Ariane Bois et la (dé)raison d’Etat

Nous n’avons pas vraiment l’habitude de citer Mathieu Kassovitz sur le blog de Babelio, pourtant le thème du dernier livre d’Ariane Bois nous rappelle fortement la phrase de conclusion de son film L’Ordre et la Morale (2011) : « Si la vérité blesse, alors le mensonge tue. » Un message lourd de sens à propos d’un autre scandale d’Etat : la prise d’otages en Nouvelle-Calédonie de 27 gendarmes mobiles par des indépendantistes Kanak, en avril 1988, qui s’est achevée dans un bain de sang. Un film polémique qui avait forcément déclenché un débat à sa sortie.

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En sera-t-il de même dans les semaines à venir pour L’Ile aux enfants d’Ariane Bois, paru aux éditions Belfond ? Car si « le mensonge tue », que penser du silence ? Du secret ? De ces années sans savoir, ou sans vouloir dire, pour les exilés de la Creuse (et leur descendance), ces enfants réunionnais transférés de 1963 à 1984 par les autorités françaises (parfois après une transaction, quelquefois suite à un enlèvement pur et simple) en métropole pour repeupler des départements délaissés par les continentaux ? Une histoire à peine imaginable et encore méconnue sous nos latitudes, dans laquelle l’auteure de Le Gardien de nos frères puise une matière romanesque fertile. Jugez plutôt :

« C’est l’histoire de Pauline et Clémence, deux fillettes inséparables, deux sœurs vivant près des champs de cannes à sucre, qui un jour, en allant chercher de l’eau à la rivière, sont enlevées, jetées dans un avion, séparées, et qui devront affronter bien des épreuves avant de comprendre ce qui leur est arrivé. Il ne s’agit pas d’un conte pour enfants, même cruel, mais de la véritable histoire des exilés de la Creuse, un transfert massif d’enfants venus de l’île de la Réunion pour repeupler des départements isolés de la métropole en 1963, contre leur gré et celui de leurs familles, devenue un scandale d’Etat. Dans ce roman, c’est la fille de Pauline, Caroline, qui, trente ans plus tard, mène l’enquête sur l’enfance de sa mère, provoquant ainsi des réactions en chaîne et l’émoi de celle qui pour survivre a dû tout oublier…

Comment devenir soi quand on vous a menti ? Peut-on se reconstruire un arbre généalogique ? Qu’est-ce qu’était l’adoption dans le secret et les non-dits des années 1970 ? L’histoire d’une résilience, d’une reconstruction et une plongée dans un épisode peu glorieux de l’histoire de France à travers les yeux de deux enfants. »

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Ariane Bois était dans les locaux de Babelio le 7 juin 2019 pour une rencontre avec 30 de ses lecteurs, avides d’en apprendre plus sur cette affaire, mais aussi sur le livre qui en découle.

Naissance d’un « romanquête »

Dans ce sixième roman, l’auteure se met donc de nouveau à hauteur d’enfant pour raconter de l’intérieur ce qu’a pu être la séparation d’une famille, puis de deux sœurs, dans ce contexte. Quand Pierre de Babelio lui demande comment elle a découvert ce sujet, elle répond : « Mon père travaillait pour Médecins du monde, et se déplaçait beaucoup dans les territoires et départements d’outre-mer, et partout dans le monde. Il m’avait déjà parlé de peuples déplacés, comme les Hmongs en Guyane. Ou d’autres exilés de Martinique et de Guadeloupe poussés vers la métropole. Et enfin, de ces enfants réunionnais. »

Pour la grande reporter, il est évident qu’écrire sur ce sujet implique d’enquêter en profondeur afin de s’approcher au plus près de ce que ces enfants ont pu vivre : « J’ai une âme de journaliste, donc pour moi c’était très important de rencontrer les acteurs de ce drame intime, les personnes qui ont vraiment vécu ça, que ce soit dans les départements métropolitains ou bien même à la Réunion. Et bien sûr d’éplucher de nombreux documents administratifs, courriers, dossiers d’adoption et autres archives durant 4 mois. Je définis certains de mes livres comme des romanquêtes : le récit de faits réels, tout en gardant la liberté du romancier pour donner du souffle au réel. Il y avait déjà des documentaires, téléfilms et articles sur le sujet ; maintenant il y a aussi mon roman. »

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Afin d’approcher ces exilés et leurs enfants, Ariane Bois contacte l’association des Réunionnais de la Creuse. Le travail d’approche peut commencer, et il s’agit bien souvent de gagner la confiance de chacun en passant du temps avec tous, en expliquant la démarche derrière ce livre. Remuer ce type de souvenirs n’a rien d’évident, d’autant que de nombreux exilés n’en ont jamais parlé à leurs enfants… En tout, l’auteure a ainsi rencontré pas moins de 50 enfants, et en a interviewé longuement 30 pour composer les personnages de Pauline, Clémence et Caroline notamment.

(Dé)raison d’Etat

Séparer les enfants de leur famille, puis séparer les enfants des enfants pour les envoyer chacun dans une famille adoptive : voilà ce qui arrive à Pauline et Clémence, arrivées dans un pays et chez des personnes qu’elles ne connaissent pas. On comprend mieux pourquoi beaucoup de ces exilés n’arriveront jamais à raconter ça à leur descendance, les privant de fait, et bien malgré eux, d’une partie de leurs racines – une lectrice, fille d’exilée, en témoignait durant la rencontre, expliquant avoir découvert le passé de sa mère à travers un reportage. Alors comment expliquer ça ? Et surtout, est-ce que ce type d’agissements de la part d’un Etat pourrait se reproduire ?

