Un café à Venise avec Laurence Vivarès

Il suffit parfois d’un voyage pour faire naître l’idée d’un roman : c’est ce que nous prouve l’histoire de Laurence Vivarès, auteur de La Vie a parfois un goût de ristretto, son premier roman publié aux éditions Eyrolles. Le 7 novembre dernier, elle était dans les locaux de Babelio pour rencontrer 30 lecteurs et échanger avec eux à propos de son ouvrage, de son héroïne Lucie et de son voyage à Venise.

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Lucie, styliste parisienne, revient seule, sur les lieux où son histoire d’amour s’est échouée pour essayer de comprendre, de se confronter à son chagrin, de « recoloriser » ses souvenirs, et peut-être de guérir.
Ce voyage intérieur et extérieur la conduit à Venise, trouble et mystérieuse en Novembre, pendant la période de l’acqua alta. Au rythme d’une douce errance, Lucie vit trois jours intenses, sous le charme nostalgique de la ville.
En compagnie de Vénitiens qui croiseront providentiellement sa route, un architecte et sa soeur, une aveugle, un photographe, elle ouvre une nouvelle page de son histoire.

Aux origines du roman : un acte manqué

Retournons quelques années en arrière : c’est à l’occasion d’un stage d’écriture organisé par l’atelier auquel elle participe depuis de nombreuses années que Laurence Vivarès se rend à Venise pour quelques jours. “Je n’avais aucune idée de roman avant d’arriver à Venise. C’est peut être l’atmosphère magique de l’hôtel baroque dans lequel nous logions, la phase un peu mélancolique de ma vie dans laquelle j’étais à l’époque ou le fait de découvrir la ville hors de la saison touristique, mais j’ai été touchée par Venise, et j’ai eu l’idée des personnages de l’intrigue.” Dans son carnet, elle travaille ses personnages et écrit le plan de son histoire, son début et sa fin.

À son retour de Venise, par un funeste coup du sort, elle oublie son carnet dans l’avion qui la ramène en France, “malgré mes nombreux appels à la compagnie aérienne, je ne l’ai jamais retrouvé. J’ai eu la vraie sensation d’un acte manqué.”

Ce n’est qu’un an plus tard, lors de vacances dans le Périgord et alors qu’elle est elle-même, comme son héroïne Lucie, en pleine séparation, que l’idée du roman lui revient, “peut-être que ce n’était pas le moment avant”, explique-t-elle. Laurence Vivarès saisit alors cette nouvelle opportunité, et repart, seule, à Venise : “Je me suis prêtée au jeu des préparatifs de l’écriture à nouveau, mais cette fois je n’avais pas de plan en tête, sinon émotionnel.”

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Balade dans les rues de Venise

“Lors de ce second voyage, je savais où je voulais emmener mes personnages, mais je ne savais pas comment”, explique l’auteur, “je me suis laissée porter par la ville, et ai refusé de céder à la tentation de Wikipédia ou des guides touristiques. Je me suis laissée porter par la ville et les signes qu’elle m’envoyait, au hasard des découvertes. C’est d’ailleurs l’une des clés de Lucie, l’héroïne de l’histoire. Mais je ne prétendais pas non plus raconter une Venise inédite. Lors de ce voyage, ça me tenait à cœur de me concentrer sur l’atmosphère et les sensations, pour retransmettre au mieux mon ressenti de la ville.”

Au fur et à mesure du roman et de cette balade dans les rues de la Sérénissime, la ville prend alors de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir quasiment un personnage à part entière : “Venise est une très belle ville mais, comme les Humains, elle a une partie cachée. Nous avons tous une part de nous-même que l’on veut bien montrer, et une autre que l’on cache. Certains voient Venise comme une carte postale, d’autres non. En revanche, on dit souvent qu’elle a un charme maléfique sur tous les amants !” Comme les relations amoureuses, elle souffre de l’idéalisation, de la soif d’absolu, puis de désillusion.

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Un roman d’amour

Bouleversée par son chagrin d’amour, Lucie, l’héroïne du roman de Laurence Vivarès, se rend à Venise pour en guérir : “même si le mot “amour” n’est pas souvent cité dans le roman, l’amour est au cœur même de l’histoire. Je le conçois comme une énergie essentielle et primordiale et, grâce à ce voyage à Venise et à l’amour, Lucie, qui s’était jusqu’ici presque abandonnée, va se retrouver et retrouver l’amour de la vie.”

Pour cela, il faut accepter la douleur et la laisser nous traverser, “même si on a envie de fuir”, nous dit l’auteur. “Il faut accepter de vivre des épreuves difficiles. Comme le ristretto, c’est souvent amer, ça fait l’effet d’une grosse claque, mais ça nous réveille ! La vie finit toujours par se renouveler.”

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Un roman initiatique

L’héroïne du roman profite ainsi, elle aussi, de ce voyage à Venise pour se réinventer. Âgée d’une quarantaine d’années, elle subit la pression sociale liée à son horloge biologique et travaille en tant que styliste dans l’univers exigeant et impitoyable de la mode. “Je suis moi-même publicitaire”, commente Laurence Vivarès, “et comme Lucie, je suis amenée à travailler sur l’image des choses. Je voulais donner à Lucie l’occasion d’aller au-delà des apparences, de se réconcilier avec elle-même en touchant à des choses plus profondes”.

L’auteur admet toutefois qu’elle a dû synthétiser ses idées pour pouvoir les représenter dans ce roman et dans ce voyage express à Venise : “Il m’a fallu dix ans pour comprendre des choses qui se passent en trois jours dans le roman, et pour traverser toutes les étapes par lesquelles passe Lucie, mais je tenais à mettre en évidence la dimension initiatique de ces trois jours”.

Cet aspect initiatique vient également des rencontres que fait Lucie lors de son voyage : “elle rencontre des gens au hasard, réapprend à faire confiance à la vie et aux autres. Ces autres personnages lui permettent de découvrir d’autres pans de son histoire, et d’ajouter des pierres à l’édifice de sa compréhension d’elle-même”.

Angelo tient d’ailleurs un rôle particulier dans ce processus. Si Lucie est cérébrale et dans le contrôle, Angelo est un architecte italien, doux et généreux, il incarne la bonté et l’amour inconditionnel. “Ils sont complémentaires”, ajoute l’auteur, “Lucie, c’est la lumière, Angelo est son ange gardien. Je ne les ai pas appelés ainsi par hasard : je voulais refléter le changement qui s’opère chez Lucie, qui passe de l’ombre à la lumière”.

Le photographe et l’aveugle, d’autres personnages que Lucie rencontre à Venise, auront également un rôle important dans l’évolution de l’héroïne : ils vont la faire progresser et mettre en évidence le rôle de la lumière et du regard dans sa transformation.

“Ces personnages, et surtout Angelo, me permettent également d’apporter un autre point de vue à l’histoire”, poursuit Laurence Vivarès, “c’est intéressant d’avoir la vision subjective d’un autre personnage, et de prendre un peu de distance avec Lucie, c’est pour cela que c’est parfois Angelo qui raconte l’histoire”.

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D’une activité solitaire à l’atelier d’écriture

Pour écrire son histoire Laurence Vivarès s’est beaucoup nourrie de son expérience à l’atelier d’écriture auquel elle participe maintenant depuis plusieurs années : “c’est une famille d’amis. Cela crée un lien particulier de lire les textes de chacun. On atteint un niveau de conscience et d’intimité extraordinaire”, explique l’auteur, qui conseille aux écrivains en devenir de s’essayer à cette activité stimulante. “C’est d’ailleurs grâce à un brainstorming à cet atelier que j’ai pu trouver le titre de ce roman : je n’avais que des idées cliché en tête, mais c’est Philippe, un de mes amis, qui m’a proposé “La vie a parfois un goût de ristretto””, ajoute-t-elle.

En participant à cet atelier d’écriture, Laurence Vivarès s’est également libérée de la solitude de laquelle s’entourent parfois les auteurs : “J’écris des poèmes et des nouvelles depuis l’âge de 18 ans. L’écriture me permet d’explorer d’autres facettes de moi-même, mais depuis que je fais partie de cet atelier, cela m’a permis de dire à mes proches que j’aimais écrire, et de me livrer à une activité que j’aime avec sincérité.”

Avant de dédicacer son roman, Laurence Vivarès s’est confiée sur son prochain projet d’écriture. Loin de l’ambiance de Venise, Laurence Vivarès entend cette fois s’inspirer de son expérience professionnelle : “je souhaiterais écrire une histoire sur le monde du travail aujourd’hui. Un peu à la façon de Le Diable s’habille en Prada, mais en moins romantique.” Il ne reste plus maintenant à l’auteur que de trouver du temps pour se consacrer à l’écriture !

Découvrez la vidéo des 5 mots de Laurence Vivarès, qui a choisi amour, rencontre, réenchantement, voyage et personnage pour parler de La vie a parfois un goût de ristretto, publié aux éditions Eyrolles.

Retrouver sa voie avec Gayle Forman

De passage à Paris à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Ce que nous avons perdu, aux éditions Hachette Romans, Gayle Forman en a profité pour rencontrer 30 lecteurs Babelio et échanger avec eux à propos de ses trois nouveaux personnages, Freya, Harun et Nathaniel. L’interprétariat était assuré par Fabienne Gondrand.

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Freya est une « chanteuse née ». En tout cas, c’est ce que son père lui a dit. Maintenant que sa voix l’a lâchée, que lui reste-t-il ? Harun erre. Sans James. Qui lui a dit de « dégager de sa vie, connard ». Pas moyen de l’oublier. Mais comment se faire pardonner ? Nathaniel débarque seul à New York. Sans son père. Finie, leur « fraternité à deux ». Un pont, un pas en arrière, une chute : trois destins se percutent. Ensemble, ils vont apprendre à surmonter ce qu’ils ont perdu.

Un enthousiasme pour la littérature jeunesse

Même si elle s’adressait aux adultes dans l’un de ses derniers romans, Leave me (pas encore traduit en français), Gayle Forman retourne vers son genre de prédilection dans Ce que nous avons perdu, puisque c’est à la jeunesse et aux jeunes adultes que s’adresse l’auteur dans ce roman. “J’écris pour les jeunes, mais je n’écris pas des histoires de jeunes” précise toutefois l’auteur : “J’aborde des questions qui m’interpellent en tant qu’adulte, et qui peuvent être lues par des lecteurs de 10 à 80 ans. Si je raconte ces histoires à travers des personnages adolescents, c’est parce que j’ai le sentiment qu’ils ont le droit de ressentir ces émotions profondément, alors que les adultes n’en ont plus autant le droit – ils ne sont plus en crise !”
Pourtant, l’auteur insiste sur le fait qu’elle ne croit pas que les sentiments diminuent avec l’âge : ce qui change, avec le temps, ce n’est pas leur intensité, mais la façon de les exprimer. “Dans la littérature pour adulte, on met un mouchoir sur les sentiments pour les cacher, alors que les jeunes s’autorisent à ressentir cela avec intensité. Du point de vue de l’écrivain, c’est exaltant et addictif.”

