Dai Sijie : une fresque historique et féerique

Le nouveau roman de Dai Sijie, L’Évangile selon Yong Sheng, publié chez Gallimard, renoue avec la veine autobiographique qui caractérisait son premier livre, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise dont le style remarquable avait ravi les lecteurs du monde entier. Inspiré par la vie de son grand-père, Dai Sijie compose, en français, une fresque historique contée avec une poésie désarmante, œuvre pleine d’émerveillements qui conte le parcours surprenant de Yong Sheng, un des premiers pasteurs protestants sur le sol chinois.

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Conteur extraordinaire, Dai Sijie nous narre le parcours tumultueux du pasteur Yong Sheng, de sa révélation jusqu’à son chemin de croix, avec comme toile de fond la grande histoire de l’Empire du Milieu. Dai Sijie, présent à Paris le 15 avril dernier, a évoqué lors d’une rencontre avec ses lecteurs, dans une parole douce, mesurée mais vibrante d’émotions la mémoire de son grand-père.

41vvASpQl4L._SX339_BO1,204,203,200_.jpg« Dans un village proche de la ville côtière de Putian, en Chine méridionale, au début du vingtième siècle, Yong Sheng est le fils d’un menuisier-charpentier qui fabrique des sifflets pour colombes réputés. Les habitants raffolent de ces sifflets qui, accrochés aux rémiges des oiseaux, font entendre de merveilleuses symphonies en tournant au-dessus des maisons. Placé en pension chez un pasteur américain, le jeune Yong Sheng va suivre l’enseignement de sa fille Mary, institutrice de l’école chrétienne. C’est elle qui fait naître la vocation du garçon : Yong Sheng, tout en fabriquant des sifflets comme son père, décide de devenir le premier pasteur chinois de la ville. Marié de force pour obéir à de vieilles superstitions, Yong Sheng fera des études de théologie à Nankin et, après bien des péripéties, le jeune pasteur reviendra à Putian pour une brève période de bonheur. Mais tout bascule en 1949 avec l’avènement de la République populaire, début pour lui comme pour tant d’autres Chinois d’une ère de tourments – qui culmineront lors de la Révolution culturelle. »

Né en Chine durant la Révolution Culturelle chinoise, Dai Sijie est envoyé en rééducation dans le Sichuan. A la mort de Mao, il part étudier la peinture en France, puis s’y installe pour étudier le cinéma : il a réalisé plusieurs courts métrages, dont Chine, ma douleur, consacré par le prix Jean-Vigo en 1989. Une influence artistique et cinématographique que l’on retrouve dans son écriture visuelle, voire esthétisante, fourmillant de détails et de finesse.

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Après trente ans passés en France, le romancier et réalisateur est retourné en Chine sur les pas de son grand-père, le premier pasteur chinois de Putian. Une vie qu’il a certes romancée pour les besoins du genre, mais sans jamais s’en éloigner ni la dénaturer : « J’avais déjà écrit une première version de ce livre il y a des années. C’était presque une copie de la vie de mon grand-père, mais son côté purement factuel et historique ne m’a pas satisfait. J’ai mis longtemps à comprendre qu’il fallait que j’offre quelque chose de personnel. Quand j’étais enfant, je faisais un parallèle entre la vie du Christ et la sienne, je confondais les deux. J’ai décidé de creuser ce sillon. C’est romancé, mais c’est une partie essentielle de sa vie. »

De la révélation au chemin de croix

Pour écrire la vie romancée de son grand-père, Dai Sijie a dû se replonger dans ses souvenirs d’enfance, de ces quelques années difficiles où il a vécu avec son grand-père mais également étudier des archives d’époque. Dai Sijie fait de son grand-père, fils de charpentier, une figure christique, sa vie fut également un chemin de croix, qu’il traversa avec une résilience peu commune, porté par la force de sa foi. Tel un roseau, Yong Sheng pliera mais ne se brisera jamais : il embrassa sa condition de martyr tout en restant profondément humain.

