Viviane Moore : plongée au cœur d’une Venise inconnue

Vous connaissez sans doute la Venise touristique, mais connaissez-vous la Venise médiévale ? C’est dans cette période méconnue de l’histoire de la Sérénissime que s’inscrit le dernier polar historique de Viviane Moore, dans le Moyen Âge du XIIe siècle. L’occasion d’entamer une balade dans les rues de la Sérénissime, dans une ambiance hors du temps…

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C’est le 30 janvier 2019, par une froide nuit hivernale, que Viviane Moore s’est rendue dans les locaux de Babelio pour un échange inspirant autour de son dernier roman, Les gardiens de la lagune. L’ouvrage plonge le lecteur dans un moment charnière de l’histoire de Venise.

Romancière française née à Hong-Kong, son parcours est pour le moins atypique : d’abord photographe, puis journaliste, elle publie ses premiers romans à la fin des années 1990, et se lance dans la rédaction d’une série de romans historiques à énigmes mettant en scène le chevalier Galeran de Lesneven. Reconnue par ailleurs pour ses romans de la collection Grands Détectives, qui explorent l’histoire de détectives atypiques, Viviane Moore aime sonder les tragédies humaines, sans pour autant répondre à tous les codes du polar. Rédigée d’une plume érudite, ce polar historique a demandé un travail de recherches et de documentation conséquent.

L’auteur nous plonge en 1162 dans la Venise médiévale, où, selon la légende, sommeille un monstre – dragon ou bête de l’Apocalypse – que seuls les gardiens de la lagune reconnaissent et tiennent en respect. Alors qu’Hugues de Tarse, chevalier à la cour de Sicile, fuit l’obscurantisme des Normands, un scandale agite la Sérénissime : un cadavre est retrouvé dans le canal du Rialto. Ce meurtre entache le nom du doge Vitale Michiel II, qui demande au chevalier de mener l’enquête, aux côtés de sa comparse Eleonor de Fierville. Ce roman fait partie d’une saga dans laquelle on retrouvait déjà ces deux compatriotes. Bien que ce roman soit en réalité la suite de cette série, il peut se lire indépendamment des autres.

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Découvrir Venise autrement : à travers les îles méconnues de la lagune


Durant la rencontre, Viviane Moore a eu l’occasion de revenir sur ce rapport bien particulier qu’elle entretient avec la ville de Venise. En effet, elle a eu l’occasion d’y voyager et même d’y travailler. Attirée par le charme singulier de cette ville gorgée d’histoire, elle a eu envie de partir à la recherche de cette Venise médiévale qui ne ressemble aucunement à la Venise touristique ou à celle des romans : « On parle toujours de la Venise éclairée du XVII-XVIIIe siècle. Les romanciers sont très attachés à cette période de l’histoire car il y a beaucoup de documentation dessus. » Intéressée par cette Venise intérieure, elle décide d’inscrire son intrigue dans un moment charnière de l’histoire vénitienne, l’émancipation de la tutelle de Byzance : « Je voulais aborder cette période charnière où on quitte ce qui aurait pu être une cité idéale, pour arriver à ce Doge élu par ses pairs. C’est la fin d’une grande époque pour Venise. Politiquement, la cité a quelque chose d’étonnant à cette époque là. Au moment où Hugues arrive, c’est encore une cité vierge. » L’auteur affirme par ailleurs son penchant pour l’exploration historique : « J’ai tendance à aller vers des terrains romanesques non explorés, comme pour Les Normands de Sicile. »

Autour des propres personnages de l’auteur, il y a toujours des personnages qui ont pu exister, qu’ils soient fictifs ou non. Mais comment trouver leurs voix, notamment dans la multitude de dialogues présents dans le roman ? A cette question, l’auteur répond : « Ce sont toujours des interprétations ». Mais également qu’elle s’entoure d’historiens passionnés, et en particulier des médiévistes, qui sont ses premiers lecteurs et qui lui offrent des retours intéressants, parfois même de la documentation : « Ils me lisent avec autant de plaisir que je les lis. » Viviane Moore cultive un intérêt particulier pour les légendes locales : « La légende du monstre tapi sous l’archipel correspondait parfaitement à ce moment charnière. » Cette passion pour l’histoire, et en particulier pour l’époque médiévale, Viviane Moore la tire de son enfance : fille de maître verrier, métier médiéval par excellence, elle a baigné dans cette atmosphère depuis son plus jeune âge. Une enfance particulière, qu’elle évoque avec une émotion retenue mais perceptible : « Je dormais dans l’atelier de vitrail, j’ai développé très tôt un attrait pour l’architecture, l’histoire, et la statuaire médiévales qui n’ont fait que s’amplifier au fil des années » lui offrant cette « matière fabuleuse » dont elle tire la plupart de ses romans.