Malgré cet enthousiasme pour la littérature jeune adulte, Gayle Forman a toutefois admis que se remettre à l’écriture n’a pas été un jeu d’enfant : “Je n’avais pas écrit de roman jeune adulte depuis quatre ou cinq ans”, s’est-elle confiée, “je commençais plusieurs projets puis je les laissais systématiquement tomber car je n’étais pas satisfaite”.

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Un roman sur l’empathie

C’est alors que l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis en 2016 lui a fait l’effet d’un électrochoc : “je crois que de nombreux artistes ont eu du mal à se situer par rapport à cet événement. Je me suis moi-même demandée si je n’avais pas épuisé tous mes projets en écriture, mais écrire est ce que je sais faire de mieux, et je suis maintenant trop âgée pour travailler comme serveuse !”

Partagée entre la colère et l’espoir après les élections, Gayle Forman a commencé par exprimer sa rage à travers plusieurs romans dystopiques qui n’ont jamais vu le jour, avant de choisir de mettre cette énergie à profit pour écrire une histoire plus positive : “quand on est auteur pour la jeunesse, on s’adresse à des jeunes qui sont encore en formation, on a donc un rôle, et c’est d’autant plus vrai que le roman est, selon moi, un outil de fabrication d’empathie. Des études ont montré que les lecteurs ont plus d’empathie que les autres car ils se glissent dans la peau de quelqu’un d’autre le temps d’une lecture ; à l’image de Freya, Harun et Nathaniel, les trois personnages de mon roman, qui se nourrissent chacun des deux autres pour avancer. Ce que nous avons perdu est un roman sur l’empathie.”

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Au départ : un sentiment de perte

Alors que je n’arrivais pas à écrire après les élections, il y avait une phrase que je n’arrêtais pas de me répéter : “j’ai perdu mon chemin”, ou “I have lost my way” en anglais, qui est le titre original du livre. Cette phrase me hantait, jusqu’à ce que quelqu’un me la murmure aussi à l’oreille : cette personne, c’était Freya.”

L’idée de Ce que nous avons perdu vient donc du titre en lui-même, et du personnage de Freya qui s’est d’abord imposé à l’auteur : “Freya est une chanteuse qui a perdu sa voix, elle reflète donc l’image de ce que j’étais à ce moment, et de l’épreuve que je traversais vis-à-vis de l’écriture”. En partant de cette phrase, “I have lost my way”, Gayle Forman a donc déroulé l’histoire de ses trois personnages principaux, Freya, Nathaniel et Harun. Dans la version originale du roman, cette phrase est l’élément qui unit les trois adolescents car elle ouvre le chapitre d’introduction de chaque personnage.

“Si Freya, Nathaniel et Harun ont chacun retrouvé leur voie en investissant la perte de repère des deux autres, j’ai moi aussi retrouvé le chemin vers l’écriture en investissant celle de mes trois personnages”, avoue Gayle Forman.

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Des personnages qui se sont imposés d’eux-mêmes

Au cours de la rencontre, Gayle Forman s’est longuement exprimée à propos des trois personnages principaux de son roman, et notamment au sujet de la façon dont ils se sont imposés à elle : “un lien émotionnel me lie à mes personnages et nous rapproche”.

“Freya est le premier personnage qui m’est venu à l’esprit” explique ainsi l’auteur, “mais c’est aussi celle qui m’a demandé le plus de temps pour comprendre la complexité de sa situation avec sa sœur”. Si la situation de Freya est similaire à celle dans laquelle se trouvait l’auteur au moment de l’écriture de son roman, le personnage féminin de Ce que nous avons perdu a été très inspiré par les filles de l’auteur : “Freya et sa sœur ont une relation similaire à celle de mes deux filles : elles sont, l’une pour l’autre, la personne la plus importante au monde, mais pourtant elles n’arrivent pas à cultiver une relation qui ne soit pas conflictuelle, elles sont donc en rivalité permanente.”

Harun, quant à lui, est le personnage que l’auteur a “compris le plus rapidement”. Originaire du Pakistan, homosexuel et de confession musulmane, ce personnage a des traits en communs avec des personnes de l’entourage de l’auteur. “Je connais beaucoup d’immigrés de première génération qui doivent négocier entre deux mondes : ce serait pour eux impensable d’écouter leurs parents tout en leur annonçant leur homosexualité. La famille d’Harun est fonctionnelle, mais elle est aussi traditionnelle. Il ne peut pas envisager la possibilité qu’ils le soutiennent, alors il se tourne vers sa sœur en attendant”. Pourtant, l’auteur admet s’être laissée surprendre par le dénouement de son histoire : “la fin que j’avais imaginée pour lui n’est pas celle qui s’est finalement imposée à moi pendant l’écriture”.

Enfin, Nathaniel est le personnage dont l’auteur s’est emparée en dernier, “j’ai dû écrire de nombreuses versions de son histoire pour le cerner et comprendre ses besoins” explique-t-elle. Comme l’ont fait remarquer les lecteurs, c’est également le personnage autour duquel plane le plus de mystère : “c’est dû à la fois au poids de sa propre honte et à la structure du roman”, déclare l’auteur, “je voulais que la révélation de son secret constitue un climax, le moment fort du récit, alors j’ai fait attention pour ne pas trop en dévoiler avant. Je voulais que les lecteurs fassent l’expérience de la fable de la grenouille dans la marmite : si on plonge une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’en échapperait immédiatement, alors que si on la plonge dans l’eau froide et que l’on porte petit à petit l’eau à ébullition, la grenouille s’habituerait à la température et finirait ébouillantée. Il en va de même pour l’histoire de Nathaniel : on ne se rend pas tout de suite compte de ce qu’il se passe avec son père, et on est déjà au point d’ébullition de l’eau lorsqu’on prend conscience de la situation.”

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Un point de non retour

Si les trois personnages principaux se sont rapidement imposés à l’auteur, il lui a été plus difficile d’assembler leurs histoires, “si je mets en scène plus de trois personnages, mon cerveau explose”, plaisante l’auteur.

Pour construire son roman, l’auteur a ainsi choisi de faire notamment appel à un narrateur omniscient et de raconter l’histoire au présent, “j’avais commencé par alterner des chapitres au présent et d’autres au passé, mais c’était trop difficile émotionnellement. J’avais besoin de respirer et de me ménager des moments de calme, en rupture avec l’histoire de mes personnages, comme me le permet l’écriture au présent. Je me rends compte, a posteriori, que cette structure a de l’importance et était nécessaire pour moi.”

En choisissant cette structure, l’auteur a ainsi pu équilibrer son récit entre ses trois personnages pour raconter ce que chacun pense et traverse : “cette voie narrative leur permet de s’écarter de leur propre douleur et fardeau, et donc de guérir.”
Reliés par ce fil invisible, ces trois personnages ont ainsi en commun le fait d’être chacun à un moment de bascule : “mes livres se situent souvent à un moment où la vie peut changer en une journée. Il s’agit parfois de bascules très littérales, comme dans Si je reste : le décès d’un proche ou l’arrivée d’un enfant. Mais parfois ces bascules sont plus souterraines, ce sont des points d’inflexion à compter desquels une trajectoire change : c’est le cas des personnages dans Ce que nous avons perdu.”

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La solitude et l’isolement des adolescents

À travers ce roman, Gayle Forman souhaitait également aborder le sujet de l’isolement et de la solitude chez les adolescents. “C’est un cercle vicieux : de l’incertitude naît l’isolement, et c’est ce qu’il y a de plus terrible. On gagnerait à être plus en lien avec les autres, mais on se recroqueville sur nous-mêmes ; nos problèmes deviennent alors envahissants et prennent toute la place.”

Les thèmes de la solitude et de l’isolement sont ainsi mis en évidence via les réseaux sociaux. “Les adolescents ont tendance à faire l’expérience des réseaux sociaux de manière publique : cela masque leur isolement et les empêche de trouver le vocabulaire adapté pour exprimer leur isolement”, commente l’auteur. “Je crois que les relations virtuelles sont possibles, mais pas dans la partie commentaire.”

On remarque ainsi l’importance des réseaux sociaux via le personnage de Freya. “J’ai moi-même une fille adolescente qui y passe du temps, et je me suis rendue compte de leur pouvoir performateur et de la façon dont ils travestissent la réalité. On peut suivre de nombreuses personnalités sur les réseaux sociaux, par exemple, et avoir l’impression que leur vie est merveilleuse. Pourtant, quand on gratte sous le vernis, on se rend compte que leur vie est différente de l’image qu’elles renvoient. Kendall Jenner, par exemple, est pétrie d’anxiété !”

La ville de New York joue alors un rôle primordial dans la vie de ces trois personnages car, en leur permettant de se rencontrer, elle leur permet de briser leur solitude : “la ville perd et rattrape les gens”, indique l’auteur, elle unit les habitants en dépit de leurs différences : “ce n’est pas juste un décor pour moi, c’est un lieu magique où des choses extraordinaires peuvent arriver. On peut y croiser une femme en burqa qui accompagne sa fille à l’école, et un couple gay qui y emmène son fils, et se rendre compte que les deux enfants ont le même sac à dos”.

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Quitter ses personnages au bon moment

Si la solitude de ces trois adolescents est brisée, les lecteurs doivent pourtant se résoudre à quitter ces personnages une fois la dernière page tournée. Alors que certains d’entre eux l’interrogent déjà sur une suite éventuelle, Gayle Forman explique que la fin de Ce que nous avons perdu a été difficile à écrire : “j’ai dû réécrire les dernières pages plusieurs fois, car je savais que la fin était mauvaise. Après relecture, j’ai totalement réécrit la fin, et j’ai su, au fond de moi, que c’était la bonne conclusion”.

L’auteur en a alors profité pour expliquer ne jamais écrire plus de 50 000 mots : “on peut m’accuser de précipiter les choses, mais je préfère que le lecteur reste sur sa faim”.

Quant à savoir si l’auteur écrira une suite à ce roman, le sujet ne semble pas être d’actualité : “si j’ai bien fait mon travail, vous ne savez pas ce que deviennent les personnages de Ce que nous avons perdu, mais vous savez qu’ils vont bien.” Si l’auteur est pour le moment en paix avec Freya, Harun et Nathaniel, ce n’était pas le cas avec les personnages de Si je reste, a-t-elle avoué : “après Si je reste, les personnages du roman me visitaient sans arrêt, ils ne se taisaient pas. C’est pour cela que j’ai eu besoin d’écrire une suite, Là où j’irai”.

