Cali ou le vin de la jeunesse

En 2018, on découvrait Cali écrivain à travers son premier roman Seuls les enfants savent aimer. L’histoire du petit Bruno, 6 ans, orphelin depuis peu. Un texte comme un cri, dans lequel l’enfant raconte avec ses mots la perte de sa mère et sa terrible absence. Une histoire douloureuse qui rappelle celle de son auteur, Cali ayant lui-même perdu sa mère très jeune.

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La Babelionaute saphoo soulignait d’ailleurs dans sa critique, peu après la parution du livre : « Ce n’est pas un artiste de plus qui sort son bouquin, c’est un être humain qui partage une part de lui, un besoin de mettre de la lumière sur cette ombre qui le poursuit. Mettre des mots sur des maux, ça ne résout sans doute pas tout, mais ça peut aider à avancer. » Voilà certainement l’une des raisons qui a pu pousser Bruno Caliciuri, plus connu sous le nom de Cali, à aller au-delà du format de la chanson pour pousser son écriture plus loin, et aller sonder cette blessure d’enfance. Même si lui avance une raison plus simple : « Je n’aurais jamais pensé écrire un roman, c’est une dame qui m’a demandé ça, elle aimait bien lire mes chansons sur l’enfance, du coup je l’ai fait pour elle. »

Vers l’adolescence

Ce 18 mars 2019, nous recevions donc le célèbre auteur-compositeur-interprète et écrivain dans les locaux de Babelio pour une rencontre avec ses lecteurs, dont la grande majorité avait lu son premier livre. L’occasion de prendre des nouvelles des deux Bruno, et de parler de cet enfant que l’on retrouve adolescent dans Cavale, ça veut dire s’échapper. Et puisque Bruno a grandi, sa manière de s’exprimer à travers les mots de Cali aussi a changé, même si la rage, la fragilité et la douceur se côtoient toujours :

« Un instant, j’ai voulu vous suivre, vous voir, respirer ce que j’aurais dû respirer. Mais je suis resté sur la pente. Et j’ai pleuré, pas fort non, mais ruisselant à l’intérieur.

J’entendais des gouttes tomber de très haut, une à une, au fond de mes entrailles déchiquetées. Mon ventre pleurait et mon cœur hurlait, comme quand un cœur hurle à la fin du tout.

Est-ce qu’on meurt d’amour ? »

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Ce deuxième roman (car pour Cali cette dénomination de « roman » a toute son importance) était pour beaucoup de lecteurs une évidence, tant ils avaient envie de retrouver ce personnage, le voir évoluer et comprendre qui il pourrait devenir. Mais pour l’auteur, était-ce si évident d’écrire une « suite » ? « Ca m’avait déjà fait un bien fou d’écrire le premier, et là j’ai pris autant de plaisir avec celui-ci. J’aime écrire de la chanson bien sûr, ce format permet de raconter son humeur en trois minutes – même si ça n’est réussi que quand les autres peuvent se l’approprier. Mais le roman c’est encore plus libre, tu vas où tu veux, quand tu veux, comme tu veux. T’as le temps de raconter. » Pourtant : « Ecrire un livre, c’est comme nager vers Manhattan, se retourner dans l’océan, et ne plus avoir de terre derrière. Ca peut être flippant, aussi. Après, ça reste une jouissance absolue : j’ai été en plus aidé par mon ami Mathias Malzieu (lire notre interview de l’auteur pour son livre Une sirène à Paris), qui m’a donné de bons conseils. Dont celui de ne jamais coucher sur le papier tout ce qu’on a dans la tête, mais de toujours en garder de côté, pour avoir de la réserve le lendemain… C’était quand même un tout petit peu plus dur pour le deuxième, car le premier livre a bien plu. Il fallait faire au moins aussi bien. » Un pari réussi, si l’on en croit les commentaires très enthousiastes des lecteurs tout au long de la soirée.

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On est trop sérieux, quand on a 15 ans

L’adolescence donc, période de transition par excellence, que Cali nous fait vivre au plus près puisque la première personne du singulier est encore une fois de mise. « Pour moi c’était une évidence d’écrire à la première personne : dans le premier roman ce petit garçon parlait à sa mère ; ici l’ado parle au lecteur avec l’énergie de cet âge. » Ce moment de la vie où tout est possible, où tout explose en nous, et où tout est à la fois très léger et bien grave. Pour Bruno, ça passe par les filles (Fabienne, Sylvia, Patricia), le rock (les Clash, Patti Smith, U2) et les potes, dont certains qu’il connaît depuis ses plus jeunes années et qu’on croise déjà dans Seuls les enfants, comme Alec.

