Rendez-vous avec les cosy mysteries de Julia Chapman

Le mois dernier, nous avions rendez-vous avec le crime. Julia Chapman nous venait tout droit du Yorkshire pour parler avec 30 lecteurs de sa série de romans policiers, publiée dans la collection La Bête Noire de Robert Laffont : Les Détectives du Yorkshire. Au cours d’une discussion qui s’est articulée autour du premier tome de la série, Rendez-vous avec le crime, elle nous a transportés directement dans la campagne anglaise… en nous parlant français. Cette auteure anglaise qui vit et écrit dans cette même région, le Yorkshire, a habité un peu partout dans le monde, et notamment en France, puisqu’elle a tenu avec son mari pendant plusieurs années une auberge dans les Pyrénées. « Je parle un peu le français, mais le français de l’Ariège ! » commence-t-elle avant de se défaire de sa langue natale pendant une heure chaleureuse et remplie de rires en sa compagnie.

61nbh81txfl._sx195_Quand Samson O’Brien débarque sur sa moto rouge à Bruncliffe, dans le Yorkshire, pour y ouvrir son agence de détective privé, la plupart des habitants voient son arrivée d’un très mauvais œil. De son côté, Delilah Metcalfe, génie de l’informatique au caractère bien trempé, tente de sauver de la faillite son site de rencontres amoureuses. Pour cela, elle décide de louer le rez-de-chaussée de ses locaux. Quelle n’est pas sa surprise quand son nouveau locataire se révèle être Samson ? et qu’elle découvre que son entreprise porte les mêmes initiales que la sienne ! Les choses prennent un tour inattendu lorsque Samson met au jour une série de morts suspectes dont la piste le mène tout droit… à l’agence de rencontres de Delilah !

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De Settle dans le Yorkshire à Bruncliffe

La série de Julia Chapman, comme le désigne son titre – Les Détectives du Yorkshire – se déroule dans le nord de l’Angleterre, dans une petite ville perdue dans la campagne. « Bruncliffe n’est pas une vraie ville » a-t-elle révélé assez tôt pendant la rencontre. « Celle qui m’a inspirée s’appelle Settle. Elle compte à peu près 3 000 habitants et se situe à une heure de Leeds. » Si la ville n’existe pas, sa configuration et ses paysages – dont les descriptions permettent au lecteur de s’immerger dans l’ambiance du roman -, eux, sont réels : champs, petits murs de pierre, l’incontournable pub de la ville, collines, fermes… Partant de ce décor, deux choses ont intéressé l’auteure dans sa démarche. La communauté, d’abord, est un élément « très important » dans ce genre de villes, remarque Julia Chapman. Il n’y a d’ailleurs pas réellement d’anonymat dans ces communautés. Le crime, ensuite, en est relativement absent. « Ce n’est pas normal dans ces régions de mourir ! » Elle s’amuse ainsi à mélanger réalité et roman policier. Par exemple, « il y a deux maisons de retraite dans mon livre. Tout le monde m’a dit après l’avoir lu : en fait, c’est dangereux là-bas ! J’ai une amie qui a 93 ans, poursuit-elle, et qui habite encore dans sa maison. C’est d’ailleurs une lectrice formidable. Pour moi, c’est important de fréquenter des personnes âgées dans la vie et je trouvais l’idée d’une maison de retraite parfaite. »

L’auteure nous a en outre appris que l’histoire du livre n’a même pas été imaginée dans cette région… mais en France ! « Quand j’étais dans les Pyrénées, un jour, j’ai vu un taureau et je me suis simplement demandé ce que j’aurais fait si j’avais été dans les champs avec lui. Puis j’ai vu une ombre, dans ma tête, celle d’une cycliste, et je me suis demandé qui c’était. J’ai eu l’idée de ma série anglaise en France et j’ai fini ma série française en Angleterre ! C’est là, une fois que j’avais déménagé dans le Yorkshire, que j’ai pu commencer à écrire Les Détectives du Yorkshire. »

