Dans les eaux troubles du Golfe de Finlande avec Denis Lépée

C’est le 21 mars dernier que 30 lecteurs de Babelio ont été reçus aux Éditions de l’Observatoire, non pour fêter un printemps désespérément absent, mais pour échanger avec Denis Lépée autour des Engloutis, son nouveau livre à la frontière entre roman noir et roman d’aventures, qui arrivait le jour même en librairie. Et les derniers frimas offraient finalement un cadre plutôt adapté pour parler de cette plongée dans les eaux sombres du Golfe de Finlande…

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Dix ans après

Les Engloutis marque le retour de l’archéologue Tommaso Mac Donnell, spécialisé en plongée sous-marine, dont les lecteurs avaient pu faire la connaissance il y a plus de dix ans dans L’ordre du monde. Si pendant la décennie qui a séparé les deux livres, Denis Lépée s’est plutôt adonné à son autre veine littéraire, celle du roman historique, il n’a de son propre aveu jamais cessé de converser avec son personnage. Et il était curieux de voir comment Tommaso avait pu évoluer en dix ans. Il l’a retrouvé avec plaisir, l’archéologue ayant toujours compté parmi ses personnages préférés.

Un écrivain à sa table

Interrogé sur ses méthodes d’écriture, Denis Lépée, explique avoir toujours avant de prendre la plume un point de départ – en l’occurrence, une plongée sur une épave réelle, coulée par un sous-marin allemand dans des conditions proches de celles du roman – et un point d’arrivée, mais pas nécessairement les étapes qui mèneront de l’un à l’autre. Les connexions se font ensuite, au fil de l’écriture. Sachant qu’il n’écrit pas de manière linéaire. Il peut tout à fait rédiger un chapitre situé vers la fin de l’histoire, puis un passage antérieur. Et il écrit toujours beaucoup plus que la matière que l’on trouve dans le livre édité. Une part de son travail s’apparente à celui d’un sculpteur : il passe et repasse sur le texte pour le polir, élaguer ce qui pourrait alourdir ou ralentir l’intrigue.

Quant à savoir quand achever son livre, c’est un travail délicat, une forme de décélération qui doit conduire à une fin ni trop abrupte, ni trop languide. Il n’est pas toujours facile de s’arrêter au bon endroit, et cela se fait souvent par tâtonnements.

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Bienvenue en Finlande

« Les zones de débat, de marge, sont toujours des endroits riches. »

Pour beaucoup de lecteurs, Les Engloutis a notamment été un appel à découvrir la Finlande. Aux yeux de Denis Lépée, cette terre si particulière n’est pas qu’un simple cadre, mais bien un personnage du roman à part entière. C’est une ligne de fracture historique entre les blocs Est et Ouest, dont les eaux sombres cachent nombre d’épaves et plus encore de mines sous-marines. C’est un pays à l’envers, où la mer l’emporte sur la terre. Une mosaïque d’îles à la topographie changeante. Lorsqu’on pose le pied quelque part en Finlande, on ne sait jamais si ça va être sur de la terre ou de l’eau. Pour un visiteur étranger, cette géographie unique est troublante, comme peut l’être la psychologie des Finlandais, un peuple qu’on connaît peu, moins que ses voisins suédois ou russes.

Le long des golfes sombres

«Les épaves sont fascinantes. Ce sont des témoignages de la défaite du monde des hommes face au monde marin. »

Auvergnat d’origine, Denis Lépée n’en a pas moins développé une passion pour la mer. Passion littéraire, Hermann Melville figurant très haut dans son panthéon personnel, même si d’autres écrivains plus terriens y ont aussi leur place, comme Alexandre Dumas, Charles Dickens ou Ernest Hemingway. Mais également passion de plongeur : sans être un découvreur d’épaves, il prend un grand plaisir à visiter celles déjà répertoriées, et dès que ses obligations parisiennes lui en laissent le loisir, ne manque pas une occasion de rallier la Bretagne nord pour en explorer les eaux glacées.

« Celui qui n’est plus un ami n’a jamais été un ami », Aristote

Cette phrase, Denis Lépée l’avait placée en exergue d’un de ses précédents romans. Mais l’amitié, est un thème qui traverse aussi Les Engloutis, une question qui lui tient particulièrement à cœur. L’amitié est un sentiment qui peut prendre des couleurs variées, être vécu avec légèreté, ou au contraire de manière absolue tel un code d’honneur, comme c’est le cas pour Tommaso.

Tommaso qui semble avoir gagné de nombreux nouveaux amis à l’issue de cette lecture et de cet échange, puisque les lecteurs ont pressé Denis Lépée de questions pour savoir s’ils allaient le retrouver dans un prochain roman. Réponse de l’auteur : « La question n’est pas tant de savoir si, car l’envie est bien là, mais quand, car il n’est pas toujours facile de savoir quel ordre donner à ses différents projets d’écriture. »

En attendant, pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, il est déjà possible d’explorer la Finlande et ses mystères en compagnie de Tommaso Mac Donnell dans Les Engloutis, de Denis Lépée, aux Éditions de l’Observatoire.

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Au cœur de la construction d’un polar avec Anthony Horowitz

La série Alex Rider, L’Île du Crâne, une des suites post Ian Fleming des aventures de James Bond… Anthony Horowitz est un écrivain bien connu des lecteurs à travers la planète pour ses différents faits d’armes. C’est auréolé de tout ce succès que l’auteur britannique est venu présenter dans les locaux de Babelio il y a quelque jours son dernier livre Comptine mortelle en présence de l’interprète Fabienne Gondrand et publié simultanément aux Éditions du Masque et dans une édition jeunesse chez Hachette Romans. L’occasion pour trente lecteurs de rencontrer Anthony Horowitz et en apprendre davantage sur son œuvre, ses inspirations et sa toute dernière publication.  

«  Alan Conway est un auteur de romans policiers à succès. Susan Reynolds, son éditrice, est ravie de lire son nouveau manuscrit, qui a tout pour plaire au plus grand nombre de lecteurs. Mais alors qu’il manque les trois derniers chapitres et le dénouement de l’histoire, Alan met fin à ses jours. »

 

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Une intrigue à plusieurs visages

 

D’emblée, et même si les lecteurs présents n’ont pu découvrir Comptine mortelle qu’à l’issue de la rencontre où un exemplaire leur a été remis, c’est l’intrigue proposée par Anthony Horowitz dans ce livre qui suscite des interrogations. On retrouve en effet deux romans dans le livre ! Le premier, c’est L’épitaphe de la pie, le manuscrit de l’auteur d’enquêtes policières Alan Conway que découvrent à la fois son éditrice Susan Reynolds mais aussi les lecteurs qui plongent en même temps qu’elle dans la dernière enquête d’un détective à la Hercule Poirot nommé Fidèle Staupert. Il y a une surprise, cependant, puisque avant que le meurtre ne soit résolu, Susan – et les lecteurs – découvrent qu’il manque les derniers chapitres et que l’auteur vient de se suicider… C’est le point de départ d’une nouvelle enquête menée cette fois-ci auprès de l’éditrice bien décidée à retrouver les chapitres manquant. Elle découvre rapidement que l’entourage d’Alan Conway a quelques points communs avec ses personnages mis en scène dans L’épitaphe de la pie

Comment l’auteur a-t-il réussi à écrire ce double roman, aux enquêtes imbriquées de la sorte ? « Ce livre à failli me tuer ! J’ai énormément travaillé dans la construction de cette histoire, j’avais avec moi en permanence un petit carnet où je notais les différentes possibilités d’indices qui me passaient par la tête, où je notais des éléments relatifs à des tableaux que je pouvais croiser ici et là, des diagrammes… »

Cette complexité à dénicher les éléments futurs de l’intrigue se retrouvant également dans le temps qu’il a fallu à Anthony Horowitz pour en finir avec l’écriture de son roman : « En général, l’écriture d’un livre me prend sept mois. Pour Comptine mortelle, j’ai mis plus du double pour arriver à un résultat satisfaisant où tous les éléments que je voulais mettre en place parvenaient à s’imbriquer plutôt correctement. »

 

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Un livre hommage

 

Grand amateur de l’œuvre d’Agatha Christie, Anthony Horowitz reconnaît volontiers s’inspirer régulièrement des nombreuses choses qu’il a pu trouver sous la plume de la Reine du crime. Des inspirations qui ont souvent aidé l’auteur dans la construction de ses différents livres, y compris pour Comptine mortelle où la majeure partie de l’enquête qui y est menée va se tenir dans un village reculé de la profonde Angleterre : « Le livre est inspiré par les œuvres d’Agatha Christie, j’adore tout ce qu’elle a construit au cours de sa vie. Peut-être plus qu’ailleurs sur le globe, la mère de Miss Marple est célébrée dans tous les petits villages anglais. J’ai longtemps habité dans cette campagne anglaise, et la différence de la vie à Londres et dans ces petites villages m’intéresse beaucoup, comme c’était le cas, je l’imagine, pour Agatha Christie. Un meurtre dans une grande ville ne se sait pas, la vie suit son cours sans aucun grand changement. Dans un petit village reculé, tout le monde connaît tout le monde, tout le monde devient immédiatement suspect. C’est de ce climat si bien retranscrit dans les livres d’Agatha Christie que je me nourris pour bâtir les miens. »

 

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Une vocation plutôt précoce

 

Quand on l’interroge sur ce qui a pu le pousser à devenir écrivain, Anthony Horowitz nous amène vers sa jeunesse et l’apparition d’une véritable vocation : « J’ai décidé très jeune que je deviendrai écrivain, essentiellement parce que je ne savais faire rien d’autre. J’étais plutôt stupide, j’ai échoué à l’école, les professeurs pensaient que je perdais mon temps dans cet endroit. C’est à ce moment que j’ai découvert que j’adorais les livres, que le seul endroit où j’étais heureux à l’école n’était autre que la bibliothèque. J’étais alors sûr et certain de ce que je voulais devenir. »

 

Une vocation qui apparaît très jeune et pas nécessairement avec les éléments déclencheurs auxquels on pourrait s’attendre :  « Le premier livre que j’ai vraiment adoré et qui m’a poussé vers cette voie de l’écriture, c’était Les aventures de Tintin. J’adorais ces aventures simplement parce qu’à l’époque je n’étais pas suffisamment intelligent pour me plonger dans des livres très sérieux, très longs ! Les gens pensent que Tintin n’est que journaliste, mais il est aussi un peu détective et doit mener de nombreuses enquêtes. C’est après cette heureuse découverte que je me me suis penché sur James Bond et tous les personnages de livres que j’affectionne tant encore aujourd’hui. »

 

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Un rapport si particulier

 

Rompu à l’exercice d’écriture de livres policiers, Anthony Horowitz n’oublie pas d’évoquer la relation particulière qui peut exister entre un auteur et son enquêteur fétiche : « Le rapport entre Conan Doyle et Sherlock Holmes m’a toujours intéressé. Comment Doyle a-t-il pu détester le grand-père de tous les détectives de fiction alors que le monde entier le vénérait et le vénère encore ? Fleming non plus n’aimait pas du tout James Bond. »

Mais Anthony Horowitz, loin de se tenir à distance de cette relation conflictuelle entre un auteur de polars et son enfant de papier, une relation particulière que l’on retrouve d’ailleurs sous un angle différent dans Comptine mortelle, confesse son propre vécu à ce sujet : « Ce rapport particulier, je le comprends, j’ai failli l’avoir avec Alex Rider. Je l’adore, c’est quand même lui qui m’a fait riche et célèbre dans les librairies. Mais Alex a 15 ans, il en avait 14 quand j’ai commencé à écrire sa première aventure. Pendant ce même temps, j’ai accumulé beaucoup plus d’années que lui … Les jeunes l’adorent, il est fort, il a plein d’aventures, il est beau… Alors oui effectivement, je suis jaloux. Pendant qu’Alex vit toutes ses aventures, moi je reste assis dans ma pièce à écrire. »

C’est en ces mots que la rencontre s’est terminée, juste le temps de quelques derniers échanges avec l’auteur avant de passer à une séance de dédicaces où Anthony Horowitz prit, pour le plus grand plaisir des lecteurs présents, le temps de discuter encore un peu plus avec eux.

