Il est grand temps de rallumer nos souvenirs avec Virginie Grimaldi

Le mercredi 15 mai, Babelio accueillait trente lecteurs à la Halle aux Oliviers, la grande salle de la Bellevilloise, à Paris. Dans un décor chaleureux et verdoyant qui n’était pas sans rappeler la place aux pruniers du dernier roman de Virginie Grimaldi, Quand nos souvenirs viendront danser, les éditions Fayard organisait avec nous une rencontre en compagnie de la romancière. Venue présenter ce nouveau livre, c’est un véritable moment d’émotions et d’amitié qu’elle a offert à ses lecteurs. Retour sur une soirée qui sera pour eux plus qu’un souvenir parmi d’autres.

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La mémoire et les lieux

La mémoire et les souvenirs, « c’est le thème que j’avais le plus envie d’aborder depuis que j’écris », commence par déclarer Virginie Grimaldi. Son roman, en effet, raconte l’histoire d’une bande de six octogénaires qui vont tout faire pour sauver l’impasse où ils ont vécu quasiment toute leur vie et où leurs souvenirs vivent aussi. « J’ai eu le déclic chez mes grands-parents, qui habitent aussi au 1 rue des Colibris d’une petite ville, où ils ont emménagé dans les années 50. Petit à petit, leurs voisins partent et pour eux aussi, qui vieillissent, la question commence à se poser. Ils ont emménagé tous ensemble et partent maintenant un par un. J’ai trouvé ça bouleversant ! »

« Lorsque nous avons emménagé impasse des Colibris, nous avions vingt ans, ça sentait la peinture fraîche et les projets, nous nous prêtions main-forte entre voisins en traversant les jardins non clôturés.

Soixante-trois ans plus tard, les haies ont poussé, nos souvenirs sont accrochés aux murs et nous ne nous adressons la parole qu’en cas de nécessité absolue. Nous ne sommes plus que six: Anatole, Joséphine, Marius, Rosalie, Gustave et moi, Marceline.

Quand le maire annonce qu’il va raser l’impasse – nos maisons, nos souvenirs, nos vies -, nous oublions le passé pour nous allier et nous battre . Tous les coups sont permis: nous n’avons plus rien à perdre, et c’est plus excitant qu’une sieste devant Motus. »

À travers le récit de leur combat et une plongée dans ses souvenirs, Marceline livre une magnifique histoire d’amour, les secrets de toute une famille et la force des liens qui tissent une amitié.

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Cette émotion de quitter un lieu où on a tant vécu, c’est un sentiment que l’auteure comprend déjà et il lui a donc suffi, pour écrire son roman, d’aller le chercher en elle. « Je viens par exemple de quitter la maison dans laquelle mon fils a vécu ses premiers jours. J’ai ressenti le besoin de dire au revoir à chaque pièce et de les remercier de nous avoir accueillis. Je suis aussi très attachée à la maison de mes grands-parents. » Elle ressent d’ailleurs la même chose pour certains objets. Ne se définissant pas tellement comme quelqu’un de matérialiste, Virginie Grimaldi explique pourtant : « j’ai du mal à me défaire d’objets quand ils sont attachés à des souvenirs. » Elle raconte par exemple que son fils lui rapporte parfois des cailloux, qui ne sont pas particulièrement beaux et qu’elle garde pourtant par tendresse. Et l’auteure d’ajouter en riant, à l’adresse de son fils, présent ce soir-là : « Mais ils sont très beaux ces cailloux, mon chéri ! »

« Ma grand-mère avait Alzheimer et elle perdait ses souvenirs, a-t-elle également confié, justifiant ce choix de thème très intime. C’est la chose la plus terrible qui soit. C’est précieux, les souvenirs. »

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Une écriture instinctive

Virginie Grimaldi est une auteure qui semble avant tout écrire avec ses émotions et sa spontanéité. Elle a demandé à sa grand-mère de témoigner de sa vie et de cette rue des Colibris, « mais j’avais déjà plein de souvenirs, parce que ma grand-mère écrit depuis toujours. » Certains, comme l’anecdote du poulailler, se sont ainsi retrouvés dans le roman ! « Non, il n’y a pas eu de travail particulier, à part plonger dans mes souvenirs. » Les émotions et les histoires qu’elle raconte, c’est donc au fond d’elle-même qu’elle a été les puiser…

Spontanée, Virginie Grimaldi l’est d’autant plus qu’elle fait partie de ces auteurs qui ne connaissent pas au préalable toute la structure de leur roman. « J’ai les grandes lignes. Je sais ce que je veux raconter. Mais pas les chemins par lesquels je vais passer.  Je me laisse surprendre, conclue-t-elle. Il m’est arrivé de faire un plan détaillé, mais je n’ai rien suivi ! » La seule différence de ce roman, c’est que le récit alterne entre l’histoire au présent de ces six octogénaires et leur passé. « Pour ne pas me perdre, j’ai écrit tous les souvenirs d’abord, puis leur présent. » Sans cette construction inédite chez elle, c’est de façon linéaire, comme d’ordinaire, qu’elle aurait déroulé son texte.

« Le premier à me relire, c’est mon mari. Il m’a même donné des idées ! Mais ma grand-mère relit tout également. Je ne pense pas que mes livres soient son genre de lecture, alors quand j’écris, j’ai vraiment envie de lui plaire, de la toucher. » Challenge réussi avec Quand nos souvenirs viendront danser car « celui-là, elle l’a aimé plus que les autres. Elle a été très émue. Elle a beaucoup pleuré. Ça lui a rappelé les lieux de ses souvenirs. »

Pour autant, elle n’a pas besoin de beaucoup de relecture après avoir écrit un roman. « J’ai l’impression que je vais à l’essentiel quand j’écris. Je décris beaucoup. On m’a déjà dit d’aller plus près de l’émotion, d’en dire plus, mais je n’aime pas dire ce que les lecteurs doivent ressentir. Il est dangereux de tomber dans la mièvrerie ou le pathos. »

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Marceline & cie : des personnages plein de vie

L’une des particularités du nouveau roman de Virginie Grimaldi, c’est son personnage principal, Marceline, qui a un franc-parler légendaire et une personnalité haute en couleurs. « Je voulais voir l’histoire à travers un seul personnage et j’avais vraiment envie d’avoir le regard de Marceline pour dévoiler les choses petit à petit. Elle me faisait rire, en fait. Dans un de mes précédents romans, il y avait une grand-mère comme elle et ça m’a plu. J’ai voulu la retrouver. »

Se mettre dans sa peau, malgré ses 80 ans, l’auteure ne semble pas avoir eu de mal à le faire. Au contraire. « C’était naturel. Je crois qu’à 80 ans, on n’est pas si différent que ça. On a les mêmes émotions qu’à mon âge » exprime-t-elle, visiblement aussi touchée par des personnages de son âge que par sa petite bande de personnes âgées,  Anatole, Joséphine, Marius, Rosalie, Gustave et Marceline. « Et je suis une éponge.  J’ai beaucoup d’empathie, ce qui me permet de me mettre dans la position de personnages très différents » comme le prouve par exemple son best-seller Il est grand temps de rallumer les étoiles, dans lequel elle campe trois héroïnes de trois générations différentes (12 ,17 et 37 ans).

Par ailleurs, les personnages semblent très incarnés pour elle. « Je les vois car ils existent en tant que tel. » Ils naissent d’ailleurs très tôt, en même temps que son histoire, si bien qu’elle n’a ni besoin de les chercher, ni besoin qu’ils changent en cours d’écriture. Comme s’ils vivaient depuis toujours en attendant de pouvoir apparaître dans ses romans. « Ils ne changent pas mais ils me surprennent, parfois. »  De plus, ils sont ici assez nombreux, et chacun a son rôle à jouer dans l’histoire. « Il y a une narratrice, mais j’ai besoin de beaucoup de personnages et qu’ils soient tous crédibles et importants. »

« Les personnages restent, avoue-t-elle en fin de rencontre. J’ai besoin d’avoir de leurs nouvelles. Il me faudrait une histoire où on les retrouve tous ! Quand je termine un roman, ils me manquent ; puis il y a une phase où j’ai les premiers retours de mes lecteurs et je me dis alors : ils sont bien chez eux. » 

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Réparer des vies

Virginie Grimaldi aborde des thèmes très importants pour elle et se dévoile beaucoup. « Le temps qui passe m’angoisse terriblement. Je ne me camoufle pas, dans ce livre, je me mets à nu. » Il lui arrive de se rêver en écrivant, de réinventer des choses. Par exemple, quand on lui demande si elle aimerait ressembler à certains de ses personnages, elle répond qu’elle voudrait « le sens de la répartie de Marceline. Son courage. » Mais elle avoue aussi : « il y a certains de leurs défauts que j’aimerais ne pas avoir. Oui, on se raconte une nouvelle vie dans ses propres romans. » Pour l’écriture de ce roman, elle a été, on l’a vu, puiser en elle des choses personnelles. Elle a aussi extrait de son histoire familiale certains points clés de l’histoire. « Je voulais aborder la thématique de la place de la femme dans la société. Ma grand-mère, pour elle, c’était tout à l’ancienne. Aujourd’hui, elle regrette un peu que ça ne soit pas passé autrement, même si elle a surtout beaucoup aimé la période où elle a élevé ses enfants. » Mais, affirme Virginie Grimaldi, « je répare un peu quelque chose avec ce roman ».

Par conséquent, Quand nos souvenirs viendront danser a été un roman difficile à écrire. « Je ris et je pleure en écrivant. J’essaye d’alléger les thèmes durs avec de l’humour ou de la légèreté ; je n’aime pas ajouter des violons car je suis comme ça au quotidien. Là, il y a eu de la souffrance. Je repoussais de l’écrire – je préférais même faire les vitres ! C’était douloureux. Mais après, qu’est-ce que ça fait du bien ! reconnaît-elle. Mes angoisses restent, ne s’effacent pas, mais cela aide un peu. Et quand mes histoires vont toucher quelque chose chez le lecteur, c’est magique. On se sent moins seul, cela allège ! »

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Une auteure sincère et chaleureuse

« Il y a une quinzaine d’année, raconte Virginie Grimaldi, j’avais envoyé un manuscrit de roman. À l’époque, j’écrivais de la chick-lit. Le livre s’appelait Moi, Lisa, maîtresse de Brad Pitt, rigole-t-elle, et a été refusé. Je ne me l’expliquais pas ! Après cela, je croyais même que je ne publierai jamais : je n’avais pas de talent, pas de contact, etc. Puis sur le blog que j’ai créé, on m’a conseillé d’écrire un roman. Je l’ai renvoyé à un éditeur. On m’a dit oui deux jours après. Je n’y croyais pas ! »

De simple lectrice à auteure de romans à succès, Virginie Grimaldi n’en a pour autant pas perdu de sa verve et de son humilité. « Déjà que ce soit édité, je me disais waouh, mais ensuite que d’autres personnes que ma mère l’achètent… ! » finit-elle avec simplicité.

À un moment de la soirée, une lectrice lui demande si elle se verrait écrire des livres pour la jeunesse. Sa réponse, incertaine, l’amène à nous dire : « déjà que j’ai mis du temps à me dire : je suis écrivaine » avant de conclure, riant de sa propre incertitude : « Je dis beaucoup « Je ne sais pas » ! »

C’est cette sincérité qui a rendu la soirée si chaleureuse et qui rend l’auteure si complice avec ses  lecteurs et lectrices. « J’ai de plus en plus de lecteurs, qui attendent mes romans, et j’ai peur de les décevoir. Je n’ai pas peur des critique ou des ventes, mais j’ai peur de les décevoir. »

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À en croire les soixante premières critique du roman, qui lui donnent une note moyenne supérieure à 4/5, les Babelionautes, eux, n’ont pas été déçus ! Ils attendent même déjà de pied ferme, mais amical, les prochains. Actuellement enceinte, Virginie Grimaldi ne prévoit pourtant pas de publier un livre bientôt. « Je suis quelqu’un de très angoissé et imaginer des histoires occupe mon esprit. J’ai donc déjà un début d’idée mais je me dis : ne t’emballe pas ! » En attendant, il va falloir se contenter de faire danser ses souvenirs de ses précédents romans.

Mélanie Guyard : le poids du silence

Inspirée par son village natal, Mélanie Guyard signe une fresque romanesque où les secrets de famille s’érigent en maîtres silencieux de nos existences. Ce roman choral sur la conséquence des non-dits démontre à quel point la grande Histoire peut affecter l’histoire de chacun, et briser des destinées. Les Âmes silencieuses, paru aux éditions du Seuil est le premier roman de littérature générale de l’auteure après de nombreux romans jeunesse. Nous avons eu le plaisir de recevoir Mélanie Guyard dans nos locaux pour une rencontre conviviale avec ses lecteurs, le 9 mai dernier.

