Aurélie Valognes : la main verte et le cœur sur la main

Nous sommes le 5 mars, la veille de la parution de La Cerise sur le gâteau, le nouveau roman d’Aurélie Valognes. Pour la première fois, elle va le présenter à ses lecteurs. « Je me sens sous pression ! » s’écrie-t-elle en rigolant, visiblement anxieuse de laisser son texte s’envoler vers les mains de ses lecteurs, mais toujours aussi volontaire pour partager avec eux. Ils sont plus de 800 000, en 2018, à avoir acheté l’un de ses romans. Sacrée l’auteure préférée des Français, Aurélie Valognes a pourtant gardé les pieds sur terre ; elle s’est adressée ce soir-là avec générosité et sincérité à la trentaine de lecteurs Babelio qui avaient gagné une place.

La vie est mal faite : à 35 ans, on n’a le temps de rien, à 65, on a du temps, mais encore faut-il savoir quoi en faire…
Bernard et Brigitte, couple solide depuis 37 ans, en savent quelque chose.
Depuis qu’elle a cessé de travailler, Brigitte profite de sa liberté retrouvée et de ses petits-enfants. Pour elle, ce n’est que du bonheur. Jusqu’au drame : la retraite de son mari !
Car, pour Bernard, troquer ses costumes contre des pantoufles, hors de question. Cet hyperactif bougon ne voit vraiment pas de quoi se réjouir. Prêt à tout pour trouver un nouveau sens à sa vie, il en fait voir de toutes les couleurs à son entourage !
Ajoutez à cela des enfants au bord de la crise de nerfs, des petits-enfants infatigables, et surtout des voisins insupportables qui leur polluent le quotidien…
Et si la retraite n’était pas un long fleuve tranquille ?
Un cocktail explosif pour une comédie irrésistible et inspirante.

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Changer de vie : un pari à tout âge

Dans son nouveau roman La Cerise sur le gâteau, Aurélie Valognes explore un changement de vie : un départ à la retraite. Cependant, au même titre que ses précédents romans, pour lesquels elle part toujours d’un sujet intime et personnel, celui-ci n’est pas si éloigné d’elle qu’on pourrait le croire. « C’est vrai que, moi aussi, j’ai eu l’impression de changer de vie. » Il y a quelques années, en effet, pour suivre son mari, elle a quitté son travail, s’est installée à Milan avec sa famille et, en plein babyblues et soudain au chômage, a cherché une nouvelle manière de s’occuper.

« J’avais envie de quelque chose de bien à moi. Et j’avais l’image de ma tombe avec marqué dessus « écrivain ». » Une seule solution s’impose alors à elle : publier au moins un roman. Elle nous raconte d’ailleurs qu’arrivée à Milan, elle commence par s’inscrire à l’Institut Français. « Au moment où on m’a demandé mon métier, je les ai regardés droit dans les yeux, et j’ai menti. J’ai dit écrivain. » Le premier pas vers une carrière réussie dont elle ignorait encore tout…

Récemment, sa famille et elle sont revenues vivre en France. Après des années à courir partout pour un travail qui l’épuisait et lui prenait énormément d’énergie, suivies par quelques années plus apaisées à écrire des romans, elle nous confie avoir été traversée d’une sensation de « grand gâchis ». « Nos aînés ont le temps, mais ne voient pas les petits-enfants, et nous ne l’avons pas. » D’un côté, elle met donc en scène un couple de retraités, Bernard et Brigitte, héros de La Cerise sur le gâteau, tandis que de l’autre côté, leur fils et sa femme courent après le travail, la vie de famille, les préoccupations pragmatiques de la vie. Devant le vertige du temps qui passe, il lui a semblé essentiel, dans ce roman, de reconnecter ses personnages avec des valeurs essentielles : la famille mais aussi l’écologie.

