Brian Selznick ou l’art de l’enfance

Noël a commencé tôt cette année chez Babelio : après Jenny Colgan venue nous présenter son Noël à la petite boulangerie en novembre, nous recevions début décembre le génial bricoleur et auteur de talent Brian Selznick. L’occasion d’inviter une trentaine de Babelionautes à le rencontrer et lui poser des questions sur ses œuvres.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que son actualité s’avère chargée : parution française chez Bayard des Marvels en octobre puis du Musée des merveilles en novembre, juste avant la sortie sur les écrans le 15 novembre de l’adaptation de ce dernier par Todd Haynes. Et pourtant, l’écrivain et dessinateur new-yorkais a tout de même trouvé du temps le 1er décembre pour passer nous voir dans le 11e arrondissement, et partager un excellent moment avec son auditoire.

Secrets de fabrication

Découvert par le grand public en 2011, suite à l’adaptation d’un de ses livres (L’Invention de Hugo Cabret) par Martin Scorsese, Brian Selznick reste très attaché à ce médium, qui tient une place importante dans certains de ses récits. « Je n’aurais jamais pensé qu’on aurait un jour adapté Hugo en film. Pour moi, le livre est la forme définitive de chacun de mes travaux. »

Mais au fait, comment procède-t-il pour élaborer ses textes et dessins, et surtout la rencontre entre ces deux univers ? « Je commence toujours par écrire, le dessin vient ensuite. J’écris à rebours, je pense à des lieux que j’aime, puis j’y installe une intrigue, dont découlent certaines émotions qui me permettent d’écrire mes personnages. Ensuite, la répartition du texte et des dessins dans mes livres varie en fonction de chaque histoire, et au rôle que je donne à chacun de ces médiums au sein du récit. Pour Hugo, ça a pris la forme d’une illustration fidèle à ce qui se passe dans le texte, aux actions en cours. Dans Le Musée des merveilles, on a d’emblée deux histoires à deux moments historiques précis, avec des échos entre elles : celle de Rose est en images, celle de Ben se présente sous forme de texte. Pour Les Marvels, la première partie dessinée fait office de socle, de mémoire dans laquelle puiser en lisant le texte qui constitue la deuxième partie. »

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Une variété d’associations qui fait écho au style à la fois minutieux et foisonnant de l’auteur : « Mon support pour dessiner est 4 fois plus petit que ce que vous voyez dans le livre ; je dessine à l’aide d’une loupe. Donc au final, il s’agit dans le livre d’un agrandissement de mes dessins, ce qui ajoute de l’espace entre les lignes et ouvre la composition – ça me prend aussi moins de temps de remplir un petit format, d’ailleurs. En ce qui concerne le style, j’utilise la technique du cross hatching, qui consiste à multiplier les lignes et à les entrecroiser, pour provoquer un effet de trame. »

Surtout, mister Selznick semble très attaché au noir et blanc, omniprésent dans son œuvre : « J’avais dessiné mon premier livre avec un stylo bille noir : ça fait une belle ligne facile à maîtriser – mais qu’on ne peut pas gommer ! J’aime l’imaginaire que développe l’utilisation du noir et blanc. On est tout de suite dans les films, les vieilles photos, ce qui a un pouvoir évocateur immense. Cette absence de couleurs permet notamment de nous éloigner de la réalité pour projeter un imaginaire. »

Genèse du talent

Au départ, la voie ne semble pourtant pas toute tracée pour lui. « Ma famille m’a toujours soutenu pour devenir artiste, mais je ne savais pas quoi faire. J’ai toujours écrit des histoires et dessiné. Pendant mon école d’art, on m’avait conseillé de me consacrer à l’illustration jeunesse. A l’époque je trouvais ça insultant ! Je me suis ensuite orienté vers le métier de décorateur au théâtre. Mais je préférais quand même dessiner, alors un beau jour je me suis dit : va pour les enfants ! J’ai pris un job en librairie pour enfants, où j’ai appris tout ce que je sais sur ce domaine. Au final, le pire, ça n’est pas qu’un adulte te dise quoi faire : c’est qu’il ait raison. »

Heureusement pour nous, cet adulte avait bel et bien raison. C’est alors que Brian Selznick se lie d’amitié avec une autre grande figure de l’illustration jeunesse : Maurice Sendak, notamment auteur de Max et les Maximonstres. « Pour moi, c’est Dieu. Je l’ai rencontré aux Etats-Unis, j’étais trop nerveux pour lui parler alors j’ai fini par lui écrire. Il m’a ensuite appelé et nous sommes devenus amis. Il ne connaissait pas mon travail, alors je lui ai envoyé des exemplaires de ce que je faisais. Maurice a été très franc et m’a répondu : « Vous savez dessiner, ce qui n’est pas le cas de tous les illustrateurs, mais aucun de ces livres n’atteint votre potentiel. » Après trois ans de travail et pas mal de recherches et de questionnements, je lui envoie un exemplaire du livre qui en a résulté. Il m’invite alors chez lui, et au cours d’une balade avec ses chiens, m’avoue : « J’ai lu Hugo, c’est le livre que j’attendais. » Pour moi, ce moment a été un immense soulagement et un grand bonheur. »

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Une affaire de famille

S’il y a un thème qui paraît tout à fait central chez cet auteur, c’est bien celui de la famille. « On pense toujours que la famille dans laquelle on grandit est « normale ». Puis on commence à en découvrir d’autres autour de nous, qui font différemment. Ca change notre vision des choses. Et à un moment, on finit par quitter sa famille d’origine pour construire la sienne, qu’elle soit identique ou très différente. J’ai un vrai intérêt pour cette question, à savoir : quelle forme donne-t-on à sa propre famille, et pourquoi ? » Pour certains des personnages de ses livres, cette question s’étend au-delà, et entre en résonnance avec celle de l’identité : « J’écris sur des personnages qui sont en quête de leur place dans le monde, ça me rappelle ma propre quête – même si désormais je sais qui je suis et où je vais. Après avoir lu Far from the Tree d’Andrew Solomon, qui évoque la relation entre parents et enfants « difficiles » – ou du moins différents –, je me suis intéressé aux enfants sourds qui grandissent avec des parents entendants (ce qui m’a inspiré pour le personnage de Rose dans le Musée des merveilles). J’ai eu une vraie empathie pour ces enfants, ayant moi-même été confronté à ce décalage entre mes parents et moi, en tant qu’homosexuel ayant grandi dans une famille hétérosexuelle. »

Et justement, en parlant de famille, on pouvait un peu avoir l’impression de se retrouver au coin du feu entre proches lorsque, après avoir répondu avec entrain et pas mal de détails aux questions, Brian Selznick nous gratifie d’une demi-heure supplémentaire d’extraits vidéo et de photos qu’il tenait à partager. Entre courts métrages d’animation, photos de tournage, dessins préparatoires et extraits de planches inédites, voilà une séance que ses fans garderont probablement longtemps en mémoire. En attendant un prochain livre encore plus réussi que ses précédents ?

Retrouvez L’Invention de Hugo Cabret, Le Musée des merveilles et Les Marvels de Brian Selznick, publiés aux éditions Bayard.

Un roman pétri de douceur avec Jenny Colgan

Après le succès du livre La Petite Boulangerie du bout du monde, Jenny Colgan est de retour dans les librairies pour Noël à la petite boulangerie, troisième et dernier tome des aventures de Polly publié aux Editions Prisma. De quoi vivre au plus près les nouvelles péripéties de notre chère boulangère-pâtissière et de son amoureux Huckle.

« Maisons en pain d’épices, brioches aux fruits confits, feuilletés au miel… A l’approche des fêtes de fin d’année, Polly est débordée ! Accaparée par sa petite boulangerie, la jeune femme ne souhaite qu’une chose : passer un réveillon romantique avec Huckle, bien au chaud dans leur grand phare.

Mais les bourrasques qui balaient la petite île de Mount Polbearne pourraient bien emporter les doux rêves de Polly et faire resurgir du passé des souvenirs qu’elle croyait enfouis à jamais …

Entre mensonges, surprises et trahisons, Noël cette année s’annonce finalement très mouvementé ! »

Une vocation qui se confirme

L’auteure originaire d’Ecosse, de passage en France après y avoir vécu quelques années, est donc venue présenter son dernier ouvrage, Noël à la petite boulangerie devant des lecteurs Babelio sélectionnés pour l’occasion. Naturellement, la première question à être posée traite de ce goût pour l’écriture développé chez Jenny Colgan depuis bientôt 20 ans.