415ypcsmMuL._SX195_.jpg1942. Héloïse Portevin a tout juste vingt ans lorsqu’un détachement allemand s’installe dans son village. Avides d’exploits, son frère et ses amis déclenchent un terrible conflit. Pour aider ceux qu’elle aime, Héloïse prend alors une décision aux lourdes conséquences…
2012. Loïc Portevin est envoyé par sa mère au fin fond du Berry pour y vider la maison familiale après le décès de sa grand-mère. Loïc tombe sur une importante correspondance entre cette dernière et un dénommé J. Commence pour lui une minutieuse enquête visant à retrouver l’auteur des lettres.
Entre secrets de famille et non-dits, Loïc et Héloïse font chacun face aux conséquences de leurs décisions, pour le meilleur… et pour le pire.

Mélanie Guyard est fascinée par les notions d’identité, de mémoire, par les liens qui se tissent et les dynamiques qui régissent les familles. Dans Les Âmes silencieuses, elle explore ces concepts complexes d’appartenance à une communauté, d’amour filial et fraternel. L’auteure soulève de nombreux questionnements sur la transmission et la façon dont l’héritage familial peut parfois peser sur un enfant : « La mémoire peut se faire pesante, intrusive, voire même dangereuse… Comment se construire en tant qu’individu, avec un héritage qu’on ne contrôle pas ? Comment l’héritage peut-il peser sur un enfant ? Comment s’émanciper lorsque le mensonge est transmis sur des générations ? » Comment se libérer des secrets de famille et retrouver la paix intérieure ? C’est là tout l’enjeu du roman qui explore deux fils narratifs : celui d’Héloïse en 1942, et celui de son petit-fils Loïc, en 2012.

La mémoire de la terre

L’auteure a fait le choix de planter son intrigue dans le Berry, dans un petit village pittoresque et reculé, perdu au milieu de nulle part et où il est facile d’enterrer un secret : « Je voulais que ça soit comme un autre monde, un endroit où on se perd quand on s’y rend. C’est un non lieu, mais c’est aussi un lieu de passage : le chemin passe par là. C’est un endroit dont il est dur de sortir, loin des océans, loin des frontières, loin de tout. » A cet égard, la jeune auteure nous confie avoir étudié avec plaisir la faune et la flore locale : « J’ai horreur de faire des recherches, je me suis donc cantonnée au minimum vital. Cependant, j’ai aimé rechercher les espèces d’arbres, de fleurs qu’il y a dans les forêts du Berry, ces éléments dont tout le monde se moque mais qui me semblent importants pour donner de l’épaisseur au village. » L’intrigue se situe durant la Seconde Guerre Mondiale ; pour redonner vie à cette période, l’auteure a préféré se tourner vers les témoignages de villageois, bien plus authentiques et précieux selon elle, que  n’importe quel essai historique : « Je trouvais intéressant de chercher les petites histoires pour faire le lien entre les histoires personnelles et l’histoire avec un grand H. Mais je n’ai jamais eu l’intention d’en faire un village réel, j’ai voulu qu’il s’inscrive dans ce grand flou artistique de la guerre. »

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Mélanie Guyard a grandi à la campagne, et même si elle vit actuellement en ville, elle n’a jamais oublié ses racines et la mémoire de la terre l’habite encore. Avec une famille maternelle résistante et une famille paternelle collaboratrice, un mariage pour le moins explosif, la seconde guerre mondiale l’a toujours interpellée. Le regard que porte Mélanie Guyard sur son village natal est à la fois tendre et mordant : « Le droit à l’anonymat n’existe pas dans ces petits villages. Nous naissons avec une étiquette déjà posée sur notre front. Lorsque je retourne dans mon village natal, tout ce qui dort là-bas me revient dessus comme un habit qu’on enfile ». L’auteure évoque une véritable dichotomie entre l’identité d’une personne en ville et à la campagne : « A la campagne, on rencontre des personnalités qu’on ne pourrait pas trouver en ville. Je n’ai pas la même existence là-bas que lorsque je suis en région parisienne, je ne suis pas la même personne.  »

Mettre des mots sur les non dits 

La parole des personnages est une source inépuisable d’émerveillement pour l’auteure qui laisse tour à tour Héloïse et son petit-fils Loïc, s’exprimer. Des paroles qui se font discordantes : jeune homme cynique et désabusé, Loïc, dans une posture défensive et provocatrice, se réfugie dans la joute verbale : « Il cherche à se défendre, c’est un personnage vulnérable, qui se protège par ses épines. Il a en même temps cette incroyable pétillance ! Le personnage qui m’a le plus surpris est Héloïse, qui n’était pas comme je l’avais imaginé. Même à moi, elle m’a caché des choses » Tandis que certaines voix résonnent, d’autres se murent dans le silence ; les douleurs du passé se transforment en non dits, comme pour Héloïse, qui va prendre sur elle et se taire : « C’est un personnage qui ne dit pas. Loïc, lui, n’a plus rien à cacher, tout est par terre, tout est détruit. Il est dans la même position que le lecteur en arrivant dans le village, il est en terrain inconnu, c’était donc plus pertinent que ça soit sa voix à lui qu’on entende. Il a la sensation qu’il lui manque une pièce du puzzle ». Ecrire un roman de littérature générale a représenté un nouveau défi  à relever pour cet auteure qui jusqu’à présent, n’avait écrit que des romans et bandes-dessinées jeune public : « En jeunesse, j’avais toujours le même style, là, en fonction de l’époque, de la personne, la voix à adopter n’était pas la même. Comme la voix de Loïc était très forte, la voix d’Héloïse était plus discrète. » Les personnages créés par Mélanie Guyard ont tous une voix qui leur est propre, une particularité très marquée, et c’est ce qui fait la force de ce roman choral.

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La transmission : à la lisière de nos chemins de vie

Porteuse de cette mémoire, la famille détient ses légendes, ses mythes, ses règles, ses rituels, elle se fait le véhicule de valeurs respectées ou transgressées. Les évènements heureux ou tragiques marquent la mémoire familiale et y laissent des traces qui seront transmises aux générations suivantes. L’auteure nous confie que  créer un personnage, même secondaire, nécessite de lui construire une identité propre. Pour cela, elle doit savoir d’où il vient, qui est sa famille, quelle est sa généalogie : « Chaque personnage doit avoir une identité, une raison d’être là. J’ai besoin de savoir pourquoi ils en sont arrivés là. Je ne pouvais pas créer les frères Bartelin sans créer leur famille. Ces deux frères sont comme ça car ils ont été élevés d’une certaine manière. Lorsque Loïc arrive au village et qu’on lui déballe sa généalogie, il a une réaction de résistance, de rejet, il se dit « Je ne suis pas ci, je ne suis pas ça ! Mais alors qui suis-je ? « ». Une posture qu’il adoptera jusqu’à la délivrance : celle de savoir pourquoi, de comprendre. La révélation d’un secret de famille est ce qui aidera à corriger les blessures du présent.

Les relations humaines sont au centre du roman de Mélanie Guyard : les relations fraternelles entre Héloïse et son frère, mais également les liens qui peuvent se tisser entre deux étrangers, Mathilde et Loïc, deux âmes désœuvrées qui tentent de se reconstruire dans le village du Berry : « La vie de Loïc lui a éclaté entre les mains. Mathilde est au même stade, mais contrairement à Loïc, qui est dans la dérision, le cynisme, Mathilde s’est recroquevillée sur elle-même, elle s’est éloignée de tout, est venue s’enterrer dans le Berry et tenter d’oublier sa responsabilité, son histoire. » Pour l’auteure, il est important de distiller une forme de contemporain dans le roman, de rappeler que certaines choses se produisent toujours : « Le personnage de Mathilde ressemble à Loïc mais ils ont deux façons différentes de réagir quand leurs vies ont éclaté en morceaux. Le fait qu’ils se rencontrent leur permet une reconstruction mutuelle. »

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Les liens fraternels sont également essentiels dans le récit : une relation aussi puissante qu’ambivalente : « Les relations entre frère et sœur sont des relations entre pairs, mais ce n’est pas une relation à égalité. Même si dans une fratrie la relation n’est pas égale, elle a vocation à l’être. C’est la volonté d’équité qui crée des relations qui n’existent pas entre les autres membres de famille. Cette relation frère-sœur contribue à la construction de l’individu. » Les personnages du roman de Mélanie Guyard sont toujours animés par la culpabilité : « J’avais besoin d’une raison pour pousser Héloïse à faire ce qu’elle fait. J’ai choisi la culpabilité, un des moteurs qui pousse les gens à faire ce qu’ils font dans les familles. Je suis une petite sœur, et c’est une relation qui m’a profondément émue. »

De la mémoire collective à l’écriture collective

Mélanie Guyard ne choisit pas vraiment les histoires qu’elle va coucher sur le papier. Elle a plutôt l’habitude de vivre, de penser, de rêver, de laisser les histoires venir à elle : « Les histoires que je rêve sont généralement de la grande aventure, des mondes imaginaires, des choses que j’aimais lire lorsque j’étais enfant. » Et finalement, d’en choisir une : « Celle là, je vais la raconter ». C’est le hasard qui l’a guidée sur le chemin de l’écriture de ce premier roman adulte : « Je ne me suis jamais dit que j’allais écrire un livre pour adultes, un roman historique. J’écoutais de la musique, et j’ai entendu une chanson. Tout s’est imposé à moi subitement. L’histoire est venue en entier et forte. Je ne voulais pas l’abandonner sous prétexte que je n’arrivais pas à l’écrire. » Elle invite les aspirants auteurs à se faire confiance et à poursuivre leur processus créatif, même dans les moments de doutes : « L’histoire a finalement été facile à écrire, les personnages ont fait le gros du travail à ma place. Ce n’est pas la peine d’avoir peur. »

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Pour se lancer pleinement dans l’écriture de son roman, Mélanie Guyard a décidé de relever le challenge du Nanowrimo : un défi d’écriture qui consiste à écrire un roman en un mois seulement : « Soudainement, écrire n’est plus solitaire, c’est collectif. Tout le monde écrit pendant un mois, et on va jusqu’au bout. Il ne faut pas commencer à écrire, il faut finir d’écrire. Une fois qu’on a un produit fini, on peut le retravailler. Dans La Peste de Camus, il y a un personnage qui est aspirant écrivain, et à sa mort, on retrouve chez lui des milliers de pages de la même phrase, travaillée de façon différente, car il cherchait la première phrase parfaite pour commencer son roman. C’est le piège des aspirants écrivains. » Il existe dans la culture française l’idée bien ancrée que la littérature est un don. Dans l’imaginaire populaire, le don en littérature évoque la question du talent, voire même du génie de l’auteur, qui confère à l’individu la capacité de transcender sa condition et d’exceller dans son art, une posture élitiste à laquelle l’auteure s’oppose fermement : « Si on enlevait cette idée, il n y aurait plus de gens qui se diraient « je n’ai pas ce don ». Je suis une grande partisane de l’éducation de l’auteur, des masterclass. Il y a énormément de ressources pour les gens qui souhaitent se lancer dans l’écriture. Les littéraires sont placés sur un piédestal en France : cela empêche les aspirants de créer, qui n’osent même plus essayer. Il est aussi important de permettre à l’auteur de communiquer avec les lecteurs. L’auteur est souvent lu, mais il est rare que le lecteur soit invité à s’exprimer. »

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Nous souhaitons à Mélanie Guyard beaucoup de succès pour cette première incursion dans le roman historique. L’auteure nous le révèle à demi-mot, elle compte continuer à écrire de la littérature pour adultes : « Je visualise l’imaginaire comme un couloir avec plein de portes à ouvrir. J’ai pu en ouvrir une… Donc maintenant je peux le refaire ! » Les barrières sont levées !

Découvrez notre interview vidéo de l’auteure, dans laquelle elle présente son roman à travers 5 mots :

Découvrez Les Âmes silencieuse de Mélanie Guyard publié aux éditions du Seuil.

Eric de Kermel : l’évidence écologique

Depuis près de vingt ans, l’écologie et la sauvegarde de la planète Terre sont devenus des sujets dominants dans les médias et les débats d’opinion. Après tout ce temps, on peut légitimement se poser la question de ce qui a vraiment changé dans notre manière d’appréhender notre environnement naturel, de ce que chacun fait au quotidien pour tenter de réduire son empreinte écologique et ainsi éviter d’aggraver une détérioration des conditions de vie sur Terre, conséquence aujourd’hui inévitable de siècles d’exploitation de la nature sans souci du lendemain.

Si les responsables politiques semblent pour la plupart freiner des quatre fers quand il s’agit de réduction des émissions de CO2 (par exemple), une large part de la population semble avoir pris conscience de ces problématiques. Et au-delà du catastrophisme et de la peur, de plus en plus d’écrivains, de journalistes et d’intellectuels développent un discours plus émotionnel pour rappeler avec force le lien simplement organique qui nous relie à la nature – et donc l’évidence de tout faire pour la préserver.

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« A travers un récit initiatique, porté par la tendresse et la foi en l’humain, Eric de Kermel nous propose une expérience susceptible de nous interroger et pourquoi pas de nous transformer. » (Préface de Cyril Dion)

Eric de Kermel fait partie de ces auteurs qui pensent que l’émotion et l’expérience peuvent nous faire changer de regard sur notre environnement, et ainsi agir en profondeur sur nos habitudes. Il était de passage chez Babelio le 27 mai dernier pour rencontrer 30 de ses lecteurs autour de son troisième et dernier livre en date, Mon cœur contre la terre (Eyrolles).

