L’héritage familial avec Marinca Villanova

Elles peuvent être mères poules, nourricières, protectrices, adoptives ou biologiques… Marinca Villanova les qualifie quant à elle de “dévorantes” dans son premier roman paru aux éditions Eyrolles, Les Dévorantes. Sur trois générations, elle dresse en effet les portraits de trois femmes d’une même famille, d’abord filles puis mères, et leur rapport conflictuel à la maternité. C’est d’ailleurs à l’occasion de la sortie de ce livre et pour échanger à ce propos que l’auteur est venue à la rencontre de 30 lecteurs, dans les locaux de Babelio, le lundi 11 mars dernier.

« C’est sa fille, cet air de fennec malade, coincé sous un pied de table, aux yeux parfois brillants dont on ne sait s’ils vont se décider à pleurer et qui ne dit rien, qui reste là sans bouger, attentive, dont elle ne comprend pas la machinerie intérieure. Mais ça l’agace cette pitié qu’elle ressent pour elle, elle aurait envie de la secouer, pour qu’elle soit forte, qu’elle réussisse des exploits, qu’elle soit une alliée, qu’elle puisse être fière de sa fille. »

Emma, Angèle, Karine.
Trois filles, trois mères, trois femmes, qui ont en partage l’attente d’un regard maternel aimant, sans cesse raté, sans cesse reporté. Chacune d’elle a construit un des maillons d’une longue chaîne haineuse, de mère en fille. Comment cesser d’être dévorée ? Comment cesser d’être une dévorante ?

Faire revivre le monde de l’enfance par l’écriture

“C’est l’enfance qui m’a guidée” annonce Marinca Villanova, “je suis partie de ces petites filles, puis j’ai eu envie de croiser leurs regards avec ceux de leur mère.”

Aujourd’hui psychologue clinicienne auprès des enfants, adolescents et de leurs familles, Marinca Villanova a également travaillé en tant qu’assistante sociale et réalisé des courts métrages, notamment un reportage vidéo intitulé Fait maison sorti en 2001, dans lequel elle s’intéressait aux femmes qui ne sortaient pas de chez elles, “j’avais abordé le sujet de la maternité avec elles, c’était déjà un thème qui m’intéressait”, se souvient l’auteur.

“Ce livre a une histoire”, explique-t-elle d’ailleurs à l’assistance. “J’ai commencé à écrire une première version de ce roman il y a une dizaine d’années environ. Je l’avais fait lire à mes proches mais il était finalement resté dans un tiroir. Je n’étais pas satisfaite de ce que j’avais écrit, et j’étais découragée. En rouvrant mon manuscrit, des années plus tard, les dysfonctionnements me sont apparus clairement.” Plus de 10 ans se sont ainsi écoulés entre la première et la deuxième version de ce manuscrit, qui ont permis à l’auteur d’acquérir de nouveaux outils et de nouvelles connaissances grâce à ses différentes activités professionnelles : “Mes différents métiers, de la proximité que j’ai pu avoir avec des familles au travail clinique que je mène aujourd’hui avec les enfants, ont nourri ce livre.”

Marinca Villanova affirme toutefois ne pas s’être inspirée de personnes réelles pour construire les trois femmes de son roman : “En tant que psychologue, je ne m’autorise pas à utiliser les histoires des gens que je rencontre dans ce cadre, et ça ne me viendrait d’ailleurs même pas à l’idée de le faire. En revanche, je me suis nourrie de mon expérience auprès des enfants, des familles et des adolescents pour mieux définir mes personnages et exprimer leurs émotions. Je sais peu de choses de ma famille, c’est peut-être pour ça que les familles des autres m’intéressent.”

En plus de son expérience personnelle, Marinca Villanova s’est surtout appuyée sur des documentaires et des témoignages, notamment pour retranscrire le cadre des années 1940 et de l’enfance d’Angèle.

Emma, Angèle, Karine

Le point commun de ces trois femmes, Emma, Angèle et la plus jeune, Karine, en plus de leur parenté, c’est la violence de leur comportement : “Toutes les trois sont dévorantes”, précise l’auteur, “mais chacune d’entre elles à sa façon. Ce sont des femmes maltraitantes, mais elles le sont involontairement.”

Cette forme de brutalité dans leur comportement prend son origine dans la difficulté qu’elles éprouvent à s’approprier leur nouveau rôle de mère : “Cela ne tient pas nécessairement au fait qu’elles donnent naissance à une fille, j’ai voulu montrer que c’est pareil pour les relations mère/fils. Cette difficulté dans leur relation à leur enfant prend naissance dans la chute de leurs repères et de leur identité lorsqu’elles deviennent mères. Elles sont déstabilisées et seules le jour où elles deviennent mères : elles ne savent pas comment faire.”

Une malédiction comme héritage familial

En racontant l’histoire de ces trois femmes qui ne parviennent pas à créer de lien avec leur fille, Marinca Villanova a eu envie de “parler de la honte, de faire entendre des voix cachées”. En effet, c’est d’abord une crise identitaire que vivent ces trois femmes : “le jour où elles deviennent mères et passent à un statut de parent, il y a un changement radical : elles ne savent plus qui elles sont. Dans la difficulté de la relation à leur fille, elles apprennent quand même quelque chose d’elles-mêmes.”

C’est là qu’intervient le lecteur, explique alors l’auteur : “Elles sont incapables de faire le lien entre elles, les unes avec les autres : elles se rendent compte de leur souffrance, mais pas que leur mère l’a elle aussi vécue, leurs souvenirs d’enfance ne leur permettent pas de comprendre. On n’est pas séparé de son histoire si on n’a pas mis les mots dessus. J’ai voulu, au contraire, que les lecteurs soient capables de lier les histoires entre elles, même si les personnages ne peuvent pas le faire.”

Dans sa pratique de psychologue, Marinca Villanova s’intéresse particulièrement à l’histoire familiale des personnes qui viennent la voir. La question de l’héritage tient ainsi une place prépondérante dans Les Dévorantes : “On ne maîtrise pas ce que l’on transmet à ses enfants : on leur transmet l’inconscient, les secrets, l’indicible… tout ce qu’on n’arrive pas à formuler. Ces femmes se confrontent à un héritage familial pesant, comme une malédiction à laquelle Karine, surtout, souhaite échapper.”

“Pour moi, cette situation n’est pas une fatalité”, termine ainsi Marinca Villanova. “Quand on trouve les mots, on le dépasse, on s’en libère. C’est le sens de mon travail avec les familles.”

Découvrez Les Dévorantes de Marinca Villanova, publié aux éditions Eyrolles, ainsi que la vidéo des cinq mots de l’auteur :

Anne-Laure Bondoux, ou comment survivre à un secret de famille

Auteur de nombreux romans pour la jeunesse depuis plus de vingt ans, traduite dans une vingtaine de langues et récompensée par de nombreux prix, Anne-Laure Bondoux n’en est pas à ses débuts quand il s’agit d’écrire pour les adolescents ou pour les enfants. Cependant, voilà quelques années qu’elle fait des infidélités à la littérature jeunesse ; d’abord avec Et je danse, aussi, coécrit avec Jean-Claude Mourlevat. Publié aux éditions Fleuve en 2015, le livre a séduit des dizaines de milliers de lecteurs et a déjà fait l’objet d’une rencontre chez Babelio, au moment de sa sortie. Quatre ans plus tard, Anne-Laure Bondoux est de retour « pour les adultes » avec Valentine ou la belle saison.

71i6uy-CruL

A 48 ans et demi, divorcée et sans autre travail que l’écriture d’un manuel sur la sexualité des ados, Valentine décide de s’offrir une parenthèse loin de Paris, dans la vieille demeure familiale. Là-bas, entourée de sa mère Monette et du chat Léon, elle espère faire le point sur sa vie.

Mais à la faveur d’un grand ménage, elle découvre une série de photos de classe barbouillées à coups de marqueur noir. Ce mystère la fait vaciller, et quand son frère Fred débarque, avec son vélo et ses états d’âme, Valentine ne sait vraiment plus où elle en est.

Une seule chose lui semble évident : elle est arrivée au terme de la première moitié de sa vie.

Il ne lui reste plus qu’à inventer – autrement et joyeusement – la seconde.

« Ce soir, c’est contrôle ! » s’écrit Anne-Laure Bondoux en riant quand on demande au public si tout le monde a bien lu le roman. Et cette entrée en matière donne le ton de la soirée. Une soirée où, puisque tout le monde a bien lu l’ouvrage, on parlera en profondeur du roman : les thématiques qu’il aborde, les trajectoires des personnages, les choix de l’auteur, du premier chapitre jusqu’à la fin. On ne gardera dans ce compte-rendu aucun spoiler qui risquerait de vous gâcher votre plaisir de lecture, mais juste l’essence de cette soirée : des réflexions, de la bonne humeur, et la générosité d’une écrivaine qui a répondu longuement à chaque question de ses lecteurs.

