Autant en emporte le roman avec Laurence Peyrin

Vendredi 8 mars avait lieu la Journée internationale des droits des femmes. À cette occasion, nous recevions dans les locaux de Babelio Laurence Peyrin, dont les romans sont toujours menés tambour battant par des femmes, des héroïnes qui ne sont pas toujours fortes, mais qui semblent au moins maîtriser leur destin. « Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie » affirmait-elle il y a quelques mois, quand elle venait pour la première fois chez Babelio rencontrer ses lecteurs. Ce soir-là, dans une ambiance chaleureuse où fusaient les questions et rires des lecteurs, elle nous a parlé de la place qu’occupent les femmes dans son œuvre.

La conversation s’est principalement articulée autour de deux romans. L’Aile des vierges, d’abord, son précédent livre, qui vient de paraître au format poche chez Pocket, dans lequel elle raconte une histoire d’amour féministe, le tout sur un fond historique qui n’est pas sans rappeler l’ambiance de Downton Abbey. Publié il y a près d’un an, il a fait l’objet d’une première rencontre chez Babelio et reçu de très nombreuses notes positives sur le site. Ma Chérie, son dernier ouvrage, qui vient de paraître aux éditions Calmann-Lévy, prend place en Floride, à une toute autre époque : celle de la Ségrégation, en plein cœur des années 1960.

9782702164327.jpgNée dans un village perdu du sud des États-Unis, Gloria était si jolie qu’elle est devenue Miss Floride 1952, et la maîtresse officielle du plus célèbre agent immobilier de Coral Gables, le quartier chic de Miami. Dans les belles villas et les cocktails, on l’appelle « Ma Chérie ». Mais un matin, son amant est arrêté pour escroquerie. Le monde factice de Gloria s’écroule : rien ne lui appartient, ni la maison, ni les bijoux, ni l’amitié de ces gens qui s’amusaient avec elle hier encore. Munie d’une valise et de quelques dollars, elle se résout à rentrer chez ses parents. Dans le car qui l’emmène, il ne reste qu’une place, à côté d’elle. Un homme lui demande la permission de s’y asseoir. Gloria accepte. Un homme noir à côté d’une femme blanche, dans la Floride conservatrice de 1963… Sans le savoir, Gloria vient de prendre sa première vraie décision et fait ainsi un pas crucial sur le chemin chaotique qui donnera un jour un sens à sa nouvelle vie…

Peyrin_aile_vierges.jpgAngleterre, avril 1946. La jeune femme qui remonte l’allée de Sheperd House, majestueux manoir du Kent, a le coeur lourd. Car aujourd’hui, Maggie Fuller, jeune veuve au fort caractère, petite-fille d’une féministe, entre au service des très riches Lyon-Thorpe. Elle qui rêvait de partir en Amérique et de devenir médecin va s’installer dans une chambre de bonne. Intégrer la petite armée de domestiques semblant vivre encore au siècle précédent n’est pas chose aisée pour cette jeune femme cultivée et émancipée. Mais Maggie va bientôt découvrir qu’elle n’est pas seule à se sentir prise au piège à Sheperd House et que, contre toute attente, son douloureux échec sera le début d’un long chemin passionnel vers la liberté.

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Les héroïnes

Quand elle commence un roman, c’est souvent sous l’impulsion d’un personnage. « Dans L’Aile des vierges, j’avais envie de parler de ce personnage, Maggie. Mais cela dépend. Tout comme mes romans sont différents les uns des autres, les héroïnes le sont. Dans Ma Chérie, par exemple, c’est plutôt le sujet qui m’a amené au personnage : il me fallait une femme qui soit candide, c’est devenu Gloria. »

Le changement, par contre, est un thème qui réunit toutes ses héroïnes. « Il n’y a pas de roman sans changement, sans parcours. D’où qu’on vienne, quelle qu’on soit, il suffit peut-être de forcer le destin pour qu’il nous arrive des choses extraordinaires aussi » affirme-t-elle. Elle en parlait déjà la dernière fois qu’on l’avait reçue et évoque aussi ce sujet dans la vidéo que nous avons tournée avec elle le 8 mars.