 

 

 

Découvrez Comptine mortelle d’Anthony Horowitz aux Editions du Masque et chez Hachette Romans.

Aurélie Valognes : motif familial

Quoi de mieux qu’une maison de famille en plein Paris, au bord du canal de l’Ourcq, pour rencontrer Aurélie Valognes un soir de mars ensoleillé ? C’est donc au Pavillon des canaux que 30 chanceux lecteurs invités par les éditions Mazarine et Babelio ont pu passer un moment plein d’émotions avec l’auteur de Minute, papillon !, En voiture, Simone !, et Mémé dans les orties, qui a justement fait de la famille son sujet de prédilection. Une émotion palpable dès les premières minutes de la rencontre, tant le sujet de son dernier livre Au petit bonheur la chance !, publié aux éditions Mazarine, est personnel et sensible.

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Au nom du père

Car l’histoire du petit Jules, 6 ans, qui va être abandonné par sa mère à sa grand-mère, n’est autre que celle du père d’Aurélie Valognes, ce qu’elle nous confie la gorge nouée. « En lisant La Vie devant soi d’Emile Ajar/Romain Gary, j’ai eu comme une révélation : ce livre décrivait pour moi la vie de mon père ! Pour mon quatrième livre, j’avais donc cette histoire en stock, qui me trottait dans la tête depuis un moment. Il a fallu que j’attende avant de l’écrire, et de décrire cette enfance pas facile. Je ne sais plus comment ni quand mon père me l’a racontée, c’est comme si je l’avais toujours sue. Et d’ailleurs, je ne sais plus exactement ce qui est vrai ou des souvenirs inventés dans le livre… Une chose est sûre : j’étais soulagée et satisfaite d’avoir terminé ce texte très personnel. Et ravi qu’il plaise à des lecteurs. Mon père a d’ailleurs adoré ! »

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Duo de choc

Nous voilà donc plongés à la fin des années 1960, dans une France encore dirigée par De Gaulle, puis dans les années 1970. Une époque qu’Aurélie Valognes n’a pas connue, et dont elle se plaît à imaginer les détails. « Pour moi il s’agissait d’explorer mon histoire familiale à travers la fiction, et tous les souvenirs du quotidien, que ce soit une marque de biscottes ou de voiture. Des petits détails qui recréent un cadre, comme le langage que j’utilise, avec des expressions d’époque comme « au petit bonheur la chance ! » justement. Tout ça parle bien sûr à ceux qui l’ont vécue, mais aussi à leurs enfants et petits-enfants. »

« On ne peut pas réécrire le passé, mais on peut écrire des livres. »

 

 

En parlant de petits-enfants, quand mémé Lucette voit débarquer le petit Jules, déposé par sa mère Marie, elle ne comprend pas bien ce qui se passe, et ne s’imagine pas que cet enfant va rester. « Au début Lucette est dure, fermée, mais elle s’ouvre peu à peu, et elle finit par former un duo étonnant avec le petit Jules, qui lui non plus n’a pas demandé ça et regarde le monde avec ses yeux d’enfant. Finalement ils se soutiennent l’un l’autre, apprennent chacun de l’autre, et Lucette ne remplace pas Marie, mais donne l’amour nécessaire à Jules pour grandir, qui finalement aura été heureux. »

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La vie en rose, ou presque

Car c’est bien là l’une des forces des romans d’Aurélie Valognes : l’espoir, et malgré les difficultés, une bonne dose de tendresse et de joie. « J’essaye de toujours voir le verre rempli, de positiver. Quand on est face à une difficulté, il faut se demander ce qu’on peut encore faire, et tenter de trouver le chemin vers son propre bonheur. Rien ne sert de se lamenter indéfiniment ! Alors j’aime rendre hommage à ces héros ordinaires, honorer ceux qui ne reçoivent pas de médaille, mais qui n’en sont pas moins valeureux dans leurs attitudes et actions. Pour moi c’est une joie de passer du temps avec mes personnages, d’entrer en intimité avec eux pour faire passer des émotions, parler au cœur plus qu’à l’intellect. »

Et visiblement, ses lecteurs témoignent de cette réussite, tant ils paraissent touchés par les mots de l’auteur. Des lecteurs qui s’identifient aux personnages, à ce qu’ils traversent, ou reconnaissent en eux des membres de leur famille.

Installée depuis 2014 en Italie, à Milan, avec son mari et ses deux fils, Aurélie Valognes projette de revenir vivre en France prochainement. L’occasion de rencontres plus fréquentes avec ses lecteurs ? En attendant, nous vous proposons une vidéo tournée plus tôt lors de cette soirée, où l’auteur a choisi 5 mots pour parler de ses livres, et notamment de Au petit bonheur la chance !.

Retrouvez Au petit bonheur la chance ! d’Aurélie Valognes, aux éditions Mazarine.

Dans le désert de l’Arizona avec Haylen Beck

Si Stuart Neville s’est fait connaître en écrivant des romans policiers qui ont pour décor l’Irlande du Nord, c’est sous le pseudonyme d’Haylen Beck qu’il a choisi d’écrire son dernier roman : Silver Water. C’est ce nouveau thriller, publié aux éditions HarperCollins Noir, qu’il est venu présenter à une trentaine de lecteurs sélectionnés pour l’occasion, le vendredi 16 mars dernier. L’interprétariat a été assuré par Fabienne Gondrand.

En plus d’un nouveau nom de plume, c’est aussi un voyage outre-Atlantique que nous propose l’auteur irlandais : direction l’Arizona aux Etats-Unis, où l’on suit une mère de famille, Audra, qui fuit son mari et est accusée d’avoir fait disparaître ses enfants.

Des lacs irlandais aux déserts de l’Arizona

C’est d’abord la question du lieu qui a intéressé les lecteurs. Pourquoi l’auteur a-t-il choisi de situer son intrigue dans le désert de l’Arizona, lui qui était jusqu’ici un habitué des terres irlandaises, et comment lui est venue cette idée de thriller aux Etats-Unis ? “Ce sont les paysages du sud des États-Unis qui m’ont donné l’idée du livre. J’avais une idée d’intrigue et je savais que ça devait se passer dans la nature, mais s’il y a une chose qu’on n’a pas en Irlande, c’est la nature sauvage et le désert : c’était nécessaire de transposer l’intrigue dans un autre environnement. J’avais déjà fait plusieurs voyages en Arizona, où j’avais été témoin de l’aridité et de la sécheresse des grands déserts de l’état. C’était sans aucun doute le cadre idéal pour ce nouveau roman. J’ai laissé de côté l’idée du livre pendant un an, mais je l’ai reprise lors d’un road-trip que j’ai fait de Phoenix à Flagstaff, pendant lequel j’ai pris des notes et des photos. Puis je suis rentré, et c’est là que j’ai commencé à écrire le livre.”

De retour en Irlande, l’auteur s’est alors nourri de son expérience en Arizona pour donner à son intrigue un décor aussi vrai de nature : La notion d’authenticité est cruciale pour moi : j’ai voulu faire ressentir les impressions du lieu dans lequel se trouvent les personnages. En ce qui concerne l’ambiance, j’ai voulu retranscrire la chaleur caniculaire des 45° et rendre compte de l’aridité et de la sécheresse de l’Arizona. J’ai traduit ça par des petits détails : par exemple dans la scène d’ouverture, lorsqu’Audra est dans sa voiture, l’intérieur est frais mais si elle touche le pare-brise, elle se brûle.”

Haylen Beck a pourtant souhaité tenir son roman à l’écart du documentaire en inventant une ville fictive, Silver Water, qui serait un condensé des villes traversées lors de son road-trip en Arizona : “Je ne pouvais pas inscrire l’intrigue dans une ville réelle car l’un de mes personnages est le shérif de la ville : je n’en ai pas fait un portrait très reluisant, et je ne voulais pas m’attirer d’ennuis. Mais je me suis inspiré des villes que j’ai visitées lors de mon road-trip qui, à l’instar de Silver Water, sont des petites villes dans des cuvettes, à l’écart des routes principales et à côté de mines de cuivre : les décors sont semblables.”

Capter l’atmosphère d’un lieu

Ayant le sentiment d’être dans une Amérique profonde et peu hospitalière, notamment pour les étrangers, les lecteurs ont alors interrogé l’auteur sur la vision des États-Unis qu’il souhaitait montrer : “Plutôt que de regarder des documentaires, j’ai fait le choix de me rendre sur place pour capter l’atmosphère du lieu. Ce qui m’a frappé pendant ma visite, c’est le sentiment d’isolement, les routes en terre et les maisons préfabriquées qui tombaient en ruine. Ça se traduit par un repli sur soi et par le fait de défendre les siens plutôt que de s’inscrire dans une communauté plus large.”

Le contexte social ambiant aux États-Unis et les paysages de l’Arizona semblaient en réalité être un terreau propice pour mettre en scène l’histoire d’Audra : “Il me semble propre aux petites villes que les gens qui viennent de l’extérieur sont considérés comme des étrangers. Je voulais donner à mon héroïne le sentiment d’être une outsider. Elle vient de New York, pour elle les paysages de l’Arizona lui sont inédits et inconnus, comme pour moi qui viens d’Irlande.”

