Petit traité de bienveillance à l’usage des parents par Aurélie Callet et Clémence Prompsy

« Éducation positive » et « bienveillance », voilà des mots qui ont le vent en poupe dans les conversations parentales aujourd’hui. Ils peuvent pourtant faire peur voire culpabiliser les parents sur leurs pratiques. C’est exactement ce qu’Aurélie Callet et Clémence Prompsy, créatrices de Kidz et Family, veulent dédramatiser en brisant quelques idées reçues et surtout en soutenant les parents dans le chemin de la parentalité. Venues fin juin présenter leur livre Je ne veux pas ! à trente lecteurs chez Babelio, elles ont parlé de leur travail sur ce guide pratique et dans leur cabinet de psychologie, et plus largement du développement de l’enfant. Parents inquiets ou grands curieux, nous vous proposons de revivre ici une rencontre placée sous le signe de la bienveillance.

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De mamans à psychologues

« On s’est rencontrées en prison ! » raconte en riant Aurélie Callet. Elle et son associée, Clémence Prompsy, ont effectivement vu leur parcours se croiser alors qu’elles intervenaient en prison et ont même pensé, à l’époque, à faire de la psychologie et du conseil parental en prison, mais n’ont pas pu monter cette idée. Ce qui les a rapprochées, c’est en fait une grossesse. Alors qu’Aurélie attendait son deuxième enfant, Clémence était enceinte du premier. « Nos enfants avaient le même âge, on a donc traversé des choses ensemble » confirme Aurélie, tandis que son amie raconte : « On a rencontré des difficultés en tant que parents, on s’est aidées en tant qu’amies, donc on a voulu aider d’autres parents. »

Pour elles, de nombreux parents ont aujourd’hui encore peur d’aller chez un psychologue. « Ça peut être stigmatisant », affirme en effet Clémence Prompsy. C’est pourquoi la bienveillance est leur maître mot, avec les parents mais surtout les enfants. Cela passe aussi par le fait d’être honnêtes avec les difficultés qu’elles ont elles-mêmes traversées. « J’ai failli divorcer ! » témoigne Clémence, pour qui la bienveillance dans l’éducation passe aussi par la bienveillance dans le couple. « Mon mari ne partageait pas mes convictions éducatives. Mes ouvrages sur ce sujet ont fait beaucoup de mal parce que je faisais sans cesse la maîtresse. Mais le divorce n’est vraiment pas une solution pour l’enfant » conclut-elle.

« On n’a pas vécu toutes les situations, rappelle-t-elle néanmoins, mais on les a au moins croisées au cabinet. » C’est donc une réelle expertise, personnelle et professionnelle, qu’elles cherchent à transmettre dans leur guide.

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Une famille, c’est sans culpabilité

« Dans notre livre, explique Aurélie Callet, on ne voulait pas dire : « ne faites pas ça ». Et on ne juge jamais nos lecteurs et lectrices, tout comme nos clients et clientes. On ne les aide d’ailleurs pas là où ils ne nous sollicitent pas. »

Le thème de la culpabilité est souvent revenu au cours de la rencontre. À la question « En quoi êtes-vous des psychologues modernes ? », nos deux invitées répondent : « Les gens ont encore dans la tête les psys où on dépose ses enfants, on s’en va, et quand on revient le chercher, on n’a pas de debriefing, on comprend juste que c’est sa faute. Nous, on essaye d’être les plus pragmatiques possible, d’accompagner les enfants avec des objectifs pour toute la famille. Si on a un air grave et plombant, cela aggrave le stress. »

Elles rappellent pourtant que la simplicité de leurs solutions n’entraîne pas forcément facilité. Elles-mêmes comprennent les réticences que peuvent avoir certains parents face à l’éducation positive. « Ça a l’air hyper facile dans les livres, reconnaît Aurélie Callet. Puis on essaye de l’appliquer et on se dit : mais en fait, je suis nulle ! » Mais « on plante des petites graines, complète Clémence Prompsy. La bienveillance, ça paye plus tard ! » Une lectrice présente ce soir-là raconte avoir pratiqué l’éducation positive sur ses enfants, « sans douleur ! », et témoigne de l’efficacité de cette méthode. « Ça marche ! Et ça marche aussi sur les enfants adultes. Quel bonheur d’avoir un rapport respectueux et simple avec eux. […] Mais cela demande du temps ! »

Certaines méthodes éducatives elles-mêmes sont culpabilisantes. Isabelle Filliozat, psychothérapeute incontournable en parentalité positive, « est très culpabilisante » note une lectrice dans la salle. De ces méthodes d’éducation à la pression que se mettent eux-mêmes les parents en passant par leur cadre de vie parfois stressant (transports, travail, contraintes du quotidien…), on a donc aujourd’hui des parents anxieux et en difficulté. « Il y en a beaucoup en région parisienne : ce n’est pas normal qu’on se sente comme ça à 30 ans ! » estime d’ailleurs Clémence Prompsy. On les pressurise sans cesse et quand ils ont tout réussi ils se disent : et maintenant ? »

Et pour ceux qui passeraient l’été en famille et voudraient ne pas se mettre la pression, elles recommandent tout simplement de « ne pas hésiter à ne pas tout faire tous ensemble ! Choisir un truc qui plaît de 2 à 12 ans, c’est parfois compliqué. Alors que séparer l’équipe, cela satisfait tout le monde et cela fait aussi remonter son capital patience. »

Et Aurélie Callet d’énoncer : «  Parfois, il suffit de pas grand-chose pour mettre de l’harmonie dans la famille. »

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Je ne veux pas ! Un travail à quatre ou six mains ?

Ce « pas grand-chose » dont parle Aurélie Callet tient dans la plupart de leurs conseils. Simples et efficaces, bienveillantes et positives, les astuces que regroupe le livre Je ne veux pas ! tiennent la plupart du temps du bon sens. « Les gens nous le disent souvent en sortant du cabinet : c’était évident, mais on n’y avait pas pensé. »

Construit sous forme de guide pratique, ce livre est rendu accessible pour les parents afin d’intégrer au mieux ces conseils. « On a voulu être efficaces, affirme Aurélie Callet. L’idée, c’est que les parents devaient s’y retrouver. On s’est rendues compte que les gens n’ont pas d’imagination ! Notre livre permet aux parents d’expérimenter nos idées pour les aider à en trouver eux-mêmes. » Elles insistent néanmoins pour le bon fonctionnement du guide : « Lisez vraiment le mode d’emploi et l’introduction. Ils vous expliqueront bien le livre et comment faire pour que l’éducation positive soit cadrée et dure dans le temps. »

Aurélie raconte qu’écrire un guide aussi clair et efficace a nécessairement demandé beaucoup de travail… et de cheveux arrachés : « Ca a été l’enfer ! On était au signe près parce que c’est un livre au contenu dense. Quand on le lit, il faut y retourner, y revenir, sinon il y a trop de choses. » C’est pourquoi le livre a été rendu léger avec des couleurs pastel et une mise en page dynamique.