Avant de se livrer à la traditionnelle séance de dédicace, c’est sur une touche musicale que s’est achevé la rencontre avec les lecteurs. Alors que l’auteur se confiait sur la place importante que tient la musique dans sa vie et dans l’écriture, “j’ai parfois le sentiment d’écrire des comédies musicales plutôt que des romans” a-t-elle même ajouté, les lecteurs ont eu l’occasion d’écouter la chanson Little White Dress, qui est “très importante pour l’histoire de personnages” et dont l’auteur a écrit les paroles. “Je voulais donner vie à cette chanson, mais je ne sais pas composer : c’est pour cela que j’ai demandé à mon amie musicienne Libba Bray de mettre ces paroles en musique. À l’origine, elle devait également l’interpréter, mais lorsque ma fille m’a parlé de son amie Sasha, qui a 13 ans et une voix magnifique, j’ai décidé de confier l’interprétation de la chanson. Ce n’est qu’après l’enregistrement que j’ai réalisé tout ce que Sasha partageait avec Freya : un père jazzman noir disparu, et une mère juive. Elle incarne à merveille cette chanson”.

Pour parler de son roman, l’auteur s’est également prêtée au jeu des cinq mots : ce sont ainsi les mots musique, trajectoire, génération, solitude et amitié qui le représentent le mieux.

 

Découvrez Ce que nous avons perdu de Gayle Forman aux éditions Hachette Romans.

Entrez dans la danse avec Juliette Allais

Une héroïne qui se balade sur un toit à la manière de Fantômette, un personnage libre, original et légèrement insolent : la couverture du nouveau roman de Juliette Allais, Plusieurs manières de danser, est déjà la promesse d’un réenchantement. C’est à l’occasion de la publication de son roman aux éditions Eyrolles que l’auteur est venue, le mardi 9 octobre dernier, échanger avec 30 Babelionautes.

Lilly Bootz, jeune trentenaire impulsive, irréfléchie et rebelle, rencontre Katarina Wolf à l’aéroport de Londres, alors qu’elle vient de perdre son travail et son petit ami. Les deux femmes sympathisent. Katarina est justement à la recherche d’une assistante et propose à Lilly de la suivre à Paris, où le couple Wolf lance l’école du réenchantement. Lilly accepte, car elle n’a rien à perdre. Elle s’installe chez l’énigmatique famille Wolf, et découvre auprès d’eux une façon inédite de vivre et de penser. Peu à peu convaincue par les bénéfices du réenchantement, Lilly se prête à des séances de thérapies originales où se croisent des planètes bavardes, des chevaux racés, et des inconnus masqués.

À chaque roman son aventure

Pour danser avec la vie, Juliette Allais a choisi l’écriture : “J’écris depuis que je suis une enfant. Quand mon éditrice m’a proposé d’écrire mon premier livre, c’est venu tout seul sans que j’ai eu besoin de réfléchir. C’est à chaque fois une nouvelle aventure et un vrai plaisir : en écrivant un roman, j’ai la liberté d’inventer des personnages et de me faire plaisir en écrivant une histoire qui me plait.”

Avec ce deuxième roman, Juliette Allais a voulu imaginer une histoire plus intense que celle de son premier roman : “Je me suis plus amusée en écrivant ce roman qu’en écrivant Marche où la vie t’ensoleille. Le premier était plutôt une comédie, mais dans le deuxième, je voulais développer des idées plus incisives et plus profondes, je voulais développer davantage l’univers que j’avais créé.”

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Des personnages sublimes contre ceux du quotidien

Figures emblématiques du réenchantement et personnages déjà présents dans le précédent roman de l’auteur, Marche où la vie t’ensoleille, Katarina et Walter Wolf ont autant marqué les lecteurs que l’héroïne Lilly Bootz ou l’auteur elle-même : “Ils représentent pour moi le couple idéal : ils sont fantasques, ils aiment l’invisible et le merveilleux. J’ai créé ces personnages de toutes pièces, mais depuis le premier roman, ils incarnent quelque chose d’important pour moi, que j’avais envie de partager avec mes lecteurs. Ce sont des personnages que j’aurais aimé rencontrer ! Je n’avais pas envie de parler des gens que l’on peut croiser dans la vie de tous les jours, alors je me suis fait plaisir en inventant des gens que j’aimerais connaître. Ils ont une vision très positive de la vie, et gardent espoir que la vie progresse toujours vers la lumière.” mais Juliette Allais admet volontiers qu’elle a idéalisé ces personnages : “J’ai besoin qu’ils soient comme ça, qu’ils aient ce côté excessif. Pourtant, ils ont plein de défauts et je n’ai pas l’intention de les faire mariner dans cette ambiance paradisiaque, je profiterais très certainement d’un prochain roman pour expliquer d’où ils viennent et ce qu’ils ont traversé pour en arriver là.”

Lilly Bootz apparaît quant à elle aux antipodes de ce couple idyllique : “C’est un personnage qui tranche avec les Wolf. J’ai voulu la créer telle que nous sommes lorsque personne ne nous voit : nous ne sommes pas niais mais, au contraire, nous sommes plus francs et sans filtre. Elle cherche une relation avec un monde qui n’existe pas. Lilly puise en moi : elle rêve d’un monde idéal, elle ne peut pas s’adapter à celui qui l’entoure, elle est en colère et a un mauvais caractère : son quotidien manque de sens, de magie, d’invisible : c’est pour cela que les Wolf vont rentrer dans sa vie. ”

Le réenchantement, c’est croire en la beauté, créer du merveilleux, ne jamais cesser de célébrer tout ce qui nous est donné.”

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L’astrologie : un outil de développement personnel

Pour écrire l’histoire de Lilly, Juliette Allais s’est inspirée de sa propre dynamique intérieure et de son expérience : “En tant que psychothérapeute, mon rôle auprès de mes patients est de les mettre dans la voie de l’accomplissement. Je ne crois pas aux happy therapy, au contraire, je pense qu’il faut prendre en compte l’ombre et la colère pour aider les gens. Il faut passer par un long chemin initiatique.”

L’astrologie est justement l’une des techniques utilisées par l’auteur, et c’est celle qu’elle a choisi de mettre en scène dans Plusieurs manières de danser : “Je m’y intéresse depuis l’enfance, et je voulais montrer dans ce livre que c’est un outil moderne, vivant, intelligent et pertinent. L’astrologie nous permet de rencontrer les différentes personnalités qui nous composent et qui essayent toutes de se disputer la première place : en comprenant que plusieurs voix sont à l’oeuvre à l’intérieur de nous, on comprend ainsi pourquoi on est en conflit avec nous-mêmes.” L’auteur propose ainsi à ses personnages d’interpréter les rôles et personnalités des planètes à la manière d’une mise en scène théâtrale : en revêtant de nouveaux costumes, les personnages peuvent ainsi explorer de manière créative les sous personnalités qui les composent.

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À travers le personnage de Lilly, Juliette Allais exprime finalement son souhait de guider ses personnages et ses lecteurs vers l’accomplissement : “mon but, c’est de faire progresser les gens, de les aider à vivre dans la lumière. Il y a plein de façons de danser avec l’invisible et avec la vie !”

Avant de se prêter au jeu des dédicaces, l’auteur en a également profité pour exprimer, en vidéo, quelques idées principales de son roman : trajectoire, astrologie et réenchantement.

Comment faire rire ses lecteurs, la méthode Aloysius Chabossot

« Comment écrire un roman », se nomme sans modestie le blog d’Aloysius Chabossot. Mais tout lecteur s’y aventurant remarquera rapidement, en parcourant ses pages, qu’elles ont une visée humoristique sous un ton visiblement sarcastique. Deux adjectifs décrivant bien l’œuvre de l’auteur qui, justement, la présente avec humilité. Publié pour la première fois chez Eyrolles, avec Fallait pas l’inviter, celui-ci n’en est par ailleurs pas à ses débuts puisqu’il a déjà fait paraître une dizaine de livres en autoédition après avoir exercé nombre de métiers tous plus différents les uns que les autres (chauffeur-livreur, éducateur, informaticien, banquier…). Parmi ses titres, vous trouverez : Cinquante nuisances de glauque (parodie du bien célèbre Cinquante nuances de Grey, écrite sur la base des deux premiers chapitres du livre original !), Bienvenue sur Terre : Guide pratique à l’usage des bébés ou encore Bric à brac de bric et de broc de l’écrivain branque, compilation de dix années de blog.

Nous avons reçu l’écrivain chez Babelio le 5 octobre dernier. Retour sur un homme de lettres qui n’a pas la plume dans sa poche…

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Dans l’atelier de l’écrivain

Écrire un début

Avec 15 livres publiés en 10 ans de carrière seulement, force est de constater qu’Aloysius Chabossot est un auteur prolifique. Il nous a confié pendant la soirée écrire depuis toujours. « J’ai commencé à écrire vers 15-16 ans, des choses peu abouties » raconte-t-il, dressant le portrait d’un jeune Aloysius griffonnant déjà des pages entières de mots. Pourtant, ce n’est qu’à 25 ans qu’il a mis pour la première fois le point final à un roman. « C’était atroce », avoue-t-il. Mais lorsque Pierre, de Babelio, lui demande quelle importance ce moment a pour un écrivain, il reconnaît qu’aller au bout d’un premier texte est une étape importante. Il nuance tout de même son propos pour préciser : « Avant, quand on écrivait un roman, c’était vraiment un engagement. » En effet, plus jeune, il écrivait sur une machine à écrire, un outil compliqué pour avoir un texte propre et corrigé. « Aujourd’hui, avec un ordinateur, c’est plus facile », conclue-t-il. Mais était-ce déjà un texte humoristique ? Et Aloysius Chabossot de répéter : « Oui, mais catastrophique. »

Écrire souvent puis réécrire

Par ailleurs, il est l’auteur d’un blog alimenté régulièrement de billets d’humeur sur l’écriture, l’édition, les auteurs ou ses propres ouvrages. « C’est un peu comme un sport » explique-t-il. « Il faut écrire le plus souvent possible sinon on s’empâte, on s’engraisse. »  Mais comme un coureur de triathlon ne ferait pas trois sports à la fois, mais les uns à la suite des autres, Aloysius Chabossot reconnaît ne pas savoir écrire plusieurs livres à la fois. « J’ai plusieurs [romans] en repos. Mais j’ai du mal à passer de l’un à l’autre ! »

Car s’il est un auteur prolifique, il n’en reste pas moins exigeant sur ses œuvres. D’une part, il a pour habitude de faire relire tous ses textes à quelques personnes de son entourage qui, selon lui « ont un bon regard » et lui permettent d’avoir un regard extérieur sur ses œuvres avant publication. Par ailleurs, se revendiquant fan de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe international de mathématiciens et de littéraires qui créent à partir de contraintes et dont Perec est le plus célèbre contributeur), il affirme  que « pour écrire, on est obligés d’avoir des contraintes ! Sinon, on n’écrit pas ».