« Sortir du chemin tout tracé, pour moi, ça a été me lancer dans l’écriture » conclue-t-elle. « Au pire, on apprend. On n’échoue jamais. »

« Seriez-vous devenue écrivain, si vous n’aviez pas déménagé en Italie ? » lui demande-t-on justement dans le public. « Je pense que j’aurais écrit un roman… mais à la retraite ! » Une chance, alors, qu’elle ait finalement publié son premier roman, Mémé dans les orties, sur internet, en 2014. « Quand on s’auto édite, on peut se prendre des coups… Mais quand on en rêve, on y va ! »

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Bernard, activiste écologique : un roman d’actualité

Son personnage principal, Bernard, jeune retraité qui le vit mal, va au gré des mois devenir activiste écologique… jusqu’à mettre en danger l’équilibre de sa famille. D’où vient ce personnage ? Son caractère d’abord, semble finalement très inspiré d’une personne que les lecteurs connaissent bien… « J’aime bien les personnages un peu bougons. Bernard est une version masculine de celle que je suis. » Ses décisions, ensuite, n’en sont pas si éloignées non plus. Du changement brutal de vie à la cause écologique, il n’y a qu’un pas ; pour Bernard, comme pour Aurélie Valognes.

« Comment faire pour que le reste du temps qu’on a compte ? » s’est-elle demandée pour Bernard. « J’ai voulu qu’il soit activiste écologique. Mais j’ai eu des difficultés à traverser ce roman. Plus je me renseignais sur ce sujet, plus je me prenais des claques, je n’en dormais plus ! » Ainsi, l’évolution du personnage que suivent les lecteurs, c’est celle que l’auteur elle-même a suivie, alors qu’elle découvrait semaine après semaine nombre de scandales écologiques et données alarmantes. Le roman aussi s’est modelé au gré de l’écriture en épousant l’engagement naissant de Bernard et d’Aurélie Valognes.

« Le sujet m’a rattrapée comme il a rattrapé beaucoup de monde cette année » explique-t-elle, faisant allusion aux multiples manifestations et sujets d’actualité qui ont tourné autour de l’écologie. Elle a donc souhaité, à son tour, en parler à ses lecteurs. « Je ne veux pas seulement divertir mes lecteurs. Je veux raconter des histoires émouvantes, sensibles, avec un message. Je ne dis pas que j’ai une quelconque responsabilité vis-à-vis d’eux, mais c’est quelque chose qui correspond à ma personnalité aujourd’hui et je veux que mes enfants grandissent avec ces valeurs. Alors si je peux en parler dans un roman qui a l’air divertissant mais qui n’est pas moralisateur… Tant mieux !»

Opération réussie ? À en juger les critiques du livre sur Babelio, oui ! « Ce roman donne confiance dans la vie, dans la nature humaine et est une ode à l’écologie dont chacun chacune peut se saisir dorénavant. » (anlixelle)

Et Aurélie Valognes de conclure : « Je ne pouvais pas juste écrire un roman léger. »

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La recette Aurélie Valognes : les émotions comme moteur d’écriture

Ce qui, à coup sûr, déclenche l’écriture chez cette auteur, c’est l’émotion, qu’elle utilise de façon organique comme un moteur pour la propulser dans une histoire. Elle se décrit d’ailleurs comme « hyperactive » et toujours prête à se lancer dans un nouveau roman. Peut-être, justement, parce qu’à l’image de  ses livres, mille émotions la traversent en une journée ? « J’ai un côté hyperactif. Je suis toujours en projet. Après j’ai ma manière à moi d’être hyperactif. On me laisse sur un canapé avec un livre et on me retrouve quelques heures plus tard au même endroit avec trois. » Une description dans laquelle, nous le croyons, beaucoup de Babelionautes se sont retrouvés ce soir-là…

« Je pars toujours d’une injustice pour écrire. » Pour son premier roman, Mémé dans les orties, c’était face à la solitude des personnes âgées, qui la touche profondément, qu’elle a pris la plume. Pour ce roman, « c’était ma colère d’avoir fait deux burn out ». En réponse à ce constat sur sa vie professionnelle et à celui, déjà évoqué, des familles qui laissent le temps leur filer entre les doigts, elle signe La Cerise sur le gâteau. Un roman comme une invitation à retrouver le plaisir des choses simples.

