un page turner. Par exemple, beaucoup ont dit que les romans de Dan Brown étaient « trop faciles », cousus de fil blanc. Ce n’est peut-être pas de la grande littérature, mais Da Vinci Code est un livre qui se lit vite et il a créé tout un système ! » Une bonne histoire semble donc être, selon elle, la première clé. « Mais l’écriture, aussi, doit être bonne » ajoute-t-elle.

IMG_0184

Ce soir-là, une lectrice la compare à M.C. Beaton, une autre auteure anglaise de cosy mysteries. « C’est flatteur ! répond Julia Chapman. Mais on me compare sans doute à elle car il n’y a pas beaucoup de femmes auteures de polars. On mentionne parfois Agatha Christie, aussi. Je pense que c’est parce que nous sommes toutes des femmes qui écrivons depuis nos petits villages. Mais M.C. Beaton écrit depuis le sud et moi depuis le nord : les gens y sont très différents ! » Qu’à cela ne tienne : le mystère aussi est entre les mains des femmes, et les lecteurs semblent ravis d’avoir pu voyager dans un sombre mais amusant Yorkshire… Et on compare déjà de nouveaux auteurs de polars à Julia Chapman. Alors en attendant la relève, rendez-vous avec le crime dans les prochains tomes des Détectives du Yorkshire.

Pour en savoir plus sur cette série de livres, vous pouvez visionner notre interview vidéo de l’auteur, où elle présente son travail à travers 5 mots :

Retrouvez Rendez-vous avec le crime (Les détectives du Yorkshire, tome 1) de Julia Chapman, publié aux éditions Robert Laffont/La Bête Noire

Frédéric Couderc : des jeunes adultes enquêtent sur les Résistants corses

Après avoir visité La Havane, Cuba et le Cap pour écrire ses dernières histoires, c’est à Ajaccio que Frédéric Couderc a posé ses valises pour écrire son dernier ouvrage, Je n’ai pas trahi. À l’occasion de la sortie de ce roman aux éditions Pocket Jeunesse, l’auteur est venu dans les locaux de Babelio le 14 juin dernier pour rencontrer trente Babelionautes et échanger avec eux autour de son enquête jeune adulte qui alterne récits de Résistance, histoire d’amour et vendetta moderne.

Couv_Jenaipastrahi

Luna, 16 ans, emménage avec sa mère à Ajaccio, après le divorce de ses parents. La jeune fille vit difficilement cette séparation et a du mal à s’intégrer dans son nouveau lycée. Heureusement, elle sympathise avec le charmant Mattéo. Elle se plonge dans les études et prépare le Concours National de la Résistance. Elle s’intéresse en particulier à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Corse, et découvre les exploits d’un jeune juif : Salomon. Lorsque Mattéo est sauvé d’une agression par un vieil homme prénommé Salomon, Luna commence son enquête, se pourrait-il que ce soit le même homme ?

À chaque roman son pays

Pour ses trois dernier romans comme pour celui-ci, l’auteur a pris le temps de découvrir la ville qui accueille ses personnages pendant quinze jours, sans famille ni amis : “Dans mes quatre derniers livres, j’ai essayé de dérouler un fil qui fait de chaque ville un personnage de mon roman. Il peut s’agit d’une ville que j’ai visitée ou dans laquelle j’ai vécu enfant. Mes personnages sont déjà esquissés lorsque je pars, ce sont donc eux qui me guident : cela me permet de me projeter dans un endroit.”

Jusqu’ici, Frédéric Couderc écrivait des romans aux accents historiques destinés aux adultes. Lorsqu’est née l’idée d’écrire son premier roman pour la jeunesse, il a pensé aux trois villes fortes de ses romans précédents : Buenos Aires (Aucune pierre ne brise la nuit), La Havane (Le jour se lève et ce n’est pas le tien), et le Cap (Un été blanc et noir), et c’est finalement la ville d’Ajaccio, sur l’île de Beauté qu’il visite régulièrement depuis 30 ans, qu’il a choisie comme décor de son nouveau roman.

Aux origines du roman

C’est alors que Frédéric Couderc a repensé à une histoire sur la Seconde Guerre mondiale qu’on lui avait racontée par hasard, celle d’un bateau de réfugiés juifs d’Anatolie : “Exclus par les Ottomans et les Anglais, ils ont reçu un formidable accueil à leur arrivée en Corse : scolarisation des enfants, coiffeur, tailleur, logement,… chaque réfugié avait un Corse pour prendre soin de lui.” Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’histoire semble se répéter car c’est Paul Balley, le Préfet de Corse entre 1940 et 1943, qui fait en sorte qu’aucun juif Corse ne porte l’étoile jaune ou ne soit déporté. Touché et intrigué par ces histoires, Frédéric Couderc a pourtant déjà écrit un roman sur la Seconde Guerre mondiale (Et ils boiront leurs larmes), et craint de se répéter : “Je n’aurais pas repris le thème de la Seconde Guerre mondiale en littérature pour adulte, car je l’ai déjà trop creusé. C’est pour cela que j’ai choisi d’écrire un roman jeunesse, en ajoutant la particularité de la Corse. Je me suis alors demandé si l’île avait vraiment été une île de Résistants pendant la guerre : après tout, les hommes ne sont pas tous des héros, il y a eu des collabos partout, alors pourquoi pas en Corse ? C’est comme cela que j’ai eu l’idée d’introduire le concours national de la Résistance. J’ai pensé à Luna, une lycéenne qui se pose plein de questions, et qui aurait ingénieusement ajouté un point d’interrogation à son sujet d’exposé : “La Corse, île des Justes ?””