Et que fait-on, à 15-16 ans ? Des conneries, sûrement. Monter un groupe de rock, pourquoi pas. Et l’appeler Pénétration Anale ? Plus rare. Voilà qui ressemble en tout cas beaucoup à ce qu’on s’imagine de Cali durant ses plus jeunes années, même s’il se plaît justement à brouiller les pistes pour préserver la pureté de son personnage : « Quand on me demande si j’ai vécu moi aussi tout ce que Bruno et sa bande traversent dans Cavale, je m’amuse à mentir, à dire parfois que oui ou non. C’est un roman, et l’important pour moi c’est que le lecteur s’y retrouve : c’est l’histoire de tout le monde, quelque part. Je n’ai pas voulu écrire mon autobiographie, mais l’histoire d’un enfant qui veut en rester un. Je veux que chacun puisse mettre son prénom sur ce personnage. »

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Comment rester un enfant, leçon numéro 1

C’est sûr, Cali n’est plus un ado. Et pourtant ce soir de mars, il se dégageait de lui une énergie tout à fait juvénile, presque de la naïveté, et en tout cas une forme de fraîcheur que l’on voit rarement chez les adultes. Déjà, dans sa manière de tutoyer les lecteurs présents, dans ses réponses allant droit au but, et dans ses amours musicales jamais reniées, rock forcément. « Ca fait un bien fou d’écrire un gamin de 15 ans, car je retrouve cet âge. D’ailleurs quand je revois mes vieux potes, on a 15 ans direct quand on se parle, dans nos expressions et nos réflexes de langage. Et quand j’écrivais le livre, il me fallait presque un sas pour me réhabituer à mon âge et ma situation d’adulte. De toute façon pour moi il faut que l’écriture reste une jouissance simple, que ça me fasse du bien de sortir ça. »

L’écriture comme cure de jouvence, voilà tout un programme. « C’est sûr, j’ai vieilli, j’ai même fêté mes 50 ans ! Je pensais que ça me ferait rien, mais quand même ! Mais j’essaie de vivre au maximum dans le présent : quand je passe une soirée avec mes potes, je leur dis souvent qu’on peut très bien mourir le lendemain, et qu’il faut profiter à fond de cette nuit. Je pratique aussi une forme de méditation du souvenir, très personnelle, comme un jeu, où j’essaie de me rappeler de ce que j’ai fait la veille, la semaine d’avant, le mois d’avant, et ainsi de suite. »

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Voilà en tout cas un artiste qui semble avoir largement pris goût à l’écriture de livres, et on imagine très bien Cali suivre la voix de son ami et confrère Mathias Malzieu, dorénavant presque plus occupé par le métier d’écrivain que celui de musicien. Car en plus d’y prendre du plaisir, Cali a un objectif simple : donner du bonheur. « Quand un lecteur me dit que mon roman lui a fait du bien, pour moi c’est la plus belle des récompenses. » Pour le reste, comme le disait Joe Strummer des Clash : « La prochaine seconde n’a jamais été vécue par personne. » A vous de la vivre comme vous l’entendez.

Pour en savoir plus, vous pouvez regarder cette vidéo tournée quelques minutes avant la rencontre, dans laquelle l’auteur nous présente son livre à travers 5 mots :

Découvrez Cavale, ça veut dire s’échapper de Cali, publié aux éditions du Cherche-Midi.

A la recherche de la vérité avec Sarah Cohen-Scali

Le 24 septembre dernier, Sarah Cohen-Scali était dans les locaux de Babelio, face à une trentaine de lecteurs enthousiastes et curieux, impatients de découvrir les mots de l’écrivain sur son dernier roman, Orphelins 88.

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Sarah Cohen-Scali est une auteur de romans jeunesse, de romans noirs, de nouvelles fantastiques. Max, publié chez Gallimard en 2012 et récompensé de 14 prix littéraires, fut son premier roman historique. Le 20 septembre 2018, son deuxième, intitulé Orphelins 88, paraissait en librairie.

Lorsque l’on évoque la Libération de 1945, tout le monde a en tête des images d’archives de liesse populaire. Ce que raconte Sarah Cohen-Scali dans Orphelins 88, c’est l’envers du décor, beaucoup moins rose que l’idée qu’on en a : au sortir de la Guerre, la barbarie n’avait pas éteint ses derniers feux. Des milliers d’enfants se retrouvaient sans famille, sans identité. Des millions de personnes allaient connaître pour encore des années la violence, la peur, et la misère. Les orphelins remplissaient les camps de déplacés. Héros du roman et rescapé du programme Lebensborn, Josh est l’un d’entre eux. Il ne sait ni d’où il vient, ni qui il est. Il va partir à la recherche de son passé et de lui-même.