Ce travail à quatre mains a ainsi demandé beaucoup de dialogues avec l’éditeur. « On s’est réparti les chapitres, après on se les envoyait, puis on se les re-renvoyait… Et enfin, on l’envoyait à l’éditeur. Il nous corrigeait… et on lui disait non, rigole Aurélie Callet. C’était rigolo ! On a toujours validé tout de l’une ou de l’autre. On ne s’est presque pas embrouillées et on n’a quasiment rien laissé de côté. »

À ceci près, peut-être, une absence remarquée par les lecteurs et lectrices Babelio : celle d’une bibliographie. « L’éditeur a voulu l’enlever, explique Clémence. Ce n’est pas notre livre en fait ! Notre éditeur nous a cassé les pieds en termes de nombre de pages, reprend-elle plus sérieusement, mais finalement, ça nous a obligées à aller à l’essentiel. »

L’enfant : des allers-retours entre cadre et bienveillance

L’essentiel, c’est l’enfant. « On a toutes les deux été contaminées par l’éducation positive ! Et parce que c’est du bon sens la bienveillance » rappelle une fois de plus Clémence Prompsy. Quoi de plus évident, partant de là, que d’impliquer l’enfant dans cette démarche éducative ? « On demande aussi aux enfants, explique Aurélie Callet, de choisir l’option qu’ils trouvent la plus rigolote parmi les solutions que viennent chercher leurs parents. On les implique. » Un schéma qui peut finalement s’adapter à toutes les situations du quotidien. « On peut être bienveillants mais il faut aussi cadrer. Il faut laisser des petits choix aux enfants et se demander comment rendre les contraintes du quotidien plus amusantes. »

Le cadre est une notion qui reviendra souvent dans les discussions avec les deux auteures. Une idée reçue existe selon laquelle ceux qui pratiquent l’éducation positive sont des parents laxistes. Mais selon Aurélie Callet et Clémence Prompsy, c’est juste une manière plus ludique de voir l’éducation. « Et dans tous les jeux, rappelle Pierre, de Babelio, il y a des règles. » « Il faut de l’anticipation, répond effectivement Aurélie Callet. Si on explique avant les règles à l’enfant, il comprendra. Le but, c’est de rester calme. Il faut apprendre à se fâcher sans être fâché. » Rien de simple et laxiste, donc, dans une démarche qui essaye de remettre l’enfant au centre de cette éducation et de lui faire comprendre les conséquences de ses actes. Clémence Prompsy rappelle d’ailleurs un exemple présent dans le livre : celui du « Tu mets ton manteau, et on s’en va ! » Cette phrase cherche à faire obéir l’enfant. Alors plutôt que de l’utiliser et de le punir s’il n’écoute pas, Clémence Prompsy conseille de le laisser expérimenter d’abord le froid, en prenant son manteau dans les bras. Alors, il comprendra. « Il ne faut pas s’éloigner du bon sens et du fondamental » concluent-elles.

La bienveillance passe donc par la compréhension de l’enfant, de ses sentiments et de son intelligence. Deux autres exemples, qui ont surpris certaines lectrices, sont mentionnés ce soir-là. Le premier est une règle d’or mentionnée dans le livre : celle d’autoriser ses enfants à ne pas s’aimer. Ce à quoi Clémence Prompsy répond : « « Vous avez le droit » ne veut pas dire « vous ne vous aimez pas ». C’est dans le champ des possibles de l’enfant. On leur a imposé la présence d’un frère ou d’une sœur, on leur laisse donc le choix de l’aimer et, certains jours, de ne pas l’aimer. Cela ne veut pas dire non plus qu’ils peuvent se disputer violemment, se taper, etc. » C’est une façon d’accepter leur ressentiment, mais de cadrer leur conflit. Le second concerne l’idée d’être « injuste » avec ses enfants. « C’est impossible d’être justes et équitables avec eux, explique Aurélie Callet, d’abord parce qu’ils n’ont pas toujours besoin de vous et votre attention au même moment. Les enfants arrivent très bien à voir que quand l’un a besoin, papa ou maman peut se rendre disponible. »

Enfin, les deux auteures rappellent bien que « la bienveillance commence par soi-même ». Et celles-ci de rappeler la métaphore de l’avion : en cas de crash, il faut d’abord mettre son masque à oxygène avant de mettre celui de son enfant. Un parent qui va mal ne pourra pas aider son enfant.

Quant à ceux qui se demandent si elles peuvent en écrire un pour les adolescents, nos deux psychologues répondent : « Tout s’adapte ! Même au monde de l’entreprise, poursuit Clémence Prompsy. C’est du management, en fait ! De la vraie bienveillance. »

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Une impression de management qu’un lecteur présent à la soirée va jusqu’à leur reprocher tout en comparant leur livre à un célèbre ouvrage de vulgarisation de psychologie sociale : Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. « Mais je le dis ouvertement ! répond Clémence Prompsy. L’éducation, c’est de la manipulation. » Mais une manipulation « positive » qui remet l’enfant au centre de cette éducation… Sans pour autant oublier celle des parents, que la pression fatigue et pousse à ne pas assez dormir, témoignent d’ailleurs les deux auteures en fin de rencontre. « Si les gens ne dorment pas, on ne peut rien faire ! conclut Clémence Prompsy. Donc nous allons sûrement faire un livre sur ce sujet. »

Si vous voulez en savoir plus, découvrez ce livre en profondeur à travers notre interview vidéo de ses deux auteures :

Retrouvez Je ne veux pas ! d’Aurélie Callet et Clémence Prompsy, publié aux éditions Au Fil de soi

Tony Cavanaugh : un thriller sanglant dans le bush australien

Le troisième roman de Tony Cavanaugh vient de paraître aux éditions Sonatine : Requiem nous entraîne dans une véritable descente aux enfers australienne. Dans ce thriller nerveux, l’auteur nous révèle l’envers du décor australien. Sous la surface dorée des plages ensoleillées et des restaurants branchés, il nous immerge au cœur d’un trafic humain où les jolies jeunes femmes disparaissent sans laisser de trace. Le bush australien constitue l’immense terrain de jeu exotique de ce thriller noir qui se lit sans relâchement.

41tU6yOreSL._SX195_.jpgRequiem met en scène l’enquêteur favori de Tony Cavanaugh, Darian Richards, un ex policier des homicides de Melbourne qui profite – au début du roman – d’une paisible retraite loin du tumulte des hommes. Un jour, contre toutes attentes, son téléphone sonne : la jeune Ida, une ancienne protégée, est en danger. Sans plus attendre, Darian gagne la Gold Coast, où chaque été, les plages australiennes sont envahies par de jeunes étudiants qui viennent fêter la fin de leurs examens : c’est la saison de tous les excès, de toutes les folies. Mais Darian Richards est encore loin de se douter que la disparition d’Ida n’est que le prémice d’une enquête cauchemardesque, qui le plongera dans le vertige de la folie meurtrière.

Personnage haut en couleurs, à l’énergie communicative, l’auteur australien était présent à Paris le 27 mars dernier pour une rencontre privilégiée avec ses lecteurs. Scénariste et producteur de télévision, il se singularise par sa plume cash et cynique, ses personnages atypiques, ses antihéros attachants et ses justiciers toujours en marge de la légalité.

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Les Schoolies : un terrain de jeu rêvé pour les prédateurs de tout poil

Dans Requiem, l’auteur aborde ce phénomène incroyable qu’on appelle les Schoolies : un rite de passage ambivalent vers l’âge adulte. Ils sont des milliers chaque année à partir sur les plages de la Gold Coast pour trois semaines de festivités censées symboliser le passage de l’enfance à l’âge adulte. Un rite quasi-initiatique dans l’abandon de soi et la quête absolue de liberté, loin de la tutelle parentale et de la discipline académique. Qu’on perçoive les Schoolies comme une véritable tradition australienne ou un délire adolescent, le phénomène est devenu un moment incontournable pour la jeunesse australienne : « La Gold Coast ressemble à l’idée qu’on se fait de Miami : de belles plages, des hôtels, des restaurants… Ce phénomène des Schoolies n’existait pas encore lorsque je faisais mes études, malheureusement. Désormais, c’est une industrie de 40 millions de dollars par an qui consiste juste à baiser, boire et faire la fête sur la plage ! ». Prise de risque ou folie pure ? Selon Tony Cavanaugh, c’était en tout cas une scène de crime parfaite : « C’est un endroit particulier, très riche, où des personnes de tous horizons sont rassemblés sur une même agglomération. J’ai fait une excursion de Brisbane jusqu’à la côte Est, c’est une excursion que j’ai repris dans mon livre. Quand je croisais les étudiants qui faisaient les Schoolies, qui faisaient les fous derrière les fenêtres des voitures, je me disais, faites attention à vous… ». Pour l’anecdote, Tony Cavanaugh a même reçu un coup de fil de l’office du tourisme de la région, quelque peu préoccupé du tableau très sombre dressé par l’auteur. Et si d’aventure le roman aurait donné envie aux lecteurs de se lancer dans un périple australien, Tony Cavanaugh, se montre plaisantin : « En Australie, nous avons les dix serpents les plus dangereux du monde. Mais sinon c’est très sûr ! »