Même s’il s’adresse à un public différent avec ce roman, Frédéric Couderc est ainsi resté dans la veine historique : “j’essaie de proposer une littérature à la croisée des genres, dans laquelle une histoire d’amour ou une histoire de famille est prise dans les montagnes russes de l’Histoire.” Mais plutôt que de s’appuyer sur des témoignages, l’auteur préfère se nourrir de ses rencontres incongrues avec les îliens pour construire son roman. Alors qu’un bus manqué lui permet de repérer les lieux pour la cavale du livre, c’est à partir d’un graffiti découvert par hasard sur un mur Corse, et sur lequel il était indiqué “Je n’ai pas parlé” que Frédéric Couderc a trouvé le titre de son livre : “Fred Scamaroni, un héros de la Résistance Corse, était torturé et avait peur de parler : pour ne pas le faire, il s’est suicidé et a écrit “Je n’ai pas parlé” avec son sang.”

De la quête identitaire…

À l’aspect historique, Frédéric Couderc a cette fois ajouté une dimension jeunesse à son roman. À partir des recherches qu’elle va faire pour son exposé, l’héroïne Luna va ainsi s’interroger sur ce que cela veut dire d’être juif et d’être Corse : “Ces questions m’ont permis d’aborder le sujet de la quête identitaire chez les adolescents et de comprendre le puzzle des identités. Le but d’un livre, c’est de voir les personnages évoluer. Quand la fin du roman arrive, les personnages doivent avoir appris des choses de cette histoire.” C’est notamment pour cela qu’il a introduit les personnages de Mattéo, un camarade de classe de Luna, et de Salomon, un homme âgé : “j’avais vraiment envie de ces deux personnages, qui se transmettent une expérience et un savoir. Je crois en ces valeurs.”

Pour Frédéric Couderc, la Corse est fidèle à une tradition d’accueil des réfugiés, qu’ils soient 700 juifs dans un bateau au début du XXe siècle, ou qu’ils viennent depuis l’Aquarius un siècle plus tard, “Mattéo et Salomon se découvrent tous les deux corses, bien que l’un soit d’origine arabe et l’autre juive. Comme Paris, la Corse a cette capacité de réunir des gens qui viennent de partout.” Aujourd’hui encore, depuis la Seconde Guerre mondiale, l’identité Corse continue de se réinventer : “La Corse a payé un lourd tribut à cette guerre. L’île a échappé à l’industrialisation du XIXe siècle, les élites sont parties sur le continent et dans les colonies, et les jeunes qui restaient ont été saignés à la guerre. Après cela, il a fallu repeupler l’île, la faire resurgir, et pas seulement par des touristes.”

Les personnages du roman de Frédéric Courderc sont ainsi là pour interroger l’identité Corse et la faire entrer en collision avec la modernité :  “Garance, la mère de Luna, fait remarquer la culture du silence qui existe en Corse en disant que les îliens ont “de l’eau dans la bouche” mais Luna et Mattéo sont là pour changer cela : ils veulent s’ouvrir. L’une interroge l’histoire, et le second veut devenir artiste, graffeur.”

…à la quête du métier d’écrivain

Cette nouvelle expérience d’écriture l’a alors conduit à s’interroger sur son métier d’écrivain : “être auteur, c’est tout un cheminement. Je continue de tâtonner même après avoir écrit plusieurs romans. En sortant mon premier roman jeune adulte, j’espère que les lecteurs auront envie de retrouver les personnages le soir, j’espère qu’ils s’y reconnaîtront et que je ne suis pas passé à côté de thématiques essentielles.” Et aussi à réinventer son style d’écriture : “j’aime écrire des scènes de sexe ou hyper violentes, mais c’était difficile en jeunesse car le curseur de tolérance est placé plus bas. En revanche, l’écriture gagne en efficacité : les scènes sont plus rapides et plus courtes, plus fougueuses et rythmées, on accepte moins les digressions.”

Mais que ce soit pour la jeunesse ou pour les adultes, l’auteur a souligné l’importance de l’étape de relecture : “en relisant les épreuves, on a constaté qu’on avait fait une erreur de 20 ans sur une date de l’histoire Corse. C’est un décalage qui ne pardonne pas, car il nous renvoie à la position de l’outsider. Quand on est un auteur, on prend le risque d’être jugé par un spécialiste : un élément incorrect peut créer de la suspicion et détruire l’ensemble du travail effectué.”

Concernant son travail, Frédéric Couderc n’est d’ailleurs pas à court de projets : s’il aimerait écrire un deuxième tome de Je n’ai pas trahi, peut-être le retrouvera-t-on également dans un long roman de 700 ou 800 pages qu’il rêve d’écrire !

