Lit-on vraiment plus l’été ?

De 3 à 5 : c’est le nombre d’ouvrages que mettront les lecteurs dans leurs bagages cet été. Ils partent 1 à 3 semaines et prendront en moyenne 4,6 jours pour lire un livre. Mais comme tout bon lecteur, ils auront les yeux plus gros que le ventre, et la plupart ne liront pas tout ce qu’ils emportent avec eux…

3 à 5, c’est en tout cas le nombre de livres que prendront 50 % des lecteurs que nous avons interrogés pour notre étude sur les lectures d’été. Menée pendant trois semaines via un questionnaire de 41 questions, elle nous a permis de nous interroger sur cette période qui rime souvent avec détente et vacances et de mettre en évidence certaines pratiques. Lit-on vraiment plus l’été ? S’agit-il des mêmes genres que d’habitude ? Quelles stratégies adoptent les éditeurs à ce moment de l’année ? Autant de questions auxquelles nous avons tenté de répondre, complétées par l’éclairage de trois professionnels que nous avons reçus le 17 avril, lors de la soirée de présentation de l’étude. Étaient avec nous Catherine Troller, directrice commerciale, marketing et communication du Cherche midi éditeur, Perrine Thérond, directrice à la librairie La Griffe Noire et responsable organisation du salon Saint-Maur en Poche et Willy Gardett, responsable du pôle digital et innovation d’Univers Poche.

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Menée sur près de 5 000 lecteurs et lectrices, cette étude a néanmoins touché une cible particulière : le lectorat de Babelio. Il s’agit d’un public essentiellement féminin, assez jeune (25-34 ans étant la tranche d’âge la mieux représentée), qui lit majoritairement de la fiction contemporaine (la moitié dit lire, entre autres genres, de la littérature française ou étrangère contemporaine !) et, surtout, qui lit beaucoup. 95 % des répondants disent lire (au moins) un livre par semaine, contre 16 % pour la moyenne nationale. « Ça fait rêver ! » commente Catherine Troller.

Tenant compte de ce biais-là et s’appuyant sur les propos de nos trois invités, nous vous proposons une plongée dans cette étude estivale et cette soirée chaleureuse afin de s’interroger sur les livres qui vont peut-être bientôt finir dans vos valises…

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Des achats d’été de moins en moins tardifs

Comme on aurait pu s’y attendre, l’enquête montre que 90 % des achats interviennent avant le départ. Ils anticipent même beaucoup car 41 % des lecteurs se procurent leurs ouvrages en avril et en mai, soit près de la moitié du panel !

« Mais la période avril-mai peut-être concurrencée par de gros vendeurs ! » rappelle Catherine Troller, faisant ainsi référence à de grands vendeurs qui inondent le marché. « C’est tout notre travail [de vendre des livres à ce moment-là], ajoute-t-elle néanmoins. C’est une stratégie. » Pocket aussi a choisi de publier des livres de manière anticipée. La maison se montre ainsi coordonnée avec les dates auxquelles les lecteurs disent acheter leurs lectures d’été : dès avril et jusqu’en juin. « Quand je travaillais chez Albin Michel, raconte Willy Gardett, le moment le plus important était Noël. Chez Univers Poche, cela reste vrai, mais l’été est un moment tout à fait décisif. »

Catherine Troller va encore plus loin dans cette stratégie : « Suite à l’engorgement du marché à cette période-là, on recule cette date pour désengorger mai et publier dès le mois de mars. À partir du mois de mars en fait, affirme-t-elle, tout peut devenir un roman d’été. »

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Il faut cependant remarquer une certaine dichotomie dans ces données. On remarque dans les résultats que l’achat de dernière minute reste minoritaire : 56 % des lecteurs disent ne jamais procéder à ce genre d’achat compulsif. Pourtant, Catherine Troller estime qu’au Cherche midi éditeur, ils publient peu au mois de juin, « mais les achats sont monstrueux ». Une zone de tension qui s’explique peut-être car les répondants à l’enquête sont majoritairement de gros lecteurs, qui semblent donc plus enclins à réfléchir longtemps à l’avance à leurs futures lectures, tandis que les lecteurs plus occasionnels feront leur choix plus tard. « À la librairie La Griffe Noire, les achats se font surtout en juin, confirme Perrine Thérond, d’où la date du salon Saint-Maur en Poche : un week-end mi-juin. On essaye alors de proposer aux clients une offre large et variée. »