Rendez-vous en terre connue

Parce qu’il faut bien naître quelque part, Eric de Kermel est venu au monde à Ajaccio, un peu par hasard. Du pays, il en a vu assez jeune grâce à un père diplomate, vivant jusqu’à l’adolescence au Maroc (à Rabat) et en Amérique du Sud (en Argentine), avant de rejoindre la France à l’âge de 15 ans. Une expérience pas forcément évidente : « Je n’étais vraiment pas content d’arriver en France, en région parisienne, après toutes ces années passées à arpenter la nature sauvage. Heureusement, mon oncle et ma tante avaient une maison du côté de Briançon, dans les Alpes. Je leur ai assez rapidement rendu visite. C’est cet été là que j’ai vraiment découvert la montagne et la vie qui va avec, ce qu’elle permet et ce qu’elle impose. »

C’est ce coin de France, ses paysages, ses habitants qu’Eric de Kermel raconte dans Mon cœur contre la terre, à travers les yeux d’Ana, écologue quinquagénaire en burn out qui va venir se ressourcer dans cette vallée de la Clarée où elle a grandi, à l’instar de l’auteur : « Cette vallée est frontalière avec l’Italie, et épargnée du tourisme massif car il n’y a pas de station de ski. Le fond de vallée y est très haut, à 1500 mètres d’altitude environ, ce qui la rend assez sombre par rapport aux villages savoyards, par exemple. Elle rappelle vraiment les paysages du Montana décrits par les nature writers américains. » Quand Pierre de Babelio lui demande si le livre a été écrit sur place, dans cette région qu’il connaît bien, Eric de Kermel explique : « J’ai commencé à l’écrire chez moi près d’Uzès, dans le Gard, puis je l’ai terminé à la Clarée, effectivement, où j’ai aussi tout repris. C’est mon côté journaliste, de vouloir documenter au maximum, même si ça n’est franchement pas évident pour moi d’écrire sur ces lieux que je connais bien, et surtout sur ses habitants. J’avais peur de mal faire, mais certains d’entre eux m’ont rassuré sur ce point : selon eux, je n’ai rien dénaturé. »

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Evidence écologique

« Dénaturer » serait d’ailleurs un comble pour ce défenseur ardent de la cause écologique, qui s’échine plutôt à « renaturer » ses lecteurs, notamment à travers son rôle de directeur de la rédaction du magazine mensuel Terre sauvage, engagé dans la redécouverte de la vie sauvage et l’écologie. Et à en croire une expérience récente, il y a selon lui encore pas mal de travail pour éveiller les consciences ou même faire découvrir la nature : « Je faisais visiter mon potager et mon verger à ma filleule il y a quelque temps. C’est une jeune femme éduquée, qui a fait Sciences Po. Pourtant, elle n’a reconnu ni les fraises (parce qu’elles étaient encore vertes), ni le figuier. En fait elle ne savait pas vraiment comment poussent les fruits, à quoi ils ressemblent avant d’arriver dans son assiette. Alors c’est vrai qu’on peut tout à fait avoir envie de protéger la nature intellectuellement, à distance, mais pour moi il faut d’abord la connaître, en faire l’expérience. Mes grands-parents étaient agriculteurs, mais vu qu’il y en a de moins en moins, les jeunes gens perdent cette transmission familiale, et pour certains le lien avec la nature est rompu. »

Cette anecdote fait écho au personnage d’Ana dans le livre, qui défend l’environnement depuis Paris via son métier, mais découvre une réalité assez différente quand elle retourne dans sa région natale des Alpes. L’un des aspects souvent relevés par les lecteurs présents ce soir-là concernait d’ailleurs la vision que l’on a du loup et du débat autour de sa protection ou non : « Le loup est aujourd’hui un vrai problème en France. De nombreux spécimens sont venus d’Italie, en passant par le parc du Mercantour pour aller jusqu’aux Cévennes. On ne sait pas comment ils ont traversé l’autoroute du Sud, mais ils y sont parvenu. J’avais le même avis qu’Ana sur le loup avant de rencontrer ce berger dans la vallée de la Clarée – une anecdote qui a d’ailleurs donné naissance à une scène du livre. Il m’a fait comprendre qu’il ne faut pas forcément protéger le loup à tout prix, surtout que c’est une donnée relativement nouvelle pour les bergers, qui se sentent parfois en danger, démunis. Et peu écoutés alors qu’ils connaissent bien la nature. »

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Le pouvoir du roman

Pour soulever ces problématiques, Eric de Kermel a choisi d’écrire un roman – son premier roman écolo – pas un essai. Pour lui, « certains lecteurs ne sont pas prêts à lire un livre trop précis et documenté, trop sérieux sur ces sujets. Le roman permet une accessibilité plus facile pour le lecteur, avec des thèmes importants que l’on croise dans la fiction. Mais ça autorise aussi à être plus poétique et sensible, à laisser sa place au lecteur et à ses interrogations sans vouloir asséner des vérités à tout prix. Pour moi un bon livre pose des questions plutôt qu’apporter des réponses toutes faites. »

En tant que journaliste, il écrit forcément régulièrement sur ces thèmes. Pourtant ce sont deux activités qu’il distingue largement l’une de l’autre : si le journaliste s’appuie sur l’actualité, dans un magazine qui contient d’autres textes et « caché derrière sa signature », l’écrivain se trouve selon lui plus exposé : « J’ai commencé à écrire à l’âge de 15 ans, pour moi. Puis j’ai continué en écrivant des histoires pour mes enfants. Ensuite, j’ai écrit des histoires pour les grands ; mais tout cela était assez secret et intime, une activité très privée. Je n’ai jamais cherché à me faire publier, c’est venu avec une rencontre. Eyrolles sortira encore deux autres de mes livres, dont un qui est déjà écrit. J’ai adoré retravailler le livre avec mon éditrice : alors que l’écologie est mon sujet de prédilection, j’ai dû faire 7 versions de ce texte. Je ne pensais pas le retravailler autant, mais je pense qu’au final il n’en est que meilleur. Elle m’a notamment aidé à me concentrer sur les aspects romanesques justement, et à atténuer un côté journalistique qui pouvait être trop didactique. »

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Part de féminité

Un lecteur présent durant la rencontre était curieux de comprendre pourquoi l’auteur a choisi de mettre en scène un personnage féminin, Ana, d’autant que ce personnage a beaucoup de points communs avec son créateur : « Pour moi il y a un enjeu fort de réconciliation entre le masculin et le féminin, dans mon écriture. Ca ne se passe pas que par la société, mais en nous-même puisque nous avons tous l’un et l’autre en nous. Quand j’écris j’aime explorer ce côté féminin en moi. Et puis aujourd’hui, ce sont les femmes qui font entrer l’écologie dans les foyers. Chez moi, c’était ma mère. Donc ça me pousse aussi à aller chercher cette part de moi-même, que j’aime bien. »

En fait, Eric de Kermel a alterné jusque-là les personnages féminins et masculins : Nathalie dans La Libraire de la place aux Herbes, Paul dans Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui, et donc Ana dans Mon cœur contre la terre. Visiblement une habitude à laquelle ne dérogera pas son roman suivant, puisqu’il s’agira de l’histoire d’un homme qui a perdu son fils, et va se retrouver à quitter l’Occident pour un ailleurs. Une histoire là encore assez proche de la vie de son auteur.

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En attendant de découvrir cette prochaine parution, les Babelionautes invités ce 27 mai ont pu échanger avec l’auteur directement au cours de la traditionnelle séance de dédicace, et partager un verre avec les membres de l’équipe Babelio présents. Une soirée printanière pour faire bourgeonner des idées donc, et apprécier ce que Dame nature nous offre d’elle-même.

Et comme l’annonce la quatrième de couverture de l’ouvrage : « Au-delà de la communion avec la nature, l’écologie n’est-elle pas ce chemin qui invite à nourrir aussi le lien avec soi-même et avec les autres ? » A bon entendeur…

Pour en savoir plus sur ce livre et son auteur, vous pouvez regarder l’interview vidéo d’Eric de Kermel, où il présente Mon cœur contre la terre à travers 5 mots :


 

Découvrez Mon cœur contre la terre d’Eric de Kermel, paru aux éditions Eyrolles.

Jacques Expert : quand la curiosité est un vilain défaut

JACQUES EXPERT

Comme dans le dernier roman de Jacques Expert, Le Jour de ma mort, ce soir du 13 mai 2019 on pouvait côtoyer au Delaville Café un chat et (au moins) une jeune femme blonde. Mais peut-être ne saura-t-on jamais s’il y avait oui ou non un tueur en série dans la salle – heureusement pour nous, il ne s’est en tout cas pas manifesté ! Car celui que met en mots l’auteur dans ce livre choisit ses victimes selon des critères bien précis : couleur des cheveux, présence d’un chat. Autant vous dire qu’un frisson et quelques rires nerveux parcourent l’assistance au moment où les lecteurs invités s’installent pour la rencontre.

Alors que Pierre de Babelio sympathise avec ledit animal, Jacques Expert fait connaissance avec quelques Babelionautes avant de s’installer pour une heure de questions-réponses. Et puisque tous les lecteurs n’avaient pas terminé le livre avant cette soirée, Pierre et Jacques promettent de ne pas trop évoquer la fin de ce thriller.

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Fièvre de l’écriture

Mais revenons un peu en arrière. En avril 2018, Jacques Expert quittait la direction des programmes de RTL pour se consacrer pleinement à son métier d’écrivain. Successivement journaliste, grand reporter et directeur des programmes, l’auteur de La Femme du monstre et Deux gouttes d’eau n’a pourtant pas chômé ces dernières années côté publications, avec pas moins de 6 romans signés chez Sonatine récemment – sur un total de 17 livres.

Nombreux sont les journalistes à se pencher un jour sur la fiction, après avoir rempli les colonnes, écrans et autres ondes de brèves, d’articles, de reportages. Il semblerait que l’on ne se défait pas si facilement de ce virus appelé « roman », et parmi ces journalistes-écrivains Jacques Expert fait figure d’athlète de la plume, d’auteur à la régularité impressionnante. « J’ai la chance d’écrire très vite, ce qui tient sûrement au fait que j’étais journaliste de radio. Cette facilité m’a permis de travailler efficacement dès mes premières années dans le métier. »

Si pour ses reportages, les sujets sont tout trouvés puisqu’ils découlent de faits réels, comment fait-il pour concevoir une œuvre de fiction ? « J’écris à partir d’une idée que je développe, ça vient petit à petit. C’est cette petite étincelle qui fait démarrer l’écriture. Ici c’est tout simplement la lecture d’un horoscope qui m’a mis sur la voie. Ca peut être assez casse-gueule et angoissant, de ne pas faire de plan. Mais moi je ne peux pas connaître toute l’histoire avant de commencer à écrire ; j’ai déjà essayé, et à un moment je cale forcément. »

Mais « pas de plan » ne signifie pas forcément « pas de méthode », et l’auteur avoue tout de même effectuer un travail préparatoire sur au moins un aspect : « J’ai un attrait pour la psychologie des personnages, c’est le seul travail auquel je m’astreins avant de commencer. »

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La curiosité, ce vilain défaut

Il y a ceux qui préfèrent ne pas savoir, et les autres. Le personnage principal de Le Jour de ma mort, Charlotte, est de ces derniers. Alors qu’elle est à Marrakech avec trois amies, elles consultent ensemble un voyant, qui lui prédit le jour de sa mort, trois ans plus tard, et une fin violente. Les prédictions que ses trois amies ont reçues se sont bien réalisées : alors que va-t-il se passer pour Charlotte ce dimanche (en plus !) 28 octobre ? « La question centrale du livre, c’est de savoir si elle est vraiment en danger. Il y a ce tueur qui rôde dans Paris, a déjà fait des victimes, et choisit des proies qui lui ressemblent, soit des femmes blondes amatrices de chats. Je voulais que le lecteur puisse dès le début du livre s’identifier au personnage, à travers une question simple : est-ce que je réagirais comme elle ? »

Bon, une chose est sûre : si un tueur est en activité près de chez vous et qu’on vous a prédit une mort violente, vous risquez fort de vous faire du souci ce jour en question. Et c’est bien sûr exactement ce qui arrive à cette jeune femme banale et sans histoire, dès son réveil ce 28 octobre. Avec sans doute la sensation de se lever d’un pied gauche bientôt dans la tombe. Commence dès lors une sorte de course contre la montre où chaque minute passée jusqu’à minuit est à la fois gagnée, et peut-être l’une des dernières à vivre. « J’aimais bien cette idée binaire : soit elle va survivre, soit elle va mourir. Et à côté de ça il y a une paranoïa qui monte en elle, peut-être à raison. J’ai une passion pour la psychologie des gens, pour la complexité du cerveau, et avec ce livre j’explore des questions assez fondamentales de l’existence. Le journalisme m’a appris à m’intéresser plus aux personnes qu’aux faits, et cette leçon je la mets en pratique dans l’écriture. »

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Première personne du serial killer