Dans cette même vidéo, elle déclare d’ailleurs que « [ses] héroïnes se construisent toujours avec une rencontre déterminante dans leur vie ». Dans L’Aile des vierges, paru en 2018, c’est la rencontre de Maggie avec John Lyon-Thorpe, le maître de la maison dans laquelle elle travaille, qui va bouleverser sa vie, jusqu’à la faire traverser l’Atlantique direction New York… Dans Ma Chérie, son nouveau roman, le personnage suit une trajectoire un peu différente. « Gloria, à l’inverse de Maggie, va tout perdre. Je voulais me poser cette question : quand tout s’effondre, qu’est-ce qu’il reste ? » Ce personnage assez naïf, qui semble ne pas tenir le premier rôle de sa propre vie, a une histoire paisible voire soumise avec un homme. « Son amant, commente Laurence Peyrin, pour des raisons y ou y – enfin surtout des raisons x ! – ne veut pas la faire voyager avec lui quand il part pour le travail », jusqu’à ce que, dans un bus, elle prenne une décision qui va changer toute sa vie. Alors que Maggie, dans L’Aile des vierges, s’adoucit un peu au contact de John, Gloria, elle, semble complètement se réveiller. « Elle va découvrir la curiosité, l’appétence pour l’inconnu ! C’est une découverte d’elle-même. » C’est un personnage qui se laisse guider, à qui « on montre le chemin », mais qui va quand même, de « Ma Chérie », devenir, enfin, Gloria, celle qu’elle est vraiment.

Trajectoires et destins, femme moderne ou belle indolente, changements et traversées, Laurence Peyrin, assurément, sait écrire et raconter les femmes. « Je voudrais écrire un livre avec le point de vue d’un homme, avoue-t-elle, mais je parle de ce que je connais le mieux. »

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L’amie et l’amoureuse

Si Laurence Peyrin écrit si bien les femmes et parle avec tant de générosité de ses personnages, c’est sûrement parce qu’elle y met beaucoup d’émotion. Semblant puiser dans le monde qui l’entoure, à commencer par ses rapports avec les autres, et dans ses propres sentiments, elle offre des livres sensibles dont elle parle avec passion.

« Quand j’ai terminé L’Aile des vierges, j’étais malade, d’une tristesse insondable. Comme un baby blues. Pour rebondir, il me fallait écrire quelque chose de totalement différent, pour faire le deuil de Maggie. » Pourtant, reconnaît-elle, ce n’est pas forcément pour son personnage, que la séparation avec ce roman était si dure, mais aussi pour son histoire… et « certainement [l’]amant [de Maggie] ! » Si elle en rit généreusement ce soir-là, elle n’en dévoile pas moins les sentiments qui l’habitent, derrière son travail d’écriture : « écrire une passion amoureuse fait appel à quelque chose de profond, d’intime chez l’auteur. »

Créer un personnage n’est pas toujours facile. Son nouveau livre, Ma Chérie, en est la preuve. « Au début je n’aimais pas trop Gloria. Pendant trois semaines, j’ai écrit le livre sans vraiment la supporter. » Ce livre, dont l’histoire, nous a-t-elle déjà confié, est venue en premier, a donc commencé par mettre en scène un personnage que l’écrivaine elle-même jugeait antipathique ! « Mais on a fini par se rencontrer. » Un peu plus tard, une lectrice lui demande si ce n’est pas plus intéressant, finalement, d’écrire sur un personnage qu’on n’apprécie guère. « Je ne sais pas, avoue-t-elle. Dans Ma Chérie, le personnage de l’amant ne me plaît pas. Il est ridicule, pathétique et je passe très vite sur lui car il n’est pas intéressant. Je n’ai donc pas vraiment envie d’écrire sur quelqu’un que je n’aimerais pas. » Pourtant, force est de reconnaître qu’on ne peut pas toujours voir les choses de manière manichéenne. Au même titre qu’on peut adorer un méchant ou qu’un héros peut nous décevoir, un auteur peut construire ses personnages sur différents niveaux. « Mes personnages ont toujours une faille, une excuse, confirme-t-elle. On n’est pas faits d’un bloc. C’est intéressant d’aller trouver quelqu’un et de chercher pourquoi il n’est pas totalement mauvais. »

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L’historienne

Si les personnages sont le moteur de ses écrits, ils sont aussi l’un de ses principaux centres d’intérêt dans l’Histoire. Ses romans ont une dimension historique important parce que ça l’intéresse, en tant qu’auteur, d’aller chercher dans le passé des figures féminines et d’étudier leurs trajectoires. « Les femmes sont leurs propres obstacles dans vos romans » lui déclare Pierre, qui anime l’échange. Et Laurence Peyrin de compléter : « Les femmes. Et la société. » C’est pourquoi elle aime fouiller le passé à la recherche de ces destins de femmes. « A quelles adversités elles avaient à faire, dans la société ? C’est ça qui m’intéresse. »