L’étude fait en outre remarquer que la majorité des lecteurs ne savent finalement pas ce qu’ils vont emporter en vacances. Ils se les procurent tôt, mais ne sont pas encore décidés sur lesquels vont finir dans leurs bagages. À Saint-Maur en Poche, d’ailleurs, Perrine Thérond révèle que les lecteurs qui viennent « ont un budget assez élevé (avec une moyenne de 57,20 euros). Ils ont des paniers énormes. Certains lecteurs partent avec au moins cinq livres, parfois une trentaine de poches ! » Pour avoir plus de choix, peut-être ?

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Changer de genre

Cette dernière donnée nous amène à nous demander ce qui peut motiver leurs choix. En extrayant quelques verbatim de leurs réponses à la question « Qu’attendez-vous d’une lecture d’été ? », on remarque que les mots « divertissement », « détente » et « évasion » ressortent le plus souvent. Un cinquième des répondants à l’étude confirme d’ailleurs se donner « rendez-vous » chaque année en lisant le même auteur. Parmi ceux-là, on retrouve entre autres Guillaume Musso, Michel Bussi ou Virginie Grimaldi, connus pour être des auteurs de page turners ou de lectures feel good.

Pourtant, les lecteurs restent friands de découverte (63 % aiment découvrir de nouveaux auteurs pendant cette période). « À Saint-Maur en Poche, justement, ils viennent pour les grosses têtes d’affiche mais aussi pour découvrir. Parfois un auteur présent connaît un succès énorme, même s’il n’a qu’un seul livre devant lui. Cela s’explique aussi parce qu’ils sont très mis en avant sur le festival : ce sont souvent des auteurs coups de cœur de l’équipe. »

Notons cependant que dans ces mêmes verbatim, « comme le reste de l’année » est le cinquième mot-clé le plus cité ! S’il y a un net penchant pour des lectures plus légères que le reste de l’année, la plupart des lecteurs sont en fait indécis ou ne modifient pas leurs types de lectures.

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Concernant les genres, l’étude met en évidence quelques variations : le polar est plus lu l’été, la littérature feel good aussi, des genres en accord avec la notion de « lecture plaisir ». « On essaye de faire en sorte que la programmation de Saint-Maur en Poche soit variée au maximum, révèle Perrine Thérond. Mais on fait effectivement attention au feel good et à la romance car ils connaissent une forte croissance et sont importants à ce moment-là de l’année. »

A contrario, le Cherche midi éditeur ne publie pas expressément des livres qui sont aux antipodes de la période, pour se démarquer : « à partir du moment où on est un éditeur généraliste, on ne va pas mettre tous ses textes littéraires à la rentrée, donc il y a une contre-programmation qui se fait sur les autres mois, par exemple l’été, mais de manière naturelle ».

« Historiquement, conclut Catherine Troller, on a hérité du calendrier médiatique : pourquoi on ne publie pas en juin ? Parce qu’avant les médias s’arrêtaient en juin. Aujourd’hui, on réalise que les lecteurs vont aussi en librairie l’été et qu’on peut parler de livre à travers d’autres canaux, mais on hérite complètement de ces calendriers médiatiques. »

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Les librairies : terre conquise ou friche à repeupler ?

« Du côté des librairies, poursuit Perrine Thérond, il n’y pas forcément de genres qui sont préférés aux autres. Le travail du libraire est de répondre à l’attente du client. » Ce qui lui permet de confirmer l’étude en expliquant qu’à Saint-Maur, « l’été, c’est mort de chez mort ! De toute façon, toute notre énergie a été dépensée en juin, donc on est ravis ! »

Les libraires, stars de cette étude, sont très plébiscités par les lecteurs. C’est leur lieu de prédilection d’achat. C’était pareil en septembre 2018, lors de notre précédente étude portant sur “l’objet livre” (dont vous pouvez retrouver le compte-rendu ici). Mais c’est encore plus marquant ici, car elle gagne 3 points. Une autre partie de l’étude interroge les lecteurs sur les sélections d’été proposées par différents professionnels. 60 % estiment y être attachés et, en cumulant les noms cités, les sélections de libraires dominent sur la presse.

