Frédéric Couderc : des jeunes adultes enquêtent sur les Résistants corses

Après avoir visité La Havane, Cuba et le Cap pour écrire ses dernières histoires, c’est à Ajaccio que Frédéric Couderc a posé ses valises pour écrire son dernier ouvrage, Je n’ai pas trahi. À l’occasion de la sortie de ce roman aux éditions Pocket Jeunesse, l’auteur est venu dans les locaux de Babelio le 14 juin dernier pour rencontrer trente Babelionautes et échanger avec eux autour de son enquête jeune adulte qui alterne récits de Résistance, histoire d’amour et vendetta moderne.

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Luna, 16 ans, emménage avec sa mère à Ajaccio, après le divorce de ses parents. La jeune fille vit difficilement cette séparation et a du mal à s’intégrer dans son nouveau lycée. Heureusement, elle sympathise avec le charmant Mattéo. Elle se plonge dans les études et prépare le Concours National de la Résistance. Elle s’intéresse en particulier à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Corse, et découvre les exploits d’un jeune juif : Salomon. Lorsque Mattéo est sauvé d’une agression par un vieil homme prénommé Salomon, Luna commence son enquête, se pourrait-il que ce soit le même homme ?

À chaque roman son pays

Pour ses trois dernier romans comme pour celui-ci, l’auteur a pris le temps de découvrir la ville qui accueille ses personnages pendant quinze jours, sans famille ni amis : “Dans mes quatre derniers livres, j’ai essayé de dérouler un fil qui fait de chaque ville un personnage de mon roman. Il peut s’agit d’une ville que j’ai visitée ou dans laquelle j’ai vécu enfant. Mes personnages sont déjà esquissés lorsque je pars, ce sont donc eux qui me guident : cela me permet de me projeter dans un endroit.”

Jusqu’ici, Frédéric Couderc écrivait des romans aux accents historiques destinés aux adultes. Lorsqu’est née l’idée d’écrire son premier roman pour la jeunesse, il a pensé aux trois villes fortes de ses romans précédents : Buenos Aires (Aucune pierre ne brise la nuit), La Havane (Le jour se lève et ce n’est pas le tien), et le Cap (Un été blanc et noir), et c’est finalement la ville d’Ajaccio, sur l’île de Beauté qu’il visite régulièrement depuis 30 ans, qu’il a choisie comme décor de son nouveau roman.

Aux origines du roman

C’est alors que Frédéric Couderc a repensé à une histoire sur la Seconde Guerre mondiale qu’on lui avait racontée par hasard, celle d’un bateau de réfugiés juifs d’Anatolie : “Exclus par les Ottomans et les Anglais, ils ont reçu un formidable accueil à leur arrivée en Corse : scolarisation des enfants, coiffeur, tailleur, logement,… chaque réfugié avait un Corse pour prendre soin de lui.” Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’histoire semble se répéter car c’est Paul Balley, le Préfet de Corse entre 1940 et 1943, qui fait en sorte qu’aucun juif Corse ne porte l’étoile jaune ou ne soit déporté. Touché et intrigué par ces histoires, Frédéric Couderc a pourtant déjà écrit un roman sur la Seconde Guerre mondiale (Et ils boiront leurs larmes), et craint de se répéter : “Je n’aurais pas repris le thème de la Seconde Guerre mondiale en littérature pour adulte, car je l’ai déjà trop creusé. C’est pour cela que j’ai choisi d’écrire un roman jeunesse, en ajoutant la particularité de la Corse. Je me suis alors demandé si l’île avait vraiment été une île de Résistants pendant la guerre : après tout, les hommes ne sont pas tous des héros, il y a eu des collabos partout, alors pourquoi pas en Corse ? C’est comme cela que j’ai eu l’idée d’introduire le concours national de la Résistance. J’ai pensé à Luna, une lycéenne qui se pose plein de questions, et qui aurait ingénieusement ajouté un point d’interrogation à son sujet d’exposé : “La Corse, île des Justes ?””

Même s’il s’adresse à un public différent avec ce roman, Frédéric Couderc est ainsi resté dans la veine historique : “j’essaie de proposer une littérature à la croisée des genres, dans laquelle une histoire d’amour ou une histoire de famille est prise dans les montagnes russes de l’Histoire.” Mais plutôt que de s’appuyer sur des témoignages, l’auteur préfère se nourrir de ses rencontres incongrues avec les îliens pour construire son roman. Alors qu’un bus manqué lui permet de repérer les lieux pour la cavale du livre, c’est à partir d’un graffiti découvert par hasard sur un mur Corse, et sur lequel il était indiqué “Je n’ai pas parlé” que Frédéric Couderc a trouvé le titre de son livre : “Fred Scamaroni, un héros de la Résistance Corse, était torturé et avait peur de parler : pour ne pas le faire, il s’est suicidé et a écrit “Je n’ai pas parlé” avec son sang.”

De la quête identitaire…

À l’aspect historique, Frédéric Couderc a cette fois ajouté une dimension jeunesse à son roman. À partir des recherches qu’elle va faire pour son exposé, l’héroïne Luna va ainsi s’interroger sur ce que cela veut dire d’être juif et d’être Corse : “Ces questions m’ont permis d’aborder le sujet de la quête identitaire chez les adolescents et de comprendre le puzzle des identités. Le but d’un livre, c’est de voir les personnages évoluer. Quand la fin du roman arrive, les personnages doivent avoir appris des choses de cette histoire.” C’est notamment pour cela qu’il a introduit les personnages de Mattéo, un camarade de classe de Luna, et de Salomon, un homme âgé : “j’avais vraiment envie de ces deux personnages, qui se transmettent une expérience et un savoir. Je crois en ces valeurs.”

Pour Frédéric Couderc, la Corse est fidèle à une tradition d’accueil des réfugiés, qu’ils soient 700 juifs dans un bateau au début du XXe siècle, ou qu’ils viennent depuis l’Aquarius un siècle plus tard, “Mattéo et Salomon se découvrent tous les deux corses, bien que l’un soit d’origine arabe et l’autre juive. Comme Paris, la Corse a cette capacité de réunir des gens qui viennent de partout.” Aujourd’hui encore, depuis la Seconde Guerre mondiale, l’identité Corse continue de se réinventer : “La Corse a payé un lourd tribut à cette guerre. L’île a échappé à l’industrialisation du XIXe siècle, les élites sont parties sur le continent et dans les colonies, et les jeunes qui restaient ont été saignés à la guerre. Après cela, il a fallu repeupler l’île, la faire resurgir, et pas seulement par des touristes.”

Les personnages du roman de Frédéric Courderc sont ainsi là pour interroger l’identité Corse et la faire entrer en collision avec la modernité :  “Garance, la mère de Luna, fait remarquer la culture du silence qui existe en Corse en disant que les îliens ont “de l’eau dans la bouche” mais Luna et Mattéo sont là pour changer cela : ils veulent s’ouvrir. L’une interroge l’histoire, et le second veut devenir artiste, graffeur.”

…à la quête du métier d’écrivain

Cette nouvelle expérience d’écriture l’a alors conduit à s’interroger sur son métier d’écrivain : “être auteur, c’est tout un cheminement. Je continue de tâtonner même après avoir écrit plusieurs romans. En sortant mon premier roman jeune adulte, j’espère que les lecteurs auront envie de retrouver les personnages le soir, j’espère qu’ils s’y reconnaîtront et que je ne suis pas passé à côté de thématiques essentielles.” Et aussi à réinventer son style d’écriture : “j’aime écrire des scènes de sexe ou hyper violentes, mais c’était difficile en jeunesse car le curseur de tolérance est placé plus bas. En revanche, l’écriture gagne en efficacité : les scènes sont plus rapides et plus courtes, plus fougueuses et rythmées, on accepte moins les digressions.”

Mais que ce soit pour la jeunesse ou pour les adultes, l’auteur a souligné l’importance de l’étape de relecture : “en relisant les épreuves, on a constaté qu’on avait fait une erreur de 20 ans sur une date de l’histoire Corse. C’est un décalage qui ne pardonne pas, car il nous renvoie à la position de l’outsider. Quand on est un auteur, on prend le risque d’être jugé par un spécialiste : un élément incorrect peut créer de la suspicion et détruire l’ensemble du travail effectué.”

Concernant son travail, Frédéric Couderc n’est d’ailleurs pas à court de projets : s’il aimerait écrire un deuxième tome de Je n’ai pas trahi, peut-être le retrouvera-t-on également dans un long roman de 700 ou 800 pages qu’il rêve d’écrire !

Retrouvez Je n’ai pas trahi de Frédéric Couderc aux éditions Pocket Jeunesse.

Marion McGuinness : l’art de se reconstruire

Comment apprendre à vivre avec la mort ? Peut-on survivre au deuil ? En a-t-on seulement le droit ? Avec une plume fluide et délicate, Marion McGuinness signe chez Eyrolles un roman optimiste qui nous invite à sortir du deuil et à réapprendre à vivre pleinement. Ode à la vie, Égarer la tristesse engage la réflexion : à travers l’importance des liens familiaux, amoureux et amicaux, l’auteure nous montre que la vie se fraye toujours un chemin. Nous avons eu le plaisir de recevoir Marion McGuinness dans nos locaux pour une rencontre conviviale avec ses lecteurs, le 11 juin dernier.

CVT_Egarer-la-tristesse_3091.jpgÀ 31 ans, Élise vit recluse dans son chagrin. Quelle idée saugrenue a eu son mari de mourir sans prévenir alors qu’elle était enceinte de leur premier enfant ?
Depuis ce jour, son fils est la seule chose qui la tient en vie, ou presque. Dans le quartier parisien où tout lui rappelle la présence de l’homme de sa vie, elle cultive sa solitude au gré de routines farouchement entretenues : les visites au cimetière le mardi, les promenades au square avec son petit garçon, les siestes partagées l’après-midi…
Pourtant, quand sa vieille voisine Manou lui tend les clés de sa maison sur la côte atlantique, Élise consent à y délocaliser sa tristesse. À Pornic, son appétit de solitude va vite se trouver contrarié : un colocataire inattendu s’invite à la villa, avec lequel la jeune femme est contrainte de cohabiter.

La fiction constitue un nouveau banc d’essai exigeant pour l’auteure qui avait publié jusque-là essentiellement des livres pratiques autour de la grossesse et de la petite-enfance. Pour ce premier roman, Marion McGuinness a décidé de revenir sur ses thèmes de prédilection : dans un style sobre qui met en lumière toute la délicatesse des sentiments, elle aborde les sujets de la maternité et de la reconstruction de soi après la perte d’un être cher. A l’origine de ce roman, on trouve une peur viscérale commune à toutes les mères : « Ce roman est né de cette angoisse que toutes les mères peuvent ressentir : la peur d’être seule. Comment pourrais-je élever un bébé si je n’avais pas mon conjoint sur qui compter ? » La couverture donne dès lors le ton : mélancolique et fleurie, la nature y est belle et touchante, une barrière blanche est close, à l’image de la narratrice qui se confine dans l’isolement au début du roman et qui devra s’ouvrir pour aller de l’avant.