Si un mot devait décrire son parcours d’écrivain, ce serait peut-être l’instinct. Car quand elle nous raconte comment elle s’est auto publiée, on sent que cela s’est fait dans une énergie très spontanée. Elle a par exemple réalisé la couverture de son premier roman « avec quatre bouts de ficelle. J’ai choisi un motif Vichy car cela me rappelait mon grand-père. » Alors quand le livre a été édité par Mazarine, puis au Livre de poche, elle a demandé à conserver le même motif. « C’est la meilleure décision de toute ma vie. »

Et à en entendre les lecteurs et lectrices d’Aurélie Valognes, l’émotion aussi les atteint ! Avant que la rencontre ne se termine, l’un d’eux se lève, s’adresse à l’assemblée et enjoint tout le monde à découvrir ou redécouvrir Mémé dans les orties : « c’est d’un humour ravageur et en même temps un peu dérangeant… ! »

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De la lectrice à l’écrivain

« Je lis plus de 60 livres par an. J’aime me faire surprendre et me faire embarquer ! » Avant d’être auteur, Aurélie Valognes est lectrice. « Une grande lectrice », même ! C’est pourquoi elle a choisi de finir chaque roman par une postface. « Quand on termine un livre, on a envie d’en savoir plus et c’est souvent cause d’une grande frustration chez moi. Dans ma note de fin, j’ai besoin d’expliquer ma démarche, car j’ai besoin de vous tenir la main plus longtemps. C’est une fin plus douce, en fait. »

Les lecteurs lui ont aussi posé toutes sortes de questions sur la façon dont elle travaille. « Il n’y a pas de règle. Il y a autant de façons de construire son histoire que d’écrivains. Moi, je ne commence pas l’écriture – à l’ordinateur – sans avoir le début, le déroulé et la fin. C’est comme un scénario. »

Ils lui ont aussi demandé pourquoi elle utilisait beaucoup d’expressions françaises dans ses titres voire dans son texte. « Tout a commencé par un accident. Pour mon premier roman, je voulais que les lecteurs ne s’arrêtent pas de lire mon roman. » Ainsi utilisait-elle les expressions en noms de chapitre, pour donner envie à ses lecteurs de poursuivre. Au moment de choisir son titre de roman, elle a pioché dedans ! « Elles viennent plutôt après avoir écrit un chapitre, reconnaît-elle pourtant. Par contre, cela peut influencer le ton du chapitre. » Une fois Mémé dans les orties sorti, la machine était lancée. « J’ai continué parce que cela me portait chance. Le premier roman parle de mon grand-père. C’était une évidence que, pour lui rendre hommage, j’utilise, et continue d’utiliser, des expressions françaises. »

Sa famille, d’ailleurs, est sa plus grande source d’inspiration. Ses beaux-parents, par exemple, lui ont inspiré Brigitte et Bernard. Elle nous le raconte quand, amusée, une lectrice lui demande ce que le personnage de Brigitte a pu trouver à Bernard et pourquoi ils sont restés si longtemps ensemble. « Mes beaux-parents ont plus de 60 ans. J’ai du mal à les imaginer plus jeunes. Mais pour moi, c’est quand même une évidence : ils se sont aimés. »

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Quelques mots sur le prochain roman ? lui demande-t-on enfin. « Je n’aime pas la page blanche. J’ai toujours plein d’idées de romans à écrire. Là, j’ai une idée qui me tient à cœur depuis longtemps. Plus ça va avec l’écriture, plus je me dévoile. Cette fois-ci, je vais aller chercher dans ma propre enfance. » Elle sourit, avant d’ajouter, un peu plus énigmatique : « il y a des romans que j’ai déjà écrit dont le personnage principal me tient à cœur… »

Certains lecteurs ont alors peut-être pensé, pendant cette conclusion, à Anne-Laure Bondoux et son roman Valentine. Celle-ci nous racontait en janvier, chez Babelio, qu’elle avait l’habitude de continuer à dialoguer avec ses personnages, même après avoir terminé ses romans. Ce petit rituel ne semble pas totalement étranger à Aurélie Valognes, qui confie : « On a tous l’impression qu’ils existent. Et comme je puise dans ma famille, qu’elle m’inspire, j’ai l’impression qu’ils sont toujours là. »

 

Si vous avez besoin d’une bouffée de printemps, d’un roman léger mais émouvant, d’un mode de vie zéro-déchet, d’un peu de retraite, d’une famille à aimer ou de personnages avec qui dialoguer : le dernier roman d’Aurélie Valognes va peut-être vous ouvrir les bras. En tout cas, ce soir-là, quand l’événement s’est poursuivi par une chaleureuse séance de dédicaces et une festive soirée de lancement avec les équipes de la maison d’édition publiant Aurélie Valognes, son lectorat était comme une grande famille à qui elle avait, visiblement, envie d’ouvrir les bras.