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Sortir des sentiers battus

Tony Cavanaugh a grandi dans la campagne, où il était déjà destiné à une vie toute tracée au sein de l’entreprise familiale : « Mon père vendait des voitures, mon grand-père vendait des voitures, et moi, j’étais destiné à vendre des voitures ! ». Malgré l’absence d’industrie cinématographique en Australie dans les années 1960 et 1970, l’auteur a toujours su qu’il souhaitait devenir réalisateur : « Je me suis retrouvé à écrire par accident. » Si Cavanaugh dépeint avec brio des personnages atypiques, vivants aux marges de la société, c’est sûrement car lui aussi, a été un enfant à part : « J’ai toujours été l’enfant bizarre qui adorait lire. » C’est également durant une nuit d’insomnie qu’il s’est retrouvé à écrire ce qui allait devenir son premier roman, La Promesse : « Je pensais que ce serait une série, mais c’était beaucoup trop sombre. Et j’ai réalisé que c’était un livre ! Je sortais d’un mariage qui se terminait très mal, je vivais dans une chambre d’hôtel malsaine. J’ai connu beaucoup d’endroits bizarres dans ma vie. » C’est donc un cheminement bien hasardeux qui a mené Tony Cavanaugh à l’écriture. Cette fascination pour les personnages en marge, Cavanaugh la tire de son désir de sonder les abîmes de la psychologie humaine, d’explorer ces décisions qu’on prend dans la vie et ce qui font ce que nous sommes : « J’ai deux lignes directrices dans ma vie : une qui vient de Pete Townshend des Who : “Qui suis-je ? Où vais-je ?” Et l’autre vient des Doors : “Les gens sont étranges”. »

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De la marginalité à la vulnérabilité : célébrer la différence

Darian Richards, l’enquêteur au charme rugueux de Tony Cavanaugh lui est apparu pour la première fois lors d’une longue nuit d’insomnie. L’auteur était alors en pleine réalisation d’un film basé sur des faits réels, et avait passé la majeure partie de son temps avec la police de Melbourne, pour mener des recherches approfondies : « Mes histoires sont toujours ancrées dans le réel ». Le chef de la police de Melbourne enquêtait à ce moment là sur un pyromane qui sévissait dans la région. Cette enquête obsédante à laquelle il avait dédié 18 mois lui collait à la peau : chaque nuit, il rêvait qu’il poursuivait le criminel dans un tunnel rouge. Mystérieux, ce dernier se retournait toujours pour lui lancer un regard de défi. Ce sont ces hommes de l’ombre qui lui ont inspiré le personnage de Darian, l’enquêteur fétiche de Tony Cavanaugh : « Mes trois influences pour Darian sont trois enquêteurs rencontrés au cours de ma carrière : le profiler du meurtre de la jeune fille, le policier de Melbourne qui enquêtait sur le pyromane… Ce sont des hommes qui m’ont marqué : un peu perdus, déchus, désespérés et dangereux. Je crois aussi que je parlais de moi, car à ce moment, j’étais moi aussi un peu perdu. J’imaginais Darian écoutant Led Zeppelin, dans ce lieu paradisiaque, en regardant la rivière devant lui, songeant à ce qu’était sa vie avant sa retraite. Darian est hanté par ce chemin sinueux qu’il ne veut plus emprunter, mais vers lequel il est continuellement poussé par les circonstances de la vie. »

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Pour créer cette galerie de personnages marginaux, sulfureux et vraisemblables, l’auteur puise à la source du réel. Il semble même qu’il voue une fascination aux personnalités à la marge, aux passionnés, à ceux qui vivent perpétuellement dans l’intensité. Ses voyages sont aussi l’occasion, pour lui, de se questionner sur la vie de ces anonymes qui croisent son chemin. C’est ainsi qu’il a imaginé la vénéneuse Starlight, une femme complexe, manipulatrice et pourtant fragile qui se trouve au cœur du récit : « J’ai passé deux semaines à Londres dernièrement. Dans ces grandes villes, nous ne sommes pas forcément connectés aux gens qui nous entourent. C’est dans ces grandes villes qu’il y a le plus de solitude. Je ressens une grande tristesse dans la ville de Londres. Dans les cabines téléphoniques londoniennes, il y a souvent des tracts d’escort girl. J’ai été fasciné par ces photographies de femmes anonymes et je me suis demandé : Qui sont-elles ? D’où viennent-elles ? Où vont-elles ? Quelle sont leurs histoires ? Starlight est un personnage mauvais, mais quand on connaît ses origines, on comprend ce qui a fait d’elle qui elle est. J’éprouve véritablement une fascination pour les forces de mes personnages. »

L’auteur garde d’ailleurs toujours une photographie sur lui, pour se souvenir de ce qui constitue la ligne directrice de tous ses livres : c’est une vieille photographie de classe, que sa mère a pris quand il était à l’école. Au sein de cette assemblée joyeuse, figure un homme chinois, au sourire énigmatique. Tony Cavanaugh s’est toujours demandé ce qui était arrivé à cet homme anonyme : « A-t-il eu du succès, a-t-il eu une vie terrible ? C’est pour ça que je garde toujours cette photo sur moi, où que j’aille, pour me souvenir de ce qui compte vraiment pour moi dans mes livres. »

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Quant à Isosceles, le petit génie de l’informatique qui accompagne le policier dans ses enquêtes, il a été inspiré par son fils Charlie, qui s’appelle maintenant Ruby car il a changé de sexe : « Quand Charlie était un jeune homme, il avait une chambre remplie d’ordinateurs. Il faisait si froid à cause des ventilateurs qu’il portait des gants, et un bonnet comme s’il partait élever des yacks ! Quand je voyais mon fils, pour moi, il faisait vraiment parti d’un autre monde. C’est un enfant très spécial mais très intelligent. Quand il était petit, il était déjà extrêmement éveillé et interpellait sans cesse les gens par la fenêtre : « Hé, je m’appelle Charlie, hé, vous ! » » Ce sont les hommes et les femmes qui ont croisé le chemin de l’auteur qui ont inspiré la galerie de personnages éclectiques présent dans le livre.

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Cavanaugh nous rappelle pourtant qu’il se considère avant tout comme un entertainer, un storyteller et non un écrivain. En tant que passeur d’histoires, ce qui l’intéresse c’est d’honorer le temps du lecteur : « Quand je fais un livre, je n’oublie pas que le temps du lecteur est précieux. Ce temps que l’on prend pour se divertir, ce que l’on choisit de lire, d’écouter, de regarder… C’est pour ça que c’est un honneur pour moi d’être parmi vous ce soir ! » Cavanaugh a un objectif simple : faire passer aux lecteurs un agréable moment de lecture dans des paysages exotiques à souhait…

Découvrez le roman à travers 5 mots choisis par l’auteur :

Découvrez Requiem de Tony Cavanaugh, publié aux éditions Sonatine

 

 

Aspirine : cure de jouvence pour Joann Sfar

Mercredi 6 juin, Joann Sfar est venu dans les locaux de Babelio à la rencontre de ses lecteurs pour présenter sa nouvelle bande dessinée Aspirine, publiée aux éditions Rue de Sèvres.

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Joann Sfar est auteur et scénariste de nombreuses bandes dessinées, dont les séries Professeur Bell, Petit Vampire, Pacsin et Le chat du rabbin, publiées respectivement chez  Delcourt, L’Association et Dargaud. Il est aussi le réalisateur du film Gainsbourg, vie héroïque (2010), Le chat du rabbin (2011 en film d’animation et 2018 en film), Petit Vampire (2018), etc., mais aussi écrivain de romans et de nouvelles.

L’artiste est né à Nice et dit avoir commencé à se sentir comme un vrai parisien après avoir représenté un Paris contemporain à travers sa bande dessinée Le chat du rabbin. Il a suivi des cours à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris qui se situe en face du Quai Malaquais sur lequel il était facile de trouver de l’inspiration pour dessiner. « J’ai commencé à dessiner Paris comme quelqu’un qui y habite, et c’est à ce moment-là que je m’y suis senti chez moi ».  