Vivre le deuil au jour le jour

Le deuil est au centre du roman de Marion McGuinness : une douleur qu’elle a à cœur d’explorer sous toutes ses formes, avec toutes ses subtilités : « Chacun réagit au deuil différemment. Il y a autant de deuils que de relations. On doit parfois faire le deuil de gens qui ne sont pas morts. J’avais envie d’explorer d’autres douleurs. » Une souffrance que l’on retrouve dans le processus littéraire même, car ce roman, Marion McGuinness l’a porté en elle pendant longtemps. Une gestation lente et douloureuse puisque pour coucher sur le papier des émotions si intenses, l’auteure a dû s’imprégner entièrement des ressentis de son héroïne, jusqu’à atteindre une forme de synchronisation émotionnelle : « Certaines pages ont été très difficiles à écrire. Je me mets à la place de mes personnages. Pour moi, Elise est aussi réelle qu’une amie. Je me suis trouvée à la contempler, j’attendais de voir ce qu’elle faisait et comment elle réagissait au quotidien. C’est comme ça que les autres personnages ont surgi. J’essaye de me placer en observatrice de ce qui se passe dans mon esprit. » Durant tout ce temps où le personnage d’Elise a habité l’auteure, elle a pu évoluer, s’adoucir, grandir avec elle : « Grandir en tant que personne m’a permis de faire grandir mes personnages. Certains de mes personnages sont devenus autonomes et ont pris une existence réelle au fil de l’écriture. »

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Au fil du roman, Marion McGuinness dévoile les étapes incontournables du deuil, détaillant les espoirs, les doutes mais également les souvenirs d’Elise. Ces réminiscences sont omniprésentes dans le roman : les personnages doivent lutter contre leur mémoire, les souvenirs sont douloureux, ils les retiennent : « À un moment de notre vie, on est la somme de tout ce qu’on a vécu, et de toutes les personnes avec qui on a vécu notre vie. On a le choix de notre réaction : se laisser dépasser, ou permettre à ce passé de nous faire grandir. La douleur isole d’un côté et écarte de l’autre. On sait que les autres ne sauront pas dire les mots qu’on a envie entendre, et à l’inverse, l’entourage se sent impuissant à guérir cette douleur chez l’autre. Faire face à ses propres émotions tout en étant là pour l’autre demande une grande maturité. » Elise s’écarte de son entourage, mais renforce plus que jamais ses liens avec son bébé, avec qui elle vit en quasi symbiose : « Elise a besoin de lui comme d’un bouclier contre le monde, elle le porte, le tient contre elle. Il la rassure. Les enfants ont tendance à avoir ce 6e sens : ils sentent ce qu’ils doivent être pour se conformer aux attentes de leurs parents sans en parler. La séparation des corps s’amorce peu à peu : il fait plus de bruits, commence à parler, comme s’il pouvait laisser sa mère aller de l’avant sans crainte. »

Un deuil à vivre entouré

Peu à peu, l’acceptation amorce l’accomplissement du deuil : un processus qui ne peut fonctionner que grâce à l’épanouissement des relations, qu’elles soient amicales, familiales ou amoureuses. Elle se rapproche ainsi de Manou, sa voisine attachante, et de son petit-fils Clément, qui connaît lui aussi la douleur du deuil : « Au départ, il n’y avait pas beaucoup de personnages dans mon roman. Puis, j’ai eu besoin d’entourer Elise. Si on veut revivre et ressentir de la joie, on est obligés de s’attacher à certaines personnes. » La famille est peu présente durant la reconstruction de l’héroïne. Pour l’auteure, plus que les liens du sang, ce qui compte, ce sont les liens du cœur : « Je voulais évoquer le fait qu’Elise est aussi le produit de son enfance. Elle a grandi dans une famille où la violence est omniprésente : violence physique, psychologique, et c’est en partie pour cela qu’elle a moins de résilience pour se remettre de ce qui lui arrive. Elle a besoin d’une nouvelle famille pour passer le cap. Si elle avait eu une famille bienveillante, une famille de comédie américaine, le roman n’aurait même pas existé. On se crée sa famille. » Le cheminement du deuil mène Elise vers la réconciliation. Elle ne recouvre pas ce qu’elle a perdu, mais apprend à vivre avec sa perte dans un monde qui lui est désormais nouveau et inconnu, ouvert à l’imprévu.

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La mer : lieu idéal du lâcher-prise

Une étape cruciale dans la libération de l’héroïne du roman est l’escale en bord de mer. L’horizon, la mer à perte de vue ouvre le champ des possibles : « La mer est un symbole de renaissance mais aussi de danger. C’est presque un personnage dans le livre. Chacun a une relation différente avec elle. Elle est bénéfique pour Elise mais elle ne l’a pas toujours été pour certains personnages du roman. » Quant à la ville, elle est une entité brutale pour l’héroïne : « J’ai quitté Paris il y a longtemps. Je n’aime pas la ville, et je crois que ça se ressent dans mon roman. On essaye toujours de chercher ce qui tient de l’auteur dans le livre : alors oui, ça tient de moi, pour moi la ville est quelque chose de dur. » Référence à la fois à la mer, et aux larmes, le titre du roman était au départ Le Goût du sel. Puis, il a fallu en changer, d’autres titres similaires existaient déjà. L’idée d’égarer sa tristesse est venue à l’esprit de l’auteure : elle ne disparaît pas mais on peut choisir la place qu’elle prend dans notre vie : « Elle est toujours quelque part, mais elle n’est plus tout autour. Elle ne nie pas sa douleur, mais peu à peu, elle arrive à la délocaliser et à la surmonter, presque, à la sublimer. »

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Sortir du deuil et s’ancrer dans le réel passe également par des détails physiques, des petits gestes du quotidien qui semblent à première vue banals mais sont pourtant essentiels : « Quand j’écris, j’ai tendance à être trop dans l’abstrait, à mentaliser, j’essaye de m’ancrer avec des choses réelles, en réfléchissant à la sensation que ça peut faire, capter des sensations, des odeurs, partager des scènes… Ce sont des petites choses toutes simples mais qui rapprochent les personnes qui lisent. » Être sensuel, c’est être vivant pour l’auteure : l’ouverture sensorielle et émotionnelle permettent de se réconcilier avec le monde et de cheminer vers la guérison.

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Marion McGuinness envisage déjà sérieusement la sortie d’un deuxième roman au printemps 2020. L’intrigue sera complètement différente, mais il se pourrait bien qu’on y retrouve certains personnages, d’un roman à l’autre, à la manière d’une carte postale : « Le fait de réussir à aller au bout de celui-ci me donne confiance pour la suite ! » 

Découvrez Égarer la tristesse de Marion McGuinness aux éditions Eyrolles.

Lit-on vraiment plus l’été ?

De 3 à 5 : c’est le nombre d’ouvrages que mettront les lecteurs dans leurs bagages cet été. Ils partent 1 à 3 semaines et prendront en moyenne 4,6 jours pour lire un livre. Mais comme tout bon lecteur, ils auront les yeux plus gros que le ventre, et la plupart ne liront pas tout ce qu’ils emportent avec eux…

3 à 5, c’est en tout cas le nombre de livres que prendront 50 % des lecteurs que nous avons interrogés pour notre étude sur les lectures d’été. Menée pendant trois semaines via un questionnaire de 41 questions, elle nous a permis de nous interroger sur cette période qui rime souvent avec détente et vacances et de mettre en évidence certaines pratiques. Lit-on vraiment plus l’été ? S’agit-il des mêmes genres que d’habitude ? Quelles stratégies adoptent les éditeurs à ce moment de l’année ? Autant de questions auxquelles nous avons tenté de répondre, complétées par l’éclairage de trois professionnels que nous avons reçus le 17 avril, lors de la soirée de présentation de l’étude. Étaient avec nous Catherine Troller, directrice commerciale, marketing et communication du Cherche midi éditeur, Perrine Thérond, directrice à la librairie La Griffe Noire et responsable organisation du salon Saint-Maur en Poche et Willy Gardett, responsable du pôle digital et innovation d’Univers Poche.

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Menée sur près de 5 000 lecteurs et lectrices, cette étude a néanmoins touché une cible particulière : le lectorat de Babelio. Il s’agit d’un public essentiellement féminin, assez jeune (25-34 ans étant la tranche d’âge la mieux représentée), qui lit majoritairement de la fiction contemporaine (la moitié dit lire, entre autres genres, de la littérature française ou étrangère contemporaine !) et, surtout, qui lit beaucoup. 95 % des répondants disent lire (au moins) un livre par semaine, contre 16 % pour la moyenne nationale. « Ça fait rêver ! » commente Catherine Troller.

Tenant compte de ce biais-là et s’appuyant sur les propos de nos trois invités, nous vous proposons une plongée dans cette étude estivale et cette soirée chaleureuse afin de s’interroger sur les livres qui vont peut-être bientôt finir dans vos valises…

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Des achats d’été de moins en moins tardifs

Comme on aurait pu s’y attendre, l’enquête montre que 90 % des achats interviennent avant le départ. Ils anticipent même beaucoup car 41 % des lecteurs se procurent leurs ouvrages en avril et en mai, soit près de la moitié du panel !

« Mais la période avril-mai peut-être concurrencée par de gros vendeurs ! » rappelle Catherine Troller, faisant ainsi référence à de grands vendeurs qui inondent le marché. « C’est tout notre travail [de vendre des livres à ce moment-là], ajoute-t-elle néanmoins. C’est une stratégie. » Pocket aussi a choisi de publier des livres de manière anticipée. La maison se montre ainsi coordonnée avec les dates auxquelles les lecteurs disent acheter leurs lectures d’été : dès avril et jusqu’en juin. « Quand je travaillais chez Albin Michel, raconte Willy Gardett, le moment le plus important était Noël. Chez Univers Poche, cela reste vrai, mais l’été est un moment tout à fait décisif. »

Catherine Troller va encore plus loin dans cette stratégie : « Suite à l’engorgement du marché à cette période-là, on recule cette date pour désengorger mai et publier dès le mois de mars. À partir du mois de mars en fait, affirme-t-elle, tout peut devenir un roman d’été. »

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Il faut cependant remarquer une certaine dichotomie dans ces données. On remarque dans les résultats que l’achat de dernière minute reste minoritaire : 56 % des lecteurs disent ne jamais procéder à ce genre d’achat compulsif. Pourtant, Catherine Troller estime qu’au Cherche midi éditeur, ils publient peu au mois de juin, « mais les achats sont monstrueux ». Une zone de tension qui s’explique peut-être car les répondants à l’enquête sont majoritairement de gros lecteurs, qui semblent donc plus enclins à réfléchir longtemps à l’avance à leurs futures lectures, tandis que les lecteurs plus occasionnels feront leur choix plus tard. « À la librairie La Griffe Noire, les achats se font surtout en juin, confirme Perrine Thérond, d’où la date du salon Saint-Maur en Poche : un week-end mi-juin. On essaye alors de proposer aux clients une offre large et variée. »

L’étude fait en outre remarquer que la majorité des lecteurs ne savent finalement pas ce qu’ils vont emporter en vacances. Ils se les procurent tôt, mais ne sont pas encore décidés sur lesquels vont finir dans leurs bagages. À Saint-Maur en Poche, d’ailleurs, Perrine Thérond révèle que les lecteurs qui viennent « ont un budget assez élevé (avec une moyenne de 57,20 euros). Ils ont des paniers énormes. Certains lecteurs partent avec au moins cinq livres, parfois une trentaine de poches ! » Pour avoir plus de choix, peut-être ?

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Changer de genre

Cette dernière donnée nous amène à nous demander ce qui peut motiver leurs choix. En extrayant quelques verbatim de leurs réponses à la question « Qu’attendez-vous d’une lecture d’été ? », on remarque que les mots « divertissement », « détente » et « évasion » ressortent le plus souvent. Un cinquième des répondants à l’étude confirme d’ailleurs se donner « rendez-vous » chaque année en lisant le même auteur. Parmi ceux-là, on retrouve entre autres Guillaume Musso, Michel Bussi ou Virginie Grimaldi, connus pour être des auteurs de page turners ou de lectures feel good.

Pourtant, les lecteurs restent friands de découverte (63 % aiment découvrir de nouveaux auteurs pendant cette période). « À Saint-Maur en Poche, justement, ils viennent pour les grosses têtes d’affiche mais aussi pour découvrir. Parfois un auteur présent connaît un succès énorme, même s’il n’a qu’un seul livre devant lui. Cela s’explique aussi parce qu’ils sont très mis en avant sur le festival : ce sont souvent des auteurs coups de cœur de l’équipe. »

Notons cependant que dans ces mêmes verbatim, « comme le reste de l’année » est le cinquième mot-clé le plus cité ! S’il y a un net penchant pour des lectures plus légères que le reste de l’année, la plupart des lecteurs sont en fait indécis ou ne modifient pas leurs types de lectures.

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Concernant les genres, l’étude met en évidence quelques variations : le polar est plus lu l’été, la littérature feel good aussi, des genres en accord avec la notion de « lecture plaisir ». « On essaye de faire en sorte que la programmation de Saint-Maur en Poche soit variée au maximum, révèle Perrine Thérond. Mais on fait effectivement attention au feel good et à la romance car ils connaissent une forte croissance et sont importants à ce moment-là de l’année. »

A contrario, le Cherche midi éditeur ne publie pas expressément des livres qui sont aux antipodes de la période, pour se démarquer : « à partir du moment où on est un éditeur généraliste, on ne va pas mettre tous ses textes littéraires à la rentrée, donc il y a une contre-programmation qui se fait sur les autres mois, par exemple l’été, mais de manière naturelle ».

« Historiquement, conclut Catherine Troller, on a hérité du calendrier médiatique : pourquoi on ne publie pas en juin ? Parce qu’avant les médias s’arrêtaient en juin. Aujourd’hui, on réalise que les lecteurs vont aussi en librairie l’été et qu’on peut parler de livre à travers d’autres canaux, mais on hérite complètement de ces calendriers médiatiques. »

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Les librairies : terre conquise ou friche à repeupler ?

