François Rochet : un techno-thriller mené tambour battant

Réalité augmentée, intelligence artificielle, robotique… Peut-on mesurer l’impact de toutes ces nouvelles technologies sur notre mode de vie : quelles opportunités nous offrent-elles, et avec quelles limites ? Pour son premier roman, François Rochet signe une dystopie ludique et surprenante qui confronte l’être humain à sa relation à l’innovation technologique qui semble croître à une vitesse exponentielle.

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C’est dans les locaux lumineux du collectif de codesigners où il travaille que François Rochet nous a accueillis le mardi 26 mars pour une rencontre privilégiée autour de son roman Agence 42, tome 1 : Terrans paru aux éditions Hachette, mélange détonnant entre Tom Clancy, Aldous Huxley et Philip K. Dick. Les lecteurs ont été nombreux à échanger avec l’auteur lors de cette rencontre particulièrement chaleureuse. Le récit ne s’adresse pourtant pas uniquement aux amateurs de romans d’action, d’espionnage, ou de jeux vidéo : parmi les membres Babelio présents à la rencontre, les néophytes se sont également avérés conquis. Riche en rebondissements saisissants, écrit dans un style fluide, Agence 42 a toutes les qualités d’un véritable page-turner, ce qui séduit autant les curieux que les passionnés.

Terrans.jpgDécembre 2020. Nouvel attentat aux États-Unis. Le gouvernement est décimé et le pays privé des leaders de ses grandes entreprises high-tech.
Six mois plus tard, Franck Goodo est chargé de reprendre l’enquête. Julia Telco, à la tête de l’Agence 42, a des doutes sur l’identité des responsables de l’attaque.
En parallèle, le véritable auteur de l’attentat est à l’affût. Il lui reste encore un coup à jouer sur l’échiquier de son vaste plan. Les premiers indices d’un complot bien plus alarmant, qui dépasse la logique, font rapidement surface.
Franck Goodo tentera de percer le mystère, quitte à mettre son existence en danger…

Agence 42 plonge le lecteur dans un monde d’agents secrets, de conflits géopolitiques et de cyber-espionnage. L’intrigue, qui débute comme un thriller classique, bascule rapidement dans l’anticipation, ébranle les certitudes du lecteur et invite à la réflexion : Le libre arbitre est-il une réalité ou une illusion ? Nos sens sont-ils aisément manipulables, peuvent-ils nous abuser ? Faut-il nécessairement croire ce que nous voyons ? Qu’est-ce que la réalité ? Voici quelques-uns des grands questionnements qui jalonnent le récit de François Rochet.

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D’abord publié en autoédition chez Librinova, le premier roman de François Rochet est finalement arrivé entre les mains d’Hachette Romans. Passionné de science-fiction depuis sa plus tendre enfance, inspiré par Matrix et la thématique des réalités alternatives, c’est à 45 ans que François Rochet s’est décidé à écrire. L’auteur évoque un véritable déclic : « Tu as 45 ans, si tu ne profites pas de ton temps pour écrire un livre, ça ne se produira jamais. Initialement, je ne comptais pas écrire d’autre livre. »

L’illusion du jeu qui rapproche de la réalité


Aux lecteurs qui n’auraient pas encore lu le livre, nous vous déconseillons de lire cette sous-partie qui risquerait de vous dévoiler des éléments clés de l’intrigue

 

Joueur dans la vraie vie, François Rochet a voulu restituer dans le roman l’attachement de Julia aux personnages qu’elle contrôle dans le jeu de simulation : « Certain jeux font l’objet d’une narration aboutie et extrêmement complexe, proche de ce qu’on peut trouver dans les livres. Julia s’est attachée à ses personnages en prenant conscience que ceux-ci sont de vrais êtres, au fonctionnement différent, mais pour lesquels elle ressent tout de même de l’empathie. » L’auteur entretient en permanence l’ambiguïté : si les personnages deviennent conscients, cela pose des questions éthiques, morales et juridiques. On pourrait même se demander s’ils ont une âme, s’ils sont soumis à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Ces questionnements sont extrêmement actuels. Cela m’intéresse d’autant plus que cela va devenir une réalité, les IA se développent, prennent de plus en plus d’autonomie. Si l’âme peut exister sans corps, à partir de quel moment peut-on considérer l’autre comme un être doté de sensibilité, un être vivant ? Quels sont les droits de ces entités ? Ce sont de vraies questions qui vont se poser dans les décennies à venir. » François Rochet semble animé par une véritable volonté d’explorer une science-fiction positive, notamment au travers de toute la partie sur le système éducatif du monde de Julia : « Le monde que les IA vont façonner, c’est nous qui le créons aujourd’hui ! » Il ajoute en plaisantant : « Si on découvre à notre tour qu’on est manipulés, je vais booster mes ventes ! »

