Tout quitter avec Antoine Bello

Avez-vous déjà eu l’impression que vous manquiez de temps, et rêvé de tout recommencer à zéro ? C’est l’histoire de Walker, le héros de L’Homme qui s’envola, le dernier roman d’Antoine Bello paru chez Gallimard que l’auteur est venu présenter le 29 mai dernier à trente lecteurs.

Walker a tout pour être heureux. Il dirige une florissante entreprise au Nouveau-Mexique et sa femme, la riche et belle Sarah, lui a donné trois magnifiques enfants. Et pourtant, il ne supporte plus sa vie. Entre sa famille, son entreprise et les contraintes de toutes sortes, son temps lui échappe. Une seule solution : la fuite. Walker va mettre en scène sa mort de façon à ne pas peiner inutilement les siens.

Malheureusement pour lui, Nick Shepherd, redoutable détective spécialisé dans les disparitions, s’empare de son affaire et se forge la conviction que Walker est encore vivant. S’engage entre les deux hommes une fascinante course-poursuite sur le territoire des États-Unis. En jeu : la liberté, une certaine conception de l’honneur et l’amour de Sarah.

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Les raisons d’une disparition

D’abord interrogé sur le phénomène de disparition sur lequel est bâti son roman, Antoine Bello a précisé les raisons qui poussent Walker, son personnage principal, à faire croire à sa mort : “La plupart du temps, des hommes disparaissent parce qu’ils ne veulent pas payer de pension alimentaire ou parce qu’ils sont en liberté sous caution, mais ils ne disparaissent pas pour des raisons existentielles. C’est différent pour Walker : son entreprise lui prend beaucoup de temps, il ne sait pas déléguer, et il a l’impression qu’il n’a pas la possibilité de dire ce qu’il ressent car il n’a pas de dialogue avec sa femme Sarah. Il est convaincu que son existence est insoutenable, et sa sensibilité est heurtée par cette vie.”

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Le pouvoir cathartique de l’écriture

Antoine Bello s’est ensuite confié sur les origines autobiographiques de son dernier roman, admettant s’être nourri de son expérience personnelle pour construire son personnage principal, Walker : “Le point de départ est autobiographique, je ne peux pas le nier. Comme beaucoup de monde, j’ai joué avec l’idée de tout recommencer à zéro. C’est ce qu’on a tous rêvé de faire un jour, mais qu’on ne fait pas parce qu’on a des responsabilités. Quand j’étais chef d’entreprise, j’ai moi aussi senti que je ne pouvais plus continuer à vivre comme ça. Je suis un Walker qui a secoué ses chaînes au moment où c’était encore possible de le faire.”

L’auteur a tout de même pris soin de souligner une différence capitale entre son héros et lui, faisant ressortir ainsi un pouvoir de la littérature : “Mes enfants m’ont complètement reconnu dans le personnage de Walker, et c’est d’ailleurs à eux que je dédie ce livre : “À ceux que je ne quitterai jamais”. J’ai pris le temps de leur expliquer que je ne ferai pas comme Walker, que je ne les abandonnerai pas. Parce que j’ai écrit ce livre, je ne partirai pas, c’est un exorcisme. Je pense que c’est une des fonctions de la littérature.”

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La construction des personnages

Si Antoine Bello a trouvé le personnage de Walker rapidement, il a en revanche eu plus de difficultés à construire le personnage de Sarah, sa femme, et à écrire à son propos. “La première scène de Sarah, quand elle est chez son psychologue, je l’ai réécrite trois ou quatre fois, alors que d’habitude le premier jet est souvent quasiment définitif. Bâtir un personnage, c’est bien, mais tant qu’il n’a pas vécu, tant qu’on ne sait pas s’il a de l’humour, comment il réagit, on ne le connaît pas vraiment.” Plus généralement, il s’est exprimé à propos de la difficulté à mettre en scène des personnages féminins : “J’ai peu de personnages féminins dans mes livres, j’en suis conscient et c’est un reproche qu’on me fait souvent, mais c’est un reproche injuste : si j’avais ces personnages, je les livrerais au lecteur, mais je ne les ai pas.”

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À la frontière des genres

Après s’être exprimé sur la symbolique derrière les prénoms de Walker et de Shepherd, Antoine Bello s’est ensuite expliqué sur ce second personnage : “J’adore la figure du détective, parce que le détective cherche le coupable et se cherche aussi lui-même. Depuis Œdipe, l’enquêteur est également à la recherche de son identité, de son passé.”

C’était ainsi l’occasion pour l’auteur d’aborder la question du genre : à la limite entre le roman policier et le roman d’aventure, L’Homme qui s’envola surprend dans la bibliographie de l’auteur : “Dans presque tous les livres que j’écris, il y a la notion de genre. Je me délecte avec ça, j’aime changer de genre entre chaque roman. J’aime déstabiliser mes lecteurs, qui ont une certaine idée de ce que j’écris. Même si c’est une mauvaise stratégie marketing, c’est un luxe absolu de pouvoir changer de registre. Je comprends pourquoi on a besoin de créer des catégories, mais je pense que les amoureux de la littérature piochent indifféremment dans tous les genres.”

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De la documentation à l’intemporalité

Curieux des méthodes de l’auteur, les lecteurs l’ont longuement interrogé sur le processus d’écriture de L’Homme qui s’envola : “Je me suis beaucoup documenté. Il me paraissait inconcevable d’écrire un livre sur un détective et sa proie sans lire sur l’art de ces deux domaines. 98% de ce que je raconte dans L’Homme qui s’envola est authentique. La seule chose à laquelle j’ai voulu faire attention, c’est la date. Je fais attention à ne pas dater mes livres, je ne veux pas qu’ils vieillissent trop. Dans certains romans, les personnages sont surexposés à la technologie, ils ont les derniers gadgets à la mode. J’essaie au contraire de ne pas surcharger mes livres pour tendre à une certaine intemporalité.”

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Un roman américain

S’il est intemporel, L’Homme qui s’envola est toutefois un roman très américain aux yeux des lecteurs, et à juste titre : “Il me semblait que l’histoire devait se passer aux Etats-Unis : le métier de skip-tracer est typiquement américain, tout comme la société que Walker a montée. En Europe, j’avais un problème de frontières et de différences culturelles et judiciaires. Les Etats-Unis, au contraire, c’est un pays-continent, et j’aime la forme rectangle du pays, qui donne l’impression d’être face à un plateau de jeu.”

Les lecteurs ont ainsi rebondi en interrogeant Antoine Bello sur la notion de jeu, très présente dans son dernier roman : “La construction du roman prend la forme d’une partie d’échecs où chaque joueur anticipe ce que l’autre va faire. Cette notion d’anticipation des coups de son adversaire se retrouve dans beaucoup de mes livres. Chaque joueur, que ce soit Walker ou Shepherd, aurait pu gagner, mais ils ont préféré faire match nul. En un sens, ils ont tous les deux gagné.”

Retrouvez L’Homme qui s’envola d’Antoine Bello, publié chez Gallimard.

Visitez le monde merveilleux de Christophe Ono-Dit-Biot

S’ils le connaissaient tous pour ses chroniques dans l’hebdomadaire Le Point ou à travers son émission télévisée Au fil des mots, certains lecteurs de Babelio ont découvert Christophe Ono-dit-Biot écrivain, le 27 avril dernier, dans les locaux de son éditeur Gallimard. Auteur de six romans, il est venu présenter son petit dernier, Croire au merveilleux, à des lecteurs bien curieux de découvrir une nouvelle facette de cette personnalité publique pour les uns, et impatients de retrouver les personnages de Plonger, pour les autres.

« Je veux bien avoir été distrait ces temps-ci, mais je sais que si j’avais croisé cette fille-là dans l’ascenseur ou le hall d’entrée, je m’en serais souvenu. Et puisque je me souviens d’elle, c’est que je l’ai vue ailleurs. » César a décidé de mourir. Mais une jeune femme sonne à sa porte et contrarie ses plans. Étudiante en architecture, grecque, elle se prétend sa voisine, alors qu’il ne l’a jamais vue. En est-il si sûr ? Pourquoi se montre-t-elle si prévenante envers lui, quadragénaire en deuil de Paz, la femme aimée, persuadé qu’il n’arrivera pas à rendre heureux l’enfant qu’ils ont eu ensemble, et qui lui ressemble tant ? Pourquoi est-elle si intéressée par sa bibliothèque d’auteurs antiques ? D’un Paris meurtri aux rivages solaires de l’Italie en passant par quelques îles proches et lointaines, Croire au merveilleux, en dialogue intime avec Plonger, est l’histoire d’un homme sauvé par son enfance et le pouvoir des mythes. Un homme qui va comprendre qu’il est peut-être temps, enfin, de devenir un père. Et de transmettre ce qu’il a de plus cher.

 

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Vie rêvée

Écrivain oui, mais avant tout adorateur de la fiction, Christophe Ono-dit-Biot préfère inventer des histoires qui jouent avec sa vie en s’y entremêlant : “Je n’aime pas écrire directement à propos de moi, je préfère faire appel à mon imagination comme élément perturbateur tout en m’amusant à glisser des éléments vrais dans mes livres pour inventer « une autre vérité ». Le roman permet cette incursion du réel dans des récits imaginés et par ce biais de convoquer des sensations passées pour pouvoir les revivre. Tout ce que le personnage de César, mon héros, goûte et sent dans mes romans, je l’ai moi-même goûté et senti. C’est le deal entre nous. César, apparu dans mon premier roman « Désagrégé(e) » n’est pas mon double, mais je partage un certain nombre de choses avec lui. Il me permet de me détacher de ma propre biographie tout en exploitant pour mes romans un certain nombre d’événements, obsessions, crises et surprises, de cette biographie. Mais César est autonome. » L’écrivain reconnaît ensuite la vie comme une véritable source d’inspiration, tant il lui est arrivé d’être surpris par ses aléas : “La vie est plus inventive que les romans. Certaines rencontres relèvent parfois de telles coïncidences qu’il m’aurait été impossible, et inutiles de les inventer !”