Résumé de Aspirine :

Aspirine, étudiante en philosophie à la Sorbonne a la rage, elle ne supporte plus de revivre sans cesse les mêmes épisodes de sa vie pourrie. Et ça fait 300 ans que ça dure car Aspirine est vampire, coincée dans son état d’adolescente de 17 ans. Elle partage un appartement avec sa sœur Josacine, heureuse et sublime jeune femme de 23 ans, qui elle au moins, a eu l’avantage de devenir vampire au bon âge. En perpétuelle crise d’adolescence, elle passe ses nerfs sur son prof, sa sœur et tous les hommes «relous » qui croisent sa route. Assoiffée de sang, elle n’hésite pas à les dévorer (au sens propre) ou les dépecer. C’est même devenu un rituel avec les amants que sa jolie grande sœur collectionne. Malgré tout, elle attise la curiosité d’Yidgor ado attardé, un étudiant de type « no-life » : vaguement gothique, légèrement bigleux et mal peigné… avec comme kiff dans la vie, le fantastique et la légende de Cthulhu…

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Les personnages d’Aspirine et de sa sœur Josacine

Le personnage d’Aspirine n’est pas nouveau et a déjà été croisé dans d’autres œuvres de Joann Sfar. « J’ai commencé à écrire sur Aspirine lorsque j’avais vingt ans. Elle représentait le pur cliché gothique et je m’amusais à la dessiner en train de se mettre des coups de couteau avec sa sœur ». Et comme c’est parfois le cas avec les personnages abandonnés en cours de route par certains auteurs, Aspirine commençait à lui manquer.  « J’avais inventé ce cliché de l’adolescente qui avait le même âge depuis 300 ans et je voulais la faire revenir aujourd’hui dans un quotidien plus compliqué. Je n’ai jamais vu une jeunesse qui aime aussi peu son époque. C’est une génération qui s’adapte mais dont tous les débats qu’on lui fait tomber sur les chaussures la dégoûtent. J’essaie de faire l’album le plus léger et drôle possible et que mon héroïne parvienne à gérer cette colère permanente contre sa société. » Aspirine est une bonne représentation de l’adolescente épuisée et combattante du XXIe siècle.

Joann Sfar a évoqué la difficulté de se mettre dans la tête d’une adolescente, et surtout d’aborder la question des règles féminines. « Ma fille me dit toujours que je ne comprends rien ; imaginez un vampire qui a ses règles depuis 300 ans ! Moi-même n’étant pas une femme, il m’est difficile de décrire ce phénomène naturel ».

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Concernant Josacine, la sœur d’Aspirine qui apparaît aussi dans d’autres histoires antérieures de l’auteur, elle n’a pas été choisie comme héroïne de la bande dessinée car « elle  a ‘trop peu de problèmes’ pour en faire le protagoniste central d’une histoire. Elle est coincée à un âge où tout va bien, donc il est ardu de créer une situation intéressante autour de son personnage ». Pour créer ces deux sœurs, Joann Sfar dit s’être inspiré des films de Jean Rollin dans lesquels les thèmes du vampirisme et de l’érotisme étaient prédominants et où l’on pouvait voir de jeunes femmes tuer des messieurs.  

Egalité homme-femme : un débat compliqué pour les auteurs

Dans Aspirine, Joann Sfar a souhaité faire apparaître de nouveaux personnages, comme celui de Yidgor , qu’il a créé en s’inspirant du personnage de fiction Albator de Leiji Matsumoto, et ceux des amants de Josacine, la sœur d’Aspirine, car il éprouve de l’attachement et un grand intérêt aux polémiques d’aujourd’hui sur l’égalité des sexes, même s’il s’interroge sur la liberté des auteurs à pouvoir écrire sur les sujets de leur choix. « Nous vivons en ce moment un combat important pour l’égalité homme-femme, pour lequel je participe activement. En revanche, ce même combat est un peu une chasse à la sauvagerie de l’imaginaire car un auteur doit contrôler tout ce qu’il écrit. Il est dommage que nous ne puissions plus rédiger ce qui nous passe par la tête, de manière fictive, sans que cela ait un impact direct sur les problèmes de la société et que des gens soient touchés personnellement ».    

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Procédé d’écriture

L’auteur retire généralement de ses récits les dix premières pages pour rentrer dans le vif du sujet, aller directement au cœur des choses. Même si c’est peut-être une erreur car elles représentent l’instantanéité et les idées irréfléchies de son créateur, ce qui rend souvent le début d’un récit plus brut et spontané. De plus, Joann Sfar dit devoir se focaliser sur seulement un seul interlocuteur lorsqu’il écrit et dessine, et c’est son éditrice, Charlotte. Joann Sfar indique ne pas avoir de réelle méthode d’écriture mais essaie de se mettre le plus possible dans la peau de ses personnages. « Lorsque j’écris une BD, j’improvise page après page. Pour un roman, j’écris deux fois plus de pages que celles qui vont être retenues pour le résultat final. Il y a une bizarrerie dans la bande dessinée qui consiste à écrire 46 pages. Ce que j’aime dans cette nouvelle collection de chez Rue de Sèvres dans laquelle Aspirine est publiée, c’est qu’il n’y a pas de limite de pages, c’est open-bar ! »

Procédé de création artistique

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L’artiste, qui dessine huit à dix heures par jour, propose ses dessins sans couleurs à sa coloriste fétiche Brigitte Findakly, qui parvient à raconter ce que l’auteur veut transmettre dans sa bande dessinée en jouant avec les couleurs. « J’ai compris depuis longtemps que l’intérêt dans une bande dessinée est le mouvement dans le dessin et pas seulement le dessin en lui-même. La révolte que j’essaie d’exprimer à travers les personnages de mes bandes dessinées ressort grâce au mouvement animé que les couleurs vont leur attribuer ». Joann Sfar, qui réalise ses œuvres généralement en utilisant de l’encre et une plume, a été obligé pendant une période de changer de procédé car son chat jouait sans cesse avec ses outils de travail. Il a depuis un endroit fermé où il peut dessiner tranquillement.      

Une fascination pour les vampires

L’écrivain est fasciné par les monstres depuis toujours, et le fait que certains, comme par exemple les vampires ou les zombies, puissent revenir à la vie le subjugue. Cette fascination s’explique par le fait que l’auteur a perdu sa mère à un âge très jeune et il a voulu se sentir entouré en créant des monstres imaginaires qui étaient ses amis et complices. « Avoir de tels personnages imaginaires autour de soi peut remplir une vie très avantageusement, et de ce fait, on peut se sentir moins seul. Normalement, le monstre est celui que l’on montre du doigt et sur qui l’on veut s’acharner, la norme sociale l’exigeant. Or l’artiste britannique Clive Barker a bercé mon enfance en donnant la parole à ces monstres et en les rendant ainsi attachants et plus réels ».

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L’auteur souhaite dorénavant écrire « fin » lorsqu’il termine d’écrire et de dessiner une bande dessinée car il ne veut plus promettre à ses lecteurs qu’il y aura une suite. « Je ne souhaite plus me retrouver dans la situation d’être forcé à faire quelque chose que je ne veux pas faire ».

Les lecteurs qui ont aimé la bande dessinée Aspirine peuvent s’attendre à retrouver leur héroïne vampire dans un second tome, sur lequel Joann Sfar est déjà en train de travailler. Petit aperçu : le personnage d’Yidgor sera coiffé d’une façon très différente… ».

 

Entrez dans l’univers de l’écrivain Kim Leine qui manipule ses victimes, ou plutôt ses lecteurs…

Kim Leine, auteur qui a la particularité d’avoir la double nationalité dano-norvégienne, a rencontré ses lecteurs à la Maison du Danemark, dont une trentaine de Babelio. Son éditeur, traducteur et ami Alain Gnaedig était en charge de l’animation de la rencontre.

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Le roman de Kim Leine L’abîme, qui compte 640 pages, vient d’être édité chez Gallimard.