La genèse du roman

Cinq ans séparent l’écriture de Max de celle d’Orphelins 88. Alors que l’action de Max commençait en 1933 et s’achevait en 1945, Orphelins 88 commence exactement là où Max s’achève. Entre-temps, plusieurs années se sont écoulées et Sarah Cohen-Scali a écrit deux autres romans. «Le point final à Max fut une contrainte. J’ai continué à vivre avec mon personnage. Mais après Max, subsistait une interrogation dans mon esprit : que sont devenus les enfants qui ont fait partie du programme Lebensborn ? J’ai continué à lire et je me suis rendu compte que je savais finalement peu de choses sur le sujet, que je le connaissais très mal.». Dans un premier temps, Sarah Cohen-Scali explique qu’elle voulait écrire la suite de Max, mais que trouver un éditeur pour un tome 2 n’était pas une tâche aisée. Déterminée à faire quelque chose de ce travail historique laborieux et passionnant, elle choisit en fin de compte d’extraire le personnage de Josh qui apparaissait furtivement dans Max, afin d’en faire le héros de son nouveau roman historique, Orphelins 88, qui est une suite officieuse de Max.

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Un pan de l’Histoire méconnu

Pour parler de cette période d’après-guerre, Sarah Cohen-Scali cite l’ouvrage de l’historien anglais Keith Lowe, L’Europe barbare, dans lequel il démontre que la violence est encore très présente après la libération : il compare la guerre à un paquebot lancé à toute vitesse qu’il est impossible d’arrêter brutalement. Cela pour illustrer le fait qu’après la Guerre, subsistent des réflexes de violence, de survie, conséquences dramatiques et inévitables des traumatismes vécus par les populations. C’est cette période sombre de l’Histoire, qui a constitué le terreau fertile de l’imagination de Sarah Cohen-Scali, et a motivé l’écriture de son roman.

Orphelins 88 est un roman émouvant, qui aborde un pan méconnu et atroce de la Seconde Guerre Mondiale : les enfants du programme Lebensborn. Ce programme visait la création et d’une race aryenne pure et parfaite, et regroupait des enfants conçus par des couples d’Allemands volontaires et patriotes, mais également des dizaines de milliers d’enfants arrachés à leurs familles respectives parce qu’ils répondaient aux caractéristiques physiques des Aryens. 

Sarah Cohen-Scali met le doigt sur un autre sujet méconnu de cette période dans Orphelins 88 : celui du racisme à la fin de la guerre. En effet, les soldats noirs se sont mieux sentis en Allemagne au sortir de la guerre qu’aux Etats-Unis où le racisme était omniprésent. L’écrivaine a lu beaucoup de témoignages sur la ségrégation raciale au sein de l’armée, où les Noirs étaient relégués aux postes les plus pénibles (cuisine, déminage, transports). Elle cite notamment Ecrire pour sauver une vie qui traite de ce problème.

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Le travail des sources

La romancière a façonné ses personnages en s’inspirant de plusieurs sources, des ouvrages historiques mais aussi des œuvres fictionnelles, ces dernières lui ayant permis une véritable imprégnation émotionnelle de cette période. Elle s’attarde notamment sur un livre écrit en hommage à Greta Fischer qui dirigeait un orphelinat de l’UNRRA, le Centre pour enfants d’Indersdorf. Cette femme à la générosité extraordinaire prenait soin des orphelins traumatisés par la Guerre en leur apportant beaucoup d’affection et en se dévouant corps et âme à leur réintégration. Sarah Cohen-Scali traite le thème de la mémoire traumatique : en sortant des camps, beaucoup d’enfants avaient des réflexes conditionnés incontrôlables : leur bras se tendait à la manière d’un salut nazi, leur bouche se mettait à chanter à la gloire d’Hitler. Ces gestes involontaires provoquaient la colère des autres enfants présents dans ces orphelinats, qui pouvaient les passer à tabac. « Quand j’ai découvert l’existence de ces réflexes conditionnés, je me suis dit que c’était une réalité terrible, et terriblement romanesque », raconte l’écrivaine en faisant allusion à La Trêve, de Primo Levi, dans lequel est abordé ce sujet.

