François Rochet : un techno-thriller mené tambour battant

Réalité augmentée, intelligence artificielle, robotique… Peut-on mesurer l’impact de toutes ces nouvelles technologies sur notre mode de vie : quelles opportunités nous offrent-elles, et avec quelles limites ? Pour son premier roman, François Rochet signe une dystopie ludique et surprenante qui confronte l’être humain à sa relation à l’innovation technologique qui semble croître à une vitesse exponentielle.

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C’est dans les locaux lumineux du collectif de codesigners où il travaille que François Rochet nous a accueillis le mardi 26 mars pour une rencontre privilégiée autour de son roman Agence 42, tome 1 : Terrans paru aux éditions Hachette, mélange détonnant entre Tom Clancy, Aldous Huxley et Philip K. Dick. Les lecteurs ont été nombreux à échanger avec l’auteur lors de cette rencontre particulièrement chaleureuse. Le récit ne s’adresse pourtant pas uniquement aux amateurs de romans d’action, d’espionnage, ou de jeux vidéo : parmi les membres Babelio présents à la rencontre, les néophytes se sont également avérés conquis. Riche en rebondissements saisissants, écrit dans un style fluide, Agence 42 a toutes les qualités d’un véritable page-turner, ce qui séduit autant les curieux que les passionnés.

Terrans.jpgDécembre 2020. Nouvel attentat aux États-Unis. Le gouvernement est décimé et le pays privé des leaders de ses grandes entreprises high-tech.
Six mois plus tard, Franck Goodo est chargé de reprendre l’enquête. Julia Telco, à la tête de l’Agence 42, a des doutes sur l’identité des responsables de l’attaque.
En parallèle, le véritable auteur de l’attentat est à l’affût. Il lui reste encore un coup à jouer sur l’échiquier de son vaste plan. Les premiers indices d’un complot bien plus alarmant, qui dépasse la logique, font rapidement surface.
Franck Goodo tentera de percer le mystère, quitte à mettre son existence en danger…

Agence 42 plonge le lecteur dans un monde d’agents secrets, de conflits géopolitiques et de cyber-espionnage. L’intrigue, qui débute comme un thriller classique, bascule rapidement dans l’anticipation, ébranle les certitudes du lecteur et invite à la réflexion : Le libre arbitre est-il une réalité ou une illusion ? Nos sens sont-ils aisément manipulables, peuvent-ils nous abuser ? Faut-il nécessairement croire ce que nous voyons ? Qu’est-ce que la réalité ? Voici quelques-uns des grands questionnements qui jalonnent le récit de François Rochet.

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D’abord publié en autoédition chez Librinova, le premier roman de François Rochet est finalement arrivé entre les mains d’Hachette Romans. Passionné de science-fiction depuis sa plus tendre enfance, inspiré par Matrix et la thématique des réalités alternatives, c’est à 45 ans que François Rochet s’est décidé à écrire. L’auteur évoque un véritable déclic : « Tu as 45 ans, si tu ne profites pas de ton temps pour écrire un livre, ça ne se produira jamais. Initialement, je ne comptais pas écrire d’autre livre. »

L’illusion du jeu qui rapproche de la réalité


Aux lecteurs qui n’auraient pas encore lu le livre, nous vous déconseillons de lire cette sous-partie qui risquerait de vous dévoiler des éléments clés de l’intrigue

 

Joueur dans la vraie vie, François Rochet a voulu restituer dans le roman l’attachement de Julia aux personnages qu’elle contrôle dans le jeu de simulation : « Certain jeux font l’objet d’une narration aboutie et extrêmement complexe, proche de ce qu’on peut trouver dans les livres. Julia s’est attachée à ses personnages en prenant conscience que ceux-ci sont de vrais êtres, au fonctionnement différent, mais pour lesquels elle ressent tout de même de l’empathie. » L’auteur entretient en permanence l’ambiguïté : si les personnages deviennent conscients, cela pose des questions éthiques, morales et juridiques. On pourrait même se demander s’ils ont une âme, s’ils sont soumis à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Ces questionnements sont extrêmement actuels. Cela m’intéresse d’autant plus que cela va devenir une réalité, les IA se développent, prennent de plus en plus d’autonomie. Si l’âme peut exister sans corps, à partir de quel moment peut-on considérer l’autre comme un être doté de sensibilité, un être vivant ? Quels sont les droits de ces entités ? Ce sont de vraies questions qui vont se poser dans les décennies à venir. » François Rochet semble animé par une véritable volonté d’explorer une science-fiction positive, notamment au travers de toute la partie sur le système éducatif du monde de Julia : « Le monde que les IA vont façonner, c’est nous qui le créons aujourd’hui ! » Il ajoute en plaisantant : « Si on découvre à notre tour qu’on est manipulés, je vais booster mes ventes ! »

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Pour créer son univers, ou plutôt ses deux univers (le monde d’en haut, celui de Julia, et le monde de la simulation, du jeu) François Rochet tire son inspiration de la réalité et s’informe en permanence sur l’innovation : « Je me concentre sur des choses qui existent ou qui pourraient exister dans un monde idéal. Si l’humanité n’avait pas fait tant d’erreurs, le monde de Julia pourrait être. Je suis persuadé que si l’Afrique n’avait pas subi certaines choses, ce serait un continent idéal. C’est une projection idéale de ce continent, et non une utopie. »

Une déclaration d’amour aux jeux vidéo

Directement influencé par sa passion pour les jeux vidéo, François Rochet propose une expérience interactive en lien avec son livre et invite le lecteur à oublier les frontières entre réel et virtuel. Plus qu’un « simple » livre, François Rochet a voulu créer un véritable jeu de piste avec une « Eggs Hunt » : une chasse aux œufs dans laquelle l’auteur a décidé de jouer avec l’esprit des lecteurs. Des indices ont été dissimulés à l’intérieur du roman, dix indices pour dix œufs à retrouver un peu partout en ligne : sur des sites internet, des réseaux sociaux et des objets digitaux. « Au moment où j’ai créé le bouquin, je souhaitais que le livre soit plus qu’un livre et ait un véritable écho avec le monde réel, une vraie résonance avec le livre et son monde réel et actuel. » Les lecteurs se sont livrés avec enthousiasme à cette chasse aux trésors !

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Lorsqu’il évoque la relation qu’il entretient avec ses personnages, François Rochet dresse un parallèle étonnant entre le lien qu’entretient Julia avec ses personnages et le rapport de l’écrivain à ses protagonistes. Il était difficile pour lui de se représenter les personnages dans toute leur complexité et leur matérialité : « J’avais beaucoup de mal à me les représenter physiquement. J’ai donc pensé à des proches, comme mon ami Laurent. Il m’a d’ailleurs engueulé car je le tue au bout de trois pages ! Beaucoup de mes personnages sont des gens que je connais. » Si les personnages de François Rochet sont si attachants, c’est probablement car ils sont tirés du réel. Nombre d’auteurs affirment que leurs personnages ont leur propre autonomie, comme s’ils prenaient, eux aussi, à l’instar de ceux que Julia contrôle, conscience de leur existence. Lorsqu’on lui demande s’il reste tout de même le maître du jeu, François Rochet affirme que « Certains personnages ont pris, dans le deuxième tome, des parcours que je n’aurais jamais imaginés au départ. Je me suis laissé porter, et j’ai été heureux de les retrouver. »

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En plus d’être le principal protagoniste de son récit, Julia est également un « hommage » à une personne bien réelle, que l’auteur a rencontrée dans le monde des jeux vidéo. En effet, il a nommé ainsi l’héroïne de son roman car c’était son maître de guilde dans le jeu en ligne World of Warcraft. Il l’évoque comme une joueuse extrêmement investie : « Sans être un roman féministe, c’est un récit où les femmes sauvent le monde. Ce cliché des gamers et d’un monde du jeu vidéo essentiellement masculin demeure, mais n’est plus tout à fait vrai à l’heure actuelle. J’ai voulu détourner les choses pour créer une coopération. Julia existe, comme tous les autres. Et le personnage de Ben, c’est complètement moi : je me suis fait plaisir avec ce chapitre, en citant les jeux auxquels j’ai joué, à l’époque où je faisais du développement sur calculatrice ! ».

Du grand spectacle

Le roman de Rochet s’ouvre sur une scène choc, qui prend le lecteur à la gorge : « J’avais envie d’instaurer une tension dramatique dès le départ. Le premier chapitre s’ouvre comme une nouvelle. J’ai présenté le personnage en le décrivant suffisamment pour laisser penser qu’il puisse être le héros, puis, contre toutes attentes, il meurt. » Un procédé très visuel qu’il emprunte au cinéma : « J’aime en avoir plein les yeux, j’aime les blockbusters. La scène de l’île, du désert, sont des scènes très visuelles qui renvoient à la littérature et au cinéma de genre (espionnage, action). Je pense être meilleur sur la description de l’action que sur la caractérisation des personnages. J’ai envie qu’on lise mon livre comme on regarderait un film. »

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Pour s’imprégner de l’ambiance qui règne dans les lieux décrits dans le roman, François Rochet a utilisé les ressources qu’offre Internet : il a arpenté durant de longues heures l’Alaska sauvage, les îles tropicales, a sillonné les allées des cimetières du Paris fantasmatique de Julia grâce à Google Maps : « C’est une ressource infinie. Je suis même allé voir l’Irak, les lieux clés où des attentats terroristes ont été perpétrés. Je pense que maintenant mon PC doit être surveillé ! Je risque d’avoir des problèmes avec la CIA. » Ecrire un roman très documenté, sans que le lecteur ne s’y sente submergé requiert un soin particulier : le divertissement reste au cœur de ce livre : « J’avais envie d’aborder des points techniques, de faire grandir le lecteur. J’ai passé du temps à me renseigner sur certains enjeux : qu’arriverait-il si on coupait Internet ? On ne pourrait par exemple, plus retirer d’argent. Le roman Ravage de Barjavel aborde également ce thème de la coupure. J’adore Barjavel. Le Grand Secret explique également l’histoire du monde par un élément tenu secret. C’est une relecture de phénomènes qu’on n’a pas pu expliquer. J’aime cet aspect de relecture. »

Nous attendons avec curiosité le second tome d’Agence 42 qui devrait explorer davantage l’univers de Julia, et ancrer définitivement les personnages introduits par le premier tome.

Par ailleurs, François Rochet serait ravi de voir son roman adapté sur les écrans : « Je verrais bien Scarlett Johansson dans le rôle de Marie, Joseph Gordon-Levitt dans le rôle de Chris, et pour Ben, ce serait mon ancien lead developer, un grand chauve ! ». « Depuis que Spielberg a réalisé Ready Player One, j’attends qu’il m’appelle ! ». L’appel à candidatures est donc lancé !

Découvrez Agence 42, tome 1 : Terrans de François Rochet, publié aux éditions Hachette Romans.

Cali ou le vin de la jeunesse

En 2018, on découvrait Cali écrivain à travers son premier roman Seuls les enfants savent aimer. L’histoire du petit Bruno, 6 ans, orphelin depuis peu. Un texte comme un cri, dans lequel l’enfant raconte avec ses mots la perte de sa mère et sa terrible absence. Une histoire douloureuse qui rappelle celle de son auteur, Cali ayant lui-même perdu sa mère très jeune.

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La Babelionaute saphoo soulignait d’ailleurs dans sa critique, peu après la parution du livre : « Ce n’est pas un artiste de plus qui sort son bouquin, c’est un être humain qui partage une part de lui, un besoin de mettre de la lumière sur cette ombre qui le poursuit. Mettre des mots sur des maux, ça ne résout sans doute pas tout, mais ça peut aider à avancer. » Voilà certainement l’une des raisons qui a pu pousser Bruno Caliciuri, plus connu sous le nom de Cali, à aller au-delà du format de la chanson pour pousser son écriture plus loin, et aller sonder cette blessure d’enfance. Même si lui avance une raison plus simple : « Je n’aurais jamais pensé écrire un roman, c’est une dame qui m’a demandé ça, elle aimait bien lire mes chansons sur l’enfance, du coup je l’ai fait pour elle. »

Vers l’adolescence

Ce 18 mars 2019, nous recevions donc le célèbre auteur-compositeur-interprète et écrivain dans les locaux de Babelio pour une rencontre avec ses lecteurs, dont la grande majorité avait lu son premier livre. L’occasion de prendre des nouvelles des deux Bruno, et de parler de cet enfant que l’on retrouve adolescent dans Cavale, ça veut dire s’échapper. Et puisque Bruno a grandi, sa manière de s’exprimer à travers les mots de Cali aussi a changé, même si la rage, la fragilité et la douceur se côtoient toujours :

« Un instant, j’ai voulu vous suivre, vous voir, respirer ce que j’aurais dû respirer. Mais je suis resté sur la pente. Et j’ai pleuré, pas fort non, mais ruisselant à l’intérieur.

J’entendais des gouttes tomber de très haut, une à une, au fond de mes entrailles déchiquetées. Mon ventre pleurait et mon cœur hurlait, comme quand un cœur hurle à la fin du tout.