3

« Je voulais endosser Valentine comme un costume sur une scène de théâtre »

C’est des personnages que naissent les romans d’Anne-Laure Bondoux. Depuis vingt ans qu’elle publie des romans, ce processus créatif n’a pas changé et semble même, à l’entendre, être une condition sine qua non à la création d’un roman. « Un personnage doit cohabiter longtemps avec moi. C’est d’ailleurs le cas en ce moment pour le prochain. Jusqu’à l’écriture, c’est comme si j’avais des silhouettes pas assez charnues, des personnages en carton, ils ne sont pas vivants. »

Certains lecteurs lui ont fait remarquer que son nouveau personnage semblait assez proche d’Adeline, dont elle prenait la plume en face de Jean-Claude Mourlevat dans leur roman épistolaire Et je danse, aussi. Une remarque loin d’être anodine car c’est un peu comme ça qu’elle a été pensée… avec, d’une certaine façon, la complicité d’Adeline elle-même. En effet, les personnages sont, pour Anne-Laure Bondoux, tellement vivants dans son écriture qu’ils continuent de l’habiter longtemps après chaque ouvrage. « J’avais tellement aimé écrire Adeline que j’étais en deuil. Je continue un peu à discuter avec elle dans ma tête » confie-t-elle, amusée, avant de poursuivre : « J’ai voulu lui créer une frangine ! » Le nom même de Valentine a été entre autres choisi en clin d’œil à Adeline. « Par jeu, j’ai cherché un prénom avec la même sonorité. Un matin, j’ai entendu à la radio un extrait d’un film avec Jean Rochefort, Le Cavaleur, dans lequel il court après une certaine Valentine… »

« Fred est venu après. Je voulais raconter une histoire de frères et sœurs et j’ai toujours voulu avoir un grand frère. J’ai adoré cette idée que Fred tienne une sorte de journal intime. » Ce second protagoniste que vous rencontrerez dans le roman, aussi important que Valentine, tient un journal d’entraînement dans lequel il commence par référencer ses performances cyclistes, avant d’y raconter sa vie et ses émotions. « J’ai adoré poser un regard sur Valentine à travers les yeux de son frère. J’avais beaucoup de tendresse possible à travers ce regard-là. Valentine était mon objet, mon sujet mais le regard de Fred m’a permis de construire une sorte de détour. »

Son héroïne, en fait, est un personnage très proche d’elle. Valentine écrit par exemple un livre de commande pour un éditeur. Anne-Laure Bondoux, qui a travaillé au début de sa carrière pour Bayard Presse, s’est ainsi « beaucoup amusée à lui prêter [ses] propres doutes ». Mais écrire le roman à la troisième personne, et les passages du journal de Fred à la première, lui ont permis de prendre un certain recul vis-à-vis de ce personnage.

« Je me suis sentie assez forte pour oser le happy end »

C’est par ses personnages qu’Anne-Laure Bondoux nous a invités dans son atelier d’écrivain en nous parlant de la façon dont elle écrit. Ici, la troisième personne était une astuce pour être plus légère. « C’est venu naturellement. Parler de Valentine à la troisième personne m’a permis de mettre de la distance. De la traiter avec une petite désinvolture, un regard amusé. À la première personne, j’aurais été en prise avec ses émotions » raconte-t-elle, avant de nous dévoiler : « Quand j’écris, je me mets des post-its avec des lignes directrices. Là, j’avais mis : tendresse. »

Le risque de la tendresse, et l’auteur l’avoue elle-même, c’est de tomber dans un texte mièvre. Une peur qui l’a animée de longues années, si bien que certains de ses romans sont assez sombres. Ce dernier livre, remarque une lectrice présente ce soir-là, est plein de bienveillance. Alors pourquoi, aujourd’hui, aller dans quelque chose de tendre ? « Premièrement, je trouve qu’on est dans un monde assez noir », commence-t-elle par expliquer, justifiant ainsi une volonté de respiration, tant pour elle que pour son lecteur. « Deuxièmement, j’ai écrit beaucoup de romans qui se terminent mal ou de façon très ouverte – j’ai toujours reculé devant le happy end pour ne pas tomber dans le mièvre et là je me suis senti assez forte pour oser le happy end. »

Pour autant, rien n’indique qu’Anne-Laure Bondoux savait dès le début de l’écriture quel destin attendait ses personnages. Si chaque ouvrage naît d’un personnage, elle se lance sans forcément connaître toute la trame de son histoire. « Je ne planifie pas, confirme-t-elle. Mais j’essaye de mélanger deux façons d’être écrivain. Il y a ceux qui ont une structure très précise et ceux qui écrivent à l’instinct. Je pars avec les personnages qui doivent être forts, charpentés, et ceux-là vous amènent dans leur univers, parfois avec des surprises : j’adore ça. » Mais dans ses derniers romans, y compris Valentine, elle a cherché à plus organiser ses intrigues pour ménager des effets de suspense ou de surprise, créer différents rythmes et rebondissements, des moments de scénario. Mais elle conclut quand même : « Pendant l’écriture ; ça m’ennuie de trop prévoir ! » Il lui est même arrivé, pour ce roman, de secouer un peu sa structure. Ainsi le journal de Fred, qui est venu plus tardivement, n’était donc pas prévu pour inaugurer le roman, comme c’est le cas dans sa version finale. Il s’agit d’une sorte de montage, comme pour un scénario.

1

« C’est aussi ces moments où on n’écrit pas que quelque chose s’écrit »

« Avec Valentine, on voit un écrivain au travail », fait remarquer Pierre, qui anime la rencontre, en parlant de son fameux ouvrage de commande. Or Valentine, dans le roman, bute sur chaque phrase et peine à avancer dans son travail. « La différence, c’est que j’ai écrit Valentine avec une sorte de concentration et régularité qui ne m’étaient pas arrivées depuis longtemps. » Une lectrice lui fait alors remarquer que Katherine Pancol, elle, affirme qu’en écrivant, elle a l’impression que se sont les personnages qui lui parlent, lui soufflent son texte. Cette sensation d’écrire sous la dictée de ses personnages, Anne-Laure Bondoux la décrit comme « des moments de grâce ». « On a un tel lâcher-prise qu’il n’y a pas d’obstacle. C’est le Graal de l’écrivain ! Je ne l’ai pas eu sauf pour Les Larmes de l’assassin. »

Elle ajoute d’ailleurs qu’écrire, c’est aussi ne pas écrire. Cette période préliminaire où le personnage n’existe pas mais se construit en elle est une phase pauvre en mots dans son processus d’écriture. Pourtant, cela en fait bien partie, voire c’est décisif, comme n’importe quel moment où elle n’est pas directement productive. « C’est aussi ces moments où on n’écrit pas que quelque chose s’écrit. Chaque chose de ma journée est susceptible de créer un petit déclic qui va m’amener à l’écriture. »

Pour nourrir ses personnages et déclencher l’écriture, elle a donc « mis en place des stratégies ». La première, c’est le sport. Grâce à la course à pied ou le vélo d’intérieur, elle stimule son imagination en se mettant dans un état de délassement motivant et inspirant. « Cela enlève des nœuds. Cela permet d’arriver à une grande disponibilité d’esprit. » Le sport libère en elle des endorphines qui, en plus de booster son corps, boostent son esprit et l’empêchent de trop douter ou questionner ce qu’elle crée. Un conseil, peut-être, pour tous les apprentis écrivains ? La seconde, c’est bien sûr de nourrir son esprit de plein d’autres choses : des livres, des films, etc.

2

« Avec la fiction, j’ai réussi à aller plus loin que la réalité »

Beaucoup verront Valentine comme un roman de la résilience. Ces deux jeunes cinquantenaires – ou en passe de l’être – ont leur lot de casseroles derrière eux. Divorce, deuil, doutes, erreurs, chômage, difficultés familiales… Un peu cabossés par leurs deux parcours, les voilà arrivés à la première moitié de leur vie et forcés d’en inventer la seconde. Ce roman raconte leur histoire et, inévitablement, met du baume au cœur au lecteur, quel que soit le moment de sa propre existence.

Ce roman puise d’ailleurs beaucoup dans les expériences personnelles de son auteur, qui a sans doute trouvé dans l’écriture une catharsis à ses propres angoisses ou questionnements. Interrogée sur l’image du chat, notamment, elle a raconté ce moment où, en visite chez ses propres parents, elle a trouvé dans la salle de bain de sa mère toute sa panoplie de cosmétiques et de soins. Parmi ceux-là, nombre de ces crèmes et lotions dévoilaient une femme en lutte avec l’âge et le temps qui passe. « Dans le livre, j’ai fantasmé le décès comme un exutoire, un talisman et le personnage du chat adoucit, transforme, permet un passage en douceur » pour les personnages, les lecteurs… et l’auteur. « Le chat est considéré dans certaines traditions pour être en lien avec l’au-delà. Pour d’autres romans je m’étais intéressée au chamanisme et à la guérison des corps et des âmes. Alors quand ce chat s’est invité dans mon roman, je l’ai laissé faire. » Elle qui n’a pas été élevée dans la foi d’une quelconque religion, Anne-Laure Bondoux avoue entretenir une relation assez distante avec la mort, comme dans une sorte d’inconscience de son existence. Un peu comme les personnages de son roman ? « Voir le chat, c’est voir le gouffre en soi, ce qu’on ne connaît pas de soi-même, sa fragilité. »

Au-delà même des thématiques, le secret de famille que révèle le livre renvoie à un événement sensiblement pareil que l’auteur a vécu dans son histoire personnelle et qu’elle relate d’ailleurs dans L’Autre Moitié de moi-même, un texte autobiographique publié chez Bayard en 2011. La fiction était un moyen, avec Valentine, de dire des choses qu’elle n’avait peut-être pas pu exprimer dans ce premier texte. « Il y a de l’humour. J’espère en avoir distillé beaucoup plus ici, avec le recul. Je me suis en tout cas moi beaucoup amusée avec Valentine, avec ses fêlures, ce qu’elle trimbale, avec ses difficultés. Ce que j’ai réussi à faire avec la fiction c’est aller plus loin que la réalité. »

Valentine, enfin, est un roman très contemporain, qui se déroule au moment des élections présidentielles de 2017 et traite de certaines interrogations de notre époque. Anne-Laure Bondoux a même, pendant l’écriture, envoyé un questionnaire à ses proches, les interrogeant sur la période électorale, comment ils la vivaient, ce qu’ils observaient autour d’eux, les questions qu’ils se posaient. « Et aujourd’hui, on n’est pas du tout sortis de cette période. D’un côté je trouve ça passionnant, mais aussi un peu dérangeant. On est en tout cas dans un moment singulier de notre histoire collective. » Commencé en octobre 2016, le livre avait pour ambition d’être écrit en même temps que la période électorale, ce qui aurait permis à l’auteur de saisir en direct l’atmosphère de cette époque. « Mais quand on y est arrivé, j’ai un peu cavalé derrière. Il y a des périodes où j’ai beaucoup écrit et d’autres très peu. » Finalement, elle a mis un an et demi à l’écrire, mais cela lui a permis d’attraper les événements au fur et à mesure que le temps passait, et de prendre un peu plus de recul sur cette actualité.