Pourtant, quand on leur demande quels conseils ou avis les aident le plus à choisir leurs lectures tout au long de l’année (92 % des lecteurs estimant au passage que ces sources ne changent pas pour l’été), Babelio, le bouche-à-oreille et la presse sont, devant la librairie, les plus cités. « Il y a une dichotomie, remarque Catherine Troller, entre la fréquentation des libraires et la prise en compte de leurs conseils. » Contradiction qui signifie sûrement que, si les lecteurs apprécient de se rendre en librairie pour y faire leurs achats, leurs choix ont souvent été faits ou initiés avant d’en franchir le seuil. Les lectures d’été, selon elle, sont principalement constituées de deux choses : de « gros noms » et des « conseils de libraires ». C’est pourquoi le Cherche midi éditeur, tout comme Pocket, travaille beaucoup avec eux l’été : ils leur envoient des épreuves, organisent des séances de dédicace, etc. « Les libraires de lieux de vacances, ajoute un éditeur du public, manquent de reconnaissance. Certains libraires, comme à Port Maria ou Quiberon, sont méprisés parce qu’ils vendent aussi des accessoires de plage, et tous les éditeurs ne leur envoient pas des auteurs en dédicace. C’est aussi notre chance ! C’est une bonne manière d’utiliser leur emplacement pour toucher les lecteurs en vacances. »

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Capter de nouveaux lectorats : digital, librairie ou médias traditionnels ?

L’été semble par ailleurs une période idéale pour toucher des publics éloignés du livre. « Pour nous, libraires, reprend Perrine Thérond, ça reste une question très ardue car c’est le public le plus difficile à capter, c’est celui qui vient le moins nous voir et qui se débrouille tout seul (par le biais des réseaux sociaux ou du bouche-à-oreille). »

L’étude montre en effet que plus de la moitié des lecteurs interrogés lisent plus l’été – les plus jeunes notamment, qui ont une longue période de vacances. Les lecteurs de Babelio n’augmentent pas forcément leur rythme de lecture l’été, voire le réduisent, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une communauté de grands lecteurs.

Les lieux de vacances, justement, sont peut-être l’endroit idéal pour capter de nouveaux lectorats. Les éditeurs, Le Livre de Poche ou Folio par exemple, en profitent d’ailleurs pour mettre en place des opérations directement sur les plages. « Je crois beaucoup à ces opérations ayant pour cible des lecteurs qui lisent le reste de l’année et sont peut-être plus à même de faire un achat d’impulsion » confie Willy Gardett. Si ce type d’événements – ici, les camions-librairies – fonctionne très bien, les opérations estivales de manière générale ont un réel impact sur les ventes, notamment les lecteurs plus occasionnels, remarque le responsable du pôle digital et innovation d’Univers Poche. « Ce sont des succès, confirme Perrine Thérond. Les goodies aussi marchent très bien, les couvertures à ambiance estivale, pas particulièrement, mais les goodies marketés pour l’été comme les chapeaux ou les éventails fonctionnent bien et sont très identifiés par les clients. »

« Autant à Noël, on a des collectors, reprend Willy Gardett, autant en été, on ne fait pas de travail spécifique sur les couvertures. On garde en tête une certaine saisonnalité, mais pas plus que ça. » Et Catherine Troller d’approuver : « Je ne crois pas non plus. On fait un travail spécifique sur les couvertures tout court – on n’a pas réellement de charte – car on travaille surtout sur l’auteur. » De toutes façons, comme l’indique l’étude, c’est le thème qui reste le plus important dans le choix d’une lecture d’été. Seulement 30 % des répondants sont sensibles aux couvertures, contre près de la moitié pour les 12-24 ans. Si les éditeurs s’adressant à ce public ont vraisemblablement un réel travail à faire de ce côté-là, les autres semblent sur la bonne piste en choisissant de ne pas faire de cette saison un axe graphique primordial.