C’est aussi une anecdote historique, cette fois-ci, plutôt dans l’histoire de l’art, qui inspire l’une de ses prochaines histoires. Une lectrice, avide d’en savoir plus, la questionne sur ses prochains textes et finit par lui soutirer ? quelques informations. « Ce ne sera pas la même ville, ni la même époque. Je peux vous dire un mot : égérie » raconte-t-elle, avant de poursuivre : « ce qui m’a donné envie, c’est d’écouter des chansons qui portent des noms de femmes. »

Écrivant des romans historiques, elle doit faire preuve d’une certaine rigueur et nourrit donc son texte de beaucoup de documentation. « J’ai été journaliste car je voulais écrire. Mais je me suis trompée de métier. J’observe beaucoup, mais n’ai pas la témérité des journalistes qui s’approchent au plus près de l’action ou réalisent des interviews. Mais j’étais persuadée que je n’avais pas assez d’imagination pour devenir romancière. Maintenant que je le suis, je vérifie tout ce que j’écris : voilà ce que je garde du journalisme. Je me demande d’ailleurs comment faisaient les écrivains il y a vingt ans ! Sans Internet, cela devait être bien plus compliqué. »

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La cinéphile

Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans la première vidéo que l’on tournait avec Laurence Peyrin, il y a quelques mois, l’un des cinq mots qu’elle avait choisis était « cinéma ». Grande cinéphile dans l’âme, en plus d’être, comme nous tous ce soir-là, une grande lectrice, elle puise dans le 7e art du matériau pour ses propres histoires. Rien de bien étonnant, quand on sait qu’elle a été pendant des années, journaliste et notamment critique de cinéma. « Je tire plutôt mes personnages de la fiction, moins du réel. » Pour L’Aile des vierges, par exemple, elle a été puiser dans le personnage de Scarlett O’Hara, héroïne du roman de Margaret Mitchelle Autant en emporte le vent, porté à de maintes reprises à l’écran, ou encore dans le personnage de Karen Blixen, femme de lettres danoise qui a été interprétée par Meryl Streep dans Out of Africa.

Elle confie d’ailleurs, suite à la question d’une lectrice lui demandant si elle souhaiterait voir ses livres au cinéma, qu’une adaptation est son « rêve absolu ». Au même titre que ses lecteurs, elle dit « voir le film se dérouler devant [s]es yeux » en même temps qu’elle écrit une histoire. « Je vois très bien L’Aile des vierges adapté en série sur Netflix, et Ma chérie en film ! » Malheureusement, ce sont des choses qui prennent beaucoup de temps, voire qui n’arrivent pas. « On n’a pas de prise sur les choses, en tant qu’auteur. Il nous faut susciter le désir. Et, nécessairement, c’est lent. »

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L’écrivaine

De sa vie d’auteur, Laurence Peyrin nous a beaucoup parlé pendant l’événement. « Je n’ai pas de rituel. Je vais à la bibliothèque municipale à côté de chez moi. Comme j’ai six enfants, j’ai dû me trouver un endroit calme pour écrire. J’y vais du mardi au samedi – les horaires de la bibliothèque en fait ! Mais, le plus gros du travail, affirme-t-elle, ce n’est pas l’écriture ». C’est tout le temps que prennent ces moments où elle réfléchit et laisse naître ses histoires, « quand je promène mon chien, n’importe quand ! Quant à l’écriture, j’ai de la chance, chez moi, cela coule tout seul. » Mais la bibliothèque est lieu qui est à la fois essentiel et inspirant pour elle. « A chaque fois que je me réfugiais à la bibliothèque dans ma vie, je n’avais peur de rien. » Et, bien plus qu’un refuge, c’est aussi une manière de se mettre en condition pour l’écriture, comme un employé va au bureau, Laurence Peyrin va à la médiathèque. « Si je travaillais chez moi, je serais en survêtement et sans maquillage ! » rigole-t-elle.

