A la recherche de la vérité avec Sarah Cohen-Scali

Le 24 septembre dernier, Sarah Cohen-Scali était dans les locaux de Babelio, face à une trentaine de lecteurs enthousiastes et curieux, impatients de découvrir les mots de l’écrivain sur son dernier roman, Orphelins 88.

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Sarah Cohen-Scali est une auteur de romans jeunesse, de romans noirs, de nouvelles fantastiques. Max, publié chez Gallimard en 2012 et récompensé de 14 prix littéraires, fut son premier roman historique. Le 20 septembre 2018, son deuxième, intitulé Orphelins 88, paraissait en librairie.

Lorsque l’on évoque la Libération de 1945, tout le monde a en tête des images d’archives de liesse populaire. Ce que raconte Sarah Cohen-Scali dans Orphelins 88, c’est l’envers du décor, beaucoup moins rose que l’idée qu’on en a : au sortir de la Guerre, la barbarie n’avait pas éteint ses derniers feux. Des milliers d’enfants se retrouvaient sans famille, sans identité. Des millions de personnes allaient connaître pour encore des années la violence, la peur, et la misère. Les orphelins remplissaient les camps de déplacés. Héros du roman et rescapé du programme Lebensborn, Josh est l’un d’entre eux. Il ne sait ni d’où il vient, ni qui il est. Il va partir à la recherche de son passé et de lui-même.

La genèse du roman

Cinq ans séparent l’écriture de Max de celle d’Orphelins 88. Alors que l’action de Max commençait en 1933 et s’achevait en 1945, Orphelins 88 commence exactement là où Max s’achève. Entre-temps, plusieurs années se sont écoulées et Sarah Cohen-Scali a écrit deux autres romans. «Le point final à Max fut une contrainte. J’ai continué à vivre avec mon personnage. Mais après Max, subsistait une interrogation dans mon esprit : que sont devenus les enfants qui ont fait partie du programme Lebensborn ? J’ai continué à lire et je me suis rendu compte que je savais finalement peu de choses sur le sujet, que je le connaissais très mal.». Dans un premier temps, Sarah Cohen-Scali explique qu’elle voulait écrire la suite de Max, mais que trouver un éditeur pour un tome 2 n’était pas une tâche aisée. Déterminée à faire quelque chose de ce travail historique laborieux et passionnant, elle choisit en fin de compte d’extraire le personnage de Josh qui apparaissait furtivement dans Max, afin d’en faire le héros de son nouveau roman historique, Orphelins 88, qui est une suite officieuse de Max.

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Un pan de l’Histoire méconnu

Pour parler de cette période d’après-guerre, Sarah Cohen-Scali cite l’ouvrage de l’historien anglais Keith Lowe, L’Europe barbare, dans lequel il démontre que la violence est encore très présente après la libération : il compare la guerre à un paquebot lancé à toute vitesse qu’il est impossible d’arrêter brutalement. Cela pour illustrer le fait qu’après la Guerre, subsistent des réflexes de violence, de survie, conséquences dramatiques et inévitables des traumatismes vécus par les populations. C’est cette période sombre de l’Histoire, qui a constitué le terreau fertile de l’imagination de Sarah Cohen-Scali, et a motivé l’écriture de son roman.

Orphelins 88 est un roman émouvant, qui aborde un pan méconnu et atroce de la Seconde Guerre Mondiale : les enfants du programme Lebensborn. Ce programme visait la création et d’une race aryenne pure et parfaite, et regroupait des enfants conçus par des couples d’Allemands volontaires et patriotes, mais également des dizaines de milliers d’enfants arrachés à leurs familles respectives parce qu’ils répondaient aux caractéristiques physiques des Aryens. 

Sarah Cohen-Scali met le doigt sur un autre sujet méconnu de cette période dans Orphelins 88 : celui du racisme à la fin de la guerre. En effet, les soldats noirs se sont mieux sentis en Allemagne au sortir de la guerre qu’aux Etats-Unis où le racisme était omniprésent. L’écrivaine a lu beaucoup de témoignages sur la ségrégation raciale au sein de l’armée, où les Noirs étaient relégués aux postes les plus pénibles (cuisine, déminage, transports). Elle cite notamment Ecrire pour sauver une vie qui traite de ce problème.