Est-ce qu’on meurt d’amour ? »

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Ce deuxième roman (car pour Cali cette dénomination de « roman » a toute son importance) était pour beaucoup de lecteurs une évidence, tant ils avaient envie de retrouver ce personnage, le voir évoluer et comprendre qui il pourrait devenir. Mais pour l’auteur, était-ce si évident d’écrire une « suite » ? « Ca m’avait déjà fait un bien fou d’écrire le premier, et là j’ai pris autant de plaisir avec celui-ci. J’aime écrire de la chanson bien sûr, ce format permet de raconter son humeur en trois minutes – même si ça n’est réussi que quand les autres peuvent se l’approprier. Mais le roman c’est encore plus libre, tu vas où tu veux, quand tu veux, comme tu veux. T’as le temps de raconter. » Pourtant : « Ecrire un livre, c’est comme nager vers Manhattan, se retourner dans l’océan, et ne plus avoir de terre derrière. Ca peut être flippant, aussi. Après, ça reste une jouissance absolue : j’ai été en plus aidé par mon ami Mathias Malzieu (lire notre interview de l’auteur pour son livre Une sirène à Paris), qui m’a donné de bons conseils. Dont celui de ne jamais coucher sur le papier tout ce qu’on a dans la tête, mais de toujours en garder de côté, pour avoir de la réserve le lendemain… C’était quand même un tout petit peu plus dur pour le deuxième, car le premier livre a bien plu. Il fallait faire au moins aussi bien. » Un pari réussi, si l’on en croit les commentaires très enthousiastes des lecteurs tout au long de la soirée.

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On est trop sérieux, quand on a 15 ans

L’adolescence donc, période de transition par excellence, que Cali nous fait vivre au plus près puisque la première personne du singulier est encore une fois de mise. « Pour moi c’était une évidence d’écrire à la première personne : dans le premier roman ce petit garçon parlait à sa mère ; ici l’ado parle au lecteur avec l’énergie de cet âge. » Ce moment de la vie où tout est possible, où tout explose en nous, et où tout est à la fois très léger et bien grave. Pour Bruno, ça passe par les filles (Fabienne, Sylvia, Patricia), le rock (les Clash, Patti Smith, U2) et les potes, dont certains qu’il connaît depuis ses plus jeunes années et qu’on croise déjà dans Seuls les enfants, comme Alec.

Et que fait-on, à 15-16 ans ? Des conneries, sûrement. Monter un groupe de rock, pourquoi pas. Et l’appeler Pénétration Anale ? Plus rare. Voilà qui ressemble en tout cas beaucoup à ce qu’on s’imagine de Cali durant ses plus jeunes années, même s’il se plaît justement à brouiller les pistes pour préserver la pureté de son personnage : « Quand on me demande si j’ai vécu moi aussi tout ce que Bruno et sa bande traversent dans Cavale, je m’amuse à mentir, à dire parfois que oui ou non. C’est un roman, et l’important pour moi c’est que le lecteur s’y retrouve : c’est l’histoire de tout le monde, quelque part. Je n’ai pas voulu écrire mon autobiographie, mais l’histoire d’un enfant qui veut en rester un. Je veux que chacun puisse mettre son prénom sur ce personnage. »

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Comment rester un enfant, leçon numéro 1

C’est sûr, Cali n’est plus un ado. Et pourtant ce soir de mars, il se dégageait de lui une énergie tout à fait juvénile, presque de la naïveté, et en tout cas une forme de fraîcheur que l’on voit rarement chez les adultes. Déjà, dans sa manière de tutoyer les lecteurs présents, dans ses réponses allant droit au but, et dans ses amours musicales jamais reniées, rock forcément. « Ca fait un bien fou d’écrire un gamin de 15 ans, car je retrouve cet âge. D’ailleurs quand je revois mes vieux potes, on a 15 ans direct quand on se parle, dans nos expressions et nos réflexes de langage. Et quand j’écrivais le livre, il me fallait presque un sas pour me réhabituer à mon âge et ma situation d’adulte. De toute façon pour moi il faut que l’écriture reste une jouissance simple, que ça me fasse du bien de sortir ça. »

L’écriture comme cure de jouvence, voilà tout un programme. « C’est sûr, j’ai vieilli, j’ai même fêté mes 50 ans ! Je pensais que ça me ferait rien, mais quand même ! Mais j’essaie de vivre au maximum dans le présent : quand je passe une soirée avec mes potes, je leur dis souvent qu’on peut très bien mourir le lendemain, et qu’il faut profiter à fond de cette nuit. Je pratique aussi une forme de méditation du souvenir, très personnelle, comme un jeu, où j’essaie de me rappeler de ce que j’ai fait la veille, la semaine d’avant, le mois d’avant, et ainsi de suite. »

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Voilà en tout cas un artiste qui semble avoir largement pris goût à l’écriture de livres, et on imagine très bien Cali suivre la voix de son ami et confrère Mathias Malzieu, dorénavant presque plus occupé par le métier d’écrivain que celui de musicien. Car en plus d’y prendre du plaisir, Cali a un objectif simple : donner du bonheur. « Quand un lecteur me dit que mon roman lui a fait du bien, pour moi c’est la plus belle des récompenses. » Pour le reste, comme le disait Joe Strummer des Clash : « La prochaine seconde n’a jamais été vécue par personne. » A vous de la vivre comme vous l’entendez.

Découvrez Cavale, ça veut dire s’échapper de Cali, publié aux éditions du Cherche-Midi.

Retour en Italie avec Mélanie Taquet

Un an après avoir présenté son premier roman dans les locaux de Babelio, Mélanie Taquet est revenue, le jeudi 21 mars 2019, à la rencontre de 30 Babelionautes pour échanger autour de son nouveau roman. Reviens quand tu veux fait ainsi suite à Reste aussi longtemps que tu voudras, et raconte les nouvelles aventures de Nina, une jeune femme en quête de son identité qui revient en Italie trois ans après s’y être réfugiée une première fois, alors qu’elle avait du mal à se remettre d’un récent traumatisme. Quelles nouvelles réponses lui apportera ce second séjour en Italie ?

reviens quand tu veuxC’est avec appréhension que Nina retourne en Italie à l’occasion du mariage de son meilleur ami Marco. Trois ans plus tôt, une fuite éperdue l’avait conduite à Florence où elle s’était égarée pour mieux se retrouver. Ce séjour cathartique avait réconcilié Nina avec son rôle de mère, au prix de ruptures qui lui avaient laissé un goût amer.

En revenant sur ses pas, Nina espère obtenir le pardon des êtres qu’elle a blessés et poursuivre sa quête identitaire.

Au contact de la jeune femme, les souvenirs se ravivent, les anciennes passions se réveillent, les non-dits se révèlent. Alors que les certitudes des uns et des autres chancellent, les chemins qu’on pensait tout tracés prennent un cours imprévu.

Retour en Italie

Il y a deux ans, à Londres, Mélanie Taquet posait le point final à Reste aussi longtemps que tu voudras, et avait déjà envie de savoir ce qu’il allait se passer pour Nina, Marco, Hannah, et tous les personnages de ce premier roman. C’était pourtant d’abord une évidence pour l’auteur de ne pas reprendre l’histoire de ses personnages immédiatement là où elle les avait laissés : “Après son premier voyage en Italie, Nina est repartie en France pour se reconnecter à son enfant. C’est un moment qui n’appartient qu’à elle et dans lequel je n’avais pas envie de m’imposer. Je préférais la retrouver quelques années plus tard et voir comment elle avait évolué.” Aucune inquiétude à avoir cependant : vous n’avez pas besoin d’avoir lu Reste aussi longtemps que tu voudras pour découvrir Reviens quand tu veux.

Pour l’auteur, c’était toujours en Italie que se trouvaient les nouvelles réponses de Nina, c’est donc là qu’il fallait retrouver : “la première fois qu’elle était partie, Nina n’avait trouvé que des réponses partielles à ses questions. En repartant en Italie, elle se confronte à la personne qu’elle était il y a trois ans.”

Cette fois, c’est à Florence et à Naples que Mélanie Taquet a emmené ses lecteurs, “l’Italie m’inspire”, avoue-t-elle. Si elle avait fait vivre la ville de Florence dans son premier roman, c’est la campagne italienne et les différentes facette du Sud du pays qu’elle est partie explorer pour préparer l’écriture de ce deuxième ouvrage.

Des personnages en construction

On y retrouve ainsi Nina, Hannah, Marco, Julien et Gigi. “Ces personnages sont mes amis”, affirme l’auteur, “j’avais une idée de la structure de base de l’histoire, je savais où je voulais les emmener, mais rien n’était figé : ce sont eux qui me racontent les chemins qu’ils vont prendre, et je voulais leur laisser la possibilité de me surprendre. Je continue d’ailleurs à découvrir ces personnages, puisque quand je remarque des traits de caractère chez des personnes que je rencontre, je me dis souvent qu’ils iraient bien à tel ou tel personnage.”

L’auteur en a d’ailleurs profité pour expliquer ce que représente Nina à ses yeux : “Pour moi, c’est une nébuleuse. Elle est fascinante et protéiforme. Elle ne réfléchit pas en termes de culpabilité ou d’innocence, mais elle poursuit sa quête identitaire.” Avec son amie Hannah, elle représente non seulement l’une des deux faces du masque de Janus, mais aussi plusieurs facettes de la femme et de la maternité.

La maternité est d’ailleurs un thème qui tient à cœur à Mélanie Taquet. Cette dernière est en effet très proche du milieu Montessori et a longtemps travaillé auprès des parents et des enfants. L’héroïne de son roman, Nina, ressent ainsi le besoin de partir et de se trouver lorsqu’elle devient mère : “Dans le premier roman, Nina se demandait comment devenir mère alors qu’elle n’en ressentait pas le désir. Quand on devient parent, on ressent une forte pression et donc on culpabilise beaucoup lorsqu’on échoue, mais l’essentiel est de faire au mieux. Dans Reviens quand tu voudras, Nina poursuit sa quête identitaire mais elle a compris qu’elle avait le droit de chercher qui elle est tant qu’elle ne le faisait pas au dépens de son fils et de ses amis.”

Comme dans le premier ouvrage de l’auteur, tout n’est pas résolu à la fin de ce roman, et de nouvelles questions restent sans réponse : “C’était important pour moi que tout ne soit pas résolu à la fin”, précise Mélanie Taquet, “comme nous, Nina est toujours en construction, elle n’a pas eu d’illumination soudaine !”

Parcours d’écriture

“Pour moi, c’est plus un roman général qu’un roman feel-good”, déclare Mélanie Taquet, “j’essaie de créer des personnages complexes et avec du relief, et les problèmes ne sont pas tous résolus une fois la dernière page tournée.”

De même, l’auteur ne souhaite pas s’identifier à un genre de littérature en particulier, mais veut aussi s’adresser aux hommes : “ce n’est pas parce que la question de la maternité est un sujet de femmes que les hommes ne peuvent pas le comprendre ou s’identifier !”

L’auteur aime d’ailleurs lire les critiques des lecteurs et se confronter à leur avis pour évoluer : “Je n’écris pas pour faire plaisir, j’écris des choses qui me collent à la peau, mais les retours des lecteurs me permettent d’identifier les axes que je pourrais développer.” Mélanie Taquet a également noté une différence dans son écriture entre le premier et le deuxième roman. Alors qu’il lui avait fallu cinq ans pour écrire Reste aussi longtemps que tu voudras, il ne lui a fallu que quelques mois pour le second : “réécrire un roman autoédité avec des correcteurs professionnels m’a fait grandir. Mais ça m’a amusée de constater, quand j’ai retrouvé six ans plus tard un carnet dans lequel j’avais noté des idées pour le personnage de Nina, que j’avais plus ou moins suivi les idées que j’avais dès le départ.”

Aujourd’hui, l’auteur a envie de clôturer l’histoire de Nina sur ce livre : “si je devais écrire davantage sur elle, je donnerais peut-être la parole à Julien. C’est un personnage très protecteur et qui a été traumatisé par le départ de sa femme. Mais ce n’est pas au programme pour tout de suite, j’ai d’autres personnages à vous présenter avant.” C’est donc peut-être dans un ouvrage autour des enfants et de la négligence parentale que l’on retrouvera bientôt Mélanie Taquet.

Ramdam : un mook pour ados qui promet de faire du bruit

Les mooks, périodiques à mi-chemin entre le magazine et le livre, ont fait récemment une apparition remarquée dans le paysage médiatique français. Ils constituent une version renouvelée de la revue : ils contrent la tendance des médias de masse tout en conservant les codes de la revue et les adaptant à la société moderne. Ils constituent un véritable espace de renouveau du journalisme littéraire et un terrain d’expérimentation éditoriale.

D’abord réservé à l’exploration de thèmes de société, les mooks se sont de plus en plus démocratisés, et visent désormais également un jeune public. C’est le cas de la revue Ramdam, dont le premier numéro vient de paraître aux éditions Fleurus. A cette occasion, les lecteurs Babelio ont été conviés à une rencontre privilégiée avec trois membres de l’équipe : Solène Chardronnet (journaliste au Monde des ados et rédactrice en chef de la revue), Anaïs Rougale et Juliette Magro (toutes deux éditrices chez Fleurus).

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Ramdam est un bel objet livre à destination des adolescents entre 11 et 15 ans, filles et garçons sans distinction de genres. Le titre du magazine, « Ramdam », signifie buzz, boucan, vacarme, et il semble être plutôt bien parti pour faire du bruit dans la scène éditoriale jeunesse. Parution semestrielle, il contient des interviews, des témoignages, des dossiers pour approfondir des thématiques, des DIY, du contenu interactif… Une véritable encyclopédie pour les adolescents !