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Si on a vu jusque-là que l’été n’influait pas fortement sur le programme des éditeurs, cela peut se nuancer sur quelques points qui ont été abordés ce soir-là. « Il y a un effet longue traîne sur certains titres. Mais ce n’est pas sans raison, raconte Perrine Thérond. Par exemple, certains éditeurs publient très tôt leurs auteurs phares. Ils savent que, quoi qu’il arrive, ce sera une lecture d’été, c’est déjà acquis. Donc ils essayent peut-être de capter d’autres lectorats en les publiant plus tôt. » « C’est surtout là qu’on publie des premiers romans, ajoute Catherine Troller. Ou des romans étrangers, pour lesquels on n’a pas l’occasion d’avoir l’auteur en France. Passer par Babelio ou des clubs de lecteurs semble alors la meilleure solution pour créer du mouvement. »

On l’a vu, le bouche-à-oreille et Babelio restent en effet, comme tout au long de l’année, la principale source de recommandations des lecteurs. Seuls 8 % estiment avoir des sources de recommandation différentes au cours de l’été : le Routard, des clubs de lecture, les prix littéraires, les volumes de vente. Or si ces canaux fonctionnent bien sur ces 5 000 répondants, qui rappelons-le sont de gros lecteurs, ce n’est pas nécessairement la meilleure stratégie à avoir pour toucher des lecteurs plus occasionnels. « Les médias sont de moins en moins puissants et de plus en plus difficiles à solliciter, explique Catherine Troller. Mais on travaille d’arrache-pied dès le mois de mars. Le « petit lecteur » aura aussi tendance à aller chercher des prescripteurs traditionnels et il ne faut pas les négliger. » Elle ajoutera plus tard que, pendant l’été, la communication sur le catalogue du Cherche midi éditeur passe beaucoup par la présence en salons ; celle-ci lui permettant également d’engendrer des retombées dans la presse locale. On remarque en outre dans les résultats de l’étude que, concernant les sélections d’été proposées par les professionnels, celles proposées par la télévision et la radio, des médias traditionnels, arrivent loin derrière la librairie. Mais pour se référer de nouveau à la typologie de l’étude (des grands lecteurs), on peut imaginer que les lecteurs occasionnels s’y réfèrent plus et, comme le remarquait Perrine Thérond, sont moins clients des librairies indépendantes.

Enfin, Willy Gardett note que, parfois, une communication plus verticale de la part de l’éditeur peut être tout aussi efficace. Il mentionne l’opération « Coups de cœur Pocket », qui labellise des titres de leur catalogue qu’ils décident ainsi de mettre en lumière, une opération qui « change la donne ». « Ce n’était pas parti pour fonctionner, mais c’est reçu et entendu. Cela se vérifie par les ventes. Cela m’a surpris dans le très bon sens du terme. »

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Le digital au service de la lecture

« Le bouche-à-oreille se fait aussi de manière virale et sociale, affirme Willy Gardett. Nous aussi, éditeurs, avons nos communautés et nos grands lecteurs. Il faut sans cesse recruter de nouveaux fans, et particulièrement chez ceux qui sont peut-être de moins grands lecteurs. C’est toujours agréable de mettre le digital au service de la lecture. »

Le responsable du pôle digital et innovation d’Univers Poche, quant à lui, a défendu l’idée que le digital était le meilleur moyen d’engendrer du bouche-à-oreille, de créer le buzz.

Pourtant, remarque Guillaume Teisseire au cours de la rencontre, « Babelio marche mieux quand il pleut ». Et celui-ci d’interroger Willy Gardett : les réseaux sociaux sont-ils compatibles avec le beau temps ? Sa réponse : globalement, oui. « J’ai animé la communication d’Albin Michel pendant 7 ans, et avant, on n’avait pas du tout la même manière de pousser l’information pendant l’été sur les réseaux sociaux. Ils étaient moins puissants qu’aujourd’hui, donc on laissait les choses en jachère. Maintenant, remarque-t-il, il y a plutôt des moments dans la journée. Les gens les consultent de plus en plus, même l’été ! »

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Quant à savoir ceux qui marchent le mieux, Willy Gardett estime que « Facebook, avant, était plutôt pour les geeks, mais son public est maintenant plus âgé. J’ai dû louper le bon moment, plaisante-t-il. Le public est plus âgé mais par contre, ce sont de plus gros lecteurs. Instagram, lui, est en croissance. »