Si les deux personnages principaux de ce récit restent Charlotte et son compagnon – qui sont d’ailleurs les deux premiers imaginés par Jacques Expert –, un autre a fait pas mal parler de lui ce soir-là : celui du serial killer, pour la simple et bonne raison que c’est le seul à parler à la première personne. Car si dans ce livre on entre dans un cerveau, c’est bien dans le sien, et pas dans celui de Charlotte : « C’était intéressant pour moi d’écrire ce personnage à la première personne. Il est cynique, intelligent, parfois drôle, et presque plus sympathique que Charlotte finalement. Je me suis éclaté à développer ses processus psychologiques, à trouver les conseils qu’il donne pour devenir un bon tueur. »

Et l’auteur d’expliquer qu’il trouve en effet certains tueurs en série assez fascinants : « Comment on peut tuer autant de personnes ? Etre aussi froid ? En fait ce sont des personnes souvent paradoxales : parfois drôles, aimants, sympathiques, et totalement intégrés dans la société. Pour moi ça révèle des aspects très profonds de la nature humaine. On est au fond tous un peu gris, personne n’est totalement pur ou impur, blanc ou noir. Chacun a une part de monstre en lui. »

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Cercle polar

Pour étayer cette vision somme toute pessimiste (mais néanmoins réaliste) de l’humanité, l’auteur nous raconte quelques-uns des reportages qui l’ont le plus marqué, et l’ont confronté à la violence sans qu’il comprenne parfois pourquoi. Comme lors de ce barbecue en Yougoslavie dans les années 1990, où tout le monde buvait, discutait, riait et dansait ensemble, dans la joie et l’allégresse. Lorsque Jacques Expert repasse par ce village huit jours plus tard et apprend que les Serbes avaient massacré la moitié des Croates présents, il n’en revient pas. Voilà sans doute une expérience qui modifie votre sens des réalités et la perception de vos « semblables » à tout jamais. Même chose en Colombie, quand il voit de ses yeux des familles découper leurs enfants à la scie pour les sortir de la boue…

« Je suis assez habitué à la violence, j’y ai été confronté tôt. Je le vis très bien. Ces souvenirs m’ont construit, m’ont enlevé des illusions sur la nature humaine. C’est sans doute pour ça d’ailleurs que j’écris des romans psychologiques et pas du polar gore. Et si j’écris surtout du polar et pas autre chose, c’est aussi parce que j’en ai toujours lu, et particulièrement des auteurs américains (mais pas seulement bien sûr). Encore aujourd’hui, sur 10 livres je vais lire 7 polars. Pour moi un auteur comme Georges Simenon a réussi à sonder la nature humaine de manière exceptionnelle, surtout dans ses romans non-Maigret. »

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Jacques Expert aime donc écrire des romans noirs, très noirs, et se montre parfois assez cruel avec ses personnages. A l’image de cette Charlotte, une « fille d’à côté » à qui il fait décidément passer une sale journée, et qui a visiblement plus souvent agacé certains lecteurs que provoqué de l’empathie. Mais au fait, « Pourquoi cette date du 28 octobre ? » demande un Babelionaute ayant entamé la lecture du roman le matin même. Et Pierre et Jacques de rire, avant que ce dernier réponde : « La date est fondamentale, il faut le lire jusqu’au bout pour comprendre. » Pas de spoiler donc ce soir-là, mais une envie latente pour ceux qui n’avaient pas encore pu terminer le livre d’avancer dans celui-ci, voire de le dévorer en rentrant chez eux.

Avant ça, ils ont pu profiter de la présence d’un auteur disponible pour discuter avec lui pendant de longues minutes, autour d’un verre. Le chat refait alors son apparition dans la salle du Delaville Café, alors que la dernière lectrice aux cheveux blonds rentre chez elle. On attend encore de ses nouvelles.

Pour en savoir plus, Jacques Expert nous présente son livre à travers 5 mots en vidéo :

Découvrez Le Jour de ma mort de Jacques Expert, paru aux éditions Sonatine.

Christine Michaud : une irrésistible invitation à fleurir

Après de nombreux best-sellers sur la thématique du bien-être, Christine Michaud signe son premier roman-thérapie. Elle traite dans cet ouvrage le thème de la résilience avec beaucoup de douceur et de profondeur. Une irrésistible envie de fleurir vient de paraître aux éditions Eyrolles et promet de procurer des bienfaits surprenants à ses lecteurs ! Inspirée par la psychologie positive, Christine Michaud mêle théorie et pratique et distille de précieux conseils pour parvenir à s’épanouir et à surmonter les épreuves difficiles de l’existence. Elle nous invite à garder espoir dans les périodes sombres et offre des outils propres à favoriser l’épanouissement au quotidien. Cette leçon de vie mêlant psychologie et fiction nous invite à sourire à l’existence, en toutes circonstances. Nous avons eu le plaisir de recevoir la pétillante Christine Michaud dans nos locaux le 26 avril dernier à l’occasion d’une rencontre privilégiée avec 30 Babelionautes.

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« À la manière des fleurs, certains humains prennent plus de temps que d’autres à faire leurs racines. C’est le cas de Juliette. Du jour au lendemain, sa vie bascule, la laissant dépossédée de ce qui faisait son bonheur quotidien. Dévastée par cette « tornade de vie », il lui faudra faire des rencontres inspirantes avant d’être guidée vers Sainte-Pétronille, à l’Île d’Orléans, où elle fait la connaissance d’Adélaïde, une étonnante petite fille de 7 ans, et de Marie-Luce, une femme pétrie de douceur et de sagesse. Au fur et à mesure de leurs conversations, tandis que des liens d’amitié se tissent entre elles trois, Juliette va peu à peu se rapprocher de sa vraie nature et apprendre à fleurir. Dans son premier roman, Christine Michaud met en scène des personnages en quête de sens et nous révèle ce qui contribue à nous rendre davantage créatifs, intuitifs et pleinement vivants. »

L’écriture comme guide

Christine Michaud entretient une relation privilégiée avec l’héroïne de son roman, et partage avec elle de nombreux points communs : à l’instar de Juliette, elle a travaillé pour la télévision en tant que chroniqueuse littéraire. Passionnée par le développement personnel depuis plus de vingt ans, l’auteure a évoqué la naissance de son intérêt pour ce secteur en plein essor : un revirement surprenant pour la jeune femme qui se destinait jusque-là à une carrière dans le droit : « Je voulais faire des études d’art. Mais j’ai dû suivre des études de droit pour faire plaisir à mes parents. A 28 ans j’ai fait un burn-out et j’ai découvert le développement personnel. Je me suis rendu compte que je ne me connaissais pas. » Ce moment décisif a déterminé l’auteure à se découvrir elle-même, guidée en cela par ses lectures les plus marquantes. Remarquée par l’éditeur qui était son principal pourvoyeur de lectures, elle s’est vue très rapidement sollicitée pour la rédaction d’une chronique littéraire : « Quelqu’un a cru en moi, c’était une belle rencontre qui a lancé tout le reste. » En la voyant s’épanouir au fil de ses découvertes littéraires, l’éditeur lui a proposé d’écrire un livre sur son vécu : « Tous les livres sont déjà écrits. Mais il manque le vôtre ! » C’est ce moment crucial, aux allures de destinée, qui a conduit Christine Michaud sur le chemin de l’écriture.

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Pourtant, l’écriture de ce roman fut au début problématique, l’auteure manquait d’assurance et de confiance en elle : « Je souffrais du syndrome de l’imposteur, je ne me sentais pas légitime. J’ai commencé à écrire ce livre en 2008, mais je le mettais sans cesse de côté. Ce fut toutefois une procrastination efficace : j’ai quand même écrit d’autres livres ! Mais quel bonheur d’avoir pu me plonger là-dedans presque à temps plein. » Tout comme Eric-Emmanuel Schmitt, Christine Michaud imagine l’écrivain à la fois comme artiste et artisan : « Ecrire, pour moi, c’est 50 % de bonheur et 50 % de dur labeur. L’artiste va au bout de son premier jet, et dans un deuxième temps, l’artisan peaufine le travail. Lorsque l’histoire est écrite, elle peut juste s’améliorer. » Christine Michaud compte bien continuer sur cette voie qui l’enthousiasme et développer ce plaisir particulier qu’elle a à écrire de la fiction : elle nous confie à demi-mot qu’elle travaille actuellement sur un prochain roman, sur les rêves que l’on porte tous en soi.

Une invitation à fleurir

Au fil des conseils prodigués, le lecteur est invité à suivre son propre cheminement et à reconquérir sa vie. Grâce à un savant dosage de fiction et de psychologie positive, Christine Michaud nous rappelle l’importance des petites choses pour mener une vie heureuse et harmonieuse. Ces propositions bienveillantes restent toutefois une porte ouverte, la liberté demeure primordiale pour que chacun trouve sa propre sa voie vers l’épanouissement : « Quand on lit une histoire, on va s’en imprégner. Certain romans m’ont fait cheminer plus que des livres de développement personnel car l’interprétation y est libre. On va être marqués par des choses différentes. Il existe autant de chemins que d’individus. »

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Pour la création de ce livre, véritable source dans laquelle chacun pourra piocher et picorer ce dont il a besoin, l’auteure s’est inspirée de son expérience de coaching sur 12 semaines : « En suivant ces participants sur 12 semaines, j’ai pu mettre en place des thématiques et des mises en pratique chaque semaine. Je demandais aux participants de témoigner de leurs expériences. On ne répond pas tous aux mêmes choses, on ignore quel va être le point de bascule. » C’est avec une émotion contenue mais perceptible que l’auteure nous a conté une anecdote bouleversante, qui nous rappelle le caractère fondamental de l’impermanence dans la vie humaine : « Une des participantes m’a confié qu’elle avait écrit sa lettre de suicide et que le programme sur 12 semaines était la dernière chance qu’elle se donnait. La 4e semaine est sur le mouvement : tout est mouvement dans la vie, c’est un changement permanent et on doit s’adapter pour survivre. Durant cette semaine, je faisais une danse un peu ridicule sur mon téléphone, et j’invitais les participants à en faire autant. Cette femme m’a confié que c’est en faisant cette danse qu’elle est revenue à la vie. Elle dansait quand elle était enfant. Si on m’avait dit que ma petite danse allait éviter à quelqu’un de se suicider, je ne l’aurais pas cru. » Au fil du roman-thérapie, l’auteure met aussi en place ces thématiques : on y découvre un art martial japonais, la musicothérapie… Autant d’activités à s’approprier et à mettre en pratique dans la vraie vie pour cheminer vers le bonheur.

Le principe de floraison humaine en psychologie positive est à l’origine du titre de ce roman et de cette invitation à fleurir : « On parle de floraison humaine, l’humain doit se réaliser. Pour qu’une fleur puisse sortir de terre et éclore, il ne faut pas la brusquer. La fleur peut être malade, il peut lui manquer un pétale et il faut se demander comment elle pourra continuer à fleurir malgré tout ça. » Et si ce chemin de floraison était au final lui-même la destination ? En gardant une approche souple et accueillante, Christine Michaud guide les lecteurs sur leurs parcours de floraison…

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Des lieux de résonance énergétique

Christine Michaud tire son inspiration du réel et du quotidien : « Quand je suis dans une période d’écriture, je vis des choses, la vie continue. » Son écriture se nourrit de la vie, de moments qui émaillent son existence. C’est en particulier un voyage spirituel qui a nourri la plume de l’auteure et qui l’a poussée à planter une partie de l’intrigue sur les mythiques terres d’Armorique : sa visite de la Bretagne et du Mont Saint-Michel a été pour elle une révélation, un grand moment d’introspection, de méditation et de gratitude. Ancré dans la réalité, le roman se déroule également (et principalement) à Sainte-Pétronille, sur l’île d’Orléans, un village québécois pittoresque où l’auteure vit actuellement : « Quand j’ai découvert ce village, je suis tombée amoureuse, je me suis dit qu’il fallait vraiment que je le fasse découvrir ! ». Christine Michaud décrit l’île fleurie qui a inspiré son roman avec beaucoup d’admiration et d’exaltation : « Pour moi, c’est une île magique. Autrefois, on l’appelait l’Ile des sorciers. Il y avait des pêcheurs sur les rives, et de loin, cela faisait plein de lumières qui scintillaient, comme des sorciers. De récentes découvertes ont même révélé qu’il y aurait un vortex sur l’île d’Orléans, une énergie particulière… ». La maison de Juliette, l’héroïne du roman, rappelle fortement celle où habite l’auteure, un magnifique atelier d’artiste. Christine Michaud puise ainsi dans ses nombreux voyages et expériences de vie pour écrire, au plus proche de ce qu’elle découvre et souhaite partager.