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Pour créer son univers, ou plutôt ses deux univers (le monde d’en haut, celui de Julia, et le monde de la simulation, du jeu) François Rochet tire son inspiration de la réalité et s’informe en permanence sur l’innovation : « Je me concentre sur des choses qui existent ou qui pourraient exister dans un monde idéal. Si l’humanité n’avait pas fait tant d’erreurs, le monde de Julia pourrait être. Je suis persuadé que si l’Afrique n’avait pas subi certaines choses, ce serait un continent idéal. C’est une projection idéale de ce continent, et non une utopie. »

Une déclaration d’amour aux jeux vidéo

Directement influencé par sa passion pour les jeux vidéo, François Rochet propose une expérience interactive en lien avec son livre et invite le lecteur à oublier les frontières entre réel et virtuel. Plus qu’un « simple » livre, François Rochet a voulu créer un véritable jeu de piste avec une « Eggs Hunt » : une chasse aux œufs dans laquelle l’auteur a décidé de jouer avec l’esprit des lecteurs. Des indices ont été dissimulés à l’intérieur du roman, dix indices pour dix œufs à retrouver un peu partout en ligne : sur des sites internet, des réseaux sociaux et des objets digitaux. « Au moment où j’ai créé le bouquin, je souhaitais que le livre soit plus qu’un livre et ait un véritable écho avec le monde réel, une vraie résonance avec le livre et son monde réel et actuel. » Les lecteurs se sont livrés avec enthousiasme à cette chasse aux trésors !

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Lorsqu’il évoque la relation qu’il entretient avec ses personnages, François Rochet dresse un parallèle étonnant entre le lien qu’entretient Julia avec ses personnages et le rapport de l’écrivain à ses protagonistes. Il était difficile pour lui de se représenter les personnages dans toute leur complexité et leur matérialité : « J’avais beaucoup de mal à me les représenter physiquement. J’ai donc pensé à des proches, comme mon ami Laurent. Il m’a d’ailleurs engueulé car je le tue au bout de trois pages ! Beaucoup de mes personnages sont des gens que je connais. » Si les personnages de François Rochet sont si attachants, c’est probablement car ils sont tirés du réel. Nombre d’auteurs affirment que leurs personnages ont leur propre autonomie, comme s’ils prenaient, eux aussi, à l’instar de ceux que Julia contrôle, conscience de leur existence. Lorsqu’on lui demande s’il reste tout de même le maître du jeu, François Rochet affirme que « Certains personnages ont pris, dans le deuxième tome, des parcours que je n’aurais jamais imaginés au départ. Je me suis laissé porter, et j’ai été heureux de les retrouver. »

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En plus d’être le principal protagoniste de son récit, Julia est également un « hommage » à une personne bien réelle, que l’auteur a rencontrée dans le monde des jeux vidéo. En effet, il a nommé ainsi l’héroïne de son roman car c’était son maître de guilde dans le jeu en ligne World of Warcraft. Il l’évoque comme une joueuse extrêmement investie : « Sans être un roman féministe, c’est un récit où les femmes sauvent le monde. Ce cliché des gamers et d’un monde du jeu vidéo essentiellement masculin demeure, mais n’est plus tout à fait vrai à l’heure actuelle. J’ai voulu détourner les choses pour créer une coopération. Julia existe, comme tous les autres. Et le personnage de Ben, c’est complètement moi : je me suis fait plaisir avec ce chapitre, en citant les jeux auxquels j’ai joué, à l’époque où je faisais du développement sur calculatrice ! ».