Catherine Troller, quant à elle, reconnaît les bénéfices du digital mais semble tout de même dubitative sur leur effet, notamment à cette saison. « Cela marche quand même moins l’été ; par exemple, nous nous appuyons sur les blogueurs, qui sont un grand support pour nous. Mais on remarque que les effets du digital et des prescripteurs de manière générale sont moindres l’été : il y a moins de ventes. »

« Aujourd’hui, pour exister sur Facebook, il faut sponsoriser ses publications, reconnaît Willy Gardett, pour qui l’utilisation d’outils numériques n’est pas sans challenge non plus. Sur Instagram, par contre, il faut être plus innovant. »

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Grand format, poche ou numérique : le clash des formats

Sans surprise, l’étude prouve que l’été, les lecteurs achètent surtout des livres de poche, 20 % de plus que le reste de l’année, alors que le grand format chute considérablement. « Comme le reste du marché, l’été est beaucoup plus difficile, confie Catherine Troller. Les opérations poche « trois pour deux » ont vraiment changé la donne. On voit dans l’étude que le grand format n’est plébiscité que par 15 % des lecteurs : c’est assez meurtrier. Il y a une plus grosse consommation des livres de poche au détriment du grand format. »

« C’est tout à fait juste, répond Willy Gardett. Après, je pense que quand on voyage aujourd’hui, on se pose tous au moins une fois la question de prendre une tablette. Mais on voit bien que les grands lecteurs – et on en est très heureux – continuent d’avoir un attachement fort au papier. » Le numérique, lui, connaît effectivement une légère hausse de 3 %, puisque 15 % disent utiliser ce format l’été, contre 12 % le reste de l’année. « L’augmentation est assez faible finalement, commente Willy Gardett. Le poche détrône le grand format, mais on se rend compte que la tablette n’explose pas non plus. » Cette hausse est peut-être due aux offres proposées par les éditeurs, avance Catherine Troller de son côté : « On effectue de très grosses baisses de prix sur le numérique pour contrer le poche, justement. Mais l’impact est très faible sur le chiffre d’affaires, car ces baisses sont très fortes. »

Si les lecteurs font ces choix-là, c’est principalement pour des questions de prix (44 % pour le poche, 6 % pour le numérique) et de place (46 % pour le premier, 82 % pour l’autre). Ils évoquent aussi le poids, le format moins précieux qu’ils ont donc moins peur d’abîmer, ainsi que le confort de lecture.

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S’il fallait, au terme de cette étude, dresser le portrait du lecteur type de l’été, ce serait celui-ci : un jeune lecteur, qui lit au format poche des polars ou des romans feel good, friand de découverte mais plus attiré par les conseils de ses proches ou des autres lecteurs Babelio que par les médias traditionnels. On peut bien sûr nuancer ce portrait en rappelant que ce sont de multiples données de l’étude rassemblées dans un seul schéma, ou encore en évoquant l’indécision de certains lecteurs, qui ne décident qu’au dernier moment leurs lectures d’été ou qui se contentent de poursuivre dans la même lancée que le reste de l’année.

Nuances qui rendent la période parfois difficile à cerner par les maisons d’édition. « La durée des vacances d’été, note une éditrice présente dans le public, est de plus en plus réduite. Avant on partait trois à quatre semaines au milieu de l’année. Mais aujourd’hui, il y a une plus grande linéarité entre l’année et l’été. Faut-il donc réfléchir en termes de juillet-août, interroge-t-elle, ou en termes d’occasions qui peuvent surgir à tout moment ? » Comme l’ont montré nos invités ce soir-là, l’été a encore un sens dans chacune de leurs stratégies. Mais ses limites sont de plus en plus floues et sans cesse à réinterroger.

Un air d’Italie avec Serena Giuliano

Le lundi 25 mars dernier, un vent d’Italie soufflait dans les locaux de Babelio. Serena Giuliano, blogueuse passionnée, que vous connaissez peut-être sous le nom de « Wonder Mum », venait présenter son premier roman, Ciao Bella, à trente lecteurs de Babelio. Sélectionnés ce soir-là pour découvrir la première fiction inventée par la jeune écrivaine, ils ont pu lui poser toutes les questions qu’ils souhaitaient sur le livre, sa façon d’écrire, le lien entre celle-ci et son travail de blogueuse mais aussi sur sa vie de maman.