« J’ai toujours beaucoup lu, j’ai toujours aimé ça. Quand j’étais petite, j’habitais dans un village de pêcheurs en Ecosse. Il n’y avait rien, ou alors vraiment pas grand-chose. A cette époque, l’idée de devenir écrivaine était complètement incongrue. Je ne m’imaginais pas écrire un jour. » C’est le retour positif d’une maison d’édition qui initia pour de bon la nouvelle carrière de Jenny Colgan : « A 25 ans, quand j’ai vraiment commencé à écrire et au moment où je finissais mon premier roman, je l’ai envoyé à une maison d’édition sans grand espoir. Avec ma mère, nous avons vraiment été très surprises lorsque nous avons reçu une réponse positive de la part de la maison d’édition. C’est véritablement ce moment qui a été le déclencheur. » L’auteure complétant sur son rapport à la vocation d’écrire : « Il n’est pas indispensable d’être un génie, d’être né avec une plume magnifique. Tout le monde peut écrire sans être né avec un immense talent. Tout cela se travaille. C’est fluctuant, mobile. »

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Un sens de la construction

L’intérêt s’est porté sur la naissance de cette trilogie et des aventures de Polly. Pourquoi et comment Jenny Colgan est-elle parvenue à écrire ces différentes histoires et d’ailleurs, pourquoi une trilogie ?

« J’aime beaucoup écrire des trilogies. J’aime cette idée de découper un récit en trois parties distinctes où chacune trouve toute son importance. La première partie est toujours pour moi l’occasion de poser un cadre précis, défini, de poser mes personnages, leur contexte d’évolution et les bases de l’histoire à venir. Ensuite, la seconde partie de la trilogie est celle où l’on va retrouver une sorte de crise, un chamboulement dans la continuité de l’histoire. Puis, comme souvent, la troisième partie vient clore le tout avec une fin qui s’impose à moi et qui n’est pas forcément évidente lorsque je commence à écrire. »

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L’île au centre de tout

La figure de l’île de Mount Polbearne, a aussi été au cœur des interrogations. Pourquoi choisir un lieu si isolé du reste du monde pour raconter son histoire ? Est-ce une certaine idée du romantisme à la Jenny Colgan ?

« C’est d’abord cette idée de solitude, d’un endroit éloigné de tout, qui m’a inspiré le roman puis la trilogie. Je voulais raconter une histoire qui se déroulait sur une île, dans un endroit isolé une bonne partie de l’année. Le Saint Michael Mount, qui est une version de poche du Mont Saint Michel était le cadre parfait et m’a beaucoup inspiré pour créer le cadre de ce roman. Lorsque j’étais plus jeune, mes parents habitaient un petit village dans lequel tout le monde se connaissait. Je détestais cela et j’ai vite cherché à vivre dans une grande ville, Édimbourg puis Londres. Aujourd’hui, je vis dans un petit village semblable à celui dans lequel vivaient mes parents ! Je crois que cela me manquait finalement. C’est cette idée de petite communauté assez soudée que j’ai cherché à retranscrire dans ces livres. Dans ces petits villages difficilement accessibles, les secrets ne peuvent pas le rester très longtemps ! »

Le roman est-il pour autant fidèle à la réalité du Saint Michael Mount ? Jenny Colgan a-t-elle cherché à reproduire la vie de ses habitants ?

« Beaucoup de choses sont inventées dans mes romans. Par le passé, j’avais écrit un livre où je décrivais un endroit bien réel, un endroit où j’étais allée plusieurs fois, un endroit que j’appréciais plutôt bien mais qui était vraiment très … moche. Une fois le livre sorti en librairies, les critiques n’ont pas arrêté de pleuvoir sur moi, sur mon livre, des critiques qui provenaient de gens qui me reprochaient le tableau que je rendais de cet endroit qu’eux adoraient. A ce moment-là, j’ai bien compris qu’il était préférable de laisser toute la place à l’imagination, à la fiction pure et ce afin d’éviter toutes les éventuelles incohérences. »

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Les contraires s’attirent

La fin approchant, une dernière question a retenu l’attention des lecteurs présents dans la salle. Une question autour du personnage de Polly :

« Polly ne me ressemble pas du tout ! J’ai aimé faire d’elle un personnage calme, qui réagit avec prudence et sérieux dans toutes les situations, même les plus alarmantes. Elle est tout l’inverse de moi : dans les situations difficiles, je réagis n’importe comment, j’ai plutôt tendance à perdre les pédales ! Il est là aussi ce décalage entre la réalité et la fiction. »

Quelques questions plus tard, les lecteurs ont pu prendre part à une séance de dédicaces avec Jenny Colgan et échanger leur avis sur le livre autour d’un verre.

Découvrez Noël à la petite boulangerie de Jenny Colgan, aux éditions Prisma.

 

(Re)vivre l’adolescence avec Samantha Bailly

Après Nos âmes jumelles et Nos âmes rebelles, Samantha Bailly revient avec Nos âmes plurielles, le troisième et dernier volet  de la saga publiée chez Rageot. Une saga pleine de vie que l’auteure et scénariste française est venue présenter aux lecteurs Babelio.

« Sonia et Lou se sont rencontrées sur un forum autour de leur passion créative : l’écriture pour Sonia, le dessin pour Lou. Leur blog BD, Trames jumelles, a été remarqué par un éditeur qui les a encouragées dans leur vocation. Bac en poche, elles réalisent leur rêve : s’installer à Paris en coloc ! Mais leurs tempéraments sont radicalement opposés… Sonia adore sa nouvelle liberté et les fêtes étudiantes, tandis que Lou s’investit pleinement dans sa formation aux Gobelins. L’année s’annonce électrique ! »

Retour sur une période charnière

La toute première question posée lors de cette rencontre aborde la naissance de ce triptyque dans l’esprit de son auteure et le rapport à l’adolescence personnelle de Samantha Bailly. De quoi en savoir plus sur les raisons qui ont pu la pousser à écrire les péripéties de deux jeunes filles au sortir de l’enfance :

« Cette série est née d’un rendez-vous avec ma précédente éditrice. La question qui se posait à ce moment précis était de savoir ce que j’avais profondément envie d’écrire, de raconter. Peu de temps avant ce fameux rendez-vous, j’avais été bouleversée par le film Le monde de Charlie (adaptation sortie en 2013, par Stephen Chbosky de son livre éponyme), comme emportée par cette histoire de l’adolescence alors que bien trop souvent dans la fiction, on retrouve une retranscription de cette période de la vie très idéalisée, dénaturée. Je voulais proposer d’autres sensations, à l’image de ce que l’on pouvait trouver dans le film, quelque chose de plus proche de que j’avais vraiment vécu. Les adolescents sont dans un paysage particulier de la vie, j’avais envie d’écrire le livre qui m’aurait réconfortée à l’époque. »

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Un apprentissage à refaire

Même si Samantha Bailly s’inspire largement de son vécu comme elle confesse à plusieurs reprises au cours de la rencontre, il lui a tout de même fallu côtoyer des jeunes d’aujourd’hui pour réapprendre l’adolescence, une adolescence 2.0, résolument tournée vers la modernité :

« J’ai utilisé dans Nos âmes jumelles les forums, ces lieux d’échange à la mode à ce moment précis où j’écrivais le livre. J’ai ensuite intégré des choses plus récentes au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, comme YouTube etc. Pour ce faire, je suis souvent allée au contact de jeunes dans le cadre de mon métier qui est celui de l’écriture. Il m’a quand même fallu apprendre à nouveau ce que les adolescents d’aujourd’hui utilisent avec une facilité déconcertante. Ce n’était pas simple au début avec Instagram et les supports récents, j’ai appris beaucoup de choses. Maintenant je m’en sors très bien ! »

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La construction de deux personnages

Inévitable, la question concernant la construction des personnalités si différentes de Sonia et de Lou a vite été amenée sur la place des débats par une lectrice intéressée. L’occasion de comprendre le lien étroit pouvant exister entre Samantha Bailly et ses personnages :

« J’ai beaucoup en commun avec les deux. Elles-mêmes, entre elles, ont des points communs et des divergences importantes. Leur rapport au corps est difficile par exemple, elles ont cela en commun. Ensuite, leurs petites différences se sont construites au fur et à mesure de l’écriture. Sonia est arrivée avec son extraversion, Lou avec d’autres éléments spécifiques etc. Ce sont des personnages qui, malgré une petite part de moi-même incorporée au fond de chacune d’elles, sont un mélange de beaucoup de choses. La création c’est véritablement savoir comment les rendre vivantes, leur donner chair de façon tout à fait indépendante, avoir la sensation que ce sont des personnages réels que l’on va laisser derrière soi, comme des amies dont on sait qu’il faudra se séparer tôt ou tard. »

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Un procédé d’écriture original

Samantha Bailly a également pris le temps d’expliquer aux lecteurs et lectrices présents l’origine et toute l’importance d’un de ses choix de narration. Un choix qui offre au récit une pluralité de points de vue où chaque chapitre correspond à la visée d’un personnage en présence. Une idée originelle ?