« Du côté des librairies, poursuit Perrine Thérond, il n’y pas forcément de genres qui sont préférés aux autres. Le travail du libraire est de répondre à l’attente du client. » Ce qui lui permet de confirmer l’étude en expliquant qu’à Saint-Maur, « l’été, c’est mort de chez mort ! De toute façon, toute notre énergie a été dépensée en juin, donc on est ravis ! »

Les libraires, stars de cette étude, sont très plébiscités par les lecteurs. C’est leur lieu de prédilection d’achat. C’était pareil en septembre 2018, lors de notre précédente étude portant sur “l’objet livre” (dont vous pouvez retrouver le compte-rendu ici). Mais c’est encore plus marquant ici, car elle gagne 3 points. Une autre partie de l’étude interroge les lecteurs sur les sélections d’été proposées par différents professionnels. 60 % estiment y être attachés et, en cumulant les noms cités, les sélections de libraires dominent sur la presse.

Pourtant, quand on leur demande quels conseils ou avis les aident le plus à choisir leurs lectures tout au long de l’année (92 % des lecteurs estimant au passage que ces sources ne changent pas pour l’été), Babelio, le bouche-à-oreille et la presse sont, devant la librairie, les plus cités. « Il y a une dichotomie, remarque Catherine Troller, entre la fréquentation des libraires et la prise en compte de leurs conseils. » Contradiction qui signifie sûrement que, si les lecteurs apprécient de se rendre en librairie pour y faire leurs achats, leurs choix ont souvent été faits ou initiés avant d’en franchir le seuil. Les lectures d’été, selon elle, sont principalement constituées de deux choses : de « gros noms » et des « conseils de libraires ». C’est pourquoi le Cherche midi éditeur, tout comme Pocket, travaille beaucoup avec eux l’été : ils leur envoient des épreuves, organisent des séances de dédicace, etc. « Les libraires de lieux de vacances, ajoute un éditeur du public, manquent de reconnaissance. Certains libraires, comme à Port Maria ou Quiberon, sont méprisés parce qu’ils vendent aussi des accessoires de plage, et tous les éditeurs ne leur envoient pas des auteurs en dédicace. C’est aussi notre chance ! C’est une bonne manière d’utiliser leur emplacement pour toucher les lecteurs en vacances. »

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Capter de nouveaux lectorats : digital, librairie ou médias traditionnels ?

L’été semble par ailleurs une période idéale pour toucher des publics éloignés du livre. « Pour nous, libraires, reprend Perrine Thérond, ça reste une question très ardue car c’est le public le plus difficile à capter, c’est celui qui vient le moins nous voir et qui se débrouille tout seul (par le biais des réseaux sociaux ou du bouche-à-oreille). »

L’étude montre en effet que plus de la moitié des lecteurs interrogés lisent plus l’été – les plus jeunes notamment, qui ont une longue période de vacances. Les lecteurs de Babelio n’augmentent pas forcément leur rythme de lecture l’été, voire le réduisent, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une communauté de grands lecteurs.

Les lieux de vacances, justement, sont peut-être l’endroit idéal pour capter de nouveaux lectorats. Les éditeurs, Le Livre de Poche ou Folio par exemple, en profitent d’ailleurs pour mettre en place des opérations directement sur les plages. « Je crois beaucoup à ces opérations ayant pour cible des lecteurs qui lisent le reste de l’année et sont peut-être plus à même de faire un achat d’impulsion » confie Willy Gardett. Si ce type d’événements – ici, les camions-librairies – fonctionne très bien, les opérations estivales de manière générale ont un réel impact sur les ventes, notamment les lecteurs plus occasionnels, remarque le responsable du pôle digital et innovation d’Univers Poche. « Ce sont des succès, confirme Perrine Thérond. Les goodies aussi marchent très bien, les couvertures à ambiance estivale, pas particulièrement, mais les goodies marketés pour l’été comme les chapeaux ou les éventails fonctionnent bien et sont très identifiés par les clients. »

« Autant à Noël, on a des collectors, reprend Willy Gardett, autant en été, on ne fait pas de travail spécifique sur les couvertures. On garde en tête une certaine saisonnalité, mais pas plus que ça. » Et Catherine Troller d’approuver : « Je ne crois pas non plus. On fait un travail spécifique sur les couvertures tout court – on n’a pas réellement de charte – car on travaille surtout sur l’auteur. » De toutes façons, comme l’indique l’étude, c’est le thème qui reste le plus important dans le choix d’une lecture d’été. Seulement 30 % des répondants sont sensibles aux couvertures, contre près de la moitié pour les 12-24 ans. Si les éditeurs s’adressant à ce public ont vraisemblablement un réel travail à faire de ce côté-là, les autres semblent sur la bonne piste en choisissant de ne pas faire de cette saison un axe graphique primordial.

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Si on a vu jusque-là que l’été n’influait pas fortement sur le programme des éditeurs, cela peut se nuancer sur quelques points qui ont été abordés ce soir-là. « Il y a un effet longue traîne sur certains titres. Mais ce n’est pas sans raison, raconte Perrine Thérond. Par exemple, certains éditeurs publient très tôt leurs auteurs phares. Ils savent que, quoi qu’il arrive, ce sera une lecture d’été, c’est déjà acquis. Donc ils essayent peut-être de capter d’autres lectorats en les publiant plus tôt. » « C’est surtout là qu’on publie des premiers romans, ajoute Catherine Troller. Ou des romans étrangers, pour lesquels on n’a pas l’occasion d’avoir l’auteur en France. Passer par Babelio ou des clubs de lecteurs semble alors la meilleure solution pour créer du mouvement. »

On l’a vu, le bouche-à-oreille et Babelio restent en effet, comme tout au long de l’année, la principale source de recommandations des lecteurs. Seuls 8 % estiment avoir des sources de recommandation différentes au cours de l’été : le Routard, des clubs de lecture, les prix littéraires, les volumes de vente. Or si ces canaux fonctionnent bien sur ces 5 000 répondants, qui rappelons-le sont de gros lecteurs, ce n’est pas nécessairement la meilleure stratégie à avoir pour toucher des lecteurs plus occasionnels. « Les médias sont de moins en moins puissants et de plus en plus difficiles à solliciter, explique Catherine Troller. Mais on travaille d’arrache-pied dès le mois de mars. Le « petit lecteur » aura aussi tendance à aller chercher des prescripteurs traditionnels et il ne faut pas les négliger. » Elle ajoutera plus tard que, pendant l’été, la communication sur le catalogue du Cherche midi éditeur passe beaucoup par la présence en salons ; celle-ci lui permettant également d’engendrer des retombées dans la presse locale. On remarque en outre dans les résultats de l’étude que, concernant les sélections d’été proposées par les professionnels, celles proposées par la télévision et la radio, des médias traditionnels, arrivent loin derrière la librairie. Mais pour se référer de nouveau à la typologie de l’étude (des grands lecteurs), on peut imaginer que les lecteurs occasionnels s’y réfèrent plus et, comme le remarquait Perrine Thérond, sont moins clients des librairies indépendantes.

Enfin, Willy Gardett note que, parfois, une communication plus verticale de la part de l’éditeur peut être tout aussi efficace. Il mentionne l’opération « Coups de cœur Pocket », qui labellise des titres de leur catalogue qu’ils décident ainsi de mettre en lumière, une opération qui « change la donne ». « Ce n’était pas parti pour fonctionner, mais c’est reçu et entendu. Cela se vérifie par les ventes. Cela m’a surpris dans le très bon sens du terme. »

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Le digital au service de la lecture

« Le bouche-à-oreille se fait aussi de manière virale et sociale, affirme Willy Gardett. Nous aussi, éditeurs, avons nos communautés et nos grands lecteurs. Il faut sans cesse recruter de nouveaux fans, et particulièrement chez ceux qui sont peut-être de moins grands lecteurs. C’est toujours agréable de mettre le digital au service de la lecture. »

Le responsable du pôle digital et innovation d’Univers Poche, quant à lui, a défendu l’idée que le digital était le meilleur moyen d’engendrer du bouche-à-oreille, de créer le buzz.

Pourtant, remarque Guillaume Teisseire au cours de la rencontre, « Babelio marche mieux quand il pleut ». Et celui-ci d’interroger Willy Gardett : les réseaux sociaux sont-ils compatibles avec le beau temps ? Sa réponse : globalement, oui. « J’ai animé la communication d’Albin Michel pendant 7 ans, et avant, on n’avait pas du tout la même manière de pousser l’information pendant l’été sur les réseaux sociaux. Ils étaient moins puissants qu’aujourd’hui, donc on laissait les choses en jachère. Maintenant, remarque-t-il, il y a plutôt des moments dans la journée. Les gens les consultent de plus en plus, même l’été ! »

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Quant à savoir ceux qui marchent le mieux, Willy Gardett estime que « Facebook, avant, était plutôt pour les geeks, mais son public est maintenant plus âgé. J’ai dû louper le bon moment, plaisante-t-il. Le public est plus âgé mais par contre, ce sont de plus gros lecteurs. Instagram, lui, est en croissance. »

Catherine Troller, quant à elle, reconnaît les bénéfices du digital mais semble tout de même dubitative sur leur effet, notamment à cette saison. « Cela marche quand même moins l’été ; par exemple, nous nous appuyons sur les blogueurs, qui sont un grand support pour nous. Mais on remarque que les effets du digital et des prescripteurs de manière générale sont moindres l’été : il y a moins de ventes. »

« Aujourd’hui, pour exister sur Facebook, il faut sponsoriser ses publications, reconnaît Willy Gardett, pour qui l’utilisation d’outils numériques n’est pas sans challenge non plus. Sur Instagram, par contre, il faut être plus innovant. »

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Grand format, poche ou numérique : le clash des formats

Sans surprise, l’étude prouve que l’été, les lecteurs achètent surtout des livres de poche, 20 % de plus que le reste de l’année, alors que le grand format chute considérablement. « Comme le reste du marché, l’été est beaucoup plus difficile, confie Catherine Troller. Les opérations poche « trois pour deux » ont vraiment changé la donne. On voit dans l’étude que le grand format n’est plébiscité que par 15 % des lecteurs : c’est assez meurtrier. Il y a une plus grosse consommation des livres de poche au détriment du grand format. »

« C’est tout à fait juste, répond Willy Gardett. Après, je pense que quand on voyage aujourd’hui, on se pose tous au moins une fois la question de prendre une tablette. Mais on voit bien que les grands lecteurs – et on en est très heureux – continuent d’avoir un attachement fort au papier. » Le numérique, lui, connaît effectivement une légère hausse de 3 %, puisque 15 % disent utiliser ce format l’été, contre 12 % le reste de l’année. « L’augmentation est assez faible finalement, commente Willy Gardett. Le poche détrône le grand format, mais on se rend compte que la tablette n’explose pas non plus. » Cette hausse est peut-être due aux offres proposées par les éditeurs, avance Catherine Troller de son côté : « On effectue de très grosses baisses de prix sur le numérique pour contrer le poche, justement. Mais l’impact est très faible sur le chiffre d’affaires, car ces baisses sont très fortes. »

Si les lecteurs font ces choix-là, c’est principalement pour des questions de prix (44 % pour le poche, 6 % pour le numérique) et de place (46 % pour le premier, 82 % pour l’autre). Ils évoquent aussi le poids, le format moins précieux qu’ils ont donc moins peur d’abîmer, ainsi que le confort de lecture.

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S’il fallait, au terme de cette étude, dresser le portrait du lecteur type de l’été, ce serait celui-ci : un jeune lecteur, qui lit au format poche des polars ou des romans feel good, friand de découverte mais plus attiré par les conseils de ses proches ou des autres lecteurs Babelio que par les médias traditionnels. On peut bien sûr nuancer ce portrait en rappelant que ce sont de multiples données de l’étude rassemblées dans un seul schéma, ou encore en évoquant l’indécision de certains lecteurs, qui ne décident qu’au dernier moment leurs lectures d’été ou qui se contentent de poursuivre dans la même lancée que le reste de l’année.

Nuances qui rendent la période parfois difficile à cerner par les maisons d’édition. « La durée des vacances d’été, note une éditrice présente dans le public, est de plus en plus réduite. Avant on partait trois à quatre semaines au milieu de l’année. Mais aujourd’hui, il y a une plus grande linéarité entre l’année et l’été. Faut-il donc réfléchir en termes de juillet-août, interroge-t-elle, ou en termes d’occasions qui peuvent surgir à tout moment ? » Comme l’ont montré nos invités ce soir-là, l’été a encore un sens dans chacune de leurs stratégies. Mais ses limites sont de plus en plus floues et sans cesse à réinterroger.