Haylen Beck se défend toutefois d’avoir voulu montrer une image inhospitalière des États-Unis et d’en avoir fait la critique : “Ce n’était pas mon intention, mais on la devine entre les lignes. Je ne voulais pas être désobligeant ni désagréable envers les américains : je sais que la population n’est pas uniforme, d’autant plus que je viens d’un pays qui a baigné dans la violence pendant 10 ans.”

Des personnages avec du relief

La violence, du kidnapping au dark web en passant par la relation abusive d’Audra et de son ex-compagnon, l’auteur a pourtant veillé à ne pas trop la mettre en scène dans son roman : “Même si le livre parle d’un kidnapping d’enfant, je savais dès que j’ai commencé l’écriture que j’allais me mettre des limites : je ne veux pas écrire des choses que je ne veux pas vivre. Je ne voulais pas écrire une histoire sadique ni cruelle, je voulais au contraire épargner au lecteur une lecture difficile.”

Il a préféré se concentrer davantage sur les caractères de ses personnages : “Je mets les personnages dans l’histoire pour voir comment ils réagissent. On apprend à les connaître quand on les voit se battre contre les événements. Il y a alors un balancier entre les personnages et l’intrigue : ils sont intimement liés et deviennent interdépendants.

Haylen Beck s’est alors exprimé à propos de ses personnage principaux, expliquant chacun de leur rôle : “Je voulais qu’on ait un maximum de compassion pour Audra et qu’on comprenne pourquoi elle fait ce qu’elle fait” explique-t-il à propos de son personnage principal, avant de poursuivre sur le personnage du shérif : “Je suis fasciné par le pouvoir que peut exercer un shérif dans une petite ville, surtout s’il a de mauvaises intentions, et les répercussions que cela peut avoir. Mais j’ai quand même fait attention au fait d’en faire un personnage humain, en 3D et pas unidirectionnel.”

Enfin, Danny Lee, un personnage qui a vécu une situation similaire à celle d’Audra et qui lui vient en aide, a quant à lui particulièrement retenu l’attention des lecteurs. L’auteur s’est expliqué sur les contraintes liées à ce personnage : “J’ai voulu donner à Danny Lee une histoire et un passé aussi différents que possible de ceux de l’héroïne, c’est pour ça que c’est un asiatique originaire du Chinatown de San Francisco, et qui a un lien avec les gangs. C’est un personnage qui m’est très éloigné, il me fallait donc un référent. C’est pour cela que j’ai fait appel à Henry Chang, un auteur de polar new-yorkais. J’ai beaucoup parlé du personnage avec lui, il m’a aidé à comprendre les fondements culturels de cette communauté pour donner plus d’authenticité à mon livre.” Il s’est également confié sur son affection pour le personnage : J’ai pris beaucoup de plaisir à créer ce personnage. On me demande régulièrement s’il va revenir : je ne m’interdis pas cette possibilité, il a le potentiel d’un personnage récurrent. Silver Water a été pensé, écrit et conçu comme un roman indépendant, mais j’y ai laissé quelques outils pour faire revenir Danny Lee.”

Écrire sous couverture

Faire revenir Danny Lee : cela signifie-t-il qu’Haylen Beck sera de retour ? se sont alors demandé les lecteurs. Comment l’auteur irlandais compte-t-il faire cohabiter ses deux identités, et jongler entre ses romans irlandais et ceux écrits sous pseudonyme ? J’ai pour projet d’alterner ces deux types de roman au rythme d’un sur deux : cela me permettra d’éviter de m’ennuyer et me donnera l’occasion de prendre le large. Sous le nom de Stuart Neville, les romans continueront de se passer en Irlande, mais tous les livres écrits sous le nom d’Haylen Beck seront des thrillers qui se passeront aux Etats-Unis, indépendants les uns des autres : cela me laisse la liberté de me concentrer sur l’histoire et d’aller où je veux aux Etats-Unis : le prochain roman se déroulera d’ailleurs à Pittsburgh (Pennsylvanie).”

L’auteur s’est alors confié sur la conception de Silver Water et sur les avantages d’écrire sous pseudonyme : “J’ai écrit Silver Water sans être sous contrat : c’était une surprise pour mon agent comme pour mon éditeur. Ça m’a permis de jouir de plus de liberté car personne n’attendait rien de moi : l’écriture était plus facile. C’était également un changement stylistique dans la mesure où je me lançais dans un roman plus grand public, alors que les précédents étaient plus sombres et tenaient plus du roman noir. ”

Rebondissant sur les différentes sous-catégories de romans policiers, Haylen Beck s’est confié sur les deux oeuvres qui l’ont influencé lors de l’écriture de Silver Water : “Je peux citer deux influences pour ce roman : la première, c’est le livre de Jim Thompson : Le Démon dans ma peau, qui m’a inspiré pour donner le rôle de méchant au shérif. La seconde, je ne peux la citer que rétrospectivement, mais plusieurs mois après l’écriture du livre, j’ai revu La Nuit du chasseur de Charles Laughton, et j’ai réalisé à quel point ce film m’avait influencé. Je pense notamment à deux scènes : lorsque les enfants sont dans la cave, et lorsque la fillette tient sa peluche. Avec du recul, c’est impossible de le nier.”

Enfin, la rencontre s’est achevée sur une question sur la fonction du polar : a-t-il pour objectif de rendre justice ? “Cette question me rappelle une citation : “dans notre prochaine vie on bénéficie de la justice, et dans celle-ci de la loi.” La loi est différente de la justice, on lit souvent des histoires de sentences très légères par rapport au crime commis. En Irlande du Nord notamment, on trouve plein de gens libres, voire à des positions de pouvoir, alors qu’ils ont commis des crimes. Dans la vie, la justice n’est pas très courante : elle est sublimée par le livre.”

C’est sur la musique de deux groupes chers à l’auteur, qui ont d’ailleurs inspiré l’auteur dans le choix de son pseudonyme, que s’est terminée la rencontre. Serez-vous capables de les deviner ?

Retrouvez Silver Water d’Haylen Beck, aux éditions HarperCollins Noir.

 

A la rencontre des membres de Babelio (23)

Avec près de 580 000 utilisateurs, on en croise du monde sur Babelio. Pour que la communauté demeure, malgré son ampleur, un endroit convivial où l’échange est roi, nous avons décidé de vous donner la parole. Et puisque le Salon du livre de Paris met en 2018 à l’honneur la Russie, du 16 au 19 mars, voici le portrait livresque de l’une des lectrices-utilisatrices du site, experte en littérature russe.

Nastasia-B

Rencontre avec Nastasia-B, inscrite depuis le 8 mars 2012.

Comment êtes-vous arrivée sur Babelio ?

Pour être franche, je ne suis pas une aventurière d’Internet, des réseaux sociaux ni du numérique en général. Cela faisait quelques années que j’écrivais des avis sur Amazon, principalement, au départ, pour garder le souvenir de mes lectures. Pendant plusieurs années, tout allait bien, de plus en plus de gens lisaient mes avis à propos de livres ou de films, m’adressaient des commentaires sympas, intéressants et/ou encourageants. Je me prenais au jeu, j’essayais d’affiner un peu, d’être originale si possible, de pousser toujours plus loin ma réflexion. Puis, après trois ans, il y eut un effet pervers des classements : j’ai atteint une assez incompréhensible 10e place, ce qu’ils appellent dans leur jargon amazonien « le tableau d’honneur des commentateurs » ou quelque chose dans ce genre. Et à partir de là, tout a changé. Si je postais une critique (qui m’avait réclamé du temps et de la réflexion), paf ! dans les 30 secondes chrono, je recevais 10, parfois 20 votes négatifs de commentateurs d’équipement électrique et de mousse à raser, qui n’avaient manifestement pas lu une traître ligne de ce que j’avais écrit mais dont l’objectif était de me passer devant dans ledit classement, dont je doute qu’il puisse revêtir une quelconque signification. Cela n’aurait affecté que ce classement sans queue ni tête, cela m’aurait été bien égal mais évidemment, pour chaque livre que je critiquais, ma contribution se trouvait reléguée bonne dernière et avec très peu de chance d’être lue un jour par des lecteurs intéressés. Déçue par ce sabotage volontaire, j’ai donc arrêté cette activité et effacé toutes mes critiques d’Amazon. C’est un contributeur commun d’Amazon et de Babelio, Finitysend (pour ne pas le citer et pour le remercier au passage amicalement), qui m’a contactée en m’indiquant qu’il trouvait dommage que j’abandonne et qu’il y avait peut-être un site qui répondrait mieux à mes attentes qualitatives : Babelio. J’ai tout de suite trouvé le site génial. Et le jour même, je crois, j’étais addicte ! D’ailleurs méfiez-vous de Babelio, il sera bientôt inscrit sur la liste du ministère des Principes actifs aux propriétés addictives suscitant de la dépendance !

Quel(s) genre(s) contient votre bibliothèque ?

Beaucoup, beaucoup de classiques de la littérature mondiale dite « blanche » (qu’est-ce que ça veut dire classique ?). Beaucoup de théâtre aussi. Ensuite des essais sociologiques, politiques, historiques divers, des livres scientifiques, de la philosophie, des livres pour enfants, des grands livres d’art et de photographie, tout ça en assez grande quantité. En portion plus congrue des policiers, des BD ou romans graphiques, de la SF, de la poésie, des guides. Enfin, le parent pauvre de ma bibliothèque est assurément la fantasy. Vous n’y trouverez pas (sauf exception) de manga ou de ces trucs en « lit » comme bit-lit, chick-lit, etc.

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Vous lisez beaucoup de littérature russe. Comment y êtes-vous venue ? Qu’aimez-vous particulièrement chez les écrivains russes ?

J’ai grandi dans un monde (les années 1980) où généralement, dans les média, l’U.R.S.S. incarnait l’image de la désolation et du mal absolu. Danger, dictature, missiles, Tchernobyl… Dans tous les films que je pouvais voir, le Russe tenait toujours le rôle du dangereux sanguinaire, détraqué atavique, intéressé uniquement par la domination et par ma mort, et, bien entendu, dépourvu de tout sentiment humain. Heureusement, un gentil Américain courageux et désintéressé venait toujours sauver le monde à la fin. Ouf ! On avait eu chaud ! Dans mes livres d’histoire, même chose, on me farcissait le crâne avec la Seconde Guerre mondiale : ceux qui avaient souffert étaient les Juifs, et ceux qui nous avaient libérés des nazis étaient les Américains. Rien de plus à ajouter. Et les Russes ? Quels Russes ? 20 millions de morts ? Quels 20 millions de morts ? On évoquait vaguement Stalingrad comme une sorte de léger contretemps (à cause du froid) qu’avaient connu les nazis dans leur avancée. Point à la ligne. En somme, la Russie n’avait rien de séduisant : c’était une Sibérie emblizzardée peuplée de fous sanguinaires et esclavagistes.