« J’habite là-bas depuis 8 ans, nous a-t-elle raconté. Pour ma part, je suis cycliste mais c’est très bon de faire de la course là-bas, c’est plus facile que de courir hors de la montagne. Tous mes amis sont dans des clubs de course… ils sont fous ! » C’est pour nous dire que de nombreux éléments sont vrais dans cette série qu’elle nous parle de cette activité sportive que pratique Delilah dans le livre. Des anecdotes comme celle-ci, elle semble en avoir quelques poignées avec elle. Le nom du chien de Delilah, par exemple, a une histoire. S’il s’appelle Caliméro en français, il s’appelle Tolpuddle en anglais. Il s’agit d’une référence aux « Martyrs de Tolpuddle », Tolpuddle étant une petite ville du sud de l’Angleterre. En hommage à ces martyrs qui œuvraient pour un monde meilleur, « ce chien à la tête plaintive porte leurs noms ! » En France, où nous n’avons pas cette référence, ce nom de personnage a entraîné quelques soucis de traduction et beaucoup de questionnements. « On a dû trouver quelque chose qui parle, explique Camille Filhol, l’éditrice, présente ce soir-là. D’où Caliméro ! »

Quant aux habitants du Yorkshire, ressemblent-ils vraiment à ceux de Bruncliffe ? « Quand ils comprennent que j’ai écrit cette série, ils me demandent s’ils sont dans le livre. À ce moment-là, je leur lis généralement une description du livre qui les dit brusques, directs, têtus et suspicieux. Et je leur dis : Si vous pensez être dans mon livre, ça, c’est vous ! » Il existerait même, par hasard, un Richard Hargreaves (le nom de la première victime dans le roman de Julia Chapman)… « mais lui n’est pas mort ! » ajoute-t-elle. Et l’auteure de conclure : « Les personnes réelles sont souvent moins intéressantes dans un roman que des personnages. »

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Personnages : amis ou inconnus ?

Au même titre que Bruncliffe est tissée de réalité, certains personnages de la série s’inspirent de la propre vie de l’auteure. Delilah, l’un de ses deux personnages principaux, aime courir, et a une famille nombreuse. « J’ai moi-même 55 cousins et cousines ! Mon père a 9 frères et sœurs. » Néanmoins, les points communs entre elles deux ne sont pas plus nombreux que ça. Et c’est voulu : « Comme c’est une femme, c’était trop facile de la faire comme moi. Je voulais donc qu’elle soit très différente. » « Ça m’a pris un tome pour créer les personnages, a également confié l’auteure. Maintenant, c’est facile, c’est comme avec des amis ! »

Interrogée sur les noms qu’elle a donnés à ceux-là, elle reconnaît que « le nom du personnage principal est toujours le plus difficile à trouver. Pour les autres (Ida, Troy…), ça a été simple : ce sont des noms du Yorkshire. » Elle nous a ensuite confié quelques secrets de fabrication des prénoms de nos deux héros. Celui de Samson est venu très facilement. Celui de Delilah un peu moins, mais il a une histoire ! « Ce n’est pas raconté dans le livre, mais le prénom de Delilah n’était en fait pas le choix de sa mère. Elle voulait l’appeler comme la cheffe cuisinière Delia Smith, qui est très connue en Angleterre. Mais son père a mal fait l’enregistrement, elle s’est donc appelée Delilah ! »

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Dans sa série, les lecteurs découvrent au fil des tomes la vie de la ville de Bruncliffe, et les tensions ou amitiés qui lient ses différents habitants. Son premier agent littéraire lui a dit qu’elle avait trop de personnages. « Je lui ai dit bye bye ! » avoue-t-elle en rigolant. « C’est important pour moi. Je ne suis pas Charles Dickens, mais lui aussi a beaucoup de personnages, et ce n’est pas un problème ! Grâce à eux, il y a une vraie vie, je le développe beaucoup dans le deuxième tome. »