« Je trouve ça toujours très intéressant de croiser les points de vue lorsque deux personnages ou plus sont présents dans la même scène. On a à chaque fois les éléments les plus marquants de chaque point de vue, ces différents « moi » qui se succèdent avec des sauts dans le temps assez rapides et toute une palette d’avis et de points de vue. Je fais une construction presque proche de celle du cinéma, une habitude que j’aie lorsque j’écris des scénarios pour le septième art. Je reste fidèle au déroulement du plan que je vois au départ. Mais cela ne m’empêche pas d’aborder ce plan différemment en fonction de chaque vision des personnages en présence. »

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Une inévitable fin ?

Quant à savoir si toute cette saga devait obligatoirement bien finir, Samantha Bailly offre des pistes de réflexion qui justifient son choix et sa vision de l’évolution des existences communes de Sonia et de Lou :

« Le troisième tome est un peu celui des lecteurs. Beaucoup d’entre eux avaient envie de savoir ce qui allait arriver aux personnages. Ce tome est donc à la frontière entre ados et jeunes adultes. Je voulais passer cette dernière étape. Je me suis régalée en l’écrivant, j’ai adoré retrouver les personnages et les faire évoluer dans un nouveau cadre, dans de nouvelles situations, dont celle des études supérieures etc. C’est une période tellement intéressante, celle de l’émancipation, celle du départ de chez « Papa-Maman ». Les deux amies vont se mettre en colocation,  elles vont vivre ensemble et faire face au monde. Je savais que tout ça n’allait pas forcément bien se passer. J’ai beaucoup aimé l’idée de les confronter à ce nouveau rapport au monde. Donc même si la fin de cette saga s’inscrit dans

un cadre plutôt positif, il n’en demeure pas moins que beaucoup d’obstacles ont été franchis, ou pas, en amont. »

La rencontre se conclura par une séance de dédicaces et d’échanges plus personnels entre les lecteurs et l’auteur. De quoi poser les dernières questions restées sans réponse et faire un dernier au revoir à Sonia et Lou.

Découvrez Nos âmes plurielles de Samantha Bailly publié chez Rageot.

 

Emmanuelle Han : quand les voyages forment la sagesse

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Le 17 octobre, c’est une grande voyageuse qui a posé ses valises chez Babelio pour rencontrer ses lecteurs. Si Emmanuelle Han connaît bien Paris – elle y est née et y vit toujours -, cette première soirée consacrée à l’un de ses livres avait tout de même un petit goût d’aventure. L’occasion pour elle de nous en dire plus sur ce qui a présidé à l’écriture du tome 1 de La Sublime Communauté : Les Affamés, paru chez Actes Sud Junior.

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D’abord connue pour son travail de réalisatrice de l’émission Les Nouveaux Explorateurs sur Canal +, Emmanuelle Han a toujours eu de l’appétit pour la découverte d’autres horizons et cultures, l’exploration à la fois de manières de penser différentes et des territoires sur lesquels elles se déploient. « Pour écrire ce premier roman, je me suis principalement inspirée de mes voyages, des lieux que j’ai pu visiter lors de mes déplacements professionnels. C’est une manière très privilégiée de voyager, dans le sens où pour réaliser des documentaires, on doit forcément prendre le temps de s’acclimater pour rendre compte, et donc de partir pour un temps assez long, rencontrer un maximum de personnes sur place. Des lieux comme les chutes d’Iguazu ou l’Himalaya m’ont totalement subjuguée quand j’ai pu les admirer. Et certaines personnes croisées durant ces périples sont même devenues des personnages à part entière dans La Sublime Communauté. »

Si l’image reste un outil efficace pour partager ces aventures, l’écriture s’impose rapidement comme un médium minimaliste, aux possibilités infinies : « Durant ces voyages j’écrivais beaucoup, j’ai d’ailleurs toujours écrit. J’étais un peu frustrée par les formats, le calibrage qu’impose forcément une émission télé pour transmettre tout ce que je voulais partager. Le voyage est une expérience tellement riche ! Il faut plusieurs « boîtes à outils » pour en rendre vraiment compte. »

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Quand la fiction sert le réel

Mais pourquoi choisir de passer par la fiction quand un essai ou un document, à l’image de la plupart des récits de voyage, auraient pu convenir à cette mission ? « Quand j’ai eu l’idée d’écrire un livre, j’avais dès le départ décidé d’en faire un récit fantastique. J’ai toujours adoré la SF, les dystopies, les contes, les mythes : pour moi tout ça se recoupe, et au fond c’est un peu la même chose. Je craignais quand même que ce mélange ne fonctionne pas, et j’ai mis du temps à trouver un équilibre. Mais pour moi, il était clair que le passage par la fiction me permettrait de mieux approcher la réalité, de l’utiliser comme filtre pour infuser le réel. Il faut parfois savoir s’écarter de la réalité pour mieux la saisir et lui rendre justice. »

Car si elle invente un univers aux multiples portes qui nous fait nous aussi voyager, Emmanuelle Han tient à délivrer un discours sur le monde qui nous entoure. Un propos qu’elle espère fertile : « Peu importe la raison qui mène à l’apocalypse dans mon récit. C’est toutes les raisons qu’on peut déjà deviner aujourd’hui, que j’ai juste poussées à l’extrême. L’épuisement des ressources naturelles est une raison largement suffisante, par exemple. Pour autant, je n’ai jamais été vraiment militante écologiste, je le suis devenue par la force des choses en voyageant. C’est simplement une question de bon sens quand on espère que soit préservée la beauté de la nature. Et c’est aussi un humanisme. Pour autant, je ne suis pas pessimiste, l’envie de faire autrement vient quand on est touché par la beauté des choses. Comme cette flamme éternelle, dont s’occupent seuls les Intouchables en Inde, utilisée pour allumer le bûcher lors de cérémonies funéraires. Alors oui la situation est alarmante, mais pas désespérée. Et je place tout mon espoir dans les générations futures aussi. C’était donc important pour moi que La Sublime Communauté soit lue par des lecteurs jeunes, même si le livre s’adresse aussi bien aux adultes, et qu’il contient certaines scènes assez violentes. Les enfants sont d’ailleurs très lucides sur la situation actuelle, et tout est encore possible. »

 

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Une adaptation au cinéma ?

Plusieurs lecteurs présents à la rencontre ont relevé que la couverture de ce premier tome de La Sublime Communauté avait des airs d’affiche de film. L’auteur avoue elle-même : « J’ai dû m’habituer à ce visuel proposé par mon éditeur. Au départ, je pensais plutôt à quelque chose d’assez mystérieux, sans personnage, pour ne pas trop influencer le lecteur, et aussi car je ne me représente pas toujours visuellement les protagonistes que j’imagine. Là on a trois personnages face à l’objectif, mais qui gardent leur part de mystère, on ne voit pas tout d’eux puisqu’ils sont en partie dans l’ombre. » Si pour l’instant rien n’est prévu, on ne peut que souhaiter à Emmanuelle Han et son éditeur qu’un jour un studio daigne adapter ce roman au cinéma.