Du grand spectacle

Le roman de Rochet s’ouvre sur une scène choc, qui prend le lecteur à la gorge : « J’avais envie d’instaurer une tension dramatique dès le départ. Le premier chapitre s’ouvre comme une nouvelle. J’ai présenté le personnage en le décrivant suffisamment pour laisser penser qu’il puisse être le héros, puis, contre toutes attentes, il meurt. » Un procédé très visuel qu’il emprunte au cinéma : « J’aime en avoir plein les yeux, j’aime les blockbusters. La scène de l’île, du désert, sont des scènes très visuelles qui renvoient à la littérature et au cinéma de genre (espionnage, action). Je pense être meilleur sur la description de l’action que sur la caractérisation des personnages. J’ai envie qu’on lise mon livre comme on regarderait un film. »

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Pour s’imprégner de l’ambiance qui règne dans les lieux décrits dans le roman, François Rochet a utilisé les ressources qu’offre Internet : il a arpenté durant de longues heures l’Alaska sauvage, les îles tropicales, a sillonné les allées des cimetières du Paris fantasmatique de Julia grâce à Google Maps : « C’est une ressource infinie. Je suis même allé voir l’Irak, les lieux clés où des attentats terroristes ont été perpétrés. Je pense que maintenant mon PC doit être surveillé ! Je risque d’avoir des problèmes avec la CIA. » Ecrire un roman très documenté, sans que le lecteur ne s’y sente submergé requiert un soin particulier : le divertissement reste au cœur de ce livre : « J’avais envie d’aborder des points techniques, de faire grandir le lecteur. J’ai passé du temps à me renseigner sur certains enjeux : qu’arriverait-il si on coupait Internet ? On ne pourrait par exemple, plus retirer d’argent. Le roman Ravage de Barjavel aborde également ce thème de la coupure. J’adore Barjavel. Le Grand Secret explique également l’histoire du monde par un élément tenu secret. C’est une relecture de phénomènes qu’on n’a pas pu expliquer. J’aime cet aspect de relecture. »

Nous attendons avec curiosité le second tome d’Agence 42 qui devrait explorer davantage l’univers de Julia, et ancrer définitivement les personnages introduits par le premier tome.

Par ailleurs, François Rochet serait ravi de voir son roman adapté sur les écrans : « Je verrais bien Scarlett Johansson dans le rôle de Marie, Joseph Gordon-Levitt dans le rôle de Chris, et pour Ben, ce serait mon ancien lead developer, un grand chauve ! ». « Depuis que Spielberg a réalisé Ready Player One, j’attends qu’il m’appelle ! ». L’appel à candidatures est donc lancé !

Découvrez Agence 42, tome 1 : Terrans de François Rochet, publié aux éditions Hachette Romans.

Retrouver sa voie avec Gayle Forman

De passage à Paris à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Ce que nous avons perdu, aux éditions Hachette Romans, Gayle Forman en a profité pour rencontrer 30 lecteurs Babelio et échanger avec eux à propos de ses trois nouveaux personnages, Freya, Harun et Nathaniel. L’interprétariat était assuré par Fabienne Gondrand.

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Freya est une « chanteuse née ». En tout cas, c’est ce que son père lui a dit. Maintenant que sa voix l’a lâchée, que lui reste-t-il ? Harun erre. Sans James. Qui lui a dit de « dégager de sa vie, connard ». Pas moyen de l’oublier. Mais comment se faire pardonner ? Nathaniel débarque seul à New York. Sans son père. Finie, leur « fraternité à deux ». Un pont, un pas en arrière, une chute : trois destins se percutent. Ensemble, ils vont apprendre à surmonter ce qu’ils ont perdu.

Un enthousiasme pour la littérature jeunesse

Même si elle s’adressait aux adultes dans l’un de ses derniers romans, Leave me (pas encore traduit en français), Gayle Forman retourne vers son genre de prédilection dans Ce que nous avons perdu, puisque c’est à la jeunesse et aux jeunes adultes que s’adresse l’auteur dans ce roman. “J’écris pour les jeunes, mais je n’écris pas des histoires de jeunes” précise toutefois l’auteur : “J’aborde des questions qui m’interpellent en tant qu’adulte, et qui peuvent être lues par des lecteurs de 10 à 80 ans. Si je raconte ces histoires à travers des personnages adolescents, c’est parce que j’ai le sentiment qu’ils ont le droit de ressentir ces émotions profondément, alors que les adultes n’en ont plus autant le droit – ils ne sont plus en crise !”
Pourtant, l’auteur insiste sur le fait qu’elle ne croit pas que les sentiments diminuent avec l’âge : ce qui change, avec le temps, ce n’est pas leur intensité, mais la façon de les exprimer. “Dans la littérature pour adulte, on met un mouchoir sur les sentiments pour les cacher, alors que les jeunes s’autorisent à ressentir cela avec intensité. Du point de vue de l’écrivain, c’est exaltant et addictif.”