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David Allouche : petit manuel d’émancipation

Mathématiques et littérature sont-elles vraiment antagonistes ? La rencontre que nous avons organisée chez Babelio le 17 décembre dernier nous force à nuancer un peu ce rapport, puisque l’économiste David Allouche vient de publier un premier roman : La Kippa bleue. Quand à savoir si religion et famille font bon ménage : c’est la question à laquelle lui-même cherche une réponse dans son ouvrage.

La Kippa bleue raconte l’histoire de Sasha, jeune homme issu d’une famille dans laquelle la religion juive tient une place essentielle. Kippour, c’est le jour qu’il a choisi pour annoncer à son père qu’il ne croit plus en Dieu. Deux jours le séparent de cette confrontation. Deux jours pendant lesquels il erre dans Paris, au gré de ses émotions et de ses rencontres avec Carla. Deux jours durant lesquels il va arpenter son propre chemin vers l’âge adulte et, peut-être, s’émanciper.

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De l’économie à l’écriture, ou la longue gestation de La Kippa bleue

La Kippa bleue, c’est la première fiction de David Allouche, après la publication en 2016 de l’essai économique Marchés financiers, sans foi ni loi, coécrit avec Isabelle Prigent. « Un essai accessible, vraiment grand public, a affirmé l’auteur au début de son échange avec les lecteurs de Babelio, un livre sur les Français et l’argent. Il aurait pu s’appeler L’Argent, mode d’emploi ! »

« J’écris régulièrement, depuis que j’ai 30 ans » nous confiait-t-il ce soir-là, contre toute attente. Il avait même déjà écrit plusieurs romans, mais La Kippa bleue est le premier publié. « J’ai un rapport assez lointain avec l’écriture. Comme j’ai plus de temps aujourd’hui, je me consacre de manière plus assidue à celle-ci. » Avant ça, David Allouche a toujours été animé d’une fibre créative. Et les mots s’y sont rapidement fait une place : « J’ai commencé à m’exprimer en photo et vidéo, notamment avec des séries texte-image et des performances. À chaque œuvre, je voulais mettre des mots et je racontais des histoires avec ces images. »

Il était évident qu’il fallait qu’il franchisse le pas, et il l’a fait avec deux romans, très autobiographiques, dans lesquels il racontait avec humour des historiettes de son quotidien. « Après ces deux-là, j’en ai écrit un où il se passe vraiment quelque chose ! C’est La Kippa bleue. »

S’il lui a donc fallu plusieurs années pour en arriver au roman que vous pouvez aujourd’hui vous procurer en librairie, l’écriture de ce livre a en revanche pris très peu de temps. La première version a en effet été écrite « d’une traite ». Il l’a ensuite laissée décanter et reprise, mais à chaque fois, « peu de modifications étaient faites. On a changé des petites choses, modifié un personnage, renforcé Carla… », mais pas plus. Par ailleurs, quand on lui demande si certains passages lui ont demandé du fil à retordre, il répond « aucun », pas même la scène de discussion finale avec le père, qui a été « très rapide » à rédiger ! C’est un temps d’écriture qui, finalement, correspond à l’histoire en elle-même : celle de Sasha, qui se déroule sur deux jours seulement, dans la tension et la fébrilité qui animent le personnage… et qui ont gagné l’auteur lui-même, puisqu’il expliquait cette rapidité par la volonté d’écrire la scène finale – la confrontation avec le père. « Pour moi, tout le livre tendait vers cette fin. » Une fin qu’il ne connaissait pourtant pas ! « Je n’ai jamais la fin. J’ai le début, un point où il doit arriver une problématique. La fin me surprend donc moi-même. Celle-ci étonne, elle choque certains. On peut l’interpréter d’au moins deux manières… »

David Allouche nous a aussi parlé de ses influences littéraires, qui sont nombreuses, puisqu’il a beaucoup lu étant adolescent : Balzac et Stendhal, dont il adore Le Rouge et le Noir, Milan Kundera, Annie Ernaux, Romain Gary, Philip Roth… Un économiste lettré ? Oui, c’est possible.