Retrouvez Je n’ai pas trahi de Frédéric Couderc aux éditions Pocket Jeunesse.

Marion McGuinness : l’art de se reconstruire

Comment apprendre à vivre avec la mort ? Peut-on survivre au deuil ? En a-t-on seulement le droit ? Avec une plume fluide et délicate, Marion McGuinness signe chez Eyrolles un roman optimiste qui nous invite à sortir du deuil et à réapprendre à vivre pleinement. Ode à la vie, Égarer la tristesse engage la réflexion : à travers l’importance des liens familiaux, amoureux et amicaux, l’auteure nous montre que la vie se fraye toujours un chemin. Nous avons eu le plaisir de recevoir Marion McGuinness dans nos locaux pour une rencontre conviviale avec ses lecteurs, le 11 juin dernier.

CVT_Egarer-la-tristesse_3091.jpgÀ 31 ans, Élise vit recluse dans son chagrin. Quelle idée saugrenue a eu son mari de mourir sans prévenir alors qu’elle était enceinte de leur premier enfant ?
Depuis ce jour, son fils est la seule chose qui la tient en vie, ou presque. Dans le quartier parisien où tout lui rappelle la présence de l’homme de sa vie, elle cultive sa solitude au gré de routines farouchement entretenues : les visites au cimetière le mardi, les promenades au square avec son petit garçon, les siestes partagées l’après-midi…
Pourtant, quand sa vieille voisine Manou lui tend les clés de sa maison sur la côte atlantique, Élise consent à y délocaliser sa tristesse. À Pornic, son appétit de solitude va vite se trouver contrarié : un colocataire inattendu s’invite à la villa, avec lequel la jeune femme est contrainte de cohabiter.

La fiction constitue un nouveau banc d’essai exigeant pour l’auteure qui avait publié jusque-là essentiellement des livres pratiques autour de la grossesse et de la petite-enfance. Pour ce premier roman, Marion McGuinness a décidé de revenir sur ses thèmes de prédilection : dans un style sobre qui met en lumière toute la délicatesse des sentiments, elle aborde les sujets de la maternité et de la reconstruction de soi après la perte d’un être cher. A l’origine de ce roman, on trouve une peur viscérale commune à toutes les mères : « Ce roman est né de cette angoisse que toutes les mères peuvent ressentir : la peur d’être seule. Comment pourrais-je élever un bébé si je n’avais pas mon conjoint sur qui compter ? » La couverture donne dès lors le ton : mélancolique et fleurie, la nature y est belle et touchante, une barrière blanche est close, à l’image de la narratrice qui se confine dans l’isolement au début du roman et qui devra s’ouvrir pour aller de l’avant.

Vivre le deuil au jour le jour

Le deuil est au centre du roman de Marion McGuinness : une douleur qu’elle a à cœur d’explorer sous toutes ses formes, avec toutes ses subtilités : « Chacun réagit au deuil différemment. Il y a autant de deuils que de relations. On doit parfois faire le deuil de gens qui ne sont pas morts. J’avais envie d’explorer d’autres douleurs. » Une souffrance que l’on retrouve dans le processus littéraire même, car ce roman, Marion McGuinness l’a porté en elle pendant longtemps. Une gestation lente et douloureuse puisque pour coucher sur le papier des émotions si intenses, l’auteure a dû s’imprégner entièrement des ressentis de son héroïne, jusqu’à atteindre une forme de synchronisation émotionnelle : « Certaines pages ont été très difficiles à écrire. Je me mets à la place de mes personnages. Pour moi, Elise est aussi réelle qu’une amie. Je me suis trouvée à la contempler, j’attendais de voir ce qu’elle faisait et comment elle réagissait au quotidien. C’est comme ça que les autres personnages ont surgi. J’essaye de me placer en observatrice de ce qui se passe dans mon esprit. » Durant tout ce temps où le personnage d’Elise a habité l’auteure, elle a pu évoluer, s’adoucir, grandir avec elle : « Grandir en tant que personne m’a permis de faire grandir mes personnages. Certains de mes personnages sont devenus autonomes et ont pris une existence réelle au fil de l’écriture. »

IMG_0103.JPG

Au fil du roman, Marion McGuinness dévoile les étapes incontournables du deuil, détaillant les espoirs, les doutes mais également les souvenirs d’Elise. Ces réminiscences sont omniprésentes dans le roman : les personnages doivent lutter contre leur mémoire, les souvenirs sont douloureux, ils les retiennent : « À un moment de notre vie, on est la somme de tout ce qu’on a vécu, et de toutes les personnes avec qui on a vécu notre vie. On a le choix de notre réaction : se laisser dépasser, ou permettre à ce passé de nous faire grandir. La douleur isole d’un côté et écarte de l’autre. On sait que les autres ne sauront pas dire les mots qu’on a envie entendre, et à l’inverse, l’entourage se sent impuissant à guérir cette douleur chez l’autre. Faire face à ses propres émotions tout en étant là pour l’autre demande une grande maturité. » Elise s’écarte de son entourage, mais renforce plus que jamais ses liens avec son bébé, avec qui elle vit en quasi symbiose : « Elise a besoin de lui comme d’un bouclier contre le monde, elle le porte, le tient contre elle. Il la rassure. Les enfants ont tendance à avoir ce 6e sens : ils sentent ce qu’ils doivent être pour se conformer aux attentes de leurs parents sans en parler. La séparation des corps s’amorce peu à peu : il fait plus de bruits, commence à parler, comme s’il pouvait laisser sa mère aller de l’avant sans crainte. »