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Porte ouverte

Plonger, le dernier roman que Christophe Ono-dit-Biot a publié avant Croire au merveilleux raconte la disparition de Paz, la femme de César. La suite de ce roman, l’écrivain ne l’avait pas prévue, mais elle s’est imposée : “Beaucoup de lecteurs m’ont demandé si, dans Plonger, Paz avait prévu de revenir avant que son accident ne l’en empêche. Moi je connaissais la réponse, mais je ne l’avais pas indiquée car je ne veux rien imposer au lecteur, j’aime faire la première partie du chemin et qu’il fasse la seconde et qu’il s’approprie l’histoire. Il se trouve aussi que j’ai une grande tendresse pour mes personnages et particulièrement pour le couple que forment César et Paz, et face à cette question récurrente des lecteurs, je me suis autorisé à retrouver mes personnages : si les lecteurs se posaient cette question, c’est que César se la posait aussi.” Ayant laissé son héros dans un état avancé de désespoir, l’auteur décide alors de l’accompagner dans sa résurrection et dans l’acceptation de son rôle de père. « J’avais envie que César, qui s’en voulait, aille mieux » dit simplement Christophe Ono-dit-Biot à ses lecteurs. « Le sauver, sans doute. Et retrouver aussi ce petit garçon et voir comment ils allaient se débrouiller tous les deux. Inventer un autre personnage de femme aussi, très différent de Paz. »

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Enfance merveilleuse

En amont de l’écriture, longtemps après, en plein milieu… L’idée d’un titre surgit bien souvent lorsque l’on ne s’y attend pas. A Christophe Ono-dit-Biot, il a fallu un lever de soleil en Espagne pour commencer à entrevoir le merveilleux : “Le titre m’est venu à la fin de l’écriture, faisant suite à un précédent titre – que je garderai mystérieux si vous le permettez-  que j’ai gardé pendant toute la rédaction. Croire au merveilleux m’est venu l’été dernier, à l’aube, en pleine séance d’écriture. Plongé dans mes rêveries, j’ai pensé à la notion de croyance qui nous est essentielle, et qui n’est pas forcément liée à une religion particulière. Pour ce qui est du merveilleux, cela fait appel à l’enfance, à notre âge d’or, aux histoires qu’on nous raconte quand on est petit et auxquelles on veut croire. Le merveilleux c’est aussi le fait de croire que la vie peut recommencer après la douleur, c’est l’invention et beauté de la vie, qui m’avait encore une fois frappé dans ce décor matinal, dans les parfums et les lumières de l’aube. La vie est chaotique mais elle est aussi merveilleuse. Elle provoque des sensations, des émois forts et passionnants, véhicule aussi de la beauté qui fait sens. Et même si elle est parfois difficile, elle donne envie de renaître, tous les jours. La possibilité d’une Renaissance, c’est aussi l’un des messages que je souhaite faire passer dans le livre. D’où l’irruption de Nana… ”

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Contes et mythologie

Les références à la mythologie et à ses nombreux contes habitent les romans de Christophe Ono-dit-Biot, dont l’enfance a été bercée par ces histoires fantastiques : “Ces récits m’ont guidé toute mon enfance et en particulier la figure d’Athéna, pour qui j’entretiens une véritable passion ; j’aimerais beaucoup, qu’elle me rende visite, à moi aussi, un jour.” Pour l’écrivain, les mythes, ancrés dans des histoires de famille, de jalousie, de guerre, de désir, d’exploits, de passions amoureuses où les dieux se mêlent aux hommes, sont plus que de simples histoires et jouent un rôle important dans le développement de l’esprit. C’est un instrument de compréhension du monde : “Bien sûr que la mythologie n’est pas réaliste, mais c’est une exceptionnelle grille de lecture des événements qui nous arrivent. Un sens s’y cache. Plusieurs sens, même. C’est de la même manière, il me semble, qu’il faut aborder mon dernier roman. Je suis d’ailleurs un fervent défenseur du grec et du latin à l’école, car ces langues m’ont permis de découvrir des textes incroyables, un certain goût de la liberté et de l’étonnement, et m’ont ouvert un chemin vers la Méditerranée, territoires d’histoires et de sensations fascinantes. Un pur endroit pour aimer l’autre. ”

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Résister au monde

Le sens de l’extraordinaire que les enfants possèdent et qui leur fait la vie si belle ne se perd pas forcément avec le temps, mais se cultive, d’après l’auteur de Croire au merveilleux. La culture nous y aide : “Je souhaite que les gens retrouvent le sens du merveilleux et pour y parvenir, il faut lire des romans, aller au cinéma, au musée… mais aussi être attentif au monde qui nous entoure et qui n’est pas uniquement celui que nous filtrent les chaînes d’info – que je regarde aussi – et leurs nouvelles cauchemardesques. Il faut savoir écouter les autres bruits du monde, écouter les vagues et les oiseaux dans les feuillages, la respiration de l’autre, sentir sur soi la caresse du soleil, cela fait tout autant partie de la vie.” Ses romans, il les écrit et les voit comme des actes de « résistance » même si le mot lui paraît un peu fort  : “Face à la dure réalité que nous infligent les médias, il faut se défendre en se frottant à l’art, sous toutes ses formes, pour convoquer les forces de la vie et s’étonner au permanence. Je crois que la beauté fait sens. Le parcours qu’effectue César dans « Croire au merveilleux » peut se lire comme une célébration de la vie, des territoires de l’ombre à la lumière. Le sang bat à nouveau dans ses artères, réchauffe tout. ”

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Ruptures

Mêler les références de la culture populaire et celles de la culture classique est un jeu auquel Christophe Ono-dit-Biot aime beaucoup se prêter : “J’ai aimé pouvoir placer des calligrammes dans le texte pour dire la joie de ce qui relève d’un simple amusement entre un père et son fils, l’été. J’aime les changements et les ruptures dans les registres, passer de l’évocation d’Ulysse et ses sirènes à un dessin animé regardé par l’enfant, alterner des passages très lyriques et d’autres où l’écriture se fait plus incisive. Notre vie est un perpétuel changement de registre, nous ne sommes pas toujours beaux, bien coiffés et en forme, ce qu’essaient de nous faire croire les publicités. J’avais très envie qu’on ressente ces changements de température dans « Croire au merveilleux », et que mes personnages puissent à la fois se gaver de sucreries dans un Aqualand ultra-contemporain et qu’un peu plus loin on puisse les voir s’émerveiller devant une fresque antique qui a plus de deux millénaires. Pour moi, ces époques communiquent. On peut être de son époque, complètement dans son époque, et aimer se promener dans l’histoire de ceux qui sont venus avant nous, et qui ont parfois réfléchi aux mêmes questions que nous sur l’amour, le couple, le sens de la vie. ”

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Ecriture et cinéma

Les lecteurs de Christophe Ono-dit-Biot soulignent souvent la dimension visuelle de son écriture romanesque, une remarque qui correspond aux envies de l’auteur : “Je vois les scènes de façon très détaillée avant de les écrire. J’aime beaucoup rêvasser et faire renaître en moi des sensations passées. J’ai envie de les faire partager au lecteur. Quand César se baigne en Italie, boit un verre de vin, regarde les citronniers dans la montagne, je veux que le lecteur soit dans les vagues avec lui, boive avec lui, sente le parfum des citrons. Qu’il sente et qu’il voie. C’est l’un des bonheurs de l’écrivain, de faire sentir tout cela à son lecteur, tout en étant l’une des difficultés majeures.” Dès lors, qu’en est-il de l’adaptation de son dernier roman, Plonger ?  “Le film est réalisé par Mélanie Laurent et il sortira  en novembre. Elle avait vraiment bien lu le livre, on était sur la même longueur d’ondes. Parler de transmission était fondamental pour elle. Quelles histoires on laisse à nos enfants ? Je n’ai pas voulu prendre part à l’écriture du scénario mais je me suis tenu à leur disposition. J’avais accès aux différentes étapes du scénario, on discutait, mais je voulais la laisser libre. J’ai hâte que ce film sorte car c’est une vraie réussite à mes yeux. C’est un film très fort, intense. Un vrai film sur l’amour et la liberté, aussi. ”

Retrouvez Croire au merveilleux de Christophe Ono-dit-Biot, publié chez Gallimard.

Découvrez l’Afghanistan aux côtés de Cédric Bannel

Plus qu’un pays, l’Afghanistan est pour Cédric Bannel un véritable coup de coeur qu’il se plait à partager dans Baad, publié en poche chez Points, et sa suite Kaboul Express, publiée chez Robert Laffont. Une trentaine de lecteurs de Babelio ont eu l’occasion de s’entretenir avec l’auteur afin d’en savoir davantage sur ce territoire que l’on ne connaît que trop peu.

Baad

À Kaboul, le Qomaandaan Kandar, ancien sniper de Massoud et patron de la brigade criminelle, enquête sur des meurtres d’enfant.
À Paris, la commissaire Nicole Laguna, chef de la Brigade nationale de Recherche des Fugitifs, est sur la trace de l’inventeur d’une nouvelle drogue de synthèse.
Deux flics qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Et pourtant…

Kaboul Express

Il a tout prévu, tout calculé.
Ça ne peut pas rater. Zwak, afghan, dix-sept ans et l’air d’en avoir treize, un QI de 160, et la rage au coeur depuis que son père a été une « victime collatérale » des Occidentaux. Devant son ordinateur, il a programmé un jeu d’un genre nouveau. Un jeu pour de vrai, avec la France en ligne de mire. Et là-bas, en Syrie, quelqu’un a entendu son appel…
De Kaboul au désert de la mort, des villes syriennes occupées par les fanatiques de l’État islamique à la Turquie et la Roumanie, la commissaire de la DGSI Nicole Laguna et le qomaandaan Kandar, chef de la Crim de Kaboul, traquent Zwak et ses complices.
Contre ceux qui veulent commettre l’indicible, le temps est compté.