De plus, c’est cette profusion de personnages qui lui permet de mettre en scène la communauté dont elle parlait au début de la rencontre et de renforcer la solitude de Samson. Ce personnage, en effet, revient dans la ville après des années d’une absence mystérieuse pour y ouvrir une agence de détective privé. C’est un des principaux axes de l’histoire, autour duquel l’auteure ménage beaucoup de suspense, et qui reste encore mystérieux à la fin du premier tome. « Samson est né à Bruncliffe mais est un étranger. Pour moi, c’est vraiment au cœur de la série. » Cette notion d’étranger, en effet, est d’autant plus intéressante que le second personnage principal de la série, Delilah, « connaît tout le monde ! Personnellement, explique Julia Chapman, j’ai vécu dans d’autres pays. C’est très intéressant de voir la vie à travers les yeux d’une étrangère. »

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De la lectrice à l’auteure de polars

« Mon père avait une télé, nous a raconté Julia Chapman lors de la soirée, mais pendant un match, elle s’est cassée. De colère, il a pris la télé et l’a lancée dans le jardin. Donc quand j’étais enfant, je n’avais pas de télé mais beaucoup de livres ! » Son père lisait beaucoup de romans de cowboys, de polars ainsi que des classiques, passions dont l’auteure a elle aussi hérité. « Quand j’écris, explique-t-elle pourtant, j’ai un petit cinéma dans la tête ! » Son écriture, très visuelle, lui permet de raconter ces histoires où le crime et les rebondissements en tous genres ont un rôle important.

En termes de travail préparatoire, l’auteure semble à la fois très organisée et assez instinctive. « Quand je commence une série, j’ai toujours une idée qui va du début à la fin. Mais entre les deux, je ne sais pas. Je connais donc déjà la fin de la série. Je trouve ça très bon d’être à Bruncliffe, avoue-t-elle au sujet de la longueur de la saga. Mais j’ai beaucoup d’autres idées et c’est bien de changer. L’auteur Lee Child a dit un jour : « J’écris dix livres de la série et après, j’arrête »… Il en est à 22 tomes ! Pour moi, il faut toujours un commencement et une fin. »

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Par contre, elle aime particulièrement la phase de recherches qui alimente beaucoup ses histoires. « C’est enthousiasmant. J’adore ! Pour le tome 4, raconte-t-elle, j’ai fait beaucoup de recherches sur le poison. Un jour, j’étais dans un café, et j’ai reçu un appel d’une experte en poison. Nous avons discuté quelques minutes sur différentes méthodes d’empoisonnement et en raccrochant, j’ai vu un couple me regarder effrayé. » Pour sa série se déroulant dans l’Ariège, elle a fait « des recherches sur la politique française. J’étais une experte du code civil ! Mon mari m’a dit qu’il faut cacher mon historique Google, plaisante-t-elle. L’an dernier j’ai fait des recherches sur des sites de rencontres, sur un GPS, sur une balle dans l’épaule… Et tout est gardé dans cet historique ! » C’est une partie de son travail qu’elle aime tellement qu’elle en ressort presque frustrée : « Pour moi, c’est fascinant. Ce n’est par contre pas possible de tout mettre dans mes livres. »

Mais avant d’être auteure, Julia Chapman était comme on l’a déjà remarqué lectrice. Quelqu’un lui a donc demandé son expertise et son avis personnel en lui posant cette question : qu’est-ce qu’un bon livre ? « Oh, je peux vous dire ce qu’est un mauvais livre ! a-t-elle aussi répondu en riant. Mais un bon livre… En anglais, on dit qu’il faut créer un page turner. Par exemple, beaucoup ont dit que les romans de Dan Brown étaient « trop faciles », cousus de fil blanc. Ce n’est peut-être pas de la grande littérature, mais Da Vinci Code est un livre qui se lit vite et il a créé tout un système ! » Une bonne histoire semble donc être, selon elle, la première clé. « Mais l’écriture, aussi, doit être bonne » ajoute-t-elle.