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Conserver son enfant intérieur bien vivant

Figure marquante du roman, le personnage d’Adelaïde est une fillette mystérieuse qui devient un véritable guide spirituel pour l’héroïne. Elle semble conserver une âme ancienne dans un corps d’enfant et fait preuve d’une incroyable sagesse pour son jeune âge : « Je voulais qu’elle soit spéciale, car c’est plus possible qu’on ne le croit. Ma grand-mère, qui est la personne que j’ai le plus aimé au monde m’a fait découvrir et m’a transmis le développement personnel. A l’âge de 5 ans, j’avais des discussions déjà très profondes avec elle. Pour moi, un enfant, placé dans un contexte particulier, avec des adultes très éveillés et très conscients peut donner quelque chose de bienfaisant, de presque fantastique. Il fallait qu’elle soit ainsi pour transmettre son message. Je rêve qu’il y ait de plus en plus d’êtres humains qui soient éveillés comme ça ! » Pour l’auteure, la naïveté enfantine est étroitement liée à l’éveil de la conscience, et il est important de conserver son enfant intérieur bien vivant, même à l’âge adulte. Par ailleurs, lorsque Juliette souhaite rencontrer Adelaïde dans le roman, cette dernière lui demande un dessin : « Certaines rencontres sont subites et nous apportent énormément. Pour d’autres, il faut se préparer. On arrive parfois avec une posture trop fermée. » Christine Michaud invite le lecteur à bousculer ses valeurs et ses positions, à retirer ses œillères, toujours avec bienveillance. Et vous, succomberez-vous à cette irrésistible invitation à fleurir ?

Pour en savoir plus, nous vous conseillons de regarder notre interview vidéo de l’auteur, lors de laquelle elle a choisi 5 mots pour évoquer son livre.

Découvrez Une irrésistible envie de fleurir de Christine Michaud, paru aux éditions Eyrolles.

La Nounou barbue d’Aloysius Chabossot : un roman sociétal au poil

Les lecteurs qui ont déjà assisté aux rencontres organisées par Babelio le savent : ces soirées sont toujours un moment convivial et privilégié avec un auteur, et l’occasion d’évoquer en profondeur un livre lu auparavant par les invités. Ce qui fait aussi une certaine différence pour l’auteur, autorisé à évoquer en détail les rouages de l’intrigue de son ouvrage, abordé sous toutes ses coutures, de la première à la dernière ligne, sans crainte de divulgâcher (pour utiliser un mot ayant fait son entrée au Petit Larousse il y a peu, mais que le correcteur automatique s’obstine à souligner en rouge tout de même).

Pas étonnant donc que certains écrivains reviennent et multiplient les rencontres avec les Babelionautes. Récemment, nous recevions par exemple pour la deuxième fois Marie Pavlenko, Mélanie Taquet, Laurence Peyrin et Jean-Gabriel Causse. Idem pour Aloysius Chabossot, déjà passé par le 38 rue de Malte en octobre 2018 pour sa comédie romantique Fallait pas l’inviter !, et que nous avons – malgré le titre de ce premier livre pour Eyrolles – réinvité le 18 avril 2019 pour La Nounou barbue.

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De l’autoédition à l’édition : parcours d’auteur

Aloysius Chabossot n’est sans doute pas de ces auteurs qui envoient leur manuscrit à de multiples maisons d’édition, attendant fébrilement une réponse qu’il espère positive (tout en joignant ses salutations les plus distinguées). Non. Aloysius écrit, beaucoup, et s’est même doté d’un blog au ton humoristique pour partager ses articles sur l’édition et les livres : « Comment écrire un roman ». Il y décrypte par exemple le « style Houellebecq » (côté garde-robe), ou y explique la nécessité pour un auteur de tirer la tronche sur son portrait photo d’écrivain.

On y découvre aussi une sorte de feuilleton autour de son activité d’auteur autoédité, puisqu’il propose à la vente une dizaine de ses livres sur une célèbre plateforme numérique. Car pour Aloysius Chabossot, l’équation est simple : « J’aime être libre d’écrire ce que je veux. Si les éditeurs ne veulent pas d’un de mes livres, tant pis : je le publie moi-même. » Voilà comment sont donc nées les éditions du Camembert, de l’envie toute simple de partager ses écrits avec le plus grand nombre, sans contrainte. Ce qui lui a permis au passage de se voir repéré par les éditions Eyrolles, et de republier son livre Fallait pas l’inviter ! en 2018, et plus récemment de reprendre son roman La Renaissance de la nounou barbue pour le publier chez ce même éditeur sous le titre La Nounou Barbue.

Quand Pierre de Babelio lui demande si, justement, le fait d’entrer dans le giron de l’édition traditionnelle a pu changer sa manière d’appréhender l’écriture, l’intéressé répond : « A part de m’aider à améliorer mes textes republiés, ça n’a rien changé. Pour l’instant je me sens toujours aussi libre, et je préfère m’auto-éditer plutôt que de perdre du temps à chercher un éditeur pendant des années, ou voir mes manuscrits s’entasser dans des tiroirs. »

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Du rire, des larmes, et du sociétal

La Nounou barbue signe pour l’auteur une sorte de nouveau départ. S’il était jusqu’alors plus connu pour ses détournements et autres livres satiriques (Cinquante nuances de Goret, La Malédiction des vampires du crépuscule ou encore Comment devenir un brillant écrivain alors que rien (mais rien) ne vous y prédispose), le ton est cette fois moins léger, comme le laisse entendre le résumé de l’éditeur :

« Cathy élève seule ses deux enfants, Lucas et Pilou, dans un petit village au cœur de la Dordogne. Son quotidien est heureusement allégé par le soutien sans faille de sa tante Lulu. Jusqu’au jour où – catastrophe ! – tante Lulu tombe de l’escabeau et se retrouve immobilisée, les deux chevilles dans le plâtre. Cathy décide alors d’engager une aide pour s’occuper des enfants. Mais dans la région, les candidats sont rares… Pressée par le temps, son choix se portera sur le seul aspirant disponible, Elias, grand gaillard barbu tenant plus du bûcheron bourru que de la baby-sitter accomplie. Cathy parviendra-t-elle à composer avec cette nounou au profil pour le moins atypique ? »

On retrouve bien une préoccupation constante chez l’auteur, qui cette fois n’avance pas (ou peu) sous le couvert de l’humour : celle de la vie en société, des règles implicites, et notamment des représentations associées aux sexes masculin et féminin. Fallait pas l’inviter ! explorait la pression familiale autour du mariage pour une femme ; La Nounou barbue questionne sur les responsabilités que l’on choisit ou non d’accorder à un homme, précisément sur sa capacité à s’occuper d’enfants aussi bien qu’une femme. « Je pars toujours d’une situation conflictuelle ou problématique, car elle va me permettre d’imaginer des péripéties : ici, une femme qui doit faire confiance à un homme pour garder ses enfants ; un homme dont elle ne sait pas grand-chose au départ. En plus, Cathy et Elias sont deux personnages très différents, et ça fait forcément des étincelles. »

Mais au fait, comment change-t-on de registre ? Est-ce si simple ? « Dans mon précédent livre, je voulais faire rire mon lecteur, alors qu’ici c’est la psychologie des personnages qui m’intéressait. Les deux étaient vraiment plaisants à écrire, mais ce dernier beaucoup plus compliqué pour moi. Là où dans l’humour vous pouvez vous autoriser un crescendo sans fin, parfois jusqu’à l’absurde, le drame est plus psychologique et d’un seul bloc. Et il faut vraiment savoir où s’arrêter car la jauge du tolérable est plus basse. Pour moi c’était un défi, et ça m’a permis d’essayer autre chose. »

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Dans la tête d’une femme

En parlant de psychologie, une lectrice présente souligne que les deux livres qu’elle a lus de l’auteur étaient écrits du point de vue d’une femme. Et qu’à son avis, Aloysius a très bien compris la psychologie féminine, puisqu’elle a pu se reconnaître dans certains questionnements soulevés par Cathy. Ce à quoi l’intéressé répond : « C’est un défi pour moi, quelque part, je trouve ça intéressant de me mettre dans la peau d’un personnage de l’autre sexe. J’aime bien imaginer comment je réagirais si j’étais une femme, surtout que Cathy est une battante. » Visiblement, ça n’est pas la première fois qu’on lui fait la remarque, puisque ses premières lectrices avant publication sont toutes des femmes : « Ce n’est ni prémédité ni intentionnel, mais effectivement je faire relire à des femmes. »

Les personnages d’Elias et de Cathy sont en fait venus en même temps, car La Nounou barbue reste bien une histoire d’amour avant tout. Et puisqu’Aloysius Chabossot aime prendre le lecteur à contrepied, ou du moins l’étonner, il a choisi comme cadre un village (imaginaire) de Dordogne pour éviter les clichés de la romcom dans une grande ville : « Je connais bien cette région, et donc j’étais à l’aise pour rendre cette ambiance, ces lieux où tout le monde se connaît, et où les ragots vont vite. Ce cadre crée vite une tension supplémentaire, puisque Cathy n’a pas vraiment le choix et doit confier ses enfants à Elias, et donc lui faire confiance. En plus, il ne vient pas du village, ce qui est à la fois compliqué (côté ragots) et bienvenu (sa réputation est « vierge », même si Cathy va vite découvrir des choses sur lui). Au final, c’est une belle rencontre, et le lecteur peut espérer une fin relativement positive. » Plus L’Amour est dans le pré que Sex in the City, donc.

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L’autre challenge, c’était d’écrire des personnages d’enfants (ceux de Cathy) crédibles, car comme il nous le confie dans la vidéo tournée quelques minutes avant la rencontre, Aloyisus a un peu oublié comment se comportaient des enfants assez jeunes, puisque les siens sont désormais plutôt âgés. « Je ne voulais pas que les enfants parlent comme des adultes, comme c’est souvent le cas dans les fictions américaines qui ne sonnent pas « vrai ». Donc je me suis appliqué sur ces personnages secondaires aussi (comme c’est le cas avec tante Lulu), pour qu’on puisse vraiment rentrer dans cette histoire. »

Et comme il aime se renouveler et varier les approches, l’auteur confie avoir « déjà terminé le livre suivant, et je suis même en train d’en écrire un autre. Et cette fois, ce sera du point de vue d’un homme ! » Comme on dit « Jamais deux sans trois », peut-être qu’Aloysius Chabossot sera à nouveau de passage par les locaux de Babelio prochainement ?!

En attendant, on vous propose de découvrir en vidéo ce livre, à travers 5 mots choisis par son auteur :

Découvrez La Nounou barbue d’Aloysius Chabossot, paru aux éditions Eyrolles.

Vincent Villeminot : quand révolution rime (peut-être) avec utopie

15 ans de carrière et déjà une cinquantaine de livres publiés, 1400 critiques sur Babelio dont une grande partie sont positives et enthousiastes, des romans denses et généreux qui plongent ses lecteurs dans des histoires immersives : le succès semble sourire de toutes ses dents à Vincent Villeminot, auteur de nombreux romans pour adolescents et jeunes adultes. Lors de sa rencontre avec des lecteurs de Babelio, qui avait lieu mi-avril dans nos locaux, il nous a pourtant bien montré qu’être écrivain, c’est aussi beaucoup de travail, de sueur, de temps, et le tout en équipe. Et comme les efforts paient, l’auteur a aujourd’hui acquis une certaine reconnaissance dans le milieu de l’édition. Venu au livre suite à une demande d’album pour enfants de la part d’un éditeur pour lequel il écrivait alors des guides de voyage, Vincent Villeminot n’a depuis jamais eu à envoyer de manuscrit par la poste pour être publié. Chacun de ses textes est né d’une rencontre. « C’est un luxe insolent » avoue-t-il honnêtement. Une rencontre, comme celle que Babelio proposait à ses lecteurs ce soir-là, et que l’on vous propose de revivre ici.

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2025 : une partie de la jeunesse décide de partir vivre en forêt, dans des villages autonomes. Leurs seules politiques : l’amitié et la liberté.

2061 : Dan, Montana et Judith vivent dans une cabane avec leurs parents. Ils chassent, pêchent et explorent les ruines alentours. Mais un jour, les enfants sont enlevés par d’inquiétants braconniers. Quand leurs parents décident de partir à leur recherche, c’est le passé, le présent et le futur de ce monde qui se racontent et s’affrontent.

Dystopie ou utopie : la littérature de demain pour parler d’aujourd’hui

Dans Nous sommes l’étincelle, Vincent Villeminot met en scène de nombreux personnages à différentes époques, parmi lesquelles un futur assez proche qui succède à une révolution. Une utopie est-elle possible ? Voilà la question que pose l’auteur dans un roman qui semble plutôt relever de la dystopie, genre aussi appelé contre-utopie.

« La dystopie est un genre qui imagine un lieu, un temps où tout est poussé au pire pour réfléchir sur la réalité de notre époque, affirme Vincent Villeminot pour la définir. Mais moi, objecte-t-il, je ne pousse pas tout au pire. Je regarde les évolutions de notre époque et me demande où cela nous mènerait. » Moins extrême qu’une dystopie, peut-être plus subtil, en tout cas clairement interrogatif, l’auteur fait donc de Nous sommes l’étincelle un petit laboratoire politique dans lequel il dispose ses personnages et observe ce que le monde devient à leur contact. « On juge une révolution à ses fruits : mes personnages principaux, trois gamins, sont le fruit d’une révolution. Il m’intéressait de mettre en confrontation ceux qui ont fait ces choix et ceux qui en sont le fruit. »

Cela donne un roman dense, rempli de personnages, dans lequel il peut être difficile d’entrer, mais qui explore ainsi une révolution de ses prémices jusqu’à ses conséquences. « Je raconte cette histoire à l’endroit où l’utopie a le plus mal tourné. J’aime l’idée qu’il y a encore des choses à faire et qu’il faut les faire évoluer dans le temps » développe-t-il. « En littérature young adult, on a tendance à exalter la rébellion et à s’arrêter quand elle triomphe. Prenons le temps de la regarder vivre, se transformer, vieillir, s’abîmer. » Ni dystopie, ni véritable utopie, la société que décrit Nous sommes l’étincelle est finalement bien proche de notre monde : imparfaite et en constant mouvement.