Malgré cet enthousiasme pour la littérature jeune adulte, Gayle Forman a toutefois admis que se remettre à l’écriture n’a pas été un jeu d’enfant : “Je n’avais pas écrit de roman jeune adulte depuis quatre ou cinq ans”, s’est-elle confiée, “je commençais plusieurs projets puis je les laissais systématiquement tomber car je n’étais pas satisfaite”.

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Un roman sur l’empathie

C’est alors que l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis en 2016 lui a fait l’effet d’un électrochoc : “je crois que de nombreux artistes ont eu du mal à se situer par rapport à cet événement. Je me suis moi-même demandée si je n’avais pas épuisé tous mes projets en écriture, mais écrire est ce que je sais faire de mieux, et je suis maintenant trop âgée pour travailler comme serveuse !”

Partagée entre la colère et l’espoir après les élections, Gayle Forman a commencé par exprimer sa rage à travers plusieurs romans dystopiques qui n’ont jamais vu le jour, avant de choisir de mettre cette énergie à profit pour écrire une histoire plus positive : “quand on est auteur pour la jeunesse, on s’adresse à des jeunes qui sont encore en formation, on a donc un rôle, et c’est d’autant plus vrai que le roman est, selon moi, un outil de fabrication d’empathie. Des études ont montré que les lecteurs ont plus d’empathie que les autres car ils se glissent dans la peau de quelqu’un d’autre le temps d’une lecture ; à l’image de Freya, Harun et Nathaniel, les trois personnages de mon roman, qui se nourrissent chacun des deux autres pour avancer. Ce que nous avons perdu est un roman sur l’empathie.”

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Au départ : un sentiment de perte

Alors que je n’arrivais pas à écrire après les élections, il y avait une phrase que je n’arrêtais pas de me répéter : “j’ai perdu mon chemin”, ou “I have lost my way” en anglais, qui est le titre original du livre. Cette phrase me hantait, jusqu’à ce que quelqu’un me la murmure aussi à l’oreille : cette personne, c’était Freya.”

L’idée de Ce que nous avons perdu vient donc du titre en lui-même, et du personnage de Freya qui s’est d’abord imposé à l’auteur : “Freya est une chanteuse qui a perdu sa voix, elle reflète donc l’image de ce que j’étais à ce moment, et de l’épreuve que je traversais vis-à-vis de l’écriture”. En partant de cette phrase, “I have lost my way”, Gayle Forman a donc déroulé l’histoire de ses trois personnages principaux, Freya, Nathaniel et Harun. Dans la version originale du roman, cette phrase est l’élément qui unit les trois adolescents car elle ouvre le chapitre d’introduction de chaque personnage.

“Si Freya, Nathaniel et Harun ont chacun retrouvé leur voie en investissant la perte de repère des deux autres, j’ai moi aussi retrouvé le chemin vers l’écriture en investissant celle de mes trois personnages”, avoue Gayle Forman.

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Des personnages qui se sont imposés d’eux-mêmes

Au cours de la rencontre, Gayle Forman s’est longuement exprimée à propos des trois personnages principaux de son roman, et notamment au sujet de la façon dont ils se sont imposés à elle : “un lien émotionnel me lie à mes personnages et nous rapproche”.

“Freya est le premier personnage qui m’est venu à l’esprit” explique ainsi l’auteur, “mais c’est aussi celle qui m’a demandé le plus de temps pour comprendre la complexité de sa situation avec sa sœur”. Si la situation de Freya est similaire à celle dans laquelle se trouvait l’auteur au moment de l’écriture de son roman, le personnage féminin de Ce que nous avons perdu a été très inspiré par les filles de l’auteur : “Freya et sa sœur ont une relation similaire à celle de mes deux filles : elles sont, l’une pour l’autre, la personne la plus importante au monde, mais pourtant elles n’arrivent pas à cultiver une relation qui ne soit pas conflictuelle, elles sont donc en rivalité permanente.”