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Écriture : une approche tournée vers soi


Lorsqu’on l’interroge sur son travail de recherches, Viviane Moore revendique une approche méthodique personnelle, et un droit à la lenteur : son ouvrage, très documenté, est le fruit de longues recherches en amont, de repérages, d’une soif de savoir toujours inassouvie. Une façon, selon l’auteur de « continuer [ses] études, d’apprendre continuellement ». Ensuite, seulement, peut débuter le travail d’écriture : « Il faut que cela soit intégré, que cela ne me gène plus. Ne pas rompre le rythme d’écriture. » Elle nous livre par ailleurs des détails sur son rapport à l’écriture, c’est une approche extrêmement personnelle, tournée vers soi : « J’ai besoin d’être fermée sur moi-même. J’ai toujours des bureaux très entourés, ce sont parfois des objets qui m’aident à faire le voyage, ou une musique. Il y a des éléments comme ça qui me permettent d’atteindre cet état particulier où on est plus vraiment là. » Et qu’en est-il de la caractérisation des personnages ? L’auteur le reconnaît : « Souvent, ils m’échappent, et j’aime qu’ils m’échappent. J’aime être surprise. Il y a une architecture, mais elle se construit au fur et à mesure au lieu d’être prévue. Cet aspect de mise en danger de l’écriture est ce qui m’intéresse aussi ». L’auteur laisse donc place à la spontanéité et à l’improvisation, contrairement à d’autres écrivains qui planifient davantage leur écriture.

Le lieu comme entité vivante


Les romans de Viviane Moore partent souvent d’un lieu avant d’être une intrigue. Résidant à Saint-Malo, l’auteur est déjà familière du bord de mer et nourrit un goût pour la navigation, le regard tourné vers l’horizon : « J’ai eu tellement de plaisir à travailler sur l’aspect navigation que j’ai fait deux volumes qui se déroulent sur la mer. » Pour l’auteur, le lieu est une entité qu’elle étudie longuement avant de l’aborder : « Je veux descendre dans le lieu, je veux saisir son essence, connaître les végétaux, les animaux. Parvenir à voir la ville de Venise, à la reconstituer était un véritable défi. Partir de très peu de choses, et parvenir à suggérer ce pays étrange, ce pays inconnu. » Viviane Moore cultive un véritable souci du détail pour représenter cette Venise qu’elle fait revivre du temps de sa gloire : « C’est ce qui va donner de la profondeur au récit ». Photographe depuis longtemps, Viviane Moore a appris à regarder. Un souci d’exactitude, mais également une interprétation, qui dépend de l’angle choisi. Une interprétation à laquelle, même les historiens n’échappent pas : « Les historiens entre eux ne sont pas toujours d’accord. » Cela reste une fiction, et même si l’auteure revendique pleinement le droit de prendre des libertés, elle avoue trouver cette époque si extraordinaire, qu’il n’y a pas forcément besoin d’en rajouter : « Il y a déjà une matière fabuleuse. »

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Même si le roman se focalise avant tout sur l’intrigue policière, il propose aussi une immersion dans le quotidien des Vénitiens du XIIe siècle. Au fil de cette balade dans les rues de la Sérénissime le lecteur saisit des bribes, s’instruit sans même le réaliser. Une expérience sensorielle complète, notamment aux travers de certain détails culinaires qui ajoutent à l’authenticité du récit : « Ce sont des recettes très anciennes, qu’on peut encore goûter aujourd’hui. » Un lecteur intervient, soulignant que « La gourmandise du vocabulaire participe à la richesse du livre ». On retrouve d’ailleurs la recette de ce plat, sur la table du banquet où le Doge invite Hugues de Tarse et sa femme, à la fin du livre, dans des annexes qui permettent à ceux qui le désirent, d’en apprendre plus sur la Venise médiévale, et d’offrir un voyage gourmand à leurs papilles. Une lecture sensorielle aussi, par sa musicalité : les noms des personnages, les mots disparus, donnent une tonalité, une ambiance et ajoutent encore à l’authenticité du récit.

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Nous le savons déjà, Viviane Moore ne poursuivra pas pour l’instant les enquêtes d’Hugues de Tarse : « C’était juste un détour par Venise. » Le mystère plane sur les projets futurs de l’auteur… Elle nous laisse toutefois un indice : passionnée depuis sa plus tendre enfance par les minéraux, elle va nous emmener de façon inhabituelle, à la découverte de pierres de légendes… On peut supposer, sans trop de risques, qu’elle nous amènera, comme à son habitude, sur des terres où d’autres ne sont pas allés, à la recherche de ces minéraux mystérieux.