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Il réhabilite ainsi la figure de son grand-père pasteur et parsème son roman de références bibliques : une foi qu’on imagine partagée par l’auteur, mais il n’en est rien. Si l’auteur revendique avoir été influencé spirituellement par son grand-père et croire en la puissance de l’âme, il n’est nullement religieux : « Lorsque j’étais petit, la seule chose valable dans le monde pour moi était la foi de mon grand-père. » Mais l’auteur a vite pris conscience de sa vocation d’écrivain et décidé d’y consacrer son existence : « Un jour, je me suis interrogée sur le but de ma vie : écrire. J’ai toujours voulu écrire un livre sur mon grand-père. Durant les années 1980, il était enfin possible de se convertir, d’aller à l’église. Mais je me suis dit qu’il valait mieux que je ne sois pas un chrétien pour pouvoir écrire sur lui. »

Conter la passion

Dai Sijie est un conteur dans l’âme : ce qu’il aime par-dessus-tout, c’est raconter des histoires, c’est sa nature profonde, son élan, son plus grand bonheur d’écrivain. Sa découverte de la littérature française l’a bouleversé, l’a métamorphosé mais ne fut pas à l’origine de sa vocation : « J’ai toujours eu envie d’écrire. C’est presque dans le sang. » On a l’impression que l’auteur s’amuse en écrivant, qu’il aime faire rire le lecteur : « C’est un immense plaisir de raconter. Dans mon roman Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, il y a une grande partie de vécu. Dans le village dans lequel nous avions été envoyés pour être rééduqués, le chef du village nous a envoyé marcher deux jours, nous en avions profité pour nous rendre au cinéma. Lorsqu’on revenait, on racontait tout ce qu’on avait vu aux paysans durant la veillée. Les paysans étaient heureux, et nous aussi. » La plume délicate de Dai Sijie enveloppe le lecteur de son atmosphère mystérieuse et de toute la symbolique biblique, qu’il dépeint avec une surprenante sensualité faite de sensations tactiles, visuelles musicales, olfactives…

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Un hymne à la beauté de la création

Dai Sijie nous dépeint un monde empreint de poésie, à la lisière du féérique. L’arrivée d’une colombe blessée qui se réfugie auprès de Yong Sheng est le signe que Dieu lui envoie pour le guider vers la profession de foi. A partir de ce moment, elle ne le quittera plus. Avec son père charpentier qui fabrique des sifflets, ils font chanter les colombes dont les voix se confondent en de merveilleuses symphonies. Un arbre énigmatique pousse devant la maison du pasteur, un arbre qui brûle, tel un phénix, mais qui refuse de mourir. C’était un arbre ordinaire dans la maison du grand-père de l’auteur, sous la plume de l’auteur, il devient un arbre magique, un double végétal, un miraculeux protecteur. Lorsqu’on lui demande s’il y a dans la culture chinoise, une façon de vivre les choses plus terribles avec un certain humour, une certaine distance, l’auteur, complice, répond que « Le poète regarde sa vie de façon poétique parce-qu’il est poète. »

L’espoir en ligne d’horizon

Pendant longtemps, les romans et les films de Dai Sijie n’étaient pas diffusés en Chine. Ce n’est que récemment que son premier roman, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise a été traduit et publié, sans soulever de polémiques : « Ce sont des choses que tout le monde a connu dans ma génération. Mon éditeur pensait que c’était un bon témoignage et une déclaration d’amour à la littérature. Mais ça n’a pas eu tant de retentissements que ça. » L’auteur, malicieux, nous confie que des négociations ont été entamées pour adapter ce dernier livre au cinéma, mais que ça ne s’est pas tellement bien passé avec les responsables de la censure : « Ils ne voulaient pas que le héros soit un pasteur, et il ne fallait pas la partie sur la révolution politique. Ils n’ont pas accepté car il n y a pas de personnage positif qui soit communiste ! ». Cependant, pour l’auteur, le traumatisme de la Chine doit être conté : « On essaye tous de trouver du sens à ce qu’on a vécu en Chine. » Avec beaucoup d’humanité, Dai Sijie nous invite à garder espoir dans les périodes les plus tourmentées, parce-que la vie l’emporte toujours.

Découvrez le roman à travers 5 mots choisis par l’auteur :

Découvrez L’Évangile selon Yong Sheng de Dai Sijie, publié aux éditions Gallimard.