Comment faire rire ses lecteurs, la méthode Aloysius Chabossot

« Comment écrire un roman », se nomme sans modestie le blog d’Aloysius Chabossot. Mais tout lecteur s’y aventurant remarquera rapidement, en parcourant ses pages, qu’elles ont une visée humoristique sous un ton visiblement sarcastique. Deux adjectifs décrivant bien l’œuvre de l’auteur qui, justement, la présente avec humilité. Publié pour la première fois chez Eyrolles, avec Fallait pas l’inviter, celui-ci n’en est par ailleurs pas à ses débuts puisqu’il a déjà fait paraître une dizaine de livres en autoédition après avoir exercé nombre de métiers tous plus différents les uns que les autres (chauffeur-livreur, éducateur, informaticien, banquier…). Parmi ses titres, vous trouverez : Cinquante nuisances de glauque (parodie du bien célèbre Cinquante nuances de Grey, écrite sur la base des deux premiers chapitres du livre original !), Bienvenue sur Terre : Guide pratique à l’usage des bébés ou encore Bric à brac de bric et de broc de l’écrivain branque, compilation de dix années de blog.

Nous avons reçu l’écrivain chez Babelio le 5 octobre dernier. Retour sur un homme de lettres qui n’a pas la plume dans sa poche…

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Dans l’atelier de l’écrivain

Écrire un début

Avec 15 livres publiés en 10 ans de carrière seulement, force est de constater qu’Aloysius Chabossot est un auteur prolifique. Il nous a confié pendant la soirée écrire depuis toujours. « J’ai commencé à écrire vers 15-16 ans, des choses peu abouties » raconte-t-il, dressant le portrait d’un jeune Aloysius griffonnant déjà des pages entières de mots. Pourtant, ce n’est qu’à 25 ans qu’il a mis pour la première fois le point final à un roman. « C’était atroce », avoue-t-il. Mais lorsque Pierre, de Babelio, lui demande quelle importance ce moment a pour un écrivain, il reconnaît qu’aller au bout d’un premier texte est une étape importante. Il nuance tout de même son propos pour préciser : « Avant, quand on écrivait un roman, c’était vraiment un engagement. » En effet, plus jeune, il écrivait sur une machine à écrire, un outil compliqué pour avoir un texte propre et corrigé. « Aujourd’hui, avec un ordinateur, c’est plus facile », conclue-t-il. Mais était-ce déjà un texte humoristique ? Et Aloysius Chabossot de répéter : « Oui, mais catastrophique. »

Écrire souvent puis réécrire

Par ailleurs, il est l’auteur d’un blog alimenté régulièrement de billets d’humeur sur l’écriture, l’édition, les auteurs ou ses propres ouvrages. « C’est un peu comme un sport » explique-t-il. « Il faut écrire le plus souvent possible sinon on s’empâte, on s’engraisse. »  Mais comme un coureur de triathlon ne ferait pas trois sports à la fois, mais les uns à la suite des autres, Aloysius Chabossot reconnaît ne pas savoir écrire plusieurs livres à la fois. « J’ai plusieurs [romans] en repos. Mais j’ai du mal à passer de l’un à l’autre ! »

Car s’il est un auteur prolifique, il n’en reste pas moins exigeant sur ses œuvres. D’une part, il a pour habitude de faire relire tous ses textes à quelques personnes de son entourage qui, selon lui « ont un bon regard » et lui permettent d’avoir un regard extérieur sur ses œuvres avant publication. Par ailleurs, se revendiquant fan de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe international de mathématiciens et de littéraires qui créent à partir de contraintes et dont Perec est le plus célèbre contributeur), il affirme  que « pour écrire, on est obligés d’avoir des contraintes ! Sinon, on n’écrit pas ».

Écrire et construire

Si, finalement, on devait placer Aloysius Chabossot dans une case, ce serait celle de « l’auteur organisé ». Au contraire de nombreux écrivains qui racontent pouvoir écrire un livre sans savoir où ils vont ou en prenant les chapitres dans le désordre, Aloysius Chabossot semble beaucoup plus structuré que ça. « Je ne me laisse pas surprendre », explique-t-il sérieusement. « Surtout dans les comédies où ça doit être assez réglé, ajoute-t-il. Les rebondissements et péripéties sont prévus à l’avance. Des choses peuvent venir à l’esprit en écrivant mais à la base il doit y avoir une structure. » Mais écrire un roman à l’instinct, lui qui aime les contraintes, n’est-ce pas une expérience tentante ? Croyez-le bien : après 15 romans, évidemment qu’il a déjà essayé ! « J’ai déjà commencé à écrire un roman en improvisant. Arrivé au 2e chapitre, j’étais bloqué. »