« Je sais ce que je vais raconter, mais absolument pas où je vais ! Je me documente sur Internet et je fais mes recherches au fur et à mesure. Il y a même des personnages qui apparaissent dans certains chapitres dont je ne soupçonnais même pas l’existence. » Ce processus de création est très instinctif et ce jusque dans le travail du titre, qu’elle trouve « tout de suite ! ». Mais cette spontanéité ne gagne pas toutes les couches de son travail (en serait-ce vraiment un, si rien ne la mettait en situation de défi ?) car l’un de ses problèmes majeurs pendant la conception d’un roman, c’est le prénom de ses personnages, et notamment celle qui sera le protagoniste principale. « C’est essentiel pour moi. J’en ai besoin pour pouvoir avancer. Cela peut durer des semaines ! Pour le livre que je suis en train d’écrire, par exemple, ça a été très difficile. Pour Ma Chérie, j’ai réfléchi pendant longtemps. Elle porte finalement trois prénoms : Gloria Mercy Hope. Je me suis aperçue assez tardivement que cela correspondait aux trois parties du romans et de son évolution. C’était totalement inconscient. » Et Laurence Peyrin de conclure, sûre d’elle : « Mais il y a une part de magie dans l’écriture… »

Cette impulsivité explique peut-être l’énergie qui traverse ses romans et rend vivants ses personnages. Alors que ceux-là sont à l’origine de chacun de ses romans, ou presque, c’est l’histoire, pourtant, qui en est la finalité. « Je lis presque uniquement des polars. Mais je ne sais pas s’ils influencent mon écriture, à part peut-être dans la volonté de vouloir raconter une histoire. Dans un polar, il y a une mathématique, une certaine efficacité, une histoire. Je ne pourrais moi-même pas en écrire mais peut-être ai-je le même souffle, le même besoin de dérouler les choses. »

Des histoires, par ailleurs, Laurence Peyrin en a déjà en réserve ! « Je garde parfois des morceaux d’histoires pour une prochaine fois. Au début, dans Ma chérie, le personnage devait traverser l’Amérique en bus, aller à New York et travailler dans un club de striptease. Ce n’est finalement pas le cas, je ne voulais pas compliquer l’histoire, donc tout ça, je le garde pour plus tard. Ce sera le thème d’un prochain roman ! »

Cette passion pour le polar et cette volonté d’énergie expliquent aussi certains de ses choix narratifs. Ses romans, par exemple, ont pour le moment toujours été écrits à la troisième personne, elle n’a jamais osé utiliser le « je ». « En tant que lectrice, j’aime bien les deux, cela dépend. Mais en tant qu’auteur, j’ai l’impression que la troisième personne laisse une part plus libre à la plume, cela donne plus de souffle, peut-être. »

Quant à savoir si elle se relit, elle avoue n’avoir que deux grands moments de relecture : une fois qu’elle a terminé, pour « être sûre de la cohésion de l’ensemble »… et après que ses livres soient sortis ! « J’adore relire mes livres » avoue-t-elle, complice avec les lecteurs qui lui demandent en retour si elle les trouve bien écrit. Et celle-ci de répondre, en riant : « Oui ! Ça me fait plaisir. Mais c’est comme un cuisinier qui goûte ses plats, en fait. Il sait à quel moment c’est bon. »

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L’Américaine

Laurence Peyrin, pourtant bien française, situe nombre de ses romans aux États-Unis, au moins en partie. Passionnée de culture anglo-saxonne – elle situe d’ailleurs L’Aile des vierges dans l’Angleterre de l’époque édouardienne – et allant souvent en Floride pour des raisons familiales, elle porte ces deux pays dans son cœur. « Je suis marquée par les États-Unis à un tel point que j’y étais hier ! » s’amuse-t-elle. Ses différents romans lui permettent cependant d’aborder différentes facettes de l’Amérique. Dans L’Aile des vierges, Maggie finit par se rendre à New York, une ville que l’auteur dit adorer, et « c’est totalement différent du reste du pays ! La Floride, que je mets en scène dans Ma Chérie, est d’une énergie et d’une ouverture d’esprit totalement différentes. » Si le roman n’est donc pas le road trip qu’elle avait initialement imaginé, les lecteurs pourront néanmoins se délecter d’une belle immersion dans cet état américain, avec ses descriptions de la mangrove, des villes comme Tampa, etc.