En tout cas, l’enthousiasme autour de la séance de dédicace laisse présager un beau succès pour le prochain tome, sur lequel l’auteur travaille en ce moment. « Je connais la fin de cette histoire, je sais où je veux en venir. Ce que je ne maîtrise pas encore, c’est le chemin pour arriver là. J’adore cette indétermination dans le processus d’écriture. J’ai moi aussi besoin d’être surprise par cette histoire. »

Retrouvez La Sublime Communauté d’Emmanuelle Han, publié aux éditions Actes Sud Junior.

Dans les tréfonds de la mémoire avec Paul Cleave

De Paris à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, il n’y a parfois qu’un pas. C’est en tout cas ce qu’il a semblé à 30 lecteurs Babelio le 9 octobre dernier, lorsqu’ils sont venus rencontrer Paul Cleave après avoir lu son dernier roman, Ne fais confiance à personne, un polar dans lequel un romancier atteint d’Alzheimer est persuadé d’avoir commis les crimes qu’il raconte lui-même dans ses romans…

Merci à Fabienne Gondrand pour l’interprétation.

Les auteurs de thrillers ne sont pas des personnes très fréquentables. Ils jouent du plaisir que nous avons à lire d’abominables histoires, de notre appétit pour des énigmes qui le plus souvent baignent dans le sang. Nous ne sommes pas très raisonnables. Ce jeu dangereux peut parfois prendre des proportions inquiétantes. Leurs ouvrages peuvent nous donner des idées regrettables, favoriser un passage à l’acte aux conséquences funestes. Eux les premiers, qui pensent connaître toutes les ficelles du crime parfait, ne sont pas à l’abri de faire de leurs fictions une réalité.

Prenez par exemple Jerry Grey, ce célèbre romancier, qui ne sait plus très bien aujourd’hui où il en est. À force d’inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n’aurait-il pas fini par succomber à la tentation ? Dans cette institution où on le traite pour un Alzheimer précoce, Jerry réalise que la trame de son existence comporte quelques inquiétants trous noirs. Est-ce dans ses moments de lucidité ou dans ses moments de démence qu’il est persuadé d’avoir commis des crimes ?

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De Paul Cleave à Jerry Grey

À première vue, il semble y avoir quelques similitudes entre Paul Cleave et Jerry Grey, le personnage principal de son dernier roman, et pour cause, l’auteur néo-zélandais a confié avoir des points en commun avec son héros : “Plus que n’importe quel roman, Ne fais confiance à personne est un livre très personnel. Ce personnage, c’est moi en plus jeune et en moins grand. Il a seulement deux choses en plus que je n’ai pas : la maladie d’Alzheimer et une famille. Sinon, on vit dans le même type de maison, on a les mêmes voisins, on écoute la même musique (Springsteen et Pink Floyd, en mettant le volume à fond), on partage la même expérience d’écrivain et on a tous les deux sillonné le monde pour parler de nos livres. En revanche, à l’inverse de Jerry, je ne mets pas de frontières aussi distinctes que lui entre l’écriture et ma vie personnelle : j’écris quand l’idée me vient, et je peux le faire jusqu’à très tard dans la nuit.”

D’ailleurs, l’auteur d’Un employé modèle craint d’avoir de plus en plus de points communs avec son personnage principal : “Jerry a 49 ans, et j’avais moi-même 39 ans lorsque j’écrivais ce livre. À l’époque, 49 ans ça me paraissait loin, mais maintenant que ça se rapproche, j’ai peur de partager de plus en plus de choses avec lui : j’ai peur d’avoir Alzheimer, de ne pas m’en rendre compte, et j’ai surtout peur de tuer des gens !”

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Origines du roman

Rapidement, un lecteur a interrogé l’auteur pour savoir comment lui était venue l’idée de son scénario : “Il y a trois éléments qui m’ont donné l’idée d’écrire ce roman. Le premier, c’est mon père : il a 80 ans et je commence à être inquiet qu’il ne devienne malade. Ensuite, je me suis toujours demandé ce que ça ferait de lire mes propres livres pour la première fois, si j’avais un accident par exemple. J’aimerais bien savoir ce que serait cette expérience unique pour un auteur. Enfin, il y a deux ans, j’aidais la mère d’un ami qui est libraire, lorsqu’un client appelle pour commander quelques livres. Il se trouve que ce client avait Alzheimer, et que la mère de mon ami tenait une liste avec toutes ses commandes pour ne pas qu’il achète deux fois le même livre. Il y a deux ans, j’ai fusionné ces trois éléments et je me suis posé deux questions, qui sont à l’origine du livre : qu’est-ce que ça me ferait si je lisais mes propres livres pour la première fois car j’ai Alzheimer ? Est-ce que je me demanderais si ce sont de vrais crimes que j’ai commis, et comment ferais-je pour découvrir la vérité ?”

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Sa relation à la maladie d’Alzheimer

Paul Cleave a poursuivi en précisant la façon dont il a choisi d’aborder la maladie dans ce roman : “Les gens qui ont Alzheimer sont des gens qui oublient et qui se rappellent de choses qui n’ont pas existé. Ca laisse la place à la peur, la frustration et la paranoïa, on voit d’ailleurs que c’est très dur pour Jerry : il soupçonne sa femme de le tromper, a peur qu’on lui vole des choses chez lui… Mais j’ai tenu à mettre une certaine dimension comique dans ce livre, pour alléger l’histoire. Finalement, c’était assez facile d’écrire sur Alzheimer.”

Concernant les recherches effectuées sur la maladie, l’auteur a expliqué qu’elles ne lui avaient pas demandé beaucoup de temps pour l’écriture de ce roman : “Je mentirais si je disais que je n’ai pas fait de recherches pour ce livre, mais 20 minutes passées sur Wikipedia m’ont suffit. Et encore : en 6 minutes j’avais trouvé ce dont j’avais besoin. Je ne voulais pas trop en savoir sur la maladie pour ne pas que ça vienne contrecarrer mon intrigue, alors dès que j’ai vu que la maladie d’Alzheimer faisait naître la paranoïa et pouvait briser une vie de famille, ça m’a suffit : je me suis imprimé une check-list et me suis basé dessus pour l’écriture. Mon boulot, ce n’est pas d’être véridique mais d’être vraisemblable. J’ai d’ailleurs reçu quelques mails de personnes de 70 ou 80 ans qui n’ont pas aimé le livre : certains ont peur de la maladie ou ont perdu quelqu’un à cause de ça. Le livre joue sur cette peur, et ça pourrait paraître injuste ou malhonnête, mais c’est mon boulot de faire ressentir ces choses intensément.”

En revanche, son regard sur Alzheimer a changé au fur et à mesure de l’écriture du roman : “Depuis l’écriture de ce livre et les recherches que j’ai faites, j’ai plus de respect et une crainte immense envers cette maladie. Dès que j’oublie où j’ai mis mes clés ou mon portefeuille, je me dis que “ça y est, j’ai Alzheimer”. Dès que je conduis, que je prends le train et que j’oublie pendant une seconde où je suis, j’ai l’impression que la maladie a frappé. L’avantage, en revanche, si je me retrouve dans une situation embarrassante, c’est que je pourrais facilement dire “ce n’est pas moi, c’est Alzheimer.””

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Habitudes d’écriture

Rebondissant sur l’humour de Paul Cleave, une lectrice a alors pris la parole pour exprimer le plaisir pris à trouver de l’humour dans un polar : “C’est ma marque de fabrique, je trouve que le comique donne du contraste et du relief à un livre. J’essaie d’écrire des livres différents des autres, et le comique fait partie de ma vie : j’aime faire rire les gens et mes amis. Je ris quand j’écris, et je veux que les lecteurs ressentent cela quand ils lisent le livre.”

L’auteur néo-zélandais en a alors profité pour partager avec ses lecteurs ses habitudes d’écriture : “J’ai l’habitude d’écrire dès que j’ai une idée, mais c’est parfois difficile de démarrer. Après avoir écrit le premier chapitre de Ne fais confiance à personne, je n’ai plus rien écrit pendant 6 mois. Il a fallu que je quitte Londres pour aller en Nouvelle Zélande, et c’est là que j’ai trouvé la solution qui m’a débloqué. Enfin, Ne fais confiance à personne reste l’un des livres que j’ai écrit le plus vite. J’ai rédigé la première moitié en deux semaines seulement, c’était très enthousiasmant !”