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Écrire l’adolescence aujourd’hui

Parmi ses influences littéraires, David Allouche compte également J. D. Salinger, dont il cite d’ailleurs un extrait en exergue de La Kippa bleue, issu de son célèbre roman L’Attrape-cœurs : « Quand elle arrive au rendez-vous, si une fille a une allure folle, qui va se plaindre qu’elle est en retard ? Personne. » « Je l’ai lu juste avant d’écrire mon roman. Et je me suis dit que je pouvais faire quelque chose autour de ça. Il y a un lien très fort dans ma tête entre L’Attrape-cœurs et La Kippa bleue. »

Une des questions qui a d’ailleurs animé notre rencontre avec David Allouche était : comment écrire l’adolescence quand on est un adulte ?

« Sasha, ce n’est pas moi, affirme David Allouche. Sasha est d’une autre génération, il a connu les attentats, l’Hypercasher, le Bataclan. Il connaît Tinder, Uber, etc. » Mais pour raconter son histoire, l’écrivain est reparti dans sa propre adolescence… et dans celle de ses neveux, à qui il a pu poser des questions pour rendre son personnage réaliste et crédible. Ce rapport avec les violences qui existent dans le monde et en France aujourd’hui, qui amènent certains intellectuels à surnommer les jeunes d’aujourd’hui la « génération Bataclan », semble très important pour David Allouche quand il évoque son roman. Pour lui, de tels événements, notamment dans la communauté juive, entraîne « un repli sur soi » qui rend toute affirmation de soi plus difficile.

David Allouche explore aussi, dans son roman, la dimension amoureuse de l’adolescence. Il fait de l’histoire entre Sasha et Carla l’un de ses axes narratifs principaux et évoque ainsi l’amour comme possibilité, pour le personnage principal, de s’émanciper. Pour lui, pourtant, il s’agit bien « plus d’un coup de foudre adolescent/amoureux, une petite histoire entre deux adolescents. On ne sait même pas si cela est vraiment réciproque. »

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La religion pour parler plus largement d’émancipation

Le sujet principal de la rencontre restait néanmoins la religion, également au cœur de l’ouvrage. Selon David Allouche, ce que traverse Sasha avec difficulté – une volonté d’émancipation religieuse – a « une dimension familiale et une dimension sociale ».

La première, la famille, induit une sorte de pression : « la religion est tellement mêlée à la tradition familiale que s’éloigner de l’un c’est s’éloigner du reste ». C’est pourquoi Sasha a tant de mal à franchir cette étape.

Au cours de la soirée, une lectrice lui a demandé s’il était plus difficile de se séparer de sa religion en fonction de la religion à laquelle on appartient. Selon lui, « oui, il est plus dur pour un musulman qu’un catholique, par exemple, de s’émanciper socialement de sa religion ».

Mais finalement, même si la religion tient une place primordiale dans l’ouvrage et les doutes de Sasha, c’est une histoire universelle, un roman initiatique. « La question de la religion est la même que pour un garçon homosexuel. C’est un peu un coming-out religieux en fait. » La foi, l’orientation sexuelle, la politique et ses conflits droite/gauche… Qu’importe le domaine concerné par cette émancipation, la problématique reste la même : « Comment la différence peut éloigner de la famille ? »

Ce n’est sans doute pas pour rien, finalement, s’il a choisi un tel lieu pour y planter son histoire. Celle-ci se déroule en effet entre deux villes, Paris et Marseille, avec pour décor principal le quartier Saint-Maur, à Paris : « Un quartier de liberté, comme le décrit lui-même le romancier. Neuf, alternatif, où l’on se sent libre. »

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Quelques secrets de fabrication

Avant de terminer cette soirée par la lecture d’un extrait, David Allouche a eu le temps de glisser au public quelques anecdotes sur le roman.