Finalement, c’est grâce à mes oreilles que ma vision a commencé à changer. Tout d’abord, il y eut la chanson de Sting, « The Russian », qu’avec mon niveau d’anglais de l’époque j’avais mal interprétée et que je croyais beaucoup plus pro-russe qu’elle ne l’est réellement. Mais peu importe, l’huis était fracturé. Il y eu ensuite ma découverte de la musique de Prokofiev, Borodine, Chostakovitch, Tchaïkovski, Moussorgski, Stravinski, etc. Il y avait comme une dissonance : moi je trouvais leurs musiques sublimes, très colorées… or, ils étaient russes, donc, par définition, malsains, bourrus et psychopathes. Et puis les choses en restèrent là un bon moment car pendant très longtemps, je n’ai pratiquement pas lu. Puis, quand je me suis mise à lire (c’était pour mes études), je ne lisais que des articles scientifiques et des essais.

Tolstoi.inddAussi improbable que cela puisse paraître, mon amour pour la littérature russe est né ici, suite à la lecture, au début des années 2000, d’un essai scientifique écrit par un Américain. Il s’agissait du livre de Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés. Au chapitre 9, il évoque l’incipit d’Anna Karénine de Léon Tolstoï : « Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » J’ai adoré cette phrase ; je me suis alors jetée chez mon bouquiniste favori, et j’ai commencé Anna Karénine. Et là, BAM !, la grosse claque ! J’ai vécu un bonheur littéraire comme rarement j’ai revécu par la suite. Il y avait tout : émotion, intelligence, raffinement et surtout, surtout, la très, très grande classe littérairement parlant. J’ai été subjuguée. J’ai enchaîné avec La Guerre et la Paix : fantastique ! Il y avait, de plus, dans ce livre des clefs de compréhension sur la vision que l’on peut avoir l’un de l’autre, Occidentaux et Russes. Du point de vue français, les Russes, assez lâchement, ont brûlé Moscou pour damer le pion àNapoléon. Du point de vue russe, les Français ont brûlé Moscou parce que ce sont des fous sanguinaires, psychopathes, avides de domination et de destruction. (Tiens, ça me rappelle quelque chose !) Et Tolstoï de conclure qu’en fait ce n’est ni l’un ni l’autre : des incendies avaient lieu à l’époque à Moscou quasi quotidiennement (chauffage au bois, fumeurs, maréchaux-ferrants, forgerons, etc.) et que, dès lors que la majorité de la population avait déserté la ville, avec l’occupation française, un incendie se déclencherait nécessairement et comme les habitants ne seraient plus là pour le circonscrire, il se propagerait fatalement à toute la ville. C’était mathématique. En fait, cette anecdote est pour moi comme une sorte d’allégorie du malentendu de point de vue qui préside à la vision qu’on m’a inculquée de la Russie.

Imaginez, si je vous présentais les États-Unis uniquement sous l’angle des agissements de Goldman-Sachs, Pfizer, Guantanamo, du napalm au Viêt-Nam ou de la famille Bush. Si j’oubliais sciemment Martin Luther King, John Steinbeck, Bob Dylan ou William Carlos Williams, qu’en penseriez-vous ? Eh bien c’est malheureusement encore aujourd’hui l’image que véhiculent bon nombre de médias à propos de la Russie. C’est très simpliste, très manichéen : on ne nous parle que de Poutine et de Gazprom. Qu’il y ait des gens vraiment peu recommandables en Russie, je n’en doute absolument pas. Mais peut-on me citer un pays où tel n’est pas le cas ?

La littérature russe est d’une richesse incroyable. Et l’on a tort de la cantonner à Tolstoï et à Fiodor Dostoïevski, qui sont certes, des séquoias géants mais dans le dos desquels, si l’on y regarde avec un peu d’attention, pousse une forêt d’immenses talents littéraires très diversifiés. Je me limiterai à un seul exemple : je vois ici ou là des amateurs de dystopies, dans le sillage du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou de 1984 de George Orwell. C’est un poncif de le rappeler mais le genre « dystopie » est à mettre au crédit d’un fabuleux écrivain russe, Evgueni Zamiatine avec Nous autres (qu’Actes Sud vient intelligemment de retraduire et de rééditer sous le titre Nous). Or, si je ne m’abuse, il n’y a eu que deux innovations vraiment majeures au XXe quant aux genres littéraires : la fantasy de J. R. R. Tolkien et la dystopie de Zamiatine. (On m’accordera que le Nouveau Roman ou l’autofiction ne sont pas forcément assimilables à des courants majeurs de la littérature.)

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Viktor Pelevine

Après j’ai eu envie de découvrir le théâtre russe des Nikolaï Gogol, Anton Tchekhov ou encore Maxime Gorki ; ce fut toujours avec intérêt. Puis sont venus les incontournables Dostoïevski, Mikhaïl Boulgakov & Cie jusqu’au plus récent Viktor Pelevine. Tous m’ont démontré qu’il y avait des auteurs de génie au pays des Soviets. Lors d’un échange, un lecteur (que les anciens de Babelio connaissent sous le nom de Gurevitch et qui depuis officie sous divers pseudonymes) a attiré mon attention sur La Mort du Vazir-Moukhtar de Iouri Tynianov : il en a résulté une très belle découverte d’un roman historique qui m’aide à comprendre certaines données géopolitiques actuelles. D’autres lecteurs du site sont très calés en littérature russe. Je pense par exemple à seblac qui est très au fait de ce qui se fait en poésie russe notamment, ou encore à Aela qui a proposé de nombreuses critiques pour un panel très diversifié d’auteurs russophones. Je suis heureuse si nos critiques peuvent inciter de nouveaux lecteurs à aller goûter aux infinies saveurs de cette littérature qui parfois effraie alors qu’elle sait aussi se rendre très abordable (Le Révizor de Gogol, La Dame de pique d’Alexandre Pouchkine, La Mort d’Ivan Illitch de Tolstoï, à titre d’exemples, sont de petits livres très faciles à lire).

Personnellement, ce que je recherche avec les écrivains russes, c’est une certaine façon de se donner à fond qui confine parfois à la folie, c’est une sensibilité, un genre de délicatesse, une espèce de synthèse entre l’esthétique japonaise et l’énergie vitale à la Jack Kerouac dont ils sont tous plus ou moins animés. Mais j’aime aussi beaucoup les régionalistes russes qui sont pour moi le pendant oriental d’un écrivain américain que j’adore, John Steinbeck.

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

J’exclus du mot « découverte » ce que l’école m’a imposé et que d’ailleurs, bien souvent, je n’ai pas lu à l’époque et « redécouvert » seulement à l’âge adulte. Je viens d’une famille où l’on ne lisait pas du tout, je n’ai pas suivi d’études littéraires donc j’ai cheminé dans les premiers temps au petit bonheur. Je me suis beaucoup intéressée, à un moment de ma vie, au cinéma italien des années 1950-60. Dans une interview d’époque de Sergio Leone, celui-ci parlait de sa grande passion pour Voyage au bout de la nuit. Inculte comme je l’étais, j’ignorais tout de Louis-Ferdinand Céline et de la fameuse controverse qui lui est associée. (Il n’y avait pas encore Internet à l’époque et ce n’était pas toujours simple d’obtenir des informations, surtout si vous habitiez à la campagne.) J’entame, vers 22 ans je crois, ma carrière d’apprentie lectrice en ouvrant Voyage au bout de la nuit en toute ingénuité. Et là, c’est comme si je mettais les doigts dans la prise et que je recevais un coup de courant inimaginable ! Oui, quand j’y repense, encore maintenant, c’est ça ma première grande découverte littéraire.

tout effondre

Quel est le plus beau livre que vous ayez découvert sur Babelio ?

Il y en a énormément mais mon vrai grand puissant coup de cœur ira à Tout s’effondre de l’auteur nigérian Chinua Achebe.

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Si j’exclus ma première BD et un livre sur les animaux de ma jeunesse, que j’ai usés l’un et l’autre jusqu’à la reliure, je crois qu’il s’agit d’une pièce de théâtre : Montserrat d’Emmanuel Roblès.

Quel livre avez-vous honte de n’avoir pas lu ?

Il y en a des millions ! Ce n’est pas vraiment de la honte que j’éprouve mais plutôt une contrainte temporelle évidente et une salle d’attente pleine à craquer ! Puisque vous me demandez de parler plutôt de littérature russe, rien que chez elle, il y en a des tas qui me font de l’œil et qui me font mal juste parce que je ne les ai pas encore découverts : Les Frères Karamazov, Le Docteur Jivago, Les Âmes mortes, L’Archipel du Goulag, Oblomov

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Iouri Kazakov et Valentin Raspoutine

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

J’ai évoqué plus haut les régionalistes russes, doués d’un lyrisme, d’une grande sensibilité psychologique, d’une infinie délicatesse. Je vais vous donner deux noms : Iouri Kazakov et Valentin Raspoutine. Kazakov a écrit des nouvelles dont certaines m’émeuvent aux larmes, tout en sobriété, tout en retenue, tout en pudeur. Elles n’ont malheureusement pas toutes été traduites en français mais on en trouve quand même pas mal dans les trois recueils suivants : La Petite Gare, La Belle Vie et Ce Nord maudit. Je vous conseille, en première approche, « Le Bleu et le Vert », « Martha l’ancienne » et « La Laide ». Quant à Valentin Raspoutine, c’est un écrivain sibérien dont j’ai beaucoup aimé les romans que j’ai lus jusqu’à présent. Je vous indique, par exemple, De l’argent pour Maria.

Tablette, liseuse ou papier ?

Papier, papier et papier quoique je ne dédaigne pas de lire aussi de temps en temps sur du papier. J’ai un rapport quasi fétichiste aux objets et les livres, pour moi, ont une âme, une odeur, une histoire. Je me revois à les tenir à tel ou tel endroit, à tel ou tel instant de mon existence ou qui me les a offerts. Si un jour je me convertis à la taseuse ou à la liblette, ce sera uniquement pour des raisons physiologiques d’affaiblissement irréversible de ma vue qui rendra impossible toute forme de lecture sur un support papier. J’aime l’idée de la durée, du passage du temps contenu dans les pages jaunies d’un livre, me dire que quelqu’un de cher et disparu a tenu cet objet dans ses mains ; j’aime aussi l’idée de pouvoir transmettre ma bibliothèque après moi. Qu’irais-je transmettre une liseuse ? Bien évidemment, mes filles s’empresseront peut-être d’aller mettre tout cela à la poubelle, mais je ne le crois pas. (Laissez-moi encore quelques illusions !)