4

Commencé il y a plus de deux ans et publié il y a quelques mois, le roman Valentine continue d’entrer dans les librairies françaises avec son auteur, mais celle-ci est maintenant attendue de pied ferme : à quand le prochain roman ? Rien n’est sûr, puisqu’Anne-Laure Bondoux est justement en train de donner vie, de jour en jour, à son prochain personnage, avec qui elle dit cohabiter, mais qu’elle peine encore à incarner. Quand on lui demande si elle souhaite retrouver Valentine, la réponse n’est pas négative, mais pourtant claire. « Adeline et Valentine vont rester des personnages très proches de moi, avec qui je vais continuer de dialoguer. Mais je ne sais pas pour l’instant si je les ferai revenir. Là, je souhaite passer à autre chose, avec une autre thématique que le secret de famille. »

En attendant le prochain, vous pouvez vous replonger dans les précédents romans d’Anne-Laure Bondoux ou encore l’écouter parler de Valentine ou la belle saison en cinq mots :

Stephen Carrière, ou le sens des histoires

img_6251

S’il y a une question qui revient à chaque fois qu’un auteur publie un roman, c’est bien de savoir si son œuvre s’est nourrie de sa vie – comme si le contraire était possible – et surtout, comment ? Une interrogation somme toute légitime pour une humanité (se) racontant des histoires depuis des millénaires, et soucieuse depuis quelques siècles de distinguer plus nettement le mythe de la réalité. Mais aussi désireuse de savoir ce qu’il y a de l’auteur dans son livre, au-delà d’un travail d’imagination parfois très révélateur de la personnalité de l’écrivain.

Venu rencontrer trente de ses lecteurs inscrits sur Babelio le 21 janvier 2019, Stephen Carrière est très clair sur ce point. En tant qu’éditeur et traducteur baignant dans les livres depuis son plus jeune âge, il met forcément de ses influences et de sa vie dans ses écrits ; mais tout cela n’est que le terreau sur lequel se déploie son imaginaire. Il en va ainsi de L’Enchanteur, son premier roman classé « littérature jeunesse » et publié chez Pocket Jeunesse, véritable mise en abyme de la fiction, à travers un emboîtement malin et vertigineux.

img_6268

La lecture comme processus initiatique

L’Enchanteur est l’histoire d’une bande d’adolescents, dont l’un d’eux, Daniel, sait qu’il va mourir d’une maladie. Dès lors, il demande à ses amis de faire de sa mort un spectacle pour la sublimer : une mission pour Stan, « l’Enchanteur » de la bande, un type qui manipule la réalité comme personne. Epaulé de Jenny, David et Moh, il décide de reprendre Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, pour permettre à Daniel d’effleurer un instant d’immortalité à travers l’art.

Voici donc un livre écrit par Stephen Carrière, avec pour narrateur le personnage de Moh, racontant l’histoire de Stan, lui-même raconteur d’histoires (et menteur) hors pair, avec pour contexte la reprise d’une autre fiction, un classique de la littérature même. Vous suivez toujours ? « Je voulais écraser une histoire négative par une histoire collective positive, en mettant en scène des « personnages en quête d’auteur », en quelque sorte. Personnellement je considère que la fiction nous aide dans nos vies. J’ai beaucoup lu, et même après toutes ces pages je reste toujours troublé par l’art romanesque. Il y a quelque chose d’unique dans la littérature, par rapport aux autres arts : c’est juste un espace blanc avec des traits noirs, qui pourtant nous éduque et nous construit. Pour moi, ça reste une pratique magique, faisant appel à la conceptualisation par le biais de la puissance de représentation. »

img_6272

Et l’auteur d’aller plus loin, sur un fil entre réalité et fiction, en demandant à l’assistance : « Qui dans votre famille a autant d’importance pour vous que votre personnage de roman préféré ? J’ai énormément pleuré en découvrant la mort d’Owen dans Une prière pour Owen de John Irving, comme si c’était un membre de ma famille qui venait de me quitter. Dans mon livre, Stan est comme l’écrivain qui s’amuse à prendre le réel et à le façonner, fait du mensonge une fiction, et donne un sens à ce qui se passe. » Et au sujet de la reprise de Shakespeare ? « Jusque-là, je n’avais jamais compris pourquoi la tirade de fin de Puck dans Le Songe d’une nuit d’été me faisait pleurer à chaque fois. J’ai eu besoin d’en écrire ma propre version pour comprendre pourquoi il oppose deux mondes, pourquoi les comédiens sont vus comme un défouloir. »

« Si nous, les ombres que nous sommes,
Vous avons un peu outragés,
Dites-vous pour tout arranger
Que vous venez de faire un somme
Avec des rêves partagés.
Ce thème faible et qui s’allonge
N’a d’autre rendement qu’un songe.
Pardon, ne nous attrapez pas,
Nous ferons mieux une autre fois,
Aussi vrai que Puck est mon nom,
Si cette chance nous avons
D’éviter vos coups de sifflet,
Vite nous nous amenderons
Ou Puck n’est qu’un menteur fieffé.
Sur ce, à vous tous bonne nuit,
Que vos mains prennent leur essor
Si vraiment nous sommes amis
Robin réparera ses torts. »

 

(Tirade finale de Puck, William Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été)

Ecrire pour la jeunesse

Si L’Enchanteur a toutes les apparences du méta-roman, il s’adresse aussi à un public jeune, et reste donc tout à fait abordable dans la forme. « J’essaie de ne pas écrire pour un public trop spécifique, même si j’ai quand même l’espoir secret que des ados flashent sur ce livre. J’écris d’abord pour moi, ma fille de 13 ans, et quiconque voudra bien me lire. Ce que je veux dire, c’est que je n’essaie pas de séduire consciemment le lecteur. La seule règle que je me suis fixée durant l’écriture, c’est de ne pas ennuyer les lecteurs les plus jeunes, ce qui implique un gros travail sur le rythme : aujourd’hui les ados sont intolérants à l’ennui, car sans cesse sollicités, contrairement aux enfants des années 1970-80. C’est une contrainte que j’ai facilement intégrée, et je me suis amusé à faire en sorte qu’il se passe toujours quelque chose. Au passage, je pense qu’on ne peut plus faire un livre sérieux, de plus de 100 pages, sur les ados sans parler de ce qu’ils vivent vraiment aujourd’hui, en se mettant à leur place ; et ça va de leur manière de voir le monde, jusqu’à leur apprentissage sexuel via des sites prono comme Youporn. Je suis sûr que Roland Barthes travaillerait sur ça et le jeu vidéo Fortnite, s’il était encore vivant. »

Vu la moyenne d’âge et l’enthousiasme des lecteurs présents dans la salle, le livre de Stephen Carrière semble loin de se limiter au public-cible des romans young adult. Ce qui semble être le cas pour la littérature jeunesse en général d’ailleurs, autant lue par les enfants que leurs parents. « De toute façon, il me semble qu’on ne peut plus mettre dos à dos les générations comme dans les années 1990. Aujourd’hui, la bataille n’est plus là. C’est pourquoi je voulais des personnages adultes crédibles et complexes dans le livre. J’aime notamment beaucoup le commissaire, et les parents de Stan. »

img_6257

La jeunesse par la bande

Mais alors comment incarner cette jeunesse ? Comment rester accessible, au-delà du rythme, à un public effectivement très sollicité, et rarement par des livres ?

« J’adore les jeunes d’aujourd’hui, je les trouve intelligents et intéressants. Par contre, je ne supporte pas cette essentialisation à l’extrême très en vogue, où chacun va se conformer à des clichés pour se forger une identité. Ça manque complètement d’universalisme, un véritable cauchemar pour Martin Luther King, pour qui la couleur de peau ou l’origine ne déterminaient pas la personnalité. D’ailleurs je joue avec ça dans le livre, avec ces clichés en mettant en scène une bande de personnages d’origines différentes, mais pour mieux recentrer sur leur personnalité, et justement pas les réduire à un archétype. Voilà comment j’ai abordé ce livre, à travers des personnages, car selon moi, et contrairement aux psychanalystes qui disent que tout se joue avant 6 ans, je pense que les amitiés développées à l’adolescence forgent autant la destinée et le caractère que l’éducation familiale. Et déjà, dans la bande on trouve une mécanique narrative, à travers l’identité qu’on se construit, le rôle que l’on se donne. En plus, il y a une forme de perfection dans la bande. C’est comme un corps collectif, qui bougerait mieux que la somme de ses parties. Ça a de la gueule ! »

Une bande que Stephen Carrière voit aussi comme une manifestation magique, elle aussi : « En tant qu’éditeur, j’ai publié pas mal de livres sur l’ésotérisme et souvent parlé avec l’auteur Philippe Cavalier de la magie égrégorique, ou magie des foules. Pour moi, la question n’est pas de savoir si l’on croit à la magie, mais si elle est opérante. Et cette magie égrégorique peut donner lieu à de très belles choses quand elle est spontanée (dans un concert par exemple), mais aussi à des choses terribles lorsqu’elle est manipulée : c’est à cette dernière que la bande de Stan va être confrontée dans le livre. »

Du roman young adult certes, mais avec une belle part de fantastique aussi. « L’un des points de départ de mon bouquin, c’est une série très contemporaine que j’ai regardée avec ma fille de 13 ans : Stranger Things. Elle attendait les nouveaux épisodes comme un millenial (enfant né dans les années 2000) ne sait plus attendre, avec d’autant plus de ferveur. J’ai aussi lu beaucoup de Stephen King à cet âge, et mon écrivain préféré reste Arthur Machen. Pour autant, je voulais un livre qui parle de notre époque, donc je n’ai pas suivi le côté rétro de la série. » Il faut aussi dire que la fille de Stephen Carrière est une grande lectrice, et partage avec son père des lectures, et ses avis sur celles-ci. Peut-être est-elle même l’une de ses premières lectrices…

img_6302

Voilà une rencontre durant laquelle on a pu observer un bel égrégore, avec un auteur ravi de rencontrer 30 lecteurs ayant lu son roman, lui permettant de l’aborder dans les détails et d’en évoquer jusqu’à la dernière page – comme de coutume lors des rencontres Babelio. Un auteur qui sera d’ailleurs resté discuter avec l’équipe à l’issue de la rencontre et de la séance de dédicace, pour notamment nous raconter une étrange fête païenne sud-américaine, dont on ne vous dira pas plus…

En attendant de futurs (probables ?) romans jeunesse de Stephen Carrière, on vous propose de visionner cette vidéo tournée quelques minutes avant la rencontre dans nos locaux, où l’auteur présente L’Enchanteur à travers 5 mots : Littérature jeunesse, Fantastique, Contemporain, Monstre et Aventure.