Voir l’Afghanistan autrement

Amoureux de l’Afghanistan, Cédric Bannel tenait à inscrire le pays au coeur de ses livres et à le faire découvrir à ses lecteurs : “Je voulais introduire l’Afghanistan plus qu’en simple toile de fond, ce qui permettait d’une part de décupler l’effet dramatique et d’autre part de faire découvrir ce pays aux lecteurs”. Il y a pour l’auteur une véritable dichotomie autour de ce pays qui nous est proche autant qu’il nous est éloigné : “La violence et la façon dont les femmes sont traitées nous sont étrangères mais d’autres comportements sont universels : les femmes se battent aussi pour leurs droits là-bas. Je tenais à amener un niveau de lecture supplémentaire afin que les lecteurs puissent se poser des questions, s’étonner des différences et traiter des thématiques universelles.”

Des rencontres à l’origine des personnages

Les personnages de Cédric Bannel, à commencer par son héros le Qomaandaan Kandar, se sont dessinés au fil de ses échanges avec le peuple afghan : “L’Afghanistan, c’est un pays de rencontres. Elles m’ont inspiré beaucoup de personnages de romans. J’essaie de les fixer dans mes livres mais cela me permet surtout de donner de la vie à mes personnages secondaires. Après tout, on est tous des personnages secondaires dans la vie de quelqu’un. S’inspirer des gens leur donne de la chair, ils ont une vraie vie, on s’y attache. Je les faisais souvent mourir dans mes précédents romans puis j’ai compris qu’ils étaient importants”.

Décrire le vécu

Très attaché au vécu et fin connaisseur du territoire afghan, Cédric Bannel met un point d’honneur à inscrire son récit dans le réel : “Je ne voulais pas écrire d’essai mais décrire du vécu. Tous les paysages que je décris par exemple sont des paysages que j’ai vus. Pour les parcours, c’est beaucoup plus compliqué car pour les faire, il me faudrait des gardes du corps”. Si l’auteur connaît bien le nord du pays, c’est moins le cas du sud-est : “C’est très compliqué d’y accéder, il y a beaucoup de talibans. Mais mes scènes ne prennent place que dans les lieux dans lesquels je suis déjà allé”.

Retour à la normalité

Dès le début, Cédric Bannel avait une vision plutôt claire du personnage de Nicole Laguna, la commissaire parisienne de ses romans : “A travers ce personnage je voulais montrer comment une femme peut devenir une lionne lorsque l’on s’attaque à sa famille. Cela m’a été inspiré par une phrase d’un des romans de Val McDermid : la femelle de l’espèce est toujours plus dangereuse que le mâle. Et puis j’avais envie de créer un personnage côté français”. Loin des clichés, Nicole Laguna s’ancre dans une certaine normalité : “On voit souvent des personnages féminins avec un côté très masculin dans les romans policiers alors que ces femmes ne sont pas du tout dans la caricature en réalité. Ce sont des personnes parfaitement normales et je voulais donner à Nicole cette normalité. C’est pourquoi son mari est professeur par exemple.”

Polar made in France

Pour Cédric Bannel, le polar français doit se distinguer des modèles nordiques ou anglo-saxons : “Je pense que le polar français doit amener quelque chose en plus. On doit déjà amener le respect des autres cultures, on a tout de même un ministère de la Culture ce que d’autres pays n’ont pas. Le polar à la française en 2017, pour moi, ce doit être autre chose que Maigret : il faut y amener de l’aventure, du réel. On ne doit pas avoir une vision uniquement anglo-saxonne des choses.”

Raconter la menace

Si ses romans sont parfois source d’angoisse pour les lecteurs, en particulier lorsqu’ils évoquent des attentats, ils n’en restent pas moins de purs thrillers pour l’écrivain : “Tous les parents du monde craignent que leurs enfants soient enlevés mais on continue d’écrire des thrillers dessus. Là c’est pareil, on sait que tout cela peut arriver. Aujourd’hui, il y a quand même eu beaucoup d’attentats arrêtés. La menace évolue, nos vies évoluent, pourquoi ne devrait-on pas le raconter ?”

Et la suite ?

L’auteur le confirme : son prochain livre sera définitivement plus afghan que Kaboul Express, qui était “un peu une parenthèse vis à vis de l’actualité”. Cédric Bannel a d’ailleurs vocation à faire de ses deux enquêteurs les héros d’une longue série : “L’homme de Kaboul est plus qu’une trilogie. J’ai envie de continuer la série, comme les auteurs qui écrivent en Laponie !”

Découvrez Baad chez Points et Kaboul Express chez Robert Laffont de Cédric Bannel.

Dans les coulisses de la PJ avec Hervé Jourdain

Le quotidien et le fonctionnement de la police judiciaire relèvent du mystère pour le commun des mortels. Par chance, le mardi 2 mai dernier, Hervé Jourdain, l’auteur de Femme sur écoute, publié chez Fleuve éditions, a décidé de faire pénétrer une trentaine de lecteurs Babelio dans les coulisses de cette institution aux secrets bien gardés. Attention, document confidentiel…  

Manon est strip-teaseuse et escort girl dans le quartier du Triangle d’or à Paris. Elle vit avec sa soeur, étudiante en philo, et le bébé qu’elle a eu avec Bison, incarcéré en préventive pour un braquage raté. Manon ne mène qu’une bataille, celle de son avenir. Le plan : racheter une boutique sur les Champs-Élysées et par la même occasion, sa respectabilité. Mais ça, c’était avant qu’on pirate sa vie.

Pôle judiciaire des Batignolles. Les enquêteurs de la brigade criminelle, tout juste délogés du légendaire 36 quai des Orfèvres pour un nouveau cadre aseptisé, s’escriment à comprendre pourquoi chacune des enquêtes en cours fuite dans la presse. Compostel et Kaminski sont à la tête d’une jeune garde, qu’a récemment rejointe Lola Rivière. Absences répétées, justifications aux motifs évasifs… La réputation de l’experte en cybercriminalité n’est pas brillante. Compostel a malgré tout décidé de lui accorder sa confiance en lui remettant pour dissection l’ordinateur de son fils, suicidé trois ans plus tôt.
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Une famille qui déménage

Après 15 ans de service au sein de la police judiciaire, Hervé Jourdain considère l’institution comme sa deuxième famille : “Je suis très attaché à la police judiciaire ; après y avoir passé 4 ans à la brigade des mineurs et près de 10 ans à la criminelle. Elle est devenue une véritable famille pour moi et c’est donc un grand moment que son déménagement du mythique 36 Quai des Orfèvres vers le 36 rue du Bastion. En tant que policier, je voulais être l’un des premiers à mettre en scène ce nouveau lieu de façon réaliste. J’ai évidemment pris un risque, puisque j’ai écrit le roman il y a un an et jusqu’à il y a à peine un mois, on parlait encore de repousser le déménagement d’un an.”  

Grâce à son ancienneté, l’écrivain a pu accéder à de nombreux documents confidentiels, lui permettant de décrire les nouveaux quartiers de la police parisienne dans les moindres détails : “Mes descriptions sont à 90% exactes. J’ai évidemment dû prendre un peu d’avance sur certains aspects, comme l’ouverture des portes par reconnaissance digitale, mais globalement, c’est très proche de la réalité.”

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Sur écoute

Les écoutes téléphoniques gardent un fonctionnement relativement flou aux yeux du public et c’est ce qui a poussé Hervé Jourdain à les placer au coeur de son roman : “Tout a commencé avec l’envie de travailler autour des écoutes, il y a 5 ans. Je n’avais encore jamais lu de retranscriptions de cette nature dans un polar et c’est ce qui m’a poussé à me lancer. Il s’agit d’objets amusants, à la frontière entre l’oral et l’écrit. Bien sûr, il y a eu un énorme travail de nettoyage, car bruts, ces documents sont très difficiles à lire.” Inspiré par plusieurs écoutes auxquelles il a été confronté en exerçant son métier, l’écrivain décide d’en faire un scénario. Envoyé à plusieurs boîtes de productions, il est cependant systématiquement refusé : “Le manipulateur qui écoute les bandes, a un statut bien particulier dans mon récit et cela ne collait pas avec la télévision. Face à ces échecs, j’ai décidé de reprendre mon idée, il y a un an et demi, et d’en faire un roman, en mêlant à mon intrigue, à la fois le déménagement de la police judiciaire et les élections présidentielles françaises, afin d’y ajouter une dimension politique.”

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Travail d’enquête

Intéressé par les débats autour de la sécurité, Hervé Jourdain a choisi d’utiliser le contexte politique pour poser des questions : “J’ai cherché à opposer la droite dure, qui se positionne comme hautement sécuritaire et la gauche, dite bien plus angélique à ce sujet. L’idée n’était pas du tout d’inquiéter les gens mais plutôt de décrire, d’une façon réaliste, comment ce questionnement autour de la sécurité est vécu au sein de la police avec l’émergence des agences de sécurité et la politisation de cette thématique devenue centrale dans le débat public. Pour être crédible, je suis allé à la pêche aux anecdotes et je m’en suis inspiré pour créer des histoires. L’écrivain est une sorte d’enquêteur dans son travail de préparation. J’ai également beaucoup consulté internet, où l’on trouve beaucoup de renseignements assez fiables sur le sujet.”
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Écriture et liberté

Lorsqu’un policier se lance dans l’écriture d’un roman, on imagine bien qu’il n’est pas totalement libre de ses propos. Pour publier Femme sur écoute, Hervé Jourdain a, comme toutes les autres fois, dû promettre de ne pas abuser de sa position : “Les policiers sont tenus d’informer leur hiérarchie de ce genre de démarche. Ils doivent également certifier par écrit, que le roman ne portera pas préjudice à l’institution judiciaire, ni la tourner en dérision. Ces restrictions  n’empêchent bien sûr pas de faire passer des messages.” Face à ces règles strictes, le temps est un bon remède : “Lorsque j’ai reçu le prix littéraire Quai des Orfèvres, j’ai fortement gagné en liberté de parole. La liberté n’est pas un dû au sein de la police car l’on est très souvent soumis au secret. Ce prix m’a permis de me légitimer et de me permettre de publier des ouvrages comme Femme sur écoute, un peu plus politique que les précédents. J’avoue m’être un peu lâché sur celui-ci.”