Patrice Guirao : la perle noire de Polynésie

En cette ambiance estivale, Patrice Guirao signe un polar exotique où les meurtres les plus macabres côtoient des paysages idylliques. Car figurez vous que derrière chaque paradis, se cache un enfer. Le bûcher de Moorea nous embarque en Polynésie, où le parfum des fleurs de tiaré embaume l’atmosphère, comme pour cacher l’odeur des corps. Patrick Guirao mène sa pirogue avec talent  dans ces eaux cristallines pour nous livrer ce roman « noir azur » : il parvient subtilement à faire frissonner le lecteur, tout en dépeignant la douceur de vivre propre aux polynésiens.

CVT_Le-Bucher-de-Moorea-une-Enquete-de-Lilith-Tereia_3272.jpgDans le lagon de Moorea, les eaux calmes et bleues bercent quelques voiliers tranquilles. Les cocotiers dansent au vent. Les tiarés exhalent leur parfum. Pourtant, à l’abri de la forêt, des flammes se fraient un chemin vers le ciel. Lilith Tereia, jeune photographe, tourne son appareil vers le bûcher. Devant son objectif, des bras, des jambes, des troncs se consument. Et quatre têtes.
Pour quels dieux peut-on faire aujourd’hui de tels sacrifices ? Avec Maema, journaliste au quotidien de Tahiti, Lilith est happée dans le tourbillon de l’enquête. Les deux vahinés croiseront le chemin d’un homme venu de France chercher une autre vie. Un homme qui tutoie la mort.

Parolier et écrivain, Patrice Guirao vit à Tahiti depuis 1968. Il s’est fait connaitre notamment en publiant une série de romans noirs et humoristiques très populaires mettant en scène un détective tahitien du nom d’Al Dorsey. Changement d’ambiance pour ce nouveau roman qui nous plonge dans une intrigue aux tonalités plus sombres. Sous la surface des sables dorées et des mers azurées, Patrice Guirao nous révèle tout l’envers du décor tahitien : la Polynésie n’est pas seulement un jardin d’Eden, on y trouve aussi de la délinquance, de la criminalité, du dénuement. Bienvenue sur l’île de Moorea !

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L’éloge du chaos créatif

Une folie douce habite les personnages de Guirao, qu’on retrouve également dans toute son approche artistique : « Dans mon roman, il y a un peu de folie, d’abord dans le processus de l’écriture du roman, mais aussi chez un personnage qui est un peu schizophrène. Nous avons tous plusieurs personnalités, et il est possible qu’à un moment donné, une de celle-ci déraille. » Ce personnage particulièrement ambigu dont on ne saurait dévoiler l’identité, peut être l’ami imaginaire, la conscience, la mémoire, ou tout cela à la fois : « C’est cette part de nous qui dérange, qui fait qu’on est tous un peu schizophrènes à notre façon. » L’écriture de Patrice Guirao est semblable à un joyeux chaos qui permet aux personnages de naître d’eux-mêmes et de suivre leurs propres cheminement : « Pour moi l’écriture est vraiment un plaisir, j’adore la feuille blanche, le challenge. Je n’en fais pas un labeur. Je n’ai pas de fiche préparatoire, et ça permet à mes personnages de se révéler eux-mêmes durant l’écriture. Ils m’étonnent parfois par leurs réactions dans des situations précises. Je savais où j’allais, mais je me suis laissée porter ». Certains personnages prennent plus d’ampleur que d’autres, mais pour l’essentiel, l’auteur laisse libre cours à son inspiration, au plaisir des mots.

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Se déployer en ce monde : une quête d’identité profonde

Les figures féminines sont omniprésentes dans le roman de Guirao, pour qui « les femmes sont celles qui mènent le monde. » Lilith, une des héroïnes du roman, est une demi-polynésienne, qui, bien qu’attachée à ses racines maori, poursuit sa quête d’identité et de ses mystérieuses origines européennes. Personnage fort, elle représente bien les problématiques soulevées par le métissage à Haïti, de l’identité personnelle à la question du multiculturalisme : « Comme beaucoup d’haïtiens, Lilith est en quête de ses racines. Elle va chercher à s’identifier avec des tatouages sur le visage. Tatouer le visage est tabou, on touche à quelque chose de presque sacré. Toucher les traits du visage, c’est aller contre nature. Le tatouage est un élément très fort de la culture polynésienne et aujourd’hui la majorité des personnes se tatouent avec élégance. » L’auteur décrit son attachement à son héroïne, avec une certaine intimité et beaucoup de tendresse : « Il y a des personnages dont on tombe amoureux très vite, d’autant plus quand ce sont des personnages du sexe opposé. Je savais qu’on allait vivre une histoire d’amour sur toute une série d’histoires et qu’elle allait m’habiter pendant un moment. »

Les personnages de Guirao sont en quête d’identité, ils traversent un puits obscur dans l’espoir de découvrir l’eau vive, et trouver qui ils sont au plus profond de leurs êtres. Les secrets, les événements heureux ou tragiques marquent la mémoire ancestrale et y laissent des traces indélébiles qui seront transmises générations après générations : « Le thème de la transmission me passionne, l’approche qu’on peut avoir au passé, aux humains qui nous ont porté. Quand on imagine nos parents ou nos grands-parents, on voit des adultes, des vieillards. On imagine qu’ils ont été là uniquement pour conduire nos vies, on oublie qu’ils ont eu leurs propres parcours. Ce qu’ils nous transmettent à nous est peut être le meilleur de leurs cheminements, mais ils ont aussi des côtés sombres, et c’est intéressant de voir ce qu’ils ont pu traverser ». Cette question de l’identité se retrouve également plus largement dans la volonté de reconnaissance des auteurs polynésiens, que Guirao soutient à bout de plume : « La culture polynésienne est d’abord une culture orale, l’écrit est arrivé tardivement, dans les années 1970, avec une dame demi-tahitienne qui a osé l’écriture. Les auteurs polynésiens se battent pour la reconnaissance de leur oeuvre. Tous ces intellectuels locaux revendiquent leur identité et il y a très peu d’auteurs aujourd’hui qui arrivent à se détacher de cette problématique. »

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Des crimes au soleil

Pour Patrice Guiaro, planter l’intrigue de son roman dans la Polynésie de sa jeunesse était une évidence : « Je n’ai jamais quitté réellement la Polynésie, je ne saurai pas écrire un type de roman qui se situerait ailleurs qu’à Haïti ! Je voulais rendre à ce pays ce qu’il m’a donné. Ce pays m’a apporté une certaine vision du monde, j’ai eu la chance d’y élever mes petits-enfants. Je lui dois le bonheur de ma vie, d’aimer le monde. Tout cela, elle me l’a donné pendant des dizaines d’années et c’est ma façon de rendre hommage à ce pays qui m’a tellement donné. » On perçoit une connaissance pointue et un amour profond pour cette terre d’accueil, notamment au travers des traditions tahitiennes et des coutumes polynésiennes distillées ça et là par l’auteur, reflet d’une dolce vita tropicale, qui adoucit la noirceur de la trame narrative. Douceur qui ne fait malheureusement pas obstacle à la misère, et au crime présents sur l’île : « Ce mythe du « bon sauvage » et de la Polynésie merveilleuse est fortement ancré dans l’imaginaire populaire. Tout en démontrant mon attachement profond à cette île, je souhaitais mettre en lumière certaines réalités moins agréables à vivre. ». Comme le chante Charles Aznavour : « Il semble que la misère serait moins pénible au soleil ! »

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Pour Patrice Guirao, il ne suffit pas d’un cadre insulaire tropical pour qu’un roman devienne « noir azur » : « Il faut qu’il s’imprègne de l’essence de la vie et des pulsations des forces naturelles en présence dans cette partie du monde. On doit y entendre les bruits de l’océan et les silences des lagons, y voir les couleurs qui chatoient et l’immensité des petites choses, la fragilité et la tendresse, comme la puissance et la violence contenues. » Pour l’auteur, l’île est une entité merveilleuse, vivante, un symbole de la liberté qui replace l’humain à son échelle. Partout où l’œil se pose, il y a un ailleurs à découvrir, à imaginer, à fantasmer et c’est ce qui fait pour lui le côté merveilleux de la vie insulaire. Il en résulte un ton résolument léger et optimiste, avec quelques touches d’humour, qui balancent la noirceur de la l’intrigue policière.

Une mort bien vivante

La mort est au cœur du roman de Guirao : abordée différemment en fonction des cultures, chacun entretient un rapport singulier avec la mort et peut la réinventer. Elle n’est pas abordée de la même manière en fonction des personnes, de la culture et du vécu de chacun : « C’est une réalité qui nous appartient à tous, c’est le seul héritage qu’on a à la naissance. On ne sait pas quel est ce capital temps. Les maoris ont un rapport particulier à la mort. Le paradis n’existe pas dans la mythologie maori, on s’en va vers l’ailleurs et on ne revient pas. C’est une espèce de grand cycle de la vie où l’âme va partir et revenir, mais ne finit pas. »

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C’est avec une belle énergie et beaucoup d’humilité que Patrice Guirao a conclu cette rencontre : « C’est incommensurable de penser au temps dont on aurait besoin pour lire ; une immensité comme une plage. C’est un plaisir d’être un grain de sable parmi cette grande plage. » Vous savez déjà quelle lecture estivale lire cet été à l’ombre des palmiers, ou dans le métro parisien.

Découvrez le livre grâce à notre interview de l’auteur :

Découvrez Le bûcher de Moorea de Patrice Guirao, publié aux éditions Robert Laffont

Ariane Bois et la (dé)raison d’Etat

Nous n’avons pas vraiment l’habitude de citer Mathieu Kassovitz sur le blog de Babelio, pourtant le thème du dernier livre d’Ariane Bois nous rappelle fortement la phrase de conclusion de son film L’Ordre et la Morale (2011) : « Si la vérité blesse, alors le mensonge tue. » Un message lourd de sens à propos d’un autre scandale d’Etat : la prise d’otages en Nouvelle-Calédonie de 27 gendarmes mobiles par des indépendantistes Kanak, en avril 1988, qui s’est achevée dans un bain de sang. Un film polémique qui avait forcément déclenché un débat à sa sortie.

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En sera-t-il de même dans les semaines à venir pour L’Ile aux enfants d’Ariane Bois, paru aux éditions Belfond ? Car si « le mensonge tue », que penser du silence ? Du secret ? De ces années sans savoir, ou sans vouloir dire, pour les exilés de la Creuse (et leur descendance), ces enfants réunionnais transférés de 1963 à 1984 par les autorités françaises (parfois après une transaction, quelquefois suite à un enlèvement pur et simple) en métropole pour repeupler des départements délaissés par les continentaux ? Une histoire à peine imaginable et encore méconnue sous nos latitudes, dans laquelle l’auteure de Le Gardien de nos frères puise une matière romanesque fertile. Jugez plutôt :

« C’est l’histoire de Pauline et Clémence, deux fillettes inséparables, deux sœurs vivant près des champs de cannes à sucre, qui un jour, en allant chercher de l’eau à la rivière, sont enlevées, jetées dans un avion, séparées, et qui devront affronter bien des épreuves avant de comprendre ce qui leur est arrivé. Il ne s’agit pas d’un conte pour enfants, même cruel, mais de la véritable histoire des exilés de la Creuse, un transfert massif d’enfants venus de l’île de la Réunion pour repeupler des départements isolés de la métropole en 1963, contre leur gré et celui de leurs familles, devenue un scandale d’Etat. Dans ce roman, c’est la fille de Pauline, Caroline, qui, trente ans plus tard, mène l’enquête sur l’enfance de sa mère, provoquant ainsi des réactions en chaîne et l’émoi de celle qui pour survivre a dû tout oublier…

Comment devenir soi quand on vous a menti ? Peut-on se reconstruire un arbre généalogique ? Qu’est-ce qu’était l’adoption dans le secret et les non-dits des années 1970 ? L’histoire d’une résilience, d’une reconstruction et une plongée dans un épisode peu glorieux de l’histoire de France à travers les yeux de deux enfants. »

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Ariane Bois était dans les locaux de Babelio le 7 juin 2019 pour une rencontre avec 30 de ses lecteurs, avides d’en apprendre plus sur cette affaire, mais aussi sur le livre qui en découle.

