Mélanie Guyard : le poids du silence

Inspirée par son village natal, Mélanie Guyard signe une fresque romanesque où les secrets de famille s’érigent en maîtres silencieux de nos existences. Ce roman choral sur la conséquence des non-dits démontre à quel point la grande Histoire peut affecter l’histoire de chacun, et briser des destinées. Les Âmes silencieuses, paru aux éditions du Seuil est le premier roman de littérature générale de l’auteure après de nombreux romans jeunesse. Nous avons eu le plaisir de recevoir Mélanie Guyard dans nos locaux pour une rencontre conviviale avec ses lecteurs, le 9 mai dernier.

415ypcsmMuL._SX195_.jpg1942. Héloïse Portevin a tout juste vingt ans lorsqu’un détachement allemand s’installe dans son village. Avides d’exploits, son frère et ses amis déclenchent un terrible conflit. Pour aider ceux qu’elle aime, Héloïse prend alors une décision aux lourdes conséquences…
2012. Loïc Portevin est envoyé par sa mère au fin fond du Berry pour y vider la maison familiale après le décès de sa grand-mère. Loïc tombe sur une importante correspondance entre cette dernière et un dénommé J. Commence pour lui une minutieuse enquête visant à retrouver l’auteur des lettres.
Entre secrets de famille et non-dits, Loïc et Héloïse font chacun face aux conséquences de leurs décisions, pour le meilleur… et pour le pire.

Mélanie Guyard est fascinée par les notions d’identité, de mémoire, par les liens qui se tissent et les dynamiques qui régissent les familles. Dans Les Âmes silencieuses, elle explore ces concepts complexes d’appartenance à une communauté, d’amour filial et fraternel. L’auteure soulève de nombreux questionnements sur la transmission et la façon dont l’héritage familial peut parfois peser sur un enfant : « La mémoire peut se faire pesante, intrusive, voire même dangereuse… Comment se construire en tant qu’individu, avec un héritage qu’on ne contrôle pas ? Comment l’héritage peut-il peser sur un enfant ? Comment s’émanciper lorsque le mensonge est transmis sur des générations ? » Comment se libérer des secrets de famille et retrouver la paix intérieure ? C’est là tout l’enjeu du roman qui explore deux fils narratifs : celui d’Héloïse en 1942, et celui de son petit-fils Loïc, en 2012.

La mémoire de la terre

L’auteure a fait le choix de planter son intrigue dans le Berry, dans un petit village pittoresque et reculé, perdu au milieu de nulle part et où il est facile d’enterrer un secret : « Je voulais que ça soit comme un autre monde, un endroit où on se perd quand on s’y rend. C’est un non lieu, mais c’est aussi un lieu de passage : le chemin passe par là. C’est un endroit dont il est dur de sortir, loin des océans, loin des frontières, loin de tout. » A cet égard, la jeune auteure nous confie avoir étudié avec plaisir la faune et la flore locale : « J’ai horreur de faire des recherches, je me suis donc cantonnée au minimum vital. Cependant, j’ai aimé rechercher les espèces d’arbres, de fleurs qu’il y a dans les forêts du Berry, ces éléments dont tout le monde se moque mais qui me semblent importants pour donner de l’épaisseur au village. » L’intrigue se situe durant la Seconde Guerre Mondiale ; pour redonner vie à cette période, l’auteure a préféré se tourner vers les témoignages de villageois, bien plus authentiques et précieux selon elle, que  n’importe quel essai historique : « Je trouvais intéressant de chercher les petites histoires pour faire le lien entre les histoires personnelles et l’histoire avec un grand H. Mais je n’ai jamais eu l’intention d’en faire un village réel, j’ai voulu qu’il s’inscrive dans ce grand flou artistique de la guerre. »

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Mélanie Guyard a grandi à la campagne, et même si elle vit actuellement en ville, elle n’a jamais oublié ses racines et la mémoire de la terre l’habite encore. Avec une famille maternelle résistante et une famille paternelle collaboratrice, un mariage pour le moins explosif, la seconde guerre mondiale l’a toujours interpellée. Le regard que porte Mélanie Guyard sur son village natal est à la fois tendre et mordant : « Le droit à l’anonymat n’existe pas dans ces petits villages. Nous naissons avec une étiquette déjà posée sur notre front. Lorsque je retourne dans mon village natal, tout ce qui dort là-bas me revient dessus comme un habit qu’on enfile ». L’auteure évoque une véritable dichotomie entre l’identité d’une personne en ville et à la campagne : « A la campagne, on rencontre des personnalités qu’on ne pourrait pas trouver en ville. Je n’ai pas la même existence là-bas que lorsque je suis en région parisienne, je ne suis pas la même personne.  »