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Une réalité romancée

La dimension humaine est au cœur du travail de policier, si l’on en croit les dires d’Hervé Jourdain : “Je tenais à mettre en avant la relation forte qui existe entre les policiers. Je parlais plus tôt de famille et c’est exactement ainsi que je considère la police. Il était important pour moi de montrer au public toute cette palette de personnages, certains sympathiques, discrets, d’autres plus durs, que je côtoie chaque jour. De plus il nous arrive de fonctionner en binôme sur des affaires précises. La relation qui se forme alors est très forte ; avoir travaillé en duo avec une autre enquêtrice a été l’une de mes meilleures expériences professionnelles jusqu’à aujourd’hui.”

Bien sûr, s’il veut montrer la police comme elle est, l’écrivain doit également déformer la réalité afin d’emporter le lecteur : “J’écris de façon réaliste mais je dois également savoir rompre avec le réel, inventer des faiblesses chez mes personnages pour créer des rebondissements à mon histoire. Dans la vraie vie, un policier ne se retrouve jamais seul. Si cela arrive dans mes romans, c’est uniquement pour servir l’intrigue. Sans défauts, mes romans ressembleraient davantage à des documentaires et perdraient en intérêt.”

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Sous terre

Si tout le monde connaît l’existence des catacombes de Paris, peu nombreux sont ceux à en avoir visité les parties fermées au public. Comme pour les autres lieux évoqués dans son roman, Hervé Jourdain a pris soin de s’y rendre pour gagner en  réalisme : “Les catacombes fermées au public sont gérées par des cataphiles, un réseau de policiers qui en ont la charge sur leur temps libre. J’ai eu la chance de pouvoir les visiter en rentrant par les égouts dans le XVe arrondissement. Nous avons progressé dans l’eau, en rampant dans le sable, nous avons pu voir des abris créés à l’époque pour protéger le maréchal Pétain. Les souterrains de Paris sont passionnants !”

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Naissance d’une vocation

Si Hervé Jourdain entretient un rapport viscéral à son métier, c’est après avoir découvert les écrits de Thierry Jonquet qu’il a décidé de se lancer dans l’écriture : “J’ai lu Moloch et plus tard Les Orpailleurs. C’était là le premier contact que j’avais avec la littérature policière. J’ai beaucoup apprécié de voir mise en scène la brigade des mineurs, d’une façon hyper réaliste. C’est l’écriture de Thierry Jonquet et sa haute fidélité à notre métier qui m’ont donné envie d’écrire à mon tour.”

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Découvrez Femme sur écoute d’Hervé Jourdain, publié chez Fleuve éditions

Crédit photo : Steve Wells

Amours et tromperies chez les Hemingway, avec Naomi Wood

Nous avons tous une image relativement figée d’Ernest Hemingway, homme à femmes, libérateur du Ritz, correspondant de guerre aux premières lignes du débarquement des troupes Alliées en France pendant la Seconde Guerre mondiale et prix Nobel de littérature.

Invités à lire Mrs Hemingway, à paraître aux éditions de la Table ronde, et à rencontrer son auteur Naomi Wood dans les locaux de Babelio, une trentaine de lecteurs ont découvert un aspect méconnu de la personnalité et de la vie d’Hemingway à travers son rapport non pas aux femmes mais à ses femmes, qui furent quatre à porter le disputé mais ô combien cher titre Mrs Hemingway.

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Durant l’été éclatant de 1926, Ernest Hemingway et sa femme Hadley partent de Paris pour rejoindre leur villa dans le Sud de la France. Ils nagent, jouent au bridge et boivent du gin. Mais où qu’ils aillent, ils sont accompagnés de l’irrésistible Fife, la meilleure amie de Hadley, et l’amante d’Ernest…

Hadley est la première Mrs. Hemingway, mais ni elle ni Fife ne sera la dernière. Au fil des décennies, alors que chaque mariage est animé de passion et de tromperie, quatre femmes extraordinaires apprendront ce que c’est que d’aimer – et de perdre – l’écrivain le plus célèbre de sa génération.

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Entre les lettres

Admiratrice de longue date de l’écrivain, c’est tout naturellement que Naomi Wood, après avoir dévoré romans et nouvelles d’Ernest Hemingway, s’est tournée vers sa correspondance : “Lorsque j’ai pour la première fois lu cette correspondance amoureuse, j’ai découvert quelque chose de vraiment intéressant. L’écriture n’avait rien à voir avec tout ce que j’avais pu lire de l’auteur du Vieil Homme et la mer jusque là, le ton, l’écriture, la texture des textes était vraiment surprenante.” Intriguée, Naomi Wood décide de se rendre à la bibliothèque de l’université de Boston afin de lire les réponses aux lettres qu’elle avait déjà lues : “Je savais qu’il existait une édition de la correspondance complète d’Hemingway dans cette bibliothèque. C’est vraiment la curiosité qui m’a poussé à lire ces textes et à finalement me lancer dans l’écriture d’un roman.”

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L’homme privé

Si l’on connaît tous l’écrivain viril et sûr de lui tel qu’il a souvent été décrit, le personnage abritait en lui une véritable dualité, ce qu’explique Naomi Wood à ses lecteurs: “En analysant cette correspondance, j’ai compris qu’elle dévoilait un aspect de la personnalité d’Hemingway que ses lecteurs n’ont jamais eu l’occasion de voir et qui contraste avec son image publique. Chez lui, dans sa relation avec les femmes de sa vie, on découvre un être fragile qui ne joue pas la comédie. Il se sentait en sécurité et sa façon d’être n’avait plus rien à voir avec l’homme bourru que l’on pouvait connaître. »

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Pourquoi rester ?

Aux yeux de Naomi Wood, Ernest Hemingway était un véritable aimant à femme, capable de les attirer tout autant que de les repousser : “Il déstabilisait les femmes, j’en suis persuadée. Autrement, comment expliquer que ces quatre femmes soient restées autour de lui pendant si longtemps, tout en étant ouvertement au courant de la présence des autres ? Intelligentes, elles avaient toutes la capacité intellectuelle et les moyens pécuniers de partir, de le laisser. Elles ont toutes cependant fait le choix de rester et de souffrir ensemble et c’est en partie ce qui m’a poussé à écrire ce roman.”

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L’art du roman

Le cadre du roman est basé sur les lettres d’Hemingway et de ses femmes : « Ces documents m’ont servis à construire le cadre de mon roman, à rendre mon scénario crédible et relativement fidèle à l’histoire ». En revanche, l’écrivain a ajouté des éléments inventés afin de combler les vides laissés par cette correspondance : « Personne n’était là pour entendre ce que se disaient réellement les personnages, et j’ai seulement pu lire ce qu’ils ont bien voulu écrire. C’est mon rôle d’auteur d’arriver à imaginer ces détails. J’avais une structure et j’ai rajouté un décor. C’est un roman, pas une biographie, ou peut-être est-ce même à la frontière entre les deux…”

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Ne pas juger

Juger ses personnages est selon Naomi Wood un écueil à éviter lorsque l’on se lance dans l’écriture d’un roman : “Je ne crois pas qu’il faille avoir d’avis définitif sur ses personnages avant de commencer à écrire sur eux ; sinon ils en deviennent ennuyeux. Il faut plutôt essayer de comprendre les motivations cachées derrière les actes et faire preuve de bonté. C’est exactement ce que j’ai fait avec Hemingway, pourtant bien connu pour n’être pas vraiment sympathique.” Hemingway, victime de lui-même ? “Au départ, je m’indignais devant son comportement et puis j’ai commencé à comprendre que tout était loin d’être facile pour lui, avec ces quatre femmes qui tournaient toujours autour de lui. Je me suis finalement demandé si il n’était pas la première victime du mythe qu’il avait lui-même créé autour de sa personnalité.”

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Prêter la voix

Sur les quatre femmes de l’écrivain, Naomi Wood confie avoir pris beaucoup de plaisir à mettre en scène le personnage de Fife : “Il s’agit je crois de mon personnage préféré avant tout parce que dans les écrits de son mari, elle apparaît comme le diable incarné ! Je me suis donc beaucoup amusée à lui donner vie. Par ailleurs, une autre motivation m’a animée lors de l’écriture. Je sais que les trois autres femmes de l’écrivain ont eu l’occasion dans leur vie de raconter leurs expériences avec Hemingway, au travers de biographies ou de divers écrits publics. Toutes, sauf Fife, décédée trop vite. J’étais ravie et honorée de pouvoir lui prêter une voix dans mon roman.”

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Triangle et coeur

Le triangle amoureux, voilà une situation bien difficile à vivre et qu’Ernest Hemingway a pourtant reproduit avec chacune de ses femmes. Intriguée par cette surprenante redondance, Naomi Wood s’en est inspirée pour construire son roman : “Le but dans Mrs Hemingway était de mettre en scène ces triangles, qui ont existé à chaque moment où une nouvelle femme arrivait dans la vie de l’écrivain. Dans le roman, chaque chapitre est dédié à la dissolution d’un couple. Ces quatre périodes constituent en réalité quatre fins et c’est ce qui m’a beaucoup plu dans cette histoire. Dramaticalement très intéressante, la répétition de ce schéma permet de faire rentrer immédiatement le lecteur dans le drame et dès lors d’obtenir une structure propice au roman.”