Naissance d’un « romanquête »

Dans ce sixième roman, l’auteure se met donc de nouveau à hauteur d’enfant pour raconter de l’intérieur ce qu’a pu être la séparation d’une famille, puis de deux sœurs, dans ce contexte. Quand Pierre de Babelio lui demande comment elle a découvert ce sujet, elle répond : « Mon père travaillait pour Médecins du monde, et se déplaçait beaucoup dans les territoires et départements d’outre-mer, et partout dans le monde. Il m’avait déjà parlé de peuples déplacés, comme les Hmongs en Guyane. Ou d’autres exilés de Martinique et de Guadeloupe poussés vers la métropole. Et enfin, de ces enfants réunionnais. »

Pour la grande reporter, il est évident qu’écrire sur ce sujet implique d’enquêter en profondeur afin de s’approcher au plus près de ce que ces enfants ont pu vivre : « J’ai une âme de journaliste, donc pour moi c’était très important de rencontrer les acteurs de ce drame intime, les personnes qui ont vraiment vécu ça, que ce soit dans les départements métropolitains ou bien même à la Réunion. Et bien sûr d’éplucher de nombreux documents administratifs, courriers, dossiers d’adoption et autres archives durant 4 mois. Je définis certains de mes livres comme des romanquêtes : le récit de faits réels, tout en gardant la liberté du romancier pour donner du souffle au réel. Il y avait déjà des documentaires, téléfilms et articles sur le sujet ; maintenant il y a aussi mon roman. »

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Afin d’approcher ces exilés et leurs enfants, Ariane Bois contacte l’association des Réunionnais de la Creuse. Le travail d’approche peut commencer, et il s’agit bien souvent de gagner la confiance de chacun en passant du temps avec tous, en expliquant la démarche derrière ce livre. Remuer ce type de souvenirs n’a rien d’évident, d’autant que de nombreux exilés n’en ont jamais parlé à leurs enfants… En tout, l’auteure a ainsi rencontré pas moins de 50 enfants, et en a interviewé longuement 30 pour composer les personnages de Pauline, Clémence et Caroline notamment.

(Dé)raison d’Etat

Séparer les enfants de leur famille, puis séparer les enfants des enfants pour les envoyer chacun dans une famille adoptive : voilà ce qui arrive à Pauline et Clémence, arrivées dans un pays et chez des personnes qu’elles ne connaissent pas. On comprend mieux pourquoi beaucoup de ces exilés n’arriveront jamais à raconter ça à leur descendance, les privant de fait, et bien malgré eux, d’une partie de leurs racines – une lectrice, fille d’exilée, en témoignait durant la rencontre, expliquant avoir découvert le passé de sa mère à travers un reportage. Alors comment expliquer ça ? Et surtout, est-ce que ce type d’agissements de la part d’un Etat pourrait se reproduire ?

Pour certains lecteurs présents ce soir-là, cela ne fait aucun doute : ces déplacements forcés s’inscrivent dans une époque révolue – comme le fait de séparer les fratries à l’adoption, d’ailleurs. D’autres lecteurs sont dubitatifs, et suivis par Ariane Bois qui cite un exemple plus récent d’enfants achetés au Sri Lanka dans les années 1980 par des ressortissants européens, dont des Français – un phénomène visiblement connu de l’Ambassade de France à l’époque. A sujet sensible, soirée aux débats animés.

Impossible retour au « pays » natal

A cette question de « transplantation » s’ajoute évidemment la question de l’habituation à une nouvelle région française, à plus de 9 000 kilomètres de la Réunion. La fille d’une femme exilée explique que sa mère a découvert la neige adolescente, en arrivant à Limoges un soir de décembre. L’accueil des familles pose aussi pas mal de questions : « Pour ces enfants, c’était vraiment la loterie quant au placement dans une famille : certains étaient adoptés par des personnes respectueuses et soucieuses du bien-être de l’enfant ; d’autres les utilisaient comme des esclaves des temps modernes, les battaient ou les abusaient sexuellement parfois. La plupart de ces familles n’étaient pas au courant de l’histoire tragique de ces exilés, pour eux c’était avant out des enfants à adopter, pas des Réunionnais placés là par l’Etat français. »

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Dans un tel contexte, on comprend mieux pourquoi ces enfants en grandissant ont pu développer un syndrome d’attirance-répulsion envers leur terre d’origine, la Réunion. D’autant que le retour au « pays » natal n’a rien d’évident : « Ca a été très compliqué pour ceux qui ont voulu rentrer à la Réunion une fois devenus adultes. Là-bas il y a un tabou énorme autour de tout ça, même si ça commence à changer. Les Réunionnais ont tendance à rejeter ceux qui sont partis, même forcés. Il y a des soupçons de règlements de comptes entre familles, de parents payés pour laisser leurs enfants partir… Certains considèrent là-bas que les exilés ont finalement eu de la chance de partir, et qu’ils ne devraient pas se plaindre – quoi qu’il en soit, on ne peut évidemment pas faire le bonheur d’une personne sans son consentement. Je vais aller visiter des collèges et lycées réunionnais dans quelques semaines pour parler de mon livre et de ce qu’il s’est passé : les jeunes ne sont pas au courant de tout ça. »

Vers la résilience

Ca n’est pas vraiment un hasard si Ariane Bois s’intéresse à cette histoire : durant la rencontre, elle nous confie être elle-même fille d’une mère au lourd passé, une enfant juive cachée pendant la Seconde Guerre mondiale. « Ma mère n’a jamais voulu parler de ça, mais vu les cauchemars qu’elle faisait, disons que je savais sans savoir, avant de l’apprendre officiellement du moins. Cette question de la transmission d’un traumatisme d’une génération à l’autre m’intéresse particulièrement. Est-ce qu’on peut réparer une enfance difficile ? Ou alors, est-ce que les enfants de ces enfants en ont été capables ? Bien sûr il y a encore aujourd’hui des difficultés et des souffrances dans ces familles, mais je ne peux qu’admirer l’élan vital de ces personnes, les forces sur lesquelles elles se sont appuyées pour prendre en main leur destin et bâtir leur propre famille. »

Pour l’auteure c’est clair, en tant qu’écrivain elle a elle aussi une responsabilité dans la cité, ne vit pas dans une tour d’ivoire, et se doit de dénoncer avec ses outils ce qu’elle considère comme injuste. Pour elle, « le roman est l’appareil qui fonctionne le mieux pour ce type d’histoire, ça permet de se placer du côté des personnages, d’humaniser ces acteurs à travers des ressorts psychologiques. Je ne sais pas si mon roman aidera à faire avancer la reconnaissance de ce scandale, mais les choses avancent tout de même : Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’Etat dans cette affaire, par exemple. Les associations mobilisées réclament que cet épisode figure dans les manuels d’histoire, car la mémoire commence par la connaissance. On parle même d’un monument pour marquer physiquement cette histoire. »

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Quelques minutes avant la fin de la rencontre, deux lecteurs lancent encore d’autres pistes de réflexion par rapport au thème du livre : un Babelionaute souligne ce sentiment de culpabilité des enfants exilés, en regard avec l’absence de culpabilité de l’Etat et notamment des autorités aux commandes (dont des assistantes sociales, sous la coupe du ministre Michel Debré). Un Etat qui a pu faire beaucoup souffrir, et met décidément un temps long à reconnaître ses torts. Une autre lectrice fait le parallèle avec un autre roman, L’Art de perdre d’Alice Zeniter (que nous avions reçu lors de la parution du livre, voir notre vidéo et notre compte-rendu ici). Pour elle, les harkis ont subi un sort assez comparables, puisqu’après s’être battus pour la France ils ont été relogés à partir de 1962 dans des régions parfois délaissées et dans des conditions parfois limites, comblant des brèches de population. Pas les mêmes méthodes, mais un effet comparable – et sans doute pas mal de souffrances engendrées également.

Pour décompresser en douceur après l’intervention d’Ariane Bois, l’équipe de Babelio proposait comme d’habitude de grignoter quelque chose en buvant un verre, avant ou après avoir fait dédicacer son livre. Un moment privilégié avec l’auteure qui est parfois aussi l’occasion de lui poser des questions plus personnelles.

Pour en savoir plus, visionnez notre interview vidéo de l’auteure, dans laquelle elle présente son roman à travers 5 mots :

Découvrez L’Ile aux enfants d’Ariane Bois, publié aux éditions Belfond.

Prix des Lectrices 2019 : all you need is romance

Que seraient nos vies sans amour ? Pas grand-chose, probablement. D’où sans doute ce besoin de se nourrir autant de romcoms au cinéma, que de romance en littérature. Voilà un genre littéraire qui connaît en effet un succès grandissant ces dernières années, attirant un lectorat fidèle (eh oui !) et très largement féminin (comme souvent quand il s’agit de livres).

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Pour mettre ce genre en avant, et donner la parole à toutes les lectrices, Milady créait en 2014 le Prix des Lectrices. Une distinction qui récompense chaque année un livre ayant reçu le plus de votes parmi une sélection de 10 titres du catalogue Milady parus l’année précédente. En 2019, Jojo Moyes côtoyait ainsi Cecelia Ahern (lauréate du prix en 2018 pour Les Jours meilleurs, lire notre article à ce propos ici) ou Alice Peterson sur la liste des prétendants.

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Du 18 janvier au 24 avril, quelques milliers de votantes ont donc pu faire entendre leur voix sur le site dédié, et ainsi élire la sixième lauréate du Prix des Lectrices. Lors de la remise du prix le mardi 11 juin dans les locaux des éditions Milady (rue d’Hauteville, Paris 10e), Isabelle Varange paraissait particulièrement enthousiaste à l’idée de couronner Colleen Oakley pour La première fois qu’on m’a embrassée, je suis morte. Un avis que partagent d’ailleurs visiblement largement les Babelionautes, puisque ce livre compte 181 lecteurs sur la plateforme, et affiche une note moyenne à faire rougir d’envie pas mal d’auteures : 3,85/5 sur 81 notes.

510Pe2GquyL._SX195_« Jubilee Jenkins souffre d’un mal extrêmement rare : elle est allergique au contact humain. Après avoir été embrassée par un garçon au lycée, elle se retrouve aux urgences à la suite d’un choc anaphylactique. Dès lors, elle décide de ne plus sortir de chez elle pendant des années. Mais à la mort de sa mère, Jubilee doit affronter le monde et les gens. Un jour, à la bibliothèque, elle fait la connaissance d’Eric Keegan et de son fils adoptif, un petit génie perturbé. Bien qu’Eric ne comprenne pas pourquoi Jubilee le tient à distance, il est sous le charme… De manière inattendue, leur rencontre va permettre à ce trio irrésistible de s’ouvrir à la vie et à l’amour. »

Il faut dire que Colleen Oakley a plutôt « du métier » en ce qui concerne l’écriture, puisqu’elle signe de nombreux articles pour la presse américaine, et a été rédactrice en chef du magazine Women’s Health & Fitness. Parmi les critiques enthousiastes on retient sur Babelio ces quelques extraits pour parler de ce livre : « Un roman qui vous prends aux tripes. Une belle aventure humaine » (Samy10), « Ce livre est d’une beauté pure et hors du commun. J’ai pris énormément de plaisir à lire ces pages qui nous plongent dans un récit pour le moins étonnant et inattendu » (LesTentatrices), ou encore « Un magnifique roman, une belle leçon de vie, un livre qui m’a transportée dans la vie d’autrui, une histoire touchante, parfois bouleversante, et surtout teintée d’un humour, et ça, ça lui donne tout son charme » (zorrajess). Et celles et ceux qui ont déjà apprécié celui-ci se précipiteront probablement sur sa dernière parution, La première fois, c’était quand même plus marrant.

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Comme chaque année lors de la remise du prix Milady, l’équipe de la maison d’édition du même nom était aux petits soins pour nous recevoir, proposant notamment les traditionnels cocktails reprenant les titres (et l’esprit) des livres lauréats précédemment. On a ainsi pu déguster cette année un nectar inspiré du livre de Cecelia Ahern primé l’an dernier : Les Jours meilleurs. Avant de goûter l’an prochain au cocktail portant le titre du roman de Colleen Oakley, donc.

Et comme le dit la chanson de Michel Fugain : « C’est un beau roman, c’est une belle histoire. C’est une romance d’aujourd’hui. »

Il est grand temps de rallumer nos souvenirs avec Virginie Grimaldi

Le mercredi 15 mai, Babelio accueillait trente lecteurs à la Halle aux Oliviers, la grande salle de la Bellevilloise, à Paris. Dans un décor chaleureux et verdoyant qui n’était pas sans rappeler la place aux pruniers du dernier roman de Virginie Grimaldi, Quand nos souvenirs viendront danser, les éditions Fayard organisait avec nous une rencontre en compagnie de la romancière. Venue présenter ce nouveau livre, c’est un véritable moment d’émotions et d’amitié qu’elle a offert à ses lecteurs. Retour sur une soirée qui sera pour eux plus qu’un souvenir parmi d’autres.