Harun, quant à lui, est le personnage que l’auteur a “compris le plus rapidement”. Originaire du Pakistan, homosexuel et de confession musulmane, ce personnage a des traits en communs avec des personnes de l’entourage de l’auteur. “Je connais beaucoup d’immigrés de première génération qui doivent négocier entre deux mondes : ce serait pour eux impensable d’écouter leurs parents tout en leur annonçant leur homosexualité. La famille d’Harun est fonctionnelle, mais elle est aussi traditionnelle. Il ne peut pas envisager la possibilité qu’ils le soutiennent, alors il se tourne vers sa sœur en attendant”. Pourtant, l’auteur admet s’être laissée surprendre par le dénouement de son histoire : “la fin que j’avais imaginée pour lui n’est pas celle qui s’est finalement imposée à moi pendant l’écriture”.

Enfin, Nathaniel est le personnage dont l’auteur s’est emparée en dernier, “j’ai dû écrire de nombreuses versions de son histoire pour le cerner et comprendre ses besoins” explique-t-elle. Comme l’ont fait remarquer les lecteurs, c’est également le personnage autour duquel plane le plus de mystère : “c’est dû à la fois au poids de sa propre honte et à la structure du roman”, déclare l’auteur, “je voulais que la révélation de son secret constitue un climax, le moment fort du récit, alors j’ai fait attention pour ne pas trop en dévoiler avant. Je voulais que les lecteurs fassent l’expérience de la fable de la grenouille dans la marmite : si on plonge une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’en échapperait immédiatement, alors que si on la plonge dans l’eau froide et que l’on porte petit à petit l’eau à ébullition, la grenouille s’habituerait à la température et finirait ébouillantée. Il en va de même pour l’histoire de Nathaniel : on ne se rend pas tout de suite compte de ce qu’il se passe avec son père, et on est déjà au point d’ébullition de l’eau lorsqu’on prend conscience de la situation.”

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Un point de non retour

Si les trois personnages principaux se sont rapidement imposés à l’auteur, il lui a été plus difficile d’assembler leurs histoires, “si je mets en scène plus de trois personnages, mon cerveau explose”, plaisante l’auteur.

Pour construire son roman, l’auteur a ainsi choisi de faire notamment appel à un narrateur omniscient et de raconter l’histoire au présent, “j’avais commencé par alterner des chapitres au présent et d’autres au passé, mais c’était trop difficile émotionnellement. J’avais besoin de respirer et de me ménager des moments de calme, en rupture avec l’histoire de mes personnages, comme me le permet l’écriture au présent. Je me rends compte, a posteriori, que cette structure a de l’importance et était nécessaire pour moi.”

En choisissant cette structure, l’auteur a ainsi pu équilibrer son récit entre ses trois personnages pour raconter ce que chacun pense et traverse : “cette voie narrative leur permet de s’écarter de leur propre douleur et fardeau, et donc de guérir.”
Reliés par ce fil invisible, ces trois personnages ont ainsi en commun le fait d’être chacun à un moment de bascule : “mes livres se situent souvent à un moment où la vie peut changer en une journée. Il s’agit parfois de bascules très littérales, comme dans Si je reste : le décès d’un proche ou l’arrivée d’un enfant. Mais parfois ces bascules sont plus souterraines, ce sont des points d’inflexion à compter desquels une trajectoire change : c’est le cas des personnages dans Ce que nous avons perdu.”

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La solitude et l’isolement des adolescents

À travers ce roman, Gayle Forman souhaitait également aborder le sujet de l’isolement et de la solitude chez les adolescents. “C’est un cercle vicieux : de l’incertitude naît l’isolement, et c’est ce qu’il y a de plus terrible. On gagnerait à être plus en lien avec les autres, mais on se recroqueville sur nous-mêmes ; nos problèmes deviennent alors envahissants et prennent toute la place.”