Découvrez L’Enchanteur de Stephen Carrière aux éditions Pocket Jeunesse.

David Allouche : petit manuel d’émancipation

Mathématiques et littérature sont-elles vraiment antagonistes ? La rencontre que nous avons organisée chez Babelio le 17 décembre dernier nous force à nuancer un peu ce rapport, puisque l’économiste David Allouche vient de publier un premier roman : La Kippa bleue. Quand à savoir si religion et famille font bon ménage : c’est la question à laquelle lui-même cherche une réponse dans son ouvrage.

La Kippa bleue raconte l’histoire de Sasha, jeune homme issu d’une famille dans laquelle la religion juive tient une place essentielle. Kippour, c’est le jour qu’il a choisi pour annoncer à son père qu’il ne croit plus en Dieu. Deux jours le séparent de cette confrontation. Deux jours pendant lesquels il erre dans Paris, au gré de ses émotions et de ses rencontres avec Carla. Deux jours durant lesquels il va arpenter son propre chemin vers l’âge adulte et, peut-être, s’émanciper.

david_allouche_1

De l’économie à l’écriture, ou la longue gestation de La Kippa bleue

La Kippa bleue, c’est la première fiction de David Allouche, après la publication en 2016 de l’essai économique Marchés financiers, sans foi ni loi, coécrit avec Isabelle Prigent. « Un essai accessible, vraiment grand public, a affirmé l’auteur au début de son échange avec les lecteurs de Babelio, un livre sur les Français et l’argent. Il aurait pu s’appeler L’Argent, mode d’emploi ! »

« J’écris régulièrement, depuis que j’ai 30 ans » nous confiait-t-il ce soir-là, contre toute attente. Il avait même déjà écrit plusieurs romans, mais La Kippa bleue est le premier publié. « J’ai un rapport assez lointain avec l’écriture. Comme j’ai plus de temps aujourd’hui, je me consacre de manière plus assidue à celle-ci. » Avant ça, David Allouche a toujours été animé d’une fibre créative. Et les mots s’y sont rapidement fait une place : « J’ai commencé à m’exprimer en photo et vidéo, notamment avec des séries texte-image et des performances. À chaque œuvre, je voulais mettre des mots et je racontais des histoires avec ces images. »

Il était évident qu’il fallait qu’il franchisse le pas, et il l’a fait avec deux romans, très autobiographiques, dans lesquels il racontait avec humour des historiettes de son quotidien. « Après ces deux-là, j’en ai écrit un où il se passe vraiment quelque chose ! C’est La Kippa bleue. »

S’il lui a donc fallu plusieurs années pour en arriver au roman que vous pouvez aujourd’hui vous procurer en librairie, l’écriture de ce livre a en revanche pris très peu de temps. La première version a en effet été écrite « d’une traite ». Il l’a ensuite laissée décanter et reprise, mais à chaque fois, « peu de modifications étaient faites. On a changé des petites choses, modifié un personnage, renforcé Carla… », mais pas plus. Par ailleurs, quand on lui demande si certains passages lui ont demandé du fil à retordre, il répond « aucun », pas même la scène de discussion finale avec le père, qui a été « très rapide » à rédiger ! C’est un temps d’écriture qui, finalement, correspond à l’histoire en elle-même : celle de Sasha, qui se déroule sur deux jours seulement, dans la tension et la fébrilité qui animent le personnage… et qui ont gagné l’auteur lui-même, puisqu’il expliquait cette rapidité par la volonté d’écrire la scène finale – la confrontation avec le père. « Pour moi, tout le livre tendait vers cette fin. » Une fin qu’il ne connaissait pourtant pas ! « Je n’ai jamais la fin. J’ai le début, un point où il doit arriver une problématique. La fin me surprend donc moi-même. Celle-ci étonne, elle choque certains. On peut l’interpréter d’au moins deux manières… »

David Allouche nous a aussi parlé de ses influences littéraires, qui sont nombreuses, puisqu’il a beaucoup lu étant adolescent : Balzac et Stendhal, dont il adore Le Rouge et le Noir, Milan Kundera, Annie Ernaux, Romain Gary, Philip Roth… Un économiste lettré ? Oui, c’est possible.

david_allouche_3.png

Écrire l’adolescence aujourd’hui

Parmi ses influences littéraires, David Allouche compte également J. D. Salinger, dont il cite d’ailleurs un extrait en exergue de La Kippa bleue, issu de son célèbre roman L’Attrape-cœurs : « Quand elle arrive au rendez-vous, si une fille a une allure folle, qui va se plaindre qu’elle est en retard ? Personne. » « Je l’ai lu juste avant d’écrire mon roman. Et je me suis dit que je pouvais faire quelque chose autour de ça. Il y a un lien très fort dans ma tête entre L’Attrape-cœurs et La Kippa bleue. »

Une des questions qui a d’ailleurs animé notre rencontre avec David Allouche était : comment écrire l’adolescence quand on est un adulte ?

« Sasha, ce n’est pas moi, affirme David Allouche. Sasha est d’une autre génération, il a connu les attentats, l’Hypercasher, le Bataclan. Il connaît Tinder, Uber, etc. » Mais pour raconter son histoire, l’écrivain est reparti dans sa propre adolescence… et dans celle de ses neveux, à qui il a pu poser des questions pour rendre son personnage réaliste et crédible. Ce rapport avec les violences qui existent dans le monde et en France aujourd’hui, qui amènent certains intellectuels à surnommer les jeunes d’aujourd’hui la « génération Bataclan », semble très important pour David Allouche quand il évoque son roman. Pour lui, de tels événements, notamment dans la communauté juive, entraîne « un repli sur soi » qui rend toute affirmation de soi plus difficile.

David Allouche explore aussi, dans son roman, la dimension amoureuse de l’adolescence. Il fait de l’histoire entre Sasha et Carla l’un de ses axes narratifs principaux et évoque ainsi l’amour comme possibilité, pour le personnage principal, de s’émanciper. Pour lui, pourtant, il s’agit bien « plus d’un coup de foudre adolescent/amoureux, une petite histoire entre deux adolescents. On ne sait même pas si cela est vraiment réciproque. »

david_allouche_4

La religion pour parler plus largement d’émancipation

Le sujet principal de la rencontre restait néanmoins la religion, également au cœur de l’ouvrage. Selon David Allouche, ce que traverse Sasha avec difficulté – une volonté d’émancipation religieuse – a « une dimension familiale et une dimension sociale ».

La première, la famille, induit une sorte de pression : « la religion est tellement mêlée à la tradition familiale que s’éloigner de l’un c’est s’éloigner du reste ». C’est pourquoi Sasha a tant de mal à franchir cette étape.

Au cours de la soirée, une lectrice lui a demandé s’il était plus difficile de se séparer de sa religion en fonction de la religion à laquelle on appartient. Selon lui, « oui, il est plus dur pour un musulman qu’un catholique, par exemple, de s’émanciper socialement de sa religion ».

Mais finalement, même si la religion tient une place primordiale dans l’ouvrage et les doutes de Sasha, c’est une histoire universelle, un roman initiatique. « La question de la religion est la même que pour un garçon homosexuel. C’est un peu un coming-out religieux en fait. » La foi, l’orientation sexuelle, la politique et ses conflits droite/gauche… Qu’importe le domaine concerné par cette émancipation, la problématique reste la même : « Comment la différence peut éloigner de la famille ? »

Ce n’est sans doute pas pour rien, finalement, s’il a choisi un tel lieu pour y planter son histoire. Celle-ci se déroule en effet entre deux villes, Paris et Marseille, avec pour décor principal le quartier Saint-Maur, à Paris : « Un quartier de liberté, comme le décrit lui-même le romancier. Neuf, alternatif, où l’on se sent libre. »

david_allouche_2

Quelques secrets de fabrication

Avant de terminer cette soirée par la lecture d’un extrait, David Allouche a eu le temps de glisser au public quelques anecdotes sur le roman.

Son titre, d’abord, comme beaucoup de livres, a connu des évolutions assez importantes avant de devenir La Kippa bleue :

  • J-2 avant Kippour était le premier titre qu’il portait, le « titre de travail » de l’auteur, quand ce n’était encore qu’un fichier sur son ordinateur ;
  • Abraham et moi est un des premiers titres qui était évoqué au moment du choix ;
  • Je suis venu te dire que je m’en vais a failli être retenu ;
  • Mais c’est bien La Kippa bleue qui l’a emporté, en référence à cette kippa qu’on emprunte en entrant dans une synagogue, « c’est la kippa que l’on n’a pas, elle est occasionnelle »…

« J’espère pour Sasha que c’est le départ de quelque chose, a confié une lectrice lors de la rencontre. La révélation finale, pour moi, est le début d’un autre livre. » C’est le moment qu’a choisi l’auteur pour avouer qu’il existe déjà une suite à l’histoire de Sasha ! « Je l’ai écrite quelques années après. Ce sont deux livres différents mais on y retrouve le même personnage. » Nous n’en saurons pas plus que ces quelques paroles, ni sur l’histoire en elle-même, ni sur la possibilité qu’elle soit publiée un jour…

Mais en attendant, vous pouvez toujours vous mettre à l’économie, en lisant les travaux de David Allouche ou, pour les moins adeptes de chiffres, aller voir la vidéo que nous avons réalisée avec lui avant la rencontre, dans laquelle il parle de son roman en cinq mots : humour, amour, contemporain, identité et liberté.