De fil en aiguille, et sans révéler le secret de son polar, il s’est alors livré sur la façon dont il amène l’histoire jusqu’à son dénouement final : “Je n’avais aucune idée de la fin lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je ne savais pas qui serait le coupable. J’avais presque terminé mon premier brouillon quand je me suis dit qu’il serait peut-être temps que je choisisse un coupable. J’ai arrêté mon choix à ce moment-là et ai commencé à retravailler mon texte depuis le début. Je ne prévois pas ce qui va se passer lorsque j’écris, j’ai une visibilité d’un ou deux chapitres maximum.”

Sans dévoiler aucun élément clé de l’intrigue, Paul Cleave a ainsi donné des clés aux lecteurs pour comprendre la fin de son roman : “Je n’ai pas choisi cette fin pour des questions morales, mais je l’ai choisie parce que c’est la plus terrible. De toute façon, le plus important pour moi, c’est que la fin soit pertinente. Elle doit être juste, cohérente, et appropriée à l’histoire. Je n’aime pas les rebondissements de dernière minute, j’aime que les fins soient bouclées et que les personnages restent avec les lecteurs.”

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Des projets effrayants

Pour terminer la rencontre, Paul Cleave a laissé glisser quelques confidences à propos de ses envies d’écriture et de son prochain roman : “J’aime vraiment écrire des polars et je ne pourrais jamais écrire de la science-fiction, de la romance ou de la littérature blanche, mais c’est possible que je penche un peu plus vers l’horreur ou le fantastique. À l’origine, je voulais d’ailleurs écrire des livres d’horreur, j’adore ça ! Mon prochain livre sera légèrement surnaturel, voire fantastique. Ca raconte l’histoire d’un garçon de 16 ans qui est aveugle et dont le père est policier. Il est tué par le tueur en série qu’il traquait, et son fils hérite de ses yeux : après l’opération qui lui redonne la vue, il voit son environnement à travers les yeux d’un détective…”

Attendez-vous toutefois à retrouver l’ambiance lugubre de la ville de Christchurch : “Forcément, ça se passera à Christchurch : j’y suis né et j’y vis : je connais donc très bien cette ville, et c’est plus facile pour moi de mettre mes personnages en situation si je connais l’environnement. Mais je vous rassure : ma version de Christchurch n’est pas la vraie version : je lui donne un petit côté Gotham City qu’elle n’a pas en réalité. Mais j’ai quand même reçu quelques mails de personnes qui voulaient venir visiter la Nouvelle-Zélande et qui ne sont pas passées par Christchurch à cause de mes livres, et ça me plaît de penser que j’ai sauvé quelques vies.”

Retrouvez Ne fais confiance à personne de Paul Cleave, publié aux éditions Sonatine.

Survivre en temps de guerre avec Philippe Pollet-Villard

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Au-delà de panser des blessures psychologiques, l’écriture permet à certains auteurs de réinventer leur passé et celui de leurs proches, de combler des histoires familiales trouées par le temps, les non-dits, les amnésies volontaires ou non. C’est par exemple le cas d’Alice Zeniter, que nous recevions en septembre dans nos locaux. C’est aussi celui de Philippe Pollet-Villard, venu rencontrer le 2 octobre chez Babelio ses lecteurs à l’occasion de la sortie de son quatrième roman L’Enfant-mouche (Flammarion), son ouvrage le plus personnel et intime qui lui aura demandé 10 ans de réflexion et de travail.

Car l’histoire de Marie, cette jeune orpheline livrée à elle-même dans l’Est de la France lors de l’Occupation, est en fait celle de la mère de l’auteur, aujourd’hui âgée de 87 ans. Un récit de survie dans des villages de misère, de violence et d’étrangeté, dont la principale protagoniste garde des souvenirs très parcellaires. « Ma mère est quelqu’un de puissant. Elle me fait penser à la centrale nucléaire de Tchernobyl : tout est effondré à l’intérieur, mais elle tient debout. »

Dans la fabrique du roman

Avec le peu d’informations qu’il a en main, et bien décidé à enfin coucher sur le papier ce récit, Philippe Pollet-Villard commence par mener l’enquête : « J’ai demandé à un ami journaliste de se rendre dans les villages que ma mère a traversés pour essayer de trouver des gens qui l’avaient connue à l’époque et s’en souvenaient. Plus tard, je suis moi-même allé sur place pour recueillir des informations. En plus, bien sûr, des souvenirs que ma mère m’avait légués ; des choses très étranges comme des chevaux qui disparaissaient dans le sol, ou les nombreux avions en flamme qu’elle disait avoir vus tomber. Et en posant les bonnes questions sur place, je me suis rendu compte que c’était totalement vrai : des chevaux avaient disparu dans les marécages, et elle vivait sous un couloir aérien, près de DCA allemandes qui abattaient des chasseurs. »

Des faits et des témoignages donc, qui servent de fondations à cette histoire. Mais pour bâtir son roman, l’auteur se voit obligé d’inventer. Des personnages, des scènes, une ambiance. Bref : de quoi écrire et basculer définitivement dans la fiction. « Il faut s’affranchir du réel pour devenir romancier. Mais s’affranchir du réel, c’est commencer à mentir, et c’est très compliqué quand on a reçu une éducation judéo-chrétienne. J’y parviens de mieux en mieux au fil de mes livres – même si pour moi l’écriture reste un processus chaotique – et ma mère m’a même avoué que ce que j’ai imaginé correspond exactement à ce qu’elle ressentait alors, ou du moins aux souvenirs qu’elle en a, à la réalité de cette époque : des personnages bizarres, des villages sordides… C’est tout le bonheur du roman que de parvenir à ça ! Au fond on ne sait rien de la vérité, on ne peut que l’inventer. »

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Tu ne jugeras point

Lorsqu’une lectrice lui demande pourquoi il a voulu faire publier ce récit, et non le garder pour lui, Philippe Pollet-Villard répond : « Cette histoire coule dans mes veines depuis avant ma naissance. Et c’est un sang noir, infecté. Cette peur, cette misère, je les sens en moi. Donc cette saignée de l’écriture et de la publication, c’est mon seul droit. Il n’y a pas de raison que je me la refuse. D’ailleurs je ne raconte finalement que mon histoire. Et cette histoire sinistre devient universelle, les gens se l’approprient. De toute façon je n’ai pas voulu avec L’Enfant-mouche écrire un règlement de comptes avec ma famille. Au contraire, ça ressemble pour moi plus à un hommage. Et je ne juge personne. »

D’ailleurs, n’est-ce pas dangereux d’écrire sur sa famille ? « Même quand on fait un hommage, cela peut être mal perçu. Ici, j’ai essayé de prendre soin du personnage de Marie, de cet enfant en détresse. C’est un thème classique en psychologie : ces enfants qui deviennent les parents de leurs propres parents. Et ma mère a plutôt bien reçu le livre. »

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Raconter la guerre

« Dans mon livre, il y a des passages violents et sordides, mais pas de pathos. Je ne supporte pas, par exemple, voir pleurer un acteur à l’écran. Et là je me suis attaché avant tout à raconter l’histoire de cette petite fille. Parler avant tout de la petite histoire, et non de la grande Histoire. Encore une fois mon livre ne juge pas, je trouve des raisons à mes personnages, car personne ne sait comment il réagirait en temps de guerre – les courageux deviennent parfois des lâches, et inversement. Tout le monde perd la tête. Pour Marie, l’important reste : qui donne à manger, recevoir un vrai sourire. La couleur du drapeau pour lequel se bat tel ou tel soldat est secondaire. »

Lorsqu’on lui demande si des récits de guerre l’ont particulièrement marqué, Philippe Pollet-Villard nous conseille deux ouvrages : « Automne allemand de Stig Dagerman. A l’origine c’était une enquête, des petits bouts de choses destinés à paraître dans des journaux de l’époque, et Dagerman en a finalement fait un roman. Ca n’est pas dénué d’ironie, comme dans certains romans allemands. Ce livre m’a beaucoup touché, parce qu’il raconte la toute fin de la guerre en Allemagne, et on a peu entendu parler de ce désastre général. Un ensemble de petits témoignages, de petites situations. Il faut lire ce livre !

Svetlana Alexievitch aussi, qui fonctionne dans un registre un peu similaire, avec des bribes de conversations, des enquêtes qu’elle a menées, qu’elle monte comme un film. La Supplication, sur l’après Tchernobyl, est vraiment magnifique, extraordinaire. Parce que c’est la réalité, et de fait c’est très inattendu. » Au contraire de la séance de dédicaces, très attendue, durant laquelle les lecteurs ont pu poser d’autres questions à l’auteur.