Peut-on espérer voir un jour un roman de Laurence Peyrin se dérouler en France ? « Oui, quand j’habiterai en Amérique ! » répond-elle, sans une once d’hésitation. « J’ai besoin de distance. La distance est romanesque. Elle engendre le désir. C’est la frustration et ce désir qui me font écrire des histoires. »

Les lieux, dans ses romans, sont très importants et portent le récit. « Il faut que j’écrive sur des lieux que je connais. Les lieux sont presque des personnages ! Miami, par exemple, c’est Gloria au début de Ma Chérie, elle est clinquante. Quand je voyage, je reviens toujours avec des idées de romans. »

Laurence Peyrin ne sait pas si elle sera un jour traduite aux États-Unis, même si elle l’espère. Mais pour l’exprimer, elle revient à cette idée de lenteur, dont elle parlait déjà pour les adaptations cinématographiques. « Quand on est écrivain, on a toujours envie d’avoir un an de plus pour voir ce que son livre est devenu. Mais ça se construit. Le prix Maisons de la presse m’a appris la patience. Alors j’attends, je frémis de voir ce que ça a donné. J’ai tellement hâte que vous lisiez Ma Chérie ! Parce qu’on n’écrit pas pour soi. Je pense à vous quand j’écris, à ce que ça va vous faire. Il faut être généreux quand on écrit. Il faut avoir le bonheur de transmettre. »

Le bonheur de transmettre, Laurence Peyrin l’avait ce soir-là. Pour compléter le souvenir de cette chaleureuse soirée, vous pouvez visionner la vidéo dans laquelle elle a choisi 5 mots pour parler des ses deux derniers ouvrages : XXe, rencontre, changement, liberté, et Amérique :

Comment faire rire ses lecteurs, la méthode Aloysius Chabossot

« Comment écrire un roman », se nomme sans modestie le blog d’Aloysius Chabossot. Mais tout lecteur s’y aventurant remarquera rapidement, en parcourant ses pages, qu’elles ont une visée humoristique sous un ton visiblement sarcastique. Deux adjectifs décrivant bien l’œuvre de l’auteur qui, justement, la présente avec humilité. Publié pour la première fois chez Eyrolles, avec Fallait pas l’inviter, celui-ci n’en est par ailleurs pas à ses débuts puisqu’il a déjà fait paraître une dizaine de livres en autoédition après avoir exercé nombre de métiers tous plus différents les uns que les autres (chauffeur-livreur, éducateur, informaticien, banquier…). Parmi ses titres, vous trouverez : Cinquante nuisances de glauque (parodie du bien célèbre Cinquante nuances de Grey, écrite sur la base des deux premiers chapitres du livre original !), Bienvenue sur Terre : Guide pratique à l’usage des bébés ou encore Bric à brac de bric et de broc de l’écrivain branque, compilation de dix années de blog.

Nous avons reçu l’écrivain chez Babelio le 5 octobre dernier. Retour sur un homme de lettres qui n’a pas la plume dans sa poche…

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Dans l’atelier de l’écrivain

Écrire un début

Avec 15 livres publiés en 10 ans de carrière seulement, force est de constater qu’Aloysius Chabossot est un auteur prolifique. Il nous a confié pendant la soirée écrire depuis toujours. « J’ai commencé à écrire vers 15-16 ans, des choses peu abouties » raconte-t-il, dressant le portrait d’un jeune Aloysius griffonnant déjà des pages entières de mots. Pourtant, ce n’est qu’à 25 ans qu’il a mis pour la première fois le point final à un roman. « C’était atroce », avoue-t-il. Mais lorsque Pierre, de Babelio, lui demande quelle importance ce moment a pour un écrivain, il reconnaît qu’aller au bout d’un premier texte est une étape importante. Il nuance tout de même son propos pour préciser : « Avant, quand on écrivait un roman, c’était vraiment un engagement. » En effet, plus jeune, il écrivait sur une machine à écrire, un outil compliqué pour avoir un texte propre et corrigé. « Aujourd’hui, avec un ordinateur, c’est plus facile », conclue-t-il. Mais était-ce déjà un texte humoristique ? Et Aloysius Chabossot de répéter : « Oui, mais catastrophique. »

Écrire souvent puis réécrire

Par ailleurs, il est l’auteur d’un blog alimenté régulièrement de billets d’humeur sur l’écriture, l’édition, les auteurs ou ses propres ouvrages. « C’est un peu comme un sport » explique-t-il. « Il faut écrire le plus souvent possible sinon on s’empâte, on s’engraisse. »  Mais comme un coureur de triathlon ne ferait pas trois sports à la fois, mais les uns à la suite des autres, Aloysius Chabossot reconnaît ne pas savoir écrire plusieurs livres à la fois. « J’ai plusieurs [romans] en repos. Mais j’ai du mal à passer de l’un à l’autre ! »

Car s’il est un auteur prolifique, il n’en reste pas moins exigeant sur ses œuvres. D’une part, il a pour habitude de faire relire tous ses textes à quelques personnes de son entourage qui, selon lui « ont un bon regard » et lui permettent d’avoir un regard extérieur sur ses œuvres avant publication. Par ailleurs, se revendiquant fan de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe international de mathématiciens et de littéraires qui créent à partir de contraintes et dont Perec est le plus célèbre contributeur), il affirme  que « pour écrire, on est obligés d’avoir des contraintes ! Sinon, on n’écrit pas ».