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Ce soir-là, une lectrice la compare à M.C. Beaton, une autre auteure anglaise de cosy mysteries. « C’est flatteur ! répond Julia Chapman. Mais on me compare sans doute à elle car il n’y a pas beaucoup de femmes auteures de polars. On mentionne parfois Agatha Christie, aussi. Je pense que c’est parce que nous sommes toutes des femmes qui écrivons depuis nos petits villages. Mais M.C. Beaton écrit depuis le sud et moi depuis le nord : les gens y sont très différents ! » Qu’à cela ne tienne : le mystère aussi est entre les mains des femmes, et les lecteurs semblent ravis d’avoir pu voyager dans un sombre mais amusant Yorkshire… Et on compare déjà de nouveaux auteurs de polars à Julia Chapman. Alors en attendant la relève, rendez-vous avec le crime dans les prochains tomes des Détectives du Yorkshire.

Pour en savoir plus sur cette série de livres, vous pouvez visionner notre interview vidéo de l’auteur, où elle présente son travail à travers 5 mots :

Retrouvez Rendez-vous avec le crime (Les détectives du Yorkshire, tome 1) de Julia Chapman, publié aux éditions Robert Laffont/La Bête Noire

Autant en emporte le roman avec Laurence Peyrin

Vendredi 8 mars avait lieu la Journée internationale des droits des femmes. À cette occasion, nous recevions dans les locaux de Babelio Laurence Peyrin, dont les romans sont toujours menés tambour battant par des femmes, des héroïnes qui ne sont pas toujours fortes, mais qui semblent au moins maîtriser leur destin. « Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie » affirmait-elle il y a quelques mois, quand elle venait pour la première fois chez Babelio rencontrer ses lecteurs. Ce soir-là, dans une ambiance chaleureuse où fusaient les questions et rires des lecteurs, elle nous a parlé de la place qu’occupent les femmes dans son œuvre.

La conversation s’est principalement articulée autour de deux romans. L’Aile des vierges, d’abord, son précédent livre, qui vient de paraître au format poche chez Pocket, dans lequel elle raconte une histoire d’amour féministe, le tout sur un fond historique qui n’est pas sans rappeler l’ambiance de Downton Abbey. Publié il y a près d’un an, il a fait l’objet d’une première rencontre chez Babelio et reçu de très nombreuses notes positives sur le site. Ma Chérie, son dernier ouvrage, qui vient de paraître aux éditions Calmann-Lévy, prend place en Floride, à une toute autre époque : celle de la Ségrégation, en plein cœur des années 1960.

9782702164327.jpgNée dans un village perdu du sud des États-Unis, Gloria était si jolie qu’elle est devenue Miss Floride 1952, et la maîtresse officielle du plus célèbre agent immobilier de Coral Gables, le quartier chic de Miami. Dans les belles villas et les cocktails, on l’appelle « Ma Chérie ». Mais un matin, son amant est arrêté pour escroquerie. Le monde factice de Gloria s’écroule : rien ne lui appartient, ni la maison, ni les bijoux, ni l’amitié de ces gens qui s’amusaient avec elle hier encore. Munie d’une valise et de quelques dollars, elle se résout à rentrer chez ses parents. Dans le car qui l’emmène, il ne reste qu’une place, à côté d’elle. Un homme lui demande la permission de s’y asseoir. Gloria accepte. Un homme noir à côté d’une femme blanche, dans la Floride conservatrice de 1963… Sans le savoir, Gloria vient de prendre sa première vraie décision et fait ainsi un pas crucial sur le chemin chaotique qui donnera un jour un sens à sa nouvelle vie…

Peyrin_aile_vierges.jpgAngleterre, avril 1946. La jeune femme qui remonte l’allée de Sheperd House, majestueux manoir du Kent, a le coeur lourd. Car aujourd’hui, Maggie Fuller, jeune veuve au fort caractère, petite-fille d’une féministe, entre au service des très riches Lyon-Thorpe. Elle qui rêvait de partir en Amérique et de devenir médecin va s’installer dans une chambre de bonne. Intégrer la petite armée de domestiques semblant vivre encore au siècle précédent n’est pas chose aisée pour cette jeune femme cultivée et émancipée. Mais Maggie va bientôt découvrir qu’elle n’est pas seule à se sentir prise au piège à Sheperd House et que, contre toute attente, son douloureux échec sera le début d’un long chemin passionnel vers la liberté.