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La mémoire et les lieux

La mémoire et les souvenirs, « c’est le thème que j’avais le plus envie d’aborder depuis que j’écris », commence par déclarer Virginie Grimaldi. Son roman, en effet, raconte l’histoire d’une bande de six octogénaires qui vont tout faire pour sauver l’impasse où ils ont vécu quasiment toute leur vie et où leurs souvenirs vivent aussi. « J’ai eu le déclic chez mes grands-parents, qui habitent aussi au 1 rue des Colibris d’une petite ville, où ils ont emménagé dans les années 50. Petit à petit, leurs voisins partent et pour eux aussi, qui vieillissent, la question commence à se poser. Ils ont emménagé tous ensemble et partent maintenant un par un. J’ai trouvé ça bouleversant ! »

« Lorsque nous avons emménagé impasse des Colibris, nous avions vingt ans, ça sentait la peinture fraîche et les projets, nous nous prêtions main-forte entre voisins en traversant les jardins non clôturés.

Soixante-trois ans plus tard, les haies ont poussé, nos souvenirs sont accrochés aux murs et nous ne nous adressons la parole qu’en cas de nécessité absolue. Nous ne sommes plus que six: Anatole, Joséphine, Marius, Rosalie, Gustave et moi, Marceline.

Quand le maire annonce qu’il va raser l’impasse – nos maisons, nos souvenirs, nos vies -, nous oublions le passé pour nous allier et nous battre . Tous les coups sont permis: nous n’avons plus rien à perdre, et c’est plus excitant qu’une sieste devant Motus. »

À travers le récit de leur combat et une plongée dans ses souvenirs, Marceline livre une magnifique histoire d’amour, les secrets de toute une famille et la force des liens qui tissent une amitié.

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Cette émotion de quitter un lieu où on a tant vécu, c’est un sentiment que l’auteure comprend déjà et il lui a donc suffi, pour écrire son roman, d’aller le chercher en elle. « Je viens par exemple de quitter la maison dans laquelle mon fils a vécu ses premiers jours. J’ai ressenti le besoin de dire au revoir à chaque pièce et de les remercier de nous avoir accueillis. Je suis aussi très attachée à la maison de mes grands-parents. » Elle ressent d’ailleurs la même chose pour certains objets. Ne se définissant pas tellement comme quelqu’un de matérialiste, Virginie Grimaldi explique pourtant : « j’ai du mal à me défaire d’objets quand ils sont attachés à des souvenirs. » Elle raconte par exemple que son fils lui rapporte parfois des cailloux, qui ne sont pas particulièrement beaux et qu’elle garde pourtant par tendresse. Et l’auteure d’ajouter en riant, à l’adresse de son fils, présent ce soir-là : « Mais ils sont très beaux ces cailloux, mon chéri ! »

« Ma grand-mère avait Alzheimer et elle perdait ses souvenirs, a-t-elle également confié, justifiant ce choix de thème très intime. C’est la chose la plus terrible qui soit. C’est précieux, les souvenirs. »

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Une écriture instinctive

Virginie Grimaldi est une auteure qui semble avant tout écrire avec ses émotions et sa spontanéité. Elle a demandé à sa grand-mère de témoigner de sa vie et de cette rue des Colibris, « mais j’avais déjà plein de souvenirs, parce que ma grand-mère écrit depuis toujours. » Certains, comme l’anecdote du poulailler, se sont ainsi retrouvés dans le roman ! « Non, il n’y a pas eu de travail particulier, à part plonger dans mes souvenirs. » Les émotions et les histoires qu’elle raconte, c’est donc au fond d’elle-même qu’elle a été les puiser…

Spontanée, Virginie Grimaldi l’est d’autant plus qu’elle fait partie de ces auteurs qui ne connaissent pas au préalable toute la structure de leur roman. « J’ai les grandes lignes. Je sais ce que je veux raconter. Mais pas les chemins par lesquels je vais passer.  Je me laisse surprendre, conclue-t-elle. Il m’est arrivé de faire un plan détaillé, mais je n’ai rien suivi ! » La seule différence de ce roman, c’est que le récit alterne entre l’histoire au présent de ces six octogénaires et leur passé. « Pour ne pas me perdre, j’ai écrit tous les souvenirs d’abord, puis leur présent. » Sans cette construction inédite chez elle, c’est de façon linéaire, comme d’ordinaire, qu’elle aurait déroulé son texte.

« Le premier à me relire, c’est mon mari. Il m’a même donné des idées ! Mais ma grand-mère relit tout également. Je ne pense pas que mes livres soient son genre de lecture, alors quand j’écris, j’ai vraiment envie de lui plaire, de la toucher. » Challenge réussi avec Quand nos souvenirs viendront danser car « celui-là, elle l’a aimé plus que les autres. Elle a été très émue. Elle a beaucoup pleuré. Ça lui a rappelé les lieux de ses souvenirs. »

Pour autant, elle n’a pas besoin de beaucoup de relecture après avoir écrit un roman. « J’ai l’impression que je vais à l’essentiel quand j’écris. Je décris beaucoup. On m’a déjà dit d’aller plus près de l’émotion, d’en dire plus, mais je n’aime pas dire ce que les lecteurs doivent ressentir. Il est dangereux de tomber dans la mièvrerie ou le pathos. »

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Marceline & cie : des personnages plein de vie

L’une des particularités du nouveau roman de Virginie Grimaldi, c’est son personnage principal, Marceline, qui a un franc-parler légendaire et une personnalité haute en couleurs. « Je voulais voir l’histoire à travers un seul personnage et j’avais vraiment envie d’avoir le regard de Marceline pour dévoiler les choses petit à petit. Elle me faisait rire, en fait. Dans un de mes précédents romans, il y avait une grand-mère comme elle et ça m’a plu. J’ai voulu la retrouver. »

Se mettre dans sa peau, malgré ses 80 ans, l’auteure ne semble pas avoir eu de mal à le faire. Au contraire. « C’était naturel. Je crois qu’à 80 ans, on n’est pas si différent que ça. On a les mêmes émotions qu’à mon âge » exprime-t-elle, visiblement aussi touchée par des personnages de son âge que par sa petite bande de personnes âgées,  Anatole, Joséphine, Marius, Rosalie, Gustave et Marceline. « Et je suis une éponge.  J’ai beaucoup d’empathie, ce qui me permet de me mettre dans la position de personnages très différents » comme le prouve par exemple son best-seller Il est grand temps de rallumer les étoiles, dans lequel elle campe trois héroïnes de trois générations différentes (12 ,17 et 37 ans).

Par ailleurs, les personnages semblent très incarnés pour elle. « Je les vois car ils existent en tant que tel. » Ils naissent d’ailleurs très tôt, en même temps que son histoire, si bien qu’elle n’a ni besoin de les chercher, ni besoin qu’ils changent en cours d’écriture. Comme s’ils vivaient depuis toujours en attendant de pouvoir apparaître dans ses romans. « Ils ne changent pas mais ils me surprennent, parfois. »  De plus, ils sont ici assez nombreux, et chacun a son rôle à jouer dans l’histoire. « Il y a une narratrice, mais j’ai besoin de beaucoup de personnages et qu’ils soient tous crédibles et importants. »

« Les personnages restent, avoue-t-elle en fin de rencontre. J’ai besoin d’avoir de leurs nouvelles. Il me faudrait une histoire où on les retrouve tous ! Quand je termine un roman, ils me manquent ; puis il y a une phase où j’ai les premiers retours de mes lecteurs et je me dis alors : ils sont bien chez eux. » 

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Réparer des vies

Virginie Grimaldi aborde des thèmes très importants pour elle et se dévoile beaucoup. « Le temps qui passe m’angoisse terriblement. Je ne me camoufle pas, dans ce livre, je me mets à nu. » Il lui arrive de se rêver en écrivant, de réinventer des choses. Par exemple, quand on lui demande si elle aimerait ressembler à certains de ses personnages, elle répond qu’elle voudrait « le sens de la répartie de Marceline. Son courage. » Mais elle avoue aussi : « il y a certains de leurs défauts que j’aimerais ne pas avoir. Oui, on se raconte une nouvelle vie dans ses propres romans. » Pour l’écriture de ce roman, elle a été, on l’a vu, puiser en elle des choses personnelles. Elle a aussi extrait de son histoire familiale certains points clés de l’histoire. « Je voulais aborder la thématique de la place de la femme dans la société. Ma grand-mère, pour elle, c’était tout à l’ancienne. Aujourd’hui, elle regrette un peu que ça ne soit pas passé autrement, même si elle a surtout beaucoup aimé la période où elle a élevé ses enfants. » Mais, affirme Virginie Grimaldi, « je répare un peu quelque chose avec ce roman ».

Par conséquent, Quand nos souvenirs viendront danser a été un roman difficile à écrire. « Je ris et je pleure en écrivant. J’essaye d’alléger les thèmes durs avec de l’humour ou de la légèreté ; je n’aime pas ajouter des violons car je suis comme ça au quotidien. Là, il y a eu de la souffrance. Je repoussais de l’écrire – je préférais même faire les vitres ! C’était douloureux. Mais après, qu’est-ce que ça fait du bien ! reconnaît-elle. Mes angoisses restent, ne s’effacent pas, mais cela aide un peu. Et quand mes histoires vont toucher quelque chose chez le lecteur, c’est magique. On se sent moins seul, cela allège ! »

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Une auteure sincère et chaleureuse

« Il y a une quinzaine d’année, raconte Virginie Grimaldi, j’avais envoyé un manuscrit de roman. À l’époque, j’écrivais de la chick-lit. Le livre s’appelait Moi, Lisa, maîtresse de Brad Pitt, rigole-t-elle, et a été refusé. Je ne me l’expliquais pas ! Après cela, je croyais même que je ne publierai jamais : je n’avais pas de talent, pas de contact, etc. Puis sur le blog que j’ai créé, on m’a conseillé d’écrire un roman. Je l’ai renvoyé à un éditeur. On m’a dit oui deux jours après. Je n’y croyais pas ! »

De simple lectrice à auteure de romans à succès, Virginie Grimaldi n’en a pour autant pas perdu de sa verve et de son humilité. « Déjà que ce soit édité, je me disais waouh, mais ensuite que d’autres personnes que ma mère l’achètent… ! » finit-elle avec simplicité.

À un moment de la soirée, une lectrice lui demande si elle se verrait écrire des livres pour la jeunesse. Sa réponse, incertaine, l’amène à nous dire : « déjà que j’ai mis du temps à me dire : je suis écrivaine » avant de conclure, riant de sa propre incertitude : « Je dis beaucoup « Je ne sais pas » ! »

C’est cette sincérité qui a rendu la soirée si chaleureuse et qui rend l’auteure si complice avec ses  lecteurs et lectrices. « J’ai de plus en plus de lecteurs, qui attendent mes romans, et j’ai peur de les décevoir. Je n’ai pas peur des critique ou des ventes, mais j’ai peur de les décevoir. »

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À en croire les soixante premières critique du roman, qui lui donnent une note moyenne supérieure à 4/5, les Babelionautes, eux, n’ont pas été déçus ! Ils attendent même déjà de pied ferme, mais amical, les prochains. Actuellement enceinte, Virginie Grimaldi ne prévoit pourtant pas de publier un livre bientôt. « Je suis quelqu’un de très angoissé et imaginer des histoires occupe mon esprit. J’ai donc déjà un début d’idée mais je me dis : ne t’emballe pas ! » En attendant, il va falloir se contenter de faire danser ses souvenirs de ses précédents romans.

Mélanie Guyard : le poids du silence

Inspirée par son village natal, Mélanie Guyard signe une fresque romanesque où les secrets de famille s’érigent en maîtres silencieux de nos existences. Ce roman choral sur la conséquence des non-dits démontre à quel point la grande Histoire peut affecter l’histoire de chacun, et briser des destinées. Les Âmes silencieuses, paru aux éditions du Seuil est le premier roman de littérature générale de l’auteure après de nombreux romans jeunesse. Nous avons eu le plaisir de recevoir Mélanie Guyard dans nos locaux pour une rencontre conviviale avec ses lecteurs, le 9 mai dernier.

415ypcsmMuL._SX195_.jpg1942. Héloïse Portevin a tout juste vingt ans lorsqu’un détachement allemand s’installe dans son village. Avides d’exploits, son frère et ses amis déclenchent un terrible conflit. Pour aider ceux qu’elle aime, Héloïse prend alors une décision aux lourdes conséquences…
2012. Loïc Portevin est envoyé par sa mère au fin fond du Berry pour y vider la maison familiale après le décès de sa grand-mère. Loïc tombe sur une importante correspondance entre cette dernière et un dénommé J. Commence pour lui une minutieuse enquête visant à retrouver l’auteur des lettres.
Entre secrets de famille et non-dits, Loïc et Héloïse font chacun face aux conséquences de leurs décisions, pour le meilleur… et pour le pire.