Écrire et construire

Si, finalement, on devait placer Aloysius Chabossot dans une case, ce serait celle de « l’auteur organisé ». Au contraire de nombreux écrivains qui racontent pouvoir écrire un livre sans savoir où ils vont ou en prenant les chapitres dans le désordre, Aloysius Chabossot semble beaucoup plus structuré que ça. « Je ne me laisse pas surprendre », explique-t-il sérieusement. « Surtout dans les comédies où ça doit être assez réglé, ajoute-t-il. Les rebondissements et péripéties sont prévus à l’avance. Des choses peuvent venir à l’esprit en écrivant mais à la base il doit y avoir une structure. » Mais écrire un roman à l’instinct, lui qui aime les contraintes, n’est-ce pas une expérience tentante ? Croyez-le bien : après 15 romans, évidemment qu’il a déjà essayé ! « J’ai déjà commencé à écrire un roman en improvisant. Arrivé au 2e chapitre, j’étais bloqué. »

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L’humour chez Aloysius Chabossot

L’humour toujours

« C’est ce qui me vient naturellement », explique-t-il, en ayant presque l’air de s’excuser, avant de raconter comment il a fait ses débuts d’écrivain. « J’ai eu la chance d’avoir un article dans Le Monde en 2007. Puis j’ai été contacté par un éditeur chez Milan. Pour qui j’ai écrit mon premier livre, un essai sur le travail d’écrivain : Comment devenir un brillant écrivain, Alors que rien (mais rien) ne vous y prédispose. » Dans ce guide à moitié sérieux, l’auteur déroule les étapes d’écriture d’un roman, car un roman requiert travail et méthode, en les intercalant de quelques conseils à l’humour décalé. « Je me suis souvent fait traiter d’escroc après ce texte » raconte Chabossot. Comme l’écrivit Le Monde en 2007, ces lecteurs, « un peu trop terre à terre sans doute, semblent être passés totalement à côté du troisième degré en vigueur sur ces pages ». « Parfois, l’humour tombe à plat » commente tout simplement notre humoriste d’auteur quand Pierre lui demande si, faire de l’humour, c’est risqué.

L’humour Chabossot : les romcoms en référence

Couv Fallait pas l'inviter JPEGComme référence évidente à son roman Fallait pas l’inviter !, Aloysius Chabossot cite « les romcoms » (le petit nom anglophone des comédies romantiques). Il annonce pourtant en avoir lu très peu et ne pas avoir lu Bridget Jones jusqu’au bout ! « Mais oui, avoue-t-il, c’est un peu une référence. » Par conséquent, il utilise certains codes du genre pour son propre roman. Ses personnages principaux, par exemple, sont trentenaires. « Les romcoms tournent souvent autour des 30-35 ans : j’ai répondu aux canons du genre ! »

Le protagoniste principal de son roman Fallait pas l’inviter ! : Agathe, « jeune trentenaire au caractère bien trempé, célibataire (apparemment) assumée »*, qui en a marre des allusions de ses parents sur ledit célibat. Alors cette fois, oui, elle le clame : elle viendra accompagnée au mariage de son frère Julien ! Et la voilà qui invente Bertrand, jeune publicitaire en vogue. Agathe a été décrite par de nombreux lecteurs comme « attachiante », un néologisme souvent utilisé pour décrire ce genre de personnages. « Oui, c’est une bonne description, approuve justement Aloysius Chabossot. Le côté chiant déclenche le comique mais si elle n’est que chiante, cela devient mécanique et on ne s’y attache pas. »

Le public de lecteurs présent ce soir-là semble en outre bluffé par la capacité qu’a l’auteur à se glisser dans la peau de son personnage – féminin, de surcroît ! « Auriez-vous été une femme dans une autre vie ? » finit par demande une Babelionaute. « Je crois qu’on a tous une part féminine ou masculine. Après je la laisse peut-être plus s’exprimer quand j’écris » admet Aloysius Chabossot. « J’aime me mettre dans la peau d’un personnage féminin parce qu’il a plus de potentiel à être comique, continue-t-il en déclenchant les rires dans l’assemblée. Pas ridicule ! Je parle de technique : la même situation avec un homme ne soulève pas les mêmes problématiques. Un homme, déjà, n’a pas le même genre de pression sociale (« quand est-ce que tu te maries ?) ! »

*résumé du roman, Eyrolles

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L’humour demande du rythme !

Les lecteurs de Babelio ont souvent relevé un style « fluide », une lecture « rapide » et des rebondissements « en série » ; comme voyagelivresque qui conclue : « De rebondissements en situations cocasses et piquantes, ce livre se lit d’une traite ». Pendant la rencontre, une autre lectrice décrit le livre ainsi : « C’est une comédie déjantée, les scènes vont très vite. » Aloysius Chabossot semble sur un terrain connu : « Il faut être assez rapide, avoir un rythme assez soutenu [dans une comédie]. On ne peut pas partir dans des chemins de traverse. » Ce qui tombe bien, car il confie être de nature synthétique. Finalement, le plus gros de son travail, concernant le rythme, survient après l’écriture, puisqu’une fois le premier jet sur le papier, il doit « revenir, étoffer, épaissir ». Aussi les premières pages sont-elles très difficiles à écrire. « C’est capital pour une comédie. Il faut commencer en fanfare pour happer le lecteur. »

Même chose pour les dialogues, très importants dans son œuvre. « Je suis très inspiré par le cinéma (Les Bronzés, Jacques Audiard…). Les dialogues, c’est là où je me sens le plus à l’aise. Mais c’est difficile. Il faut que ça rebondisse ! » Et une lectrice intervient justement pour lui confier : « En lisant votre roman, je m’imaginais lire un scénario ! Une adaptation de votre livre rendrait très bien. »

L’humour, il faut que ça grince !

Étant donné le pétrin dans lequel Agathe, le personnage du roman, se met avec son fiancé imaginaire, difficile d’éviter toutes sortes de situations cocasses que nous vous laissons le soin d’imaginer (ou de découvrir en lisant le livre !). Et Pierre de demander à son auteur s’il n’a pas lui-même été gêné à l’écriture de certaines scènes. « C’est le but de la comédie, répond-il. Que ça grince, que ça saigne un petit peu. Sinon ce n’est pas drôle. Alors non je ne me suis pas particulièrement senti gêné pour mes personnages. »

Mais c’est aussi l’occasion pour lui d’aborder des thèmes comme la famille. « Qui dit mariage, dit famille. C’est une réserve d’idées pour la comédie ! » reconnaît notre auteur. « Car sous l’abord de la facétie, de la satire du mariage, écrit une lectrice sur Babelio, ce roman cache une grande part de réalisme notamment sur l’organisation d’un mariage, sur les dictats du célibat, sur les préjugés de la société conformiste, sur les faux semblants de l’amour et la fidélité… » Pourtant, « ce n’est pas l’objectif premier du roman », répond à cela Aloysius Chabossot. « Mais forcément, il y a un fond social qui doit être vrai et parler au lecteur. Oui, en sous-texte, il y a tout ça ; s’il n’y a pas d’arrière plan social, on s’ennuie ! »

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Et la suite ?

fallait pas craquerLa suite de Fallait pas l’inviter !… existe déjà ! Elle a été publiée en autoédition il y a deux ans et s’intitule Fallait pas craquer ! « La fin ouverte [du premier tome] laissait présager des choses heureuses. Mais on m’a souvent demandé une suite et je me suis laissé convaincre de l’écrire » explique-t-il. Dans le public, on lui demande si, après la pression sociale du mariage, il va aborder la pression sociale des enfants. « La suite n’est pas sur ce sujet » répond l’intéressé. « Peut-être un enfant dans le 3e tome ? ajoute-t-il, facétieux. Et après, le divorce dans le 4e ? »

En attendant, ce n’est pas cette suite que vous verrez bientôt paraître chez Eyrolles, mais une autre de ses publications à compte d’auteur : La Renaissance de la nounou barbue ! « Ce roman est dans une veine comique mais aussi une veine mélodramatique… » Curieux ? Vous pouvez en lire un extrait sur le site de l’auteur, en attendant que le roman soit publié dans un an.

C’est l’occasion d’une dernière question pour Pierre, de Babelio, qui se demande s’il y a justement eu beaucoup de changements entre la version autoéditée de son roman et la nouvelle publication chez Eyrolles. La réponse ? Non ! Même la couverture, qui en a fait rire beaucoup, est reprise d’une idée d’Aloysius Chabossot. Comme quoi, son roman n’attendait plus qu’une chose : finir entre vos mains…

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Et si, pour conclure, on vous livrait un petit secret d’auteur ? Aloysius Chabossot est un pseudonyme ! « Aloysius est un vrai prénom. Mais Chabossot est le nom d’un monsieur qui habitait près de chez ma grand-mère, qui me faisait très peur. Le nom est drôle mais effrayant. » Sur son blog, l’auteur s’est d’ailleurs toujours présenté comme un prétendu professeur de lettres à la retraite, ce qui, avec le visuel accolé, le rendait à la fois comique et effrayant… Mais si cette rencontre nous a prouvé une chose, c’est que l’écrivain en question n’a rien d’effrayant, mais tient bien du comique !

Pour en savoir un peu plus sur Fallait pas l’inviter !, découvrez l’entretien vidéo d’Aloysius Chabossot chez Babelio :

Roberto Saviano et la mafia : du menu fretin aux gros poissons

Si la question « Quel livre a changé votre vie ? » lui était posée, on imagine aisément Roberto Saviano répondre : « Gomorra. » A l’instar d’un auteur comme Salman Rushdie, cible en 1989 d’une fatwa déclenchée par l’ayatollah Rouhollah Khomeini suite à la publication des Versets sataniques, l’auteur italien connaît le poids des mots et la violence que la libération de la parole peut déclencher. Paru en 2006, son essai sur la Camorra a défrayé la chronique en Italie en raison de l’exactitude des faits qui y sont relatés. Il poursuivra son travail courageux d’investigation dans Extra pure : voyage dans l’économie de la cocaïne (2013).

C’est donc inévitablement paré de cette aura – et toujours escorté d’un (discret) service de protection policière – que Roberto Saviano rencontrait 30 lecteurs de la communauté Babelio et des libraires, ce lundi 8 octobre, soit trois jours après le viol et l’assassinat de la journaliste Viktoria Marinova suite à la diffusion d’un reportage sur des fraudes aux fonds européens en Bulgarie. Une information d’ailleurs relayée par Roberto Saviano lors de cette matinée, rappelant que le climat ne s’est pas adouci pour les journalistes et écrivains de sa trempe ces dernières années.