Un deuil à vivre entouré

Peu à peu, l’acceptation amorce l’accomplissement du deuil : un processus qui ne peut fonctionner que grâce à l’épanouissement des relations, qu’elles soient amicales, familiales ou amoureuses. Elle se rapproche ainsi de Manou, sa voisine attachante, et de son petit-fils Clément, qui connaît lui aussi la douleur du deuil : « Au départ, il n’y avait pas beaucoup de personnages dans mon roman. Puis, j’ai eu besoin d’entourer Elise. Si on veut revivre et ressentir de la joie, on est obligés de s’attacher à certaines personnes. » La famille est peu présente durant la reconstruction de l’héroïne. Pour l’auteure, plus que les liens du sang, ce qui compte, ce sont les liens du cœur : « Je voulais évoquer le fait qu’Elise est aussi le produit de son enfance. Elle a grandi dans une famille où la violence est omniprésente : violence physique, psychologique, et c’est en partie pour cela qu’elle a moins de résilience pour se remettre de ce qui lui arrive. Elle a besoin d’une nouvelle famille pour passer le cap. Si elle avait eu une famille bienveillante, une famille de comédie américaine, le roman n’aurait même pas existé. On se crée sa famille. » Le cheminement du deuil mène Elise vers la réconciliation. Elle ne recouvre pas ce qu’elle a perdu, mais apprend à vivre avec sa perte dans un monde qui lui est désormais nouveau et inconnu, ouvert à l’imprévu.

IMG_0130.JPG

La mer : lieu idéal du lâcher-prise

Une étape cruciale dans la libération de l’héroïne du roman est l’escale en bord de mer. L’horizon, la mer à perte de vue ouvre le champ des possibles : « La mer est un symbole de renaissance mais aussi de danger. C’est presque un personnage dans le livre. Chacun a une relation différente avec elle. Elle est bénéfique pour Elise mais elle ne l’a pas toujours été pour certains personnages du roman. » Quant à la ville, elle est une entité brutale pour l’héroïne : « J’ai quitté Paris il y a longtemps. Je n’aime pas la ville, et je crois que ça se ressent dans mon roman. On essaye toujours de chercher ce qui tient de l’auteur dans le livre : alors oui, ça tient de moi, pour moi la ville est quelque chose de dur. » Référence à la fois à la mer, et aux larmes, le titre du roman était au départ Le Goût du sel. Puis, il a fallu en changer, d’autres titres similaires existaient déjà. L’idée d’égarer sa tristesse est venue à l’esprit de l’auteure : elle ne disparaît pas mais on peut choisir la place qu’elle prend dans notre vie : « Elle est toujours quelque part, mais elle n’est plus tout autour. Elle ne nie pas sa douleur, mais peu à peu, elle arrive à la délocaliser et à la surmonter, presque, à la sublimer. »

IMG_0108.JPG

Sortir du deuil et s’ancrer dans le réel passe également par des détails physiques, des petits gestes du quotidien qui semblent à première vue banals mais sont pourtant essentiels : « Quand j’écris, j’ai tendance à être trop dans l’abstrait, à mentaliser, j’essaye de m’ancrer avec des choses réelles, en réfléchissant à la sensation que ça peut faire, capter des sensations, des odeurs, partager des scènes… Ce sont des petites choses toutes simples mais qui rapprochent les personnes qui lisent. » Être sensuel, c’est être vivant pour l’auteure : l’ouverture sensorielle et émotionnelle permettent de se réconcilier avec le monde et de cheminer vers la guérison.

IMG_0116.JPG

Marion McGuinness envisage déjà sérieusement la sortie d’un deuxième roman au printemps 2020. L’intrigue sera complètement différente, mais il se pourrait bien qu’on y retrouve certains personnages, d’un roman à l’autre, à la manière d’une carte postale : « Le fait de réussir à aller au bout de celui-ci me donne confiance pour la suite ! » 

Découvrez Égarer la tristesse de Marion McGuinness aux éditions Eyrolles.

Patrice Guirao : la perle noire de Polynésie

En cette ambiance estivale, Patrice Guirao signe un polar exotique où les meurtres les plus macabres côtoient des paysages idylliques. Car figurez vous que derrière chaque paradis, se cache un enfer. Le bûcher de Moorea nous embarque en Polynésie, où le parfum des fleurs de tiaré embaume l’atmosphère, comme pour cacher l’odeur des corps. Patrick Guirao mène sa pirogue avec talent  dans ces eaux cristallines pour nous livrer ce roman « noir azur » : il parvient subtilement à faire frissonner le lecteur, tout en dépeignant la douceur de vivre propre aux polynésiens.