Quel est votre endroit préféré pour lire ?

L’endroit qui colle le mieux à l’essence du livre que je suis en train de lire. J’ai lu Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez en Colombie, Le Nom de la Rose d’Umberto Eco dans un ermitage et Marcel Proust sur la côte normande. À chaque fois, le livre et l’endroit résonnaient parfaitement et j’avais l’impression d’être témoin de leur dialogue : c’était magique !

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

« La vie c’est un livre qu’on aime, c’est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu’on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison. » Jean Anouilh (Antigone)

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Quelle sera votre prochaine lecture ? Comment l’avez-vous choisie ?

J’ai toujours une dizaine de livres en cours. Dès que j’en finis un, j’en commence deux… Conseils d’ami(e)s, recherches personnelles et bien entendu Babelio. En ce moment je lis Le Parfum de Patrick Süskind, Le Cœur et la Raison de Jane Austen, L’Orateur de Cicéron, Une vie française de Jean-Paul Dubois, L’Illusion économique d’Emmanuel Todd, Le Capitalisme a-t-il un avenir ? d’Immanuel Wallerstein, Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust, Capitale de la douleur de Paul Éluard et trois autres encore.

D’après vous, qu’est-ce qu’une bonne critique de lecteur sur Babelio ?

Tout d’abord une critique qui se mouille, qui ne se contente pas juste de faire un résumé de l’œuvre. Je dirais, à la limite, il y a les 4e de couverture pour cela. Ensuite, s’il y a bien une chose qui m’agace sur Babelio, c’est quand je lis « Alerte spoiler ». C’est presque assimilable à un péché capital de la recension d’après moi. L’auteur de la critique imagine peut-être, par ces seuls mots, se dédouaner de toute responsabilité, s’immuniser contre tout reproche vis-à-vis du Babelionaute : « Ah ! Je vous avais prévenu, c’était à vos risques et périls ! » Moi j’y vois surtout un effort qui n’a pas été consenti, ne serait-ce que par égard pour l’œuvre que la critique s’apprête à déflorer sans vergogne. Cet effort qui doit justement s’appliquer à susciter l’envie de la lire, raconter exactement ce qu’il faut pour appâter, frustrer même au besoin le lecteur de la critique, effectuer des choix dans ce qu’elle décide de dévoiler en conscience de l’œuvre. Mais jamais, jamais une critique ne doit raconter platement tout le contenu d’un livre, au moins par respect pour le travail de l’auteur.

Une bonne critique, pour moi, c’est aussi une critique qui dit « merde » quand elle pense merde et qui dit « super » uniquement si elle pense super. Une critique qui ne tremble pas devant le qu’en dira-ton (beaucoup de critiques, malheureusement, s’autocensurent lorsqu’ils n’ont pas aimé une œuvre), qui n’a jamais peur d’aller à contre-courant mais qui ne se fait pas non plus un devoir d’aller à contre-courant. Bref, une critique qui exprime bien toute la subjectivité de celui ou celle qui l’a rédigée. Charles Baudelaire, qui était un fin critique, dit à ce propos : « Je crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et poétique ; non pas celle-ci, froide et algébrique, qui, sous prétexte de tout expliquer, n’a ni haine ni amour, et se dépouille volontairement de toute espèce de tempérament » Je partage totalement cette vision ; j’aime les critiques typées sur Babelio, comme celles du lecteur Crossroads (anciennement Lehane-fan), si je dois donner un exemple (vous voyez, je me mouille, je lâche des noms !).

Mais selon moi, une bonne critique doit également être argumentée. En soi, si je vous dis « j’aime le melon et je déteste les anchois », très bien, on est content pour moi, mais on s’en fiche éperdument. C’est un peu la même chose d’après moi quand on écrit : « j’ai adoré ce livre » ou « trop nul ce bouquin ! ». Peu importe qu’on aime ou qu’on n’aime pas, c’est le pourquoi qui vaut la peine d’être exprimé. Le lecteur ou la lectrice critique doit, soit relater une expérience (la sienne vis-à-vis de l’œuvre), soit essayer de décrire par la comparaison. Si, par exemple, vous n’avez jamais mangé de feijoa, vous trouverez peut-être de l’intérêt à ce que quelqu’un vous dise « c’est un peu comme un kiwi qui aurait le genre de goût et de texture de la poire. Sa peau m’évoque celle de la courgette ». Vous pouvez trouver cette description totalement farfelue, car d’autres peuvent y percevoir une ressemblance beaucoup plus marquée avec de la goyave, mais peu importe, cette description comparative vous a permis de chausser des lunettes et d’y voir au travers le monde d’une certaine façon. Certes, toutes les paires de lunettes ne conviennent pas à notre vue mais l’essentiel est d’avoir le choix d’un type de paire et d’une diversité de corrections. En soi, un avis, tout le monde en a un et ce n’est pas cela qui est intéressant mais plutôt comment la subjectivité exprimée dans une critique peut s’accorder avec la mienne. Il y a toujours plein de gens qui s’échinent dans les commentaires à reprocher à celui ou à celle qui a rédigé une critique honnête qu’il ou elle aurait dû écrire plutôt cela, penser plutôt ceci, qu’elle n’a sûrement pas envisagé tel aspect, etc. Ça me dépasse. Pourquoi ces commentateurs, à qui, manifestement ce verre de lunette ne convient pas, n’écrivent-ils pas eux-mêmes une critique alternative qui deviendrait pour le coup un nouveau verre auquel des lecteurs compatibles pourraient se référer ? Car je le martèle, c’est d’éventail critique dont nous avons besoin sur Babelio, du maximum de représentativité à propos du maximum de diversité d’opinion. De la sorte, tout lecteur pourra y trouver la paire de lunettes critique qui conviendra à sa vue.

Une anecdote particulière en rapport avec Babelio ?

Il y a un lecteur, Andman que je salue très chaleureusement, qui, une fois m’a proposé de m’envoyer un livre qui faisait écho à l’un des avis que je venais de poster. J’avais déjà trouvé ce geste plein de gentillesse. Mais ceci n’était rien encore. Plusieurs mois plus tard, au moment de Noël, il m’a envoyé un livre et une carte postale vraiment sympa. Il a recommencé au Noël suivant. J’ai été touchée au plus haut point par cette attention.

Il y a aussi des lectrices et lecteurs qui m’ont fait des retours critiques ultra précieux à propos de quelques embryons de texte que je leur avais soumis. Je voudrais les en remercier tous et toutes. (Je pense notamment à une lectrice qui porte le même prénom que moi et qui se reconnaîtra, j’espère.)

Vous nous avez confié avoir récemment débuté un travail d’écriture. Pourriez-vous nous en dire plus ?

J’envisage l’écriture comme un artisanat d’art, un peu comme devenir luthier, maître verrier ou des métiers de ce genre. On commence un compagnonnage auprès de maîtres et l’on essaie d’assimiler leur technique (ça, en soit, c’est déjà difficile) mais ce n’est malheureusement qu’une étape du parcours. Encore faut-il être capable, après avoir côtoyé de nombreux maîtres, de réaliser une synthèse de tout leur art et de trouver son identité propre. C’est long, très long, ça peut courir sur des années…

En ce qui me concerne, j’ai deux projets sur le feu. L’un a pour héroïne une jeune femme un peu paumée dans l’existence. Il abordera, entre autres, la notion de fétichisme. L’autre projet met en scène des chiens et possède un rapport étroit avec la Russie. Je ne pense pas qu’il faille que j’en dise beaucoup plus. C’est captivant à faire mais véritablement épuisant, sachant que les contraintes de la vie active et de la vie familiale me laissent finalement peu de temps pour m’y consacrer pleinement. Voilà pourquoi j’avance lentement, lentement, à tout petits pas (ça c’est une formule de Maupassant). Voilà aussi pourquoi je déserte régulièrement Babelio depuis un an car si je m’y remets, l’écriture ne progresse plus du tout.

Merci à Nastasia-B pour ses réponses !

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Claire Castillon, la tête dans les étoiles

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Malgré le froid et la neige, c’est presque une trentaine de lecteurs qui sont venus rencontrer Claire Castillon ce 9 février pour parler de son dernier livre jeunesse Proxima du Centaure. Ou l’histoire de Wilco, tombé follement amoureux d’une camarade de classe qu’il surnomme Apothéose, mais aussi tombé par la fenêtre en regardant passer l’élue de son cœur. Résultat : le voilà à l’hôpital, cloué au lit, occupé à regarder les étoiles et penser à sa dulcinée.

Ecrire quand on ne peut parler

A l’origine de cette histoire, l’auteur nous confie qu’elle connaît « une petite fille qui est à l’hôpital comme ça, condamnée à l’immobilité. Je vois sa famille de temps à autre, et pour moi c’est complètement intolérable d’en parler avec eux, ou même simplement qu’ils m’en parlent. Je ne sais pas quoi leur dire, c’est une situation très désagréable pour moi. Alors je me suis dit que si je ne pouvais pas l’entendre, je pourrais sans doute l’écrire. Et ça a donné en premier lieu une nouvelle, « Garde bien ta clé autour du cou » (dans le recueil Rebelles, un peu). Mais j’avais des scrupules à laisser cette fille comme ça, j’ai donc dû poursuivre cette situation avec un personnage masculin cette fois : Wilco dans Proxima du Centaure. J’avais aussi très envie de me remettre dans un corps immobile, l’habiter, ce que je ne m’explique pas vraiment. »

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Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles

Plus la rencontre avance et plus on se dit que Claire Castillon ressemble à ses personnages. Un brin de folie douce investit le 38 rue de Malte : « Le réel est toujours la matrice, donc mes livres s’inscrivent là-dedans. Et pourtant j’aime bien rendre le tout bancal, burlesque, fantaisiste. Il y a le cadre, l’amarre de l’histoire, et la folie des personnages. Le réel frôle toujours l’irréel. »

Effectivement, à la lecture de Proxima du Centaure, une lectrice a été marquée par l’importance des détails qui paraissent insignifiants, comme lorsque Wilco chute par la fenêtre, ce à quoi l’auteur répond : « C’est exactement ça : son fils fait une chute grave, et sa mère est obsédée par la crotte de chien qui est là, sur le trottoir, et qu’elle n’arrive pas à lâcher des yeux. On est tous confrontés à ce type de situation au quotidien, quand des détails insignifiants nous happent complètement alors que quelque chose de plus important a lieu juste à côté. »