Comment faire rire ses lecteurs, la méthode Aloysius Chabossot

« Comment écrire un roman », se nomme sans modestie le blog d’Aloysius Chabossot. Mais tout lecteur s’y aventurant remarquera rapidement, en parcourant ses pages, qu’elles ont une visée humoristique sous un ton visiblement sarcastique. Deux adjectifs décrivant bien l’œuvre de l’auteur qui, justement, la présente avec humilité. Publié pour la première fois chez Eyrolles, avec Fallait pas l’inviter, celui-ci n’en est par ailleurs pas à ses débuts puisqu’il a déjà fait paraître une dizaine de livres en autoédition après avoir exercé nombre de métiers tous plus différents les uns que les autres (chauffeur-livreur, éducateur, informaticien, banquier…). Parmi ses titres, vous trouverez : Cinquante nuisances de glauque (parodie du bien célèbre Cinquante nuances de Grey, écrite sur la base des deux premiers chapitres du livre original !), Bienvenue sur Terre : Guide pratique à l’usage des bébés ou encore Bric à brac de bric et de broc de l’écrivain branque, compilation de dix années de blog.

Nous avons reçu l’écrivain chez Babelio le 5 octobre dernier. Retour sur un homme de lettres qui n’a pas la plume dans sa poche…

Aloysius Chabossot - Babelio (3).png

Dans l’atelier de l’écrivain

Écrire un début

Avec 15 livres publiés en 10 ans de carrière seulement, force est de constater qu’Aloysius Chabossot est un auteur prolifique. Il nous a confié pendant la soirée écrire depuis toujours. « J’ai commencé à écrire vers 15-16 ans, des choses peu abouties » raconte-t-il, dressant le portrait d’un jeune Aloysius griffonnant déjà des pages entières de mots. Pourtant, ce n’est qu’à 25 ans qu’il a mis pour la première fois le point final à un roman. « C’était atroce », avoue-t-il. Mais lorsque Pierre, de Babelio, lui demande quelle importance ce moment a pour un écrivain, il reconnaît qu’aller au bout d’un premier texte est une étape importante. Il nuance tout de même son propos pour préciser : « Avant, quand on écrivait un roman, c’était vraiment un engagement. » En effet, plus jeune, il écrivait sur une machine à écrire, un outil compliqué pour avoir un texte propre et corrigé. « Aujourd’hui, avec un ordinateur, c’est plus facile », conclue-t-il. Mais était-ce déjà un texte humoristique ? Et Aloysius Chabossot de répéter : « Oui, mais catastrophique. »

Écrire souvent puis réécrire

Par ailleurs, il est l’auteur d’un blog alimenté régulièrement de billets d’humeur sur l’écriture, l’édition, les auteurs ou ses propres ouvrages. « C’est un peu comme un sport » explique-t-il. « Il faut écrire le plus souvent possible sinon on s’empâte, on s’engraisse. »  Mais comme un coureur de triathlon ne ferait pas trois sports à la fois, mais les uns à la suite des autres, Aloysius Chabossot reconnaît ne pas savoir écrire plusieurs livres à la fois. « J’ai plusieurs [romans] en repos. Mais j’ai du mal à passer de l’un à l’autre ! »

Car s’il est un auteur prolifique, il n’en reste pas moins exigeant sur ses œuvres. D’une part, il a pour habitude de faire relire tous ses textes à quelques personnes de son entourage qui, selon lui « ont un bon regard » et lui permettent d’avoir un regard extérieur sur ses œuvres avant publication. Par ailleurs, se revendiquant fan de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe international de mathématiciens et de littéraires qui créent à partir de contraintes et dont Perec est le plus célèbre contributeur), il affirme  que « pour écrire, on est obligés d’avoir des contraintes ! Sinon, on n’écrit pas ».

Écrire et construire

Si, finalement, on devait placer Aloysius Chabossot dans une case, ce serait celle de « l’auteur organisé ». Au contraire de nombreux écrivains qui racontent pouvoir écrire un livre sans savoir où ils vont ou en prenant les chapitres dans le désordre, Aloysius Chabossot semble beaucoup plus structuré que ça. « Je ne me laisse pas surprendre », explique-t-il sérieusement. « Surtout dans les comédies où ça doit être assez réglé, ajoute-t-il. Les rebondissements et péripéties sont prévus à l’avance. Des choses peuvent venir à l’esprit en écrivant mais à la base il doit y avoir une structure. » Mais écrire un roman à l’instinct, lui qui aime les contraintes, n’est-ce pas une expérience tentante ? Croyez-le bien : après 15 romans, évidemment qu’il a déjà essayé ! « J’ai déjà commencé à écrire un roman en improvisant. Arrivé au 2e chapitre, j’étais bloqué. »

Aloysius Chabossot - Babelio (5).png

L’humour chez Aloysius Chabossot

L’humour toujours

« C’est ce qui me vient naturellement », explique-t-il, en ayant presque l’air de s’excuser, avant de raconter comment il a fait ses débuts d’écrivain. « J’ai eu la chance d’avoir un article dans Le Monde en 2007. Puis j’ai été contacté par un éditeur chez Milan. Pour qui j’ai écrit mon premier livre, un essai sur le travail d’écrivain : Comment devenir un brillant écrivain, Alors que rien (mais rien) ne vous y prédispose. » Dans ce guide à moitié sérieux, l’auteur déroule les étapes d’écriture d’un roman, car un roman requiert travail et méthode, en les intercalant de quelques conseils à l’humour décalé. « Je me suis souvent fait traiter d’escroc après ce texte » raconte Chabossot. Comme l’écrivit Le Monde en 2007, ces lecteurs, « un peu trop terre à terre sans doute, semblent être passés totalement à côté du troisième degré en vigueur sur ces pages ». « Parfois, l’humour tombe à plat » commente tout simplement notre humoriste d’auteur quand Pierre lui demande si, faire de l’humour, c’est risqué.

L’humour Chabossot : les romcoms en référence

Couv Fallait pas l'inviter JPEGComme référence évidente à son roman Fallait pas l’inviter !, Aloysius Chabossot cite « les romcoms » (le petit nom anglophone des comédies romantiques). Il annonce pourtant en avoir lu très peu et ne pas avoir lu Bridget Jones jusqu’au bout ! « Mais oui, avoue-t-il, c’est un peu une référence. » Par conséquent, il utilise certains codes du genre pour son propre roman. Ses personnages principaux, par exemple, sont trentenaires. « Les romcoms tournent souvent autour des 30-35 ans : j’ai répondu aux canons du genre ! »

Le protagoniste principal de son roman Fallait pas l’inviter ! : Agathe, « jeune trentenaire au caractère bien trempé, célibataire (apparemment) assumée »*, qui en a marre des allusions de ses parents sur ledit célibat. Alors cette fois, oui, elle le clame : elle viendra accompagnée au mariage de son frère Julien ! Et la voilà qui invente Bertrand, jeune publicitaire en vogue. Agathe a été décrite par de nombreux lecteurs comme « attachiante », un néologisme souvent utilisé pour décrire ce genre de personnages. « Oui, c’est une bonne description, approuve justement Aloysius Chabossot. Le côté chiant déclenche le comique mais si elle n’est que chiante, cela devient mécanique et on ne s’y attache pas. »

Le public de lecteurs présent ce soir-là semble en outre bluffé par la capacité qu’a l’auteur à se glisser dans la peau de son personnage – féminin, de surcroît ! « Auriez-vous été une femme dans une autre vie ? » finit par demande une Babelionaute. « Je crois qu’on a tous une part féminine ou masculine. Après je la laisse peut-être plus s’exprimer quand j’écris » admet Aloysius Chabossot. « J’aime me mettre dans la peau d’un personnage féminin parce qu’il a plus de potentiel à être comique, continue-t-il en déclenchant les rires dans l’assemblée. Pas ridicule ! Je parle de technique : la même situation avec un homme ne soulève pas les mêmes problématiques. Un homme, déjà, n’a pas le même genre de pression sociale (« quand est-ce que tu te maries ?) ! »

*résumé du roman, Eyrolles

Aloysius Chabossot - Babelio (1)

L’humour demande du rythme !

Les lecteurs de Babelio ont souvent relevé un style « fluide », une lecture « rapide » et des rebondissements « en série » ; comme voyagelivresque qui conclue : « De rebondissements en situations cocasses et piquantes, ce livre se lit d’une traite ». Pendant la rencontre, une autre lectrice décrit le livre ainsi : « C’est une comédie déjantée, les scènes vont très vite. » Aloysius Chabossot semble sur un terrain connu : « Il faut être assez rapide, avoir un rythme assez soutenu [dans une comédie]. On ne peut pas partir dans des chemins de traverse. » Ce qui tombe bien, car il confie être de nature synthétique. Finalement, le plus gros de son travail, concernant le rythme, survient après l’écriture, puisqu’une fois le premier jet sur le papier, il doit « revenir, étoffer, épaissir ». Aussi les premières pages sont-elles très difficiles à écrire. « C’est capital pour une comédie. Il faut commencer en fanfare pour happer le lecteur. »

Même chose pour les dialogues, très importants dans son œuvre. « Je suis très inspiré par le cinéma (Les Bronzés, Jacques Audiard…). Les dialogues, c’est là où je me sens le plus à l’aise. Mais c’est difficile. Il faut que ça rebondisse ! » Et une lectrice intervient justement pour lui confier : « En lisant votre roman, je m’imaginais lire un scénario ! Une adaptation de votre livre rendrait très bien. »

L’humour, il faut que ça grince !