Son titre, d’abord, comme beaucoup de livres, a connu des évolutions assez importantes avant de devenir La Kippa bleue :

  • J-2 avant Kippour était le premier titre qu’il portait, le « titre de travail » de l’auteur, quand ce n’était encore qu’un fichier sur son ordinateur ;
  • Abraham et moi est un des premiers titres qui était évoqué au moment du choix ;
  • Je suis venu te dire que je m’en vais a failli être retenu ;
  • Mais c’est bien La Kippa bleue qui l’a emporté, en référence à cette kippa qu’on emprunte en entrant dans une synagogue, « c’est la kippa que l’on n’a pas, elle est occasionnelle »…

« J’espère pour Sasha que c’est le départ de quelque chose, a confié une lectrice lors de la rencontre. La révélation finale, pour moi, est le début d’un autre livre. » C’est le moment qu’a choisi l’auteur pour avouer qu’il existe déjà une suite à l’histoire de Sasha ! « Je l’ai écrite quelques années après. Ce sont deux livres différents mais on y retrouve le même personnage. » Nous n’en saurons pas plus que ces quelques paroles, ni sur l’histoire en elle-même, ni sur la possibilité qu’elle soit publiée un jour…

Mais en attendant, vous pouvez toujours vous mettre à l’économie, en lisant les travaux de David Allouche ou, pour les moins adeptes de chiffres, aller voir la vidéo que nous avons réalisée avec lui avant la rencontre, dans laquelle il parle de son roman en cinq mots : humour, amour, contemporain, identité et liberté.

Aurélie Valognes : motif familial

Quoi de mieux qu’une maison de famille en plein Paris, au bord du canal de l’Ourcq, pour rencontrer Aurélie Valognes un soir de mars ensoleillé ? C’est donc au Pavillon des canaux que 30 chanceux lecteurs invités par les éditions Mazarine et Babelio ont pu passer un moment plein d’émotions avec l’auteur de Minute, papillon !, En voiture, Simone !, et Mémé dans les orties, qui a justement fait de la famille son sujet de prédilection. Une émotion palpable dès les premières minutes de la rencontre, tant le sujet de son dernier livre Au petit bonheur la chance !, publié aux éditions Mazarine, est personnel et sensible.

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Au nom du père

Car l’histoire du petit Jules, 6 ans, qui va être abandonné par sa mère à sa grand-mère, n’est autre que celle du père d’Aurélie Valognes, ce qu’elle nous confie la gorge nouée. « En lisant La Vie devant soi d’Emile Ajar/Romain Gary, j’ai eu comme une révélation : ce livre décrivait pour moi la vie de mon père ! Pour mon quatrième livre, j’avais donc cette histoire en stock, qui me trottait dans la tête depuis un moment. Il a fallu que j’attende avant de l’écrire, et de décrire cette enfance pas facile. Je ne sais plus comment ni quand mon père me l’a racontée, c’est comme si je l’avais toujours sue. Et d’ailleurs, je ne sais plus exactement ce qui est vrai ou des souvenirs inventés dans le livre… Une chose est sûre : j’étais soulagée et satisfaite d’avoir terminé ce texte très personnel. Et ravi qu’il plaise à des lecteurs. Mon père a d’ailleurs adoré ! »

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Duo de choc

Nous voilà donc plongés à la fin des années 1960, dans une France encore dirigée par De Gaulle, puis dans les années 1970. Une époque qu’Aurélie Valognes n’a pas connue, et dont elle se plaît à imaginer les détails. « Pour moi il s’agissait d’explorer mon histoire familiale à travers la fiction, et tous les souvenirs du quotidien, que ce soit une marque de biscottes ou de voiture. Des petits détails qui recréent un cadre, comme le langage que j’utilise, avec des expressions d’époque comme « au petit bonheur la chance ! » justement. Tout ça parle bien sûr à ceux qui l’ont vécue, mais aussi à leurs enfants et petits-enfants. »

« On ne peut pas réécrire le passé, mais on peut écrire des livres. »

 

 

