Rendez-vous avec les cosy mysteries de Julia Chapman

Le mois dernier, nous avions rendez-vous avec le crime. Julia Chapman nous venait tout droit du Yorkshire pour parler avec 30 lecteurs de sa série de romans policiers, publiée dans la collection La Bête Noire de Robert Laffont : Les Détectives du Yorkshire. Au cours d’une discussion qui s’est articulée autour du premier tome de la série, Rendez-vous avec le crime, elle nous a transportés directement dans la campagne anglaise… en nous parlant français. Cette auteure anglaise qui vit et écrit dans cette même région, le Yorkshire, a habité un peu partout dans le monde, et notamment en France, puisqu’elle a tenu avec son mari pendant plusieurs années une auberge dans les Pyrénées. « Je parle un peu le français, mais le français de l’Ariège ! » commence-t-elle avant de se défaire de sa langue natale pendant une heure chaleureuse et remplie de rires en sa compagnie.

61nbh81txfl._sx195_Quand Samson O’Brien débarque sur sa moto rouge à Bruncliffe, dans le Yorkshire, pour y ouvrir son agence de détective privé, la plupart des habitants voient son arrivée d’un très mauvais œil. De son côté, Delilah Metcalfe, génie de l’informatique au caractère bien trempé, tente de sauver de la faillite son site de rencontres amoureuses. Pour cela, elle décide de louer le rez-de-chaussée de ses locaux. Quelle n’est pas sa surprise quand son nouveau locataire se révèle être Samson ? et qu’elle découvre que son entreprise porte les mêmes initiales que la sienne ! Les choses prennent un tour inattendu lorsque Samson met au jour une série de morts suspectes dont la piste le mène tout droit… à l’agence de rencontres de Delilah !

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De Settle dans le Yorkshire à Bruncliffe

La série de Julia Chapman, comme le désigne son titre – Les Détectives du Yorkshire – se déroule dans le nord de l’Angleterre, dans une petite ville perdue dans la campagne. « Bruncliffe n’est pas une vraie ville » a-t-elle révélé assez tôt pendant la rencontre. « Celle qui m’a inspirée s’appelle Settle. Elle compte à peu près 3 000 habitants et se situe à une heure de Leeds. » Si la ville n’existe pas, sa configuration et ses paysages – dont les descriptions permettent au lecteur de s’immerger dans l’ambiance du roman -, eux, sont réels : champs, petits murs de pierre, l’incontournable pub de la ville, collines, fermes… Partant de ce décor, deux choses ont intéressé l’auteure dans sa démarche. La communauté, d’abord, est un élément « très important » dans ce genre de villes, remarque Julia Chapman. Il n’y a d’ailleurs pas réellement d’anonymat dans ces communautés. Le crime, ensuite, en est relativement absent. « Ce n’est pas normal dans ces régions de mourir ! » Elle s’amuse ainsi à mélanger réalité et roman policier. Par exemple, « il y a deux maisons de retraite dans mon livre. Tout le monde m’a dit après l’avoir lu : en fait, c’est dangereux là-bas ! J’ai une amie qui a 93 ans, poursuit-elle, et qui habite encore dans sa maison. C’est d’ailleurs une lectrice formidable. Pour moi, c’est important de fréquenter des personnes âgées dans la vie et je trouvais l’idée d’une maison de retraite parfaite. »

L’auteure nous a en outre appris que l’histoire du livre n’a même pas été imaginée dans cette région… mais en France ! « Quand j’étais dans les Pyrénées, un jour, j’ai vu un taureau et je me suis simplement demandé ce que j’aurais fait si j’avais été dans les champs avec lui. Puis j’ai vu une ombre, dans ma tête, celle d’une cycliste, et je me suis demandé qui c’était. J’ai eu l’idée de ma série anglaise en France et j’ai fini ma série française en Angleterre ! C’est là, une fois que j’avais déménagé dans le Yorkshire, que j’ai pu commencer à écrire Les Détectives du Yorkshire. »