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Les héroïnes

Quand elle commence un roman, c’est souvent sous l’impulsion d’un personnage. « Dans L’Aile des vierges, j’avais envie de parler de ce personnage, Maggie. Mais cela dépend. Tout comme mes romans sont différents les uns des autres, les héroïnes le sont. Dans Ma Chérie, par exemple, c’est plutôt le sujet qui m’a amené au personnage : il me fallait une femme qui soit candide, c’est devenu Gloria. »

Le changement, par contre, est un thème qui réunit toutes ses héroïnes. « Il n’y a pas de roman sans changement, sans parcours. D’où qu’on vienne, quelle qu’on soit, il suffit peut-être de forcer le destin pour qu’il nous arrive des choses extraordinaires aussi » affirme-t-elle. Elle en parlait déjà la dernière fois qu’on l’avait reçue et évoque aussi ce sujet dans la vidéo que nous avons tournée avec elle le 8 mars.

Dans cette même vidéo, elle déclare d’ailleurs que « [ses] héroïnes se construisent toujours avec une rencontre déterminante dans leur vie ». Dans L’Aile des vierges, paru en 2018, c’est la rencontre de Maggie avec John Lyon-Thorpe, le maître de la maison dans laquelle elle travaille, qui va bouleverser sa vie, jusqu’à la faire traverser l’Atlantique direction New York… Dans Ma Chérie, son nouveau roman, le personnage suit une trajectoire un peu différente. « Gloria, à l’inverse de Maggie, va tout perdre. Je voulais me poser cette question : quand tout s’effondre, qu’est-ce qu’il reste ? » Ce personnage assez naïf, qui semble ne pas tenir le premier rôle de sa propre vie, a une histoire paisible voire soumise avec un homme. « Son amant, commente Laurence Peyrin, pour des raisons y ou y – enfin surtout des raisons x ! – ne veut pas la faire voyager avec lui quand il part pour le travail », jusqu’à ce que, dans un bus, elle prenne une décision qui va changer toute sa vie. Alors que Maggie, dans L’Aile des vierges, s’adoucit un peu au contact de John, Gloria, elle, semble complètement se réveiller. « Elle va découvrir la curiosité, l’appétence pour l’inconnu ! C’est une découverte d’elle-même. » C’est un personnage qui se laisse guider, à qui « on montre le chemin », mais qui va quand même, de « Ma Chérie », devenir, enfin, Gloria, celle qu’elle est vraiment.

Trajectoires et destins, femme moderne ou belle indolente, changements et traversées, Laurence Peyrin, assurément, sait écrire et raconter les femmes. « Je voudrais écrire un livre avec le point de vue d’un homme, avoue-t-elle, mais je parle de ce que je connais le mieux. »

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L’amie et l’amoureuse

Si Laurence Peyrin écrit si bien les femmes et parle avec tant de générosité de ses personnages, c’est sûrement parce qu’elle y met beaucoup d’émotion. Semblant puiser dans le monde qui l’entoure, à commencer par ses rapports avec les autres, et dans ses propres sentiments, elle offre des livres sensibles dont elle parle avec passion.

« Quand j’ai terminé L’Aile des vierges, j’étais malade, d’une tristesse insondable. Comme un baby blues. Pour rebondir, il me fallait écrire quelque chose de totalement différent, pour faire le deuil de Maggie. » Pourtant, reconnaît-elle, ce n’est pas forcément pour son personnage, que la séparation avec ce roman était si dure, mais aussi pour son histoire… et « certainement [l’]amant [de Maggie] ! » Si elle en rit généreusement ce soir-là, elle n’en dévoile pas moins les sentiments qui l’habitent, derrière son travail d’écriture : « écrire une passion amoureuse fait appel à quelque chose de profond, d’intime chez l’auteur. »