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« J’ai peur du chiffre quatre. C’est une superstition très répandue en Asie. Le rêve ! Enfin des gens qui me comprennent ! Je devrais peut-être déménager…

– Vous avez beaucoup d’autres phobies ?

– Vous avez combien d’années devant vous ? »

Anna a peur – de la foule, du bruit, de rouler sur l’autoroute, ou encore des pommes de terre qui ont germé… Et elle est enceinte de son deuxième enfant. Pour affronter cette nouvelle grossesse, elle décide d’aller voir une psy.

Au fil des séances, Anna livre avec beaucoup d’humour des morceaux de vie. L’occasion aussi, pour elle, de replonger dans le pays de son enfance, l’Italie, auquel elle a été arrachée petite ainsi qu’à sa nonna chérie. C’est toute son histoire familiale qui se réécrit alors sous nos yeux…

À quel point l’enfance détermine-t-elle une vie d’adulte ? Peut-on pardonner l’impardonnable ? Comment dépasser ses peurs pour avancer vers un avenir meilleur ?

Attention, la lecture de Ciao Bella pourrait avoir des conséquences irréversibles : parler avec les mains, écouter avec le cœur, rire de tout (et surtout de soi), ou devenir accro aux pasta al dente.

Quand l’écriture est intuitive

L’écriture, Serena Giuliano y était habituée depuis longtemps, son blog Wonder Mum existant depuis maintenant 6 ans. Pourtant, l’idée d’écrire un roman est bien plus récente, elle croyait même ne pas en avoir les capacités jusqu’à ce qu’elle saute le pas. « J’étais habituée jusque là à écrire des textes courts donc je ne croyais pas être capable d’écrire quelque chose de plus ambitieux. Et au bout du troisième Wonder Mum [NDLR : des recueils d’anecdotes et de chroniques sur sa vie de maman], j’ai eu envie d’autre chose mais je n’avais pas la confiance en moi pour le faire. » Comment a-t-elle trouvé le courage de se lancer ? Grâce à cette même ressource dont elle nous a parlée tout au long de la rencontre et dans son roman : l’amitié. « Mes amies ont été un vrai moteur pour ce roman » affirme-t-elle, avant d’ajouter, un peu plus tard : « Les femmes qui m’entourent sont vraiment importantes pour moi. Sans elles, je n’aurais pas le courage de faire tout ça. C’est important d’être entourée de gens bienveillants et sincères. »

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Finalement, avec des chapitres courts, écrits sous la forme d’un journal intime entrecoupé de dialogues entre le personnage principal et sa psychologue, Serena Giuliano revient à une forme assez ramassée, qui n’est pas sans évoquer son format de prédilection : le blog. Concernant la forme du journal, « j’ai mis longtemps à y venir, raconte-t-elle. Je voulais raconter cette histoire, mais je ne savais pas comment et j’ai finalement trouvé l’idée du journal intime. Après, j’ai eu l’idée des dialogues avec la psychologue, grâce auxquels je pouvais m’amuser. » Ces morceaux de texte courts et spontanés confèrent au roman un rythme entraînant, qui se retrouve notamment dans ce jeu de dialogues : « J’adore ça. Ce sont presque mes passages préférés. J’ai pris du plaisir à les écrire. »

Des journaux, comme beaucoup, elle en a souvent écrits. « J’ai toujours aimé écrire. Mais, insiste-t-elle, je ne pensais pas pouvoir écrire un roman. » Si ses journaux n’ont pas directement inspiré son histoire, il lui est quand même arrivé d’y intégrer des textes qu’elle avait écrits ici et là : « j’ai parfois repris des textes écrits sur mon téléphone. » C’est pourquoi elle a choisi la première personne du singulier. « Le « je » était ce qu’il y a de plus facile pour exprimer les sentiments des autres. Cela me vient aussi du blog. »

Une spontanéité d’écriture qui explique le naturel de sa langue, qui a plu aux lecteurs. « Le style d’écriture frais et moderne donne l’impression qu’Anna est une copine qui se confie, et on se sent aussi écouté » écrit girardmaxime sur Babelio. Le roman a d’ailleurs été écrit très rapidement. « J’ai mis deux ans à le penser, a confié Serena Giuliano lors de la soirée. Puis je l’ai écrit très vite. […] Au moment des corrections, nous avons juste supprimé un chapitre. »  Difficile de croire, en apprenant cela, qu’elle avait si peur d’écrire un roman, alors qu’elle a un style jugé « alerte, spontané, plein d’entrain » (letitbe).