Mars 1918. Les frères jumeaux Ib et Kaj Gottlieb quittent le Danemark pour la guerre civile en Finlande. Ils sont volontaires du côté blanc, participent à la prise de Tampere et aux brutales opérations de «nettoyage» contre les communistes. Après cette première rencontre avec la guerre et le difficile retour à la vie civile, on les suit, ensemble ou individuellement, dans la période de l’entre-deux-guerres. Au Danemark et en Europe, ils sont les témoins des grandes crises et de la montée du nazisme. Dans leurs vies personnelles, ils sont engagés dans la médecine et le journalisme, et ils expérimentent les ivresses les plus différentes. Soudain, avec l’occupation allemande du Danemark, ils replongent dans la guerre. Ils rejoignent les rangs de la Résistance, et ce sera une lutte à mort contre la Gestapo dans les rues de Copenhague

Un parcours atypique

Kim Leine né en Norvège, est parti vivre au Danemark où il a suivi des études d’infirmier, puis a fait le choix d’aller vivre pendant quinze ans au Groenland. Il est ensuite revenu au Danemark où il a publié son premier roman Kalak (2007). « J’ai 56 ans, j’ai été témoin de Jéhovah, entouré de gens fous et j’ai longtemps côtoyé de véritables personnages de romans. Malheureusement, nombre d’entre eux étaient morts depuis une centaine d’années ». L’auteur, qui avait honte d’écrire, a d’abord préféré exercer le métier d’infirmier d’un point de vue existentiel. « Le Groenland a fait de moi un écrivain. Ce pays m’offrait le temps de m’asseoir et d’écrire. C’est un endroit reculé qui permet de produire de bonnes histoires où la rencontre avec la nature nous suit pendant longtemps ». En revanche, Kim Leine explique être devenu toxicomane au Groenland pendant les trois dernières années qu’il a passées dans le pays. « Je suis rentré au Danemark pour me sevrer, puis j’ai réellement commencé à écrire. Un premier roman autobiographique est né en 2007 puis sept autres ont suivi et me permettent aujourd’hui de vivre de ma plume ».

Passage du roman autobiographique au roman historique

Pour Kim Leine, le fait de passer d’un récit autobiographique à un récit historique part d’une envie de prouver qu’il est un vrai écrivain. Il a choisi pour s’exprimer le roman épique, genre généreux, qui lui permet d’inclure des formes diverses : lettres, poèmes ou encore journaux intimes. « Le genre épique est pour moi celui qui ressemble le plus à la nature humaine ».

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Après une lecture en danois d’un passage du roman, Kim Leine raconte pourquoi le thème de la guerre occupe une place si importante dans L’abîme. « Ce texte était à l’origine conçu pour un projet de documentaire, mais lorsque j’ai commencé à écrire, j’ai découvert la guerre civile finlandaise, assez méconnue des danois. J’ai été saisi par une réflexion sur la guerre qui m’a conduit à me demander à maintes reprises pourquoi j’étais autant fasciné par cette dernière, qui occupe une place importante dans mes lectures et dans les films que je regarde. C’est d’ailleurs la question de savoir pourquoi la guerre est si fascinante que je me suis posée dans ce roman. L’intrigue se déroule au XXe siècle, qui s’avère être le siècle de la colère, surtout masculine. Je dis souvent que tous les hommes au plus profond d’eux-mêmes rêvent de tuer quelqu’un, et c’est cette définition de la violence de la mort que j’appelle l’abîme. L’abîme, c’est aussi la perdition dans la violence que je reconnais comme une libération, une tentation. Beaucoup d’hommes marchent au bord de l’abîme et on sait que si l’on fait un pas de côté, nous pouvons tomber. Nous sommes fascinés mais en avons peur, et quand la pression est trop importante, la chute dans l’abîme est inévitable ! Finalement, c’était ma colère à moi et la colère du siècle qui m’ont motivé à écrire ce roman ».

Utiliser le passé pour exprimer au présent ce qui n’aurait pas pu être extériorisé

Ce qui satisfait Kim Leine dans le fait d’écrire sur des époques déjà passées,  c’est la distance que permet de prendre le roman avec la période actuelle. C’est ainsi au XVIIIe siècle qu’il a situé l’intrigue des Prophètes du fjord de l’éternité publié chez Gallimard en 2015. « Au XVIIIe siècle, tout est différent, les gens mangent, parlent et s’habillent différemment. En revanche, les thématiques humaines sont toujours les mêmes : l’amour, le sexe, le désir… C’est pour cela que le lecteur contemporain peut se reconnaître dans ces personnages de romans historiques qui renvoient certaines choses communes au lecteur d’aujourd’hui ». L’auteur apprécie la distance temporelle et géographique que peut procurer la lecture, et c’est pour cela qu’il lit beaucoup de littérature américaine, russe et française.

Kim Leine : romancier épique ou matérialiste ?

Épique ou matérialiste, l’auteur se reconnaît dans les deux adjectifs. Pour Kim Leine, un roman peut être à la fois les deux, car il y a toujours deux forces qui luttent. Ce sont souvent deux antagonistes : le médecin et le pasteur. « Dans Les prophètes du fjord de l’éternité, les deux personnages étaient dans un seul protagoniste. C’était le pasteur qui voulait être médecin. Dans L’abîme, les deux personnages sont des frères jumeaux, et sont donc séparés physiquement en deux individus. Ces racines se retrouvent dans ma propre enfance car je suis un athée qui aime bien l’église, mais je suis devenu infirmier ». Cet antagonisme peut aussi être une fascination de l’un des personnages pour ce que fait l’autre. « Je les vois comme des contraires difficiles à réunir dans une seule et même personnalité. C’est une figure de style littéraire facile à utiliser qui montre les rêves que nous avons dans la vie et propose une opposition entre la vie physique et morale ».   

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Une volonté de divertir en même temps que d’écrire sur un sujet sérieux

Le travail sur l’intrigue est central dans les romans de Kim Leine. Il peut multiplier les détours pour tenir le lecteur en haleine.

Mais une documentation très précise est également essentielle. Elle permet au lecteur une réelle immersion dans l’histoire. L’écrivain utilise un procédé d’écriture original : « J’ai appris avec le temps qu’il faut écrire un roman avec une documentation de base et faire les recherches plus précises sur le sujet central postérieurement. Ces recherches se font après, lors de voyages, de discussions avec des historiens, et j’apporte ces éléments nouveaux à mon roman. De plus, concernant la documentation, il ne s’agit pas de lire beaucoup de livres, mais plutôt d’en lire quelques-uns seulement et de relever le détail important, puis de savoir où le placer dans le roman ».

Un écrivain hypnotiseur et psychopathe

Ib Gottlieb, l’un des frères jumeaux de L’abîme, est un psychiatre qui devient hypnotiseur. Kim Leine va plus loin sur son personnage, qu’il qualifie de psychopathe et dit qu’un écrivain l’est aussi généralement. « On pourrait d’ailleurs appeler Ib ‘psychopathe’, comme tout écrivain est obligé de l’être lorsqu’il manipule ses victimes (les lecteurs et les lectrices). J’ai découvert qu’en écrivant d’horribles choses d’une manière froide, je pouvais créer un effet plus fort chez le lecteur. Un écrivain, c’est un psychopathe manipulateur ! ».

L’auteur va encore plus loin dans sa façon bien à lui de rédiger ses romans, car il écrit chacun d’entre eux en deux langues pour un double public : norvégien et danois. « Il y a beaucoup d’identité dans une langue et lorsque j’écris le livre en norvégien, je le fais d’une manière différente de si j’écrivais en danois, comme si j’avais une autre personnalité. En effet, le regard norvégien sur les choses et la vie est différent du regard danois. De plus, la langue norvégienne représente pour moi ma vie émotionnelle, liée aux dix-sept premières années de ma vie, tandis que le danois représente l’école, l’éducation, la formation, la vie d’adulte et le travail. Le danois est la langue rationnelle et le norvégien est la langue irrationnelle. Je me qualifierais de ‘linguistiquement schizophrène’ ».    

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Les lectures françaises de l’auteur dano-norvégien sont diverses, et autant classiques que contemporaines. Il apprécie par exemple Guy de Maupassant dans une traduction danoise qui date de cent ans, mais aussi Gustave Flaubert, Marguerite Duras, Emmanuel Carrère, Delphine de Vigan, et le plus récent livre français qu’il a lu est HHhH de Laurent Binet, Prix Goncourt du premier roman publié chez Grasset en 2010. D’ailleurs, l’auteur suit le Prix Goncourt de très près.   