« La question de l’utopie m’intéresse », énonce-t-il quand même, se plaçant clairement dans l’un des deux genres, et rejetant la dystopie, qui semble trop tranchée pour lui. « L’action commence avec le manifeste de Thomas – une référence directe à Thomas More ! – que des gens prennent au sérieux et suivent, enclenchant ainsi une utopie. » Mais même s’il imagine un monde nouveau et futuriste, la réalité n’est jamais bien loin. « Avec un roman, j’essaye d’ouvrir toutes les fenêtres possibles. Je décris parfois presque laborieusement les événements. Pour chacun, je m’appuie sur un élément de réel. » Ce n’est donc en rien étonnant de voir que son roman évoque étrangement les manifestations des Gilets Jaunes, pourtant postérieures à l’écriture du roman, ni d’apprendre que ses hooligans sont inspirés de ceux du Printemps Arabe. « Je me dis : prenons cet élément de réel et poussons les choses. À condition que les personnages ne soient pas des caricatures et que mon roman ne devienne pas un roman à thèse », c’est-à-dire porteur d’un message (ici politique) véhiculé sans subtilité.

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Des questions sans réponses : le rôle de la littérature

Pour Vincent Villeminot, en effet, les livres sont le produit de leur auteur : « J’essaye de ne pas avoir de message. J’essaye d’avoir une situation et de la pousser à fond. Mais c’est évidemment tributaire de mes réflexions, de mes opinions politiques, de mes lectures, bien sûr. On est le produit de son histoire. » Même s’il reste conscient de cet aspect-là de la création, il affirme ne pas vouloir donner de réponses à ces questions.

« La littérature, c’est le moment où il se passe quelque chose entre un auteur et son lecteur par le truchement d’un livre. Mais je ne sais pas ce que vont en faire mes lecteurs. Dans Réseaux, je mettais en scène des personnages anarchistes, je me suis donc retrouvé cité sur quelques groupes Facebook très politisés. Ça ne me met pas à l’aise. Mais ils ont le droit. En tant qu’auteur, je ne dois pas chercher à maîtriser cela. » Ainsi, une fois le livre entre les mains de ses lecteurs, c’est à eux de donner réponse aux interrogations que l’ouvrage soulève. Pour Vincent Villeminot, la réalité prime sur le reste. Le rôle de l’écrivain, c’est de lui être fidèle et de laisser le lecteur combler les blancs. « Je suis non-violent. Mais il y a de la violence dans mes livres et les non-violents perdent souvent. Je ne dois pas travestir la réalité pour que ça se passe bien. […] Je suis anarchiste. Mais j’espère que mes livres ne sont pas des bréviaires anarchistes. » La démonstration est faite.

Répondant à une lectrice l’interrogeant sur le « frugalisme », l’écrivain poursuit sur sa lancée et rappelle combien les réflexions de l’auteur et son époque sont le terreau de son histoire. « Quand on publie un texte comme celui-là aujourd’hui, il est évidemment nourri par des réflexions que je me fais. […] Je m’inspire de ma vision du monde. Je recherche une certaine sobriété. Je cherche à apprendre le nom des arbres. » Un livre qui ne délivrerait ni les idées ni un message de l’auteur, est-ce donc un idéal ?

L’essentiel, selon lui, semble donc la remise en question. « Doutons même du doute » écrivait Anatole France, auteur et critique littéraire. Ainsi, à propos de son travail avec son éditeur : « nous nous sommes notamment demandé dans quel ordre raconter l’histoire, raconte Vincent Villeminot. Devais-je la raconter chronologiquement ? Ou à rebours ? On a choisi cette deuxième solution, qui permet de poser la question de cette utopie : est-ce qu’on s’est trompés ? » Si même les personnages s’interrogent, les chances sont grandes pour que le lecteur les écoute, et se mette à interroger le monde qui l’entoure à son tour.

« Les bons livres résistent au temps et aux intentions de l’auteur » conclut Vincent Villeminot. Rendez-vous dans quelques années pour savoir si le pari est réussi ?

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Le texte : un travail d’équipe

Du temps. C’est justement ce qu’il a fallu à l’auteur pour écrire son roman. Beaucoup de temps et de travail. Au cours de la soirée, Vincent Villeminot nous a littéralement plongés dans son travail d’écriture et permis d’entrevoir, de loin, l’atelier dans lequel naissent ses histoires.

« Écrire ce roman, c’était un engagement physique dont je me remets doucement. 18 mois à temps plein, sans vacances, 8 à 12h par jour », énumère-t-il avant de répondre, quand on lui demande une suite : « Laissez-moi me reposer ! »

« Au début, j’avais commencé deux romans. Le premier était un polar dans un campus universitaire. Le second mettait en scène des hooligans. Et puis mon éditeur, Xavier d’Almeida, m’a envoyé un article de géographie qui décrivait les paysages et la Terre si le monde entier devenait vegan. Et m’est apparu le lieu où pouvaient se croiser différentes histoires. Je me suis alors dit qu’avec ces deux romans, il en manquait un troisième. » Cela donne un roman de 500 pages, dont la densité a dérouté plus d’un lecteur. Rien de surprenant, non plus, de voir qu’il est réticent à l’idée d’écrire une suite. « Ce serait possible de raconter d’autres choses, répond-il tout de même. Mais plutôt ce qui se passe dans les campus entre 2042 et 2059. Ou la vie d’un village où ça s’est bien passé. Il faudrait raconter quelque chose dans ce contexte. » Raconter l’avant-révolution ? C’est l’histoire de notre monde telle qu’on la connaît. Et raconter l’après-roman ? « Certains personnages me sont très précieux. Mais là où je les ai laissés, je ne peux pas les reprendre. Et puis, 500 pages, c’est déjà beaucoup. Il faudrait retrouver de l’énergie. Il faudrait que ça ait un sens. Mais ce que j’ai écrit là est figé pour eux. »

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Les personnages, par ailleurs, sont souvent au cœur de son travail. Des recherches, Vincent Villeminot en a fait. Sur Thomas More, sur le survivalisme. « Mon ignorance [sur ce genre de sujet] me sert car mes personnages sont des ignorants ! » Ce sont ces recherches, mais aussi tout ce qu’il a emmagasiné jusqu’à aujourd’hui, qui construisent un livre. « Cela nourrit mon texte. Pour que le réel rentre. Pour que le roman cogne la réalité. Mais le plus gros du travail c’est de développer les personnages » insiste-t-il.

Ce travail, cependant, Vincent Villeminot ne l’a pas accompli seul. Tout au long de la rencontre, il a souvent évoqué son éditeur, Xavier d’Almeida, présent dans la salle ce soir-là. « Ça a été 18 mois d’écriture, de travail à temps plein, mais avec un éditeur avec qui je pouvais dialoguer. Il a lu 8 versions du roman ! Je parle beaucoup de Xavier car un roman comme celui-ci se construit aussi par les couches qu’on enlève. Aux États-Unis, un bouquin sur deux a 20 % de pages en trop. Ce sont les agents qui s’en occupent, donc il y a une absence de travail éditorial. De mon côté, après tout le travail accompli et en dépit de sa taille, j’espère que c’est “à l’os”. »

Paradoxalement, alors même qu’il y a de ce côté de l’Atlantique une grande tradition de l’éditeur qui accompagne son auteur, « c’est un snobisme très français d’oublier l’éditeur. Tout travail artistique ne doit surtout pas sentir la sueur. Pourtant, confirme Vincent Villeminot, beaucoup de gens travaillent comme moi, en lien permanent avec leur éditeur. C’est aussi pour être rassuré ! Pour avoir quelqu’un qui nous dit : je crois que tu es sur les bons rails. Sinon on crève de trouille et on choisit la solution la plus conformiste. Je préfère avoir quelqu’un qui m’accompagne plutôt que de faire un roman qui ait déjà été écrit. »

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Littérature young adult : entre expériences et prises de risque

Ce roman, publié chez PKJ et vendu en librairie au rayon jeunesse, catégorie young adult, a pourtant beaucoup plu aux lecteurs présents ce soir-là, pour la quasi-totalité des adultes. Ils ont d’ailleurs noté que sans cette rencontre, ils ne se seraient peut-être jamais tournés vers ce roman, car il n’est pas vendu en littérature contemporaine, mais du côté des adolescents. « C’est un risque qu’on prend, confirme Vincent Villeminot. Mais je ne suis pas sûr qu’il existe aujourd’hui une place dans la littérature française pour des romans comme celui-ci. Sinon en littérature de genre. »

Au-delà d’un risque, c’est un choix conscient de la part de l’auteur. Un choix pour parler aux jeunes et, à travers eux, parler à tous. « Je publie pour jeunes adultes, ce ne sont pas des adolescents. Dans ma tête, ils ont entre 18 et 20 ans. Je pense toujours à un lecteur quand j’écris. Là, j’ai pensé à mes enfants, qui sont aussi mes premiers lecteurs. Et c’est important d’écrire pour ces jeunes. Il y a un vrai mépris pour les adolescents et donc pour leurs lectures. Mais je peux vous affirmer que certains ados, en rencontre, ont transformé mon travail. Et aujourd’hui j’ai une conviction profonde : si on écrit pour eux avec sérieux, les adultes aussi y trouveront leur compte. »

« Quand j’étais journaliste, je me souviens avoir écrit deux romans très narcissiques car j’oubliais les personnages. Ils parlaient de mes états d’âme. [NDLR : ces romans n’ont jamais été publiés]. Publier en jeunesse me force à m’oublier, c’est ce qui fait de moi un romancier. » Rappelant sa profonde envie de ne pas écrire sur lui, mais sur le monde qui l’entoure, il explique ainsi que les personnages, dont il fait le centre de son travail, l’aident à atteindre ce but. Pourtant, dans Nous sommes l’étincelle, certains de ses personnages les plus importants sont bel et bien des adultes. « C’est quelque chose de nouveau en littérature jeunesse : je peux avoir un personnage plus âgé. »

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Les prises de risque en littérature young adult, au-delà du genre et des questionnements politiques, apparaissent enfin dans la forme. Un lecteur dans la salle note une certaine musicalité de son style. Et l’auteur de répondre : « De plus en plus, je cherche une forme évocatrice. Pour mon nouveau roman, par exemple, je suis bloqué depuis quelques jours. Avant de venir à la rencontre, j’ai écrit à la main, sur du papier, à un café. Naturellement, c’est venu en vers. Tout à coup, j’ai écrit 12 pages. J’ai publié un bouquin en littérature générale, cette année, avec, parfois, des alexandrins. Cela me semblait naturel. On retrouve en eux une évidence de la langue. » C’est la même chose avec Nous sommes l’étincelle. « Si les retours à la ligne peuvent imprimer un rythme chez le lecteur, tant mieux. »

« Aujourd’hui, il y  a des éditeurs qui ont le courage de se lancer dans un très gros travail avec un auteur » rappelle Vincent Villeminot sur son travail avec Xavier d’Almeida. Celui-ci a même eu l’occasion de prolonger ses propos : « Je ne travaille pas toujours comme ça, mais là, c’était exaltant, fatigant, enthousiasmant. Il y a eu des désaccords. Mais en tant qu’éditeur, il faut savoir se mettre en retrait pour permettre à l’auteur d’écrire son roman et l’accompagner. » Il poursuit, parlant du travail de son auteur : « ce roman nous bouscule. C’est une vraie richesse. Et c’est un risque à prendre de le publier, car sinon, le livre va mourir. L’audiovisuel va nous tuer. La littérature jeunesse nous permet de prendre ces risques de genre, d’écriture… Il faut y croire. »

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« Ce n’est pas une lecture qui se donne facilement » avoue finalement Vincent Villeminot, conscient que son texte a laissé et laissera des lecteurs sur la touche. « Ce n’est pas volontaire et hautain, c’est le produit de choix que je ne regrette pas mais qui ont des inconvénients. » Car un travail d’écriture, c’est des choix, des chemins empruntés, des histoires racontées, et elles peuvent bousculer. « Mais est-ce qu’on ne cherche pas toujours à être déstabilisés en tant que lecteur ? » se demandera Xavier d’Almeida peu avant de conclure.

Des lecteurs déstabilisés, il y en avait, ce soir-là, chez Babelio. Mais tous semblaient conquis par leur échange avec l’auteur et sont ressortis des interrogations plein la tête. Il planait dans l’air une ambiance particulière : Vincent Villeminot parlait pour la première fois de ce roman devant ses lecteurs. Comparant son travail de romancier à celui d’un dramaturge, il affirmait pendant la rencontre qu’une « pièce de théâtre est un petit laboratoire », qui a un rôle bien plus théorique et politique que le roman. Pourtant, ce soir-là, la salle fumait comme un laboratoire social et littéraire.