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Retrouvez Mrs Hemingway de Naomi Wood, à paraître aux éditions de La Table Ronde

Jessie Burton vous révèle les secrets des Filles au lion

Quel lien peut-il y avoir entre le Londres de 1967 et l’Andalousie des années 1930 ? Rien à première vue, si ce n’est un mystérieux tableau dont Jessie Burton nous révèle les secrets dans son second roman Les filles au lion publié chez Gallimard. Une trentaine de lecteurs de Babelio ont pu rencontrer l’auteure le 29 mars dans les jardins de la maison d’édition pour faire la lumière sur les dernières zones d’ombre qui entouraient cette toile énigmatique.

En 1967, cela fait déjà quelques années qu’Odelle, originaire des Caraïbes, vit à Londres. Elle travaille dans un magasin de chaussures mais elle s’y ennuie, et rêve de devenir écrivain. Et voilà que sa candidature à un poste de dactylo dans une galerie d’art est acceptée ; un emploi qui pourrait bien changer sa vie. Dès lors, elle se met au service de Marjorie Quick, un personnage haut en couleur qui la pousse à écrire.
Elle rencontre aussi Lawrie Scott, un jeune homme charmant qui possède un magnifique tableau représentant deux jeunes femmes et un lion. De ce tableau il ne sait rien, si ce n’est qu’il appartenait à sa mère. Marjorie Quick, à qui il soumet la mystérieuse toile, a l’air d’en savoir plus qu’elle ne veut bien le dire, ce qui pique la curiosité d’Odelle.
La jeune femme décide de déchiffrer l’énigme des Filles au lion. Sa quête va révéler une histoire d’amour et d’ambition enfouie au cœur de l’Andalousie des années trente, alors que la guerre d’Espagne s’apprête à faire rage.

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Mêler histoire, philosophie et émotion

Pour son second roman après Miniaturiste, Jessie Burton tenait à aborder trois sujets différents : “Je voulais d’abord parler de l’héritage de l’époque colonialiste britannique, en particulier des Caraïbes, car c’est un sujet que l’on évoque rarement. Il est très peu enseigné et je voulais le mettre en avant. Ensuite, je souhaitais évoquer la Guerre Civile espagnole, un évènement que j’ai pu approfondir durant mes études hispaniques. C’est aussi un thème qui m‘attirait particulièrement car je me rends régulièrement en Andalousie et partage certaines affinités avec cette culture. Enfin, je tenais à parler de l’art et de sa pulsion destructrice. En somme, je voulais donner un intérêt historique, philosophique et émotionnel à mon récit.”

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Un roman féministe

Jessie Burton place les femmes au centre de son roman, incarnant de fait pour les lecteurs une certaine idée du féminisme : “Le mot “féminisme” est un terme complexe à mon sens. Je suis bien sûr en faveur de l’égalité homme-femme et je pense qu’il y a toujours des inégalités à ce niveau partout dans le monde. Mais j’ai grandi sans le savoir dans un univers qui favorise les idées féministes. Ce que je tenais à montrer, c’est que la femme possède force et ambition dès l’instant où ses histoires de cœur n’occupent pas une position centrale. Dans mon roman, la relation d’Odelle avec le personnage de Lawrie Scott est quelque peu accessoire. Elle n’est pas l’enjeu principal. La vie des personnages féminins est, au contraire, centrée autour de la création.”

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Regagner les clés du pouvoir

“Lorsqu’un homme écrit un livre, on dit qu’il écrit pour l’humanité. Lorsqu’une femme écrit un livre, on pense qu’elle le fait pour son expression personnelle !” C’est forte de ce constat que Jessie Burton a tenté de redonner le pouvoir aux femmes de son récit : “Les hommes ont les clés du pouvoir, les femmes quant à elles vont manipuler le système pour renverser subtilement la tendance. C’est une relation assez complexe car elles doivent chercher protection auprès d’eux tout en devant s’en affranchir. Finalement, la présence des hommes reste assez périphérique dans le roman. Ils ne prennent pas tant de place dans les pages du livre mais ils influencent l’histoire. Il y a un préjugé instauré d’emblée qui veut que l’autorité n’appartienne qu’aux hommes. La grande question, c’est : où plaçons-nous l’autorité ?”

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L’amitié au-delà des classes sociales

On trouve, au sein du roman, deux amitiés très fortes entre deux femmes. A chaque fois, l’une des deux joue un rôle important afin que la seconde puisse s’épanouir – Marjorie Quick pour Odelle et Teresa pour Olive : “Je pense que c’est important de ne pas avancer seule. Moi-même, je ne serais rien sans le soutien que j’ai reçu de mes professeurs ou de mes amis. Le mythe veut que les femmes ne s’entraident pas mais je pense que c’est totalement faux. De plus, dans mes livres, mes personnages sont toujours issus de classes sociales différentes. Je pense sincèrement que l’amitié et l’entraide dépassent cette idée de classe tout autant que les genres.”

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Un rapport à l’art assez traditionnel

Bien que les personnages aient tous une vision très moderne de la vie, leur rapport à l’art reste paradoxalement très traditionnel : “Olive vient de la haute société, Odelle de Trinidad. Toutes les deux sont d’une grande modernité en ce qui concerne leur vie privée mais sont très timorées en art. Je trouvais cela plutôt intéressant. Les tableaux d’Olive sont inspirés d’une peintre portugaise qui faisait dans le figuratif quand la mode était à l’abstrait. Olive a son style, elle l’affirme dans sa peinture. Odelle, quant à elle, a reçu une éducation plus classique, sa façon de parler est plus conventionnelle, son écriture suit le même chemin. Olive est conservatrice picturalement mais ce que je voulais mettre le plus en évidence dans son travail, c’était l’usage des couleurs. Il est vrai, cependant, que les deux entretiennent un rapport à l’art formel et classique.”

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Une continuité avec la peinture espagnole

Tous les tableaux décrits dans l’ouvrage sortent de l’imagination de Jessie Burton. Cependant, elle s’est inspirée d’histoires issues de la culture espagnole : “Lorsque j’ai écrit mon livre, j’avais envie de décrire des tableaux. J’ai cherché l’inspiration sur Internet et je suis tombée sur l’histoire de Justa et Rufina (Santa Justa y Santa Rufina) : une histoire de sœurs qui se dressent contre la société et qui sont aussi deux femmes artistes. Je trouvais le sujet adapté. Plus tard, j’ai découvert que cette histoire avait inspiré d’autres peintres espagnols comme Diego Vélasquez ou Francisco de Goya. De là s’est construite, par le plus grand des hasards, une forme de continuité avec cette tradition ancrée dans la peinture espagnole.”

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D’actrice à écrivain

Même si son premier roman a connu un succès retentissant, Jessie Burton ne rêvait pas de devenir auteur, du moins, pas au début : “J’écris depuis l’âge de cinq ou six ans, mais je n’ai jamais voulu être écrivain. En réalité, je voulais devenir actrice ou vétérinaire… ou tenir un pub ! Mais j’ai toujours écrit : c’était une manière pour moi de gérer ma vie. J’ai toujours pensé qu’écrire était plus difficile que de jouer la comédie. Jouer est plus social, on peut mettre de côté son personnage tandis qu’écrire s’apparente plutôt à de la psychanalyse, cela relève plus d’un engagement avec soi-même. A mes vingt-sept ou vingt-huit ans, ma carrière d’actrice n’avait pas vraiment décollé. Naïvement, j’ai changé mon rêve de devenir actrice pour celui d’être écrivain, sans même imaginer pouvoir en vivre. C’est à cette époque que j’ai commencé à écrire Miniaturiste. Mon manuscrit avait été refusé à plusieurs reprises, mais ce n’était pas grave. J’ai eu de la chance mais j’ai aussi travaillé pour la provoquer.”

Découvrez Les filles au lion de Jessie Burton, publié chez Gallimard.

Dans le métro londonien avec Clare MacKintosh

Que feriez-vous si vous voyiez votre photo publiée dans les petites annonces d’un journal ? C’est ce qui arrive à Zoé Walker, l’héroïne de Je te vois, le dernier roman de Clare MacKintosh. Après l’avoir suivie dans son enquête de plus de 400 pages, ce sont dans les locaux de Babelio que se sont retrouvés trente lecteurs le jeudi 30 mars dernier, pour échanger avec l’auteur autour de cet angoissant thriller psychologique.

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Une ancienne flic fan de polars

Grande lectrice de polars et peut-être légèrement parano, Clare MacKintosh est surtout une ancienne flic qui se nourrit de cette expérience pour construire ses romans : “Quand j’étais flic, j’écrivais les histoires des victimes et essayais de les écrire avec mes mots. Le livre, c’est comme un procès, sauf que je ne donne pas mon bouquin à un juge.” Après avoir passé douze ans dans la police de Londres, elle se consacre maintenant à l’écriture de thrillers, qu’elle juge d’ailleurs beaucoup plus intéressants que les polars : “Je veux savoir pourquoi on commet un crime et quels sont ses effets, je ne veux pas savoir qui l’a commis.”

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Du métro parisien au Tube londonien

Bien que le roman se déroule à Londres, c’est à Paris qu’en est née l’idée : “Quand j’habitais dans le 9e arrondissement de Paris, je travaillais aux Champs-Elysées et je prenais le métro tous les matins. Un jour, j’ai remarqué que je passais toujours les portiques entre une femme et un homme, et que si j’étais en retard, je brisais cette routine.” Des années plus tard, à Londres, c’est une de ses amies qui lui indique à quel endroit du quai se placer pour être face aux portes lorsqu’elles s’ouvriront. Clare MacKintosh prend alors conscience des habitudes quotidiennes qui nous entourent et du sens que l’on met dans chacun de nos gestes : Je te vois est né.