Créer un personnage n’est pas toujours facile. Son nouveau livre, Ma Chérie, en est la preuve. « Au début je n’aimais pas trop Gloria. Pendant trois semaines, j’ai écrit le livre sans vraiment la supporter. » Ce livre, dont l’histoire, nous a-t-elle déjà confié, est venue en premier, a donc commencé par mettre en scène un personnage que l’écrivaine elle-même jugeait antipathique ! « Mais on a fini par se rencontrer. » Un peu plus tard, une lectrice lui demande si ce n’est pas plus intéressant, finalement, d’écrire sur un personnage qu’on n’apprécie guère. « Je ne sais pas, avoue-t-elle. Dans Ma Chérie, le personnage de l’amant ne me plaît pas. Il est ridicule, pathétique et je passe très vite sur lui car il n’est pas intéressant. Je n’ai donc pas vraiment envie d’écrire sur quelqu’un que je n’aimerais pas. » Pourtant, force est de reconnaître qu’on ne peut pas toujours voir les choses de manière manichéenne. Au même titre qu’on peut adorer un méchant ou qu’un héros peut nous décevoir, un auteur peut construire ses personnages sur différents niveaux. « Mes personnages ont toujours une faille, une excuse, confirme-t-elle. On n’est pas faits d’un bloc. C’est intéressant d’aller trouver quelqu’un et de chercher pourquoi il n’est pas totalement mauvais. »

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L’historienne

Si les personnages sont le moteur de ses écrits, ils sont aussi l’un de ses principaux centres d’intérêt dans l’Histoire. Ses romans ont une dimension historique important parce que ça l’intéresse, en tant qu’auteur, d’aller chercher dans le passé des figures féminines et d’étudier leurs trajectoires. « Les femmes sont leurs propres obstacles dans vos romans » lui déclare Pierre, qui anime l’échange. Et Laurence Peyrin de compléter : « Les femmes. Et la société. » C’est pourquoi elle aime fouiller le passé à la recherche de ces destins de femmes. « A quelles adversités elles avaient à faire, dans la société ? C’est ça qui m’intéresse. »

C’est aussi une anecdote historique, cette fois-ci, plutôt dans l’histoire de l’art, qui inspire l’une de ses prochaines histoires. Une lectrice, avide d’en savoir plus, la questionne sur ses prochains textes et finit par lui soutirer ? quelques informations. « Ce ne sera pas la même ville, ni la même époque. Je peux vous dire un mot : égérie » raconte-t-elle, avant de poursuivre : « ce qui m’a donné envie, c’est d’écouter des chansons qui portent des noms de femmes. »

Écrivant des romans historiques, elle doit faire preuve d’une certaine rigueur et nourrit donc son texte de beaucoup de documentation. « J’ai été journaliste car je voulais écrire. Mais je me suis trompée de métier. J’observe beaucoup, mais n’ai pas la témérité des journalistes qui s’approchent au plus près de l’action ou réalisent des interviews. Mais j’étais persuadée que je n’avais pas assez d’imagination pour devenir romancière. Maintenant que je le suis, je vérifie tout ce que j’écris : voilà ce que je garde du journalisme. Je me demande d’ailleurs comment faisaient les écrivains il y a vingt ans ! Sans Internet, cela devait être bien plus compliqué. »

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La cinéphile

Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans la première vidéo que l’on tournait avec Laurence Peyrin, il y a quelques mois, l’un des cinq mots qu’elle avait choisis était « cinéma ». Grande cinéphile dans l’âme, en plus d’être, comme nous tous ce soir-là, une grande lectrice, elle puise dans le 7e art du matériau pour ses propres histoires. Rien de bien étonnant, quand on sait qu’elle a été pendant des années, journaliste et notamment critique de cinéma. « Je tire plutôt mes personnages de la fiction, moins du réel. » Pour L’Aile des vierges, par exemple, elle a été puiser dans le personnage de Scarlett O’Hara, héroïne du roman de Margaret Mitchelle Autant en emporte le vent, porté à de maintes reprises à l’écran, ou encore dans le personnage de Karen Blixen, femme de lettres danoise qui a été interprétée par Meryl Streep dans Out of Africa.