CVT_Le-Bucher-de-Moorea-une-Enquete-de-Lilith-Tereia_3272.jpgDans le lagon de Moorea, les eaux calmes et bleues bercent quelques voiliers tranquilles. Les cocotiers dansent au vent. Les tiarés exhalent leur parfum. Pourtant, à l’abri de la forêt, des flammes se fraient un chemin vers le ciel. Lilith Tereia, jeune photographe, tourne son appareil vers le bûcher. Devant son objectif, des bras, des jambes, des troncs se consument. Et quatre têtes.
Pour quels dieux peut-on faire aujourd’hui de tels sacrifices ? Avec Maema, journaliste au quotidien de Tahiti, Lilith est happée dans le tourbillon de l’enquête. Les deux vahinés croiseront le chemin d’un homme venu de France chercher une autre vie. Un homme qui tutoie la mort.

Parolier et écrivain, Patrice Guirao vit à Tahiti depuis 1968. Il s’est fait connaitre notamment en publiant une série de romans noirs et humoristiques très populaires mettant en scène un détective tahitien du nom d’Al Dorsey. Changement d’ambiance pour ce nouveau roman qui nous plonge dans une intrigue aux tonalités plus sombres. Sous la surface des sables dorées et des mers azurées, Patrice Guirao nous révèle tout l’envers du décor tahitien : la Polynésie n’est pas seulement un jardin d’Eden, on y trouve aussi de la délinquance, de la criminalité, du dénuement. Bienvenue sur l’île de Moorea !

IMG_9606

L’éloge du chaos créatif

Une folie douce habite les personnages de Guirao, qu’on retrouve également dans toute son approche artistique : « Dans mon roman, il y a un peu de folie, d’abord dans le processus de l’écriture du roman, mais aussi chez un personnage qui est un peu schizophrène. Nous avons tous plusieurs personnalités, et il est possible qu’à un moment donné, une de celle-ci déraille. » Ce personnage particulièrement ambigu dont on ne saurait dévoiler l’identité, peut être l’ami imaginaire, la conscience, la mémoire, ou tout cela à la fois : « C’est cette part de nous qui dérange, qui fait qu’on est tous un peu schizophrènes à notre façon. » L’écriture de Patrice Guirao est semblable à un joyeux chaos qui permet aux personnages de naître d’eux-mêmes et de suivre leurs propres cheminement : « Pour moi l’écriture est vraiment un plaisir, j’adore la feuille blanche, le challenge. Je n’en fais pas un labeur. Je n’ai pas de fiche préparatoire, et ça permet à mes personnages de se révéler eux-mêmes durant l’écriture. Ils m’étonnent parfois par leurs réactions dans des situations précises. Je savais où j’allais, mais je me suis laissée porter ». Certains personnages prennent plus d’ampleur que d’autres, mais pour l’essentiel, l’auteur laisse libre cours à son inspiration, au plaisir des mots.

IMG_9667.JPG

Se déployer en ce monde : une quête d’identité profonde

Les figures féminines sont omniprésentes dans le roman de Guirao, pour qui « les femmes sont celles qui mènent le monde. » Lilith, une des héroïnes du roman, est une demi-polynésienne, qui, bien qu’attachée à ses racines maori, poursuit sa quête d’identité et de ses mystérieuses origines européennes. Personnage fort, elle représente bien les problématiques soulevées par le métissage à Haïti, de l’identité personnelle à la question du multiculturalisme : « Comme beaucoup d’haïtiens, Lilith est en quête de ses racines. Elle va chercher à s’identifier avec des tatouages sur le visage. Tatouer le visage est tabou, on touche à quelque chose de presque sacré. Toucher les traits du visage, c’est aller contre nature. Le tatouage est un élément très fort de la culture polynésienne et aujourd’hui la majorité des personnes se tatouent avec élégance. » L’auteur décrit son attachement à son héroïne, avec une certaine intimité et beaucoup de tendresse : « Il y a des personnages dont on tombe amoureux très vite, d’autant plus quand ce sont des personnages du sexe opposé. Je savais qu’on allait vivre une histoire d’amour sur toute une série d’histoires et qu’elle allait m’habiter pendant un moment. »

Les personnages de Guirao sont en quête d’identité, ils traversent un puits obscur dans l’espoir de découvrir l’eau vive, et trouver qui ils sont au plus profond de leurs êtres. Les secrets, les événements heureux ou tragiques marquent la mémoire ancestrale et y laissent des traces indélébiles qui seront transmises générations après générations : « Le thème de la transmission me passionne, l’approche qu’on peut avoir au passé, aux humains qui nous ont porté. Quand on imagine nos parents ou nos grands-parents, on voit des adultes, des vieillards. On imagine qu’ils ont été là uniquement pour conduire nos vies, on oublie qu’ils ont eu leurs propres parcours. Ce qu’ils nous transmettent à nous est peut être le meilleur de leurs cheminements, mais ils ont aussi des côtés sombres, et c’est intéressant de voir ce qu’ils ont pu traverser ». Cette question de l’identité se retrouve également plus largement dans la volonté de reconnaissance des auteurs polynésiens, que Guirao soutient à bout de plume : « La culture polynésienne est d’abord une culture orale, l’écrit est arrivé tardivement, dans les années 1970, avec une dame demi-tahitienne qui a osé l’écriture. Les auteurs polynésiens se battent pour la reconnaissance de leur oeuvre. Tous ces intellectuels locaux revendiquent leur identité et il y a très peu d’auteurs aujourd’hui qui arrivent à se détacher de cette problématique. »