Peu avant la rencontre, nous avions pu discuter avec l’auteur, qui avait choisi 5 mots pour parler de son livre et de son rapport à la littérature. En voici le résumé en vidéo.

Retrouvez L’Enfant-mouche de Philippe Pollet-Villard, publié aux éditions Flammarion.

Un thriller où la fin justifie les moyens : rencontre avec Laurent Loison

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Après la publication de son premier livre Charade, Laurent Loison est venu à la rencontre des lecteurs Babelio pour parler de Cyanure, son second thriller fraîchement débarqué dans les librairies et édité chez Hugo & Cie. L’occasion de retrouver le trio de choc formé par le capitaine Loïc Gerbaud, sa collègue Emmanuelle de Quezac et le saillant commissaire Florent Bargamont pour une nouvelle enquête qui s’annonce … pleine de rebondissements.

« Branle-bas de combat au 36, quai des Orfèvres. Toujours assisté de sa complice Emmanuelle de Quezac et du fidèle capitaine Loïc Gerbaud, le célèbre et impétueux commissaire Florent Bargamont se trouve plongé dans une enquête explosive bien différente des habituelles scènes macabres qui sont sa spécialité.

Un ministre vient en effet d’être abattu par un sniper à plus de 1200 mètres. Sachant que seules une vingtaine de personnes au monde sont capables d’un tel exploit, et que le projectile était trempé dans du cyanure, commence alors la traque d’un criminel particulièrement doué et retors.

Les victimes se multiplient, sans aucun lien apparent et n’ayant pas toutes été traitées au cyanure. Balle ou carreau d’arbalète, la précision est inégalée. Ont-ils affaire à un ou plusieurs tueurs ? Un Guillaume Tell diaboliquement efficace se promène-il dans la nature ?

Tandis que Bargamont doit faire face à de perturbantes révélations et se retrouve dans une tourmente personnelle qui le met K.O., les pistes s’entremêlent jusqu’au sommet de l’État, où le président de la République n’est peut-être pas seulement une cible.»

 

L’importance du jugement

 

Laurent Loison est un homme aux multiples facettes. Tour à tour conseiller aux entreprises, tenancier de pub, entrepreneur du Net et bien d’autres choses encore, le voilà désormais auteur à succès. C’est pour parler de ses romans, justement, qu’il se présente, debout, face à des lecteurs avides d’en savoir un peu plus sur l’auteur responsable de quelques unes de leurs nuits blanches. La première salve de questions  porte sur le concept de jugement et le rapport entretenu par Laurent Loison avec cette notion qui est centrale dans Cyanure :
« On juge tous les jours, dans notre quotidien, dans la rue. Mais il faut se poser la question de savoir si on a vraiment ce droit de juger en permanence ? Un enfant qui a une mauvaise note, une queue de poisson sur la route, tout nous pousse à émettre des jugements rapides. Mais est-ce qu’on a vraiment toutes les armes pour juger à chaque fois ? C’est un peu ce que je me suis amusé à faire dans Cyanure. Comment chaque lecteur peut être amené, en plus du plaisir de lecture, à se poser des questions vis-à-vis de lui-même et des autres, sans se prendre trop la tête ? » 

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Le thriller comme vocation

Deuxième livre, deuxième thriller. Laurent Loison semble avoir trouvé sa vocation dans un genre qui, pourtant, s’avère complexe à développer : « Le thriller ne laisse pas beaucoup de place aux émotions, aux descriptions, à l’environnement. Ici, on doit amener le lecteur à ce que dans les cent dernières pages il soit quasiment en apnée. Beaucoup de mes collègues auteurs ont des manières différentes d’écrire un roman. En général, j’ai une idée qui me permet de surprendre le lecteur, du moins d’essayer de le surprendre. Une fois qu’on a ça, il reste à mettre en place ce qu’il faut pour parvenir au résultat définitif. Une fois que les idées sont couchées sur page et qu’on se sent prêt, c’est là que commence l’écriture. » 


Charade, le premier roman de l’auteur avait déjà été remarqué par ses lecteurs qui avaient lu l’ouvrage en un souffle. Rebelote avec Cyanure, dont l’intrigue est pour le moins anxiogène. Prendre le lecteur en otage, serait-ce la marque de fabrique de Laurent Loison dans un genre littéraire pourtant pas avare en romans angoissants ? : « L’idée n’est pas de faire mieux ou d’aller dans la surenchère mais d’essayer de faire légèrement différent avec les mêmes recettes, chercher une petite touche différente. En mettant un fond de réflexion supplémentaire, cela m’oblige à m’employer et faire en sorte d’avoir des éléments d’accroche supplémentaires pour captiver davantage les lecteurs. »

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Le retour des personnages fétiches

 

Cyanure, second roman de Laurent Loison, est aussi l’occasion de retrouver des personnages que l’on avait déjà rencontrés dans Charade. Une volonté de Laurent Loison de faire revenir ses  personnages fétiches, comme un gilet de sauvetage ?
« Faire revenir mes personnages était une évidence, et cela pour plusieurs raisons. Je pense qu’écrire un livre c’est à la portée de n’importe qui. On a tous un passé, des histoires, du vécu. En prenant le temps, on y parvient. La vraie difficulté c’est quand vos lecteurs vous attendent et que vous devez recommencer à zéro. Écrire un deuxième livre, c’est déjà bien plus complexe. Servir à chaque fois le même plat est impossible. Devant cette terreur j’ai trouvé extraordinairement confortable de me reposer sur certaines choses qui avaient fonctionné. Les personnages avaient déjà un passé assez dense, je pouvais continuer à développer leur histoire afin de me concentrer sur la nouvelle, et aussi la nouvelle enquête. »

 

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Une fin en apothéose

Même si nous respecterons le suspens pour les aspirants lecteurs de Cyanure qui n’ont pas encore pu découvrir ce livre de Laurent Loison, il semble que la fin ait été particulièrement appréciée par les lecteurs. Une fin en apothéose et qui revêt une certaine originalité : « De manière très modeste je me suis réveillé une nuit, j’ai réveillé ma femme et je lui ai dit « J’ai une idée de génie ! » On a cherché et on a vu que personne avait eu cette idée jusqu’à présent. La vraie difficulté est de faire que cela fonctionne, pour un lecteur comme pour une lectrice, et que la mise en scène fonctionne de bout en bout. »

 

Découvrez Cyanure de Laurent Loison, aux éditions Hugo & Compagnie.

Rencontre haute en couleur avec Jean-Gabriel Causse

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Comme l’écrivait Nietzsche, « des goûts et des couleurs on ne discute pas… et pourtant on ne fait que ça ! » Alors forcément, lorsqu’on reçoit pour une rencontre avec des lecteurs un designer spécialiste des pigments comme Jean-Gabriel Causse, également auteur de deux livres sur le sujet, la conversation s’oriente assez vite sur… les couleurs. T-shirt et baskets roses, veste et pantalon de costume gris, l’auteur irradie et s’explique sur ses choix vestimentaires : « Quand je travaillais dans la publicité, j’étais toujours habillé en noir, teinte du chic par excellence dans la culture occidentale. Mais aujourd’hui je me lâche plus, et le rose est la première couleur que j’ai portée médiatiquement parlant, pour une émission chez France Télévisions. Du coup j’ai pris l’habitude de m’habiller comme ça pour toutes les rencontres et interviews. Et puis c’est aussi un peu de la provoc’, vu qu’on dit le rose réservé aux filles. D’ailleurs c’est une couleur qui revient à fond, et l’expression « voir la vie en rose » est confortée par des études scientifiques récentes. Le rose met de meilleure humeur ! »