Renouveler le magazine jeunesse

Durant la rencontre qui s’est déroulée dans les locaux de Babelio, Solène Chardronnet, rédactrice en chef de la revue, a évoqué la genèse du projet : on a fait appel à elle pour discuter du lancement d’un ouvrage à destination des adolescents, un véritable challenge qui l’a immédiatement motivée. Elle s’est demandé de quelle façon elle pourrait donner vie à ce nouveau projet, pour que celui-ci ait une forme singulière et inédite : « On ne voulait faire ni de la presse, ni du livre, mais quelque chose d’interactif, de nouveau, avec lequel l’ado puisse jouer, réfléchir, faire des tests. Ce n’est pas habituel de gribouiller dans les livres ! » Les éditrices de Ramdam espéraient offrir quelque chose de nouveau à leur public. Le mook, par son aspect hybride et inclassable leur semblait idéal : ne répondant pas aux contraintes du journalisme traditionnel, il laisse beaucoup de libertés, et permet de développer davantage les sujets traités. C’est justement la qualité de l’information, profonde et détaillée, qui pousse de plus en plus de lecteurs à se tourner vers ce format de publication.

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Un objet culturel qui se joue des codes

Volumineux ouvrage au graphisme punchy savamment étudié, ayant banni toute forme de publicité et paraissant à un rythme semestriel, la revue Ramdam est reconnaissable au premier coup d’œil et frappe par son originalité : « Il y a un effet de collection, quelque chose qui frappe dans la couverture, on repère une forme, un objet. » En plus de proposer des dossiers développés, on y trouve également des sujets traités plus brièvement pour les lecteurs qui auraient plus de difficultés à se plonger dans la lecture. Comme le souligne Solène Chardronnet : « Ces lecteurs vont pouvoir y entrer par les photos, les courts articles, ils pourront trouver différentes entrées de lecture. » Chacun peut ainsi y puiser des idées, des activités, et de nouveaux projets à mettre en œuvre !

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Pour les éditrices, la question du numérique s’est bien évidemment posée. De nos jours, pour attirer les adolescents, il faut utiliser les ressources internet à notre disposition : « Il y a de nombreux aspects qu’on va développer sur le numérique avec Ramdam, on a une boîte mail sur laquelle les ados peuvent poser des questions, on est en train d’approvisionner nos réseaux sociaux. Les ados sont principalement sur Internet, il faut aller les trouver là où ils recherchent l’information et les ramener sur Ramdam. » Cependant, le constat est sans équivoque, Ramdam ne fera jamais le virage « entièrement numérique » : « L’intérêt principal de Ramdam est l’interactivité qu’il ne faut surtout pas perdre, cela demanderait un développement numérique conséquent pour conserver la même interactivité, sur format numérique comme sur format papier. » Ce développement du digital ne doit pas dévier de l’objectif premier lors de la création de la revue : celui de ramener les enfants vers le papier, vers la matérialité de l’objet livre, et leur proposer une pause apaisante et bienfaitrice.

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Le mook aborde de nombreux sujets sensibles de façon humoristique et décalée : les rédacteurs apportent toutes les réponses aux questionnements des adolescents dans des dossiers complets et exhaustifs tout en dédramatisant les tabous de famille. Solène Chardronnet rappelle que « lorsqu’on a des enfants proches de nous, certains sujets sont délicats à aborder. Cette barrière est saine, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut éviter d’en parler. Les ados sont extrêmement démunis, ils cherchent des endroits où avoir des réponses. Pour éviter qu’ils arrivent sur des sites qui ne seront pas respectueux de l’enfant et de leur sensibilité, nous avons décidé d’en parler dans notre revue ». Ainsi, si les adolescents vont vers un sujet, comme la sexualité ou le harcèlement (deux grands dossiers ont été consacrés à ces thématiques pour ce premier numéro), l’information aura été fiable, vérifiée, et adaptée à leur âge, quel que ce soit leur niveau de maturité. Solène Chardronnet invite toutefois les parents à faire confiance aux adolescents, et à les laisser évoluer à leur propre rythme : « Si quelque chose ne les intéresse pas, ils y reviendront probablement après. Il est important de leur laisser cette marge d’indépendance et de liberté. » Ouvrir une porte, mais ne pas forcer la discussion…

Parler la langue des ados

Ramdam, c’est une voix particulière, une voix adressée à l’adolescent et pensée pour lui : « Parler directement avec des mots simples, mais aussi une certaine distanciation par les dessins et l’humour. » Pour les éditrices de Ramdam, l’enfant est une personne à part entière, capable de comprendre déjà beaucoup de choses. Durant la création du projet, elles se sont entourées de spécialistes des enfants, et ont notamment été relues par un médecin qui fait de l’initiation à la sexualité dans les collèges. « Les ados ont des questions, je peux vous l’assurer. N’hésitez pas à laisser traîner la revue, ils y trouveront des réponses qui pourront vous rassurer. » Donner la parole à des adolescents, et inviter le lecteur à s’exprimer à son tour, c’est aussi une des préoccupations centrales de l’équipe : « Notre Ramdam a été relu par des stagiaires de 3e. Ils ont été mis à contribution de manière informelle. J’aimerais qu’on ait une communauté Ramdam où les ados soient mis à contribution. » Ainsi, la revue peut servir de pont et instaurer un dialogue rassurant pour l’enfant, comme pour le parent.

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Ramdam, c’est une voix, mais aussi un ton particulièrement positif, avec des témoignages écrits à la première personne, des portraits croisés de jeunes qui ont changé le monde, autant de modèles et de sources d’inspiration dans lesquels piocher. Pour Solène Chardronnet : « Le ton positif est une priorité, une manière de faire grandir le jeune. » Si les témoignages parlent tellement aux adolescents, c’est justement car ils ancrent le sujet dans une réalité : « C’est une histoire, on se projette dans cette histoire, c’est peut-être la mienne. On entre dans ces témoignages. L’auteur a écrit avec sa sensibilité. »

Un livre à soi

Parmi les questions et les nombreux retours positifs des lecteurs conquis, une maman lectrice s’est interrogée sur le concept même de la revue : si son aînée écrit dans le livre, répond aux quiz, la cadette ne pourra pas lire la revue… La rédactrice en chef a répondu que toute la volonté de Ramdam résidait justement dans l’appropriation de l’objet. « L’aînée n’aura pas envie que sa sœur voie ses réponses, c’est peut-être une des raisons pour lesquelles elle ne l’investit pas » : la revue Ramdam est conçue comme un objet qu’on s’approprie, une sorte de journal intime que l’on parcourt, dans lequel on pioche, on écrit, un livre qui accompagne l’adolescent. Afin de permettre une graphie plus aisée, le choix du papier a été bien réfléchi : les éditrices ont opté pour un papier offset agréable, avec une bonne prise en main. Les typographies, toutes originales ont été créées par une typographe. Travail d’équipe, cohésion et énergie ont permis de créer une véritable fédération autour de ce projet. Pouvoir s’approprier le livre, s’y exprimer pleinement et librement, c’est bien là que réside toute l’originalité de la revue Ramdam.

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Bonne nouvelle : les dates de parution des prochains numéros de Ramdam sont déjà prévues. Comme le disent les éditrices Anaïs Rougale et Juliette Magro : « L’idéal serait d’en faire deux par an, et de continuer jusqu’en 2040, sinon, c’est pas marrant ! » 

Autant en emporte le roman avec Laurence Peyrin

Vendredi 8 mars avait lieu la Journée internationale des droits des femmes. À cette occasion, nous recevions dans les locaux de Babelio Laurence Peyrin, dont les romans sont toujours menés tambour battant par des femmes, des héroïnes qui ne sont pas toujours fortes, mais qui semblent au moins maîtriser leur destin. « Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie » affirmait-elle il y a quelques mois, quand elle venait pour la première fois chez Babelio rencontrer ses lecteurs. Ce soir-là, dans une ambiance chaleureuse où fusaient les questions et rires des lecteurs, elle nous a parlé de la place qu’occupent les femmes dans son œuvre.

La conversation s’est principalement articulée autour de deux romans. L’Aile des vierges, d’abord, son précédent livre, qui vient de paraître au format poche chez Pocket, dans lequel elle raconte une histoire d’amour féministe, le tout sur un fond historique qui n’est pas sans rappeler l’ambiance de Downton Abbey. Publié il y a près d’un an, il a fait l’objet d’une première rencontre chez Babelio et reçu de très nombreuses notes positives sur le site. Ma Chérie, son dernier ouvrage, qui vient de paraître aux éditions Calmann-Lévy, prend place en Floride, à une toute autre époque : celle de la Ségrégation, en plein cœur des années 1960.

9782702164327.jpgNée dans un village perdu du sud des États-Unis, Gloria était si jolie qu’elle est devenue Miss Floride 1952, et la maîtresse officielle du plus célèbre agent immobilier de Coral Gables, le quartier chic de Miami. Dans les belles villas et les cocktails, on l’appelle « Ma Chérie ». Mais un matin, son amant est arrêté pour escroquerie. Le monde factice de Gloria s’écroule : rien ne lui appartient, ni la maison, ni les bijoux, ni l’amitié de ces gens qui s’amusaient avec elle hier encore. Munie d’une valise et de quelques dollars, elle se résout à rentrer chez ses parents. Dans le car qui l’emmène, il ne reste qu’une place, à côté d’elle. Un homme lui demande la permission de s’y asseoir. Gloria accepte. Un homme noir à côté d’une femme blanche, dans la Floride conservatrice de 1963… Sans le savoir, Gloria vient de prendre sa première vraie décision et fait ainsi un pas crucial sur le chemin chaotique qui donnera un jour un sens à sa nouvelle vie…

Peyrin_aile_vierges.jpgAngleterre, avril 1946. La jeune femme qui remonte l’allée de Sheperd House, majestueux manoir du Kent, a le coeur lourd. Car aujourd’hui, Maggie Fuller, jeune veuve au fort caractère, petite-fille d’une féministe, entre au service des très riches Lyon-Thorpe. Elle qui rêvait de partir en Amérique et de devenir médecin va s’installer dans une chambre de bonne. Intégrer la petite armée de domestiques semblant vivre encore au siècle précédent n’est pas chose aisée pour cette jeune femme cultivée et émancipée. Mais Maggie va bientôt découvrir qu’elle n’est pas seule à se sentir prise au piège à Sheperd House et que, contre toute attente, son douloureux échec sera le début d’un long chemin passionnel vers la liberté.

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Les héroïnes

Quand elle commence un roman, c’est souvent sous l’impulsion d’un personnage. « Dans L’Aile des vierges, j’avais envie de parler de ce personnage, Maggie. Mais cela dépend. Tout comme mes romans sont différents les uns des autres, les héroïnes le sont. Dans Ma Chérie, par exemple, c’est plutôt le sujet qui m’a amené au personnage : il me fallait une femme qui soit candide, c’est devenu Gloria. »

Le changement, par contre, est un thème qui réunit toutes ses héroïnes. « Il n’y a pas de roman sans changement, sans parcours. D’où qu’on vienne, quelle qu’on soit, il suffit peut-être de forcer le destin pour qu’il nous arrive des choses extraordinaires aussi » affirme-t-elle. Elle en parlait déjà la dernière fois qu’on l’avait reçue et évoque aussi ce sujet dans la vidéo que nous avons tournée avec elle le 8 mars.

Dans cette même vidéo, elle déclare d’ailleurs que « [ses] héroïnes se construisent toujours avec une rencontre déterminante dans leur vie ». Dans L’Aile des vierges, paru en 2018, c’est la rencontre de Maggie avec John Lyon-Thorpe, le maître de la maison dans laquelle elle travaille, qui va bouleverser sa vie, jusqu’à la faire traverser l’Atlantique direction New York… Dans Ma Chérie, son nouveau roman, le personnage suit une trajectoire un peu différente. « Gloria, à l’inverse de Maggie, va tout perdre. Je voulais me poser cette question : quand tout s’effondre, qu’est-ce qu’il reste ? » Ce personnage assez naïf, qui semble ne pas tenir le premier rôle de sa propre vie, a une histoire paisible voire soumise avec un homme. « Son amant, commente Laurence Peyrin, pour des raisons y ou y – enfin surtout des raisons x ! – ne veut pas la faire voyager avec lui quand il part pour le travail », jusqu’à ce que, dans un bus, elle prenne une décision qui va changer toute sa vie. Alors que Maggie, dans L’Aile des vierges, s’adoucit un peu au contact de John, Gloria, elle, semble complètement se réveiller. « Elle va découvrir la curiosité, l’appétence pour l’inconnu ! C’est une découverte d’elle-même. » C’est un personnage qui se laisse guider, à qui « on montre le chemin », mais qui va quand même, de « Ma Chérie », devenir, enfin, Gloria, celle qu’elle est vraiment.

Trajectoires et destins, femme moderne ou belle indolente, changements et traversées, Laurence Peyrin, assurément, sait écrire et raconter les femmes. « Je voudrais écrire un livre avec le point de vue d’un homme, avoue-t-elle, mais je parle de ce que je connais le mieux. »

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L’amie et l’amoureuse

Si Laurence Peyrin écrit si bien les femmes et parle avec tant de générosité de ses personnages, c’est sûrement parce qu’elle y met beaucoup d’émotion. Semblant puiser dans le monde qui l’entoure, à commencer par ses rapports avec les autres, et dans ses propres sentiments, elle offre des livres sensibles dont elle parle avec passion.