Étant donné le pétrin dans lequel Agathe, le personnage du roman, se met avec son fiancé imaginaire, difficile d’éviter toutes sortes de situations cocasses que nous vous laissons le soin d’imaginer (ou de découvrir en lisant le livre !). Et Pierre de demander à son auteur s’il n’a pas lui-même été gêné à l’écriture de certaines scènes. « C’est le but de la comédie, répond-il. Que ça grince, que ça saigne un petit peu. Sinon ce n’est pas drôle. Alors non je ne me suis pas particulièrement senti gêné pour mes personnages. »

Mais c’est aussi l’occasion pour lui d’aborder des thèmes comme la famille. « Qui dit mariage, dit famille. C’est une réserve d’idées pour la comédie ! » reconnaît notre auteur. « Car sous l’abord de la facétie, de la satire du mariage, écrit une lectrice sur Babelio, ce roman cache une grande part de réalisme notamment sur l’organisation d’un mariage, sur les dictats du célibat, sur les préjugés de la société conformiste, sur les faux semblants de l’amour et la fidélité… » Pourtant, « ce n’est pas l’objectif premier du roman », répond à cela Aloysius Chabossot. « Mais forcément, il y a un fond social qui doit être vrai et parler au lecteur. Oui, en sous-texte, il y a tout ça ; s’il n’y a pas d’arrière plan social, on s’ennuie ! »

Aloysius Chabossot - Babelio (4).png

Et la suite ?

fallait pas craquerLa suite de Fallait pas l’inviter !… existe déjà ! Elle a été publiée en autoédition il y a deux ans et s’intitule Fallait pas craquer ! « La fin ouverte [du premier tome] laissait présager des choses heureuses. Mais on m’a souvent demandé une suite et je me suis laissé convaincre de l’écrire » explique-t-il. Dans le public, on lui demande si, après la pression sociale du mariage, il va aborder la pression sociale des enfants. « La suite n’est pas sur ce sujet » répond l’intéressé. « Peut-être un enfant dans le 3e tome ? ajoute-t-il, facétieux. Et après, le divorce dans le 4e ? »

En attendant, ce n’est pas cette suite que vous verrez bientôt paraître chez Eyrolles, mais une autre de ses publications à compte d’auteur : La Renaissance de la nounou barbue ! « Ce roman est dans une veine comique mais aussi une veine mélodramatique… » Curieux ? Vous pouvez en lire un extrait sur le site de l’auteur, en attendant que le roman soit publié dans un an.

C’est l’occasion d’une dernière question pour Pierre, de Babelio, qui se demande s’il y a justement eu beaucoup de changements entre la version autoéditée de son roman et la nouvelle publication chez Eyrolles. La réponse ? Non ! Même la couverture, qui en a fait rire beaucoup, est reprise d’une idée d’Aloysius Chabossot. Comme quoi, son roman n’attendait plus qu’une chose : finir entre vos mains…

Aloysius Chabossot - Babelio (2).png

Et si, pour conclure, on vous livrait un petit secret d’auteur ? Aloysius Chabossot est un pseudonyme ! « Aloysius est un vrai prénom. Mais Chabossot est le nom d’un monsieur qui habitait près de chez ma grand-mère, qui me faisait très peur. Le nom est drôle mais effrayant. » Sur son blog, l’auteur s’est d’ailleurs toujours présenté comme un prétendu professeur de lettres à la retraite, ce qui, avec le visuel accolé, le rendait à la fois comique et effrayant… Mais si cette rencontre nous a prouvé une chose, c’est que l’écrivain en question n’a rien d’effrayant, mais tient bien du comique !

Pour en savoir un peu plus sur Fallait pas l’inviter !, découvrez l’entretien vidéo d’Aloysius Chabossot chez Babelio :

Laurence Peyrin : un roman d’amour peut-il être féministe ?

Juillet 2018 : les producteurs de Downton Abbey annoncent la sortie au cinéma d’un film adapté de la célèbre série télévisée. Chez Babelio, cela n’est pas sans nous rappeler la rencontre avec Laurence Peyrin qui a eu lieu dans nos locaux au début du même mois, lors de laquelle elle est venue parler de son dernier roman L’Aile des vierges, un roman d’amour qui nous plonge dans l’aristocratie anglaise du début des années 1950…

L’ouvrage raconte l’histoire de Maggie O’Neill, petite-fille d’une des premières suffragettes et fille d’une féministe. Quand elle entre comme bonne au service des Lyon-Thorpe, une famille aristocrate qui vit dans un somptueux manoir dans le Kent, près de Londres, elle remet en question ses rêves de liberté et notamment celui de devenir médecin en Amérique. Le mode de vie à l’ancienne des domestiques, les ridicules manières de Madame : tout l’exaspère ou l’indiffère. Sauf John Lyon-Thorpe, le maître de maison, qui n’est peut-être pas l’homme fade et phallocrate qu’elle imagine… Mais est-elle capable de choisir entre ses aspirations à la liberté et le bonheur d’une histoire d’amour ?

Galvanisés par le réalisme de cette romance, les lecteurs n’ont pas hésité à interroger Laurence Peyrin sur tout son processus d’écriture. De ses recherches historiques à ses problématiques féministes, ils ont passé au crible de leurs questions L’Aile des vierges. Cette soirée chaleureuse et passionnée était ponctuée d’interventions du public menant parfois à de véritables débats et nous vous proposons de la revivre avec nous.

laurence_peyrin_1

Laurence Peyrin, du journalisme à l’édition

Bien que son premier roman soit sorti il y a quatre ans, l’écriture a toujours fait partie de la vie de Laurence Peyrin. En effet, avant de publier des ouvrages de fiction, l’auteur a été journaliste pendant 22 ans avant de décider, en 2010, de changer de vie. L’envie d’écrire des romans dormait déjà dans un coin de sa tête et elle a eu l’audace de franchir le pas : « Je ne voulais pas me retourner et me dire que je ne l’avais pas fait. »

Stockholm, paru en 2014, est son premier roman. Pourtant, ce n’était pas le premier roman qu’elle avait écrit. Il s’agissait en fait de La Drôle de vie de Zelda Zonk, sorti un an plus tard et récompensé par le prix des Maisons de la Presse 2015.

« Chacun a la maîtrise de sa propre vie », écrit l’auteur dans L’Aile des vierges. Ce à quoi elle ajoute, s’adressant directement à ses lecteurs : « J’ai toujours été fascinée par les gens qui disent : « ça ne me convient pas, je change de vie »… jusqu’à ce que je le fasse moi-même ! Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie. »

Trois ans après, elle a déjà publié cinq romans.

laurence_peyrin_3

Quand l’Histoire brouille la fiction

« Je suis fascinée par tout ! » avoue Laurence Peyrin. Passionnée d’histoire et globetrotteuse dans l’âme, l’auteur aime visiter un lieu puis chercher, fouiller et en apprendre plus sur son passé. Ainsi est-elle tombée un jour, à New York, sur un livre d’occasion qui traitait de la vie des domestiques en Angleterre à l’époque edouardienne. Elle venait de terminer son précédent livre et a « vu toutes ces petites fourmis, les enfilades de pièces, la poussière à faire… » : l’histoire du roman suivant était née.

À l’époque edouardienne, il y avait en fait dans les grandes demeures, pour les domestiques, une aile pour les hommes et une aile pour les femmes. Cette dernière était fermée à clé la nuit et on l’appelait « l’aile des vierges ». C’était pour que les femmes ne s’enfuient pas… ou bien pour les protéger des avances trop entreprenantes de certains hommes.

« C’est pratiquement un travail d’historien. Pour vous intéresser vous, il faut que je m’intéresse moi. » L’auteur a fait des recherches sur la condition des femmes dans les années 1940 (notamment sur les règles et la contraception, qui étaient un vrai tabou), certains personnages historiques (David, par exemple, est quelque peu inspiré de J.-F. Kennedy) et même la médecine (l’émergence de la sexologie aux États-Unis à la fin des années 1950, qui a ébranlé le puritanisme américain, ce que la série Masters of sex  relate très bien ou encore l’essor des centres médico-sociaux dans les années 1960 qu’elle raconte dans son roman avec un peu d’avance). Ça a été douloureux, raconte-t-elle aussi, de voir comment se déroulaient les accouchements il y a seulement 50 ans. Un lecteur lui rappelle enfin une anecdote, présente dans le roman, qui concerne l’invention du jeu Monopoly, créé en 1904 par Elizabeth Magie. « Je ne me rappelle même plus comment je me suis retrouvée à chercher cette information ! » s’amuse-t-elle.

Il y a en fait un côté très intuitif dans la manière d’écrire de Laurence Peyrin. « Quand je commence à écrire, je ne sais pas où je vais (…), j’ai l’impression d’être guidée par mes personnages. Je peux soudainement écrire quelque chose que je n’avais pas prévu la veille. » Cette spontanéité dans l’écriture l’a obligée à faire ses recherches en parallèle de l’écriture. « J’ai voulu écrire ça comme un document, une fausse histoire vraie »

Les lecteurs lui ont même avoué qu’ils avaient cherché sur internet si certains personnages ou faits étaient réels. « Les seuls personnages qui n’existent pas, c’est les héros. Tout le reste autour est vrai. » Ainsi, David, bien qu’inspiré de Kennedy, n’a jamais existé, tout comme Maggie, qui lui est apparue tout de suite, contrairement à Miss Cyclone, le personnage de son précédent roman. « Là je suis tombée en amour avec mon héroïne : son prénom et son histoire, tout a coulé de source, tout de suite, c’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer. »

laurence_peyrin_2

Une romance immersive, pour les lecteurs comme l’auteur

Malgré sa dimension historique et documentaire évidente, L’Aile des vierges reste avant tout une romance qui a visiblement conquis le cœur de ses lecteurs… à commencer par Laurence Peyrin elle-même. Elle confie avec émotion qu’elle a encore du mal, quelques mois après la parution du roman, à sortir de cette histoire, qui l’a « beaucoup marquée ». « Là, je fais une cure de désintox ! »

L’une des lectrices présentes évoque la « bienveillance » avec laquelle l’auteur dresse le portrait de ses personnages. « Je ne pourrais pas écrire un polar » répond Laurence Peyrin. Portant un regard visiblement optimiste sur le monde qui l’entoure, elle dit s’autoriser à « avoir des personnages qui ont une excuse à ce qu’ils sont ».

Au cours de la soirée, le public exprime soudain son amour inconditionnel pour John Lyon-Thorpe. « Tout le monde est amoureux de John ! », s’exclame l’auteur. « Un jour, au cours d’une rencontre sur le roman, quelqu’un a parlé de David… et tout le monde lui est tombé dessus. » Le maire de New York, qui apparaît dans la seconde partie du roman, ne semble en effet pas remporter les suffrages des lecteurs, car quand on demande à la salle si quelqu’un est « Team David », le silence se fait.