De l’essai au roman

Déjà auteur d’un essai sur le sujet l’an passé (L’Etonnant pouvoir des couleurs), Jean-Gabriel Causse s’est cette fois laissé tenter par le roman avec Les Crayons de couleur. « Mon essai paru en 2016 a beaucoup plu. Pour autant, je ne m’imaginais pas écrire une sorte de suite, un nouvel essai. Ce serait plutôt une mission pour des scientifiques. Pour mon nouveau livre, j’ai eu le déclic en dînant au restaurant Dans le noir, à Paris : comme son nom l’indique il fait noir dans ce lieu, et vous y êtes servi par des aveugles. Pour moi ça a été un choc. Une fois qu’on sort de l’apitoiement vis-à-vis de ces personnes, on se rend compte qu’elles ont en fait quatre sens beaucoup plus développés que les nôtres, et on se sent presque démunis. C’est ainsi que le personnage de Charlotte, neuroscientifique aveugle spécialiste de la couleur, a germé dans mon esprit. Après, j’ai quand même essayé de garder un équilibre entre le roman et quelque chose de plus informationnel sur les couleurs. »

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Un monde terne : le nôtre

Une fiction donc, qui évoque un monde dont les couleurs auraient disparu du jour au lendemain. « Je fais la satire d’une société aseptisée, la nôtre. J’appuie sur ce qui se passe dans notre pays. Avant, jusque dans les années 1980, il y avait de la couleur partout. Gamins, on ressemblait tous à des perroquets ! Mais aujourd’hui, les architectes ne maîtrisent pas la couleur, les promoteurs immobiliers font des décos blanches, et les gens qui y vivent ne mettent plus de couleur – d’ailleurs des marques très colorées comme Benetton perdent de la vitesse, Desigual restant une exception. Le grand « retour de la couleur » dont parlent sans cesse les magazines de mode n’a en fait pas encore eu lieu. Les gens préfèrent le noir, parfois parce qu’ils pensent que ça amincit, alors que c’est complètement faux : une voiture noire ne paraît pas moins imposante qu’une voiture noire, par exemple. »

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L’enfance de la couleur

Dès sa couverture, le livre de Jean-Gabriel Causse fait appel à notre âme d’enfant. Comme le souligne une lectrice lors de la rencontre, on a immédiatement envie de la colorier, de combler les blancs pour se l’approprier. Et l’auteur de répondre : « Je suis très heureux que ça provoque chez vous cette envie, c’est complètement voulu, jusqu’au choix du papier de couverture. Il aurait été impossible pour moi d’écrire ce livre sans évoquer l’enfance. Les enfants adorent les couleurs, ils vont instinctivement vers ce qui est le plus coloré. Il faut absolument éviter de leur faire des chambres blanches ou ternes, ça pourrait les déprimer. D’ailleurs ma femme trouve que j’ai encore une âme d’enfant. Et de fait, je détesterais devenir adulte. » Une jolie note d’espièglerie pour finir une rencontre haute en couleur, avant de signer son livre lors de la traditionnelle séance de dédicace.

Retrouvez Les Crayons de couleur de Jean-Gabriel Causse, publié aux éditions Flammarion.

Rencontre avec Thomas Raphaël : de la fiction aux chroniques autobiographiques

Il y a des rencontres que l’on pourrait presque confondre avec des conversations entre amis : c’est le cas de l’événement du 21 septembre dernier avec Thomas Raphaël, au cours duquel 30 lecteurs sont venus échanger avec l’auteur de J’aime le sexe mais je préfère la pizza.

« Demain, on reprendrait le bateau, le train, puis Hélène un taxi et l’avion, on quitterait l’odeur de citron. Mais là, seul avec Hélène sur le port de Procida, j’ai eu l’impression que j’étais amoureux. Elle n’avait pas besoin d’un confident, j’ai réalisé, elle avait besoin de quelqu’un qui mangerait ce qu’elle commandait pour lui. Hélène était facile à aimer : il suffisait d’avoir faim. C’était simple et je me sentais important de l’avoir compris. Il y aurait pour Hélène d’autres hommes, qui auraient plus faim que moi, mais ce soir j’étais fier du privilège, dans le cliquetis des bateaux, couteau et fourchette à la main, de terminer avec elle le dernier quart de sa première pizza. »

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Des chroniques autobiographiques

J’aime le sexe mais je préfère la pizza est le quatrième roman de Thomas Raphaël, mais c’est le premier dans lequel il se livre de manière aussi intime : “Ce roman est différent de mes romans précédents dans la mesure où je me mets en scène : il n’y a pas de grande histoire avec du suspens et des rebondissements. J’avais un peu peur de présenter cet ouvrage, c’est pour cela qu’aujourd’hui je demande un peu de bienveillance à mes lecteurs : c’est un livre intime.”

Thomas Raphaël propose ainsi dans ce livre un habile mélange entre anecdotes humoristiques et véritables leçons de vie : “Certaines anecdotes n’ont eu aucune incidence sur ma vie tandis que d’autres ont eu une importance cruciale, mais leur sens ne m’est apparu que quelques années plus tard. Il faut parfois des années pour comprendre la signification d’un événement.”

Si l’auteur, qui a travaillé dans l’écriture de séries télévisées, a écrit ses premiers romans en s’appuyant sur son expérience de la dramaturgie, il s’en distancie petit à petit : pour écrire son dernier livre, il a davantage utilisé ses anciens journaux intimes et a fait appel à sa mémoire pour donner du corps à ses souvenirs incomplets : “J’ai eu l’habitude d’écrire un journal pendant des années. Ça a été une source d’inspiration évidente, mais il m’a été difficile de raconter la vérité car, avec le temps, les souvenirs se sont effacés. La nouvelle avec ma grand-mère est la seule qui soit 100% vraie, mais les autres sont 100% sincères. Ce qui m’importait, c’était de raconter ces histoires avec sincérité.”

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Un format inédit

L’auteur a ensuite expliqué son choix de ne pas présenter ses chroniques dans un ordre chronologique : “Ces petites histoires ne sont pas hiérarchisées et ne se suivent pas de manière cohérente car elles ont toutes leur place dans ce livre. Il y avait plein d’ordres possibles, mais ma principale contrainte était d’éviter l’ordre chronologique : je ne voulais pas que ce soit une démonstration logique, je voulais au contraire que les histoires se répondent entre elles.”

À mi-chemin entre le roman et les nouvelles, le format des chroniques s’est naturellement imposé à Thomas Raphaël : “Je trouve ça dur de m’engager auprès de personnages et de les quitter au bout de quinze pages. Ici, j’avais la satisfaction de retrouver le même personnage d’une histoire à une autre. Et sur un texte d’une dizaine de pages, on peut être plus créatif, il y a moins d’enjeu. Dans une nouvelle, on part d’une petite idée et on la développe pour voir si elle peut mener à quelque chose, la forme est un peu plus libre. Par contre, j’ai du faire très attention à la façon de les conclure. Il faut en effet apporter un soin tout particulier à la fin d’une nouvelle.”

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De l’intimité à la pudeur

De confidence en confidence, l’auteur n’a pas manqué de partager avec ses lecteurs ses craintes lors de la présentation de son roman à ses proches. Il leur a également confié que cette publication a été l’occasion pour lui de renouer avec des amis perdus de vue : Marine et Cécile font ainsi partie de ces amis qui ont donné leur autorisation à Thomas Raphaël pour qu’il utilise leur véritable prénom.

Touchée par ce souci d’authenticité, une lectrice en a ainsi profité pour prendre la parole et saluer le juste équilibre entre confidences et pudeur : “La pudeur n’a pas été un critère de sélection des chroniques. L’important pour moi n’était pas d’être impudique, mais de dire les choses qui ont besoin d’être dites pour me faire comprendre. Je voulais que les lecteurs puissent se mettre dans ma peau.”

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La libération par le rire

Interrogé sur le sens de l’humour et l’autodérision dont il fait preuve dans son dernier roman, Thomas Raphaël a expliqué à ses lecteurs comment l’humour lui était salutaire dans l’écriture : “Ecrire, c’est figer les choses et donner un sens à la vie. Faire rire mes lecteurs à propos de quelque chose dont on n’est pas censé rire, transformer mes mauvaises aventures en blagues, c’est prendre une revanche sur la vie. Au moment où on rit, on prend le dessus sur un événement. L’humour est précieux pour ça.”

L’auteur en a profité pour citer les artistes dont il s’est inspiré pour l’écriture de ce dernier ouvrage : David Sedaris, en un premier temps, qui a convaincu l’auteur de se lancer dans l’écriture de chroniques autobiographiques, et Nora Ephron, dont il apprécie la manière de concevoir le rire.