Les thèmes de la solitude et de l’isolement sont ainsi mis en évidence via les réseaux sociaux. “Les adolescents ont tendance à faire l’expérience des réseaux sociaux de manière publique : cela masque leur isolement et les empêche de trouver le vocabulaire adapté pour exprimer leur isolement”, commente l’auteur. “Je crois que les relations virtuelles sont possibles, mais pas dans la partie commentaire.”

On remarque ainsi l’importance des réseaux sociaux via le personnage de Freya. “J’ai moi-même une fille adolescente qui y passe du temps, et je me suis rendue compte de leur pouvoir performateur et de la façon dont ils travestissent la réalité. On peut suivre de nombreuses personnalités sur les réseaux sociaux, par exemple, et avoir l’impression que leur vie est merveilleuse. Pourtant, quand on gratte sous le vernis, on se rend compte que leur vie est différente de l’image qu’elles renvoient. Kendall Jenner, par exemple, est pétrie d’anxiété !”

La ville de New York joue alors un rôle primordial dans la vie de ces trois personnages car, en leur permettant de se rencontrer, elle leur permet de briser leur solitude : “la ville perd et rattrape les gens”, indique l’auteur, elle unit les habitants en dépit de leurs différences : “ce n’est pas juste un décor pour moi, c’est un lieu magique où des choses extraordinaires peuvent arriver. On peut y croiser une femme en burqa qui accompagne sa fille à l’école, et un couple gay qui y emmène son fils, et se rendre compte que les deux enfants ont le même sac à dos”.

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Quitter ses personnages au bon moment

Si la solitude de ces trois adolescents est brisée, les lecteurs doivent pourtant se résoudre à quitter ces personnages une fois la dernière page tournée. Alors que certains d’entre eux l’interrogent déjà sur une suite éventuelle, Gayle Forman explique que la fin de Ce que nous avons perdu a été difficile à écrire : “j’ai dû réécrire les dernières pages plusieurs fois, car je savais que la fin était mauvaise. Après relecture, j’ai totalement réécrit la fin, et j’ai su, au fond de moi, que c’était la bonne conclusion”.

L’auteur en a alors profité pour expliquer ne jamais écrire plus de 50 000 mots : “on peut m’accuser de précipiter les choses, mais je préfère que le lecteur reste sur sa faim”.

Quant à savoir si l’auteur écrira une suite à ce roman, le sujet ne semble pas être d’actualité : “si j’ai bien fait mon travail, vous ne savez pas ce que deviennent les personnages de Ce que nous avons perdu, mais vous savez qu’ils vont bien.” Si l’auteur est pour le moment en paix avec Freya, Harun et Nathaniel, ce n’était pas le cas avec les personnages de Si je reste, a-t-elle avoué : “après Si je reste, les personnages du roman me visitaient sans arrêt, ils ne se taisaient pas. C’est pour cela que j’ai eu besoin d’écrire une suite, Là où j’irai”.

Avant de se livrer à la traditionnelle séance de dédicace, c’est sur une touche musicale que s’est achevé la rencontre avec les lecteurs. Alors que l’auteur se confiait sur la place importante que tient la musique dans sa vie et dans l’écriture, “j’ai parfois le sentiment d’écrire des comédies musicales plutôt que des romans” a-t-elle même ajouté, les lecteurs ont eu l’occasion d’écouter la chanson Little White Dress, qui est “très importante pour l’histoire de personnages” et dont l’auteur a écrit les paroles. “Je voulais donner vie à cette chanson, mais je ne sais pas composer : c’est pour cela que j’ai demandé à mon amie musicienne Libba Bray de mettre ces paroles en musique. À l’origine, elle devait également l’interpréter, mais lorsque ma fille m’a parlé de son amie Sasha, qui a 13 ans et une voix magnifique, j’ai décidé de confier l’interprétation de la chanson. Ce n’est qu’après l’enregistrement que j’ai réalisé tout ce que Sasha partageait avec Freya : un père jazzman noir disparu, et une mère juive. Elle incarne à merveille cette chanson”.

Pour parler de son roman, l’auteur s’est également prêtée au jeu des cinq mots : ce sont ainsi les mots musique, trajectoire, génération, solitude et amitié qui le représentent le mieux.

 

Découvrez Ce que nous avons perdu de Gayle Forman aux éditions Hachette Romans.