« Je voulais écrire une histoire d’amour à l’ancienne en assumant totalement le côté fleur bleue, avoue finalement Laurence Peyrin. Mais je ne voulais pas non plus écrire un roman à l’eau de rose. » C’est pourquoi elle a fait de Maggie un personnage féministe et moderne.

laurence_peyrin_4

Un héritage féministe parfois lourd à porter

L’Aile des vierges est une romance avec une dimension féministe évidente, et ce sont les années 1940 que l’auteur a choisies pour aborder ce thème. « Il fallait derrière Maggie une ou deux générations qui aient creusé le chemin, je voulais qu’elle se pose des questions sur le féminisme » explique-t-elle. De plus, le roman se déroule à une époque particulièrement intéressante : juste après la guerre. À ce moment de l’Histoire, « il y avait un avenir pour les femmes », note une lectrice dans le public. Les femmes, effectivement, souvent seules à l’arrière pendant la guerre, y ont joué un rôle important et ont parfois pris leur indépendance.

Mais Maggie, éduquée dès son plus jeune âge avec des préceptes féministes, est d’une certaine manière “forcée à la liberté » par sa mère : « Sois-libre, ma fille ! ». « Où est la liberté ? Où commence l’emprisonnement ? se demande Laurence Peyrin. Maggie a son caractère, mais est-elle est aussi droite dans ses bottes qu’elle en a l’air ? En fait, elle est tiraillée entre la voix de sa mère et une question : est-ce qu’un homme vaut le reste du monde ? » Et pourtant, comme le souligne une lectrice, « sans cet héritage, elle n’aurait pas eu le culot de lui répondre et lui parler comme elle le fait ». Et Laurence Peyrin de surenchérir : « Sans cet héritage féministe et son caractère, John ne l’aimerait pas ».

Toute l’affaire du roman, en fait, c’est que Maggie arrive à se détacher de sa mère et de ces préceptes qu’on lui a enseignés pour acquérir sa propre identité. Ecartelée entre deux visions du féminisme, celle « revendicative » de sa grand-mère, qui se battait pour ses droits, et celle plus « vindicative » de sa mère, elle ne sait pas réellement où elle se situe. Comment faire ?

« Il fallait qu’elle parte dans un endroit effervescent ». Et c’est aux États-Unis qu’elle s’envole, dans la seconde partie du roman, pour un nouveau départ. « New York, ça arrive toujours dans mes romans ! » admet l’auteur.

Et à quand la France dans une histoire de Laurence Peyrin ? « Pas pour le moment. Je me sens curieusement très familière de la culture anglo-saxonne. Une histoire qui se passe à côté de chez moi, ça ne m’inspire pas. Quand je serai installée aux Etats-Unis, là oui, j’écrirai un roman qui se passe en France, ça paraît logique ! »

Verdict dans quelques romans ?

 

En complément de cette rencontre, Laurence Peyrin s’est prêtée au jeu des 5 mots  pour qualifier son dernier roman, L’Aile des vierges. Elle a choisi amour, sensualité, roman historique, liberté et cinéma.

Entrer dans la peau d’un orphelin avec Philippe Krhajac

KRAJAC2.JPG

L’auteur Philippe Krhajac est venu présenter son premier roman Une vie minuscule publié chez Flammarion dans les locaux de Babelio. Une vingtaine de lecteurs étaient présents afin de poser des questions sur cette œuvre semi-autobiographique où déception, tristesse et lueur d’espoir s’entremêlent. Une vie minuscule, c’est l’histoire de Phérial, petit garçon orphelin placé dans plusieurs familles d’accueil dès son plus jeune âge. Son histoire personnelle n’est pas tendre mais des rencontres, une forte volonté et surtout un intérêt particulier à la culture et au théâtre vont permettre à l’enfant de s’en sortir et de percevoir un rayon de lumière sur le chemin de sa vie.

Un roman semi-autobiographique

Immédiatement questionné sur l’aspect autobiographique de son ouvrage, l’auteur répond qu’il le qualifierait plutôt de « semi-autobiographique » car une grande part de fiction est présente dans l’histoire. La part réelle, il la place « dans l’enthousiasme des personnages de son roman » et dit de sa vraie vie d’enfant qu’elle était « bien plus dure » que celle évoquée dans son livre. Si la question de l’autobiographie s’est tout de même posée, Philippe Krhajac a cependant fait le choix de rester du côté du roman, lui qui a été tant marqué par les fictions et les pièces de théâtre dès son plus jeune âge.

krajac3.JPG

L’auteur a également fait le souhait de ne pas uniquement parler de lui dans son oeuvre, car il a voulu que tous les lecteurs se sentent concernés par le récit. Après la lecture du roman Une vie minuscule, certains lecteurs ont fait remarquer qu’ils s’étaient sentis à nouveau en enfance et qu’une des forces de l’auteur avait été de se resituer lui-même dans la position de l’enfant qu’il était. Philippe Krhajac reconnaît qu’il a voulu que ses lecteurs se sentent concernés : « Je voulais vraiment toucher mes lecteurs. J’ai vraiment travaillé à cela ; ces sensations que nous avons tous ressenties. »

Comment parvient-on à se détacher du personnage pour aller vers la fiction ? « Il y a un travail en amont à faire sur soi pour pouvoir aborder et donner aux autres. Je suis arrivé dénué de colère pour cette écriture. Il y a bien sûr une réalité à travers le personnage de Phérial.  »

Un premier roman qui reflète des années d’écriture

L’auteur a commencé à écrire dès l’âge de 10-11 ans et cette passion pour l’écriture, il la doit d’abord à l’une des familles dans lesquelles il a été placé : « J’ai fait 12 familles et l’une d’entre elles avait un certain niveau culturel qui m’a permis de m’intéresser à la lecture et à la littérature. » Mais cela n’a pas toujours été le cas : « quatre ans après, je suis tombé dans une famille culturellement différente et j’avais peur que cette passion que j’avais développée se retourne contre moi. J’ai étouffé et pour ma propre survie, décidé de ne plus rien écrire et de ne pas montrer un goût pour la littérature. C’était une famille dans laquelle il n’était pas bien vu de lire et encore moins d’écrire. Puis, plus tard, j’ai recommencé à écrire grâce au théâtre. »

3k.JPG

L’auteur dit avoir réalisé que durant toute sa vie, il n’avait pas réellement travaillé au sens propre du terme, plus préoccupé par l’idée d’avoir quelque chose à transmettre. C’est pour cela que son roman lui a pris près de dix années à être rédigé, né d’une forte volonté de transmission et d’envie de partager un passé douloureux avec ses lecteurs mais aussi à ses enfants. Ces derniers, il les a longtemps observés dans leur apprentissage de la vie et il a voulu leur raconter l’enfant qu’il a été : « Il y a deux choses avec mes enfants : donner la part de l’histoire en rigolant à table et en leur disant « vous savez, j’ai été à la DAS » avec une voix grave, et l’autre explication est plus sérieuse. Je leur explique d’où je viens car j’ai eu trop d’amis qui n’ont pas pu retrouver leurs parents, ou parfois pire, les ont retrouvés mais ont été rejetés… »

Un optimisme à l’antithèse de son récit

Quelques lecteurs ont été frappés par les nuances d’optimisme qui se dégageaient du récit de Philippe Krhajac. Cet optimisme, l’auteur le retient des personnes qui lui ont permis d’entrevoir une lueur d’espoir. Mireille et Mme Lecœur ont fait avec les enfants un travail incroyable et c’est grâce à cela que le personnage de Phérial s’est senti moins seul durant son enfance difficile. L’auteur nous explique qu’il y a une chose très paradoxale dans sa manière de revivre le schéma de son enfance. Pour lui, l’orphelinat a été à la fois un paradis mais aussi le lieu d’une grande solitude… Il précise aussi que « Phérial semble comprendre qu’il est à un endroit très particulier qui n’est pas sa famille. Sa chance, c’est sa capacité d’observation qui lui a permis de sortir de ce milieu. »

44.JPG

L’optimisme du roman, c’est aussi une réalité adoucie par l’évocation de trois familles d’accueil seulement sur les douze dans lesquelles l’auteur a été véritablement placé. Le lecteur retrouve cette douceur dans le personnage de l’assistante sociale Mireille qui a réellement existé et a été très important dans la vie de l’auteur : « J’ai demandé une fois à l’âge de 16-17 ans à Mireille combien on était d’enfants de la DAS à s’en sortir, c’est-à-dire de vivre une vie ‘normale’. Elle m’a répondu qu’on était deux ou trois sur cinq cent, et que tous les autres atterrissaient soit dans la prostitution, soit dans l’alcoolisme… ».

Quelle est la suite ?

L’auteur étant comédien, il s’imagine volontiers travailler sur un scénario autour de son roman, et même jouer un petit rôle dans une adaptation, pourquoi pas !

Pour le moment, il progresse sur l’écriture d’un second roman qui fera suite à Une vie minuscule. L’écriture suivra le même schéma, c’est-à-dire trois grandes parties et des chapitres courts. Le lecteur retrouvera le personnage Phérial qui aura une trentaine d’années et sera dans la recherche de son histoire et de ses origines slaves dans un pays en guerre. Philippe Krhajac a confirmé avoir déjà rédigé la première grande partie de ce nouveau livre… Rendez-vous dans quelques mois pour en parler ?

Survivre en temps de guerre avec Philippe Pollet-Villard

DSC01939

Au-delà de panser des blessures psychologiques, l’écriture permet à certains auteurs de réinventer leur passé et celui de leurs proches, de combler des histoires familiales trouées par le temps, les non-dits, les amnésies volontaires ou non. C’est par exemple le cas d’Alice Zeniter, que nous recevions en septembre dans nos locaux. C’est aussi celui de Philippe Pollet-Villard, venu rencontrer le 2 octobre chez Babelio ses lecteurs à l’occasion de la sortie de son quatrième roman L’Enfant-mouche (Flammarion), son ouvrage le plus personnel et intime qui lui aura demandé 10 ans de réflexion et de travail.