Écrire et construire

Si, finalement, on devait placer Aloysius Chabossot dans une case, ce serait celle de « l’auteur organisé ». Au contraire de nombreux écrivains qui racontent pouvoir écrire un livre sans savoir où ils vont ou en prenant les chapitres dans le désordre, Aloysius Chabossot semble beaucoup plus structuré que ça. « Je ne me laisse pas surprendre », explique-t-il sérieusement. « Surtout dans les comédies où ça doit être assez réglé, ajoute-t-il. Les rebondissements et péripéties sont prévus à l’avance. Des choses peuvent venir à l’esprit en écrivant mais à la base il doit y avoir une structure. » Mais écrire un roman à l’instinct, lui qui aime les contraintes, n’est-ce pas une expérience tentante ? Croyez-le bien : après 15 romans, évidemment qu’il a déjà essayé ! « J’ai déjà commencé à écrire un roman en improvisant. Arrivé au 2e chapitre, j’étais bloqué. »

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L’humour chez Aloysius Chabossot

L’humour toujours

« C’est ce qui me vient naturellement », explique-t-il, en ayant presque l’air de s’excuser, avant de raconter comment il a fait ses débuts d’écrivain. « J’ai eu la chance d’avoir un article dans Le Monde en 2007. Puis j’ai été contacté par un éditeur chez Milan. Pour qui j’ai écrit mon premier livre, un essai sur le travail d’écrivain : Comment devenir un brillant écrivain, Alors que rien (mais rien) ne vous y prédispose. » Dans ce guide à moitié sérieux, l’auteur déroule les étapes d’écriture d’un roman, car un roman requiert travail et méthode, en les intercalant de quelques conseils à l’humour décalé. « Je me suis souvent fait traiter d’escroc après ce texte » raconte Chabossot. Comme l’écrivit Le Monde en 2007, ces lecteurs, « un peu trop terre à terre sans doute, semblent être passés totalement à côté du troisième degré en vigueur sur ces pages ». « Parfois, l’humour tombe à plat » commente tout simplement notre humoriste d’auteur quand Pierre lui demande si, faire de l’humour, c’est risqué.

L’humour Chabossot : les romcoms en référence

Couv Fallait pas l'inviter JPEGComme référence évidente à son roman Fallait pas l’inviter !, Aloysius Chabossot cite « les romcoms » (le petit nom anglophone des comédies romantiques). Il annonce pourtant en avoir lu très peu et ne pas avoir lu Bridget Jones jusqu’au bout ! « Mais oui, avoue-t-il, c’est un peu une référence. » Par conséquent, il utilise certains codes du genre pour son propre roman. Ses personnages principaux, par exemple, sont trentenaires. « Les romcoms tournent souvent autour des 30-35 ans : j’ai répondu aux canons du genre ! »

Le protagoniste principal de son roman Fallait pas l’inviter ! : Agathe, « jeune trentenaire au caractère bien trempé, célibataire (apparemment) assumée »*, qui en a marre des allusions de ses parents sur ledit célibat. Alors cette fois, oui, elle le clame : elle viendra accompagnée au mariage de son frère Julien ! Et la voilà qui invente Bertrand, jeune publicitaire en vogue. Agathe a été décrite par de nombreux lecteurs comme « attachiante », un néologisme souvent utilisé pour décrire ce genre de personnages. « Oui, c’est une bonne description, approuve justement Aloysius Chabossot. Le côté chiant déclenche le comique mais si elle n’est que chiante, cela devient mécanique et on ne s’y attache pas. »

Le public de lecteurs présent ce soir-là semble en outre bluffé par la capacité qu’a l’auteur à se glisser dans la peau de son personnage – féminin, de surcroît ! « Auriez-vous été une femme dans une autre vie ? » finit par demande une Babelionaute. « Je crois qu’on a tous une part féminine ou masculine. Après je la laisse peut-être plus s’exprimer quand j’écris » admet Aloysius Chabossot. « J’aime me mettre dans la peau d’un personnage féminin parce qu’il a plus de potentiel à être comique, continue-t-il en déclenchant les rires dans l’assemblée. Pas ridicule ! Je parle de technique : la même situation avec un homme ne soulève pas les mêmes problématiques. Un homme, déjà, n’a pas le même genre de pression sociale (« quand est-ce que tu te maries ?) ! »

*résumé du roman, Eyrolles

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L’humour demande du rythme !