Pour certains lecteurs présents ce soir-là, cela ne fait aucun doute : ces déplacements forcés s’inscrivent dans une époque révolue – comme le fait de séparer les fratries à l’adoption, d’ailleurs. D’autres lecteurs sont dubitatifs, et suivis par Ariane Bois qui cite un exemple plus récent d’enfants achetés au Sri Lanka dans les années 1980 par des ressortissants européens, dont des Français – un phénomène visiblement connu de l’Ambassade de France à l’époque. A sujet sensible, soirée aux débats animés.

Impossible retour au « pays » natal

A cette question de « transplantation » s’ajoute évidemment la question de l’habituation à une nouvelle région française, à plus de 9 000 kilomètres de la Réunion. La fille d’une femme exilée explique que sa mère a découvert la neige adolescente, en arrivant à Limoges un soir de décembre. L’accueil des familles pose aussi pas mal de questions : « Pour ces enfants, c’était vraiment la loterie quant au placement dans une famille : certains étaient adoptés par des personnes respectueuses et soucieuses du bien-être de l’enfant ; d’autres les utilisaient comme des esclaves des temps modernes, les battaient ou les abusaient sexuellement parfois. La plupart de ces familles n’étaient pas au courant de l’histoire tragique de ces exilés, pour eux c’était avant out des enfants à adopter, pas des Réunionnais placés là par l’Etat français. »

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Dans un tel contexte, on comprend mieux pourquoi ces enfants en grandissant ont pu développer un syndrome d’attirance-répulsion envers leur terre d’origine, la Réunion. D’autant que le retour au « pays » natal n’a rien d’évident : « Ca a été très compliqué pour ceux qui ont voulu rentrer à la Réunion une fois devenus adultes. Là-bas il y a un tabou énorme autour de tout ça, même si ça commence à changer. Les Réunionnais ont tendance à rejeter ceux qui sont partis, même forcés. Il y a des soupçons de règlements de comptes entre familles, de parents payés pour laisser leurs enfants partir… Certains considèrent là-bas que les exilés ont finalement eu de la chance de partir, et qu’ils ne devraient pas se plaindre – quoi qu’il en soit, on ne peut évidemment pas faire le bonheur d’une personne sans son consentement. Je vais aller visiter des collèges et lycées réunionnais dans quelques semaines pour parler de mon livre et de ce qu’il s’est passé : les jeunes ne sont pas au courant de tout ça. »

Vers la résilience

Ca n’est pas vraiment un hasard si Ariane Bois s’intéresse à cette histoire : durant la rencontre, elle nous confie être elle-même fille d’une mère au lourd passé, une enfant juive cachée pendant la Seconde Guerre mondiale. « Ma mère n’a jamais voulu parler de ça, mais vu les cauchemars qu’elle faisait, disons que je savais sans savoir, avant de l’apprendre officiellement du moins. Cette question de la transmission d’un traumatisme d’une génération à l’autre m’intéresse particulièrement. Est-ce qu’on peut réparer une enfance difficile ? Ou alors, est-ce que les enfants de ces enfants en ont été capables ? Bien sûr il y a encore aujourd’hui des difficultés et des souffrances dans ces familles, mais je ne peux qu’admirer l’élan vital de ces personnes, les forces sur lesquelles elles se sont appuyées pour prendre en main leur destin et bâtir leur propre famille. »

Pour l’auteure c’est clair, en tant qu’écrivain elle a elle aussi une responsabilité dans la cité, ne vit pas dans une tour d’ivoire, et se doit de dénoncer avec ses outils ce qu’elle considère comme injuste. Pour elle, « le roman est l’appareil qui fonctionne le mieux pour ce type d’histoire, ça permet de se placer du côté des personnages, d’humaniser ces acteurs à travers des ressorts psychologiques. Je ne sais pas si mon roman aidera à faire avancer la reconnaissance de ce scandale, mais les choses avancent tout de même : Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’Etat dans cette affaire, par exemple. Les associations mobilisées réclament que cet épisode figure dans les manuels d’histoire, car la mémoire commence par la connaissance. On parle même d’un monument pour marquer physiquement cette histoire. »

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Quelques minutes avant la fin de la rencontre, deux lecteurs lancent encore d’autres pistes de réflexion par rapport au thème du livre : un Babelionaute souligne ce sentiment de culpabilité des enfants exilés, en regard avec l’absence de culpabilité de l’Etat et notamment des autorités aux commandes (dont des assistantes sociales, sous la coupe du ministre Michel Debré). Un Etat qui a pu faire beaucoup souffrir, et met décidément un temps long à reconnaître ses torts. Une autre lectrice fait le parallèle avec un autre roman, L’Art de perdre d’Alice Zeniter (que nous avions reçu lors de la parution du livre, voir notre vidéo et notre compte-rendu ici). Pour elle, les harkis ont subi un sort assez comparables, puisqu’après s’être battus pour la France ils ont été relogés à partir de 1962 dans des régions parfois délaissées et dans des conditions parfois limites, comblant des brèches de population. Pas les mêmes méthodes, mais un effet comparable – et sans doute pas mal de souffrances engendrées également.

Pour décompresser en douceur après l’intervention d’Ariane Bois, l’équipe de Babelio proposait comme d’habitude de grignoter quelque chose en buvant un verre, avant ou après avoir fait dédicacer son livre. Un moment privilégié avec l’auteure qui est parfois aussi l’occasion de lui poser des questions plus personnelles.

Pour en savoir plus, visionnez notre interview vidéo de l’auteure, dans laquelle elle présente son roman à travers 5 mots :

Découvrez L’Ile aux enfants d’Ariane Bois, publié aux éditions Belfond.