Il faut trouver la Voix

Mais au fait, comment parvient-elle à faire vivre ses personnages, leur donner une histoire et une subjectivité ? « Chez moi tout part de la voix. Si elle n’est pas là, il n’y a pas de livre. C’est une donnée que je ne peux pas greffer à l’histoire ensuite, et du coup parfois ça me prend pas mal de temps de commencer un nouveau texte. Ca m’est arrivé d’essayer sans ça, mais au final je m’arrêtais d’écrire en plein milieu d’une phrase en me disant : « Au secours, y’a personne là ! » Donc je commence toujours avec le portrait du personnage, sans idée très aboutie de ce qui va lui arriver. D’ailleurs je ne les connais pas forcément très bien physiquement ces personnages, mais je les sais de l’intérieur, je vois à quoi ils ressemblent sous la peau. C’est comme une poche vide dans laquelle je me glisse. D’où le point de vue unique, avec Wilco comme narrateur, enfermé dans cet hôpital. »

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De l’encre au lieu des larmes

Une histoire d’amour à la fois lumineuse et très dure donc, dont l’originalité a frappé voire choqué certains lecteurs : « Dans mes livres on sent certes une volonté de malmener le lecteur, mais aussi de lui faire du bien après. Ca fait mal mais ça fait du bien quand même. Je ne cherche pas ce type de sujet exprès, mais c’est ce que j’ai envie d’écrire à ce moment-là. D’ailleurs j’ai commencé à écrire à l’âge de 12 ans, le jour de l’enterrement de mon grand-père. Je n’avais pas envie de pleurer avec la famille, alors j’ai plié des feuilles en forme de livre, et j’ai laissé courir le stylo dessus. C’est aussi une manière de me couper du réel, ce qui est un point de départ récurrent pour moi. »

Quand une lectrice fait remarquer que ses livres s’étendent toujours sur le même nombre de pages, Claire Castillon précise : « A chaque fois que je commence un livre, je me dis : il va être énorme. Et puis soit rien ne vient, soit j’en fais trop et j’en enlève. J’ai une sorte de format intérieur qui correspond environ à 180 pages. J’ai déjà fait un livre plus long, avec trois points de vue de femmes, mais au final je le trouve raté. »

Et concernant ses projets d’écriture ? « Là j’ai bouclé un nouveau roman pour adultes, Ma grande. Et j’ai un autre roman jeunesse en cours. » De quoi faire vaciller un peu plus le réel ! Mais avant ça, la traditionnelle séance de dédicaces aura permis aux invités de partager plus directement encore leur point de vue sur le livre, et de repartir avec leur exemplaire signé. Des lecteurs nés sous une bonne étoile !

Découvrez Proxima du Centaure de Claire Castillon publié chez Flammarion Jeunesse.

L’ascension d’une vie avec Maud Ankaoua

C’est face à des lecteurs sélectionnés pour l’occasion que Maud Ankaoua est venue présenter, il y a quelques jours, son dernier livre Kilomètre zéro : Le chemin du bonheur publié aux Editions Eyrolles. L’occasion d’en savoir plus sur l’origine de ce premier roman pour l’auteure, sur les événements qui ont pu la mener vers l’écriture et sur les éléments forts à retenir de cette lecture.

« Maëlle, directrice financière d’une start-up en pleine expansion, vit le rythme effréné de ses journées ; sa vie se résume au travail, au luxe et à sa salle de sport. Ses rêves… quels rêves ? Cette vie bien rodée ne lui en laisse pas la place ; jusqu’au jour où sa meilleure amie, Romane, lui demande un immense service. Question de vie ou de mort.

Maëlle, sceptique, accepte la mission malgré elle. Elle rejoint le Népal, où l’ascension des Annapurnas sera un véritable parcours initiatique.

Quand la jeune femme prend conscience que la réalité n’est peut-être pas celle que l’on a toujours voulu lui faire croire… c’est sa propre quête qui commence.

C’est au cours d’expériences et de rencontres bouleversantes que Maëlle va apprendre les secrets du bonheur profond et transformer sa vie. Mais réussira-t-elle à sauver son amie ? »

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Un parcours tout tracé

La première question posée à Maud Ankaoua sonne comme une évidence : quels liens peut-on établir entre Maud Ankoua et Maëlle, le personnage central de son roman ? Quelle part de Maud Ankaoua peut-on trouver dans ce livre à mi-chemin entre l’ouvrage de développement personnel et le roman ?

« Les relations humaines sont pour moi au cœur de toutes les actions de notre quotidien. En entreprise, dans ces spécialités mais dans toutes les autres, on se rend compte que seules importent les relations humaines, quel que soit votre domaine. J’ai longtemps été payée pour faire des entreprises les meilleures de leur secteur, c’était mon métier pendant plusieurs années. Pour arriver à ce résultat, il faut que les gens puissent parler, exprimer leur créativité, échanger entre eux, c’est véritablement indispensable. Sans ça, il ne se passe plus rien dans une entreprise. Dès que des égos entrent en conflit, tout se bloque et s’enraye même si vous avez le meilleur produit possible. Ce qui me passionne c’est pouvoir avancer, s’améliorer et partager ce que l’on apprend. La base et la racine de ce qui m’anime ce sont les relations humaines et toutes les améliorations que l’on peut envisager. Mon premier voyage au Népal en était une à mon sens, et j’ai eu envie de la raconter. »

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Un élément déclencheur

Ce voyage en terres népalaises a donc été pour Maud Ankaoua le début de nombreuses choses, mais surtout l’élément déclencheur qu’il lui a fallu trouver avant de se lancer corps et âme dans l’écriture. Comme l’épiphanie tant attendue pour donner un nouveau sens à sa carrière, Maud Ankaoua a donc profité de son voyage à l’étranger pour se lancer de nouveaux challenges et donner un coup de fouet à son existence, comme elle le dit en ses mots :

« Je suis partie au Népal à un moment de ma vie où je venais de vendre une société, un moment vraiment particulier de mon existence. J’ai fait ce voyage alors que j’entrais petit à petit dans une phase de burn-out, j’étais en proie à de nombreux doutes aussi bien personnels que professionnels. Ce voyage m’a permis d’apprendre à vivre au présent alors que j’avais été formatée pour toujours avoir dix coups d’avance dans tout ce que je pouvais entreprendre. Il y a beaucoup de ma vie dans ce roman, j’aurais été incapable d’inventer une histoire de toutes pièces. Même si il y a toute la fiction qui va avec et qui enrobe cette histoire vécue, tout cela est le fruit de rencontres, d’expériences, de lectures en tous genres etc. »

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Le partage comme leitmotiv

Au-delà de l’introspection devenue indispensable à Maud Ankaoua pour écrire ce livre, c’est aussi une volonté de partage forte et marquée que l’on doit trouver entre ses pages. Un partage d’abord avec ses proches, mais aussi avec ses lecteurs depuis devenus nombreux :

« J’avais envie de partager avec les gens que j’aime. Ce livre est comme une marque d’affection supplémentaire. Au début c’était une version juste pour mes amis, j’avais seulement eu envie d’écrire ce qui m’avait permis d’être ce que j’étais à ce moment-là, avec toutes mes failles. J’avais envie de remercier les gens du autour de moi, c’est pour cela que j’en avais d’abord fait un livre autoédité. Seuls mes proches et quelques rares intéressés pouvaient se pencher sur mon histoire. Au vu du succès rencontré sur la Toile, j’ai ensuite été contactée par un membre des Editions Eyrolles et une nouvelle aventure est née.»

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Un apprentissage d’abord pour l’auteure

Alors que beaucoup de livres laissent à penser que le lecteur est le premier bénéficiaire des apprentissages possibles, l’auteure reconnaît que la première personne à avoir appris de ce roman n’est autre qu’elle-même. Que ce soit avant, pendant et après la phase d’écriture, Maud Ankaoua concède :

« Je découvre grâce à ce livre un certain nombre d’outils au niveau du développement personnel, que ce soit l’analyse transactionnelle et de nombreuses autres choses encore. On m’invite désormais pour animer des stages de développement personnel et cela me permet d’avoir un angle peut-être plus technique et plus théorique, un angle que je n’avais pas nécessairement avant. Ce livre a aussi été un apprentissage pour moi, que ce soit au moment de l’écriture mais aussi maintenant alors que l’ouvrage est sorti et disponible pour tous les lecteurs. Je découvre des façons d’être, des façons de vivre, des pratiques différentes des miennes. Ce voyage a été le déclencheur de ma démarche mais je suis fière aujourd’hui d’être encore dans une phase d’apprentissage, une phase qui ne laisse pas encore deviner sa finalité. »

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La montagne comme personnage de roman

Parce qu’elle est un élément indispensable de ce Kilomètre zéro : Le chemin du bonheur, Maud Ankaoua n’a pas hésité à revenir sur le rôle de la montagne dans son livre et son histoire personnelle. D’abord, elle insiste sur la motivation nécessaire pour se confronter, physiquement et mentalement, à la montagne :

« Pour ce voyage, il fallait des ressources plein la tête c’est évident. Mais je suis persuadée que tout le monde peut entreprendre ce type de voyage, sans forcément disposer d’un niveau de compétences physiques incroyable. On se rend compte que dépasser ce type d’effort physique est en fait comme dépasser un gros stress dans une situation d’entreprise ou dans la vie de tous les jours. Vous vous dites « Je vais y arriver quand même, même si c’est difficile et même si c’est décourageant. ». Tout se joue finalement dans la tête lorsqu’on affronte la montagne. »

La considération que Maud Ankaoua a pour l’état physique et mental à avoir avant d’aborder ce type de périple est quelque chose que l’on retrouve dans son livre, de façon très marquée. L’auteure aborde donc cela juste avant d’évoquer plus précisément le rôle joué par cet élément, la montagne, dans son ouvrage :

« La montagne est comme un miroir géant. C’est une phrase de mon livre. La montagne est un endroit où l’on est complètement démuni, face à soi-même et à l’immensité de ce qui nous entoure. C’est le reflet de ce que l’on est au plus profond, déjà parce qu’on se trouve dans une situation où l’on est diminué mais aussi parce que l’épreuve est complexe et le corps mis à rude épreuve. La montagne nous ramène à notre toute petite condition, à notre petitesse. On peut alors penser à la possibilité d’apprendre à marcher. Pourtant il s’agit d’une étape très difficile de notre vie, on se lève, on tombe, on se fait mal. Et pourtant, autour de nous, tout le monde nous pousse à réussir et y arriver. Et malgré ce soutien, on ne peut y parvenir que seul, en parfaite autonomie. Et cela est un miroir de l’épreuve traversée dans la montagne. »

 

Quelques derniers échanges sont venus ponctuer cette rencontre avant de laisser place à la séance de dédicaces. L’occasion pour les lecteurs d’adresser leurs dernières interrogations à Maud Ankaoua.