IMG_9639.JPG

Des crimes au soleil

Pour Patrice Guiaro, planter l’intrigue de son roman dans la Polynésie de sa jeunesse était une évidence : « Je n’ai jamais quitté réellement la Polynésie, je ne saurai pas écrire un type de roman qui se situerait ailleurs qu’à Haïti ! Je voulais rendre à ce pays ce qu’il m’a donné. Ce pays m’a apporté une certaine vision du monde, j’ai eu la chance d’y élever mes petits-enfants. Je lui dois le bonheur de ma vie, d’aimer le monde. Tout cela, elle me l’a donné pendant des dizaines d’années et c’est ma façon de rendre hommage à ce pays qui m’a tellement donné. » On perçoit une connaissance pointue et un amour profond pour cette terre d’accueil, notamment au travers des traditions tahitiennes et des coutumes polynésiennes distillées ça et là par l’auteur, reflet d’une dolce vita tropicale, qui adoucit la noirceur de la trame narrative. Douceur qui ne fait malheureusement pas obstacle à la misère, et au crime présents sur l’île : « Ce mythe du « bon sauvage » et de la Polynésie merveilleuse est fortement ancré dans l’imaginaire populaire. Tout en démontrant mon attachement profond à cette île, je souhaitais mettre en lumière certaines réalités moins agréables à vivre. ». Comme le chante Charles Aznavour : « Il semble que la misère serait moins pénible au soleil ! »

IMG_9624.JPG

Pour Patrice Guirao, il ne suffit pas d’un cadre insulaire tropical pour qu’un roman devienne « noir azur » : « Il faut qu’il s’imprègne de l’essence de la vie et des pulsations des forces naturelles en présence dans cette partie du monde. On doit y entendre les bruits de l’océan et les silences des lagons, y voir les couleurs qui chatoient et l’immensité des petites choses, la fragilité et la tendresse, comme la puissance et la violence contenues. » Pour l’auteur, l’île est une entité merveilleuse, vivante, un symbole de la liberté qui replace l’humain à son échelle. Partout où l’œil se pose, il y a un ailleurs à découvrir, à imaginer, à fantasmer et c’est ce qui fait pour lui le côté merveilleux de la vie insulaire. Il en résulte un ton résolument léger et optimiste, avec quelques touches d’humour, qui balancent la noirceur de la l’intrigue policière.

Une mort bien vivante

La mort est au cœur du roman de Guirao : abordée différemment en fonction des cultures, chacun entretient un rapport singulier avec la mort et peut la réinventer. Elle n’est pas abordée de la même manière en fonction des personnes, de la culture et du vécu de chacun : « C’est une réalité qui nous appartient à tous, c’est le seul héritage qu’on a à la naissance. On ne sait pas quel est ce capital temps. Les maoris ont un rapport particulier à la mort. Le paradis n’existe pas dans la mythologie maori, on s’en va vers l’ailleurs et on ne revient pas. C’est une espèce de grand cycle de la vie où l’âme va partir et revenir, mais ne finit pas. »

IMG_9687.JPG

C’est avec une belle énergie et beaucoup d’humilité que Patrice Guirao a conclu cette rencontre : « C’est incommensurable de penser au temps dont on aurait besoin pour lire ; une immensité comme une plage. C’est un plaisir d’être un grain de sable parmi cette grande plage. » Vous savez déjà quelle lecture estivale lire cet été à l’ombre des palmiers, ou dans le métro parisien.

Découvrez le livre grâce à notre interview de l’auteur :

Découvrez Le bûcher de Moorea de Patrice Guirao, publié aux éditions Robert Laffont

Ariane Bois et la (dé)raison d’Etat

Nous n’avons pas vraiment l’habitude de citer Mathieu Kassovitz sur le blog de Babelio, pourtant le thème du dernier livre d’Ariane Bois nous rappelle fortement la phrase de conclusion de son film L’Ordre et la Morale (2011) : « Si la vérité blesse, alors le mensonge tue. » Un message lourd de sens à propos d’un autre scandale d’Etat : la prise d’otages en Nouvelle-Calédonie de 27 gendarmes mobiles par des indépendantistes Kanak, en avril 1988, qui s’est achevée dans un bain de sang. Un film polémique qui avait forcément déclenché un débat à sa sortie.