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Le réel, le fictionnel et la vérité

Accompagné de son éditeur chez Gallimard, Matteo Cavanna, l’auteur de Gomorra était certes venu présenter un nouveau livre, mais dans un registre inhabituel. Cette fois, Roberto Saviano s’éloigne de l’enquête journalistique et signe son premier roman paru chez Gallimard en français sous le titre Piranhas. Le roman de Roberto Saviano s’inscrit au cœur du débat qui agite le milieu littéraire et qui consiste à distinguer ce qui relève de la fiction ou du réel dans la création littéraire. Pur roman d’invention, « narrative non fiction », enquête journalistique ? Roberto Saviano surprend en précisant : « Mes deux précédents livres sont des romans… mais qui sont de la non-fiction. » A contrario, il insiste sur l’aspect fictionnel de Piranhas et tient à le distinguer de ses précédents ouvrages : « Pour moi ce livre est le contraire de Gomorra, ici je pars de la réalité pour en tirer de l’émotion, développer la relation entre le lecteur et les personnages. Je voulais entrer dans la tête de ces gamins qui fondent leur gang, leur paranza. Dépasser le factuel de mes autres livres pour faire un pacte propre au roman avec le lecteur : si tu me fais confiance, je te fais découvrir ce monde. Je te montre comment ça marche de l’intérieur, comment ils pensent et agissent. »

Si l’on en croit les critiques sur Babelio et ailleurs, voilà un contrat rempli : nombre de lecteurs, dont celui qui écrit ces lignes, ont été captivés par le cauchemar représenté par ces jeunes de 10 à 19 ans prêts à tout pour fonder leur propre « famille » et se tailler une (large) part du gâteau, le plus vite possible. «Évidemment je suis parti de sources tout à fait véridiques, d’écoutes téléphoniques pour écrire les dialogues, et d’entretiens avec les survivants de cette histoire. » Car cette histoire, celle d’une bande de gamins du quartier Forcella de Naples, est tout à fait réelle : en 2016, quelques dizaines d’entre eux tentent de prendre le contrôle du quartier à coups d’assassinats, d’extorsions et de trafics de drogues. Or « les membres de ces baby-gangs (comme on les appelle en Italie) n’ont plus le temps de connaître un parcours criminel classique, balisé, ils veulent avoir la fortune et le pouvoir le plus rapidement possible, puisque ce sont aujourd’hui les indicateurs de réussite les plus valorisés dans nos sociétés ».

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La mafia : l’autre nom de l’ultralibéralisme

En effet, on constate que ces enfants sont le pur produit de leur époque. Loin des demi-clichés habituels sur la mafia, « presque aucun d’entre eux n’est fils de mafieux ; aucun ne souffre de la faim ; ils sont tous les enfants d’une petite bourgeoisie qui s’écroule ». Ils sont fascinés dès leur plus jeune âge par la mort et la violence, par ce que l’argent peut offrir immédiatement. « Ils veulent tout et tout de suite » à l’image de leur chef de gang, Nicolas Fiorillo (dit « Maharaja »), qui a su faire sien les préceptes d’un autre Nicolas, Nicolas Machiavel. Pour lui, il n’y a que deux camps : « les baiseurs et les baisés ». On est « baiseur ou baisé dès la naissance », et c’est plus une question de caractère que de classe sociale. Moins familièrement, pour lui comme pour les autres, « la seule chose à choisir, c’est si tu vas faire ou subir l’injustice. Le reste, c’est de l’hypocrisie. »

Comme dans Gomorra, Roberto Saviano dénonce dans Piranhas l’influence du capitalisme dans les comportements humains, l’argent et le pouvoir devenant des carburants. On est frappé par les parallèles entre les multinationales les plus viciées, et les baby-gangs : « Peu importe l’autorité, pour eux il n’y a que la concurrence contre laquelle on doit lutter. Le sacrifice est une nécessité. Je veux que le lecteur comprenne ce qu’il y a de ces gamins en eux. Ça ne concerne pas que la mafia, mais plutôt le fait de vivre à notre époque. »

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Appétit pour la destruction

Pas étonnant après ça de lire sous la plume de Roberto Saviano le meurtre d’un parrain par un enfant de 10 ans, de voir le baby-gang faire une descente à scooter dans le centre ville de Naples pour tirer des rafales sur les vitrines en plein jour, ou encore de découvrir l’humiliation qu’un membre du gang va subir pour avoir commis une faute. La façon qu’ont ces enfants de tuer sans frémir avant de rentrer chez papa-maman vous glace les sangs. « Ces gamins tuent puis vont dormir chez leurs parents. La mort est plus une nécessité qu’un risque pour eux, ça ressemble assez à du suicide. D’ailleurs dans le livre il y a un passage où certains s’extasient devant des photos de jeunes djihadistes partis mourir au combat. Pour moi le lien est évident. On ne comprendra jamais les djihadistes si on ne comprend pas ces bandits qui aiment Daesh parce qu’il tue tout le monde et fait peur à tout le monde. »

À cet égard, Naples apparaît comme un terroir propice à une certaine morbidité, vu la vitesse à laquelle les enfants sont confrontés à des cadavres. On trouve cette phrase dans Piranhas : « À Naples, on ne grandit pas : on naît dans la réalité et on la découvre peu à peu. » Et l’auteur d’expliciter : « Je suis né à Naples en 1979, mon premier mort je l’ai vu à 12 ans, un type tué dans une voiture à la kalachnikov. Avec mes amis, on se sentait grands de voir ça, et après on cherchait à voir plus souvent des victimes de mort violente. On essayait de comprendre quelle arme avait servi, par exemple. Au passage, souvent le cinéma donne une image fausse ; dans la réalité, la mort est très rapide, il n’y a pas de mise en scène dans la réalité. Ces enfants vivent ces dynamiques de mort comme moi, mais en y ajoutant un désir de mort. La culture italienne est une culture de guerre. Je me souviens de ces mots du juge Falcone pour dire qu’il n’avait pas peur, quelques semaines avant d’être assassiné par la mafia : « Moi je suis sicilien, et ma vie vaut moins qu’un bouton de ma veste. »

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Violence dans la culture = culture de la violence ?

Lorsqu’un lecteur lui demande si justement ses livres et ses adaptations, notamment Gomorra lu et vu en série jusque dans les cités françaises, ne participent pas de cette culture de la violence, l’écrivain napolitain répond : « Ma seule préoccupation, c’est l’authenticité. Je ne veux pas vous faire aimer ces personnages, mais cherche au contraire à démonter l’effet de fascination à travers l’horreur de certaines situations, auxquels les membres du gang sont eux-mêmes confrontés du fait de leurs actes. Ça n’est pas parce qu’on lit un livre sur la mafia que l’on devient mafieux. Je suis d’accord pour dire qu’il y a une fascination pour la violence largement partagée par la jeunesse, qu’elle soit riche ou pauvre. Mais là où les plus bourgeois continuent à vivre leur vie normalement, les plus défavorisés vivent effectivement dans une réalité proche de ce qu’ils voient à la télé. Donc cette culture de la violence fonctionne là où la société ne fait pas son travail ! »

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le premier roman de Roberto Saviano n’aura pas laissé indifférents les lecteurs présents, et que ces « Piranhas » aux dents aiguisées ont marqué les esprits.  On n’en attendait pas moins d’un auteur qui ne cesse de se mettre en danger pour défendre ses idées et continuer à résister aux attaques permanentes de ceux qui préféreraient qu’il se taise. Après une séance de dédicace rapide (car imprévue), l’auteur nous aura laissés avec autant de réponses que de questions, et au moins aussi troublés qu’après avoir tourné la dernière page de son premier roman.

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Découvrez Piranhas de Roberto Saviano, paru aux éditions Gallimard (collection Du monde entier).

A la recherche de la vérité avec Sarah Cohen-Scali

Le 24 septembre dernier, Sarah Cohen-Scali était dans les locaux de Babelio, face à une trentaine de lecteurs enthousiastes et curieux, impatients de découvrir les mots de l’écrivain sur son dernier roman, Orphelins 88.

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Sarah Cohen-Scali est une auteur de romans jeunesse, de romans noirs, de nouvelles fantastiques. Max, publié chez Gallimard en 2012 et récompensé de 14 prix littéraires, fut son premier roman historique. Le 20 septembre 2018, son deuxième, intitulé Orphelins 88, paraissait en librairie.

Lorsque l’on évoque la Libération de 1945, tout le monde a en tête des images d’archives de liesse populaire. Ce que raconte Sarah Cohen-Scali dans Orphelins 88, c’est l’envers du décor, beaucoup moins rose que l’idée qu’on en a : au sortir de la Guerre, la barbarie n’avait pas éteint ses derniers feux. Des milliers d’enfants se retrouvaient sans famille, sans identité. Des millions de personnes allaient connaître pour encore des années la violence, la peur, et la misère. Les orphelins remplissaient les camps de déplacés. Héros du roman et rescapé du programme Lebensborn, Josh est l’un d’entre eux. Il ne sait ni d’où il vient, ni qui il est. Il va partir à la recherche de son passé et de lui-même.

La genèse du roman

Cinq ans séparent l’écriture de Max de celle d’Orphelins 88. Alors que l’action de Max commençait en 1933 et s’achevait en 1945, Orphelins 88 commence exactement là où Max s’achève. Entre-temps, plusieurs années se sont écoulées et Sarah Cohen-Scali a écrit deux autres romans. «Le point final à Max fut une contrainte. J’ai continué à vivre avec mon personnage. Mais après Max, subsistait une interrogation dans mon esprit : que sont devenus les enfants qui ont fait partie du programme Lebensborn ? J’ai continué à lire et je me suis rendu compte que je savais finalement peu de choses sur le sujet, que je le connaissais très mal.». Dans un premier temps, Sarah Cohen-Scali explique qu’elle voulait écrire la suite de Max, mais que trouver un éditeur pour un tome 2 n’était pas une tâche aisée. Déterminée à faire quelque chose de ce travail historique laborieux et passionnant, elle choisit en fin de compte d’extraire le personnage de Josh qui apparaissait furtivement dans Max, afin d’en faire le héros de son nouveau roman historique, Orphelins 88, qui est une suite officieuse de Max.

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Un pan de l’Histoire méconnu

Pour parler de cette période d’après-guerre, Sarah Cohen-Scali cite l’ouvrage de l’historien anglais Keith Lowe, L’Europe barbare, dans lequel il démontre que la violence est encore très présente après la libération : il compare la guerre à un paquebot lancé à toute vitesse qu’il est impossible d’arrêter brutalement. Cela pour illustrer le fait qu’après la Guerre, subsistent des réflexes de violence, de survie, conséquences dramatiques et inévitables des traumatismes vécus par les populations. C’est cette période sombre de l’Histoire, qui a constitué le terreau fertile de l’imagination de Sarah Cohen-Scali, et a motivé l’écriture de son roman.

Orphelins 88 est un roman émouvant, qui aborde un pan méconnu et atroce de la Seconde Guerre Mondiale : les enfants du programme Lebensborn. Ce programme visait la création et d’une race aryenne pure et parfaite, et regroupait des enfants conçus par des couples d’Allemands volontaires et patriotes, mais également des dizaines de milliers d’enfants arrachés à leurs familles respectives parce qu’ils répondaient aux caractéristiques physiques des Aryens. 

Sarah Cohen-Scali met le doigt sur un autre sujet méconnu de cette période dans Orphelins 88 : celui du racisme à la fin de la guerre. En effet, les soldats noirs se sont mieux sentis en Allemagne au sortir de la guerre qu’aux Etats-Unis où le racisme était omniprésent. L’écrivaine a lu beaucoup de témoignages sur la ségrégation raciale au sein de l’armée, où les Noirs étaient relégués aux postes les plus pénibles (cuisine, déminage, transports). Elle cite notamment Ecrire pour sauver une vie qui traite de ce problème.