Et pour ceux qui auraient encore des poignées de questions, il vous reste à regarder la vidéo de Vincent Villeminot, dans laquelle il présente son roman à travers cinq mots :

Avec Philippe Tessier, la Mort s’invite chez Babelio

Avec bientôt 170 rencontres au compteur, Babelio a accueilli tout type d’auteurs : des femmes, des hommes, des Français, des étrangers, des primo-romanciers et des vieux briscards de l’édition, des maîtres du polar, de la bande dessinée ou encore de la littérature jeunesse.

Mais le 24 avril dernier, c’est un invité tout particulier que trente lecteurs de Babelio ont eu le privilège de rencontrer : la Camarde en personne…

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
Ô charme d’un néant follement attifé.

Dieu merci, sous la plume de Philippe Tessier, venu présenter son roman Morts, publié aux éditions Leha, la Mort est quand même plus sympathique et décalée que sous celle de Baudelaire. Comme en témoigne la couverture du livre, elle a d’ailleurs troqué sa faux contre un club de golf.

La Mort est au coeur de ce roman loufoque, qui voit le pauvre Joseph, à peine trépassé, se réveiller entouré de squelettes qui vont l’entraîner dans une étrange aventure, où il sera amené à croiser une farandole de macchabées aux noms étrangement familiers : Sigmund F., Charles de G., Winston C., Marie C., Abraham L., Karl M. ou encore Terry P….

Un crâne pour encrier

Pour Philippe Tessier, en vieillissant, la mort devient une obsession, qui nous travaille, sans nécessairement nous traumatiser pour autant. Il l’avait d’ailleurs souvent glissée dans ses romans. Cité par un lecteur présent à la rencontre, Mortimer, de Terry Pratchett, qui met en scène un adolescent devenu l’apprenti de la Mort, a effectivement été une influence revendiquée de Morts, mais pas le point de départ. Celui-ci se trouve dans un précédent roman de Philippe Tessier, publié chez Oskar Editions, dans lequel il imaginait une joyeuse bande de squelettes qui se levaient de leur tombe pour aller défendre la veuve et l’orphelin.

Quelques années après la sortie ce roman, en patientant derrière une table de dédicace au festival des Futuriales, sans être particulièrement harcelé par les visiteurs, il repensa au mot d’un ami : “tu as un don pour les squelettes.” Pour passer le temps, il s’est mis à griffonner une histoire 100% squelettes, qui allait devenir Morts. Ce n’est que dans un second temps qu’il s’est dit que pour que cette histoire fonctionne, il allait quand même avoir besoin d’un peu de chair, ce qui a conduit à la naissance de Joseph, le héros embaumé du livre.

Pourquoi des squelettes plutôt que des zombies ? Philippe Tessier a été biberonné aux zombies, notamment dans les films de George Romero et de Lucio Fulci, qu’il tient pour des sommets du genre et qui ont été pour lui des inspirations majeures, au même titre que Marie Shelley et Bram Stoker. Il voulait leur rendre hommage, mais trouvait inutile de refaire ce qui avait déjà été fait. Les squelettes autorisaient une approche plus comique, sans empêcher des clins d’oeil aux zombies pour autant, comme ces personnages de Walking Dead qu’il a glissé dans le livre.

Titre et couverture, un bien joli linceul pour le roman

Ne sachant pas comment intituler son roman, Philippe Tessier est allé au plus simple : Morts. À l’origine, le titre était Mort au singulier, puis le pluriel s’est imposé comme une évidence. D’autant plus que “Mort de Philippe Tessier” présentait le risque d’effrayer sa famille et ses amis s’ils tombaient dessus dans la presse ou sur le web…

La couverture, qui reprend une scène clé du livre, à savoir La Mort qui joue au golf, a séduit les lecteurs. Elle est le fruit d’une collaboration avec François Froideval, l’un des auteurs de la série de bande dessinées Les Chroniques de la Lune Noire et l’oeuvre du dessinateur Fabrice Angleraud. Plusieurs pistes avaient été envisagées, parmi lesquelles La Mort grimée en Oncle Sam pointant le doigt vers le lecteur avec la mention “I Want You”, ou encore les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse jouant au poker. Mais la scène du golf était finalement la plus visuelle et comique, indiquant clairement au lecteur de quoi il en retourne dans le roman. Quant à savoir pourquoi Philippe Tessier a décidé d’écrire cette scène, lui-même n’en sait rien, même s’il confesse que le fait que son fils ait participé à un stage de golf pendant la phase d’écriture a pu être une influence souterraine…

L’imaginaire, un plaisir de longue date

Romancier, traducteur, créateur de jeu de rôle, Philippe Tessier est tombé dans la potion de l’imaginaire à 5 ans, quand sa grand-mère lui a acheté un numéro de Strange, un magazine qui publiait en France les comics de Marvel. Sa mère, grande lectrice, l’a toujours poussé à lire, à commencer par la Bibliothèque Rose, dont certains titres font clairement partie de l’imaginaire. Après un passage scolaire par les classiques – Hugo et Baudelaire en tête – il s’est ensuite frotté aux classiques du genre (Dracula, Frankenstein, 1984, Le Meilleur des Mondes etc.) pour ne plus jamais l’abandonner. Et même s’il lit de tout aujourd’hui, il garde une préférence pour l’imaginaire, qu’il voit comme un prisme pour parler de notre société actuelle.

Ecrire pour le jeu de rôle demande d’imaginer et de décrire un grand nombre de personnages. Il faut imaginer un univers entier et ses évolutions potentielles. Aux yeux de Philippe Tessier, qui alterne romans et jeux de rôle, c’est un excellent exercice pour un romancier, même si dans le cas de Morts, dont l’univers est plus simple, il n’a pas eu à dessiner de grand tableau préalable comme ça peut lui arriver dans le cas d’un jeu ou d’une grande saga romanesque. De manière générale, il estime qu’il y a des passerelles entre tous les arts de l’imaginaire. Roman, jeu de rôle, photographie ou bande dessinée se nourrissent mutuellement.

Danse macabre

Les six premiers chapitres de Morts ont été écrits très rapidement. Ensuite, une fois obtenu le feu vert de son éditeur, le reste du livre a pris un an, à raison de trois à quatre heures d’écriture chaque matin. Une période intense, sur un livre qui a demandé plus de recherches qu’une oeuvre d’imaginaire pur, car Philippe Tessier souhaitait mettre des citations authentiques dans la bouche des figures historiques que croise le héros. Et s’il n’a pas eu de difficultés à se documenter sur de Gaulle, les choses étaient déjà moins simple pour Churchill, et plus compliquées encore pour Lincoln, pour qui il a souvent fallu extraire les citations du cœur de discours bien plus longs.

Philippe Tessier tenait à offrir un récit dynamique, dans lequel le lecteur ne serait jamais perdu en dépit de la multiplicité de personnages. La trame principale était très claire avant de démarrer la phase de rédaction, qui en définitive consistait plus à relier les points entre eux qu’à inventer au fil de la plume. Même s’il ne s’est pas interdit certains détours entre les étapes clés, en laissant parfois l’actualité s’immiscer dans le récit. Le passage sur la grève, par exemple, doit beaucoup à son énervement face aux blocages de la faculté de Nanterre qui ont empêché sa fille de passer ses examens… Sans être un commentaire du monde tel qu’il va, Morts a permis à Philippe Tessier de régler quelques comptes, plus aisément que ses précédents romans aux univers vraiment déconnectés du réel. Les journalistes, par exemple, sont pointés pour leurs tics de langage agaçants.

L’auteur a choisi de ne pas utiliser les noms complets des figures historiques qu’il met en scène, mais de simples initiales. Cela permettait de mettre une distance sur le sérieux de la chose : ce n’est pas tout à fait Charles de Gaulle ou Abraham Lincoln, ils restent des personnages. Et Morts reste un jeu, pas un traité philosophique ou historique. Un jeu qui était aussi l’occasion de rendre hommages aux œuvres et auteurs qui l’ont nourri : Jules Verne, H.G. Wells, Soleil Vert etc. Il tenait à couvrir toutes les époques, mais son panel de personnages de départ était trop large, et il a dû en mettre certains de côté à regret. Soumis à la question des lecteurs, il a fini par avouer que tous ces recalés pourraient bien fournir la matière d’une suite à Morts, sur laquelle il a néanmoins refusé d’en dire plus…

Et en parlant de suite, si vous vous demandez si Philippe Tessier croit à la vie après la mort, sa réponse est on ne peut plus pragmatique : “Je n’en sais rien, je verrai bien”…

Découvrez Morts de Philippe Tessier, publié aux éditions Leha.

Dans l’enfer polaire avec Sonja Delzongle

Allongés sur une plage bondée, ou marchant sur un sentier de randonnée aux airs d’autoroute embouteillée, on a tous déjà rêvé d’un lieu en retrait de nos congénères humains pour mieux profiter de la nature. S’il est beaucoup question d’isolement dans Boréal de Sonja Delzongle, le concept prend vite des airs de cauchemar arctique, loin d’un paradis blanc.

Ce jeudi 11 avril, alors que paraissait son huitième roman Cataractes, Babelio et Folio organisaient une rencontre entre l’auteure et ses lecteurs autour de la sortie au format poche de Boréal, son précédent ouvrage. Autant vous dire qu’il soufflait ce soir-là sur Le Divan, confortable librairie aux volumes accueillants sise 203 rue de la Convention (Paris 15e), comme un vent polaire et menaçant.

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En terre hostile

En 2015, le grand public découvre Sonja Delzongle avec son quatrième roman, Dust. Après une première vie de peintre (diplômée des Beaux-Arts) et une deuxième vie de journaliste, une troisième vie de romancière commence pour elle avec ce polar dans lequel l’enquêtrice Hannah Baxter se voit appelée en renfort au Kenya pour tenter d’arrêter un tueur en série. Un roman important à plus d’un titre pour l’auteure puisqu’il voit la naissance d’une héroïne récurrente, mais aussi parce qu’elle le signe chez un grand éditeur, Denoël, auquel elle est restée fidèle depuis et qui lui permet de toucher un large lectorat. Pourtant, de son propre aveu, Boréal est peut-être plus important encore : « C’est LE roman que je voulais faire. J’ai eu du mal à me remettre à écrire après, ça m’a pris 5 mois pour commencer autre chose tellement celui-ci et ses personnages m’habitaient. J’ai beaucoup donné dans ce livre. »

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Après Chicago, Nairobi, Saint-Malo et New York, c’est dans une contrée encore plus exotique et inhospitalière que Sonja Delzongle situe l’action : le Groenland. Avec ses nuits polaires s’étalant sur trois mois et ses températures pouvant atteindre les -45 °C, voilà un cadre de choix pour un thriller bien tendu, capable de nous faire frissonner malgré les deux paires de gants et les quelques écharpes enfilées avant d’entamer sa lecture. Surtout quand on commence à découvrir les huit personnages, constituant une mission scientifique internationale pour analyser le réchauffement climatique : « Le Groenland est un diamant brut. Cette calotte glaciaire va fondre avec le réchauffement, et révéler toutes les matières premières enfouies, suscitant du même coup pas mal de convoitises. Cette contrainte climatique induit le confinement dans la base où ils travaillent, cette idée d’huis-clos qu’on retrouve souvent dans la vie, à laquelle je suis attachée et qui m’a poussée ici à me concentrer sur les personnages, et la manière dont ils vont réagir face à l’adversité. »

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Brise existentielle

Pour cela, Sonja Delzongle met en scène des individus venus d’horizons différents : Roger Ferguson, du ministère danois de l’Environnement, chef d’expédition et sismologue ; Anita Whale, chef en second, climatologue britannique ; Atsuko Murata, responsable de recherches et géologue japonaise ; Dick Malte, glaciologue canadien ; Luv Svendsen, biologiste norvégienne qui rejoindra l’équipe un peu plus tard ; Niels Olsen, reporter norvégien qui arrivera aussi plus tard sur la base ; Mathieu Desjours, étudiant français, photographe et interprète en langue inuit ; et Akash Mouni, chef de cuisine réunionnais. Sans oublier Lupin, le chien-loup de Mathieu Desjours. Un groupe hétérogène comme un miroir de nos sociétés, ou plutôt comme une micro-société. Un collectif qui va rapidement découvrir des centaines de cadavres de bœufs musqués pris dans le permafrost, faisant de la glace un cimetière géant. Et une découverte extraordinaire qui précède de peu la disparition en série de membres de la mission : « J’avais besoin de camper solidement mes personnages, qu’ils me transmettent leur histoire pour faire avancer l’action du livre. Ça peut paraître idiot, mais pour moi ils ont vraiment une vie propre : ils me disent ce qu’ils veulent. Je me suis beaucoup identifiée à Luv, cette biologiste à travers laquelle je vis une autre vie, par procuration, confie l’auteure. Et à partir de ces événements tragiques, chacun va réagir en fonction de sa personnalité et de sa culture, alors qu’ils ne parlent pas tous la même langue et n’ont pas les mêmes capacités de survie. D’une manière générale, je pense faire partie d’une génération d’auteurs qui se concentre plus sur la psychologie des personnages que sur l’intrigue en elle-même. »

Des archétypes auxquels le lecteur peut s’identifier selon sa personnalité et son vécu, des individus aux parcours souvent tragiques, à l’histoire familiale complexe. Laboratoire scientifique, la mission polaire devient vite un laboratoire humain dans lequel Sonja Delzongle se plaît à mener des expériences afin de décortiquer les comportements humains : « Mon père était philosophe, et j’essaie toujours de mettre des questions existentielles dans mes livres, même si pour moi ce n’est pas l’objectif premier, puisque je continue à écrire des romans, et donc de la fiction. » Et quoi de mieux qu’un environnement extrême pour aborder des questions existentielles et essentielles ? Comme le souligne l’un des lecteurs présents, l’auteure torture physiquement et psychologiquement les protagonistes de son histoire. Ce à quoi elle répond : « Forcément, je les malmène. Mais c’est pour vous que je fais tout ça, chers lecteurs ! »

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Message écologique ?