Entre quelques balades avec son chien qui lui ont permis de trouver le ton du roman et la voix de son personnage principal, une mère de famille sans histoire, Clare MacKintosh n’a pas hésité à se rendre dans le métro londonien pour mener ses recherches, ce qui lui a d’ailleurs valu quelques anecdotes amusantes : “Quand je faisais des recherches dans le métro à Londres, je prenais des notes sur la personne en face de moi et je décrivais tout ce que je voyais. Une fois, mon voisin m’a pris en flagrant délit, j’étais tellement gênée que j’ai écrit “je suis écrivaine” sur mon cahier !”

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Des thèmes contemporains

Si ce second roman est un pur produit de son imagination, Clare MacKintosh s’est en revanche inspirée de ses rencontres avec des victimes de harcèlement : “J’ai vu les effets que peuvent avoir ce crime. On a tendance à le négliger alors que de nombreuses personnes en sont victimes et sont terrorisées.” Le réalisme et la précision sont ainsi les deux critères qu’elle s’impose dans son écriture : “Je ne suis pas agacée par les erreurs de procédures mais par les personnages invraisemblables : c’est important de créer un monde authentique.”

Davantage que les personnages, c’est le sujet du livre qui s’est d’abord imposé à l’auteur : “J’avais l’histoire en tête et je savais ce qui allait se passer.” Les lecteurs ont d’ailleurs été très interpellés par les thèmes actuels qui jalonnent le roman, tels que le harcèlement, un crime particulièrement difficile à prouver, la surveillance quotidienne via les caméras de surveillances, et les réseaux sociaux. Sans en avoir peur, Clare MacKintosh reconnaît être agacée des situations confuses dans lesquelles ces nouvelles technologies du quotidien nous mettent parfois “On peut nous prendre en photo facilement et sans qu’on le sache, cela a un côté énervant.”

Parmi ses influences, Clare MacKintosh cite volontiers la vague de séries télé dramatiques venues du Nord telles que The Killing ainsi que celles produites par la BBC comme Happy Valley ou Line of Duty, des séries noires très réalistes.

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Pas de James Bond en jupe

Une fois l’intrigue posée, Clare MacKintosh s’est alors intéressée aux personnages : “Je crée les personnages en me demandant quelles seraient leurs motivations pour commettre le crime, puis je parsème les indices.”

Pour incarner cette histoire, c’était une femme « normale » que voulait Clare MacKintosh, pas une héroïne à talons ni une “James Bond en jupe”, c’est pour cela qu’elle a choisi Zoé pour personnage principal. Puisque c’était la victime, Clare MacKintosh voulait alors la faire parler à la première personne afin de créer un récit plus immersif et pour que le lecteur ait l’impression d’être dans sa tête. Pari réussi pour l’auteur s’il on en croit les commentaires des lecteurs présents : “j’étais en panique complète”, témoigne une lectrice Babelio, “comme elle, on a l’impression d’être suivi”, avoue une autre, “On a peur car c’est plausible, ça sonne juste”, résume enfin un lecteur.

Quant à Kelly, la policière torturée et poursuivie par son passé, elle n’était pas dans la première version du roman dans laquelle c’était un homme qui enquêtait : “Je n’aimais pas, ça ne marchait pas. J’ai quand même envoyé le roman à mon éditrice, qui m’a dit que si le personnage ne fonctionnait pas, c’est parce qu’il s’en foutait, qu’il n’était pas lié au cas. Kelly était déjà là, mais elle était en retrait. J’ai décidé de réécrire le roman avec Kelly, et je suis fan, j’adore. Si je devais faire une série, ce serait avec elle.”

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Une fin en apothéose

De nombreux lecteurs se sont entendus sur le fait que la fin déconcertante appelait une suite. Pour Clare MacKintosh en revanche, l’histoire de Kelly s’arrête là : “C’est frustrant, mais j’aime bien laisser les lecteurs imaginer la suite.” L’écriture d’une série qui mettrait en scène Kelly comme personnage récurrent n’est donc pas d’actualité : “C’est dur d’écrire une série, il faut une nouvelle histoire à chaque fois. Je suis jalouse des autres écrivains qui ne repartent pas de zéro à chaque fois, tout en faisant évoluer leurs personnages.”

Il faut croire que le twist final de Je te vois a beaucoup marqué les lecteurs ! Ceux-ci ont d’ailleurs demandé à l’auteur si elle connaissait la fin avant d’écrire le roman : “Oui, mais je l’ai changée. Quand on a l’histoire dans sa tête, c’est simple, mais quand on écrit, les personnages deviennent réels et ne veulent pas faire ce qu’on leur dit de faire, ils se rebellent. Un de mes personnages ne voulait pas faire quelque chose, alors j’ai dû changer la fin.”

Si Paris a une place spéciale dans son coeur, son prochain roman se déroulera en revanche près de la mer. Au programme : des grandes falaises et une femme dont les parents se sont suicidés, et qu’on empêche d’accéder à la vérité…

Avant de repartir, les lecteurs ont enfin pu échanger directement avec l’auteur et faire dédicacer leur exemplaire de leur livre.

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Retrouvez Je te vois de Clare MacKintosh, publié aux éditions Marabout.

Pénétrez les coulisses de la police écossaise avec Val McDermid

Cyber harcèlement, meurtre en série… Les femmes des romans de Val McDermid sont loin de voir la vie en rose. Pourtant, c’est avec un très grand sens de l’humour que l’auteur des Suicidées, et d’Une victime idéale au format poche, respectivement publiés chez Flammarion et J’ai Lu, a rencontré une trentaine de lecteurs Babelio, dans les locaux de son éditeur.

Merci à Fabienne Gondrand pour l’interprétation.

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Les Suicidées

Tony Hill fait à nouveau équipe avec Carol Jordan sur une affaire de meurtres en série maquillés en suicide. Les victimes, des féministes actives sur Internet, ont été l’objet de cyber harcèlement et des livres de Sylvia Plath et Virginia Woolf sont retrouvés près de leurs corps. Une brillante hackeuse vient en aide au duo pour traquer le tueur.

Une victime idéale

Dans une petite ville du Yorkshire, des femmes qui se ressemblent sont retrouvées mortes. Leur point commun : elles sont toutes blondes aux yeux bleus. Ce tueur pas comme les autres cherche en chacune de ses victimes la femme parfaite, amante soumise et ménagère accomplie, avant de les massacrer avec la plus grande cruauté. Au moment où le meurtrier se prépare à fondre sur sa future proie, Tony Hill se retrouve au cœur de l’enquête mais cette fois sur le banc des accusés. Le célèbre profiler serait-il passé de l’autre côté du miroir ? Dans ce thriller psychologique à glacer le sang, le duo formé par Tony Hill et Carol Jordan est plus que jamais mis en péril.

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Maternité et roman

Lorsqu’elle a écrit Le chant des sirènes en 1995,Val McDermid ne pensait pas qu’il serait le premier tome d’une série, dont un nouveau volume, Les Suicidées, vient de paraître en France : “La seule différence que j’ai senti avec mes autres livres, c’est que l’histoire m’est venue d’un coup. Un roman commence généralement pour moi par une petite idée et grandit ensuite pendant une longue période de gestation. Pour le premier tome de ma série de romans, Le chant des sirènes, l’idée m’est venue alors que je conduisais et m’a tellement saisie que je me suis arrêtée sur le bas-côté pour l’écrire, de peur de l’oublier !” Une fois le roman écrit, l’évidence apparaît à l’auteur : “Je me suis rendue compte que mes deux personnages avaient un grand potentiel. En revanche, je n’ai pas pour autant écrit la suite immédiatement ; je me laisse toujours un moment entre deux livres, afin de conserver un regard frais sur mon intrigue et pour garder mon enthousiasme !”

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Des personnages vivants

Carol et Tony Hill sont les deux héros de la série de romans de Val McDermid, qui nous explique la naissance de ce duo : “Mes deux personnages sont nés ensemble. Il existe une différence de statut entre profiler et policiers en Angleterre et je souhaitais mettre à profit cette tension qui existe entre les deux métiers en la mettant en scène dans un duo.” Par ailleurs, l’auteur nous explique porter une attention toute particulière à l’évolution de ses personnages récurrents : “Je pense à Miss Marple qui est absolument immuable dans toutes ses aventures ; ce qui permet bien sûr aux gens de lire les livres dans le désordre. Mais Miss Marple ne se soucie guère des personnages autour d’elle. Ce n’est pas le cas dans ma série, et c’est volontaire. Je crois qu’avec le temps, les lecteurs se sont sophistiqués et il est important selon moi que l’écriture se sophistique aussi. Par conséquent, il me semble nécessaire de faire évoluer mes personnages en fonction des histoires que j’écris, au fil des tomes.”

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Etude de terrain

Tout bon lecteur le sait, un écrivain  renseigné est un bien meilleur conteur. Pour Val McDermid, le travail d’investigation est un passage obligé : “J’ai rencontré plusieurs policiers au fil du temps à tel point que je suis au courant de choses qu’ils ne laissent pas filtrer auprès du grand public. Pour créer Tony Hill, le héros de ma série, j’étais en terrain inconnu car je ne connaissais rien du métier de profiler. Par chance, à l’époque, je suis tombée sur un reportage à propos d’un profiler. J’ai noté son nom et j’ai décidé de l’appeler pour qu’il me donne des conseils. L’homme a été très suspicieux et pour lui prouver que je n’étais pas folle, je lui ai proposé de lire deux de mes romans.  Ce qu’il a fait, avant de décider de m’aider.  Nous nous sommes très bien entendus, il m’a fait des remarques, m’a tout expliqué en détail, il a vraiment été très généreux. Il m’a même fait visiter l’hôpital psychiatrique où il travaillait et m’a expliqué chaque étape du processus.”