Sarah Cohen-Scali profite d’une question de lecteur sur l’appellation « Orphelins 88 » pour rappeler la réalité historique du code 88 : ce code existait pour que les nazis se reconnaissent entre eux. Ce code demeure aujourd’hui un signe de reconnaissance néonazi, étant le code correspondant à l’abréviation HH (pour « Heil Hitler »).

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La difficulté du roman historique

En se prêtant à l’exercice du roman historique, Sarah Cohen-Scali s’est heurtée aux difficultés propres au genre : « Il faut savoir greffer son imaginaire sur une réalité historique. Cela demande un travail de recherches considérable, j’ai écrit deux autres livres en même temps. Je lis beaucoup, je prends des notes puis les classe de façon rigoureuse et méthodique. C’est un investissement qui demande beaucoup de temps, mais également des moyens  financiers ». Elle poursuit en expliquant : « La première version d’Orphelins 88 faisait le double de la version finale. C’est le danger du roman historique : on a envie de tout dire, mais il faut faire extrêmement attention à ce que le côté historique ne prenne pas le pas sur la fiction ». Elle s’est également aidée d’Internet pour ses recherches. A propos de l’existence réelle des personnages du  roman, l’écrivaine répond que presque tous les enfants du roman ont existé, en reprenant un exemple de La Trêve : à partir du personnage d’une jeune adolescente évoqué seulement quelques lignes dans le livre de Primo Levi, Sarah Cohen-Scali a développé tout un personnage de son roman « Quand on lit Primo Levi, on est avec lui », conclut-elle.

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Les résonances actuelles

Ce sujet, bien qu’historique, est toutefois profondément contemporain. Les camps de DP (“Displaced Persons”) sont une réalité. « Je croyais que ce terme appartenait à l’Histoire mais en fait, les flots migratoires, les camps de réfugiés, la peur que suscitent les migrants, cela se passe maintenant. Les pays d’accueil se demandent comment et si les enfants vont s’adapter, et quels problèmes ils risquent de poser plus tard.» explique l’écrivain. Sarah Cohen-Scali a rappelé ces propos tenus par Boris Cyrulnik lors de son passage du 12 septembre dernier à La Grande Librairie : «Je pense aux millions d’enfants abandonnés sur la planète qui n’auront pas la chance de connaître le destin que vous m’avez permis d’avoir ; tous ces enfants là, s’ils ne sont pas entourés, on va les étiqueter. Ce seront des enfants abandonnés qui n’auront pas pu se développer normalement parce qu’ils auront été privés de famille et de culture par la guerre, par l’économie, par la folie des hommes. Et c’est ce qui est train de se produire actuellement».

Pour en savoir un peu plus sur Orphelins 88, découvrez l’entretien vidéo de Sarah Cohen-Scali chez Babelio :

Survivre en temps de guerre avec Philippe Pollet-Villard

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Au-delà de panser des blessures psychologiques, l’écriture permet à certains auteurs de réinventer leur passé et celui de leurs proches, de combler des histoires familiales trouées par le temps, les non-dits, les amnésies volontaires ou non. C’est par exemple le cas d’Alice Zeniter, que nous recevions en septembre dans nos locaux. C’est aussi celui de Philippe Pollet-Villard, venu rencontrer le 2 octobre chez Babelio ses lecteurs à l’occasion de la sortie de son quatrième roman L’Enfant-mouche (Flammarion), son ouvrage le plus personnel et intime qui lui aura demandé 10 ans de réflexion et de travail.

Car l’histoire de Marie, cette jeune orpheline livrée à elle-même dans l’Est de la France lors de l’Occupation, est en fait celle de la mère de l’auteur, aujourd’hui âgée de 87 ans. Un récit de survie dans des villages de misère, de violence et d’étrangeté, dont la principale protagoniste garde des souvenirs très parcellaires. « Ma mère est quelqu’un de puissant. Elle me fait penser à la centrale nucléaire de Tchernobyl : tout est effondré à l’intérieur, mais elle tient debout. »

Dans la fabrique du roman

Avec le peu d’informations qu’il a en main, et bien décidé à enfin coucher sur le papier ce récit, Philippe Pollet-Villard commence par mener l’enquête : « J’ai demandé à un ami journaliste de se rendre dans les villages que ma mère a traversés pour essayer de trouver des gens qui l’avaient connue à l’époque et s’en souvenaient. Plus tard, je suis moi-même allé sur place pour recueillir des informations. En plus, bien sûr, des souvenirs que ma mère m’avait légués ; des choses très étranges comme des chevaux qui disparaissaient dans le sol, ou les nombreux avions en flamme qu’elle disait avoir vus tomber. Et en posant les bonnes questions sur place, je me suis rendu compte que c’était totalement vrai : des chevaux avaient disparu dans les marécages, et elle vivait sous un couloir aérien, près de DCA allemandes qui abattaient des chasseurs. »