Elle confie d’ailleurs, suite à la question d’une lectrice lui demandant si elle souhaiterait voir ses livres au cinéma, qu’une adaptation est son « rêve absolu ». Au même titre que ses lecteurs, elle dit « voir le film se dérouler devant [s]es yeux » en même temps qu’elle écrit une histoire. « Je vois très bien L’Aile des vierges adapté en série sur Netflix, et Ma chérie en film ! » Malheureusement, ce sont des choses qui prennent beaucoup de temps, voire qui n’arrivent pas. « On n’a pas de prise sur les choses, en tant qu’auteur. Il nous faut susciter le désir. Et, nécessairement, c’est lent. »

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L’écrivaine

De sa vie d’auteur, Laurence Peyrin nous a beaucoup parlé pendant l’événement. « Je n’ai pas de rituel. Je vais à la bibliothèque municipale à côté de chez moi. Comme j’ai six enfants, j’ai dû me trouver un endroit calme pour écrire. J’y vais du mardi au samedi – les horaires de la bibliothèque en fait ! Mais, le plus gros du travail, affirme-t-elle, ce n’est pas l’écriture ». C’est tout le temps que prennent ces moments où elle réfléchit et laisse naître ses histoires, « quand je promène mon chien, n’importe quand ! Quant à l’écriture, j’ai de la chance, chez moi, cela coule tout seul. » Mais la bibliothèque est lieu qui est à la fois essentiel et inspirant pour elle. « A chaque fois que je me réfugiais à la bibliothèque dans ma vie, je n’avais peur de rien. » Et, bien plus qu’un refuge, c’est aussi une manière de se mettre en condition pour l’écriture, comme un employé va au bureau, Laurence Peyrin va à la médiathèque. « Si je travaillais chez moi, je serais en survêtement et sans maquillage ! » rigole-t-elle.

« Je sais ce que je vais raconter, mais absolument pas où je vais ! Je me documente sur Internet et je fais mes recherches au fur et à mesure. Il y a même des personnages qui apparaissent dans certains chapitres dont je ne soupçonnais même pas l’existence. » Ce processus de création est très instinctif et ce jusque dans le travail du titre, qu’elle trouve « tout de suite ! ». Mais cette spontanéité ne gagne pas toutes les couches de son travail (en serait-ce vraiment un, si rien ne la mettait en situation de défi ?) car l’un de ses problèmes majeurs pendant la conception d’un roman, c’est le prénom de ses personnages, et notamment celle qui sera le protagoniste principale. « C’est essentiel pour moi. J’en ai besoin pour pouvoir avancer. Cela peut durer des semaines ! Pour le livre que je suis en train d’écrire, par exemple, ça a été très difficile. Pour Ma Chérie, j’ai réfléchi pendant longtemps. Elle porte finalement trois prénoms : Gloria Mercy Hope. Je me suis aperçue assez tardivement que cela correspondait aux trois parties du romans et de son évolution. C’était totalement inconscient. » Et Laurence Peyrin de conclure, sûre d’elle : « Mais il y a une part de magie dans l’écriture… »

Cette impulsivité explique peut-être l’énergie qui traverse ses romans et rend vivants ses personnages. Alors que ceux-là sont à l’origine de chacun de ses romans, ou presque, c’est l’histoire, pourtant, qui en est la finalité. « Je lis presque uniquement des polars. Mais je ne sais pas s’ils influencent mon écriture, à part peut-être dans la volonté de vouloir raconter une histoire. Dans un polar, il y a une mathématique, une certaine efficacité, une histoire. Je ne pourrais moi-même pas en écrire mais peut-être ai-je le même souffle, le même besoin de dérouler les choses. »