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Femmes et nouvelle vague

Avant de prendre la plume pour écrire ses romans, Val McDermid ne trouvait pas son compte dans la littérature policière qu’elle avait jusqu’alors étudié : “Un point noir reliait tous les thrillers que j’avais pu lire : les détectives étaient toujours esseulées, isolées, et ça ne correspondait pas à l’image que j’avais du monde, moi qui ai toujours été entourée d’amis. Dès lors, j’ai voulu écrire autre chose, je voulais que mes personnages aient des relations et travaillent en équipe, qu’ils créent un esprit de camaraderie comme je sais que cela existe dans ce milieu. C’est alors que je me suis lancée.” Très inspirée par la nouvelle vague de polars féministe qui se développait aux Etats-Unis à l’époque, elle choisit de défendre les femmes dans ses livres : “ Je crois très fort que les sociétés européennes ont un gros problème avec les femmes et surtout relativement aux violences domestiques. Elles sont tout simplement ignorées.  Certaines de mes amies se sont fait sérieusement victimisées sur internet, à coup de menaces de mort sur elles et leurs enfants. C’est horrible et la plupart du temps, cela part de choses très triviales. On pensait que les questions d’homophobie et de racisme étaient réglées et que ces débats n’avaient plus rien à faire sur la place publique. Sauf qu’entre temps, internet est arrivé et a permis à des gens, sous couvert d’anonymat, de dire des horreurs. Alors oui, il y a du progrès, mais la route à parcourir est encore longue.”

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Respecter les victimes

Alors que nombre d’écrivains se targuent de baser leurs histoires sur des faits réels, Val McDermid ne partage pas cette volonté : “Je n’utilise pas de vraies affaires pour écrire mes livres. Mes années de journalisme m’ont montré les conséquences de la mort sur l’entourage des victimes d’actes de violences.  Je ne veux pas m’exprimer sur des choses dont je n’ai pas entièrement connaissance. Pour ce qui est des affaires en cours, je ne veux surtout pas perturber le travail des policiers, je pourrais gêner les enquêtes ou alors gêner les familles des victimes. Je ne veux pas, ça me gêne d’intervenir. Voilà pourquoi je ne pioche pas dans les faits-divers pour écrire mes histoires. J’ai bien assez d’imagination pour inventer des histoires de toutes pièces !”

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Exorcisme

Romancière avant tout, Val McDermid ne revendique pas de rôle de messager auprès de ses lecteurs, qu’elle cherche avant tout à divertir : “Tout comme dans les montagnes russes, les lecteurs aiment se faire peur tout en étant en sécurité avec les polars : on crie, mais on y retourne car au fond, c’est amusant d’avoir peur alors que l’on sait que l’on ne craint rien. Et puis entre nous, nous avons tous eu envie un jour de tuer une garce ou un ex-petit ami pour se venger, mais comme nous sommes bien élevés, on ne le fait pas. Le polar nous permet d’exorciser cela, de passer à autre chose. En revanche je n’en dirai pas davantage car je pense que dès lors qu’un auteur de polar pense qu’il a un message à faire passer, alors c’est un terrain miné. Toute motivation de message est délicate : mon travail d’auteur est de vous divertir, de construire des personnages bien construits et rien d’autre !

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Retrouvez Les Suicidées, chez Flammarion et Une victime idéale, chez J’ai Lu, de Val McDermid.

Passez du rire aux larmes avec Anna McPartlin

Passer du rire aux larmes en lisant un roman sur le deuil est rare mais n’est pas impossible. La preuve, Anna McPartlin a réalisé cette prouesse dans son dernier roman paru en France, Mon midi, Mon minuit, publié au Cherche Midi. Bouleversés par cette lecture, véritable ascenseur émotionnel, une trentaine de lecteurs de Babelio sont venus rencontrer l’auteure le lundi 27 mars dernier, la tête emplie de questions.

L’interprétariat a été assuré par Fabienne Gondrand.

À la suite d’un drame, le monde d’Emma, jusque-là rempli de promesses, s’effondre. La jeune femme plonge dans le désespoir. Ses amis font alors bloc autour d’elle pour tenter de lui redonner le goût de vivre…
Comment survivre à la perte et au chagrin ?
Quel courage l’existence peut-elle parfois exiger de nous ?

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Naissance du roman

Mon midi, Mon minuit est le premier roman qu’a écrit Anna McPartlin. S’il n’arrive que cette année en France, il a en réalité été publié dix ans plus tôt au Royaume-Uni. Mais sa genèse remonte à bien plus loin : “Quand j’étais jeune, un de mes amis, qui était aussi le petit-ami d’une de mes meilleures amies, s’est suicidé. J’ai alors écrit trois pages, que j’ai laissées de côté une dizaine d’années jusqu’à la parution de mon livre. Elles n’ont pas bougées et sont restées telles quelles dans le roman : il s’agit du moment où Emma perd John.” Même si Anna fut inspirée par ce moment tragique, son œuvre n’en reste pas moins que de la fiction : “Je ne parle pas de mon amie dans mon roman, mais je l’ai observée et comprise. C’est d’ailleurs son livre préféré car toute la souffrance est vraie. Elle a l’impression de lire ce qu’elle a vécu. Et quand elle l’ouvre, elle pleure ! La dédicace lui est adressée.”

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Célébrer la vie

La mort est un thème qui revient incessamment chez Anna McPartlin, tant dans ce roman que dans les précédents. Pourtant, c’est bel et bien la vie qui obsède l’auteure : “Le sujet du livre, c’est le décès. Mais mon livre ne se limite pas à cela. C’est aussi un livre qui parle de survie, un livre qui montre comment une épreuve nous fait grandir, comment on doit continuer après un tel choc et comment on doit, malgré tout, trouver la joie. Tous mes livres parlent de mort donc tout le monde pense qu’elle m’obsède. Mais en réalité, je suis obsédée par la vie ! J’ai beaucoup été entourée par la mort ou la maladie dans ma vie et cela m’a appris qu’on a de la chance d’être là. Je veux célébrer l’amour de la vie. Je pense que vivre sa vie pleinement et mourir subitement n’est pas tragique. La vraie tragédie, c’est de passer à côté de sa vie.”

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Le deuil comme une onde de choc

La mort frappe tous les personnages dans le roman, un peu comme si le décès d’un être était à l’image d’une pierre qu’on lance dans l’eau : l’onde de choc atteint peu à peu tout le monde. “C’est exactement cela : je voulais montrer la répercussion du deuil. Ma mère était atteinte de sclérose en plaques et était en fauteuil roulant. A cette époque, elle et son amie Trudy étaient inséparables, elles s’épaulaient beaucoup. Puis, à mes 17 ans, j’ai perdu ma mère et j’ai alors eu l’impression de perdre mon monde entier. Lorsque, six mois après le décès de ma mère, je suis allée rendre visite à Trudy, j’ai réalisé qu’elle aussi avait été affectée par sa perte, tout comme l’étaient mon oncle et ma tante. De la même manière, quand mon amie a perdu son compagnon, moi aussi j’étais affectée. Tout le monde en souffre. Le deuil se départage, se démultiplie chez les gens mais paradoxalement, il les rapproche aussi.”

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Une ode à l’amitié et la famille

Le soutien et l’entraide sont aussi des valeurs clés, à la fois dans l’ouvrage mais aussi pour Anna McPartlin. Chacun de ses personnages est aidé par un autre et ce choix n’a rien d’anodin : “L’entraide est un des thèmes forts du livre. C’est un roman sur l’amitié. En général, je dis toujours que j’ai quatre thèmes forts quand j’écris des scripts ou des livres : l’amour, la perte, l’amitié et la famille. Et par famille, j’entends différents types de famille avec toutes les teintes et les dynamiques qu’elle peut prendre : j’étais fille unique, mes parents se sont séparés dans l’Irlande des années 1970. J’ai alors vécu à Dublin avec ma mère. Quand elle est tombée malade, j’ai vécu avec mon oncle et ma tante, qui avaient 5 enfants qui sont pour moi comme des frères. Puis à 15 ans, j’ai appris que j’avais une demie-soeur. De la même façon, l’amitié est pour moi quelque chose d’aussi important que la famille. Quand la famille s’évapore, l’amitié cristallise. Mes amis sont comme une deuxième famille pour moi.”

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Regard sur la prêtrise

Un des personnages principaux du roman, Nigel, est prêtre. A travers lui, Anna McPartlin a essayé de comprendre les choix qui mène à cette vocation : “Le personnage de Nigel est prêtre car j’ai un ami qui est devenu prêtre. A cette époque, il y a 10 ans donc, j’étais jeune et je ne comprenais absolument pas sa décision ! C’était impossible pour moi de concevoir son choix. C’est à travers Nigel que j’ai essayé de le comprendre. L’athéiste en moi se demandait comment il était possible pour quelqu’un de consacrer sa vie à l’invisible. J’ai donc su dès le début où je voulais aller avec le personnage de Nigel. Etre prêtre est difficile, le regard des autres est lourd. Je voulais lui rendre justice. Je savais que cela allait être dur mais j’ai beaucoup travaillé en ce sens.”