> Lire l’interview de Thomas Raphaël

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Oser devenir soi

Finalement, il est apparu à l’auteur que le thème essentiel de son livre était l’acceptation de soi : “Je ne l’ai pas fait consciemment, mais le fil rouge de ce livre c’est finalement d’oser devenir soi. Je n’avais pas conscience de ce thème au moment où j’écrivais ce livre, je ne m’étais pas donné de fil rouge, c’est juste le hasard des nouvelles qui prennent forme.”

Maintenant qu’une personnalité a émergé de ce premier ouvrage autobiographique, les lecteurs se sont montrés curieux de savoir ce que cet homme adulte allait devenir : “J’ai encore plein d’histoires à raconter”, les rassure Thomas Raphaël.

Signe qu’il faut sans cesse réapprendre à devenir soi ? Thomas Raphaël a même dû passer un casting pour jouer son propre rôle et être le lecteur de son propre livre pour la version audio de J’aime le sexe mais je préfère la pizza !

Retrouvez J’aime le sexe mais je préfère la pizza de Thomas Raphaël, publié aux éditions Flammarion.

Sur le chemin de nos racines avec Alice Zeniter

Après Sombre Dimanche prix du Livre Inter en 2013 et Juste avant l’oubli prix Renaudot des lycéens en 2015, Alice Zeniter fait son grand retour dans les librairies avec L’art de perdre publié chez Flammarion. L’auteure née à Alençon en 1986 tente de renouer pour son cinquième roman avec ses racines algériennes à travers Naïma, personnage central et énigmatique de ce livre. Récit d’une rencontre entre celle qui voit son nom habiter d’innombrables sélections de prix littéraires et des lecteurs heureux de poser leurs nombreuses interrogations.

 

« L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?

Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l’Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ?

Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.»

 

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Un projet arrivé à maturation

 

Comme souvent dans ce type de rencontre entre auteur et lecteurs, la première question traite de la démarche d’écriture, des raisons qui ont pu pousser Alice Zeniter à se tourner vers l’Algérie. Un déclic ?
« La question du déclic revient énormément. Je ne sais pas si d’autres écrivains ont déjà répondu oui à cette question qui ne me paraît pas vraiment réelle, efficiente par rapport au temps réel de l’écriture. Pour moi, il y a des années entières pendant lesquelles je peux tourner autour d’une question.  Il n’y a pas vraiment de déclic à proprement parler. Il y a surtout une série de petits signes qui s’étalait au cours des années jusqu’à ce moment où je me suis rendu compte que l’Algérie me faisait un peu du pied pour raconter cette histoire. Ensuite, des questions diverses et variées pour savoir quoi écrire et comment se sont posées dans mon esprit. Finalement le processus s’est étalé sur presque dix ans. Le terme de déclic me paraît ainsi mal résumer le long processus d’émergence d’un roman. »

 

C’est donc un travail de longue haleine qui s’est imposé à Alice Zeniter en vue de l’aboutissement de son livre : « A peu près deux ans, en sachant que le travail d’écriture ne se faisait jamais au même rythme. Dans la même journée, je pouvais travailler sur les trois parties, les trois présentant des charmes particuliers et des difficultés différentes. Je passais de l’une à l’autre pour avoir l’impression de commencer une nouvelle journée de travail. »

 

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Une introspection voilée

 

Comme pour Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud, qui faisait face aux lecteurs de Babelio à la place d’Alice Zeniter une semaine plus tôt, la question de l’introspection s’est naturellement posée. Quel fragment d’Alice Zeniter peut-on retrouver dans L’art de perdre ?
« C’est un peu moi et en même temps c’est très dur pour moi d’écrire sur des personnages qui soient trop proches. J’ai besoin de les mettre à distance. Quand mes amis lisent, ils ricanent et disent « Tu as vraiment fait ca pour montrer que ce n’est pas toi ! »J’ai besoin de ça pour réussir à m’intéresser à ces personnes.  J’ai besoin d’être éloignée de ces personnages. J’ai tenu Naïma à distance par la fiction. Par ailleurs, j’ai très vite abandonné l’idée initiale d’utiliser le « je » en me disant que ça ne m’intéressait pas que tout gravite autour de moi. À partir de là, c’est très compliqué pour moi de savoir si c’est mon livre le plus personnel. Oui je crois beaucoup à mon histoire et celle de ma famille, mais des livres qui avaient moins d’éléments autobiographiques directs peuvent tout de même avoir une dimension personnelle. Juste avant l’oubli est, par exemple, le récit indirect de ma rupture amoureuse. C’est peut-être avec ce roman que je me suis le plus débattue dans les remous de l’intérieur. Pas avec L’art de perdre. »

 

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La construction d’un personnage

 

Au-delà de la dimension projective de ce roman, c’est toute la construction du personnage de Naïma qui interroge à la lecture de L’art de perdre. Là encore, en découvrant lentement Naïma et son cheminement, cette quête vers ses racines, impossible de ne pas s’interroger sur la manière avec laquelle ce personnage a pu être pensé, peut-être par rapport à un membre de l’entourage d’Alice Zeniter : « La chose la plus concrète que je puisse relier avec le personnage de Naïma c’est la trajectoire de ma petite sœur par rapport à l’Algérie. Autour de ces questions sur le rapport avec le pays, ma sœur a tout de suite eu un rapport artistique et culturel. Elle a rencontré l’Algérie en allant au contact d’intellectuels et d’artistes de la période postindépendance. Elle est partie dans le cadre d’un colloque avec des vieux algériens qui lui parlaient du temps où ils connaissaient Sartre et consorts. C’est celle-là l’Algérie de ses rêves. » Jusqu’à mettre en branle le propre rapport d’Alice Zeniter quant à l’Algérie et ses racines : « Moi à côté, je voulais simplement voir ma famille, je ne pouvais rien partager avec ces gens, rien qu’à cause de la barrière de la langue. Ma sœur a compris qu’on pouvait découvrir un pays en choisissant ses propres passeurs de culture. Au moment de construire Naïma je me suis dit que j’avais envie de cette relation particulière, de ce passeur choisi. »

 

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Une complexité à réhabiliter

 

Sans brandir l’étendard de l’acte politique engagé, Alice Zeniter n’ôte pas pour autant dans son livre la dimension de réhabilitation que certains lecteurs ont pu trouver : « Je pense que s’il y a un acte politique dans le livre c’est plutôt celui de morceler une parole officielle et unique qui a étouffé énormément les trajectoires personnelles. Quand on dit que les harkis ont été virés de l’histoire, ce n’est pas tout à fait vrai. Ils ont été réduits à une version extrêmement simplifiée. Pour l’Algérie ce sont des traîtres et pour la France ils ont fait un choix conscient, le choix de la patrie française et qui tend à prouver pour leurs contradicteurs que la colonisation n’était pas si mauvaise. » Tout cela afin de mettre en lumière, à l’aide du roman, une complexité bien trop oubliée : « J’ai voulu montrer qu’il s’agissait de gens aux trajectoires multiples, bien plus complexes que ce que l’on présente dans l’histoire officielle. »

 

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Un thème universel, des approches diverses

 

Inévitable également, cette interrogation sur le choix du thème de l’Algérie, très prégnant dans cette rentrée littéraire 2017. Brigitte Giraud, Martin Winckler, Jean-Marie Blas de Roblès, Kaouther Adimi , Kamel Daoud et d’autres … Autant d’artisans de la plume qui se sont mis à l’ouvrage pour évoquer l’Algérie. Une envie commune de briser un certain silence ?
« Je n’en suis pas sûre. Lors du Forum Fnac Livres, nous étions réunis avec Kaouther Adimi, Jean-Marie Blas de Roblès et Brigitte Giraud autour d’un plateau sur le thème de l’Algérie. On s’est alors rendu compte avec ces autres auteurs de la rentrée que nous ne partagions pas la même volonté. Kaouther est algérienne et offre ainsi un récit plus direct, pour Brigitte et Jean-Marie,  il y avait comme une urgence de raconter avant la disparition des derniers témoins. Malgré tout, impossible de ne pas se dire ‘’Tiens on arrive au même moment’’. »

La rencontre se prolongera le temps de quelques questions supplémentaires avant d’aboutir sur une séance de dédicaces, là encore ponctuée par les interrogations des lecteurs posées directement à Alice Zeniter.
Découvrez L’art de perdre d’Alice Zeniter, aux éditions Flammarion.