Découvrez Kilomètre zéro : Le chemin du bonheur de Maud Ankaoua publié aux Editions Eyrolles.

 

Sandrine Collette : l’humanité face à la catastrophe

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Peu avant la rencontre avec ses lecteurs dans les locaux de Babelio le 1er février 2018, Sandrine Collette nous confiait sa phobie de l’eau et des fonds marins, dévorante. Mais alors comment lui est venue l’idée de mettre en scène dans Juste après la vague un océan déchaîné, une montée des eaux terrifiantes qui ravage tout sur son passage et met en danger une famille jusqu’alors épargnée, obligée de faire des choix lourds de conséquences ? Et n’était-ce pas trop douloureux pour elle de décrire la puissance dévastatrice de cet élément ? « Mon gros atout pour écrire quoi que ce soit, c’est que j’ai peur de beaucoup de choses. Ca me permet au moins de trouver des idées de départ assez facilement pour mes romans, même si l’écriture n’a aucune vertu thérapeutique dans ce cas. Donc pour moi écrire cette histoire a été à la fois très facile, et très douloureux. Et je me disais que si ça marchait sur moi, ça pouvait aussi fonctionner sur d’autres lecteurs. »

Quand Mère Nature rejette ses enfants

Qu’on l’aime ou qu’on la craigne (ou encore les deux), la nature prend parfois des airs de bourreau, ou de justicier impitoyable. C’est le cas lors des catastrophes naturelles, qui effraient toujours autant les êtres humains, et contre lesquelles nous semblons bien démunis. « L’idée du décor pour ce livre m’est venue lors d’un festival littéraire dans le Sud de la France. Il était censé faire beau, mais on a au final eu des pluies diluviennes pendant des jours, que rien ne semblait pouvoir arrêter. Plus généralement, je suis fascinée depuis toujours par la force et la démesure de la nature, dans ses manifestations brutales comme dans ses aspects les plus rassurants. Et j’ai été très marquée par la tempête de 1999, à laquelle je pense encore souvent. La nature est le seul tueur en série que personne ne peut arrêter : vous pouvez envoyer les commissaires, les flics et même l’armée, sans aucun effet. Vous devez juste attendre que ça s’arrête. »

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Une famille dans la tourmente

Mais Juste après la vague est-il pour autant un roman à morale écologique ? Un avertissement lancé à la figure du lecteur ? « Clairement non, je ne voulais pas faire un roman écolo ou catastrophiste. Pour moi c’est avant tout un cadre pour développer une intrigue, et ici l’aspect intimiste m’intéressait avant tout, pas le spectacle hollywoodien de la vague qui déferle. Le vrai sujet du livre reste la famille, et les deux faces de cette même médaille : l’amour et l’abandon, ce dernier étant un thème nouveau pour moi. »

Il faut dire que les parents de cette famille nombreuse de 9 enfants doivent faire un choix drastique : l’eau monte inexorablement sur les flancs de la montagne devenue île, où ils sont réfugiés. Mais problème, il n’y a de place que pour 8 passagers sur l’embarcation qui doit leur permettre de survivre. Ils doivent donc laisser 3 enfants derrière eux. Un dilemme qui semble avoir choqué certains lecteurs présents lors de la rencontre : « Je comprends tout à fait que cela questionne à ce point, et c’est même le but. En entamant l’écriture, je ne sais jamais exactement où je vais, j’ai simplement une situation et des personnages. Je ne porte pas de regard moral sur eux, sur leurs actions, l’idée c’est avant tout de les mettre dans des situations extrêmes, pour pousser l’humanité dans ses retranchements et voir ce qui en ressort. Ca permet aussi au lecteur de faire des comparaisons par rapport à sa propre histoire. La famille est un thème très riche, car on ne peut pas se défaire de sa prégnance, comme prison ou comme salut. »

Aux sources de l’écriture

D’ailleurs, même si elle écrit des romans noirs et des thrillers, Sandrine Collette ne se réclame pas d’une culture policière : « J’écris avant tout des romans, pas des thrillers. C’est l’éditeur qui décide de faire entrer dans une catégorie mes textes. A la publication de mon premier livre, Des nœuds d’acier (2013), je me suis même fait la réflexion : « Ma vie est foutue, j’ai écrit un polar ! » A l’origine je ne lisais même pas de polars. Et puis j’ai découvert des auteurs comme Ron Rash, et je me suis laissé embarquer. Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est les gens que je rencontre au quotidien. »

Comme beaucoup d’auteurs, elle aime donc observer le monde qui l’entoure pour s’en inspirer. Mais est-ce que certains livres l’ont influencée pour l’écriture de celui-ci ? « J’avais Robinson Crusoé de Daniel Defoe en tête, mais plus encore Sa majesté des mouches de William Golding. Un récit où des enfants échouent sur une île et se réorganisent, ce qui les oblige à devenir de petits adultes, même si on sent bien qu’au fond, à travers certaines actions, ils restent des enfants. Les enfants dégagent une force, une énergie monumentale que je trouve admirable, et que j’aime observer. »

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Faire face à la catastrophe : une situation, des réactions

Si la fin du monde nous fascine tant, c’est certainement parce qu’elle en dit long sur notre manière d’appréhender le présent, et la vision que l’on se fait du monde que l’on aimerait laisser à nos enfants, comme le faisait remarquer Christian Guay-Poliquin lors d’une précédente rencontre. De son côté, Sandrine Collette semble plus s’intéresser à l’aspect purement humain et comportemental du phénomène : « Comment peut-on rendre les gens ordinaires intéressants ? En les confrontant à des situations extrêmes, et en observant comment ils réagissent. J’ai encore en tête l’expérience psychologique de Milgram, qui autorisait des sujets à pratiquer une forme de torture, en leur garantissant que la personne torturée était consentante. Ca me fascine, car les bourreaux sont en fait des gens ordinaires, qui deviennent captivants au moment où ils basculent dans l’horreur. » « Une autre question que je me suis posée, c’est tout simplement : Et si ça arrivait ? Qui serait capable de survivre ? Qui sait encore chasser, pêcher, etc. ? Et moi, qu’est-ce que je ferais dans cette situation ? »

Et juste avant la traditionnelle séance de dédicace pour clôturer cette agréable soirée, qui a également permis aux lecteurs invités de poser d’autres questions, l’auteur nous a confié en quelques mots travailler sur son prochain roman, qui prendra cette fois place au Kamtchatcka. Et dans lequel il sera évidemment question de nature.

Entrer dans la peau d’un orphelin avec Philippe Krhajac

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L’auteur Philippe Krhajac est venu présenter son premier roman Une vie minuscule publié chez Flammarion dans les locaux de Babelio. Une vingtaine de lecteurs étaient présents afin de poser des questions sur cette œuvre semi-autobiographique où déception, tristesse et lueur d’espoir s’entremêlent. Une vie minuscule, c’est l’histoire de Phérial, petit garçon orphelin placé dans plusieurs familles d’accueil dès son plus jeune âge. Son histoire personnelle n’est pas tendre mais des rencontres, une forte volonté et surtout un intérêt particulier à la culture et au théâtre vont permettre à l’enfant de s’en sortir et de percevoir un rayon de lumière sur le chemin de sa vie.

Un roman semi-autobiographique

Immédiatement questionné sur l’aspect autobiographique de son ouvrage, l’auteur répond qu’il le qualifierait plutôt de « semi-autobiographique » car une grande part de fiction est présente dans l’histoire. La part réelle, il la place « dans l’enthousiasme des personnages de son roman » et dit de sa vraie vie d’enfant qu’elle était « bien plus dure » que celle évoquée dans son livre. Si la question de l’autobiographie s’est tout de même posée, Philippe Krhajac a cependant fait le choix de rester du côté du roman, lui qui a été tant marqué par les fictions et les pièces de théâtre dès son plus jeune âge.

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L’auteur a également fait le souhait de ne pas uniquement parler de lui dans son oeuvre, car il a voulu que tous les lecteurs se sentent concernés par le récit. Après la lecture du roman Une vie minuscule, certains lecteurs ont fait remarquer qu’ils s’étaient sentis à nouveau en enfance et qu’une des forces de l’auteur avait été de se resituer lui-même dans la position de l’enfant qu’il était. Philippe Krhajac reconnaît qu’il a voulu que ses lecteurs se sentent concernés : « Je voulais vraiment toucher mes lecteurs. J’ai vraiment travaillé à cela ; ces sensations que nous avons tous ressenties. »

Comment parvient-on à se détacher du personnage pour aller vers la fiction ? « Il y a un travail en amont à faire sur soi pour pouvoir aborder et donner aux autres. Je suis arrivé dénué de colère pour cette écriture. Il y a bien sûr une réalité à travers le personnage de Phérial.  »

Un premier roman qui reflète des années d’écriture

L’auteur a commencé à écrire dès l’âge de 10-11 ans et cette passion pour l’écriture, il la doit d’abord à l’une des familles dans lesquelles il a été placé : « J’ai fait 12 familles et l’une d’entre elles avait un certain niveau culturel qui m’a permis de m’intéresser à la lecture et à la littérature. » Mais cela n’a pas toujours été le cas : « quatre ans après, je suis tombé dans une famille culturellement différente et j’avais peur que cette passion que j’avais développée se retourne contre moi. J’ai étouffé et pour ma propre survie, décidé de ne plus rien écrire et de ne pas montrer un goût pour la littérature. C’était une famille dans laquelle il n’était pas bien vu de lire et encore moins d’écrire. Puis, plus tard, j’ai recommencé à écrire grâce au théâtre. »

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L’auteur dit avoir réalisé que durant toute sa vie, il n’avait pas réellement travaillé au sens propre du terme, plus préoccupé par l’idée d’avoir quelque chose à transmettre. C’est pour cela que son roman lui a pris près de dix années à être rédigé, né d’une forte volonté de transmission et d’envie de partager un passé douloureux avec ses lecteurs mais aussi à ses enfants. Ces derniers, il les a longtemps observés dans leur apprentissage de la vie et il a voulu leur raconter l’enfant qu’il a été : « Il y a deux choses avec mes enfants : donner la part de l’histoire en rigolant à table et en leur disant « vous savez, j’ai été à la DAS » avec une voix grave, et l’autre explication est plus sérieuse. Je leur explique d’où je viens car j’ai eu trop d’amis qui n’ont pas pu retrouver leurs parents, ou parfois pire, les ont retrouvés mais ont été rejetés… »

Un optimisme à l’antithèse de son récit

Quelques lecteurs ont été frappés par les nuances d’optimisme qui se dégageaient du récit de Philippe Krhajac. Cet optimisme, l’auteur le retient des personnes qui lui ont permis d’entrevoir une lueur d’espoir. Mireille et Mme Lecœur ont fait avec les enfants un travail incroyable et c’est grâce à cela que le personnage de Phérial s’est senti moins seul durant son enfance difficile. L’auteur nous explique qu’il y a une chose très paradoxale dans sa manière de revivre le schéma de son enfance. Pour lui, l’orphelinat a été à la fois un paradis mais aussi le lieu d’une grande solitude… Il précise aussi que « Phérial semble comprendre qu’il est à un endroit très particulier qui n’est pas sa famille. Sa chance, c’est sa capacité d’observation qui lui a permis de sortir de ce milieu. »

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L’optimisme du roman, c’est aussi une réalité adoucie par l’évocation de trois familles d’accueil seulement sur les douze dans lesquelles l’auteur a été véritablement placé. Le lecteur retrouve cette douceur dans le personnage de l’assistante sociale Mireille qui a réellement existé et a été très important dans la vie de l’auteur : « J’ai demandé une fois à l’âge de 16-17 ans à Mireille combien on était d’enfants de la DAS à s’en sortir, c’est-à-dire de vivre une vie ‘normale’. Elle m’a répondu qu’on était deux ou trois sur cinq cent, et que tous les autres atterrissaient soit dans la prostitution, soit dans l’alcoolisme… ».