Au-delà de la psychologie humaine, le thème principal de Boréal reste notre rapport à la Terre et à ses ressources. Et surtout notre impact sur l’environnement. S’il paraît évident que l’écologie, présente dans le contexte du livre via notamment le réchauffement climatique, est une préoccupation pour l’auteure, une lectrice désire savoir s’il y a une volonté de transmettre un message écologique : « Ce n’est pas le but premier. Mais j’aime donner des pistes de réflexion, répond Sonja Delzongle. J’admire les gens de Sea Shepherd. A un moment donné, je pense qu’on ne peut qu’agir de cette manière, même au risque d’être taxé d’éco-terroriste, quand la négociation ne marche plus et que l’urgence est là. J’ai encore ma mère, mais si j’étais seule et plus courageuse, j’irais sans doute leur prêter main forte. Je les soutiens déjà financièrement. Mais il faut savoir qu’on peut mourir en mission avec eux, ils vous font signer une longue décharge quand vous vous engagez. Eux placent ça au-dessus de tout, de la famille, de leur vie ; moi, ça n’est pas encore mon cas. »

Sans trop en dévoiler sur l’intrigue, on a aussi envie de partager le commentaire d’une lectrice avouant avoir « du mal à manger de la viande depuis la lecture du livre », en référence à une scène en particulier. « Ce n’est pas un sujet facile du tout : mon éditrice voulait d’ailleurs le déconseiller formellement aux vegans. »

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L’écriture comme vision

Après pas mal de petits boulots, une vie de peintre et une autre de journaliste, Sonja Delzongle confie aujourd’hui se sentir « à sa place ». Une trajectoire finalement assez naturelle pour quelqu’un qui a appris à lire à l’âge de 5 ans, « par curiosité », et dévore depuis les œuvres d’auteurs classiques et contemporains. Pourtant, le métier est parfois dur : « La solitude de l’écrivain, ça peut être difficile à vivre. Pour moi l’écriture n’est pas une thérapie. Ça reste un métier schizo où il faut sans cesse se fractionner pour pouvoir s’immerger dans l’écriture, tenter de rester présent à ses proches, faire de la promotion, lire autant qu’on voudrait ou presque, etc. »

De ce point de vue, Sonja Delzongle développe une approche très artistique de l’écriture : « Pour moi, les artistes ont une hypersensibilité qui leur permet de voir des choses que les autres ne remarquent pas forcément. J’ai parfois l’impression d’anticiper des phénomènes qui vont devenir réalité dans un futur proche. » Le processus d’écriture prend d’ailleurs pour elle une tournure presque médiumnique : « Je n’ai pas besoin d’aller sur place pour écrire, c’est la magie de la littérature. Evidemment je me suis beaucoup documentée pour ce livre, sur cet environnement, ses enjeux, son histoire, la vie des Inuits et j’essaie aussi de faire découvrir tout ça dans Boréal. D’une manière générale je suis très sensible à la nature, comme mon binôme Sandrine Collette. J’adore observer les étoiles au télescope, et le monde animal. Quand j’écris sur le Groenland, je fais presque un travail de dissociation : je suis là-bas, et je mets du temps à revenir où mon corps se trouve physiquement. Je vois et vis littéralement ce que j’écris. C’est la force de l’écriture. »

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Et la magie de la lecture, c’est de pouvoir partager ça à distance, et ce soir-là en chair et en os lors de cette rencontre, avant de pouvoir poser des questions directement à l’auteure durant une séance de dédicace. Encore une fois, les lecteurs repartent conquis, après avoir partagé un moment convivial autour d’un verre et d’un buffet avec Sonja Delzongle, ses éditeurs et les membres de Babelio présents.

Pour aller plus loin, vous pouvez visionner notre interview vidéo dans laquelle Sonja Delzongle parle de Boréal à travers 5 mots juste ici :

Découvrez Boréal de Sonja Delzongle, publié aux éditions Folio au format poche.

Dai Sijie : une fresque historique et féerique

Le nouveau roman de Dai Sijie, L’Évangile selon Yong Sheng, publié chez Gallimard, renoue avec la veine autobiographique qui caractérisait son premier livre, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise dont le style remarquable avait ravi les lecteurs du monde entier. Inspiré par la vie de son grand-père, Dai Sijie compose, en français, une fresque historique contée avec une poésie désarmante, œuvre pleine d’émerveillements qui conte le parcours surprenant de Yong Sheng, un des premiers pasteurs protestants sur le sol chinois.

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Conteur extraordinaire, Dai Sijie nous narre le parcours tumultueux du pasteur Yong Sheng, de sa révélation jusqu’à son chemin de croix, avec comme toile de fond la grande histoire de l’Empire du Milieu. Dai Sijie, présent à Paris le 15 avril dernier, a évoqué lors d’une rencontre avec ses lecteurs, dans une parole douce, mesurée mais vibrante d’émotions la mémoire de son grand-père.

41vvASpQl4L._SX339_BO1,204,203,200_.jpg« Dans un village proche de la ville côtière de Putian, en Chine méridionale, au début du vingtième siècle, Yong Sheng est le fils d’un menuisier-charpentier qui fabrique des sifflets pour colombes réputés. Les habitants raffolent de ces sifflets qui, accrochés aux rémiges des oiseaux, font entendre de merveilleuses symphonies en tournant au-dessus des maisons. Placé en pension chez un pasteur américain, le jeune Yong Sheng va suivre l’enseignement de sa fille Mary, institutrice de l’école chrétienne. C’est elle qui fait naître la vocation du garçon : Yong Sheng, tout en fabriquant des sifflets comme son père, décide de devenir le premier pasteur chinois de la ville. Marié de force pour obéir à de vieilles superstitions, Yong Sheng fera des études de théologie à Nankin et, après bien des péripéties, le jeune pasteur reviendra à Putian pour une brève période de bonheur. Mais tout bascule en 1949 avec l’avènement de la République populaire, début pour lui comme pour tant d’autres Chinois d’une ère de tourments – qui culmineront lors de la Révolution culturelle. »

Né en Chine durant la Révolution Culturelle chinoise, Dai Sijie est envoyé en rééducation dans le Sichuan. A la mort de Mao, il part étudier la peinture en France, puis s’y installe pour étudier le cinéma : il a réalisé plusieurs courts métrages, dont Chine, ma douleur, consacré par le prix Jean-Vigo en 1989. Une influence artistique et cinématographique que l’on retrouve dans son écriture visuelle, voire esthétisante, fourmillant de détails et de finesse.

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Après trente ans passés en France, le romancier et réalisateur est retourné en Chine sur les pas de son grand-père, le premier pasteur chinois de Putian. Une vie qu’il a certes romancée pour les besoins du genre, mais sans jamais s’en éloigner ni la dénaturer : « J’avais déjà écrit une première version de ce livre il y a des années. C’était presque une copie de la vie de mon grand-père, mais son côté purement factuel et historique ne m’a pas satisfait. J’ai mis longtemps à comprendre qu’il fallait que j’offre quelque chose de personnel. Quand j’étais enfant, je faisais un parallèle entre la vie du Christ et la sienne, je confondais les deux. J’ai décidé de creuser ce sillon. C’est romancé, mais c’est une partie essentielle de sa vie. »

De la révélation au chemin de croix

Pour écrire la vie romancée de son grand-père, Dai Sijie a dû se replonger dans ses souvenirs d’enfance, de ces quelques années difficiles où il a vécu avec son grand-père mais également étudier des archives d’époque. Dai Sijie fait de son grand-père, fils de charpentier, une figure christique, sa vie fut également un chemin de croix, qu’il traversa avec une résilience peu commune, porté par la force de sa foi. Tel un roseau, Yong Sheng pliera mais ne se brisera jamais : il embrassa sa condition de martyr tout en restant profondément humain.

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Il réhabilite ainsi la figure de son grand-père pasteur et parsème son roman de références bibliques : une foi qu’on imagine partagée par l’auteur, mais il n’en est rien. Si l’auteur revendique avoir été influencé spirituellement par son grand-père et croire en la puissance de l’âme, il n’est nullement religieux : « Lorsque j’étais petit, la seule chose valable dans le monde pour moi était la foi de mon grand-père. » Mais l’auteur a vite pris conscience de sa vocation d’écrivain et décidé d’y consacrer son existence : « Un jour, je me suis interrogée sur le but de ma vie : écrire. J’ai toujours voulu écrire un livre sur mon grand-père. Durant les années 1980, il était enfin possible de se convertir, d’aller à l’église. Mais je me suis dit qu’il valait mieux que je ne sois pas un chrétien pour pouvoir écrire sur lui. »

Conter la passion

Dai Sijie est un conteur dans l’âme : ce qu’il aime par-dessus-tout, c’est raconter des histoires, c’est sa nature profonde, son élan, son plus grand bonheur d’écrivain. Sa découverte de la littérature française l’a bouleversé, l’a métamorphosé mais ne fut pas à l’origine de sa vocation : « J’ai toujours eu envie d’écrire. C’est presque dans le sang. » On a l’impression que l’auteur s’amuse en écrivant, qu’il aime faire rire le lecteur : « C’est un immense plaisir de raconter. Dans mon roman Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, il y a une grande partie de vécu. Dans le village dans lequel nous avions été envoyés pour être rééduqués, le chef du village nous a envoyé marcher deux jours, nous en avions profité pour nous rendre au cinéma. Lorsqu’on revenait, on racontait tout ce qu’on avait vu aux paysans durant la veillée. Les paysans étaient heureux, et nous aussi. » La plume délicate de Dai Sijie enveloppe le lecteur de son atmosphère mystérieuse et de toute la symbolique biblique, qu’il dépeint avec une surprenante sensualité faite de sensations tactiles, visuelles musicales, olfactives…

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Un hymne à la beauté de la création

Dai Sijie nous dépeint un monde empreint de poésie, à la lisière du féérique. L’arrivée d’une colombe blessée qui se réfugie auprès de Yong Sheng est le signe que Dieu lui envoie pour le guider vers la profession de foi. A partir de ce moment, elle ne le quittera plus. Avec son père charpentier qui fabrique des sifflets, ils font chanter les colombes dont les voix se confondent en de merveilleuses symphonies. Un arbre énigmatique pousse devant la maison du pasteur, un arbre qui brûle, tel un phénix, mais qui refuse de mourir. C’était un arbre ordinaire dans la maison du grand-père de l’auteur, sous la plume de l’auteur, il devient un arbre magique, un double végétal, un miraculeux protecteur. Lorsqu’on lui demande s’il y a dans la culture chinoise, une façon de vivre les choses plus terribles avec un certain humour, une certaine distance, l’auteur, complice, répond que « Le poète regarde sa vie de façon poétique parce-qu’il est poète. »

L’espoir en ligne d’horizon

Pendant longtemps, les romans et les films de Dai Sijie n’étaient pas diffusés en Chine. Ce n’est que récemment que son premier roman, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise a été traduit et publié, sans soulever de polémiques : « Ce sont des choses que tout le monde a connu dans ma génération. Mon éditeur pensait que c’était un bon témoignage et une déclaration d’amour à la littérature. Mais ça n’a pas eu tant de retentissements que ça. » L’auteur, malicieux, nous confie que des négociations ont été entamées pour adapter ce dernier livre au cinéma, mais que ça ne s’est pas tellement bien passé avec les responsables de la censure : « Ils ne voulaient pas que le héros soit un pasteur, et il ne fallait pas la partie sur la révolution politique. Ils n’ont pas accepté car il n y a pas de personnage positif qui soit communiste ! ». Cependant, pour l’auteur, le traumatisme de la Chine doit être conté : « On essaye tous de trouver du sens à ce qu’on a vécu en Chine. » Avec beaucoup d’humanité, Dai Sijie nous invite à garder espoir dans les périodes les plus tourmentées, parce-que la vie l’emporte toujours.

Découvrez le roman à travers 5 mots choisis par l’auteur :

Découvrez L’Évangile selon Yong Sheng de Dai Sijie, publié aux éditions Gallimard.