L’abîme est à lire au plus vite, et nous attendons la prochaine traduction d’un éventuel roman avec impatience !

Un voyage dans les Appalaches avec Roy Braverman

Éditeur, scénariste de bandes dessinées, grand voyageur et écrivain, Patrick Manoukian est venu présenter à une trentaine de lecteurs Babelio son dernier roman Hunter, publié chez Hugo et Compagnie. Les amateurs des enquêtes mongoles de Yeruldelgger connaissaient Patrick Manoukian sous le pseudonyme Ian Manook, mais c’est sous la nouvelle identité de Roy Braverman que l’auteur a écrit ce livre et rencontre ses lecteurs.

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Le récit de Hunter raconte la disparition étrange de plusieurs couples dans une petite ville des Etats-Unis. Les hommes sont retrouvés assassinés tandis que les femmes sont portées disparues. Hunter, homme de couleur métisse, est condamné à mort pour ces crimes et s’évade de la prison après douze années de captivité. Il revient dans le petit village des Appalaches où ont eu lieu les crimes et l’ancien policier Freeman va tout faire pour que Hunter avoue où il a caché le corps de Louise, sa fille, une des cinq disparues.

Tout commence par un pari

Roy Braverman a commencé à écrire dès l’âge de quinze ans et en est venu à être publié à l’occasion d’un pari conclu avec sa fille. « Le défi d’écriture vient de ma fille Zoé. J’ai toujours écrit pendant cinquante années sans ne jamais rien terminer. Lorsque je bloquais sur un genre, je passais à un autre, et ainsi de suite. Quand ma fille est partie vivre à Buenos Aires, je lui ai demandé si elle voulait que je continue à lui envoyer ce que j’écrivais, mais elle en a eu marre de ne jamais avoir la  fin des romans et m’a demandé d’en terminer un une bonne fois pour toutes ».

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Une histoire de pseudonymes

L’auteur a publié ses œuvres sous plusieurs pseudonymes, notamment Ian Manook pour son roman Yeruldelgger publié chez Albin Michel en 2013 et Paul Eyghar pour Les Bertignac : L’homme à l’œil de diamant publié chez Hugo & Cie en 2011. Un choix qui n’est pas lié au hasard, puisque Roy Braverman adapte son pseudonyme en fonction du genre qu’il décide d’écrire. « J’avais conscience que Hunter était autre chose. L’histoire était destinée à être un polar à l’américaine, plus linéaire et plus dense, avec moins de descriptions et plus d’action. Quitte à faire quelque chose de différent, autant écrire sous un pseudonyme différent ! ».

Une source d’inspiration littéraire minime

Lorsque la question de ses inspirations littéraires lui est posée, Roy Braverman répond qu’il n’en a que très peu, voire pas du tout. Il a fait le souhait de ne pas être influencé par d’autres écrits mais dit aimer tout de même les livres courts en citant J. D. Salinger. « Il y a deux grandes écoles pour moi dans le métier d’écrivain. La première, c’est le devoir de tout lire pour se construire et construire ses récits. Moi, je ne fais pas partie de cette école car si je lis trop de romans, j’ai peur de rencontrer des idées en me demandant pourquoi moi-même je n’y avais pas pensé avant pour mes histoires. En revanche, à chaque salon  littéraire je ramène au moins cinq livres et je lis les trente premières pages de chacun afin de m’en faire une idée générale. Ensuite, je fais deux piles : une pour les livres que je lirai, et une autre pour ceux que je ne lirai pas. C’est la seconde pile qui grandit le plus vite… »

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Braverman : un grand voyageur

L’écrivain s’inspire d’endroits qui l’ont particulièrement marqué pour situer ses intrigues. « Pour les pays dans lesquels j’ai voyagé, je n’ai pas de problème de description, je me base sur mes propres souvenirs. En revanche, je préfère inventer un lieu et un contexte lorsque des scènes se déroulent dans des endroits plus petits. C’est le cas pour les scènes de crime, par exemple ». Il ne fait pas spécialement de recherches car il aime laisser son libre court à son imagination : « Je ne connais pas la phrase qui va suivre ce que je suis en train d’écrire ».

Le point de vue de l’auteur sur ses personnages

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Certains lecteurs ont fait remarquer qu’il n’y avait pas beaucoup de caractéristiques et de descriptions physiques des personnages, et que les dialogues et l’aspect moral étaient privilégiés. Roy Braverman éprouve un réel attachement pour ses personnages et pense que la qualité du langage et des échanges est plus importante que celle de l’apparence. « J’aime m’attacher à construire tous les personnages comme s’ils allaient durer cinq cents pages. Ils se construisent en effet pour moi beaucoup par les dialogues et les expressions. J’évite les descriptions physiques car l’épaisseur vient des dialogues qui forment les gens ». Le personnage de Denise dans son roman a été unanimement apprécié et l’auteur dit vouloir mettre plus de femmes en personnages principaux dans ses futurs livres. « Je veux construire tous mes personnages de manière la plus dense possible. Pour le prochain roman, dans les dix protagonistes que j’ai commencé à construire, sept sont des femmes ».

La question du racisme dans Hunter

Les origines du personnage de Hunter sont assez floues. Il est décrit comme un « demi-sang indien », et dans une région reculée comme la chaîne de montagnes des Appalaches située à l’est de l’Amérique du nord, les personnes de couleur de peau ne sont pas toujours très bien perçues. Le shérif qui a envoyé Hunter en prison pendant douze années a profité de cette discrimination raciale pour faire condamner un homme qui se qualifie comme innocent. « Je veux parler des natifs dans mon livre et dans les livres qui vont suivre. Les endroits reculés comme les Appalaches sont sidérants et très excentrés des grandes villes. Dans Hunter, il y a une sorte de domination que je voulais aborder depuis un certain temps et c’est pour cela que j’ai fait de mon personnage un « sang-mêlé » comme le sont considérés beaucoup d’indiens aujourd’hui aux Etats-Unis ».

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Roy Braverman travaille actuellement sur l’écriture du second tome d’une trilogie prévue. L’histoire devrait s’ancrer en Alaska où le lecteur pourra retrouver le personnage de Hunter. L’écrivain pense aussi déjà au troisième tome, qu’il aimerait situer en Louisiane. S’il tient ses promesses, son prochain livre devrait être publié en mai 2019, l’auteur ayant rappelé qu’il publiait un roman chaque mois de mai.

 

Sandrine Collette : l’humanité face à la catastrophe

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Peu avant la rencontre avec ses lecteurs dans les locaux de Babelio le 1er février 2018, Sandrine Collette nous confiait sa phobie de l’eau et des fonds marins, dévorante. Mais alors comment lui est venue l’idée de mettre en scène dans Juste après la vague un océan déchaîné, une montée des eaux terrifiantes qui ravage tout sur son passage et met en danger une famille jusqu’alors épargnée, obligée de faire des choix lourds de conséquences ? Et n’était-ce pas trop douloureux pour elle de décrire la puissance dévastatrice de cet élément ? « Mon gros atout pour écrire quoi que ce soit, c’est que j’ai peur de beaucoup de choses. Ca me permet au moins de trouver des idées de départ assez facilement pour mes romans, même si l’écriture n’a aucune vertu thérapeutique dans ce cas. Donc pour moi écrire cette histoire a été à la fois très facile, et très douloureux. Et je me disais que si ça marchait sur moi, ça pouvait aussi fonctionner sur d’autres lecteurs. »

Quand Mère Nature rejette ses enfants

Qu’on l’aime ou qu’on la craigne (ou encore les deux), la nature prend parfois des airs de bourreau, ou de justicier impitoyable. C’est le cas lors des catastrophes naturelles, qui effraient toujours autant les êtres humains, et contre lesquelles nous semblons bien démunis. « L’idée du décor pour ce livre m’est venue lors d’un festival littéraire dans le Sud de la France. Il était censé faire beau, mais on a au final eu des pluies diluviennes pendant des jours, que rien ne semblait pouvoir arrêter. Plus généralement, je suis fascinée depuis toujours par la force et la démesure de la nature, dans ses manifestations brutales comme dans ses aspects les plus rassurants. Et j’ai été très marquée par la tempête de 1999, à laquelle je pense encore souvent. La nature est le seul tueur en série que personne ne peut arrêter : vous pouvez envoyer les commissaires, les flics et même l’armée, sans aucun effet. Vous devez juste attendre que ça s’arrête. »