Quelle est la suite ?

L’auteur étant comédien, il s’imagine volontiers travailler sur un scénario autour de son roman, et même jouer un petit rôle dans une adaptation, pourquoi pas !

Pour le moment, il progresse sur l’écriture d’un second roman qui fera suite à Une vie minuscule. L’écriture suivra le même schéma, c’est-à-dire trois grandes parties et des chapitres courts. Le lecteur retrouvera le personnage Phérial qui aura une trentaine d’années et sera dans la recherche de son histoire et de ses origines slaves dans un pays en guerre. Philippe Krhajac a confirmé avoir déjà rédigé la première grande partie de ce nouveau livre… Rendez-vous dans quelques mois pour en parler ?

Sonder les expressions orales avec Philippe Delerm

Philippe Delerm est venu présenter dans les locaux de Babelio son dernier ouvrage publié au Seuil, Et vous avez eu beau temps ? La perfidie ordinaire des petites phrases. Un nouveau recueil de textes courts où l’auteur s’amuse à sonder la langue et ces petites expressions orales, envoyées à l’emporte-pièce, mais qui ne manquent pas de surprendre lorsque l’on tend un peu l’oreille, et l’esprit.

“Est-on sûr de la bienveillance apparente qui entoure la traditionnelle question de fin d’été : « Et… vous avez eu beau temps ? » Surtout quand notre teint pâlichon trahit sans nul doute quinze jours de pluie à Gérardmer…

Aux malotrus qui nous prennent de court avec leur « On peut peut-être se tutoyer ? », qu’est-il permis de répondre vraiment ?

À la ville comme au village, Philippe Delerm écoute et regarde la comédie humaine, pour glaner toutes ces petites phrases faussement ordinaires, et révéler ce qu’elles cachent de perfidie ou d’hypocrisie. Mais en y glissant également quelques-unes plus douces, Delerm laisse éclater son talent et sa drôlerie dans ce livre qui compte certainement parmi ses meilleurs.”

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La première gorgée de succès

Cette rencontre a d’abord été l’occasion de revenir, avec les lecteurs, sur le succès de Philippe Delerm dans les librairies, un succès  initié en 1997 avec La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Une célébrité littéraire imprévue et imprévisible comme le confirme si bien Philippe Delerm lui-même :

« La première gorgée de bière n’était pas un manuscrit entier, un livre déjà établi, mais plutôt une poignée de textes que j’avais envoyée à la NRF à l’époque. J’ai fait cela car je pensais sincèrement qu’ils pouvaient aimer ce que je faisais, que cela pouvait correspondre à leurs publications du moment. Ces textes ont été accueillis avec assez d’enthousiasme pour envisager une publication dans une toute petite collection de Gallimard, encore méconnue à l’époque, la collection L’Arpenteur, qui aujourd’hui publie plusieurs grands noms de la littérature française et étrangère. Ce fut une sorte d’entrée par la petite porte, sans à-valoir par exemple, mais une entrée quand même. »  

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Un succès à travers les années

Une entrée par la petite porte mais qui va très vite valoir à Philippe Delerm un succès dans tout l’Hexagone. Une célébrité littéraire tellement forte et soudaine que l’auteur se surprend encore aujourd’hui du traitement dont ont fait l’objet ses livres, pourtant écrits avant La première gorgée : « Avant le succès que j’ai pu rencontrer, j’avais publié plusieurs ouvrages aux éditions du Rocher, un nom qui n’avait pas forcément encore pignon sur rue dans le monde de l’édition. Mais cette maison avait déjà à l’époque une véritable volonté littéraire qui me séduisait, celle de promouvoir des auteurs peu connus mais avec de véritables aspirations, de véritables projets d’écriture. Tous les livres que j’avais faits avant La première gorgée ont donc eu comme une seconde vie une fois le succès rencontré. Il m’était même parfois reproché de publier des livres tous azimuts alors qui s’agissait simplement de mes anciens livres qui refaisaient surface. »

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La mise en avant du texte court

Aujourd’hui, Philippe Delerm revient en librairie avec un nouveau recueil de textes courts, un genre qui fait toute sa fierté et dans lequel il semble s’épanouir pleinement : « Et vous avez eu beau temps ? est le neuvième recueil de textes courts que je publie. Il s’agit d’un genre vraiment particulier, sans réel formule pour le désigner d’ailleurs. A l’évidence, c’est par ce type de littérature que j’existe le plus. Pour moi ça a été un grand plaisir de pouvoir publier cela. Malgré tout, et avec le recul dont je dispose aujourd’hui, je me rends bien compte que tous ces textes ne sont pas au même niveau, que parfois je rate quelque chose ou que je passe à côté d’une autre. Mais dans tous les cas, je me souviens du plaisir presque physique que j’avais à les faire, à les écrire, à les dessiner dans mon esprit. C’est une divine surprise de voir que j’ai un public fidèle et régulier grâce à ce type si spécifique de littérature, aussi de voir qu’un petit nombre d’auteurs le pratique. Je trouve cela étonnant d’ailleurs que dans les rentrées littéraires on ne parle que de romans comme si c’était la seule et unique forme de littérature. Les textes courts prouvent bel et bien le contraire ! »

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L’écriture comme rythme de vie

L’auteur en profite aussi pour revenir sur ses différentes habitudes d’écriture, lui, l’ancien fainéant devenu travailleur appliqué et véritable touche-à-tout : « Je suis très lent dans l’écriture, j’apprécie prendre tout le temps qu’il me faut pour terminer ce que j’entreprends. J’ai commencé à écrire après avoir digéré les livres de Proust durant mes études de lettres réalisées à la faculté de Nanterre. Je suis ensuite devenu professeur en acquérant, petit à petit, une certaine forme de routine. Au bout d’un moment, voyant que je n’entreprenais rien de très conséquent, j’ai eu envie de faire quelque chose de ma vie, notamment dans l’écriture mais aussi avec la pratique assidue du théâtre, du football et une participation active à la maison des jeunes dans le club de guitare d’accompagnement. Ancien paresseux, je suis devenu très actif même si très tôt dans ma vie j’avais déjà cette habitude d’écrire le matin de 5 heures à 7 heures avant d’aller au collège pour enseigner. Je pense que cette habitude porte ses fruits aujourd’hui. »

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Au contact du réel

A la question de savoir si le contact permanent avec le réel, que l’on retrouve dans ce livre mais plus généralement dans ses recueils de textes courts, n’était pas quelque chose de regrettable quant à l’absence totale de fiction, Philippe Delerm répond : « Je me suis presque fais agresser à Bruxelles par une journaliste qui me disait que les gens ont besoin de s’évader, que le roman et la fiction sont exactement là pour ça. Pour le coup, cela me paraît tout à fait paradoxal de dire qu’on ne peut pas s’évader avec le réel. Il y a forcément une façon réconfortante de pactiser avec ce qui peut sembler banal mais par conséquent il n’est pas forcément nécessaire d’avoir des aventures extraordinaires pour connaître des choses extraordinaires. L’opportunité, de par la faible présence d’auteurs dans le genre, ne permet pas à elle seule d’expliquer le succès rencontré par ce type de livres. Les lecteurs qui me suivent trouvent un intérêt certain à ce sondage du réel. Je trouve qu’aujourd’hui je suis un peu seul à occuper cette niche, et c’est tout à fait dommage. »

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De quoi la suite sera faite ?

Faut-il attendre un nouveau recueil du genre de la part de Philippe Delerm ? La question s’est posée dans la tête de bon nombre  de lecteurs présents à cette rencontre. « Je pense que Et vous avez eu beau temps ? sera le dernier recueil du genre. Je pourrais tout à fait continuer sur ce thème mais j’ai envie maintenant d’être un peu plus archéologue du présent et du réel, moins dans l’observation permanente des mots et des paroles. J’ai envie de travailler en particulier sur les gestes, et surtout sur ceux liés à la technologie. Des technologies de plus en plus nombreuses que je ne maitrise pas du tout d’ailleurs. Tous ces gestes m’intéressent, notamment la façon de téléphoner. Je trouve cela toujours très curieux, ce rapport que l’on peut entretenir avec ces petites boîtes pleines d’images. »

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Un métier pour motif du bonheur

Au sujet de son métier d’écrivain et de toutes ces petites choses qui le poussent à écrire jour après jour, Philippe Delerm confesse son sentiment d’être véritablement chanceux de réussir à vivre de ce qu’il fait : « C’est une chance incroyable de se dire que le sujet que je vais traiter dans mes livres, c’est la vie. J’ai la chance de pouvoir être spectateur du beau, de vivre de ces différents constats, comme lorsque j’étais encore adolescent et que tous les problèmes d’adultes étaient encore trop loin. J’ai le grand plaisir de pouvoir disserter sur le temps qui passe en ayant deux terrains d’observation complètement différents. Je suis pleinement conscient de cela, et j’en profite jour après jour. »

C’est sur ces mots que l’auteur conclut la rencontre, avant de s’adonner à une séance de dédicaces. L’occasion pour les lecteurs de poser leurs dernières questions à Philippe Delerm, sur son dernier livre ou ses précédents succès.
Découvrez Et vous avez eu beau temps ? La perfidie ordinaire des petites phrases de Philippe Delerm publié aux Editions du Seuil.