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Le travail des sources

La romancière a façonné ses personnages en s’inspirant de plusieurs sources, des ouvrages historiques mais aussi des œuvres fictionnelles, ces dernières lui ayant permis une véritable imprégnation émotionnelle de cette période. Elle s’attarde notamment sur un livre écrit en hommage à Greta Fischer qui dirigeait un orphelinat de l’UNRRA, le Centre pour enfants d’Indersdorf. Cette femme à la générosité extraordinaire prenait soin des orphelins traumatisés par la Guerre en leur apportant beaucoup d’affection et en se dévouant corps et âme à leur réintégration. Sarah Cohen-Scali traite le thème de la mémoire traumatique : en sortant des camps, beaucoup d’enfants avaient des réflexes conditionnés incontrôlables : leur bras se tendait à la manière d’un salut nazi, leur bouche se mettait à chanter à la gloire d’Hitler. Ces gestes involontaires provoquaient la colère des autres enfants présents dans ces orphelinats, qui pouvaient les passer à tabac. « Quand j’ai découvert l’existence de ces réflexes conditionnés, je me suis dit que c’était une réalité terrible, et terriblement romanesque », raconte l’écrivaine en faisant allusion à La Trêve, de Primo Levi, dans lequel est abordé ce sujet.

Sarah Cohen-Scali profite d’une question de lecteur sur l’appellation « Orphelins 88 » pour rappeler la réalité historique du code 88 : ce code existait pour que les nazis se reconnaissent entre eux. Ce code demeure aujourd’hui un signe de reconnaissance néonazi, étant le code correspondant à l’abréviation HH (pour « Heil Hitler »).

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La difficulté du roman historique

En se prêtant à l’exercice du roman historique, Sarah Cohen-Scali s’est heurtée aux difficultés propres au genre : « Il faut savoir greffer son imaginaire sur une réalité historique. Cela demande un travail de recherches considérable, j’ai écrit deux autres livres en même temps. Je lis beaucoup, je prends des notes puis les classe de façon rigoureuse et méthodique. C’est un investissement qui demande beaucoup de temps, mais également des moyens  financiers ». Elle poursuit en expliquant : « La première version d’Orphelins 88 faisait le double de la version finale. C’est le danger du roman historique : on a envie de tout dire, mais il faut faire extrêmement attention à ce que le côté historique ne prenne pas le pas sur la fiction ». Elle s’est également aidée d’Internet pour ses recherches. A propos de l’existence réelle des personnages du  roman, l’écrivaine répond que presque tous les enfants du roman ont existé, en reprenant un exemple de La Trêve : à partir du personnage d’une jeune adolescente évoqué seulement quelques lignes dans le livre de Primo Levi, Sarah Cohen-Scali a développé tout un personnage de son roman « Quand on lit Primo Levi, on est avec lui », conclut-elle.

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Les résonances actuelles

Ce sujet, bien qu’historique, est toutefois profondément contemporain. Les camps de DP (“Displaced Persons”) sont une réalité. « Je croyais que ce terme appartenait à l’Histoire mais en fait, les flots migratoires, les camps de réfugiés, la peur que suscitent les migrants, cela se passe maintenant. Les pays d’accueil se demandent comment et si les enfants vont s’adapter, et quels problèmes ils risquent de poser plus tard.» explique l’écrivain. Sarah Cohen-Scali a rappelé ces propos tenus par Boris Cyrulnik lors de son passage du 12 septembre dernier à La Grande Librairie : «Je pense aux millions d’enfants abandonnés sur la planète qui n’auront pas la chance de connaître le destin que vous m’avez permis d’avoir ; tous ces enfants là, s’ils ne sont pas entourés, on va les étiqueter. Ce seront des enfants abandonnés qui n’auront pas pu se développer normalement parce qu’ils auront été privés de famille et de culture par la guerre, par l’économie, par la folie des hommes. Et c’est ce qui est train de se produire actuellement».

Pour en savoir un peu plus sur Orphelins 88, découvrez l’entretien vidéo de Sarah Cohen-Scali chez Babelio :

Jérémy Fel, famille décomposée

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Ce qui frappe tout de suite lorsqu’on rencontre Jérémy Fel, c’est sa douceur et sa disponibilité pour répondre aux questions. Comme si, pour écrire un livre aussi violent qu’Helena (éditions Rivages), il fallait nécessairement faire pencher la balance de l’autre côté dans sa vie, pour atteindre une forme d’équilibre. Avec ce deuxième roman, après le déjà très remarqué Les Loups à leur porte (2015), l’auteur accouche d’une histoire qui le hante depuis longtemps, avec des personnages auxquels il donne vie, par intermittences, depuis 2009. C’est dire si la publication de ce livre lui tenait à cœur, et on retrouve logiquement ce 6 septembre un auteur ravi de parler à des Babelionautes l’ayant dévoré jusqu’à la dernière page.

Un thriller psychologique (mais pas seulement, nous y reviendrons) qui s’ouvre d’ailleurs par une scène choquante, propre à rebuter quelques lecteurs – dont une lectrice présente ce soir-là, qui a dû arrêter sa lecture quelques jours, avant de décider de la reprendre. « Je veux faire ressentir aux lecteurs ce qu’ils ne souhaitent pas ; pour moi, la littérature doit créer ce malaise, être une expérience véritablement puissante », confie d’ailleurs Jérémy Fel. De ce point de vue, Helena a tout d’un pari tenu.

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Le Mal pour un bien

Dès les premières minutes de la rencontre, l’auteur avoue être « fasciné depuis l’enfance par la figure du Mal. J’ai toujours trouvé les méchants des dessins animés bien plus intéressants que les prétendus héros. De même en littérature, j’aime des auteurs assez ambivalents comme Louis-Ferdinand Céline, William Burroughs ou Fiodor Dostoïevski, parce que j’aime ce qui se situe entre la sainteté et la fange. Pour autant, je n’apprécie pas les romans qui vont seulement dans la noirceur, et dans mon livre il y a quand même de l’espoir, ou du mois des respirations, notamment à travers les personnages de Graham, Amber et Glenn. »

Et cette histoire d’ados en révolte, de revanche suite à un viol, au fait, comment est-elle venue ? « Au début, ça devait être une nouvelle inspirée du film Massacre à la tronçonneuse, et ça aurait pu être un chapitre de mon précédent livre. Mais c’est devenu bien plus que ça, à travers des personnages (Hayley, Tommy, Norma…) qui m’ont accompagnés durant la dernière décennie. Au final, je me retrouve à signer un livre de plus de 700 pages ! »

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Une affaire de famille

Un grand écart qui s’explique certainement par une thématique sensible pour l’auteur : la famille, et les relations mère-fils. « Mon enfance explique aussi pas mal de choses. Je vis avec un secret de famille assez dur, qui m’angoisse encore beaucoup. Donc j’ai avancé dans l’écriture d’Helena comme un lecteur avançant dans sa lecture, sans savoir ce qui allait se passer après. D’ailleurs l’inconscient fait très bien les choses, souvent mieux que le conscient, et parfois je me suis retrouvé avec des scènes assez oniriques dont je ne m’explique pas l’origine. »

Un thriller psychologique où il est question de viol et de violence certes, mais aussi et avant tout une histoire de famille. Jérémy Fel décrit d’ailleurs avant tout son livre comme « un roman sur la famille, sur l’amour maternel. Sur ces mères qui savent aimer ou pas leurs enfants. Et dans cette fiction, évidemment, j’ai mis beaucoup de mes préoccupations et de moi-même. D’ailleurs, j’avais pensé dédier mon premier livre à ma mère, mais vu qu’il s’ouvre sur une scène où un ado tue ses parents, j’ai préféré éviter. »

Une Amérique fantasmée

Pour donner corps à cette histoire, Jérémy Fel a encore une fois décidé de situer l’action outre-Atlantique. « Ca m’a paru assez logique qu’il se passe au Kansas, pour retrouver l’ambiance du premier chapitre de mon précédent livre. Pour moi, le territoire absolu de la fiction reste les Etats-Unis. Je n’avais pas mis les pieds là-bas avant d’écrire mes livres, je ne m’y suis rendu que récemment, mais j’ai une connaissance par le fait culturel, par tous ces livres, ces films et ces séries que j’ai pu voir. Tous ces codes qui font un peu de nous des Américains, au fond. A mon avis la littérature américaine a su garder toute la force narrative du roman, que des écrivains français ou russes avaient au XIXe siècle, mais n’ont plus aujourd’hui. Pour moi, il faut que le roman soit populaire, que le rapport soit direct. »

Et de fait, il y a quelque chose de très cinématographique dans les livres de Jérémy Fel, qui a toujours voulu devenir réalisateur et qui est en train d’adapter au cinéma Les Loups à leur porte – et ainsi, trahit lui-même son oeuvre en l’adaptant, dit-il. Dans le vocabulaire employé pour parler de son livre, il y a cette mise en images, ce découpage par plans et scènes, tensions et relâchements. « J’ai découvert la littérature en passant par le cinéma. Le Parfum de Patrick Süskind est l’un de mes premiers grands chocs littéraires. Cette manière de raconter qui parle à l’œil, fait naître des images. Je voulais ça pour mes livres, que l’on puisse les vivre, vibrer avec les personnages, les comprendre ou pas, les aimer ou non, se projeter dedans les yeux ouverts, jusqu’à l’addiction. » Et l’auteur de citer Henri Bergson pour appuyer son propos : « L’art de l’écrivain consiste surtout à nous faire oublier qu’il emploie des mots. »

Dès lors, on comprend aisément qu’une autre de ses grandes influences soit évidemment le maître américain Stephen King dont il a lu la majorité des livres (et certains plusieurs fois), et qui a influencé jusqu’au titre féminin de son roman – à l’instar de, notamment, Carrie. Un des auteurs, aussi, les plus adaptés au cinéma.

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La peur, bis repetita

Jérémy Fel ne manque pas de projets, ni d’inspiration. Ce, malgré ses envies de cinéma. Ainsi, quand il est question de son prochain livre : « J’ai trois romans à venir, qui feront chacun 1000 pages et iront très loin dans l’imaginaire. La structure sera complexe, car l’histoire s’étendra sur six siècles, et mélangera largement les genres (horreur, fantastique, etc.). Je ne peux pas en dire plus pour le moment, mais vous retrouverez les ingrédients de mes précédents livres, c’est sûr : personnages violents auxquels on s’attache malgré nous, l’importance des lieux, des maisons… » Et l’auteur de conclure, avant la séance de dédicace : « J’ai tout à apprendre, je n’en suis qu’au début de ma « vie d’écrivain ». Mais je suis sûr d’une chose : à l’instant T, Helena est ce que j’avais envie d’écrire. »

En complément de cette rencontre, Jérémy Fel s’est prêté au jeu des 5 mots pour parler face caméra de son dernier roman, Helena. Une vidéo à retrouver juste ici :

Marilyse Trécourt : rêver sa vie pour vivre ses rêves

La routine. Voilà un aspect dont même les moins aventureux, ceux qui règlent leur quotidien au millimètre, finissent par se lasser. Personne n’aime tourner en rond, et Marilyse Trécourt était chez Babelio ce 11 juillet 2018 pour en témoigner devant ses lecteurs, à l’occasion de la parution de son roman Vise la lune et au-delà ! aux éditions Eyrolles.