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Une famille dans la tourmente

Mais Juste après la vague est-il pour autant un roman à morale écologique ? Un avertissement lancé à la figure du lecteur ? « Clairement non, je ne voulais pas faire un roman écolo ou catastrophiste. Pour moi c’est avant tout un cadre pour développer une intrigue, et ici l’aspect intimiste m’intéressait avant tout, pas le spectacle hollywoodien de la vague qui déferle. Le vrai sujet du livre reste la famille, et les deux faces de cette même médaille : l’amour et l’abandon, ce dernier étant un thème nouveau pour moi. »

Il faut dire que les parents de cette famille nombreuse de 9 enfants doivent faire un choix drastique : l’eau monte inexorablement sur les flancs de la montagne devenue île, où ils sont réfugiés. Mais problème, il n’y a de place que pour 8 passagers sur l’embarcation qui doit leur permettre de survivre. Ils doivent donc laisser 3 enfants derrière eux. Un dilemme qui semble avoir choqué certains lecteurs présents lors de la rencontre : « Je comprends tout à fait que cela questionne à ce point, et c’est même le but. En entamant l’écriture, je ne sais jamais exactement où je vais, j’ai simplement une situation et des personnages. Je ne porte pas de regard moral sur eux, sur leurs actions, l’idée c’est avant tout de les mettre dans des situations extrêmes, pour pousser l’humanité dans ses retranchements et voir ce qui en ressort. Ca permet aussi au lecteur de faire des comparaisons par rapport à sa propre histoire. La famille est un thème très riche, car on ne peut pas se défaire de sa prégnance, comme prison ou comme salut. »

Aux sources de l’écriture

D’ailleurs, même si elle écrit des romans noirs et des thrillers, Sandrine Collette ne se réclame pas d’une culture policière : « J’écris avant tout des romans, pas des thrillers. C’est l’éditeur qui décide de faire entrer dans une catégorie mes textes. A la publication de mon premier livre, Des nœuds d’acier (2013), je me suis même fait la réflexion : « Ma vie est foutue, j’ai écrit un polar ! » A l’origine je ne lisais même pas de polars. Et puis j’ai découvert des auteurs comme Ron Rash, et je me suis laissé embarquer. Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est les gens que je rencontre au quotidien. »

Comme beaucoup d’auteurs, elle aime donc observer le monde qui l’entoure pour s’en inspirer. Mais est-ce que certains livres l’ont influencée pour l’écriture de celui-ci ? « J’avais Robinson Crusoé de Daniel Defoe en tête, mais plus encore Sa majesté des mouches de William Golding. Un récit où des enfants échouent sur une île et se réorganisent, ce qui les oblige à devenir de petits adultes, même si on sent bien qu’au fond, à travers certaines actions, ils restent des enfants. Les enfants dégagent une force, une énergie monumentale que je trouve admirable, et que j’aime observer. »

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Faire face à la catastrophe : une situation, des réactions

Si la fin du monde nous fascine tant, c’est certainement parce qu’elle en dit long sur notre manière d’appréhender le présent, et la vision que l’on se fait du monde que l’on aimerait laisser à nos enfants, comme le faisait remarquer Christian Guay-Poliquin lors d’une précédente rencontre. De son côté, Sandrine Collette semble plus s’intéresser à l’aspect purement humain et comportemental du phénomène : « Comment peut-on rendre les gens ordinaires intéressants ? En les confrontant à des situations extrêmes, et en observant comment ils réagissent. J’ai encore en tête l’expérience psychologique de Milgram, qui autorisait des sujets à pratiquer une forme de torture, en leur garantissant que la personne torturée était consentante. Ca me fascine, car les bourreaux sont en fait des gens ordinaires, qui deviennent captivants au moment où ils basculent dans l’horreur. » « Une autre question que je me suis posée, c’est tout simplement : Et si ça arrivait ? Qui serait capable de survivre ? Qui sait encore chasser, pêcher, etc. ? Et moi, qu’est-ce que je ferais dans cette situation ? »

Et juste avant la traditionnelle séance de dédicace pour clôturer cette agréable soirée, qui a également permis aux lecteurs invités de poser d’autres questions, l’auteur nous a confié en quelques mots travailler sur son prochain roman, qui prendra cette fois place au Kamtchatcka. Et dans lequel il sera évidemment question de nature.

Entrer dans la peau d’un orphelin avec Philippe Krhajac

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L’auteur Philippe Krhajac est venu présenter son premier roman Une vie minuscule publié chez Flammarion dans les locaux de Babelio. Une vingtaine de lecteurs étaient présents afin de poser des questions sur cette œuvre semi-autobiographique où déception, tristesse et lueur d’espoir s’entremêlent. Une vie minuscule, c’est l’histoire de Phérial, petit garçon orphelin placé dans plusieurs familles d’accueil dès son plus jeune âge. Son histoire personnelle n’est pas tendre mais des rencontres, une forte volonté et surtout un intérêt particulier à la culture et au théâtre vont permettre à l’enfant de s’en sortir et de percevoir un rayon de lumière sur le chemin de sa vie.

Un roman semi-autobiographique

Immédiatement questionné sur l’aspect autobiographique de son ouvrage, l’auteur répond qu’il le qualifierait plutôt de « semi-autobiographique » car une grande part de fiction est présente dans l’histoire. La part réelle, il la place « dans l’enthousiasme des personnages de son roman » et dit de sa vraie vie d’enfant qu’elle était « bien plus dure » que celle évoquée dans son livre. Si la question de l’autobiographie s’est tout de même posée, Philippe Krhajac a cependant fait le choix de rester du côté du roman, lui qui a été tant marqué par les fictions et les pièces de théâtre dès son plus jeune âge.

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L’auteur a également fait le souhait de ne pas uniquement parler de lui dans son oeuvre, car il a voulu que tous les lecteurs se sentent concernés par le récit. Après la lecture du roman Une vie minuscule, certains lecteurs ont fait remarquer qu’ils s’étaient sentis à nouveau en enfance et qu’une des forces de l’auteur avait été de se resituer lui-même dans la position de l’enfant qu’il était. Philippe Krhajac reconnaît qu’il a voulu que ses lecteurs se sentent concernés : « Je voulais vraiment toucher mes lecteurs. J’ai vraiment travaillé à cela ; ces sensations que nous avons tous ressenties. »

Comment parvient-on à se détacher du personnage pour aller vers la fiction ? « Il y a un travail en amont à faire sur soi pour pouvoir aborder et donner aux autres. Je suis arrivé dénué de colère pour cette écriture. Il y a bien sûr une réalité à travers le personnage de Phérial.  »

Un premier roman qui reflète des années d’écriture

L’auteur a commencé à écrire dès l’âge de 10-11 ans et cette passion pour l’écriture, il la doit d’abord à l’une des familles dans lesquelles il a été placé : « J’ai fait 12 familles et l’une d’entre elles avait un certain niveau culturel qui m’a permis de m’intéresser à la lecture et à la littérature. » Mais cela n’a pas toujours été le cas : « quatre ans après, je suis tombé dans une famille culturellement différente et j’avais peur que cette passion que j’avais développée se retourne contre moi. J’ai étouffé et pour ma propre survie, décidé de ne plus rien écrire et de ne pas montrer un goût pour la littérature. C’était une famille dans laquelle il n’était pas bien vu de lire et encore moins d’écrire. Puis, plus tard, j’ai recommencé à écrire grâce au théâtre. »

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L’auteur dit avoir réalisé que durant toute sa vie, il n’avait pas réellement travaillé au sens propre du terme, plus préoccupé par l’idée d’avoir quelque chose à transmettre. C’est pour cela que son roman lui a pris près de dix années à être rédigé, né d’une forte volonté de transmission et d’envie de partager un passé douloureux avec ses lecteurs mais aussi à ses enfants. Ces derniers, il les a longtemps observés dans leur apprentissage de la vie et il a voulu leur raconter l’enfant qu’il a été : « Il y a deux choses avec mes enfants : donner la part de l’histoire en rigolant à table et en leur disant « vous savez, j’ai été à la DAS » avec une voix grave, et l’autre explication est plus sérieuse. Je leur explique d’où je viens car j’ai eu trop d’amis qui n’ont pas pu retrouver leurs parents, ou parfois pire, les ont retrouvés mais ont été rejetés… »