Mélanie Guyard est fascinée par les notions d’identité, de mémoire, par les liens qui se tissent et les dynamiques qui régissent les familles. Dans Les Âmes silencieuses, elle explore ces concepts complexes d’appartenance à une communauté, d’amour filial et fraternel. L’auteure soulève de nombreux questionnements sur la transmission et la façon dont l’héritage familial peut parfois peser sur un enfant : « La mémoire peut se faire pesante, intrusive, voire même dangereuse… Comment se construire en tant qu’individu, avec un héritage qu’on ne contrôle pas ? Comment l’héritage peut-il peser sur un enfant ? Comment s’émanciper lorsque le mensonge est transmis sur des générations ? » Comment se libérer des secrets de famille et retrouver la paix intérieure ? C’est là tout l’enjeu du roman qui explore deux fils narratifs : celui d’Héloïse en 1942, et celui de son petit-fils Loïc, en 2012.

La mémoire de la terre

L’auteure a fait le choix de planter son intrigue dans le Berry, dans un petit village pittoresque et reculé, perdu au milieu de nulle part et où il est facile d’enterrer un secret : « Je voulais que ça soit comme un autre monde, un endroit où on se perd quand on s’y rend. C’est un non lieu, mais c’est aussi un lieu de passage : le chemin passe par là. C’est un endroit dont il est dur de sortir, loin des océans, loin des frontières, loin de tout. » A cet égard, la jeune auteure nous confie avoir étudié avec plaisir la faune et la flore locale : « J’ai horreur de faire des recherches, je me suis donc cantonnée au minimum vital. Cependant, j’ai aimé rechercher les espèces d’arbres, de fleurs qu’il y a dans les forêts du Berry, ces éléments dont tout le monde se moque mais qui me semblent importants pour donner de l’épaisseur au village. » L’intrigue se situe durant la Seconde Guerre Mondiale ; pour redonner vie à cette période, l’auteure a préféré se tourner vers les témoignages de villageois, bien plus authentiques et précieux selon elle, que  n’importe quel essai historique : « Je trouvais intéressant de chercher les petites histoires pour faire le lien entre les histoires personnelles et l’histoire avec un grand H. Mais je n’ai jamais eu l’intention d’en faire un village réel, j’ai voulu qu’il s’inscrive dans ce grand flou artistique de la guerre. »

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Mélanie Guyard a grandi à la campagne, et même si elle vit actuellement en ville, elle n’a jamais oublié ses racines et la mémoire de la terre l’habite encore. Avec une famille maternelle résistante et une famille paternelle collaboratrice, un mariage pour le moins explosif, la seconde guerre mondiale l’a toujours interpellée. Le regard que porte Mélanie Guyard sur son village natal est à la fois tendre et mordant : « Le droit à l’anonymat n’existe pas dans ces petits villages. Nous naissons avec une étiquette déjà posée sur notre front. Lorsque je retourne dans mon village natal, tout ce qui dort là-bas me revient dessus comme un habit qu’on enfile ». L’auteure évoque une véritable dichotomie entre l’identité d’une personne en ville et à la campagne : « A la campagne, on rencontre des personnalités qu’on ne pourrait pas trouver en ville. Je n’ai pas la même existence là-bas que lorsque je suis en région parisienne, je ne suis pas la même personne.  »

Mettre des mots sur les non dits 

La parole des personnages est une source inépuisable d’émerveillement pour l’auteure qui laisse tour à tour Héloïse et son petit-fils Loïc, s’exprimer. Des paroles qui se font discordantes : jeune homme cynique et désabusé, Loïc, dans une posture défensive et provocatrice, se réfugie dans la joute verbale : « Il cherche à se défendre, c’est un personnage vulnérable, qui se protège par ses épines. Il a en même temps cette incroyable pétillance ! Le personnage qui m’a le plus surpris est Héloïse, qui n’était pas comme je l’avais imaginé. Même à moi, elle m’a caché des choses » Tandis que certaines voix résonnent, d’autres se murent dans le silence ; les douleurs du passé se transforment en non dits, comme pour Héloïse, qui va prendre sur elle et se taire : « C’est un personnage qui ne dit pas. Loïc, lui, n’a plus rien à cacher, tout est par terre, tout est détruit. Il est dans la même position que le lecteur en arrivant dans le village, il est en terrain inconnu, c’était donc plus pertinent que ça soit sa voix à lui qu’on entende. Il a la sensation qu’il lui manque une pièce du puzzle ». Ecrire un roman de littérature générale a représenté un nouveau défi  à relever pour cet auteure qui jusqu’à présent, n’avait écrit que des romans et bandes-dessinées jeune public : « En jeunesse, j’avais toujours le même style, là, en fonction de l’époque, de la personne, la voix à adopter n’était pas la même. Comme la voix de Loïc était très forte, la voix d’Héloïse était plus discrète. » Les personnages créés par Mélanie Guyard ont tous une voix qui leur est propre, une particularité très marquée, et c’est ce qui fait la force de ce roman choral.

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La transmission : à la lisière de nos chemins de vie

Porteuse de cette mémoire, la famille détient ses légendes, ses mythes, ses règles, ses rituels, elle se fait le véhicule de valeurs respectées ou transgressées. Les évènements heureux ou tragiques marquent la mémoire familiale et y laissent des traces qui seront transmises aux générations suivantes. L’auteure nous confie que  créer un personnage, même secondaire, nécessite de lui construire une identité propre. Pour cela, elle doit savoir d’où il vient, qui est sa famille, quelle est sa généalogie : « Chaque personnage doit avoir une identité, une raison d’être là. J’ai besoin de savoir pourquoi ils en sont arrivés là. Je ne pouvais pas créer les frères Bartelin sans créer leur famille. Ces deux frères sont comme ça car ils ont été élevés d’une certaine manière. Lorsque Loïc arrive au village et qu’on lui déballe sa généalogie, il a une réaction de résistance, de rejet, il se dit « Je ne suis pas ci, je ne suis pas ça ! Mais alors qui suis-je ? « ». Une posture qu’il adoptera jusqu’à la délivrance : celle de savoir pourquoi, de comprendre. La révélation d’un secret de famille est ce qui aidera à corriger les blessures du présent.

Les relations humaines sont au centre du roman de Mélanie Guyard : les relations fraternelles entre Héloïse et son frère, mais également les liens qui peuvent se tisser entre deux étrangers, Mathilde et Loïc, deux âmes désœuvrées qui tentent de se reconstruire dans le village du Berry : « La vie de Loïc lui a éclaté entre les mains. Mathilde est au même stade, mais contrairement à Loïc, qui est dans la dérision, le cynisme, Mathilde s’est recroquevillée sur elle-même, elle s’est éloignée de tout, est venue s’enterrer dans le Berry et tenter d’oublier sa responsabilité, son histoire. » Pour l’auteure, il est important de distiller une forme de contemporain dans le roman, de rappeler que certaines choses se produisent toujours : « Le personnage de Mathilde ressemble à Loïc mais ils ont deux façons différentes de réagir quand leurs vies ont éclaté en morceaux. Le fait qu’ils se rencontrent leur permet une reconstruction mutuelle. »

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Les liens fraternels sont également essentiels dans le récit : une relation aussi puissante qu’ambivalente : « Les relations entre frère et sœur sont des relations entre pairs, mais ce n’est pas une relation à égalité. Même si dans une fratrie la relation n’est pas égale, elle a vocation à l’être. C’est la volonté d’équité qui crée des relations qui n’existent pas entre les autres membres de famille. Cette relation frère-sœur contribue à la construction de l’individu. » Les personnages du roman de Mélanie Guyard sont toujours animés par la culpabilité : « J’avais besoin d’une raison pour pousser Héloïse à faire ce qu’elle fait. J’ai choisi la culpabilité, un des moteurs qui pousse les gens à faire ce qu’ils font dans les familles. Je suis une petite sœur, et c’est une relation qui m’a profondément émue. »

De la mémoire collective à l’écriture collective

Mélanie Guyard ne choisit pas vraiment les histoires qu’elle va coucher sur le papier. Elle a plutôt l’habitude de vivre, de penser, de rêver, de laisser les histoires venir à elle : « Les histoires que je rêve sont généralement de la grande aventure, des mondes imaginaires, des choses que j’aimais lire lorsque j’étais enfant. » Et finalement, d’en choisir une : « Celle là, je vais la raconter ». C’est le hasard qui l’a guidée sur le chemin de l’écriture de ce premier roman adulte : « Je ne me suis jamais dit que j’allais écrire un livre pour adultes, un roman historique. J’écoutais de la musique, et j’ai entendu une chanson. Tout s’est imposé à moi subitement. L’histoire est venue en entier et forte. Je ne voulais pas l’abandonner sous prétexte que je n’arrivais pas à l’écrire. » Elle invite les aspirants auteurs à se faire confiance et à poursuivre leur processus créatif, même dans les moments de doutes : « L’histoire a finalement été facile à écrire, les personnages ont fait le gros du travail à ma place. Ce n’est pas la peine d’avoir peur. »

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Pour se lancer pleinement dans l’écriture de son roman, Mélanie Guyard a décidé de relever le challenge du Nanowrimo : un défi d’écriture qui consiste à écrire un roman en un mois seulement : « Soudainement, écrire n’est plus solitaire, c’est collectif. Tout le monde écrit pendant un mois, et on va jusqu’au bout. Il ne faut pas commencer à écrire, il faut finir d’écrire. Une fois qu’on a un produit fini, on peut le retravailler. Dans La Peste de Camus, il y a un personnage qui est aspirant écrivain, et à sa mort, on retrouve chez lui des milliers de pages de la même phrase, travaillée de façon différente, car il cherchait la première phrase parfaite pour commencer son roman. C’est le piège des aspirants écrivains. » Il existe dans la culture française l’idée bien ancrée que la littérature est un don. Dans l’imaginaire populaire, le don en littérature évoque la question du talent, voire même du génie de l’auteur, qui confère à l’individu la capacité de transcender sa condition et d’exceller dans son art, une posture élitiste à laquelle l’auteure s’oppose fermement : « Si on enlevait cette idée, il n y aurait plus de gens qui se diraient « je n’ai pas ce don ». Je suis une grande partisane de l’éducation de l’auteur, des masterclass. Il y a énormément de ressources pour les gens qui souhaitent se lancer dans l’écriture. Les littéraires sont placés sur un piédestal en France : cela empêche les aspirants de créer, qui n’osent même plus essayer. Il est aussi important de permettre à l’auteur de communiquer avec les lecteurs. L’auteur est souvent lu, mais il est rare que le lecteur soit invité à s’exprimer. »

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Nous souhaitons à Mélanie Guyard beaucoup de succès pour cette première incursion dans le roman historique. L’auteure nous le révèle à demi-mot, elle compte continuer à écrire de la littérature pour adultes : « Je visualise l’imaginaire comme un couloir avec plein de portes à ouvrir. J’ai pu en ouvrir une… Donc maintenant je peux le refaire ! » Les barrières sont levées !

Découvrez notre interview vidéo de l’auteure, dans laquelle elle présente son roman à travers 5 mots :

Découvrez Les Âmes silencieuse de Mélanie Guyard publié aux éditions du Seuil.

Babelio, un Etonnant Voyageur 2019

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Un festival qui s’interroge

C’est une année de doute pour le festival Etonnants Voyageurs qui se déroule du samedi 8 au lundi 10 juin à Saint-Malo. « Qu’est-ce qui nous arrive ? » se demande son fondateur Michel Le Bris. « Bouleversement de tous les équilibres mondiaux, guerre économique ouverte, effondrement de nos systèmes de représentation du monde, guerre déclarée de plus en plus ouvertement à nos valeurs fondamentales – démocratie, droits de l’Homme, laïcité – montée, partout, des régimes autoritaires, sinon des dictatures ; montée des intégrismes, fragmentation accélérée de la société, lente implosion d’une Europe dont nous savons […] qu’elle sera à réinventer dans la pire des tourmentes depuis sa création »… La liste des interrogations est longue. L’occasion pour les écrivains, photographes, aventuriers, philosophes, cinéastes, artistes et lecteurs de se réunir 3 jours durant et de réfléchir ensemble à l’état du monde.