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Le travail des sources

La romancière a façonné ses personnages en s’inspirant de plusieurs sources, des ouvrages historiques mais aussi des œuvres fictionnelles, ces dernières lui ayant permis une véritable imprégnation émotionnelle de cette période. Elle s’attarde notamment sur un livre écrit en hommage à Greta Fischer qui dirigeait un orphelinat de l’UNRRA, le Centre pour enfants d’Indersdorf. Cette femme à la générosité extraordinaire prenait soin des orphelins traumatisés par la Guerre en leur apportant beaucoup d’affection et en se dévouant corps et âme à leur réintégration. Sarah Cohen-Scali traite le thème de la mémoire traumatique : en sortant des camps, beaucoup d’enfants avaient des réflexes conditionnés incontrôlables : leur bras se tendait à la manière d’un salut nazi, leur bouche se mettait à chanter à la gloire d’Hitler. Ces gestes involontaires provoquaient la colère des autres enfants présents dans ces orphelinats, qui pouvaient les passer à tabac. « Quand j’ai découvert l’existence de ces réflexes conditionnés, je me suis dit que c’était une réalité terrible, et terriblement romanesque », raconte l’écrivaine en faisant allusion à La Trêve, de Primo Levi, dans lequel est abordé ce sujet.

Sarah Cohen-Scali profite d’une question de lecteur sur l’appellation « Orphelins 88 » pour rappeler la réalité historique du code 88 : ce code existait pour que les nazis se reconnaissent entre eux. Ce code demeure aujourd’hui un signe de reconnaissance néonazi, étant le code correspondant à l’abréviation HH (pour « Heil Hitler »).

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La difficulté du roman historique

En se prêtant à l’exercice du roman historique, Sarah Cohen-Scali s’est heurtée aux difficultés propres au genre : « Il faut savoir greffer son imaginaire sur une réalité historique. Cela demande un travail de recherches considérable, j’ai écrit deux autres livres en même temps. Je lis beaucoup, je prends des notes puis les classe de façon rigoureuse et méthodique. C’est un investissement qui demande beaucoup de temps, mais également des moyens  financiers ». Elle poursuit en expliquant : « La première version d’Orphelins 88 faisait le double de la version finale. C’est le danger du roman historique : on a envie de tout dire, mais il faut faire extrêmement attention à ce que le côté historique ne prenne pas le pas sur la fiction ». Elle s’est également aidée d’Internet pour ses recherches. A propos de l’existence réelle des personnages du  roman, l’écrivaine répond que presque tous les enfants du roman ont existé, en reprenant un exemple de La Trêve : à partir du personnage d’une jeune adolescente évoqué seulement quelques lignes dans le livre de Primo Levi, Sarah Cohen-Scali a développé tout un personnage de son roman « Quand on lit Primo Levi, on est avec lui », conclut-elle.

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Les résonances actuelles

Ce sujet, bien qu’historique, est toutefois profondément contemporain. Les camps de DP (“Displaced Persons”) sont une réalité. « Je croyais que ce terme appartenait à l’Histoire mais en fait, les flots migratoires, les camps de réfugiés, la peur que suscitent les migrants, cela se passe maintenant. Les pays d’accueil se demandent comment et si les enfants vont s’adapter, et quels problèmes ils risquent de poser plus tard.» explique l’écrivain. Sarah Cohen-Scali a rappelé ces propos tenus par Boris Cyrulnik lors de son passage du 12 septembre dernier à La Grande Librairie : «Je pense aux millions d’enfants abandonnés sur la planète qui n’auront pas la chance de connaître le destin que vous m’avez permis d’avoir ; tous ces enfants là, s’ils ne sont pas entourés, on va les étiqueter. Ce seront des enfants abandonnés qui n’auront pas pu se développer normalement parce qu’ils auront été privés de famille et de culture par la guerre, par l’économie, par la folie des hommes. Et c’est ce qui est train de se produire actuellement».

Pour en savoir un peu plus sur Orphelins 88, découvrez l’entretien vidéo de Sarah Cohen-Scali chez Babelio :

Claire Castillon, la tête dans les étoiles

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Malgré le froid et la neige, c’est presque une trentaine de lecteurs qui sont venus rencontrer Claire Castillon ce 9 février pour parler de son dernier livre jeunesse Proxima du Centaure. Ou l’histoire de Wilco, tombé follement amoureux d’une camarade de classe qu’il surnomme Apothéose, mais aussi tombé par la fenêtre en regardant passer l’élue de son cœur. Résultat : le voilà à l’hôpital, cloué au lit, occupé à regarder les étoiles et penser à sa dulcinée.