« Quand j’ai terminé L’Aile des vierges, j’étais malade, d’une tristesse insondable. Comme un baby blues. Pour rebondir, il me fallait écrire quelque chose de totalement différent, pour faire le deuil de Maggie. » Pourtant, reconnaît-elle, ce n’est pas forcément pour son personnage, que la séparation avec ce roman était si dure, mais aussi pour son histoire… et « certainement [l’]amant [de Maggie] ! » Si elle en rit généreusement ce soir-là, elle n’en dévoile pas moins les sentiments qui l’habitent, derrière son travail d’écriture : « écrire une passion amoureuse fait appel à quelque chose de profond, d’intime chez l’auteur. »

Créer un personnage n’est pas toujours facile. Son nouveau livre, Ma Chérie, en est la preuve. « Au début je n’aimais pas trop Gloria. Pendant trois semaines, j’ai écrit le livre sans vraiment la supporter. » Ce livre, dont l’histoire, nous a-t-elle déjà confié, est venue en premier, a donc commencé par mettre en scène un personnage que l’écrivaine elle-même jugeait antipathique ! « Mais on a fini par se rencontrer. » Un peu plus tard, une lectrice lui demande si ce n’est pas plus intéressant, finalement, d’écrire sur un personnage qu’on n’apprécie guère. « Je ne sais pas, avoue-t-elle. Dans Ma Chérie, le personnage de l’amant ne me plaît pas. Il est ridicule, pathétique et je passe très vite sur lui car il n’est pas intéressant. Je n’ai donc pas vraiment envie d’écrire sur quelqu’un que je n’aimerais pas. » Pourtant, force est de reconnaître qu’on ne peut pas toujours voir les choses de manière manichéenne. Au même titre qu’on peut adorer un méchant ou qu’un héros peut nous décevoir, un auteur peut construire ses personnages sur différents niveaux. « Mes personnages ont toujours une faille, une excuse, confirme-t-elle. On n’est pas faits d’un bloc. C’est intéressant d’aller trouver quelqu’un et de chercher pourquoi il n’est pas totalement mauvais. »

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L’historienne

Si les personnages sont le moteur de ses écrits, ils sont aussi l’un de ses principaux centres d’intérêt dans l’Histoire. Ses romans ont une dimension historique important parce que ça l’intéresse, en tant qu’auteur, d’aller chercher dans le passé des figures féminines et d’étudier leurs trajectoires. « Les femmes sont leurs propres obstacles dans vos romans » lui déclare Pierre, qui anime l’échange. Et Laurence Peyrin de compléter : « Les femmes. Et la société. » C’est pourquoi elle aime fouiller le passé à la recherche de ces destins de femmes. « A quelles adversités elles avaient à faire, dans la société ? C’est ça qui m’intéresse. »

C’est aussi une anecdote historique, cette fois-ci, plutôt dans l’histoire de l’art, qui inspire l’une de ses prochaines histoires. Une lectrice, avide d’en savoir plus, la questionne sur ses prochains textes et finit par lui soutirer ? quelques informations. « Ce ne sera pas la même ville, ni la même époque. Je peux vous dire un mot : égérie » raconte-t-elle, avant de poursuivre : « ce qui m’a donné envie, c’est d’écouter des chansons qui portent des noms de femmes. »

Écrivant des romans historiques, elle doit faire preuve d’une certaine rigueur et nourrit donc son texte de beaucoup de documentation. « J’ai été journaliste car je voulais écrire. Mais je me suis trompée de métier. J’observe beaucoup, mais n’ai pas la témérité des journalistes qui s’approchent au plus près de l’action ou réalisent des interviews. Mais j’étais persuadée que je n’avais pas assez d’imagination pour devenir romancière. Maintenant que je le suis, je vérifie tout ce que j’écris : voilà ce que je garde du journalisme. Je me demande d’ailleurs comment faisaient les écrivains il y a vingt ans ! Sans Internet, cela devait être bien plus compliqué. »

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La cinéphile

Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans la première vidéo que l’on tournait avec Laurence Peyrin, il y a quelques mois, l’un des cinq mots qu’elle avait choisis était « cinéma ». Grande cinéphile dans l’âme, en plus d’être, comme nous tous ce soir-là, une grande lectrice, elle puise dans le 7e art du matériau pour ses propres histoires. Rien de bien étonnant, quand on sait qu’elle a été pendant des années, journaliste et notamment critique de cinéma. « Je tire plutôt mes personnages de la fiction, moins du réel. » Pour L’Aile des vierges, par exemple, elle a été puiser dans le personnage de Scarlett O’Hara, héroïne du roman de Margaret Mitchelle Autant en emporte le vent, porté à de maintes reprises à l’écran, ou encore dans le personnage de Karen Blixen, femme de lettres danoise qui a été interprétée par Meryl Streep dans Out of Africa.

Elle confie d’ailleurs, suite à la question d’une lectrice lui demandant si elle souhaiterait voir ses livres au cinéma, qu’une adaptation est son « rêve absolu ». Au même titre que ses lecteurs, elle dit « voir le film se dérouler devant [s]es yeux » en même temps qu’elle écrit une histoire. « Je vois très bien L’Aile des vierges adapté en série sur Netflix, et Ma chérie en film ! » Malheureusement, ce sont des choses qui prennent beaucoup de temps, voire qui n’arrivent pas. « On n’a pas de prise sur les choses, en tant qu’auteur. Il nous faut susciter le désir. Et, nécessairement, c’est lent. »

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L’écrivaine

De sa vie d’auteur, Laurence Peyrin nous a beaucoup parlé pendant l’événement. « Je n’ai pas de rituel. Je vais à la bibliothèque municipale à côté de chez moi. Comme j’ai six enfants, j’ai dû me trouver un endroit calme pour écrire. J’y vais du mardi au samedi – les horaires de la bibliothèque en fait ! Mais, le plus gros du travail, affirme-t-elle, ce n’est pas l’écriture ». C’est tout le temps que prennent ces moments où elle réfléchit et laisse naître ses histoires, « quand je promène mon chien, n’importe quand ! Quant à l’écriture, j’ai de la chance, chez moi, cela coule tout seul. » Mais la bibliothèque est lieu qui est à la fois essentiel et inspirant pour elle. « A chaque fois que je me réfugiais à la bibliothèque dans ma vie, je n’avais peur de rien. » Et, bien plus qu’un refuge, c’est aussi une manière de se mettre en condition pour l’écriture, comme un employé va au bureau, Laurence Peyrin va à la médiathèque. « Si je travaillais chez moi, je serais en survêtement et sans maquillage ! » rigole-t-elle.

« Je sais ce que je vais raconter, mais absolument pas où je vais ! Je me documente sur Internet et je fais mes recherches au fur et à mesure. Il y a même des personnages qui apparaissent dans certains chapitres dont je ne soupçonnais même pas l’existence. » Ce processus de création est très instinctif et ce jusque dans le travail du titre, qu’elle trouve « tout de suite ! ». Mais cette spontanéité ne gagne pas toutes les couches de son travail (en serait-ce vraiment un, si rien ne la mettait en situation de défi ?) car l’un de ses problèmes majeurs pendant la conception d’un roman, c’est le prénom de ses personnages, et notamment celle qui sera le protagoniste principale. « C’est essentiel pour moi. J’en ai besoin pour pouvoir avancer. Cela peut durer des semaines ! Pour le livre que je suis en train d’écrire, par exemple, ça a été très difficile. Pour Ma Chérie, j’ai réfléchi pendant longtemps. Elle porte finalement trois prénoms : Gloria Mercy Hope. Je me suis aperçue assez tardivement que cela correspondait aux trois parties du romans et de son évolution. C’était totalement inconscient. » Et Laurence Peyrin de conclure, sûre d’elle : « Mais il y a une part de magie dans l’écriture… »

Cette impulsivité explique peut-être l’énergie qui traverse ses romans et rend vivants ses personnages. Alors que ceux-là sont à l’origine de chacun de ses romans, ou presque, c’est l’histoire, pourtant, qui en est la finalité. « Je lis presque uniquement des polars. Mais je ne sais pas s’ils influencent mon écriture, à part peut-être dans la volonté de vouloir raconter une histoire. Dans un polar, il y a une mathématique, une certaine efficacité, une histoire. Je ne pourrais moi-même pas en écrire mais peut-être ai-je le même souffle, le même besoin de dérouler les choses. »

Des histoires, par ailleurs, Laurence Peyrin en a déjà en réserve ! « Je garde parfois des morceaux d’histoires pour une prochaine fois. Au début, dans Ma chérie, le personnage devait traverser l’Amérique en bus, aller à New York et travailler dans un club de striptease. Ce n’est finalement pas le cas, je ne voulais pas compliquer l’histoire, donc tout ça, je le garde pour plus tard. Ce sera le thème d’un prochain roman ! »

Cette passion pour le polar et cette volonté d’énergie expliquent aussi certains de ses choix narratifs. Ses romans, par exemple, ont pour le moment toujours été écrits à la troisième personne, elle n’a jamais osé utiliser le « je ». « En tant que lectrice, j’aime bien les deux, cela dépend. Mais en tant qu’auteur, j’ai l’impression que la troisième personne laisse une part plus libre à la plume, cela donne plus de souffle, peut-être. »

Quant à savoir si elle se relit, elle avoue n’avoir que deux grands moments de relecture : une fois qu’elle a terminé, pour « être sûre de la cohésion de l’ensemble »… et après que ses livres soient sortis ! « J’adore relire mes livres » avoue-t-elle, complice avec les lecteurs qui lui demandent en retour si elle les trouve bien écrit. Et celle-ci de répondre, en riant : « Oui ! Ça me fait plaisir. Mais c’est comme un cuisinier qui goûte ses plats, en fait. Il sait à quel moment c’est bon. »

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L’Américaine

Laurence Peyrin, pourtant bien française, situe nombre de ses romans aux États-Unis, au moins en partie. Passionnée de culture anglo-saxonne – elle situe d’ailleurs L’Aile des vierges dans l’Angleterre de l’époque édouardienne – et allant souvent en Floride pour des raisons familiales, elle porte ces deux pays dans son cœur. « Je suis marquée par les États-Unis à un tel point que j’y étais hier ! » s’amuse-t-elle. Ses différents romans lui permettent cependant d’aborder différentes facettes de l’Amérique. Dans L’Aile des vierges, Maggie finit par se rendre à New York, une ville que l’auteur dit adorer, et « c’est totalement différent du reste du pays ! La Floride, que je mets en scène dans Ma Chérie, est d’une énergie et d’une ouverture d’esprit totalement différentes. » Si le roman n’est donc pas le road trip qu’elle avait initialement imaginé, les lecteurs pourront néanmoins se délecter d’une belle immersion dans cet état américain, avec ses descriptions de la mangrove, des villes comme Tampa, etc.

Peut-on espérer voir un jour un roman de Laurence Peyrin se dérouler en France ? « Oui, quand j’habiterai en Amérique ! » répond-elle, sans une once d’hésitation. « J’ai besoin de distance. La distance est romanesque. Elle engendre le désir. C’est la frustration et ce désir qui me font écrire des histoires. »

Les lieux, dans ses romans, sont très importants et portent le récit. « Il faut que j’écrive sur des lieux que je connais. Les lieux sont presque des personnages ! Miami, par exemple, c’est Gloria au début de Ma Chérie, elle est clinquante. Quand je voyage, je reviens toujours avec des idées de romans. »

Laurence Peyrin ne sait pas si elle sera un jour traduite aux États-Unis, même si elle l’espère. Mais pour l’exprimer, elle revient à cette idée de lenteur, dont elle parlait déjà pour les adaptations cinématographiques. « Quand on est écrivain, on a toujours envie d’avoir un an de plus pour voir ce que son livre est devenu. Mais ça se construit. Le prix Maisons de la presse m’a appris la patience. Alors j’attends, je frémis de voir ce que ça a donné. J’ai tellement hâte que vous lisiez Ma Chérie ! Parce qu’on n’écrit pas pour soi. Je pense à vous quand j’écris, à ce que ça va vous faire. Il faut être généreux quand on écrit. Il faut avoir le bonheur de transmettre. »

Le bonheur de transmettre, Laurence Peyrin l’avait ce soir-là. Pour compléter le souvenir de cette chaleureuse soirée, vous pouvez visionner la vidéo dans laquelle elle a choisi 5 mots pour parler des ses deux derniers ouvrages : XXe, rencontre, changement, liberté, et Amérique :

L’héritage familial avec Marinca Villanova

Elles peuvent être mères poules, nourricières, protectrices, adoptives ou biologiques… Marinca Villanova les qualifie quant à elle de “dévorantes” dans son premier roman paru aux éditions Eyrolles, Les Dévorantes. Sur trois générations, elle dresse en effet les portraits de trois femmes d’une même famille, d’abord filles puis mères, et leur rapport conflictuel à la maternité. C’est d’ailleurs à l’occasion de la sortie de ce livre et pour échanger à ce propos que l’auteur est venue à la rencontre de 30 lecteurs, dans les locaux de Babelio, le lundi 11 mars dernier.

« C’est sa fille, cet air de fennec malade, coincé sous un pied de table, aux yeux parfois brillants dont on ne sait s’ils vont se décider à pleurer et qui ne dit rien, qui reste là sans bouger, attentive, dont elle ne comprend pas la machinerie intérieure. Mais ça l’agace cette pitié qu’elle ressent pour elle, elle aurait envie de la secouer, pour qu’elle soit forte, qu’elle réussisse des exploits, qu’elle soit une alliée, qu’elle puisse être fière de sa fille. »

Emma, Angèle, Karine.
Trois filles, trois mères, trois femmes, qui ont en partage l’attente d’un regard maternel aimant, sans cesse raté, sans cesse reporté. Chacune d’elle a construit un des maillons d’une longue chaîne haineuse, de mère en fille. Comment cesser d’être dévorée ? Comment cesser d’être une dévorante ?