Les lecteurs de Babelio ont souvent relevé un style « fluide », une lecture « rapide » et des rebondissements « en série » ; comme voyagelivresque qui conclue : « De rebondissements en situations cocasses et piquantes, ce livre se lit d’une traite ». Pendant la rencontre, une autre lectrice décrit le livre ainsi : « C’est une comédie déjantée, les scènes vont très vite. » Aloysius Chabossot semble sur un terrain connu : « Il faut être assez rapide, avoir un rythme assez soutenu [dans une comédie]. On ne peut pas partir dans des chemins de traverse. » Ce qui tombe bien, car il confie être de nature synthétique. Finalement, le plus gros de son travail, concernant le rythme, survient après l’écriture, puisqu’une fois le premier jet sur le papier, il doit « revenir, étoffer, épaissir ». Aussi les premières pages sont-elles très difficiles à écrire. « C’est capital pour une comédie. Il faut commencer en fanfare pour happer le lecteur. »

Même chose pour les dialogues, très importants dans son œuvre. « Je suis très inspiré par le cinéma (Les Bronzés, Jacques Audiard…). Les dialogues, c’est là où je me sens le plus à l’aise. Mais c’est difficile. Il faut que ça rebondisse ! » Et une lectrice intervient justement pour lui confier : « En lisant votre roman, je m’imaginais lire un scénario ! Une adaptation de votre livre rendrait très bien. »

L’humour, il faut que ça grince !

Étant donné le pétrin dans lequel Agathe, le personnage du roman, se met avec son fiancé imaginaire, difficile d’éviter toutes sortes de situations cocasses que nous vous laissons le soin d’imaginer (ou de découvrir en lisant le livre !). Et Pierre de demander à son auteur s’il n’a pas lui-même été gêné à l’écriture de certaines scènes. « C’est le but de la comédie, répond-il. Que ça grince, que ça saigne un petit peu. Sinon ce n’est pas drôle. Alors non je ne me suis pas particulièrement senti gêné pour mes personnages. »

Mais c’est aussi l’occasion pour lui d’aborder des thèmes comme la famille. « Qui dit mariage, dit famille. C’est une réserve d’idées pour la comédie ! » reconnaît notre auteur. « Car sous l’abord de la facétie, de la satire du mariage, écrit une lectrice sur Babelio, ce roman cache une grande part de réalisme notamment sur l’organisation d’un mariage, sur les dictats du célibat, sur les préjugés de la société conformiste, sur les faux semblants de l’amour et la fidélité… » Pourtant, « ce n’est pas l’objectif premier du roman », répond à cela Aloysius Chabossot. « Mais forcément, il y a un fond social qui doit être vrai et parler au lecteur. Oui, en sous-texte, il y a tout ça ; s’il n’y a pas d’arrière plan social, on s’ennuie ! »

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Et la suite ?

fallait pas craquerLa suite de Fallait pas l’inviter !… existe déjà ! Elle a été publiée en autoédition il y a deux ans et s’intitule Fallait pas craquer ! « La fin ouverte [du premier tome] laissait présager des choses heureuses. Mais on m’a souvent demandé une suite et je me suis laissé convaincre de l’écrire » explique-t-il. Dans le public, on lui demande si, après la pression sociale du mariage, il va aborder la pression sociale des enfants. « La suite n’est pas sur ce sujet » répond l’intéressé. « Peut-être un enfant dans le 3e tome ? ajoute-t-il, facétieux. Et après, le divorce dans le 4e ? »

En attendant, ce n’est pas cette suite que vous verrez bientôt paraître chez Eyrolles, mais une autre de ses publications à compte d’auteur : La Renaissance de la nounou barbue ! « Ce roman est dans une veine comique mais aussi une veine mélodramatique… » Curieux ? Vous pouvez en lire un extrait sur le site de l’auteur, en attendant que le roman soit publié dans un an.