« Il y a 10 ans, j’ai eu comme un coup d’arrêt, je n’étais jamais bien nulle part. J’ai même fait des réactions physiques, psychosomatiques, que je n’ai pas acceptées. Alors j’ai entrepris un travail sur moi, je suis allée voir des praticiens plus ou moins traditionnels ou originaux, des bons et des moins bons. En fait, je me suis rendu compte que ma vie ne me suffisait plus, entre le boulot et la vie de famille. Dans ce roman, l’idée était de partager tout ça à travers le personnage d’Estelle. Ce n’est pas un livre autobiographique, mais il y a beaucoup de moi chez Estelle. Et si ça pouvait aider ne serait-ce qu’une personne, ce serait déjà une victoire. »

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De l’importance des rêves

L’histoire d’Estelle, c’est celle de beaucoup de quadragénaires lassées par un quotidien monotone, qui ont des envies d’autre chose et d’ailleurs. Un soir, elle fait un vœu, souhaitant que son mari soit beau, charmeur et attentionné comme Brad Pitt. Lorsqu’elle se réveille le matin suivant, elle se rend compte que Brad Pitt, LE Brad Pitt, est bien dans son lit, à côté d’elle. Et qu’elle a souscrit malgré elle à un programme de réalisation des rêves.

Un programme fondé sur la loi de l’attraction, qui recommande de visualiser le plus précisément possible – avec beaucoup de détails et à travers tous ses sens – ses rêves, afin de les réaliser. Tout en éprouvant une gratitude profonde, comme s’ils s’étaient déjà réalisés. « Il est important de visualiser, pour ensuite se demander comment on peut agir pour avoir ce que l’on désire », ajoute Marilyse Trécourt. Mais tout cela suffira-t-il à son bonheur ?

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Le monde est tel qu’on le voit, donc tel qu’on le regarde

Si le changement est l’un des moteurs de l’existence, l’auteur insiste également sur la bienveillance et la gratitude, le fait de considérer avec reconnaissance ce que l’on a déjà, qui nous nourrit, nous fait grandir, plutôt que de toujours voir où sont les manques – notamment matériels, mais aussi sentimentaux. La sagesse, c’est peut-être aussi laisser un peu de côté cet enfant gâté en nous, qui ne demande qu’à l’être encore plus… Ou de calmer un peu ce râleur qui s’éveille dès que quelque chose le trouble ou ne lui plaît pas…

Ainsi, quand on lui demande si la bienveillance est quelque chose qui manque au quotidien, elle répond : « Oui et non, ça dépend surtout du filtre qu’on met sur ses lunettes, de ce qu’on choisit de regarder aussi. On peut toujours trouver de la bienveillance si on regarde attentivement autour de soi » et « La manière dont j’agis avec les gens influe sur la manière dont ils agissent avec moi. La seule liberté qu’on ait est de se changer soi. » Une réflexion peu étonnante quand on sait que Marilyse Trécourt se dit atteinte du syndrome d’Amélie Poulain, qui consiste à essayer de rendre heureux son entourage : « Je veux semer des étoiles de bonheur dans la vie des gens, essayer de les aider à mon niveau, que ce soit par un sourire ou par l’écoute. C’est aussi l’un des clés importantes dans le développement personnel. »

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Le roman : développement (inter)personnel

Si l’on en croit les retours très enthousiastes des lecteurs ce soir-là, l’auteur parvient en effet à transmettre de son expérience et de son savoir pour aider les autres. Plusieurs personnes expliquent qu’elles ont rarement trouvé un livre de développement personnel aussi efficace, même parmi ceux qui ont connu beaucoup de succès récemment.

« C’est exactement ce que je visais, répond l’auteur, pour moi c’était très important de ne pas écrire un manuel très directif avec des exercices, des tests et autres. Je voulais absolument éviter la contrainte. Passer par le roman est donc la solution idéale pour moi, ça permet l’identification à des personnages, qui amènent à une réflexion sur sa propre situation, tout en nourrissant le texte de mes expériences dans le domaine, à travers des anecdotes ou encore le fil conducteur du récit. Le roman apporte aussi une forme de légèreté très appréciable pour traiter de sujets aussi profonds que la vie de chacun, le changement, la lassitude… »

Visiblement, son livre n’a pas fini de faire son chemin dans les têtes des lecteurs présents, qui ont pu poser leurs questions directement à l’auteur lors de la traditionnelle séance de dédicace. Et malgré l’exceptionnelle éclipse de lune prévue pour le 27 juillet 2018, gageons que pour certains, le titre du livre ne restera pas lettre morte.

Laurence Peyrin : un roman d’amour peut-il être féministe ?

Juillet 2018 : les producteurs de Downton Abbey annoncent la sortie au cinéma d’un film adapté de la célèbre série télévisée. Chez Babelio, cela n’est pas sans nous rappeler la rencontre avec Laurence Peyrin qui a eu lieu dans nos locaux au début du même mois, lors de laquelle elle est venue parler de son dernier roman L’Aile des vierges, un roman d’amour qui nous plonge dans l’aristocratie anglaise du début des années 1950…

L’ouvrage raconte l’histoire de Maggie O’Neill, petite-fille d’une des premières suffragettes et fille d’une féministe. Quand elle entre comme bonne au service des Lyon-Thorpe, une famille aristocrate qui vit dans un somptueux manoir dans le Kent, près de Londres, elle remet en question ses rêves de liberté et notamment celui de devenir médecin en Amérique. Le mode de vie à l’ancienne des domestiques, les ridicules manières de Madame : tout l’exaspère ou l’indiffère. Sauf John Lyon-Thorpe, le maître de maison, qui n’est peut-être pas l’homme fade et phallocrate qu’elle imagine… Mais est-elle capable de choisir entre ses aspirations à la liberté et le bonheur d’une histoire d’amour ?

Galvanisés par le réalisme de cette romance, les lecteurs n’ont pas hésité à interroger Laurence Peyrin sur tout son processus d’écriture. De ses recherches historiques à ses problématiques féministes, ils ont passé au crible de leurs questions L’Aile des vierges. Cette soirée chaleureuse et passionnée était ponctuée d’interventions du public menant parfois à de véritables débats et nous vous proposons de la revivre avec nous.

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Laurence Peyrin, du journalisme à l’édition

Bien que son premier roman soit sorti il y a quatre ans, l’écriture a toujours fait partie de la vie de Laurence Peyrin. En effet, avant de publier des ouvrages de fiction, l’auteur a été journaliste pendant 22 ans avant de décider, en 2010, de changer de vie. L’envie d’écrire des romans dormait déjà dans un coin de sa tête et elle a eu l’audace de franchir le pas : « Je ne voulais pas me retourner et me dire que je ne l’avais pas fait. »

Stockholm, paru en 2014, est son premier roman. Pourtant, ce n’était pas le premier roman qu’elle avait écrit. Il s’agissait en fait de La Drôle de vie de Zelda Zonk, sorti un an plus tard et récompensé par le prix des Maisons de la Presse 2015.

« Chacun a la maîtrise de sa propre vie », écrit l’auteur dans L’Aile des vierges. Ce à quoi elle ajoute, s’adressant directement à ses lecteurs : « J’ai toujours été fascinée par les gens qui disent : « ça ne me convient pas, je change de vie »… jusqu’à ce que je le fasse moi-même ! Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie. »

Trois ans après, elle a déjà publié cinq romans.

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Quand l’Histoire brouille la fiction

« Je suis fascinée par tout ! » avoue Laurence Peyrin. Passionnée d’histoire et globetrotteuse dans l’âme, l’auteur aime visiter un lieu puis chercher, fouiller et en apprendre plus sur son passé. Ainsi est-elle tombée un jour, à New York, sur un livre d’occasion qui traitait de la vie des domestiques en Angleterre à l’époque edouardienne. Elle venait de terminer son précédent livre et a « vu toutes ces petites fourmis, les enfilades de pièces, la poussière à faire… » : l’histoire du roman suivant était née.

À l’époque edouardienne, il y avait en fait dans les grandes demeures, pour les domestiques, une aile pour les hommes et une aile pour les femmes. Cette dernière était fermée à clé la nuit et on l’appelait « l’aile des vierges ». C’était pour que les femmes ne s’enfuient pas… ou bien pour les protéger des avances trop entreprenantes de certains hommes.

« C’est pratiquement un travail d’historien. Pour vous intéresser vous, il faut que je m’intéresse moi. » L’auteur a fait des recherches sur la condition des femmes dans les années 1940 (notamment sur les règles et la contraception, qui étaient un vrai tabou), certains personnages historiques (David, par exemple, est quelque peu inspiré de J.-F. Kennedy) et même la médecine (l’émergence de la sexologie aux États-Unis à la fin des années 1950, qui a ébranlé le puritanisme américain, ce que la série Masters of sex  relate très bien ou encore l’essor des centres médico-sociaux dans les années 1960 qu’elle raconte dans son roman avec un peu d’avance). Ça a été douloureux, raconte-t-elle aussi, de voir comment se déroulaient les accouchements il y a seulement 50 ans. Un lecteur lui rappelle enfin une anecdote, présente dans le roman, qui concerne l’invention du jeu Monopoly, créé en 1904 par Elizabeth Magie. « Je ne me rappelle même plus comment je me suis retrouvée à chercher cette information ! » s’amuse-t-elle.

Il y a en fait un côté très intuitif dans la manière d’écrire de Laurence Peyrin. « Quand je commence à écrire, je ne sais pas où je vais (…), j’ai l’impression d’être guidée par mes personnages. Je peux soudainement écrire quelque chose que je n’avais pas prévu la veille. » Cette spontanéité dans l’écriture l’a obligée à faire ses recherches en parallèle de l’écriture. « J’ai voulu écrire ça comme un document, une fausse histoire vraie »

Les lecteurs lui ont même avoué qu’ils avaient cherché sur internet si certains personnages ou faits étaient réels. « Les seuls personnages qui n’existent pas, c’est les héros. Tout le reste autour est vrai. » Ainsi, David, bien qu’inspiré de Kennedy, n’a jamais existé, tout comme Maggie, qui lui est apparue tout de suite, contrairement à Miss Cyclone, le personnage de son précédent roman. « Là je suis tombée en amour avec mon héroïne : son prénom et son histoire, tout a coulé de source, tout de suite, c’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer. »

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Une romance immersive, pour les lecteurs comme l’auteur

Malgré sa dimension historique et documentaire évidente, L’Aile des vierges reste avant tout une romance qui a visiblement conquis le cœur de ses lecteurs… à commencer par Laurence Peyrin elle-même. Elle confie avec émotion qu’elle a encore du mal, quelques mois après la parution du roman, à sortir de cette histoire, qui l’a « beaucoup marquée ». « Là, je fais une cure de désintox ! »

L’une des lectrices présentes évoque la « bienveillance » avec laquelle l’auteur dresse le portrait de ses personnages. « Je ne pourrais pas écrire un polar » répond Laurence Peyrin. Portant un regard visiblement optimiste sur le monde qui l’entoure, elle dit s’autoriser à « avoir des personnages qui ont une excuse à ce qu’ils sont ».