Faire revivre le monde de l’enfance par l’écriture

“C’est l’enfance qui m’a guidée” annonce Marinca Villanova, “je suis partie de ces petites filles, puis j’ai eu envie de croiser leurs regards avec ceux de leur mère.”

Aujourd’hui psychologue clinicienne auprès des enfants, adolescents et de leurs familles, Marinca Villanova a également travaillé en tant qu’assistante sociale et réalisé des courts métrages, notamment un reportage vidéo intitulé Fait maison sorti en 2001, dans lequel elle s’intéressait aux femmes qui ne sortaient pas de chez elles, “j’avais abordé le sujet de la maternité avec elles, c’était déjà un thème qui m’intéressait”, se souvient l’auteur.

“Ce livre a une histoire”, explique-t-elle d’ailleurs à l’assistance. “J’ai commencé à écrire une première version de ce roman il y a une dizaine d’années environ. Je l’avais fait lire à mes proches mais il était finalement resté dans un tiroir. Je n’étais pas satisfaite de ce que j’avais écrit, et j’étais découragée. En rouvrant mon manuscrit, des années plus tard, les dysfonctionnements me sont apparus clairement.” Plus de 10 ans se sont ainsi écoulés entre la première et la deuxième version de ce manuscrit, qui ont permis à l’auteur d’acquérir de nouveaux outils et de nouvelles connaissances grâce à ses différentes activités professionnelles : “Mes différents métiers, de la proximité que j’ai pu avoir avec des familles au travail clinique que je mène aujourd’hui avec les enfants, ont nourri ce livre.”

Marinca Villanova affirme toutefois ne pas s’être inspirée de personnes réelles pour construire les trois femmes de son roman : “En tant que psychologue, je ne m’autorise pas à utiliser les histoires des gens que je rencontre dans ce cadre, et ça ne me viendrait d’ailleurs même pas à l’idée de le faire. En revanche, je me suis nourrie de mon expérience auprès des enfants, des familles et des adolescents pour mieux définir mes personnages et exprimer leurs émotions. Je sais peu de choses de ma famille, c’est peut-être pour ça que les familles des autres m’intéressent.”

En plus de son expérience personnelle, Marinca Villanova s’est surtout appuyée sur des documentaires et des témoignages, notamment pour retranscrire le cadre des années 1940 et de l’enfance d’Angèle.

Emma, Angèle, Karine

Le point commun de ces trois femmes, Emma, Angèle et la plus jeune, Karine, en plus de leur parenté, c’est la violence de leur comportement : “Toutes les trois sont dévorantes”, précise l’auteur, “mais chacune d’entre elles à sa façon. Ce sont des femmes maltraitantes, mais elles le sont involontairement.”

Cette forme de brutalité dans leur comportement prend son origine dans la difficulté qu’elles éprouvent à s’approprier leur nouveau rôle de mère : “Cela ne tient pas nécessairement au fait qu’elles donnent naissance à une fille, j’ai voulu montrer que c’est pareil pour les relations mère/fils. Cette difficulté dans leur relation à leur enfant prend naissance dans la chute de leurs repères et de leur identité lorsqu’elles deviennent mères. Elles sont déstabilisées et seules le jour où elles deviennent mères : elles ne savent pas comment faire.”

Une malédiction comme héritage familial

En racontant l’histoire de ces trois femmes qui ne parviennent pas à créer de lien avec leur fille, Marinca Villanova a eu envie de “parler de la honte, de faire entendre des voix cachées”. En effet, c’est d’abord une crise identitaire que vivent ces trois femmes : “le jour où elles deviennent mères et passent à un statut de parent, il y a un changement radical : elles ne savent plus qui elles sont. Dans la difficulté de la relation à leur fille, elles apprennent quand même quelque chose d’elles-mêmes.”

C’est là qu’intervient le lecteur, explique alors l’auteur : “Elles sont incapables de faire le lien entre elles, les unes avec les autres : elles se rendent compte de leur souffrance, mais pas que leur mère l’a elle aussi vécue, leurs souvenirs d’enfance ne leur permettent pas de comprendre. On n’est pas séparé de son histoire si on n’a pas mis les mots dessus. J’ai voulu, au contraire, que les lecteurs soient capables de lier les histoires entre elles, même si les personnages ne peuvent pas le faire.”

Dans sa pratique de psychologue, Marinca Villanova s’intéresse particulièrement à l’histoire familiale des personnes qui viennent la voir. La question de l’héritage tient ainsi une place prépondérante dans Les Dévorantes : “On ne maîtrise pas ce que l’on transmet à ses enfants : on leur transmet l’inconscient, les secrets, l’indicible… tout ce qu’on n’arrive pas à formuler. Ces femmes se confrontent à un héritage familial pesant, comme une malédiction à laquelle Karine, surtout, souhaite échapper.”

“Pour moi, cette situation n’est pas une fatalité”, termine ainsi Marinca Villanova. “Quand on trouve les mots, on le dépasse, on s’en libère. C’est le sens de mon travail avec les familles.”

Découvrez Les Dévorantes de Marinca Villanova, publié aux éditions Eyrolles, ainsi que la vidéo des cinq mots de l’auteur :

Aurélie Valognes : la main verte et le cœur sur la main

Nous sommes le 5 mars, la veille de la parution de La Cerise sur le gâteau, le nouveau roman d’Aurélie Valognes. Pour la première fois, elle va le présenter à ses lecteurs. « Je me sens sous pression ! » s’écrie-t-elle en rigolant, visiblement anxieuse de laisser son texte s’envoler vers les mains de ses lecteurs, mais toujours aussi volontaire pour partager avec eux. Ils sont plus de 800 000, en 2018, à avoir acheté l’un de ses romans. Sacrée l’auteure préférée des Français, Aurélie Valognes a pourtant gardé les pieds sur terre ; elle s’est adressée ce soir-là avec générosité et sincérité à la trentaine de lecteurs Babelio qui avaient gagné une place.

La vie est mal faite : à 35 ans, on n’a le temps de rien, à 65, on a du temps, mais encore faut-il savoir quoi en faire…
Bernard et Brigitte, couple solide depuis 37 ans, en savent quelque chose.
Depuis qu’elle a cessé de travailler, Brigitte profite de sa liberté retrouvée et de ses petits-enfants. Pour elle, ce n’est que du bonheur. Jusqu’au drame : la retraite de son mari !
Car, pour Bernard, troquer ses costumes contre des pantoufles, hors de question. Cet hyperactif bougon ne voit vraiment pas de quoi se réjouir. Prêt à tout pour trouver un nouveau sens à sa vie, il en fait voir de toutes les couleurs à son entourage !
Ajoutez à cela des enfants au bord de la crise de nerfs, des petits-enfants infatigables, et surtout des voisins insupportables qui leur polluent le quotidien…
Et si la retraite n’était pas un long fleuve tranquille ?
Un cocktail explosif pour une comédie irrésistible et inspirante.

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Changer de vie : un pari à tout âge

Dans son nouveau roman La Cerise sur le gâteau, Aurélie Valognes explore un changement de vie : un départ à la retraite. Cependant, au même titre que ses précédents romans, pour lesquels elle part toujours d’un sujet intime et personnel, celui-ci n’est pas si éloigné d’elle qu’on pourrait le croire. « C’est vrai que, moi aussi, j’ai eu l’impression de changer de vie. » Il y a quelques années, en effet, pour suivre son mari, elle a quitté son travail, s’est installée à Milan avec sa famille et, en plein babyblues et soudain au chômage, a cherché une nouvelle manière de s’occuper.

« J’avais envie de quelque chose de bien à moi. Et j’avais l’image de ma tombe avec marqué dessus « écrivain ». » Une seule solution s’impose alors à elle : publier au moins un roman. Elle nous raconte d’ailleurs qu’arrivée à Milan, elle commence par s’inscrire à l’Institut Français. « Au moment où on m’a demandé mon métier, je les ai regardés droit dans les yeux, et j’ai menti. J’ai dit écrivain. » Le premier pas vers une carrière réussie dont elle ignorait encore tout…

Récemment, sa famille et elle sont revenues vivre en France. Après des années à courir partout pour un travail qui l’épuisait et lui prenait énormément d’énergie, suivies par quelques années plus apaisées à écrire des romans, elle nous confie avoir été traversée d’une sensation de « grand gâchis ». « Nos aînés ont le temps, mais ne voient pas les petits-enfants, et nous ne l’avons pas. » D’un côté, elle met donc en scène un couple de retraités, Bernard et Brigitte, héros de La Cerise sur le gâteau, tandis que de l’autre côté, leur fils et sa femme courent après le travail, la vie de famille, les préoccupations pragmatiques de la vie. Devant le vertige du temps qui passe, il lui a semblé essentiel, dans ce roman, de reconnecter ses personnages avec des valeurs essentielles : la famille mais aussi l’écologie.

« Sortir du chemin tout tracé, pour moi, ça a été me lancer dans l’écriture » conclue-t-elle. « Au pire, on apprend. On n’échoue jamais. »

« Seriez-vous devenue écrivain, si vous n’aviez pas déménagé en Italie ? » lui demande-t-on justement dans le public. « Je pense que j’aurais écrit un roman… mais à la retraite ! » Une chance, alors, qu’elle ait finalement publié son premier roman, Mémé dans les orties, sur internet, en 2014. « Quand on s’auto édite, on peut se prendre des coups… Mais quand on en rêve, on y va ! »

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Bernard, activiste écologique : un roman d’actualité

Son personnage principal, Bernard, jeune retraité qui le vit mal, va au gré des mois devenir activiste écologique… jusqu’à mettre en danger l’équilibre de sa famille. D’où vient ce personnage ? Son caractère d’abord, semble finalement très inspiré d’une personne que les lecteurs connaissent bien… « J’aime bien les personnages un peu bougons. Bernard est une version masculine de celle que je suis. » Ses décisions, ensuite, n’en sont pas si éloignées non plus. Du changement brutal de vie à la cause écologique, il n’y a qu’un pas ; pour Bernard, comme pour Aurélie Valognes.

« Comment faire pour que le reste du temps qu’on a compte ? » s’est-elle demandée pour Bernard. « J’ai voulu qu’il soit activiste écologique. Mais j’ai eu des difficultés à traverser ce roman. Plus je me renseignais sur ce sujet, plus je me prenais des claques, je n’en dormais plus ! » Ainsi, l’évolution du personnage que suivent les lecteurs, c’est celle que l’auteur elle-même a suivie, alors qu’elle découvrait semaine après semaine nombre de scandales écologiques et données alarmantes. Le roman aussi s’est modelé au gré de l’écriture en épousant l’engagement naissant de Bernard et d’Aurélie Valognes.

« Le sujet m’a rattrapée comme il a rattrapé beaucoup de monde cette année » explique-t-elle, faisant allusion aux multiples manifestations et sujets d’actualité qui ont tourné autour de l’écologie. Elle a donc souhaité, à son tour, en parler à ses lecteurs. « Je ne veux pas seulement divertir mes lecteurs. Je veux raconter des histoires émouvantes, sensibles, avec un message. Je ne dis pas que j’ai une quelconque responsabilité vis-à-vis d’eux, mais c’est quelque chose qui correspond à ma personnalité aujourd’hui et je veux que mes enfants grandissent avec ces valeurs. Alors si je peux en parler dans un roman qui a l’air divertissant mais qui n’est pas moralisateur… Tant mieux !»

Opération réussie ? À en juger les critiques du livre sur Babelio, oui ! « Ce roman donne confiance dans la vie, dans la nature humaine et est une ode à l’écologie dont chacun chacune peut se saisir dorénavant. » (anlixelle)

Et Aurélie Valognes de conclure : « Je ne pouvais pas juste écrire un roman léger. »

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La recette Aurélie Valognes : les émotions comme moteur d’écriture

Ce qui, à coup sûr, déclenche l’écriture chez cette auteur, c’est l’émotion, qu’elle utilise de façon organique comme un moteur pour la propulser dans une histoire. Elle se décrit d’ailleurs comme « hyperactive » et toujours prête à se lancer dans un nouveau roman. Peut-être, justement, parce qu’à l’image de  ses livres, mille émotions la traversent en une journée ? « J’ai un côté hyperactif. Je suis toujours en projet. Après j’ai ma manière à moi d’être hyperactif. On me laisse sur un canapé avec un livre et on me retrouve quelques heures plus tard au même endroit avec trois. » Une description dans laquelle, nous le croyons, beaucoup de Babelionautes se sont retrouvés ce soir-là…

« Je pars toujours d’une injustice pour écrire. » Pour son premier roman, Mémé dans les orties, c’était face à la solitude des personnes âgées, qui la touche profondément, qu’elle a pris la plume. Pour ce roman, « c’était ma colère d’avoir fait deux burn out ». En réponse à ce constat sur sa vie professionnelle et à celui, déjà évoqué, des familles qui laissent le temps leur filer entre les doigts, elle signe La Cerise sur le gâteau. Un roman comme une invitation à retrouver le plaisir des choses simples.