Des faits et des témoignages donc, qui servent de fondations à cette histoire. Mais pour bâtir son roman, l’auteur se voit obligé d’inventer. Des personnages, des scènes, une ambiance. Bref : de quoi écrire et basculer définitivement dans la fiction. « Il faut s’affranchir du réel pour devenir romancier. Mais s’affranchir du réel, c’est commencer à mentir, et c’est très compliqué quand on a reçu une éducation judéo-chrétienne. J’y parviens de mieux en mieux au fil de mes livres – même si pour moi l’écriture reste un processus chaotique – et ma mère m’a même avoué que ce que j’ai imaginé correspond exactement à ce qu’elle ressentait alors, ou du moins aux souvenirs qu’elle en a, à la réalité de cette époque : des personnages bizarres, des villages sordides… C’est tout le bonheur du roman que de parvenir à ça ! Au fond on ne sait rien de la vérité, on ne peut que l’inventer. »

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Tu ne jugeras point

Lorsqu’une lectrice lui demande pourquoi il a voulu faire publier ce récit, et non le garder pour lui, Philippe Pollet-Villard répond : « Cette histoire coule dans mes veines depuis avant ma naissance. Et c’est un sang noir, infecté. Cette peur, cette misère, je les sens en moi. Donc cette saignée de l’écriture et de la publication, c’est mon seul droit. Il n’y a pas de raison que je me la refuse. D’ailleurs je ne raconte finalement que mon histoire. Et cette histoire sinistre devient universelle, les gens se l’approprient. De toute façon je n’ai pas voulu avec L’Enfant-mouche écrire un règlement de comptes avec ma famille. Au contraire, ça ressemble pour moi plus à un hommage. Et je ne juge personne. »

D’ailleurs, n’est-ce pas dangereux d’écrire sur sa famille ? « Même quand on fait un hommage, cela peut être mal perçu. Ici, j’ai essayé de prendre soin du personnage de Marie, de cet enfant en détresse. C’est un thème classique en psychologie : ces enfants qui deviennent les parents de leurs propres parents. Et ma mère a plutôt bien reçu le livre. »

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Raconter la guerre

« Dans mon livre, il y a des passages violents et sordides, mais pas de pathos. Je ne supporte pas, par exemple, voir pleurer un acteur à l’écran. Et là je me suis attaché avant tout à raconter l’histoire de cette petite fille. Parler avant tout de la petite histoire, et non de la grande Histoire. Encore une fois mon livre ne juge pas, je trouve des raisons à mes personnages, car personne ne sait comment il réagirait en temps de guerre – les courageux deviennent parfois des lâches, et inversement. Tout le monde perd la tête. Pour Marie, l’important reste : qui donne à manger, recevoir un vrai sourire. La couleur du drapeau pour lequel se bat tel ou tel soldat est secondaire. »

Lorsqu’on lui demande si des récits de guerre l’ont particulièrement marqué, Philippe Pollet-Villard nous conseille deux ouvrages : « Automne allemand de Stig Dagerman. A l’origine c’était une enquête, des petits bouts de choses destinés à paraître dans des journaux de l’époque, et Dagerman en a finalement fait un roman. Ca n’est pas dénué d’ironie, comme dans certains romans allemands. Ce livre m’a beaucoup touché, parce qu’il raconte la toute fin de la guerre en Allemagne, et on a peu entendu parler de ce désastre général. Un ensemble de petits témoignages, de petites situations. Il faut lire ce livre !

Svetlana Alexievitch aussi, qui fonctionne dans un registre un peu similaire, avec des bribes de conversations, des enquêtes qu’elle a menées, qu’elle monte comme un film. La Supplication, sur l’après Tchernobyl, est vraiment magnifique, extraordinaire. Parce que c’est la réalité, et de fait c’est très inattendu. » Au contraire de la séance de dédicaces, très attendue, durant laquelle les lecteurs ont pu poser d’autres questions à l’auteur.

Peu avant la rencontre, nous avions pu discuter avec l’auteur, qui avait choisi 5 mots pour parler de son livre et de son rapport à la littérature. En voici le résumé en vidéo.

Retrouvez L’Enfant-mouche de Philippe Pollet-Villard, publié aux éditions Flammarion.