Voilà donc quelqu’un chez qui les mots semblent être une intuition. « Je n’ai pas de modèle en termes d’écriture, répond-elle d’ailleurs quand on lui demande des inspirations. Je lis de tout. Je n’ai pas de style très précis. J’ai peur de copier, donc j’essayais de ne pas lire d’autres choses en écrivant. » Et Serena Giuliano de conclure, authentique : « J’ai fait ce que je sais faire. »

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Quand l’inspiration est autobiographique

Si la lecture n’est pas son inspiration première, il est certain que sa propre vie et son entourage viennent nourrir son écriture. « Au fur et à mesure que l’histoire progresse, on essaie de distinguer ce qui relève du vrai et ce qui est purement fictif. La part de réalité intégrée à l’histoire la rend encore plus touchante et authentique » écrit MissCroqBook à propos du livre. « La partie autobiographique du roman n’était pas particulièrement un jeu pour moi, répond Serena Giuliano. C’est venu naturellement dans le roman. La personnalité d’Anna est assez proche de la mienne. Mais elle n’est pas moi. Ses amis, ses changements professionnels, son passé me ressemblent. Mais tout n’est pas moi. » L’histoire d’Anna fait pourtant écho à celle de l’auteur. « Ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux me verront, me reconnaîtront. »

On la retrouve par ailleurs dans les thèmes qu’elle a choisis d’aborder. La violence conjugale, l’emprise du jeu, le pardon, le racisme, la maternité, la famille, les phobies… sont autant de thèmes douloureux ou intimes qui sont présents dans l’histoire. « Je n’avais pas forcément prévu d’en parler. J’avais envie de parler de chose qui me touchent. Ces thèmes sont venus au cours de l’écriture. » Le choix des dialogues avec la psychologue n’est lui non plus pas anodin. C’est quelque chose que l’auteur a elle-même vécu quand, en détresse, elle avait besoin d’une oreille professionnelle à qui se confier. Aborder cette thérapie dans son roman lui semblait même important pour participer à briser un tabou qui a la peau dure : « c’est difficile de dire qu’on a besoin d’aide, qu’on ne va pas bien. Moi, je le cachais alors qu’il faut en parler. Ça peut vraiment changer la vie. »

Parmi tous ces thèmes, il y en a un prépondérant, c’est l’amitié. Comme nous l’écrivions plus haut, les femmes qui entourent Serena Giuliano sont essentielles pour elle, et sont même son énergie première. Ces « amies indéfectibles » (perette85) présentes dans le roman proviennent sans aucun doute de celles qui entourent l’auteur. « Si je devais choisir entre l’amour et l’amitié… ! » rigole-t-elle avec le public. Ses amis et sa famille, d’ailleurs, on lu le roman et l’ont aimé. « Mais je ne sais pas s’ils étaient sincères ! »

Son écriture, en définitive, semble être à tel point intime qu’elle en devient cathartique. « J’ai un seul regret, confie-t-elle, c’est que je n’ai jamais décrit Anna. Quand on écrit, c’est génial de pouvoir faire ce qu’on veut. Par exemple, le lien entre Anna et sa grand-mère peut continuer d’exister, contrairement à moi. »

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« Ensemble, les femmes peuvent faire de grandes choses »