Si un mot devait décrire son parcours d’écrivain, ce serait peut-être l’instinct. Car quand elle nous raconte comment elle s’est auto publiée, on sent que cela s’est fait dans une énergie très spontanée. Elle a par exemple réalisé la couverture de son premier roman « avec quatre bouts de ficelle. J’ai choisi un motif Vichy car cela me rappelait mon grand-père. » Alors quand le livre a été édité par Mazarine, puis au Livre de poche, elle a demandé à conserver le même motif. « C’est la meilleure décision de toute ma vie. »

Et à en entendre les lecteurs et lectrices d’Aurélie Valognes, l’émotion aussi les atteint ! Avant que la rencontre ne se termine, l’un d’eux se lève, s’adresse à l’assemblée et enjoint tout le monde à découvrir ou redécouvrir Mémé dans les orties : « c’est d’un humour ravageur et en même temps un peu dérangeant… ! »

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De la lectrice à l’écrivain

« Je lis plus de 60 livres par an. J’aime me faire surprendre et me faire embarquer ! » Avant d’être auteur, Aurélie Valognes est lectrice. « Une grande lectrice », même ! C’est pourquoi elle a choisi de finir chaque roman par une postface. « Quand on termine un livre, on a envie d’en savoir plus et c’est souvent cause d’une grande frustration chez moi. Dans ma note de fin, j’ai besoin d’expliquer ma démarche, car j’ai besoin de vous tenir la main plus longtemps. C’est une fin plus douce, en fait. »

Les lecteurs lui ont aussi posé toutes sortes de questions sur la façon dont elle travaille. « Il n’y a pas de règle. Il y a autant de façons de construire son histoire que d’écrivains. Moi, je ne commence pas l’écriture – à l’ordinateur – sans avoir le début, le déroulé et la fin. C’est comme un scénario. »

Ils lui ont aussi demandé pourquoi elle utilisait beaucoup d’expressions françaises dans ses titres voire dans son texte. « Tout a commencé par un accident. Pour mon premier roman, je voulais que les lecteurs ne s’arrêtent pas de lire mon roman. » Ainsi utilisait-elle les expressions en noms de chapitre, pour donner envie à ses lecteurs de poursuivre. Au moment de choisir son titre de roman, elle a pioché dedans ! « Elles viennent plutôt après avoir écrit un chapitre, reconnaît-elle pourtant. Par contre, cela peut influencer le ton du chapitre. » Une fois Mémé dans les orties sorti, la machine était lancée. « J’ai continué parce que cela me portait chance. Le premier roman parle de mon grand-père. C’était une évidence que, pour lui rendre hommage, j’utilise, et continue d’utiliser, des expressions françaises. »

Sa famille, d’ailleurs, est sa plus grande source d’inspiration. Ses beaux-parents, par exemple, lui ont inspiré Brigitte et Bernard. Elle nous le raconte quand, amusée, une lectrice lui demande ce que le personnage de Brigitte a pu trouver à Bernard et pourquoi ils sont restés si longtemps ensemble. « Mes beaux-parents ont plus de 60 ans. J’ai du mal à les imaginer plus jeunes. Mais pour moi, c’est quand même une évidence : ils se sont aimés. »

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Quelques mots sur le prochain roman ? lui demande-t-on enfin. « Je n’aime pas la page blanche. J’ai toujours plein d’idées de romans à écrire. Là, j’ai une idée qui me tient à cœur depuis longtemps. Plus ça va avec l’écriture, plus je me dévoile. Cette fois-ci, je vais aller chercher dans ma propre enfance. » Elle sourit, avant d’ajouter, un peu plus énigmatique : « il y a des romans que j’ai déjà écrit dont le personnage principal me tient à cœur… »

Certains lecteurs ont alors peut-être pensé, pendant cette conclusion, à Anne-Laure Bondoux et son roman Valentine. Celle-ci nous racontait en janvier, chez Babelio, qu’elle avait l’habitude de continuer à dialoguer avec ses personnages, même après avoir terminé ses romans. Ce petit rituel ne semble pas totalement étranger à Aurélie Valognes, qui confie : « On a tous l’impression qu’ils existent. Et comme je puise dans ma famille, qu’elle m’inspire, j’ai l’impression qu’ils sont toujours là. »

 

Si vous avez besoin d’une bouffée de printemps, d’un roman léger mais émouvant, d’un mode de vie zéro-déchet, d’un peu de retraite, d’une famille à aimer ou de personnages avec qui dialoguer : le dernier roman d’Aurélie Valognes va peut-être vous ouvrir les bras. En tout cas, ce soir-là, quand l’événement s’est poursuivi par une chaleureuse séance de dédicaces et une festive soirée de lancement avec les équipes de la maison d’édition publiant Aurélie Valognes, son lectorat était comme une grande famille à qui elle avait, visiblement, envie d’ouvrir les bras.

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Réécrire Shakespeare avec Tracy Chevalier

Depuis plus de 400 ans déjà, les pièces de Shakespeare sont lues, jouées et étudiées partout dans le monde. C’est justement à l’occasion de l’anniversaire de la mort du dramaturge britannique, en 2016, qu’a été lancé le “Hogarth Shakespeare project”, dont l’ambition est de proposer aux lecteurs de nouvelles interprétations des pièces de Shakespeare par de célèbres auteurs contemporains. Alors que Jo Nesbø s’est réapproprié Macbeth et qu’Anne Tyler a réinventé La Mégère apprivoisée avec Vinegar girl, Tracy Chevalier a choisi quant à elle de se consacrer à Othello. Reprenant les personnages, les motivations et le drame de la pièce originale, l’auteur a cependant décidé de situer l’action dans une école de la banlieue de Washington, pendant les années 1970.

Le vendredi 8 février dernier, pour la sortie en France de Le Nouveau aux éditions Phébus, ce sont 30 lecteurs Babelio qui sont venus à la rencontre de cette américaine expatriée à Londres, pour échanger non seulement autour de son nouvel ouvrage, mais aussi autour du travail de l’auteur de La Jeune fille à la perle.

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Shakespeare de 1564 à 2019

Si Tracy Chevalier est née à Washington au début des années 1960, elle a passé plus de la moitié de sa vie à Londres, où elle a emménagé il y a 30 ans. Que ce soit sur un continent ou l’autre, l’auteur d’Hamlet l’a toujours accompagnée : “À l’université, j’ai étudié Shakespeare, mais en Angleterre, je le vis. À Londres, on boit du Shakespeare, on respire du Shakespeare. Chaque année, on peut voir une nouvelle version du Roi Lear ou de Macbeth au théâtre ou à l’opéra : il fait partie des meubles.”

En tant que référence intemporelle et universelle, le dramaturge n’a rien perdu de sa pertinence, comme l’a fait remarquer Tracy Chevalier en faisant le parallèle entre une réunion de Donald Trump avec son cabinet et la scène d’ouverture du Roi Lear : “dans les deux cas, cela se termine mal pour la personne qui refuse de flatter le chef.” Ajoutez à cela un contexte propice à l’impulsion d’un nouveau projet, et l’auteur de Prodigieuses créatures a accepté de rejoindre le “Hogarth Shakespeare project”. “Au lieu d’écrire un autre roman historique, je me suis dit que je pourrais m’essayer à quelque chose de différent cette fois, et j’avais le choix, parmi les 38 pièces écrites par Shakespeare !”

D’abord motivée par l’idée de réécrire Roméo et Juliette, son fils adolescent lui a rapidement fait changer d’avis en lui faisant remarquer que la pièce avait déjà été trop réécrite, “d’autant plus que je n’étais pas certaine d’avoir envie d’écrire sur une passion adolescente folle”, ajoute l’auteur : c’est finalement sur Othello que s’est porté son choix.

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“Othello, c’est l’outsider par excellence !”

“Même si je vis en Angleterre depuis plus de trente ans, je reste une américaine et, à ce titre, je suis toujours un peu considérée comme une outsider.” Et qui d’autre qu’Othello, ce personnage qui ne ressemble à aucun autre et que les autres renvoient toujours à sa différence, incarne le mieux ce rôle d’outsider dans l’oeuvre de Shakespeare ?

C’est avant tout parce qu’elle se reconnaît dans le personnage d’Othello que Tracy Chevalier a choisi de réécrire Le Maure de Venise, mais pour se réapproprier l’histoire de Shakespeare, l’auteur a choisi de mettre également un peu d’elle-même dans cette intrigue, en changeant notamment le lieu et l’époque de l’action : “J’ai grandi à Washington D.C. dans les années 1970 et je connais les écoles américaines de cette période, ça m’est donc plus facile d’y situer l’action. Si j’avais imaginé une école de toutes pièces, à Londres, en 2016, j’aurais eu peur de me tromper, de ne pas avoir le vocabulaire des enfants actuels. C’était plus facile d’utiliser des souvenirs familiers, et puis cela m’a donné un prétexte pour me replonger dans cette époque.”

Les années 1970 aux Etats-Unis paraissent ainsi être une époque d’autant plus appropriée qu’elle est fortement marquée par les luttes raciales : “J’ai grandi dans un quartier intégré où les blancs et les noirs étaient mélangés, ce qui était inhabituel pour l’époque”, raconte l’auteur en faisant passer entre les rangs des lecteurs l’une de ses photos de classe de l’époque : “dans ma classe, nous étions 27 enfants dont 3 blancs. À l’époque, j’avais conscience que, même si je faisais partie de la minorité en classe, la situation était différente à l’extérieur.”

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D’Othello à Osei

Déjà auteur de huit romans, réécrire Othello a pourtant obligé l’auteur à repenser sa méthode d’écriture : “Normalement, je fais des recherches pendant six mois. Pendant ce temps, je pense vaguement à des personnages, des thèmes, des intrigues… une histoire émerge finalement de ce bouillonnement, je me détache alors de mes notes et je la laisse prendre son envol. En écrivant Le Nouveau, je me suis livrée à un exercice différent, plus intellectuel.” À la différence de ses romans historiques pour lesquels elle invente l’intrigue de A à Z, le travail préparatoire pour Le Nouveau a en effet été largement simplifié par le fait que Shakespeare avait déjà écrit l’histoire : “je connaissais le début, la fin et le déroulement de l’intrigue, je n’avais pas besoin de faire des recherches et de prendre des notes.”

Après avoir relu la pièce deux fois, Tracy Chevalier a alors laissé l’intrigue de côté pour ne pas se laisser brider par la forme théâtrale : “j’ai d’abord pris un peu de temps pour mettre mes idées en ordre et “trouver ma tête”. C’est très différent de raconter une histoire via un roman ou une pièce de théâtre. Shakespeare est plein de coïncidences et de quiproquos : ces éléments fonctionnent bien dans une pièce de théâtre, mais ils ne sont pas crédibles dans un roman. Puis il m’a fallu “trouver mes tripes et mon cœur”, c’est-à-dire ajouter une partie de moi à l’intrigue. C’était une expérience différente et rafraîchissante !”

Parmi les lecteurs présents à la rencontre, on pouvait compter quelques fans et fins connaisseurs de l’oeuvre de Tracy Chevalier. Ils n’ont pas manqué de noter la différence de style entre Le Nouveau et les précédents romans de l’auteur, ayant parfois du mal à reconnaître la plume de l’auteur de La Jeune fille à la perle.
Tracy Chevalier reconnaît ce changement dans son écriture, et s’en est expliquée : “À un moment dans leur vie, les auteurs ont envie de tester de nouvelles choses. Je n’avais pas envie de me répéter, j’ai donc choisi d’utiliser un style plus simple, clair et épuré, pour ce roman, d’autant plus qu’il se passe à l’école primaire.”
L’auteur anglo-saxonne s’est alors exprimée sur son rapport à l’écriture, et plus particulièrement sur ce qui la motive dans les romans historiques : “C’est en écrivant La Vierge en bleu, mon premier roman à moitié historique et à moitié contemporain, que je me suis rendue compte de mon goût pour le roman historique ! La partie contemporaine me ressemblait trop, et cela me semblait ennuyeux. À l’inverse, la partie historique me permettait remonter le temps, et de me libérer de moi-même en racontant l’histoire des autres.” En revenant à une histoire plus contemporaine avec Le Nouveau, l’auteur s’attendait à décontenancer ses lecteurs : “cette histoire prend place dans un contexte qui m’est très personnel, je suis en quelque sorte revenue à moi-même avec cet ouvrage.”

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Hommage au théâtre

Avant de se détacher de l’oeuvre de Shakespeare, Tracy Chevalier a cependant souhaité lui rendre hommage en respectant l’unité de temps et de lieu de la pièce, puisque l’intrigue du Nouveau tient sur une journée et n’a lieu qu’à l’école. “Une journée au parc est pleine de drames, qu’ils soient politiques ou amoureux. Les enfants vivent cela intensément, c’est leur monde”, ajoute l’auteur. Comme dans la tragédie, l’histoire s’intensifie peu à peu pour tendre vers un point culminant.

Utiliser les codes du théâtre permettait non seulement à l’auteur de faire référence à cet univers, mais également de donner du relief et du sens à son histoire. Avec ce roman, l’auteur souhaitait en effet présenter “une étude sur le racisme qui ne serait pas uniquement le reflet de la victime, mais de toute la société”, d’où l’envie de donner une voix à chaque personnage pour “peindre une image précise et pluridimensionnelle de la situation”, explique Tracy Chevalier. “J’ai divisé l’histoire en cinq actes, non seulement pour faire référence à la pièce originale, mais aussi pour que chaque personnage ait l’occasion d’être mis en avant”.

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Des personnages du XXIe siècle

En ce qui concerne les personnages, justement, l’auteur de La Dame à la licorne a souhaité donner plus d’informations à leur sujet que Shakespeare, célèbre pour ne rien expliquer du passé de ses personnages : “au contraire, je voulais donner un minimum de contexte qui puisse expliquer leur comportement mais sans trop en dire, en jouant sur des détails subtils : en mentionnant les coups de ceinture que reçoit Osei, par exemple, j’ai souhaité indiquer qu’il venait d’une famille très stricte. Je me suis mise dans la peau des lecteurs du XXIe siècle, et il me semblent qu’ils attendent aujourd’hui davantage d’indications sur l’environnement des personnages.”