Ecrire quand on ne peut parler

A l’origine de cette histoire, l’auteur nous confie qu’elle connaît « une petite fille qui est à l’hôpital comme ça, condamnée à l’immobilité. Je vois sa famille de temps à autre, et pour moi c’est complètement intolérable d’en parler avec eux, ou même simplement qu’ils m’en parlent. Je ne sais pas quoi leur dire, c’est une situation très désagréable pour moi. Alors je me suis dit que si je ne pouvais pas l’entendre, je pourrais sans doute l’écrire. Et ça a donné en premier lieu une nouvelle, « Garde bien ta clé autour du cou » (dans le recueil Rebelles, un peu). Mais j’avais des scrupules à laisser cette fille comme ça, j’ai donc dû poursuivre cette situation avec un personnage masculin cette fois : Wilco dans Proxima du Centaure. J’avais aussi très envie de me remettre dans un corps immobile, l’habiter, ce que je ne m’explique pas vraiment. »

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Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles

Plus la rencontre avance et plus on se dit que Claire Castillon ressemble à ses personnages. Un brin de folie douce investit le 38 rue de Malte : « Le réel est toujours la matrice, donc mes livres s’inscrivent là-dedans. Et pourtant j’aime bien rendre le tout bancal, burlesque, fantaisiste. Il y a le cadre, l’amarre de l’histoire, et la folie des personnages. Le réel frôle toujours l’irréel. »

Effectivement, à la lecture de Proxima du Centaure, une lectrice a été marquée par l’importance des détails qui paraissent insignifiants, comme lorsque Wilco chute par la fenêtre, ce à quoi l’auteur répond : « C’est exactement ça : son fils fait une chute grave, et sa mère est obsédée par la crotte de chien qui est là, sur le trottoir, et qu’elle n’arrive pas à lâcher des yeux. On est tous confrontés à ce type de situation au quotidien, quand des détails insignifiants nous happent complètement alors que quelque chose de plus important a lieu juste à côté. »

Il faut trouver la Voix

Mais au fait, comment parvient-elle à faire vivre ses personnages, leur donner une histoire et une subjectivité ? « Chez moi tout part de la voix. Si elle n’est pas là, il n’y a pas de livre. C’est une donnée que je ne peux pas greffer à l’histoire ensuite, et du coup parfois ça me prend pas mal de temps de commencer un nouveau texte. Ca m’est arrivé d’essayer sans ça, mais au final je m’arrêtais d’écrire en plein milieu d’une phrase en me disant : « Au secours, y’a personne là ! » Donc je commence toujours avec le portrait du personnage, sans idée très aboutie de ce qui va lui arriver. D’ailleurs je ne les connais pas forcément très bien physiquement ces personnages, mais je les sais de l’intérieur, je vois à quoi ils ressemblent sous la peau. C’est comme une poche vide dans laquelle je me glisse. D’où le point de vue unique, avec Wilco comme narrateur, enfermé dans cet hôpital. »

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De l’encre au lieu des larmes

Une histoire d’amour à la fois lumineuse et très dure donc, dont l’originalité a frappé voire choqué certains lecteurs : « Dans mes livres on sent certes une volonté de malmener le lecteur, mais aussi de lui faire du bien après. Ca fait mal mais ça fait du bien quand même. Je ne cherche pas ce type de sujet exprès, mais c’est ce que j’ai envie d’écrire à ce moment-là. D’ailleurs j’ai commencé à écrire à l’âge de 12 ans, le jour de l’enterrement de mon grand-père. Je n’avais pas envie de pleurer avec la famille, alors j’ai plié des feuilles en forme de livre, et j’ai laissé courir le stylo dessus. C’est aussi une manière de me couper du réel, ce qui est un point de départ récurrent pour moi. »

Quand une lectrice fait remarquer que ses livres s’étendent toujours sur le même nombre de pages, Claire Castillon précise : « A chaque fois que je commence un livre, je me dis : il va être énorme. Et puis soit rien ne vient, soit j’en fais trop et j’en enlève. J’ai une sorte de format intérieur qui correspond environ à 180 pages. J’ai déjà fait un livre plus long, avec trois points de vue de femmes, mais au final je le trouve raté. »

Et concernant ses projets d’écriture ? « Là j’ai bouclé un nouveau roman pour adultes, Ma grande. Et j’ai un autre roman jeunesse en cours. » De quoi faire vaciller un peu plus le réel ! Mais avant ça, la traditionnelle séance de dédicaces aura permis aux invités de partager plus directement encore leur point de vue sur le livre, et de repartir avec leur exemplaire signé. Des lecteurs nés sous une bonne étoile !

Découvrez Proxima du Centaure de Claire Castillon publié chez Flammarion Jeunesse.