« J’habite là-bas depuis 8 ans, nous a-t-elle raconté. Pour ma part, je suis cycliste mais c’est très bon de faire de la course là-bas, c’est plus facile que de courir hors de la montagne. Tous mes amis sont dans des clubs de course… ils sont fous ! » C’est pour nous dire que de nombreux éléments sont vrais dans cette série qu’elle nous parle de cette activité sportive que pratique Delilah dans le livre. Des anecdotes comme celle-ci, elle semble en avoir quelques poignées avec elle. Le nom du chien de Delilah, par exemple, a une histoire. S’il s’appelle Caliméro en français, il s’appelle Tolpuddle en anglais. Il s’agit d’une référence aux « Martyrs de Tolpuddle », Tolpuddle étant une petite ville du sud de l’Angleterre. En hommage à ces martyrs qui œuvraient pour un monde meilleur, « ce chien à la tête plaintive porte leurs noms ! » En France, où nous n’avons pas cette référence, ce nom de personnage a entraîné quelques soucis de traduction et beaucoup de questionnements. « On a dû trouver quelque chose qui parle, explique Camille Filhol, l’éditrice, présente ce soir-là. D’où Caliméro ! »

Quant aux habitants du Yorkshire, ressemblent-ils vraiment à ceux de Bruncliffe ? « Quand ils comprennent que j’ai écrit cette série, ils me demandent s’ils sont dans le livre. À ce moment-là, je leur lis généralement une description du livre qui les dit brusques, directs, têtus et suspicieux. Et je leur dis : Si vous pensez être dans mon livre, ça, c’est vous ! » Il existerait même, par hasard, un Richard Hargreaves (le nom de la première victime dans le roman de Julia Chapman)… « mais lui n’est pas mort ! » ajoute-t-elle. Et l’auteure de conclure : « Les personnes réelles sont souvent moins intéressantes dans un roman que des personnages. »

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Personnages : amis ou inconnus ?

Au même titre que Bruncliffe est tissée de réalité, certains personnages de la série s’inspirent de la propre vie de l’auteure. Delilah, l’un de ses deux personnages principaux, aime courir, et a une famille nombreuse. « J’ai moi-même 55 cousins et cousines ! Mon père a 9 frères et sœurs. » Néanmoins, les points communs entre elles deux ne sont pas plus nombreux que ça. Et c’est voulu : « Comme c’est une femme, c’était trop facile de la faire comme moi. Je voulais donc qu’elle soit très différente. » « Ça m’a pris un tome pour créer les personnages, a également confié l’auteure. Maintenant, c’est facile, c’est comme avec des amis ! »

Interrogée sur les noms qu’elle a donnés à ceux-là, elle reconnaît que « le nom du personnage principal est toujours le plus difficile à trouver. Pour les autres (Ida, Troy…), ça a été simple : ce sont des noms du Yorkshire. » Elle nous a ensuite confié quelques secrets de fabrication des prénoms de nos deux héros. Celui de Samson est venu très facilement. Celui de Delilah un peu moins, mais il a une histoire ! « Ce n’est pas raconté dans le livre, mais le prénom de Delilah n’était en fait pas le choix de sa mère. Elle voulait l’appeler comme la cheffe cuisinière Delia Smith, qui est très connue en Angleterre. Mais son père a mal fait l’enregistrement, elle s’est donc appelée Delilah ! »

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Dans sa série, les lecteurs découvrent au fil des tomes la vie de la ville de Bruncliffe, et les tensions ou amitiés qui lient ses différents habitants. Son premier agent littéraire lui a dit qu’elle avait trop de personnages. « Je lui ai dit bye bye ! » avoue-t-elle en rigolant. « C’est important pour moi. Je ne suis pas Charles Dickens, mais lui aussi a beaucoup de personnages, et ce n’est pas un problème ! Grâce à eux, il y a une vraie vie, je le développe beaucoup dans le deuxième tome. »

De plus, c’est cette profusion de personnages qui lui permet de mettre en scène la communauté dont elle parlait au début de la rencontre et de renforcer la solitude de Samson. Ce personnage, en effet, revient dans la ville après des années d’une absence mystérieuse pour y ouvrir une agence de détective privé. C’est un des principaux axes de l’histoire, autour duquel l’auteure ménage beaucoup de suspense, et qui reste encore mystérieux à la fin du premier tome. « Samson est né à Bruncliffe mais est un étranger. Pour moi, c’est vraiment au cœur de la série. » Cette notion d’étranger, en effet, est d’autant plus intéressante que le second personnage principal de la série, Delilah, « connaît tout le monde ! Personnellement, explique Julia Chapman, j’ai vécu dans d’autres pays. C’est très intéressant de voir la vie à travers les yeux d’une étrangère. »