Mettre des mots sur les non dits 

La parole des personnages est une source inépuisable d’émerveillement pour l’auteure qui laisse tour à tour Héloïse et son petit-fils Loïc, s’exprimer. Des paroles qui se font discordantes : jeune homme cynique et désabusé, Loïc, dans une posture défensive et provocatrice, se réfugie dans la joute verbale : « Il cherche à se défendre, c’est un personnage vulnérable, qui se protège par ses épines. Il a en même temps cette incroyable pétillance ! Le personnage qui m’a le plus surpris est Héloïse, qui n’était pas comme je l’avais imaginé. Même à moi, elle m’a caché des choses » Tandis que certaines voix résonnent, d’autres se murent dans le silence ; les douleurs du passé se transforment en non dits, comme pour Héloïse, qui va prendre sur elle et se taire : « C’est un personnage qui ne dit pas. Loïc, lui, n’a plus rien à cacher, tout est par terre, tout est détruit. Il est dans la même position que le lecteur en arrivant dans le village, il est en terrain inconnu, c’était donc plus pertinent que ça soit sa voix à lui qu’on entende. Il a la sensation qu’il lui manque une pièce du puzzle ». Ecrire un roman de littérature générale a représenté un nouveau défi  à relever pour cet auteure qui jusqu’à présent, n’avait écrit que des romans et bandes-dessinées jeune public : « En jeunesse, j’avais toujours le même style, là, en fonction de l’époque, de la personne, la voix à adopter n’était pas la même. Comme la voix de Loïc était très forte, la voix d’Héloïse était plus discrète. » Les personnages créés par Mélanie Guyard ont tous une voix qui leur est propre, une particularité très marquée, et c’est ce qui fait la force de ce roman choral.

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La transmission : à la lisière de nos chemins de vie

Porteuse de cette mémoire, la famille détient ses légendes, ses mythes, ses règles, ses rituels, elle se fait le véhicule de valeurs respectées ou transgressées. Les évènements heureux ou tragiques marquent la mémoire familiale et y laissent des traces qui seront transmises aux générations suivantes. L’auteure nous confie que  créer un personnage, même secondaire, nécessite de lui construire une identité propre. Pour cela, elle doit savoir d’où il vient, qui est sa famille, quelle est sa généalogie : « Chaque personnage doit avoir une identité, une raison d’être là. J’ai besoin de savoir pourquoi ils en sont arrivés là. Je ne pouvais pas créer les frères Bartelin sans créer leur famille. Ces deux frères sont comme ça car ils ont été élevés d’une certaine manière. Lorsque Loïc arrive au village et qu’on lui déballe sa généalogie, il a une réaction de résistance, de rejet, il se dit « Je ne suis pas ci, je ne suis pas ça ! Mais alors qui suis-je ? « ». Une posture qu’il adoptera jusqu’à la délivrance : celle de savoir pourquoi, de comprendre. La révélation d’un secret de famille est ce qui aidera à corriger les blessures du présent.

Les relations humaines sont au centre du roman de Mélanie Guyard : les relations fraternelles entre Héloïse et son frère, mais également les liens qui peuvent se tisser entre deux étrangers, Mathilde et Loïc, deux âmes désœuvrées qui tentent de se reconstruire dans le village du Berry : « La vie de Loïc lui a éclaté entre les mains. Mathilde est au même stade, mais contrairement à Loïc, qui est dans la dérision, le cynisme, Mathilde s’est recroquevillée sur elle-même, elle s’est éloignée de tout, est venue s’enterrer dans le Berry et tenter d’oublier sa responsabilité, son histoire. » Pour l’auteure, il est important de distiller une forme de contemporain dans le roman, de rappeler que certaines choses se produisent toujours : « Le personnage de Mathilde ressemble à Loïc mais ils ont deux façons différentes de réagir quand leurs vies ont éclaté en morceaux. Le fait qu’ils se rencontrent leur permet une reconstruction mutuelle. »