Des histoires, par ailleurs, Laurence Peyrin en a déjà en réserve ! « Je garde parfois des morceaux d’histoires pour une prochaine fois. Au début, dans Ma chérie, le personnage devait traverser l’Amérique en bus, aller à New York et travailler dans un club de striptease. Ce n’est finalement pas le cas, je ne voulais pas compliquer l’histoire, donc tout ça, je le garde pour plus tard. Ce sera le thème d’un prochain roman ! »

Cette passion pour le polar et cette volonté d’énergie expliquent aussi certains de ses choix narratifs. Ses romans, par exemple, ont pour le moment toujours été écrits à la troisième personne, elle n’a jamais osé utiliser le « je ». « En tant que lectrice, j’aime bien les deux, cela dépend. Mais en tant qu’auteur, j’ai l’impression que la troisième personne laisse une part plus libre à la plume, cela donne plus de souffle, peut-être. »

Quant à savoir si elle se relit, elle avoue n’avoir que deux grands moments de relecture : une fois qu’elle a terminé, pour « être sûre de la cohésion de l’ensemble »… et après que ses livres soient sortis ! « J’adore relire mes livres » avoue-t-elle, complice avec les lecteurs qui lui demandent en retour si elle les trouve bien écrit. Et celle-ci de répondre, en riant : « Oui ! Ça me fait plaisir. Mais c’est comme un cuisinier qui goûte ses plats, en fait. Il sait à quel moment c’est bon. »

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L’Américaine

Laurence Peyrin, pourtant bien française, situe nombre de ses romans aux États-Unis, au moins en partie. Passionnée de culture anglo-saxonne – elle situe d’ailleurs L’Aile des vierges dans l’Angleterre de l’époque édouardienne – et allant souvent en Floride pour des raisons familiales, elle porte ces deux pays dans son cœur. « Je suis marquée par les États-Unis à un tel point que j’y étais hier ! » s’amuse-t-elle. Ses différents romans lui permettent cependant d’aborder différentes facettes de l’Amérique. Dans L’Aile des vierges, Maggie finit par se rendre à New York, une ville que l’auteur dit adorer, et « c’est totalement différent du reste du pays ! La Floride, que je mets en scène dans Ma Chérie, est d’une énergie et d’une ouverture d’esprit totalement différentes. » Si le roman n’est donc pas le road trip qu’elle avait initialement imaginé, les lecteurs pourront néanmoins se délecter d’une belle immersion dans cet état américain, avec ses descriptions de la mangrove, des villes comme Tampa, etc.

Peut-on espérer voir un jour un roman de Laurence Peyrin se dérouler en France ? « Oui, quand j’habiterai en Amérique ! » répond-elle, sans une once d’hésitation. « J’ai besoin de distance. La distance est romanesque. Elle engendre le désir. C’est la frustration et ce désir qui me font écrire des histoires. »

Les lieux, dans ses romans, sont très importants et portent le récit. « Il faut que j’écrive sur des lieux que je connais. Les lieux sont presque des personnages ! Miami, par exemple, c’est Gloria au début de Ma Chérie, elle est clinquante. Quand je voyage, je reviens toujours avec des idées de romans. »

Laurence Peyrin ne sait pas si elle sera un jour traduite aux États-Unis, même si elle l’espère. Mais pour l’exprimer, elle revient à cette idée de lenteur, dont elle parlait déjà pour les adaptations cinématographiques. « Quand on est écrivain, on a toujours envie d’avoir un an de plus pour voir ce que son livre est devenu. Mais ça se construit. Le prix Maisons de la presse m’a appris la patience. Alors j’attends, je frémis de voir ce que ça a donné. J’ai tellement hâte que vous lisiez Ma Chérie ! Parce qu’on n’écrit pas pour soi. Je pense à vous quand j’écris, à ce que ça va vous faire. Il faut être généreux quand on écrit. Il faut avoir le bonheur de transmettre. »

Le bonheur de transmettre, Laurence Peyrin l’avait ce soir-là. Pour compléter le souvenir de cette chaleureuse soirée, vous pouvez visionner la vidéo dans laquelle elle a choisi 5 mots pour parler des ses deux derniers ouvrages : XXe, rencontre, changement, liberté, et Amérique :