Un optimisme à l’antithèse de son récit

Quelques lecteurs ont été frappés par les nuances d’optimisme qui se dégageaient du récit de Philippe Krhajac. Cet optimisme, l’auteur le retient des personnes qui lui ont permis d’entrevoir une lueur d’espoir. Mireille et Mme Lecœur ont fait avec les enfants un travail incroyable et c’est grâce à cela que le personnage de Phérial s’est senti moins seul durant son enfance difficile. L’auteur nous explique qu’il y a une chose très paradoxale dans sa manière de revivre le schéma de son enfance. Pour lui, l’orphelinat a été à la fois un paradis mais aussi le lieu d’une grande solitude… Il précise aussi que « Phérial semble comprendre qu’il est à un endroit très particulier qui n’est pas sa famille. Sa chance, c’est sa capacité d’observation qui lui a permis de sortir de ce milieu. »

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L’optimisme du roman, c’est aussi une réalité adoucie par l’évocation de trois familles d’accueil seulement sur les douze dans lesquelles l’auteur a été véritablement placé. Le lecteur retrouve cette douceur dans le personnage de l’assistante sociale Mireille qui a réellement existé et a été très important dans la vie de l’auteur : « J’ai demandé une fois à l’âge de 16-17 ans à Mireille combien on était d’enfants de la DAS à s’en sortir, c’est-à-dire de vivre une vie ‘normale’. Elle m’a répondu qu’on était deux ou trois sur cinq cent, et que tous les autres atterrissaient soit dans la prostitution, soit dans l’alcoolisme… ».

Quelle est la suite ?

L’auteur étant comédien, il s’imagine volontiers travailler sur un scénario autour de son roman, et même jouer un petit rôle dans une adaptation, pourquoi pas !

Pour le moment, il progresse sur l’écriture d’un second roman qui fera suite à Une vie minuscule. L’écriture suivra le même schéma, c’est-à-dire trois grandes parties et des chapitres courts. Le lecteur retrouvera le personnage Phérial qui aura une trentaine d’années et sera dans la recherche de son histoire et de ses origines slaves dans un pays en guerre. Philippe Krhajac a confirmé avoir déjà rédigé la première grande partie de ce nouveau livre… Rendez-vous dans quelques mois pour en parler ?

De la déportation aux défilés haute couture, rencontre avec Véronique Mougin

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A l’occasion de la publication de son deuxième roman, Où passe l’aiguille, publié chez Flammarion Véronique Mougin est partie à la rencontre des lecteurs Babelio. 

Connue pour ses enquêtes, la journaliste Véronique Mougin est également écrivain. Après avoir publié plusieurs essais et investigations, elle a en effet écrit en 2015 un roman intitulé Pour vous servir, fiction plongeant le lecteur dans le monde des gouvernantes. Animée depuis quelque temps par le désir de raconter l’histoire de son cousin Thomas, qui, après avoir été déporté, est devenu grand couturier, l’auteur change aujourd’hui de registre avec Où passe l’aiguille, un nouveau roman publié chez Flammarion à mi-chemin entre le récit de témoignage et la fiction. 

Véronique Mougin a essayé à travers cette œuvre de divertir le lectorat tout en évoquant un sujet difficile ; pari tenu ?
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Du récit de témoignage au roman

Immédiatement interrogée sur l’aspect biographique de ce livre qui est classé dans la catégorie des romans, l’auteure confie avoir voulu restituer le plus fidèlement possible le cheminement de son cousin, pris dans les tourments de la guerre et du fascisme. Elle a ainsi réalisé plusieurs séries d’entretiens avec Thomas, né en 1929, pour ensuite retranscrire ses propos dans un ouvrage qu’elle ne qualifierait d’ailleurs pas de « roman » même s’il ne s’agit pas non plus d’une biographie à proprement parler. Une biographie aurait en effet selon elle “écrasé l’aspect extraordinaire de cette histoire romanesque”.

Elle souhaitait aussi que les adolescents d’aujourd’hui puissent se reconnaître dans l’adolescent qu’était son cousin à l’âge de quatorze ans lorsqu’il a été déporté et une biographie aurait pu selon elle « augmenter la distance entre l’enfant de 1944 et celui d’aujourd’hui ». A travers les yeux de Thomas, l’auteure a souhaité faire le portrait d’un enfant débordant de vie bousculé et bouleversé par la guerre, la déportation et les camps de concentration et montrer comment il a pu s’en sortir à un si jeune âge .  

Ce rapprochement entre le lecteur et l’expérience vécue par Thomas est facilité par le choix de la première personne. L’auteure confie que son cousin, aujourd’hui âgé de 89 ans étant resté « assez gamin », il n’a pas été difficile pour elle de retrouver la voix du jeune homme qu’il était pendant la guerre.

Un travail d’écriture… et de recherches

Si l’auteure est par ailleurs restée très proche des témoignages de Thomas, elle a également réalisé un travail de recherche pour ne pas dépendre uniquement de ses souvenirs : « Je ne pas voulais pas donner prise à la contestation en restant près de la réalité et proche de mon cousin ». Ses informations, elle les a eues dans des archives et lors de voyages dans des camps en Hongrie où son cousin a été déporté. Où passe l’aiguille présente tout de même quelques aspects fictifs avec des personnages ajoutés, supprimés ou recréés. Par exemple, l’auteure donne des explications sur le personnage de Serena qui est “la jeune fille sur laquelle Thomas tire et ne s’appesantit pas du tout; j’ai voulu tenter d’expliquer pourquoi il avait tiré en lui fournissant des pistes de réflexions”, des hypothèses qu’il a ensuite approuvées et validées.

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Élément déclencheur

Pourquoi écrire ce récit aujourd’hui alors que l’auteure montre dans le roman un Thomas qui refuse de parler de tous les drames qu’il a vécus ?

Pour Véronique Mougin, c’est une histoire  que chaque membre de sa famille a essayé de transmettre d’une manière ou d’une autre malgré les silences de celui qui se fait appeler « Tomie ». Si Thomas a toujours refusé de parler de ce qu’il a vécu et qu’il a tenté par son travail d’oublier ce qui s’est passé ou tout du moins de ne pas y penser (« Thomas avait la certitude, je pense, que s’il parlait, il allait en mourir »), il s’est un peu épanché ces dernières années et a témoigné de longues heures durant auprès de Véronique Mougin. L’auteure a écrit un livre sur sa vie, mais tous les membres de sa famille ont essayé de porter son histoire, d’une manière ou d’une autre : “En tant que petite fille, nièce, cousine de déportés, on se sent responsable de transmettre l’histoire”.

Un titre intrigant

Le titre Où passe l’aiguille est interprété différemment selon les lecteurs et l’auteure est satisfaite que chacun puisse se faire sa propre interprétation. Pour Véronique Mougin, c’est en premier lieu une référence au monde de la couture, monde qui a permis à Thomas de s’épanouir, mais c’est aussi un proverbe : « Où passe l’aiguille passe le fil ». Ce proverbe avait une signification pour l’écrivaine qui pensait à « tel père, tel fils », la couture ayant été transmise par son père à Thomas. La couture occupant une place majeure dans la vie de Tomie, Véronique Mougin confie que son cousin, à travers l’épreuve de la déportation durant laquelle il était entouré d’hommes, a changé sa perception de voir les hommes et les femmes. Il a ainsi développé l’idée d’habiller les hommes comme des femmes et réciproquement tout au long de sa grande carrière dans une maison de couture de renommée. L’homme a vraiment réussi à “prendre sa revanche sur la vie” à travers la couture.

L’auteure sera présente sur plusieurs festivals dans les jours qui viennent afin de présenter son livre, et est sélectionnée parmi 10 autres écrivains pour le Prix des Lecteurs de Levallois 2018 au Salon du Roman Historique de Levallois le 11 mars prochain.