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Les liens fraternels sont également essentiels dans le récit : une relation aussi puissante qu’ambivalente : « Les relations entre frère et sœur sont des relations entre pairs, mais ce n’est pas une relation à égalité. Même si dans une fratrie la relation n’est pas égale, elle a vocation à l’être. C’est la volonté d’équité qui crée des relations qui n’existent pas entre les autres membres de famille. Cette relation frère-sœur contribue à la construction de l’individu. » Les personnages du roman de Mélanie Guyard sont toujours animés par la culpabilité : « J’avais besoin d’une raison pour pousser Héloïse à faire ce qu’elle fait. J’ai choisi la culpabilité, un des moteurs qui pousse les gens à faire ce qu’ils font dans les familles. Je suis une petite sœur, et c’est une relation qui m’a profondément émue. »

De la mémoire collective à l’écriture collective

Mélanie Guyard ne choisit pas vraiment les histoires qu’elle va coucher sur le papier. Elle a plutôt l’habitude de vivre, de penser, de rêver, de laisser les histoires venir à elle : « Les histoires que je rêve sont généralement de la grande aventure, des mondes imaginaires, des choses que j’aimais lire lorsque j’étais enfant. » Et finalement, d’en choisir une : « Celle là, je vais la raconter ». C’est le hasard qui l’a guidée sur le chemin de l’écriture de ce premier roman adulte : « Je ne me suis jamais dit que j’allais écrire un livre pour adultes, un roman historique. J’écoutais de la musique, et j’ai entendu une chanson. Tout s’est imposé à moi subitement. L’histoire est venue en entier et forte. Je ne voulais pas l’abandonner sous prétexte que je n’arrivais pas à l’écrire. » Elle invite les aspirants auteurs à se faire confiance et à poursuivre leur processus créatif, même dans les moments de doutes : « L’histoire a finalement été facile à écrire, les personnages ont fait le gros du travail à ma place. Ce n’est pas la peine d’avoir peur. »

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Pour se lancer pleinement dans l’écriture de son roman, Mélanie Guyard a décidé de relever le challenge du Nanowrimo : un défi d’écriture qui consiste à écrire un roman en un mois seulement : « Soudainement, écrire n’est plus solitaire, c’est collectif. Tout le monde écrit pendant un mois, et on va jusqu’au bout. Il ne faut pas commencer à écrire, il faut finir d’écrire. Une fois qu’on a un produit fini, on peut le retravailler. Dans La Peste de Camus, il y a un personnage qui est aspirant écrivain, et à sa mort, on retrouve chez lui des milliers de pages de la même phrase, travaillée de façon différente, car il cherchait la première phrase parfaite pour commencer son roman. C’est le piège des aspirants écrivains. » Il existe dans la culture française l’idée bien ancrée que la littérature est un don. Dans l’imaginaire populaire, le don en littérature évoque la question du talent, voire même du génie de l’auteur, qui confère à l’individu la capacité de transcender sa condition et d’exceller dans son art, une posture élitiste à laquelle l’auteure s’oppose fermement : « Si on enlevait cette idée, il n y aurait plus de gens qui se diraient « je n’ai pas ce don ». Je suis une grande partisane de l’éducation de l’auteur, des masterclass. Il y a énormément de ressources pour les gens qui souhaitent se lancer dans l’écriture. Les littéraires sont placés sur un piédestal en France : cela empêche les aspirants de créer, qui n’osent même plus essayer. Il est aussi important de permettre à l’auteur de communiquer avec les lecteurs. L’auteur est souvent lu, mais il est rare que le lecteur soit invité à s’exprimer. »

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Nous souhaitons à Mélanie Guyard beaucoup de succès pour cette première incursion dans le roman historique. L’auteure nous le révèle à demi-mot, elle compte continuer à écrire de la littérature pour adultes : « Je visualise l’imaginaire comme un couloir avec plein de portes à ouvrir. J’ai pu en ouvrir une… Donc maintenant je peux le refaire ! » Les barrières sont levées !

Découvrez notre interview vidéo de l’auteure, dans laquelle elle présente son roman à travers 5 mots :

Découvrez Les Âmes silencieuse de Mélanie Guyard publié aux éditions du Seuil.