La sœur d’Osei illustre d’ailleurs parfaitement le type de modification apporté par Tracy Chevalier par rapport au texte d’origine, puisque c’est un personnage imaginé intégralement par l’auteur. “Si je pouvais critiquer un élément de la pièce de Shakespeare, ce serait peut-être le fait qu’à la fin, on n’est pas certains qu’Othello soit conscient du mal qu’on lui ait fait, au-delà de la trahison et de la perte de sa femme”, explique Tracy Chevalier. De son côté, l’auteur voulait qu’Osei se rende compte du préjudice subi, non seulement dans son cercle resserré, mais aussi d’un point de vue politique et sociétal, en tant que victime du racisme. “C’est pour cela qu’il fallait que je donne une sœur aînée à Osei : c’est un socle pour lui car elle l’éduque et l’éveille à sa conscience politique.”

C’était d’ailleurs l’occasion de débattre avec les lecteurs présents : les enfants de Le Nouveau sont-ils trop matures pour leur âge ?
Tandis qu’une partie des lecteurs présents s’accordaient à dire qu’ils n’avaient pas des comportement d’enfants de 11 ans, Tracy Chevalier a justifié son choix en expliquant que cet âge correspond au début de la puberté : “elle n’a pas encore touché tout le monde”, continue l’auteur, “il y a un grand éventail de différences dans les niveaux de maturité des enfants. Ce qui comptait pour moi, c’était le fait que les enfants, à cet âge, imitent les comportements des adultes et les mettent en scène pour se préparer à les vivre, mais sans en avoir les capacités psychologiques.”

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“Donner un coup de pied dans la fourmilière”

C’est suite à la remarque d’une lectrice que l’auteur s’est alors interrogée sur la violence présente dans Le Nouveau et dans ses ouvrages précédents, notamment ceux dont l’action se déroule aux Etats-Unis. “C’est un pays qui a été fondé dans la violence, par des gens qui ont pris le pays aux amérindiens puis qui y ont amené des esclaves”, raconte l’auteur, “il y a une couche de violence qui tapisse l’histoire des Etats-Unis et que l’on retrouve dans le fondement de la société : c’est un pays qui convoque la violence. C’est d’ailleurs surprenant, quand on constate à quel point les américains sont chaleureux et amicaux !”
Cette violence, on la retrouve notamment dans Le Nouveau via le thème du racisme, mais aussi dans La Dernière fugitive et À l’orée du verger, qui se passent tous les deux à l’époque de la Conquête de l’Ouest américain.

D’un roman à un autre, en plus de retrouver des thèmes récurrents, on retrouve également les mêmes mécanismes : les personnages principaux de La Jeune fille à la perle et de La Dernière fugitive, Griet et Honor, sont ainsi projetées dans des situations complètement nouvelles pour elles, la première dans une famille de Delft, la seconde dans l’Ohio. “J’aime mettre mes personnages dans des environnements qui leur sont inconnus, et dans des situations inédites pour eux. S’il n’y a pas de difficulté, il n’y a pas de drame, et c’est le drame qui fait l’histoire. Il faut qu’il y ait quelque chose qui déstabilise les personnages et les lecteurs. Mon travail, en tant qu’écrivain, c’est de donner un coup de pied dans la fourmilière.”

Merci à Fabienne Gondrand pour l’interprétation.

Découvrez Le Nouveau de Tracy Chevalier, publié aux éditions Phébus, ainsi que la vidéo des cinq mots de l’auteur :

Retrouver le chemin de soi avec Véronique Maciejak

Il y a plus d’un mois, enthousiasmés par la nouvelle année, vous avez été nombreux à adopter de bonnes résolutions… Que ce soit dans le domaine professionnel ou personnel, vous vous êtes dit, une fois encore, que l’année 2019 serait celle du renouveau. Ce début d’année est l’occasion de prendre du recul et d’adopter de nouvelles habitudes. Nous avons une bonne nouvelle : en 2019, les bonnes résolutions semblent être dans les livres, qui vous aident à les sélectionner et même, à les tenir !

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Après trois livres sur l’éducation positive publiés chez Eyrolles, Véronique Maciejak signe son premier roman de développement personnel, inspirant et motivant. N’attends pas que les orages passent et apprends à danser sous la pluie nous plonge dans l’univers d’Emma, jeune trentenaire en quête de reconnaissance dans sa vie professionnelle. Grâce à sa rencontre avec Julien Vascos, écrivain à succès de quatre romans initiatiques, elle va participer à un programme de coaching virtuel et personnalisé. Nous avons eu le plaisir de recevoir la pétillante Véronique Maciejak lors d’une rencontre dans les locaux de Babelio, le mercredi 6 février 2019.

A l’origine du roman : une tranche de vie


Enthousiaste et impatiente à l’idée d’échanger avec la trentaine de lecteurs présents, l’auteur a eu l’occasion de revenir sur son expérience professionnelle, dont elle s’est nourrie pour créer le personnage principal du roman : Emma. Véronique Maciejak, comme l’héroïne de son roman, a travaillé comme chroniqueuse à la radio.

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L’auteur entretient un rapport privilégié avec son personnage, avec laquelle elle partage de nombreuses similitudes et une quasi symbiose : « Elle aurait pu être mon amie. Durant l’écriture de la lettre, j’ai pleuré avec elle. J’ai pensé à mes souffrances, à de vraies émotions. J’y ai mis une partie de moi-même. » Un des lecteurs est intervenu pour partager sa propre vision d’Emma : « C’est une personne qui connaît des difficultés, qui a des états d’âme mais qui semble quand même être heureuse, combative. Elle est solide finalement. » Une héroïne forte à laquelle il est facile de s’identifier, un personnage attachant pour les lecteurs, à l’instar de la libraire, autre personnage du roman, qui intervient à un moment clef de l’histoire : « Je l’ai rêvé, elle doit exister quelque part ! » ou encore le très chaleureux café dans lequel se rend Emma à plusieurs reprises dans le roman : on y rencontre des personnages accueillants et ouverts d’esprit qui chacun participent au caractère unique du café. Et si Véronique Maciejak a imaginé cet endroit dans lequel le café prend parfois des airs d’atelier de peinture ou de cours de yoga, elle est à peu près sûre qu’un peu partout en France, de nombreux lieux de rendez-vous aussi sympathiques doivent exister. Sinon, l’appel est lancé !

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Au départ, son héroïne devait être avocate, mais ne connaissant pas suffisamment l’univers juridique, l’auteur a préféré aborder un domaine qu’elle connaît bien : celui de la radio. Une vocation qu’elle a depuis toujours, mais qui a été usée par les difficultés financières que l’on rencontre fréquemment dans ce milieu. Passionnée et impliquée, Emma dédie en effet tout son temps à une petite radio généraliste. Après six ans de bons et loyaux services, elle s’interroge sur le sens de son dévouement, et sur l’avenir. Tout comme Emma, Véronique Maciejak a dû faire face à de nombreux doutes durant sa carrière : « Ayant peu d’estime de moi-même, les autres me nourrissent. Contrairement à Emma, lorsque je n’avais pas la reconnaissance de mon employeur, je démissionnais. » Elle reconnaît en riant : « J’ai beaucoup démissionné dans ma vie ! ». Alors comment vaincre le doute en renforçant l’estime de soi ? Ce questionnement est au cœur du cheminement personnel que nous propose ce roman coach.

Un nouveau banc d’essai


La fiction ? Un nouvel exercice difficile pour cet auteur qui jusqu’à présent, n’avait écrit que des livres pratiques. Même si, à 7 ans, elle avait déjà développé un goût prononcé pour l’écriture : « Je n’avais pas écrit de fiction depuis 30 ans. Je ne savais pas si ça serait publié. » Mais alors comment passer d’une écriture plus journalistique à de la fiction ? Laissant de côté les témoignages, les recherches et les ouvrages scientifiques, Véronique Maciejak évoque ce plaisir particulier qu’il y a à écrire de la fiction : « C’est plus créatif, je peux laisser place à mes idées. Pour le moment, je laisse de côté les livres d’éducation, je compte continuer dans cette voie qui m’enthousiasme. » A l’instar de ses ouvrages pratiques, Véronique Maciejak mêle subtilement théorie et pratique, nous distillant des petits conseils ça et là : « Je souhaitais apporter quelques légers apprentissages sous forme de roman. C’est comme ça que j’aime écrire et apprendre. Ce procédé était pour moi une évidence. J’ai été heureuse de voir que des personnes qui ne lisent habituellement pas de développement personnel apprécient la lecture. »

De bons conseils à appliquer


Dans le roman, Emma participe à une expérience inédite : elle est coachée par Julien Vascos, qui lui permet de s’interroger sur sa vie, ses choix et ses ambitions. Elle amorce ainsi un travail sur elle-même de plusieurs semaines, déroulé au fil des mails envoyés par l’écrivain avec des objectifs différents chaque semaine, que le lecteur est -pourquoi pas- invité à suivre dans la vie réelle. Des conseils concrets, faciles à mettre en place pour améliorer sa vie au quotidien : « Je souhaite que chacun picore et prenne ce qu’il a à prendre, ou le garde dans un coin de sa tête. »

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Et lorsqu’une lectrice pointe le fait que les mails de Julien Vascos semblent perturber par moments l’héroïne du roman, l’auteur répond justement « [Qu’] Il faut sortir de sa zone de confort, être perturbé. » Pour Véronique Maciejak, Julien Vascos représente finalement un idéal auquel elle aspire : « J’ai beaucoup lu, j’ai été formée à la PNL, la psychologie positive, donc Julien Vascos, c’est mon idéal. J’aimerai atteindre sa sagesse. » Grâce à un savant dosage de fiction et de développement personnel, Véronique Maciejak nous rappelle l’importance des petites choses afin d’être à nouveau maître de sa vie et de ses choix. S’accorder du temps pour soi, cuisiner de véritables repas, prendre le temps de se reposer : autant de choses simples qui sont pourtant si gratifiantes ! Par ailleurs, un code secret personnalisé est glissé dans chaque livre… Il permet d’accéder à un contenu exclusif sur le site retrouverlechemindesoi.com. Une idée originale qui offre une dimension interactive et ludique à la lecture.

Au fil des conseils prodigués, le lecteur est invité à suivre son propre cheminement et à se réapproprier sa vie. Les conseils sous forme de mails sont réalistes et facilement applicables, comme le cahier de gratitude. De bons conseils distillés également au travers de nombreuses citations, comme le titre du roman : N’attends pas que les orages passent et apprends à danser sous la pluie, une citation que l’on attribue au philosophe Sénèque. Un amour pour les citations que partage l’auteur : « J’adore les citations, comme Julien Vascos. J’ai choisi celle-ci car elle me plaisait, elle est placée à un moment particulier du livre. » Véronique Maciejak souligne par ailleurs l’importance des gestes du quotidien, qui peuvent nous sembler anodins mais sont pourtant essentiels : « Se lever le matin, c’est un choix : rester au lit aussi, mais il y a des conséquences qu’il faut être prêt à assumer. Il faut se demander pourquoi on se lève le matin. Nous sommes acteurs de nos propres vies. » La liberté, ne serait-ce finalement qu’avoir le choix ?

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Dans un moment important du roman, Emma s’entretient avec Julien Vascos et lui propose un questionnaire sous forme de portrait chinois. Lors de la rencontre, l’auteur s’est prêtée au jeu. Si Véronique Maciejak était :

  • Un animal : elle serait un chat, car c’est un animal solitaire mais aussi sociable
  • Une plante : l’aigremoine car elle représente la gratitude
  • Une saison : le printemps, car c’est la saison du renouveau, le retour de la nature
  • Un moment de la journée : le matin, car elle y est pleine d’énergie et enthousiaste
  • Un plat : un apéritif dînatoire entre amis, car il y a plein de jolies choses
  • Une odeur : celle du pain fraîchement grillé
  • Un mot : « merci ! »

Nous souhaitons à l’auteur le même destin que Raphaëlle Giordano, auteur du célèbre roman coach Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une. Ce qui est sûr, c’est que Véronique Maciejak a de la suite dans les idées : « La suite est là, dans ma tête ! Mon prochain roman traitera d’autre chose. Je laisse le temps au premier de vivre… »

Pour aller plus loin, nous vous proposons de découvrir en vidéo les 5 mots que l’auteur a choisi pour décrire son roman.

Anne-Laure Bondoux, ou comment survivre à un secret de famille

Auteur de nombreux romans pour la jeunesse depuis plus de vingt ans, traduite dans une vingtaine de langues et récompensée par de nombreux prix, Anne-Laure Bondoux n’en est pas à ses débuts quand il s’agit d’écrire pour les adolescents ou pour les enfants. Cependant, voilà quelques années qu’elle fait des infidélités à la littérature jeunesse ; d’abord avec Et je danse, aussi, coécrit avec Jean-Claude Mourlevat. Publié aux éditions Fleuve en 2015, le livre a séduit des dizaines de milliers de lecteurs et a déjà fait l’objet d’une rencontre chez Babelio, au moment de sa sortie. Quatre ans plus tard, Anne-Laure Bondoux est de retour « pour les adultes » avec Valentine ou la belle saison.