Comme toujours, expositions, rencontres, dédicaces, films et masterclasses seront à l’honneur dans la cité malouine. L’aventure, ne sera pas dénuée de sens.

Retrouvez ici le programme complet du festival.

Les rencontres Babelio

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Les mondes d’Alan Lee.

A l’occasion de la sortie de La Chute de Gondolin, l’un des « trois grands contes du Premier Âge » écrit par J.R.R Tolkien et illustré par Alan Lee dans cette édition publiée en France chez Christian Bourgois, l’illustrateur anglais sera présent pour une rencontre inédite à Saint-Malo.
Nous évoquerons son travail d’illustrateur, de son rapport à l’oeuvre de J.R.R Tolkien, de son travail sur cette nouvelle publication (la dernière de la main de Christopher Tolkien ? ) mais aussi de son rapport aux mythologies nordiques.
Vous pouvez réviser avec notre interview d’Alan Lee publiée lors de la sortie de Beren et Luthen.

Rendez-vous samedi à 15h15 à la Maison de l’Imaginaire  

Leur vie est une aventure
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Direction l’Egypte avec Robert Solé qui publie Les Méandres du Nil, les Indes orientales avec Olivier Truc (Le Cartographe des Indes Boréales), l’océan indien du XIXe siècle sous la houlette de Fabien Clauw (Le Pirate de L’Indien), et la (re)découverte des sources du Nil avec Mahi Grand & Olivia Burton (Un Anglais dans mon arbre).

Il sera question du transport épique de l’Obélisque de Louxor, de guerres de pirates dans un océan déchaîné, des enjeux de la cartographie en terre lapone mais aussi de grands explorateurs tels que Francis Richard Burton, Izko Detcheverry ou encore le redoutable capitaine Gilles Belmonte.

Rendez-vous samedi à 17h45 à l’Ecole Nationale Supérieure Maritime – Salle 2

Le Réveil des Sens

51EQV-R9FAL._SX195_.jpgL’aventure est plus intérieure, plus intime pour les personnages dont il sera question lors de cette rencontre. Face à une forêt sauvage à la fois amie et ennemie, face à une nature qui reprend le dessus sur l’homme et la femme ou face à un ogre qui ne laisse aucune parcelle de rêve à une jeune fille arrachée à sa famille, les sens peuvent s’éveiller, violemment, pour le meilleur et pour le pire.

Ce sera l’objet d’un bel entretien entre Franck Bouysse (Né d’aucune femme), Jamey Bradbury (Sauvage) et Christiane Vadnais (Faunes).
En guise de mise en bouche, nous vous proposons un entretien avec Franck Bouysse.

Retrouvez vos critiques

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Comme les années précédentes, vos critiques sont mises en avant lors du festival Étonnants Voyageurs. 126 critiques de lecteurs sont en effet à retrouver sur les stands des éditeurs. Arriverez-vous à retrouver votre critique ? Si c’est le cas, n’oubliez pas de nous avertir sur Twitter ou Instagram !

Eric de Kermel : l’évidence écologique

Depuis près de vingt ans, l’écologie et la sauvegarde de la planète Terre sont devenus des sujets dominants dans les médias et les débats d’opinion. Après tout ce temps, on peut légitimement se poser la question de ce qui a vraiment changé dans notre manière d’appréhender notre environnement naturel, de ce que chacun fait au quotidien pour tenter de réduire son empreinte écologique et ainsi éviter d’aggraver une détérioration des conditions de vie sur Terre, conséquence aujourd’hui inévitable de siècles d’exploitation de la nature sans souci du lendemain.

Si les responsables politiques semblent pour la plupart freiner des quatre fers quand il s’agit de réduction des émissions de CO2 (par exemple), une large part de la population semble avoir pris conscience de ces problématiques. Et au-delà du catastrophisme et de la peur, de plus en plus d’écrivains, de journalistes et d’intellectuels développent un discours plus émotionnel pour rappeler avec force le lien simplement organique qui nous relie à la nature – et donc l’évidence de tout faire pour la préserver.

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« A travers un récit initiatique, porté par la tendresse et la foi en l’humain, Eric de Kermel nous propose une expérience susceptible de nous interroger et pourquoi pas de nous transformer. » (Préface de Cyril Dion)

Eric de Kermel fait partie de ces auteurs qui pensent que l’émotion et l’expérience peuvent nous faire changer de regard sur notre environnement, et ainsi agir en profondeur sur nos habitudes. Il était de passage chez Babelio le 27 mai dernier pour rencontrer 30 de ses lecteurs autour de son troisième et dernier livre en date, Mon cœur contre la terre (Eyrolles).

Rendez-vous en terre connue

Parce qu’il faut bien naître quelque part, Eric de Kermel est venu au monde à Ajaccio, un peu par hasard. Du pays, il en a vu assez jeune grâce à un père diplomate, vivant jusqu’à l’adolescence au Maroc (à Rabat) et en Amérique du Sud (en Argentine), avant de rejoindre la France à l’âge de 15 ans. Une expérience pas forcément évidente : « Je n’étais vraiment pas content d’arriver en France, en région parisienne, après toutes ces années passées à arpenter la nature sauvage. Heureusement, mon oncle et ma tante avaient une maison du côté de Briançon, dans les Alpes. Je leur ai assez rapidement rendu visite. C’est cet été là que j’ai vraiment découvert la montagne et la vie qui va avec, ce qu’elle permet et ce qu’elle impose. »

C’est ce coin de France, ses paysages, ses habitants qu’Eric de Kermel raconte dans Mon cœur contre la terre, à travers les yeux d’Ana, écologue quinquagénaire en burn out qui va venir se ressourcer dans cette vallée de la Clarée où elle a grandi, à l’instar de l’auteur : « Cette vallée est frontalière avec l’Italie, et épargnée du tourisme massif car il n’y a pas de station de ski. Le fond de vallée y est très haut, à 1500 mètres d’altitude environ, ce qui la rend assez sombre par rapport aux villages savoyards, par exemple. Elle rappelle vraiment les paysages du Montana décrits par les nature writers américains. » Quand Pierre de Babelio lui demande si le livre a été écrit sur place, dans cette région qu’il connaît bien, Eric de Kermel explique : « J’ai commencé à l’écrire chez moi près d’Uzès, dans le Gard, puis je l’ai terminé à la Clarée, effectivement, où j’ai aussi tout repris. C’est mon côté journaliste, de vouloir documenter au maximum, même si ça n’est franchement pas évident pour moi d’écrire sur ces lieux que je connais bien, et surtout sur ses habitants. J’avais peur de mal faire, mais certains d’entre eux m’ont rassuré sur ce point : selon eux, je n’ai rien dénaturé. »

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Evidence écologique

« Dénaturer » serait d’ailleurs un comble pour ce défenseur ardent de la cause écologique, qui s’échine plutôt à « renaturer » ses lecteurs, notamment à travers son rôle de directeur de la rédaction du magazine mensuel Terre sauvage, engagé dans la redécouverte de la vie sauvage et l’écologie. Et à en croire une expérience récente, il y a selon lui encore pas mal de travail pour éveiller les consciences ou même faire découvrir la nature : « Je faisais visiter mon potager et mon verger à ma filleule il y a quelque temps. C’est une jeune femme éduquée, qui a fait Sciences Po. Pourtant, elle n’a reconnu ni les fraises (parce qu’elles étaient encore vertes), ni le figuier. En fait elle ne savait pas vraiment comment poussent les fruits, à quoi ils ressemblent avant d’arriver dans son assiette. Alors c’est vrai qu’on peut tout à fait avoir envie de protéger la nature intellectuellement, à distance, mais pour moi il faut d’abord la connaître, en faire l’expérience. Mes grands-parents étaient agriculteurs, mais vu qu’il y en a de moins en moins, les jeunes gens perdent cette transmission familiale, et pour certains le lien avec la nature est rompu. »

Cette anecdote fait écho au personnage d’Ana dans le livre, qui défend l’environnement depuis Paris via son métier, mais découvre une réalité assez différente quand elle retourne dans sa région natale des Alpes. L’un des aspects souvent relevés par les lecteurs présents ce soir-là concernait d’ailleurs la vision que l’on a du loup et du débat autour de sa protection ou non : « Le loup est aujourd’hui un vrai problème en France. De nombreux spécimens sont venus d’Italie, en passant par le parc du Mercantour pour aller jusqu’aux Cévennes. On ne sait pas comment ils ont traversé l’autoroute du Sud, mais ils y sont parvenu. J’avais le même avis qu’Ana sur le loup avant de rencontrer ce berger dans la vallée de la Clarée – une anecdote qui a d’ailleurs donné naissance à une scène du livre. Il m’a fait comprendre qu’il ne faut pas forcément protéger le loup à tout prix, surtout que c’est une donnée relativement nouvelle pour les bergers, qui se sentent parfois en danger, démunis. Et peu écoutés alors qu’ils connaissent bien la nature. »

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Le pouvoir du roman

Pour soulever ces problématiques, Eric de Kermel a choisi d’écrire un roman – son premier roman écolo – pas un essai. Pour lui, « certains lecteurs ne sont pas prêts à lire un livre trop précis et documenté, trop sérieux sur ces sujets. Le roman permet une accessibilité plus facile pour le lecteur, avec des thèmes importants que l’on croise dans la fiction. Mais ça autorise aussi à être plus poétique et sensible, à laisser sa place au lecteur et à ses interrogations sans vouloir asséner des vérités à tout prix. Pour moi un bon livre pose des questions plutôt qu’apporter des réponses toutes faites. »

En tant que journaliste, il écrit forcément régulièrement sur ces thèmes. Pourtant ce sont deux activités qu’il distingue largement l’une de l’autre : si le journaliste s’appuie sur l’actualité, dans un magazine qui contient d’autres textes et « caché derrière sa signature », l’écrivain se trouve selon lui plus exposé : « J’ai commencé à écrire à l’âge de 15 ans, pour moi. Puis j’ai continué en écrivant des histoires pour mes enfants. Ensuite, j’ai écrit des histoires pour les grands ; mais tout cela était assez secret et intime, une activité très privée. Je n’ai jamais cherché à me faire publier, c’est venu avec une rencontre. Eyrolles sortira encore deux autres de mes livres, dont un qui est déjà écrit. J’ai adoré retravailler le livre avec mon éditrice : alors que l’écologie est mon sujet de prédilection, j’ai dû faire 7 versions de ce texte. Je ne pensais pas le retravailler autant, mais je pense qu’au final il n’en est que meilleur. Elle m’a notamment aidé à me concentrer sur les aspects romanesques justement, et à atténuer un côté journalistique qui pouvait être trop didactique. »

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Part de féminité

Un lecteur présent durant la rencontre était curieux de comprendre pourquoi l’auteur a choisi de mettre en scène un personnage féminin, Ana, d’autant que ce personnage a beaucoup de points communs avec son créateur : « Pour moi il y a un enjeu fort de réconciliation entre le masculin et le féminin, dans mon écriture. Ca ne se passe pas que par la société, mais en nous-même puisque nous avons tous l’un et l’autre en nous. Quand j’écris j’aime explorer ce côté féminin en moi. Et puis aujourd’hui, ce sont les femmes qui font entrer l’écologie dans les foyers. Chez moi, c’était ma mère. Donc ça me pousse aussi à aller chercher cette part de moi-même, que j’aime bien. »

En fait, Eric de Kermel a alterné jusque-là les personnages féminins et masculins : Nathalie dans La Libraire de la place aux Herbes, Paul dans Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui, et donc Ana dans Mon cœur contre la terre. Visiblement une habitude à laquelle ne dérogera pas son roman suivant, puisqu’il s’agira de l’histoire d’un homme qui a perdu son fils, et va se retrouver à quitter l’Occident pour un ailleurs. Une histoire là encore assez proche de la vie de son auteur.

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En attendant de découvrir cette prochaine parution, les Babelionautes invités ce 27 mai ont pu échanger avec l’auteur directement au cours de la traditionnelle séance de dédicace, et partager un verre avec les membres de l’équipe Babelio présents. Une soirée printanière pour faire bourgeonner des idées donc, et apprécier ce que Dame nature nous offre d’elle-même.

Et comme l’annonce la quatrième de couverture de l’ouvrage : « Au-delà de la communion avec la nature, l’écologie n’est-elle pas ce chemin qui invite à nourrir aussi le lien avec soi-même et avec les autres ? » A bon entendeur…

Pour en savoir plus sur ce livre et son auteur, vous pouvez regarder l’interview vidéo d’Eric de Kermel, où il présente Mon cœur contre la terre à travers 5 mots :


 

Découvrez Mon cœur contre la terre d’Eric de Kermel, paru aux éditions Eyrolles.