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L’influence de l’Eglise catholique en Irlande

La vision qu’a Anna McPartlin de l’Eglise catholique irlandaise n’est cependant pas des plus tendres. Elle pose au contraire un regard assez critique sur son influence à travers le personnage d’Emma : “Il faut remettre les choses en contexte : En ce temps-là, il y avait beaucoup de problèmes avec l’Eglise catholique et les prêtres en Irlande. Si Emma a cette réaction envers l’Eglise, c’est parce que l’Eglise est contre les femmes. La contraception est arrivée dans les années 1970 mais on n’a commencé à la trouver en pharmacie qu’à partir des années 1980 alors que pour moi c’est un droit fondamental ! D’autre part, l’avortement est toujours illégal en Irlande et l’Eglise le pontifie. Si vous voulez avorter vous devez prendre l’avion et vous rendre en Grande-Bretagne. Cela a aussi engendré beaucoup d’abus dans les années 1950 à 1970 de la part de l’Eglise. Des femmes étaient par exemple dans des centres spéciaux avec des nonnes, leurs bébés mouraient, ceux qui étaient toujours en vie étaient vendus aux Etats-Unis et les femmes formaient une main d’œuvre gratuite. On a retrouvé un véritable charnier à ces endroits de près de 700 corps de bébés et d’enfants. Il y a une véritable souffrance en Irlande. Depuis les années 1970 et l’arrivée de l’Irlande dans la Communauté Économique Européenne (l’ancêtre de l’Union Européenne), les choses se sont un peu améliorées. L’Europe a tiré l’Irlande vers le haut et a permis aux Irlandaises d’obtenir plus de droits.”

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Hommage à W.H. Auden

Le titre original du roman, Pack up the moon, provient d’un éloge funèbre de W.H. Auden. Si l’on peut y voir un clin d’œil au film Quatre mariages et un enterrement dans lequel le poème est lu par John Hannah, il a une signification toute particulière pour Anna McPartlin : “C’est un poème que j’ai étudié quand j’avais 17 ans pour mon diplôme et il m’a réellement marqué. D’ailleurs, quand je suis allée voir le film qui l’a rendu célèbre, je me suis littéralement effondrée dans la salle ! Je n’avais pas vraiment d’idée de titre pour mon roman, tout ce que je voulais dire était dans ce poème.” Et la traduction française est restée fidèle à cette volonté : “Pour la traduction de la version française, le titre a été pioché au sein du même poème. C’est tout ce qui m’importait.”

Retrouvez Mon midi, Mon minuit d’Anna McPartlin, publié au Cherche Midi

Janis Otsiemi nous guide dans les bas-fonds de Libreville

Drogue, violence, jeux, vengeance… Le tableau du Gabon peint par Janis Otsiemi dans son dernier roman, Tu ne perds rien pour attendre, qui inaugure la nouvelle collection Sang Neuf de chez Plon, est bien peu reluisant. C’est surpris par cette sombre peinture et par ailleurs intrigués par la culture africaine que les lecteurs de Babelio sont venus rencontrer l’auteur, dans les locaux de son éditeur, le jeudi 16 mars dernier.

 

Flic à Libreville, Jean-Marc a perdu sa mère et sa sœur dans un accident dont le coupable n’a jamais été poursuivi. Jean-Marc est entré dans la police à cause de ce drame pour condamner à sa manière ce meurtrier. Mais, fatigué des magouilles de ses collègues de la PJ, il a demandé à être muté à la Sûreté urbaine de Libreville ; un service où il a le temps de préparer une vengeance qui le fait tenir au quotidien. En attendant le jour où il fondra sur son ennemi juré comme un prédateur, tel un Dexter à la mode gabonaise, il nettoie les rues de Libreville des voyous, violeurs, politiciens véreux et génocidaires rwandais qui y sont planqués…

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Entre la magie et le réel

Pour saisir la profondeur des romans de Janis Otsiemi, il faut garder en tête que la frontière entre le réel et le fantastique est bien plus floue en Afrique qu’en Europe : “La notion de mérite n’existe pas en tant que telle chez nous. Pour réussir dans la vie, mes compatriotes ont recours à des fétiches et des marabouts, pas directement au travail.” A ce cadre particulier s’ajoutent malheureusement d’importants soucis judiciaires, qui ont inspiré à l’écrivain son dernier roman : “ Si l’on  partage quelque chose en Afrique, c’est bien l’impunité. Notre société judiciaire est au service du pouvoir et pas à celui de la société civile. Mon héros est justement désabusé par cette justice et c’est la haine envers ce système qui le pousse à se venger.”

 

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Imaginer pour dénoncer

S’il a décidé de créer un “Dexter” africain, l’écrivain a bien l’intention de mettre le doigt sur les nombreux problèmes qui sévissent dans son pays : “Mes histoires sont en elles-mêmes relativement banales, mais elles sont souvent un prétexte pour dénoncer ce qui me dérange. Je parle notamment dans ce livre des casinos corses qui constituent selon moi un véritable fléau qui touche toute la société gabonaise.” Le jeu n’est pas le seul mal dont souffrent les habitants de la capitale gabonaise selon Janis Otsiemi, qui y vit encore aujourd’hui : “Aux côtés du jeu, la corruption fait également de nombreux ravages, sans parler de la drogue, dont les routes traversent notre capitale depuis que la lutte anti-terroriste menée au Sahel, les a déplacées. L’Afrique est un véritable polar à ciel ouvert.”

 

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Une langue d’adoption

Les romans de Janis Otsiemi constituent également à leur manière une réflexion autour de la langue française. En effet, l’écrivain entretient un rapport plutôt complexe avec notre langue, vue comme un héritage forcé datant de la colonisation : “La langue française n’est de base pas la mienne, elle ne peut pas traduire la réalité dans laquelle je vis. Le français traduit vos soucis et votre quotidien, mais il ne peut pas raconter toute mon histoire.” A cet héritage difficile s’ajoute au Gabon l’absence de langue nationale, qui rend le langage toujours plus complexe : “Chaque ethnie triture la langue pour se l’approprier. D’ailleurs, c’est une belle vengeance vis à vis du colonisateur que de transformer son langage alors qu’il était venu nous l’imposer ! ”

 

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Un polar gabonais

Lassé par la production, à ses yeux très monotone, des romans policiers, Janis Otsiemi a voulu proposer une série d’enquêtes dans un cadre nouveau : “J’en avais assez de retrouver Paris et New-York dans tous les polars que je lisais. Libreville, la capitale du Gabon où je vis, possède une vraie matière romanesque, car derrière les paysages de carte postale, se trouve une réalité bien plus sombre qu’il est important de ne pas cacher ; c’est là que se trouve ma vie. De plus, les écrivains africains ne se préoccupent pas de vraisemblance : pour plaire à un public étranger, ils mettent souvent en scène des médecins légistes, propres aux enquêtes américaines, alors que cette profession n’existe même pas chez nous.” Résidant dans l’un des plus grands bidonvilles de sa région, Janis Otsiemi a choisi d’écrire pour ses amis : “Les premières fois, mes amis trouvaient que j’écrivais comme un bourgeois, or, je voulais qu’ils se reconnaissent dans mes romans. C’est pour cela que je suis venu au polar et que j’ai choisi d’y mettre en scène mon quotidien.”

 

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Lutter pour sa liberté

Triste réalité, dire la vérité sur son pays n’est pas toujours une décision facile à prendre pour les écrivains. S’il ne s’est encore jamais senti directement en danger, Janis Otsiemi confie son inquiétude au sujet du devenir de sa liberté d’expression : “J’ai reçu des appels du président du Gabon qui me demandait de cesser de faire de la mauvaise publicité pour le pays. Je subis également une pression extérieure. Je joue au chat et à la souris avec le gouvernement et sais que je dois faire attention.” En revanche, Janis Otsiemi n’est pas prêt de céder à la pression ou à se cacher  : “Je n’use pas de pseudonyme car j’assume totalement mes choix ; c’est ma liberté dont il s’agit et je refuse catégoriquement d’y renoncer.”

 

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Apprentissage sur le terrain

Afin de rendre ses personnages crédibles, et notamment ses policiers, rien de mieux que d’aller les trouver directement où ils se trouvent. C’est en effet sur le terrain que Janis Otsiemi amasse la matière nécessaire pour écrire ses romans : “Tout commence souvent par une histoire inventée. Je vais voir la police en expliquant que j’ai perdu mon petit frère et que je souhaite aller voir dans la prison s’il s’y trouve. Une fois sur place, je peux récolter toutes les informations dont j’ai besoin, auprès des prisonniers comme des agents de sécurité.” Ce travail de terrain, Janis Otsiemi le soigne afin de gagner en réalisme : “Je veux que le Gabon de mes livres soit le vrai et que les habitants se reconnaissent dans mes écrits. Lorsque j’évoque un lieu dans mes romans, je commence toujours par m’y rendre afin de rester au plus proche de la vérité dans mes descriptions.”

 

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Autodidacte

Avec neuf soeurs, Janis Otsiemi s’est longtemps contenté de romans photographiques à l’eau de rose : “J’aimais bien ces romans, mais à 15 ans, j’ai découvert le poème Le Lac d’Alphonse de Lamartine et c’est alors que je me suis mis à dévorer tous les classiques.” Dans une région où l’accès à l’éducation demeure difficile à une grande partie de la population, Janis Otsiemi s’est formé en autodidacte à l’écriture : “J’ai arrêté l’école en classe de troisième. Pour apprendre à écrire, j’ai donc copié des pages et des pages de Balzac, pour en saisir le style et développer ensuite le mien.” Comme expliqué plus tôt, Janis Otsiemi ne fait pas partie de la classe privilégiée de Libreville et la littérature semble avoir joué un grand rôle dans son élévation sociale : “La littérature m’a sauvé. Je vivais dans un quartier violent et la plupart de mes amis de l’époque sont aujourd’hui en prison. Personnellement, la littérature m’a ouvert les yeux et m’a permis de ne pas foncer dans le mur.”

 

 

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Découvrez Tu ne perds rien pour attendre de Janis Otsiemi, publié chez Sang Neuf.