IMG_0060

En sera-t-il de même dans les semaines à venir pour L’Ile aux enfants d’Ariane Bois, paru aux éditions Belfond ? Car si « le mensonge tue », que penser du silence ? Du secret ? De ces années sans savoir, ou sans vouloir dire, pour les exilés de la Creuse (et leur descendance), ces enfants réunionnais transférés de 1963 à 1984 par les autorités françaises (parfois après une transaction, quelquefois suite à un enlèvement pur et simple) en métropole pour repeupler des départements délaissés par les continentaux ? Une histoire à peine imaginable et encore méconnue sous nos latitudes, dans laquelle l’auteure de Le Gardien de nos frères puise une matière romanesque fertile. Jugez plutôt :

« C’est l’histoire de Pauline et Clémence, deux fillettes inséparables, deux sœurs vivant près des champs de cannes à sucre, qui un jour, en allant chercher de l’eau à la rivière, sont enlevées, jetées dans un avion, séparées, et qui devront affronter bien des épreuves avant de comprendre ce qui leur est arrivé. Il ne s’agit pas d’un conte pour enfants, même cruel, mais de la véritable histoire des exilés de la Creuse, un transfert massif d’enfants venus de l’île de la Réunion pour repeupler des départements isolés de la métropole en 1963, contre leur gré et celui de leurs familles, devenue un scandale d’Etat. Dans ce roman, c’est la fille de Pauline, Caroline, qui, trente ans plus tard, mène l’enquête sur l’enfance de sa mère, provoquant ainsi des réactions en chaîne et l’émoi de celle qui pour survivre a dû tout oublier…

Comment devenir soi quand on vous a menti ? Peut-on se reconstruire un arbre généalogique ? Qu’est-ce qu’était l’adoption dans le secret et les non-dits des années 1970 ? L’histoire d’une résilience, d’une reconstruction et une plongée dans un épisode peu glorieux de l’histoire de France à travers les yeux de deux enfants. »

IMG_0099

Ariane Bois était dans les locaux de Babelio le 7 juin 2019 pour une rencontre avec 30 de ses lecteurs, avides d’en apprendre plus sur cette affaire, mais aussi sur le livre qui en découle.

Naissance d’un « romanquête »

Dans ce sixième roman, l’auteure se met donc de nouveau à hauteur d’enfant pour raconter de l’intérieur ce qu’a pu être la séparation d’une famille, puis de deux sœurs, dans ce contexte. Quand Pierre de Babelio lui demande comment elle a découvert ce sujet, elle répond : « Mon père travaillait pour Médecins du monde, et se déplaçait beaucoup dans les territoires et départements d’outre-mer, et partout dans le monde. Il m’avait déjà parlé de peuples déplacés, comme les Hmongs en Guyane. Ou d’autres exilés de Martinique et de Guadeloupe poussés vers la métropole. Et enfin, de ces enfants réunionnais. »

Pour la grande reporter, il est évident qu’écrire sur ce sujet implique d’enquêter en profondeur afin de s’approcher au plus près de ce que ces enfants ont pu vivre : « J’ai une âme de journaliste, donc pour moi c’était très important de rencontrer les acteurs de ce drame intime, les personnes qui ont vraiment vécu ça, que ce soit dans les départements métropolitains ou bien même à la Réunion. Et bien sûr d’éplucher de nombreux documents administratifs, courriers, dossiers d’adoption et autres archives durant 4 mois. Je définis certains de mes livres comme des romanquêtes : le récit de faits réels, tout en gardant la liberté du romancier pour donner du souffle au réel. Il y avait déjà des documentaires, téléfilms et articles sur le sujet ; maintenant il y a aussi mon roman. »

IMG_0082

Afin d’approcher ces exilés et leurs enfants, Ariane Bois contacte l’association des Réunionnais de la Creuse. Le travail d’approche peut commencer, et il s’agit bien souvent de gagner la confiance de chacun en passant du temps avec tous, en expliquant la démarche derrière ce livre. Remuer ce type de souvenirs n’a rien d’évident, d’autant que de nombreux exilés n’en ont jamais parlé à leurs enfants… En tout, l’auteure a ainsi rencontré pas moins de 50 enfants, et en a interviewé longuement 30 pour composer les personnages de Pauline, Clémence et Caroline notamment.

(Dé)raison d’Etat

Séparer les enfants de leur famille, puis séparer les enfants des enfants pour les envoyer chacun dans une famille adoptive : voilà ce qui arrive à Pauline et Clémence, arrivées dans un pays et chez des personnes qu’elles ne connaissent pas. On comprend mieux pourquoi beaucoup de ces exilés n’arriveront jamais à raconter ça à leur descendance, les privant de fait, et bien malgré eux, d’une partie de leurs racines – une lectrice, fille d’exilée, en témoignait durant la rencontre, expliquant avoir découvert le passé de sa mère à travers un reportage. Alors comment expliquer ça ? Et surtout, est-ce que ce type d’agissements de la part d’un Etat pourrait se reproduire ?

Pour certains lecteurs présents ce soir-là, cela ne fait aucun doute : ces déplacements forcés s’inscrivent dans une époque révolue – comme le fait de séparer les fratries à l’adoption, d’ailleurs. D’autres lecteurs sont dubitatifs, et suivis par Ariane Bois qui cite un exemple plus récent d’enfants achetés au Sri Lanka dans les années 1980 par des ressortissants européens, dont des Français – un phénomène visiblement connu de l’Ambassade de France à l’époque. A sujet sensible, soirée aux débats animés.