Largement abordé dans son roman, le thème de la maternité a beaucoup fait parler de lui lors de cette rencontre. Une lectrice présente ce soir-là, pédiatre de profession, a notamment remercié l’auteur pour son histoire qui déculpabilise. « C’est une grande angoisse d’avoir un second enfant, et votre roman délivre une vérité bouleversante et importante pour les mères. […] Et c’est rarement dit dans les livres. » Serena Giuliano, très émue, a répondu que c’est « génial de pouvoir apporter ça aux mères : un peu de soulagement. La société se charge assez souvent de nous mettre la pression. » C’était un sujet très douloureux pour elle, presque viscéral, et cathartique, encore une fois. « On n’a pas toutes cette fibre maternelle, ou pas tout de suite. On est nombreuses dans ce cas. J’avais envie de déculpabiliser ces femmes. De casser ce mythe de la mère parfaite et aimante. Pour moi c’était vraiment libérateur d’en parler, j’en ressors plus légère. » Et la lectrice de conclure : « Il n’y a pas de mauvaise mère et on n’est pas mère automatiquement. »

C’est d’ailleurs un sujet fondateur dans le parcours de Serena Giuliano. En effet, quand elle a commencé à parler sur les réseaux sociaux de son angoisse de devenir mère une deuxième fois, elle a reçu un soutien immense venu de nombreuses femmes. « Elles m’ont dit merci de mettre des mots là-dessus. On a besoin de soutien. Je pensais bien que je n’étais pas seule. Au début ça n’a pas été très facile, on me prenait pour un monstre. Mais cette communauté et ce soutien ont grandi très rapidement.»

Au-delà de ses amies, ce sont donc toutes ses femmes, ses lectrices et ses abonnées sur les réseaux sociaux, qui portent Serena Giuliano. Elle écrit pour elle, et son travail est souvent salvateur pour certaines. Mais « elles me le rendent tellement, déclare l’auteur, visiblement touchée. Nous avons des échanges très drôles. Et il y a une communauté qui s’est créée entre elles. Ensemble, les femmes peuvent faire de grandes choses. J’ai de la chance d’avoir une communauté très bienveillante, très intelligente, très drôle. »

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Ciao Serena !

Enfin, c’est de l’Italie, que l’auteur a largement parlé avec ses lecteurs pendant la rencontre. Originaire de ce pays, qui lui manque beaucoup, elle a fait de son histoire celle de son personnage, Anna. Toutes deux arrachées à leur terre natale alors qu’elles étaient petites, elles ont grandi en France avec l’Italie dans le cœur. Et pourtant, aujourd’hui, c’est en français que Serena Giuliano publie. « Au début, le français, c’était de la science-fiction pour moi ! Les chansons m’ont finalement donné envie de le comprendre et maintenant je suis plus à l’aise à l’écrit en français et à l’oral en italien ! » Il n’y a même « pas eu d’hésitation sur la langue choisie pour écrire. C’est très difficile de jouer avec ses deux langues. Mais c’était évident pour l’écriture. Je ne pouvais pas écrire en italien. »

Même si elle a choisi la langue de Molière pour raconter l’histoire d’Anna, elle a dû aller en Italie pour l’écrire. « J’avais besoin d’être dans l’ambiance, la culture » raconte-t-elle, avant de poursuivre sur son rapport à son pays natal : « Je me sens profondément italienne. Dès que je peux, j’y retourne. J’aimerais un jour vivre entre les deux pays. Mais je sais la chance que j’ai d’être en France et d’avoir deux nationalités. »

Ce qui lui manque le plus ? Les Italiens, sûrement. « La chaleur des gens qui y vivent. Dire bonjour à tout le monde dans la rue. Se tutoyer naturellement… » C’est sans doute pourquoi elle leur a dérobé l’expression « Ciao, bella ! » pour le titre de son roman. « C’est une expression qu’on peut dire à tout le monde en Italie. C’est plein de douceur, de bienveillance. Cela résume bien ce qu’on trouve à l’intérieur de mon roman. »

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De la douceur et de la bienveillance, la chaleur de l’Italie, des thèmes intimes et des doutes, voilà ce que vous trouverez à l’intérieur du roman de Serena Giuliano. Mais ne lui demandez pas de quoi sera fait le prochain. D’abord parce que cela révèlerait en elle une angoisse, la même que celle qui se réveille quand on demande à une jeune mère : « Alors, le deuxième ? » Ensuite parce que même si elle a « un début d’idée », ce ne sera pas une suite de Ciao Bella « J’avais envie de créer le personnage d’Anna. Mais c’est comme une petite sœur qu’on laisse partir. Ça a été très difficile de la lâcher, mais pour elle et moi, ça s’arrête là. »