En parlant de petits-enfants, quand mémé Lucette voit débarquer le petit Jules, déposé par sa mère Marie, elle ne comprend pas bien ce qui se passe, et ne s’imagine pas que cet enfant va rester. « Au début Lucette est dure, fermée, mais elle s’ouvre peu à peu, et elle finit par former un duo étonnant avec le petit Jules, qui lui non plus n’a pas demandé ça et regarde le monde avec ses yeux d’enfant. Finalement ils se soutiennent l’un l’autre, apprennent chacun de l’autre, et Lucette ne remplace pas Marie, mais donne l’amour nécessaire à Jules pour grandir, qui finalement aura été heureux. »

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La vie en rose, ou presque

Car c’est bien là l’une des forces des romans d’Aurélie Valognes : l’espoir, et malgré les difficultés, une bonne dose de tendresse et de joie. « J’essaye de toujours voir le verre rempli, de positiver. Quand on est face à une difficulté, il faut se demander ce qu’on peut encore faire, et tenter de trouver le chemin vers son propre bonheur. Rien ne sert de se lamenter indéfiniment ! Alors j’aime rendre hommage à ces héros ordinaires, honorer ceux qui ne reçoivent pas de médaille, mais qui n’en sont pas moins valeureux dans leurs attitudes et actions. Pour moi c’est une joie de passer du temps avec mes personnages, d’entrer en intimité avec eux pour faire passer des émotions, parler au cœur plus qu’à l’intellect. »

Et visiblement, ses lecteurs témoignent de cette réussite, tant ils paraissent touchés par les mots de l’auteur. Des lecteurs qui s’identifient aux personnages, à ce qu’ils traversent, ou reconnaissent en eux des membres de leur famille.

Installée depuis 2014 en Italie, à Milan, avec son mari et ses deux fils, Aurélie Valognes projette de revenir vivre en France prochainement. L’occasion de rencontres plus fréquentes avec ses lecteurs ? En attendant, nous vous proposons une vidéo tournée plus tôt lors de cette soirée, où l’auteur a choisi 5 mots pour parler de ses livres, et notamment de Au petit bonheur la chance !.

Retrouvez Au petit bonheur la chance ! d’Aurélie Valognes, aux éditions Mazarine.

Sandrine Collette : l’humanité face à la catastrophe

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Peu avant la rencontre avec ses lecteurs dans les locaux de Babelio le 1er février 2018, Sandrine Collette nous confiait sa phobie de l’eau et des fonds marins, dévorante. Mais alors comment lui est venue l’idée de mettre en scène dans Juste après la vague un océan déchaîné, une montée des eaux terrifiantes qui ravage tout sur son passage et met en danger une famille jusqu’alors épargnée, obligée de faire des choix lourds de conséquences ? Et n’était-ce pas trop douloureux pour elle de décrire la puissance dévastatrice de cet élément ? « Mon gros atout pour écrire quoi que ce soit, c’est que j’ai peur de beaucoup de choses. Ca me permet au moins de trouver des idées de départ assez facilement pour mes romans, même si l’écriture n’a aucune vertu thérapeutique dans ce cas. Donc pour moi écrire cette histoire a été à la fois très facile, et très douloureux. Et je me disais que si ça marchait sur moi, ça pouvait aussi fonctionner sur d’autres lecteurs. »

Quand Mère Nature rejette ses enfants

Qu’on l’aime ou qu’on la craigne (ou encore les deux), la nature prend parfois des airs de bourreau, ou de justicier impitoyable. C’est le cas lors des catastrophes naturelles, qui effraient toujours autant les êtres humains, et contre lesquelles nous semblons bien démunis. « L’idée du décor pour ce livre m’est venue lors d’un festival littéraire dans le Sud de la France. Il était censé faire beau, mais on a au final eu des pluies diluviennes pendant des jours, que rien ne semblait pouvoir arrêter. Plus généralement, je suis fascinée depuis toujours par la force et la démesure de la nature, dans ses manifestations brutales comme dans ses aspects les plus rassurants. Et j’ai été très marquée par la tempête de 1999, à laquelle je pense encore souvent. La nature est le seul tueur en série que personne ne peut arrêter : vous pouvez envoyer les commissaires, les flics et même l’armée, sans aucun effet. Vous devez juste attendre que ça s’arrête. »

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Une famille dans la tourmente