Impossible retour au « pays » natal

A cette question de « transplantation » s’ajoute évidemment la question de l’habituation à une nouvelle région française, à plus de 9 000 kilomètres de la Réunion. La fille d’une femme exilée explique que sa mère a découvert la neige adolescente, en arrivant à Limoges un soir de décembre. L’accueil des familles pose aussi pas mal de questions : « Pour ces enfants, c’était vraiment la loterie quant au placement dans une famille : certains étaient adoptés par des personnes respectueuses et soucieuses du bien-être de l’enfant ; d’autres les utilisaient comme des esclaves des temps modernes, les battaient ou les abusaient sexuellement parfois. La plupart de ces familles n’étaient pas au courant de l’histoire tragique de ces exilés, pour eux c’était avant out des enfants à adopter, pas des Réunionnais placés là par l’Etat français. »

IMG_0080

Dans un tel contexte, on comprend mieux pourquoi ces enfants en grandissant ont pu développer un syndrome d’attirance-répulsion envers leur terre d’origine, la Réunion. D’autant que le retour au « pays » natal n’a rien d’évident : « Ca a été très compliqué pour ceux qui ont voulu rentrer à la Réunion une fois devenus adultes. Là-bas il y a un tabou énorme autour de tout ça, même si ça commence à changer. Les Réunionnais ont tendance à rejeter ceux qui sont partis, même forcés. Il y a des soupçons de règlements de comptes entre familles, de parents payés pour laisser leurs enfants partir… Certains considèrent là-bas que les exilés ont finalement eu de la chance de partir, et qu’ils ne devraient pas se plaindre – quoi qu’il en soit, on ne peut évidemment pas faire le bonheur d’une personne sans son consentement. Je vais aller visiter des collèges et lycées réunionnais dans quelques semaines pour parler de mon livre et de ce qu’il s’est passé : les jeunes ne sont pas au courant de tout ça. »

Vers la résilience

Ca n’est pas vraiment un hasard si Ariane Bois s’intéresse à cette histoire : durant la rencontre, elle nous confie être elle-même fille d’une mère au lourd passé, une enfant juive cachée pendant la Seconde Guerre mondiale. « Ma mère n’a jamais voulu parler de ça, mais vu les cauchemars qu’elle faisait, disons que je savais sans savoir, avant de l’apprendre officiellement du moins. Cette question de la transmission d’un traumatisme d’une génération à l’autre m’intéresse particulièrement. Est-ce qu’on peut réparer une enfance difficile ? Ou alors, est-ce que les enfants de ces enfants en ont été capables ? Bien sûr il y a encore aujourd’hui des difficultés et des souffrances dans ces familles, mais je ne peux qu’admirer l’élan vital de ces personnes, les forces sur lesquelles elles se sont appuyées pour prendre en main leur destin et bâtir leur propre famille. »

Pour l’auteure c’est clair, en tant qu’écrivain elle a elle aussi une responsabilité dans la cité, ne vit pas dans une tour d’ivoire, et se doit de dénoncer avec ses outils ce qu’elle considère comme injuste. Pour elle, « le roman est l’appareil qui fonctionne le mieux pour ce type d’histoire, ça permet de se placer du côté des personnages, d’humaniser ces acteurs à travers des ressorts psychologiques. Je ne sais pas si mon roman aidera à faire avancer la reconnaissance de ce scandale, mais les choses avancent tout de même : Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’Etat dans cette affaire, par exemple. Les associations mobilisées réclament que cet épisode figure dans les manuels d’histoire, car la mémoire commence par la connaissance. On parle même d’un monument pour marquer physiquement cette histoire. »

IMG_0088

Quelques minutes avant la fin de la rencontre, deux lecteurs lancent encore d’autres pistes de réflexion par rapport au thème du livre : un Babelionaute souligne ce sentiment de culpabilité des enfants exilés, en regard avec l’absence de culpabilité de l’Etat et notamment des autorités aux commandes (dont des assistantes sociales, sous la coupe du ministre Michel Debré). Un Etat qui a pu faire beaucoup souffrir, et met décidément un temps long à reconnaître ses torts. Une autre lectrice fait le parallèle avec un autre roman, L’Art de perdre d’Alice Zeniter (que nous avions reçu lors de la parution du livre, voir notre vidéo et notre compte-rendu ici). Pour elle, les harkis ont subi un sort assez comparables, puisqu’après s’être battus pour la France ils ont été relogés à partir de 1962 dans des régions parfois délaissées et dans des conditions parfois limites, comblant des brèches de population. Pas les mêmes méthodes, mais un effet comparable – et sans doute pas mal de souffrances engendrées également.

Pour décompresser en douceur après l’intervention d’Ariane Bois, l’équipe de Babelio proposait comme d’habitude de grignoter quelque chose en buvant un verre, avant ou après avoir fait dédicacer son livre. Un moment privilégié avec l’auteure qui est parfois aussi l’occasion de lui poser des questions plus personnelles.

Pour en savoir plus, visionnez notre interview vidéo de l’auteure, dans laquelle elle présente son roman à travers 5 mots :

Découvrez L’Ile aux enfants d’Ariane Bois, publié aux éditions Belfond.