Car l’histoire de Marie, cette jeune orpheline livrée à elle-même dans l’Est de la France lors de l’Occupation, est en fait celle de la mère de l’auteur, aujourd’hui âgée de 87 ans. Un récit de survie dans des villages de misère, de violence et d’étrangeté, dont la principale protagoniste garde des souvenirs très parcellaires. « Ma mère est quelqu’un de puissant. Elle me fait penser à la centrale nucléaire de Tchernobyl : tout est effondré à l’intérieur, mais elle tient debout. »

Dans la fabrique du roman

Avec le peu d’informations qu’il a en main, et bien décidé à enfin coucher sur le papier ce récit, Philippe Pollet-Villard commence par mener l’enquête : « J’ai demandé à un ami journaliste de se rendre dans les villages que ma mère a traversés pour essayer de trouver des gens qui l’avaient connue à l’époque et s’en souvenaient. Plus tard, je suis moi-même allé sur place pour recueillir des informations. En plus, bien sûr, des souvenirs que ma mère m’avait légués ; des choses très étranges comme des chevaux qui disparaissaient dans le sol, ou les nombreux avions en flamme qu’elle disait avoir vus tomber. Et en posant les bonnes questions sur place, je me suis rendu compte que c’était totalement vrai : des chevaux avaient disparu dans les marécages, et elle vivait sous un couloir aérien, près de DCA allemandes qui abattaient des chasseurs. »

Des faits et des témoignages donc, qui servent de fondations à cette histoire. Mais pour bâtir son roman, l’auteur se voit obligé d’inventer. Des personnages, des scènes, une ambiance. Bref : de quoi écrire et basculer définitivement dans la fiction. « Il faut s’affranchir du réel pour devenir romancier. Mais s’affranchir du réel, c’est commencer à mentir, et c’est très compliqué quand on a reçu une éducation judéo-chrétienne. J’y parviens de mieux en mieux au fil de mes livres – même si pour moi l’écriture reste un processus chaotique – et ma mère m’a même avoué que ce que j’ai imaginé correspond exactement à ce qu’elle ressentait alors, ou du moins aux souvenirs qu’elle en a, à la réalité de cette époque : des personnages bizarres, des villages sordides… C’est tout le bonheur du roman que de parvenir à ça ! Au fond on ne sait rien de la vérité, on ne peut que l’inventer. »

DSC01914

Tu ne jugeras point

Lorsqu’une lectrice lui demande pourquoi il a voulu faire publier ce récit, et non le garder pour lui, Philippe Pollet-Villard répond : « Cette histoire coule dans mes veines depuis avant ma naissance. Et c’est un sang noir, infecté. Cette peur, cette misère, je les sens en moi. Donc cette saignée de l’écriture et de la publication, c’est mon seul droit. Il n’y a pas de raison que je me la refuse. D’ailleurs je ne raconte finalement que mon histoire. Et cette histoire sinistre devient universelle, les gens se l’approprient. De toute façon je n’ai pas voulu avec L’Enfant-mouche écrire un règlement de comptes avec ma famille. Au contraire, ça ressemble pour moi plus à un hommage. Et je ne juge personne. »

D’ailleurs, n’est-ce pas dangereux d’écrire sur sa famille ? « Même quand on fait un hommage, cela peut être mal perçu. Ici, j’ai essayé de prendre soin du personnage de Marie, de cet enfant en détresse. C’est un thème classique en psychologie : ces enfants qui deviennent les parents de leurs propres parents. Et ma mère a plutôt bien reçu le livre. »

DSC01879

Raconter la guerre

« Dans mon livre, il y a des passages violents et sordides, mais pas de pathos. Je ne supporte pas, par exemple, voir pleurer un acteur à l’écran. Et là je me suis attaché avant tout à raconter l’histoire de cette petite fille. Parler avant tout de la petite histoire, et non de la grande Histoire. Encore une fois mon livre ne juge pas, je trouve des raisons à mes personnages, car personne ne sait comment il réagirait en temps de guerre – les courageux deviennent parfois des lâches, et inversement. Tout le monde perd la tête. Pour Marie, l’important reste : qui donne à manger, recevoir un vrai sourire. La couleur du drapeau pour lequel se bat tel ou tel soldat est secondaire. »

Lorsqu’on lui demande si des récits de guerre l’ont particulièrement marqué, Philippe Pollet-Villard nous conseille deux ouvrages : « Automne allemand de Stig Dagerman. A l’origine c’était une enquête, des petits bouts de choses destinés à paraître dans des journaux de l’époque, et Dagerman en a finalement fait un roman. Ca n’est pas dénué d’ironie, comme dans certains romans allemands. Ce livre m’a beaucoup touché, parce qu’il raconte la toute fin de la guerre en Allemagne, et on a peu entendu parler de ce désastre général. Un ensemble de petits témoignages, de petites situations. Il faut lire ce livre !

Svetlana Alexievitch aussi, qui fonctionne dans un registre un peu similaire, avec des bribes de conversations, des enquêtes qu’elle a menées, qu’elle monte comme un film. La Supplication, sur l’après Tchernobyl, est vraiment magnifique, extraordinaire. Parce que c’est la réalité, et de fait c’est très inattendu. » Au contraire de la séance de dédicaces, très attendue, durant laquelle les lecteurs ont pu poser d’autres questions à l’auteur.

Peu avant la rencontre, nous avions pu discuter avec l’auteur, qui avait choisi 5 mots pour parler de son livre et de son rapport à la littérature. En voici le résumé en vidéo.

Retrouvez L’Enfant-mouche de Philippe Pollet-Villard, publié aux éditions Flammarion.

Rencontre haute en couleur avec Jean-Gabriel Causse

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Comme l’écrivait Nietzsche, « des goûts et des couleurs on ne discute pas… et pourtant on ne fait que ça ! » Alors forcément, lorsqu’on reçoit pour une rencontre avec des lecteurs un designer spécialiste des pigments comme Jean-Gabriel Causse, également auteur de deux livres sur le sujet, la conversation s’oriente assez vite sur… les couleurs. T-shirt et baskets roses, veste et pantalon de costume gris, l’auteur irradie et s’explique sur ses choix vestimentaires : « Quand je travaillais dans la publicité, j’étais toujours habillé en noir, teinte du chic par excellence dans la culture occidentale. Mais aujourd’hui je me lâche plus, et le rose est la première couleur que j’ai portée médiatiquement parlant, pour une émission chez France Télévisions. Du coup j’ai pris l’habitude de m’habiller comme ça pour toutes les rencontres et interviews. Et puis c’est aussi un peu de la provoc’, vu qu’on dit le rose réservé aux filles. D’ailleurs c’est une couleur qui revient à fond, et l’expression « voir la vie en rose » est confortée par des études scientifiques récentes. Le rose met de meilleure humeur ! »

De l’essai au roman

Déjà auteur d’un essai sur le sujet l’an passé (L’Etonnant pouvoir des couleurs), Jean-Gabriel Causse s’est cette fois laissé tenter par le roman avec Les Crayons de couleur. « Mon essai paru en 2016 a beaucoup plu. Pour autant, je ne m’imaginais pas écrire une sorte de suite, un nouvel essai. Ce serait plutôt une mission pour des scientifiques. Pour mon nouveau livre, j’ai eu le déclic en dînant au restaurant Dans le noir, à Paris : comme son nom l’indique il fait noir dans ce lieu, et vous y êtes servi par des aveugles. Pour moi ça a été un choc. Une fois qu’on sort de l’apitoiement vis-à-vis de ces personnes, on se rend compte qu’elles ont en fait quatre sens beaucoup plus développés que les nôtres, et on se sent presque démunis. C’est ainsi que le personnage de Charlotte, neuroscientifique aveugle spécialiste de la couleur, a germé dans mon esprit. Après, j’ai quand même essayé de garder un équilibre entre le roman et quelque chose de plus informationnel sur les couleurs. »

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Un monde terne : le nôtre

Une fiction donc, qui évoque un monde dont les couleurs auraient disparu du jour au lendemain. « Je fais la satire d’une société aseptisée, la nôtre. J’appuie sur ce qui se passe dans notre pays. Avant, jusque dans les années 1980, il y avait de la couleur partout. Gamins, on ressemblait tous à des perroquets ! Mais aujourd’hui, les architectes ne maîtrisent pas la couleur, les promoteurs immobiliers font des décos blanches, et les gens qui y vivent ne mettent plus de couleur – d’ailleurs des marques très colorées comme Benetton perdent de la vitesse, Desigual restant une exception. Le grand « retour de la couleur » dont parlent sans cesse les magazines de mode n’a en fait pas encore eu lieu. Les gens préfèrent le noir, parfois parce qu’ils pensent que ça amincit, alors que c’est complètement faux : une voiture noire ne paraît pas moins imposante qu’une voiture noire, par exemple. »

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

L’enfance de la couleur

Dès sa couverture, le livre de Jean-Gabriel Causse fait appel à notre âme d’enfant. Comme le souligne une lectrice lors de la rencontre, on a immédiatement envie de la colorier, de combler les blancs pour se l’approprier. Et l’auteur de répondre : « Je suis très heureux que ça provoque chez vous cette envie, c’est complètement voulu, jusqu’au choix du papier de couverture. Il aurait été impossible pour moi d’écrire ce livre sans évoquer l’enfance. Les enfants adorent les couleurs, ils vont instinctivement vers ce qui est le plus coloré. Il faut absolument éviter de leur faire des chambres blanches ou ternes, ça pourrait les déprimer. D’ailleurs ma femme trouve que j’ai encore une âme d’enfant. Et de fait, je détesterais devenir adulte. » Une jolie note d’espièglerie pour finir une rencontre haute en couleur, avant de signer son livre lors de la traditionnelle séance de dédicace.

Retrouvez Les Crayons de couleur de Jean-Gabriel Causse, publié aux éditions Flammarion.