Au cours de la soirée, le public exprime soudain son amour inconditionnel pour John Lyon-Thorpe. « Tout le monde est amoureux de John ! », s’exclame l’auteur. « Un jour, au cours d’une rencontre sur le roman, quelqu’un a parlé de David… et tout le monde lui est tombé dessus. » Le maire de New York, qui apparaît dans la seconde partie du roman, ne semble en effet pas remporter les suffrages des lecteurs, car quand on demande à la salle si quelqu’un est « Team David », le silence se fait.

« Je voulais écrire une histoire d’amour à l’ancienne en assumant totalement le côté fleur bleue, avoue finalement Laurence Peyrin. Mais je ne voulais pas non plus écrire un roman à l’eau de rose. » C’est pourquoi elle a fait de Maggie un personnage féministe et moderne.

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Un héritage féministe parfois lourd à porter

L’Aile des vierges est une romance avec une dimension féministe évidente, et ce sont les années 1940 que l’auteur a choisies pour aborder ce thème. « Il fallait derrière Maggie une ou deux générations qui aient creusé le chemin, je voulais qu’elle se pose des questions sur le féminisme » explique-t-elle. De plus, le roman se déroule à une époque particulièrement intéressante : juste après la guerre. À ce moment de l’Histoire, « il y avait un avenir pour les femmes », note une lectrice dans le public. Les femmes, effectivement, souvent seules à l’arrière pendant la guerre, y ont joué un rôle important et ont parfois pris leur indépendance.

Mais Maggie, éduquée dès son plus jeune âge avec des préceptes féministes, est d’une certaine manière “forcée à la liberté » par sa mère : « Sois-libre, ma fille ! ». « Où est la liberté ? Où commence l’emprisonnement ? se demande Laurence Peyrin. Maggie a son caractère, mais est-elle est aussi droite dans ses bottes qu’elle en a l’air ? En fait, elle est tiraillée entre la voix de sa mère et une question : est-ce qu’un homme vaut le reste du monde ? » Et pourtant, comme le souligne une lectrice, « sans cet héritage, elle n’aurait pas eu le culot de lui répondre et lui parler comme elle le fait ». Et Laurence Peyrin de surenchérir : « Sans cet héritage féministe et son caractère, John ne l’aimerait pas ».

Toute l’affaire du roman, en fait, c’est que Maggie arrive à se détacher de sa mère et de ces préceptes qu’on lui a enseignés pour acquérir sa propre identité. Ecartelée entre deux visions du féminisme, celle « revendicative » de sa grand-mère, qui se battait pour ses droits, et celle plus « vindicative » de sa mère, elle ne sait pas réellement où elle se situe. Comment faire ?

« Il fallait qu’elle parte dans un endroit effervescent ». Et c’est aux États-Unis qu’elle s’envole, dans la seconde partie du roman, pour un nouveau départ. « New York, ça arrive toujours dans mes romans ! » admet l’auteur.

Et à quand la France dans une histoire de Laurence Peyrin ? « Pas pour le moment. Je me sens curieusement très familière de la culture anglo-saxonne. Une histoire qui se passe à côté de chez moi, ça ne m’inspire pas. Quand je serai installée aux Etats-Unis, là oui, j’écrirai un roman qui se passe en France, ça paraît logique ! »

Verdict dans quelques romans ?

 

En complément de cette rencontre, Laurence Peyrin s’est prêtée au jeu des 5 mots  pour qualifier son dernier roman, L’Aile des vierges. Elle a choisi amour, sensualité, roman historique, liberté et cinéma.

Catherine Grangeard et Daphnée Leportois : Maigrir à tout prix

Mercredi 27 juin, la psychologue Catherine Grangeard et la journaliste Daphnée Leportois sont venues présenter leur œuvre rédigée à quatre mains publiée aux Editions Eyrolles à une trentaine de lecteurs Babelio.

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La femme qui voit de l’autre côté du miroir, c’est l’histoire de Lucie, jeune femme de 25 ans mal dans sa peau déclarée obèse par les médecins, et dont l’IMC la situe juste au-dessus de la barre de l’obésité modérée. Pour se sentir mieux, elle décide d’aller voir une psychologue et de recourir à la chirurgie bariatrique qui consiste à restreindre l’absorption des aliments en posant un anneau gastrique modulable sur l’estomac.

La chirurgie bariatrique

La chirurgie bariatrique, comme l’explique Catherine Grangeard pendant la rencontre, a été réalisée sur 500 000 personnes  depuis une dizaine d’années en France. D’après la psychologue, c’est une opération qui peut s’avérer risquée. Dans le roman, le personnage de la psychologue est, avec Lucie, un personnage principal qui a été élaboré progressivement après de longs échanges entre les deux auteures. Daphnée Leportois ajoute qu’elles n’ont pas fait le choix d’écrire un essai composé de données scientifiques, mais plutôt de rédiger une fiction dans laquelle chacun et chacune peut s’identifier assez facilement. « L’idée était de se mettre dans le corps et l’esprit de Lucie pour tenter de comprendre et expliquer ces lourdes interventions qui vont transformer le corps de femmes. Le choix d’écrire une fiction plutôt qu’un essai était une évidence car les essais ne vont pas être lus par un grand public tandis que le passage à la fiction permet de développer un synopsis très détaillé en élargissant les champs de liberté de rédaction ».  

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Une écriture qui s’est réalisée à quatre mains

Pour Catherine Grangeard, Lucie est née avec vingt années de pratique. En effet, elle a pu s’inspirer de toutes les discussions qu’elle a eues avec ses patients durant les séances de psychanalyse qu’elle donnait et en a construit un personnage psychologiquement riche. « Il faut écouter, réceptionner les paroles de personnes qui souhaitent modifier leur corps. On n’opère pas un estomac mais un individu qui n’est pas à l’aise avec son corps, avec la société et avec lui-même », explique l’auteure. L’écriture à deux s’est réalisée plutôt facilement grâce au parcours de chacune. Daphnée Leportois étant journaliste, elle a eu des facilités à mettre à l’écrit ce que disait oralement Catherine Grangeard d’après son expérience professionnelle. « J’ai débuté mon travail journalistique dans l’espace participatif du Plus de L’Obs où étaient recueillis de nombreux témoignages et où j’ai appris à beaucoup écouter les gens se confier et à réécrire ce que j’entendais. L’un des témoignages qui m’avait le plus marquée, c’est une femme qui racontait son accouchement d’un enfant mort-né. J’ai ensuite rencontré Catherine lors d’une interview que j’ai réalisée pour l’Express Style à propos d’un article concernant la ‘hors-normalité’. ». Ensuite, Daphnée Leportois a travaillé sur plusieurs articles sur les tabous, la vie, en faisant en sorte de vulgariser des sujets sérieux. D’ailleurs, l’un des sujets intangibles dans le roman La femme qui voit de l’autre côté du miroir, c’est de parler des règles féminines. En effet, comme l’explique Leportois, il est rare de voir une femme qui a ses menstruations à la télévision, par exemple, et cela la dérange particulièrement d’où le fait qu’elle a voulu creuser ce sujet dans son roman.

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La naissance d’un sujet souvent considéré comme un tabou

Catherine Grangeard et Daphnée Leportois ont choisi l’obésité comme thème pour leur livre car elles souhaitaient proposer une histoire dans le but de transmettre. « Je suis une psychologue de banlieue un peu comme un médecin de campagne. En l’an 2000, je ne connaissais rien à l’obésité mais je travaillais en alcoologie. C’est cette question de l’addiction qui m’a poussée à développer mon intérêt pour les excès de poids ». Coïncidence, c’est aussi en 2000 que le nombre d’adultes en surcharge pondérale a dépassé celui des personnes dont le poids est insuffisant. Avant ce premier roman, Grangeard a écrit un essai publié chez Albin Michel en 2012 intitulé Comprendre l’obésité : une question de personne, un problème de société. « Ce qu’il est essentiel de pointer, c’est que les gens sont différents avec des vies différentes mais ils auront toujours des points communs. Moi qui aime la nouveauté, j’ai étudié la question et dix-huit ans après, le roman La femme qui voit de l’autre côté du miroir est né. Le pari que nous avons voulu faire avec Daphnée, c’est de raconter dans un roman que ce n’est pas parce qu’une personne est grosse qu’elle est forcément mal dans sa peau ».

Un titre qui n’est pas passé inaperçu

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Lorsqu’on lit  le titre « de l’autre côté du miroir », on pense forcément à Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll, et c’est d’ailleurs un lecteur qui en fait la réflexion. Les auteures répondent qu’il y a deux connotations liées au titre. La première, c’est la façon dont Lucie se voit dans le miroir lorsqu’elle se regarde et la seconde, c’est l’image qu’elle voit qui lui est renvoyée par la société et par son entourage. Sauf que contrairement à Alice, Lucie n’est pas dans un monde merveilleux et elle prend personnellement tout ce qui lui arrive en général à cause de son poids, comme par exemple quelqu’un qui va la regarder un peu trop longtemps, alors que ces gestes quotidiens ne lui sont pas particulièrement destinés.    

Lucie et son obésité modérée : comment évoluer dans un monde de diktats ?

L’héroïne est considérée comme obèse modérée, c’est-à-dire qu’elle est entre le surpoids et l’obésité sévère donc à la limite de ce qui est accepté pour qu’elle puisse prétendre à la chirurgie bariatrique. « Elle a 25 ans, alors que la majorité des obèses le sont à 40 ans et on ne voulait pas faire un roman trop caricatural. Elle est une jeune professeure dans le premier quart de sa vie et nous avons voulu montrer comment elle parvient à faire face à son problème de surpoids devant ses élèves et à gérer son autorité. De plus, il était intéressant de l’inscrire dans un cadre qui rappelle d’où commencent les problèmes de société. En effet, ses élèves sont des collégiens et ce sont les pires années pour des jeunes qui sont dans l’âge de la puberté. Des filles commencent leur régime à 11 ans ! »

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Concernant son entourage proche, Lucie rencontre des difficultés à se faire accepter telle qu’elle est, et cela surtout auprès de ses parents qui ne comprennent pas son mal-être et comment leur fille peut être obèse. En effet, sa mère pense que les régimes sont la solution au problème de l’obésité et son père est persuadé que le sport est le remède suffisant à la maladie. Quant à son frère, il a pu faire tout ce qu’il désirait durant son enfance car il était un garçon, même s’il s’avère qu’il sort finalement du cadre parental conformiste… Ce choix de la part des auteures est de montrer que chaque individu a besoin d’être celui qu’il est et d’être « bien dans ses pompes » et non à côté de celles-ci.

Le thème de l’obésité sera à nouveau abordé dans un second tome que les auteures ont décidé de rédiger. Vous retrouverez donc Lucie et sa lutte pour se sentir bien dans son corps prochainement !