C’est l’occasion d’une dernière question pour Pierre, de Babelio, qui se demande s’il y a justement eu beaucoup de changements entre la version autoéditée de son roman et la nouvelle publication chez Eyrolles. La réponse ? Non ! Même la couverture, qui en a fait rire beaucoup, est reprise d’une idée d’Aloysius Chabossot. Comme quoi, son roman n’attendait plus qu’une chose : finir entre vos mains…

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Et si, pour conclure, on vous livrait un petit secret d’auteur ? Aloysius Chabossot est un pseudonyme ! « Aloysius est un vrai prénom. Mais Chabossot est le nom d’un monsieur qui habitait près de chez ma grand-mère, qui me faisait très peur. Le nom est drôle mais effrayant. » Sur son blog, l’auteur s’est d’ailleurs toujours présenté comme un prétendu professeur de lettres à la retraite, ce qui, avec le visuel accolé, le rendait à la fois comique et effrayant… Mais si cette rencontre nous a prouvé une chose, c’est que l’écrivain en question n’a rien d’effrayant, mais tient bien du comique !

Pour en savoir un peu plus sur Fallait pas l’inviter !, découvrez l’entretien vidéo d’Aloysius Chabossot chez Babelio :

Où l’on vous propose d’écrire un texte autour du thème de la photographie !

Depuis un certain temps maintenant, de nombreux membres de Babelio se rendent tous les mois dans notre forum afin de participer à un passionnant challenge d’écriture…

La photographie comme thème du défi d’écriture du mois d’octobre

Ce mois-ci, après consultation des membres de notre forum et de nos abonnés Facebook, c’est le thème de la photographie qui est arrivé en tête du sondage cumulant le vote facebook et le vote du forum (en fait à égalité avec « horodateur » mais, comme indiqué dans le forum, c’est le sondage du forum qui fait autorité dans ce cas).

Si la lutte fut âpre avec les mots plus originaux de « horodateur » ou « malandrin » (savez-vous seulement ce que signifie ce mot ?) ainsi qu’avec le thème des plus actuels de l’ « automne », c’est donc bien le thème de la photographie sur lequel vous devrez plancher ce mois-ci !

Si c’est l’un des autres thèmes qui vous intéressait plus, pensez que celui de la photographie peut englober tous les autres 😉 !

Les règles du jeu

Pour participer, rien de plus simple. Il vous suffit d’écrire un texte (pas plus de l’équivalent d’une page A4 environ) sur le thème de la photographie et en utilisant obligatoirement ce mot dans votre texte. Pour faire parvenir vos contributions, il suffit de vous rendre ici et de les poster en réponse au sujet !

Plusieurs très jolis textes ont déjà été proposés ! C’est vous qui choisissez la forme et le genre de votre texte ! Un vote aura lieu à la fin du mois pour élire les trois meilleurs textes. Le premier pourra proposer trois mots pour le défi d’octobre, le second deux et le troisième un seul !

N’attendez plus pour participer et proposer votre texte aux autres membres !

Rendez-vous ici !

Où Babelio ressort la guitare à l’occasion de son club de lecture

Pour la quatrième édition de son club de lecture, les membres de Babelio ont décidé de se plonger dans l’histoire d’une des personnalités les plus intéressantes et attachantes de la scène artistique new-yorkaise !

Poète, chanteuse, photographe mais aussi critique pour Creem, le prestigieux magazine rock de Détroit, Patti Smith est autant un objet de fascination qu’une véritable mémoire vivante d’une époque et d’un lieu clef dans l’histoire de la musique contemporaine.

De toute ses nombreuses vies, de tout ce qu’elle a vu et vécu, elle en a écrit un livre que les membres de Babelio ont dores et déjà vanté les multiples mérites : Just Kids ! Fans de sa musique ou passionnés d’une scène musicale féconde, tout le monde devrait y trouver son compte !

https://babelio.files.wordpress.com/2011/02/patti.jpg?w=200

Vous avez lu ce livre ?  Ou bien comptiez-vous le faire prochainement ? Notre club de lecture est l’occasion rêvée  d’en parler entre lecteurs, d’en débattre et de partagez votre passion ou vos coups de gueules !

On vous attend à cette adresse pour en parler ! Vous pouvez également participer à nos autres clubs de lecture ici ! Indiens, sorcières, Grand Nord, il y en a pour tous les goûts et tous les lecteurs !