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De la lectrice à l’auteure de polars

« Mon père avait une télé, nous a raconté Julia Chapman lors de la soirée, mais pendant un match, elle s’est cassée. De colère, il a pris la télé et l’a lancée dans le jardin. Donc quand j’étais enfant, je n’avais pas de télé mais beaucoup de livres ! » Son père lisait beaucoup de romans de cowboys, de polars ainsi que des classiques, passions dont l’auteure a elle aussi hérité. « Quand j’écris, explique-t-elle pourtant, j’ai un petit cinéma dans la tête ! » Son écriture, très visuelle, lui permet de raconter ces histoires où le crime et les rebondissements en tous genres ont un rôle important.

En termes de travail préparatoire, l’auteure semble à la fois très organisée et assez instinctive. « Quand je commence une série, j’ai toujours une idée qui va du début à la fin. Mais entre les deux, je ne sais pas. Je connais donc déjà la fin de la série. Je trouve ça très bon d’être à Bruncliffe, avoue-t-elle au sujet de la longueur de la saga. Mais j’ai beaucoup d’autres idées et c’est bien de changer. L’auteur Lee Child a dit un jour : « J’écris dix livres de la série et après, j’arrête »… Il en est à 22 tomes ! Pour moi, il faut toujours un commencement et une fin. »

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Par contre, elle aime particulièrement la phase de recherches qui alimente beaucoup ses histoires. « C’est enthousiasmant. J’adore ! Pour le tome 4, raconte-t-elle, j’ai fait beaucoup de recherches sur le poison. Un jour, j’étais dans un café, et j’ai reçu un appel d’une experte en poison. Nous avons discuté quelques minutes sur différentes méthodes d’empoisonnement et en raccrochant, j’ai vu un couple me regarder effrayé. » Pour sa série se déroulant dans l’Ariège, elle a fait « des recherches sur la politique française. J’étais une experte du code civil ! Mon mari m’a dit qu’il faut cacher mon historique Google, plaisante-t-elle. L’an dernier j’ai fait des recherches sur des sites de rencontres, sur un GPS, sur une balle dans l’épaule… Et tout est gardé dans cet historique ! » C’est une partie de son travail qu’elle aime tellement qu’elle en ressort presque frustrée : « Pour moi, c’est fascinant. Ce n’est par contre pas possible de tout mettre dans mes livres. »

Mais avant d’être auteure, Julia Chapman était comme on l’a déjà remarqué lectrice. Quelqu’un lui a donc demandé son expertise et son avis personnel en lui posant cette question : qu’est-ce qu’un bon livre ? « Oh, je peux vous dire ce qu’est un mauvais livre ! a-t-elle aussi répondu en riant. Mais un bon livre… En anglais, on dit qu’il faut créer un page turner. Par exemple, beaucoup ont dit que les romans de Dan Brown étaient « trop faciles », cousus de fil blanc. Ce n’est peut-être pas de la grande littérature, mais Da Vinci Code est un livre qui se lit vite et il a créé tout un système ! » Une bonne histoire semble donc être, selon elle, la première clé. « Mais l’écriture, aussi, doit être bonne » ajoute-t-elle.

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Ce soir-là, une lectrice la compare à M.C. Beaton, une autre auteure anglaise de cosy mysteries. « C’est flatteur ! répond Julia Chapman. Mais on me compare sans doute à elle car il n’y a pas beaucoup de femmes auteures de polars. On mentionne parfois Agatha Christie, aussi. Je pense que c’est parce que nous sommes toutes des femmes qui écrivons depuis nos petits villages. Mais M.C. Beaton écrit depuis le sud et moi depuis le nord : les gens y sont très différents ! » Qu’à cela ne tienne : le mystère aussi est entre les mains des femmes, et les lecteurs semblent ravis d’avoir pu voyager dans un sombre mais amusant Yorkshire… Et on compare déjà de nouveaux auteurs de polars à Julia Chapman. Alors en attendant la relève, rendez-vous avec le crime dans les prochains tomes des Détectives du Yorkshire.

Pour en savoir plus sur cette série de livres, vous pouvez visionner notre interview vidéo de l’auteur, où elle présente son travail à travers 5 mots :

Retrouvez Rendez-vous avec le crime (Les détectives du Yorkshire, tome 1) de Julia Chapman, publié aux éditions Robert Laffont/La Bête Noire