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A 48 ans et demi, divorcée et sans autre travail que l’écriture d’un manuel sur la sexualité des ados, Valentine décide de s’offrir une parenthèse loin de Paris, dans la vieille demeure familiale. Là-bas, entourée de sa mère Monette et du chat Léon, elle espère faire le point sur sa vie.

Mais à la faveur d’un grand ménage, elle découvre une série de photos de classe barbouillées à coups de marqueur noir. Ce mystère la fait vaciller, et quand son frère Fred débarque, avec son vélo et ses états d’âme, Valentine ne sait vraiment plus où elle en est.

Une seule chose lui semble évident : elle est arrivée au terme de la première moitié de sa vie.

Il ne lui reste plus qu’à inventer – autrement et joyeusement – la seconde.

« Ce soir, c’est contrôle ! » s’écrit Anne-Laure Bondoux en riant quand on demande au public si tout le monde a bien lu le roman. Et cette entrée en matière donne le ton de la soirée. Une soirée où, puisque tout le monde a bien lu l’ouvrage, on parlera en profondeur du roman : les thématiques qu’il aborde, les trajectoires des personnages, les choix de l’auteur, du premier chapitre jusqu’à la fin. On ne gardera dans ce compte-rendu aucun spoiler qui risquerait de vous gâcher votre plaisir de lecture, mais juste l’essence de cette soirée : des réflexions, de la bonne humeur, et la générosité d’une écrivaine qui a répondu longuement à chaque question de ses lecteurs.

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« Je voulais endosser Valentine comme un costume sur une scène de théâtre »

C’est des personnages que naissent les romans d’Anne-Laure Bondoux. Depuis vingt ans qu’elle publie des romans, ce processus créatif n’a pas changé et semble même, à l’entendre, être une condition sine qua non à la création d’un roman. « Un personnage doit cohabiter longtemps avec moi. C’est d’ailleurs le cas en ce moment pour le prochain. Jusqu’à l’écriture, c’est comme si j’avais des silhouettes pas assez charnues, des personnages en carton, ils ne sont pas vivants. »

Certains lecteurs lui ont fait remarquer que son nouveau personnage semblait assez proche d’Adeline, dont elle prenait la plume en face de Jean-Claude Mourlevat dans leur roman épistolaire Et je danse, aussi. Une remarque loin d’être anodine car c’est un peu comme ça qu’elle a été pensée… avec, d’une certaine façon, la complicité d’Adeline elle-même. En effet, les personnages sont, pour Anne-Laure Bondoux, tellement vivants dans son écriture qu’ils continuent de l’habiter longtemps après chaque ouvrage. « J’avais tellement aimé écrire Adeline que j’étais en deuil. Je continue un peu à discuter avec elle dans ma tête » confie-t-elle, amusée, avant de poursuivre : « J’ai voulu lui créer une frangine ! » Le nom même de Valentine a été entre autres choisi en clin d’œil à Adeline. « Par jeu, j’ai cherché un prénom avec la même sonorité. Un matin, j’ai entendu à la radio un extrait d’un film avec Jean Rochefort, Le Cavaleur, dans lequel il court après une certaine Valentine… »

« Fred est venu après. Je voulais raconter une histoire de frères et sœurs et j’ai toujours voulu avoir un grand frère. J’ai adoré cette idée que Fred tienne une sorte de journal intime. » Ce second protagoniste que vous rencontrerez dans le roman, aussi important que Valentine, tient un journal d’entraînement dans lequel il commence par référencer ses performances cyclistes, avant d’y raconter sa vie et ses émotions. « J’ai adoré poser un regard sur Valentine à travers les yeux de son frère. J’avais beaucoup de tendresse possible à travers ce regard-là. Valentine était mon objet, mon sujet mais le regard de Fred m’a permis de construire une sorte de détour. »

Son héroïne, en fait, est un personnage très proche d’elle. Valentine écrit par exemple un livre de commande pour un éditeur. Anne-Laure Bondoux, qui a travaillé au début de sa carrière pour Bayard Presse, s’est ainsi « beaucoup amusée à lui prêter [ses] propres doutes ». Mais écrire le roman à la troisième personne, et les passages du journal de Fred à la première, lui ont permis de prendre un certain recul vis-à-vis de ce personnage.

« Je me suis sentie assez forte pour oser le happy end »

C’est par ses personnages qu’Anne-Laure Bondoux nous a invités dans son atelier d’écrivain en nous parlant de la façon dont elle écrit. Ici, la troisième personne était une astuce pour être plus légère. « C’est venu naturellement. Parler de Valentine à la troisième personne m’a permis de mettre de la distance. De la traiter avec une petite désinvolture, un regard amusé. À la première personne, j’aurais été en prise avec ses émotions » raconte-t-elle, avant de nous dévoiler : « Quand j’écris, je me mets des post-its avec des lignes directrices. Là, j’avais mis : tendresse. »

Le risque de la tendresse, et l’auteur l’avoue elle-même, c’est de tomber dans un texte mièvre. Une peur qui l’a animée de longues années, si bien que certains de ses romans sont assez sombres. Ce dernier livre, remarque une lectrice présente ce soir-là, est plein de bienveillance. Alors pourquoi, aujourd’hui, aller dans quelque chose de tendre ? « Premièrement, je trouve qu’on est dans un monde assez noir », commence-t-elle par expliquer, justifiant ainsi une volonté de respiration, tant pour elle que pour son lecteur. « Deuxièmement, j’ai écrit beaucoup de romans qui se terminent mal ou de façon très ouverte – j’ai toujours reculé devant le happy end pour ne pas tomber dans le mièvre et là je me suis senti assez forte pour oser le happy end. »

Pour autant, rien n’indique qu’Anne-Laure Bondoux savait dès le début de l’écriture quel destin attendait ses personnages. Si chaque ouvrage naît d’un personnage, elle se lance sans forcément connaître toute la trame de son histoire. « Je ne planifie pas, confirme-t-elle. Mais j’essaye de mélanger deux façons d’être écrivain. Il y a ceux qui ont une structure très précise et ceux qui écrivent à l’instinct. Je pars avec les personnages qui doivent être forts, charpentés, et ceux-là vous amènent dans leur univers, parfois avec des surprises : j’adore ça. » Mais dans ses derniers romans, y compris Valentine, elle a cherché à plus organiser ses intrigues pour ménager des effets de suspense ou de surprise, créer différents rythmes et rebondissements, des moments de scénario. Mais elle conclut quand même : « Pendant l’écriture ; ça m’ennuie de trop prévoir ! » Il lui est même arrivé, pour ce roman, de secouer un peu sa structure. Ainsi le journal de Fred, qui est venu plus tardivement, n’était donc pas prévu pour inaugurer le roman, comme c’est le cas dans sa version finale. Il s’agit d’une sorte de montage, comme pour un scénario.

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« C’est aussi ces moments où on n’écrit pas que quelque chose s’écrit »

« Avec Valentine, on voit un écrivain au travail », fait remarquer Pierre, qui anime la rencontre, en parlant de son fameux ouvrage de commande. Or Valentine, dans le roman, bute sur chaque phrase et peine à avancer dans son travail. « La différence, c’est que j’ai écrit Valentine avec une sorte de concentration et régularité qui ne m’étaient pas arrivées depuis longtemps. » Une lectrice lui fait alors remarquer que Katherine Pancol, elle, affirme qu’en écrivant, elle a l’impression que se sont les personnages qui lui parlent, lui soufflent son texte. Cette sensation d’écrire sous la dictée de ses personnages, Anne-Laure Bondoux la décrit comme « des moments de grâce ». « On a un tel lâcher-prise qu’il n’y a pas d’obstacle. C’est le Graal de l’écrivain ! Je ne l’ai pas eu sauf pour Les Larmes de l’assassin. »

Elle ajoute d’ailleurs qu’écrire, c’est aussi ne pas écrire. Cette période préliminaire où le personnage n’existe pas mais se construit en elle est une phase pauvre en mots dans son processus d’écriture. Pourtant, cela en fait bien partie, voire c’est décisif, comme n’importe quel moment où elle n’est pas directement productive. « C’est aussi ces moments où on n’écrit pas que quelque chose s’écrit. Chaque chose de ma journée est susceptible de créer un petit déclic qui va m’amener à l’écriture. »

Pour nourrir ses personnages et déclencher l’écriture, elle a donc « mis en place des stratégies ». La première, c’est le sport. Grâce à la course à pied ou le vélo d’intérieur, elle stimule son imagination en se mettant dans un état de délassement motivant et inspirant. « Cela enlève des nœuds. Cela permet d’arriver à une grande disponibilité d’esprit. » Le sport libère en elle des endorphines qui, en plus de booster son corps, boostent son esprit et l’empêchent de trop douter ou questionner ce qu’elle crée. Un conseil, peut-être, pour tous les apprentis écrivains ? La seconde, c’est bien sûr de nourrir son esprit de plein d’autres choses : des livres, des films, etc.

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« Avec la fiction, j’ai réussi à aller plus loin que la réalité »

Beaucoup verront Valentine comme un roman de la résilience. Ces deux jeunes cinquantenaires – ou en passe de l’être – ont leur lot de casseroles derrière eux. Divorce, deuil, doutes, erreurs, chômage, difficultés familiales… Un peu cabossés par leurs deux parcours, les voilà arrivés à la première moitié de leur vie et forcés d’en inventer la seconde. Ce roman raconte leur histoire et, inévitablement, met du baume au cœur au lecteur, quel que soit le moment de sa propre existence.

Ce roman puise d’ailleurs beaucoup dans les expériences personnelles de son auteur, qui a sans doute trouvé dans l’écriture une catharsis à ses propres angoisses ou questionnements. Interrogée sur l’image du chat, notamment, elle a raconté ce moment où, en visite chez ses propres parents, elle a trouvé dans la salle de bain de sa mère toute sa panoplie de cosmétiques et de soins. Parmi ceux-là, nombre de ces crèmes et lotions dévoilaient une femme en lutte avec l’âge et le temps qui passe. « Dans le livre, j’ai fantasmé le décès comme un exutoire, un talisman et le personnage du chat adoucit, transforme, permet un passage en douceur » pour les personnages, les lecteurs… et l’auteur. « Le chat est considéré dans certaines traditions pour être en lien avec l’au-delà. Pour d’autres romans je m’étais intéressée au chamanisme et à la guérison des corps et des âmes. Alors quand ce chat s’est invité dans mon roman, je l’ai laissé faire. » Elle qui n’a pas été élevée dans la foi d’une quelconque religion, Anne-Laure Bondoux avoue entretenir une relation assez distante avec la mort, comme dans une sorte d’inconscience de son existence. Un peu comme les personnages de son roman ? « Voir le chat, c’est voir le gouffre en soi, ce qu’on ne connaît pas de soi-même, sa fragilité. »

Au-delà même des thématiques, le secret de famille que révèle le livre renvoie à un événement sensiblement pareil que l’auteur a vécu dans son histoire personnelle et qu’elle relate d’ailleurs dans L’Autre Moitié de moi-même, un texte autobiographique publié chez Bayard en 2011. La fiction était un moyen, avec Valentine, de dire des choses qu’elle n’avait peut-être pas pu exprimer dans ce premier texte. « Il y a de l’humour. J’espère en avoir distillé beaucoup plus ici, avec le recul. Je me suis en tout cas moi beaucoup amusée avec Valentine, avec ses fêlures, ce qu’elle trimbale, avec ses difficultés. Ce que j’ai réussi à faire avec la fiction c’est aller plus loin que la réalité. »

Valentine, enfin, est un roman très contemporain, qui se déroule au moment des élections présidentielles de 2017 et traite de certaines interrogations de notre époque. Anne-Laure Bondoux a même, pendant l’écriture, envoyé un questionnaire à ses proches, les interrogeant sur la période électorale, comment ils la vivaient, ce qu’ils observaient autour d’eux, les questions qu’ils se posaient. « Et aujourd’hui, on n’est pas du tout sortis de cette période. D’un côté je trouve ça passionnant, mais aussi un peu dérangeant. On est en tout cas dans un moment singulier de notre histoire collective. » Commencé en octobre 2016, le livre avait pour ambition d’être écrit en même temps que la période électorale, ce qui aurait permis à l’auteur de saisir en direct l’atmosphère de cette époque. « Mais quand on y est arrivé, j’ai un peu cavalé derrière. Il y a des périodes où j’ai beaucoup écrit et d’autres très peu. » Finalement, elle a mis un an et demi à l’écrire, mais cela lui a permis d’attraper les événements au fur et à mesure que le temps passait, et de prendre un peu plus de recul sur cette actualité.

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Commencé il y a plus de deux ans et publié il y a quelques mois, le roman Valentine continue d’entrer dans les librairies françaises avec son auteur, mais celle-ci est maintenant attendue de pied ferme : à quand le prochain roman ? Rien n’est sûr, puisqu’Anne-Laure Bondoux est justement en train de donner vie, de jour en jour, à son prochain personnage, avec qui elle dit cohabiter, mais qu’elle peine encore à incarner. Quand on lui demande si elle souhaite retrouver Valentine, la réponse n’est pas négative, mais pourtant claire. « Adeline et Valentine vont rester des personnages très proches de moi, avec qui je vais continuer de dialoguer. Mais je ne sais pas pour l’instant si je les ferai revenir. Là, je souhaite passer à autre chose, avec une autre thématique que le secret de famille. »

En attendant le prochain, vous pouvez vous replonger dans les précédents romans d’Anne-Laure Bondoux ou encore l’écouter parler de Valentine ou la belle saison en cinq mots :