Mais Juste après la vague est-il pour autant un roman à morale écologique ? Un avertissement lancé à la figure du lecteur ? « Clairement non, je ne voulais pas faire un roman écolo ou catastrophiste. Pour moi c’est avant tout un cadre pour développer une intrigue, et ici l’aspect intimiste m’intéressait avant tout, pas le spectacle hollywoodien de la vague qui déferle. Le vrai sujet du livre reste la famille, et les deux faces de cette même médaille : l’amour et l’abandon, ce dernier étant un thème nouveau pour moi. »

Il faut dire que les parents de cette famille nombreuse de 9 enfants doivent faire un choix drastique : l’eau monte inexorablement sur les flancs de la montagne devenue île, où ils sont réfugiés. Mais problème, il n’y a de place que pour 8 passagers sur l’embarcation qui doit leur permettre de survivre. Ils doivent donc laisser 3 enfants derrière eux. Un dilemme qui semble avoir choqué certains lecteurs présents lors de la rencontre : « Je comprends tout à fait que cela questionne à ce point, et c’est même le but. En entamant l’écriture, je ne sais jamais exactement où je vais, j’ai simplement une situation et des personnages. Je ne porte pas de regard moral sur eux, sur leurs actions, l’idée c’est avant tout de les mettre dans des situations extrêmes, pour pousser l’humanité dans ses retranchements et voir ce qui en ressort. Ca permet aussi au lecteur de faire des comparaisons par rapport à sa propre histoire. La famille est un thème très riche, car on ne peut pas se défaire de sa prégnance, comme prison ou comme salut. »

Aux sources de l’écriture

D’ailleurs, même si elle écrit des romans noirs et des thrillers, Sandrine Collette ne se réclame pas d’une culture policière : « J’écris avant tout des romans, pas des thrillers. C’est l’éditeur qui décide de faire entrer dans une catégorie mes textes. A la publication de mon premier livre, Des nœuds d’acier (2013), je me suis même fait la réflexion : « Ma vie est foutue, j’ai écrit un polar ! » A l’origine je ne lisais même pas de polars. Et puis j’ai découvert des auteurs comme Ron Rash, et je me suis laissé embarquer. Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est les gens que je rencontre au quotidien. »

Comme beaucoup d’auteurs, elle aime donc observer le monde qui l’entoure pour s’en inspirer. Mais est-ce que certains livres l’ont influencée pour l’écriture de celui-ci ? « J’avais Robinson Crusoé de Daniel Defoe en tête, mais plus encore Sa majesté des mouches de William Golding. Un récit où des enfants échouent sur une île et se réorganisent, ce qui les oblige à devenir de petits adultes, même si on sent bien qu’au fond, à travers certaines actions, ils restent des enfants. Les enfants dégagent une force, une énergie monumentale que je trouve admirable, et que j’aime observer. »

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Faire face à la catastrophe : une situation, des réactions

Si la fin du monde nous fascine tant, c’est certainement parce qu’elle en dit long sur notre manière d’appréhender le présent, et la vision que l’on se fait du monde que l’on aimerait laisser à nos enfants, comme le faisait remarquer Christian Guay-Poliquin lors d’une précédente rencontre. De son côté, Sandrine Collette semble plus s’intéresser à l’aspect purement humain et comportemental du phénomène : « Comment peut-on rendre les gens ordinaires intéressants ? En les confrontant à des situations extrêmes, et en observant comment ils réagissent. J’ai encore en tête l’expérience psychologique de Milgram, qui autorisait des sujets à pratiquer une forme de torture, en leur garantissant que la personne torturée était consentante. Ca me fascine, car les bourreaux sont en fait des gens ordinaires, qui deviennent captivants au moment où ils basculent dans l’horreur. » « Une autre question que je me suis posée, c’est tout simplement : Et si ça arrivait ? Qui serait capable de survivre ? Qui sait encore chasser, pêcher, etc. ? Et moi, qu’est-ce que je ferais dans cette situation ? »

Et juste avant la traditionnelle séance de dédicace pour clôturer cette agréable soirée, qui a également permis aux lecteurs invités de poser d’autres questions, l’auteur nous a confié en quelques mots travailler sur son prochain roman, qui prendra cette fois place au Kamtchatcka. Et dans lequel il sera évidemment question de nature.