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L’humour chez Aloysius Chabossot

L’humour toujours

« C’est ce qui me vient naturellement », explique-t-il, en ayant presque l’air de s’excuser, avant de raconter comment il a fait ses débuts d’écrivain. « J’ai eu la chance d’avoir un article dans Le Monde en 2007. Puis j’ai été contacté par un éditeur chez Milan. Pour qui j’ai écrit mon premier livre, un essai sur le travail d’écrivain : Comment devenir un brillant écrivain, Alors que rien (mais rien) ne vous y prédispose. » Dans ce guide à moitié sérieux, l’auteur déroule les étapes d’écriture d’un roman, car un roman requiert travail et méthode, en les intercalant de quelques conseils à l’humour décalé. « Je me suis souvent fait traiter d’escroc après ce texte » raconte Chabossot. Comme l’écrivit Le Monde en 2007, ces lecteurs, « un peu trop terre à terre sans doute, semblent être passés totalement à côté du troisième degré en vigueur sur ces pages ». « Parfois, l’humour tombe à plat » commente tout simplement notre humoriste d’auteur quand Pierre lui demande si, faire de l’humour, c’est risqué.

L’humour Chabossot : les romcoms en référence

Couv Fallait pas l'inviter JPEGComme référence évidente à son roman Fallait pas l’inviter !, Aloysius Chabossot cite « les romcoms » (le petit nom anglophone des comédies romantiques). Il annonce pourtant en avoir lu très peu et ne pas avoir lu Bridget Jones jusqu’au bout ! « Mais oui, avoue-t-il, c’est un peu une référence. » Par conséquent, il utilise certains codes du genre pour son propre roman. Ses personnages principaux, par exemple, sont trentenaires. « Les romcoms tournent souvent autour des 30-35 ans : j’ai répondu aux canons du genre ! »

Le protagoniste principal de son roman Fallait pas l’inviter ! : Agathe, « jeune trentenaire au caractère bien trempé, célibataire (apparemment) assumée »*, qui en a marre des allusions de ses parents sur ledit célibat. Alors cette fois, oui, elle le clame : elle viendra accompagnée au mariage de son frère Julien ! Et la voilà qui invente Bertrand, jeune publicitaire en vogue. Agathe a été décrite par de nombreux lecteurs comme « attachiante », un néologisme souvent utilisé pour décrire ce genre de personnages. « Oui, c’est une bonne description, approuve justement Aloysius Chabossot. Le côté chiant déclenche le comique mais si elle n’est que chiante, cela devient mécanique et on ne s’y attache pas. »

Le public de lecteurs présent ce soir-là semble en outre bluffé par la capacité qu’a l’auteur à se glisser dans la peau de son personnage – féminin, de surcroît ! « Auriez-vous été une femme dans une autre vie ? » finit par demande une Babelionaute. « Je crois qu’on a tous une part féminine ou masculine. Après je la laisse peut-être plus s’exprimer quand j’écris » admet Aloysius Chabossot. « J’aime me mettre dans la peau d’un personnage féminin parce qu’il a plus de potentiel à être comique, continue-t-il en déclenchant les rires dans l’assemblée. Pas ridicule ! Je parle de technique : la même situation avec un homme ne soulève pas les mêmes problématiques. Un homme, déjà, n’a pas le même genre de pression sociale (« quand est-ce que tu te maries ?) ! »

*résumé du roman, Eyrolles

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L’humour demande du rythme !

Les lecteurs de Babelio ont souvent relevé un style « fluide », une lecture « rapide » et des rebondissements « en série » ; comme voyagelivresque qui conclue : « De rebondissements en situations cocasses et piquantes, ce livre se lit d’une traite ». Pendant la rencontre, une autre lectrice décrit le livre ainsi : « C’est une comédie déjantée, les scènes vont très vite. » Aloysius Chabossot semble sur un terrain connu : « Il faut être assez rapide, avoir un rythme assez soutenu [dans une comédie]. On ne peut pas partir dans des chemins de traverse. » Ce qui tombe bien, car il confie être de nature synthétique. Finalement, le plus gros de son travail, concernant le rythme, survient après l’écriture, puisqu’une fois le premier jet sur le papier, il doit « revenir, étoffer, épaissir ». Aussi les premières pages sont-elles très difficiles à écrire. « C’est capital pour une comédie. Il faut commencer en fanfare pour happer le lecteur. »

Même chose pour les dialogues, très importants dans son œuvre. « Je suis très inspiré par le cinéma (Les Bronzés, Jacques Audiard…). Les dialogues, c’est là où je me sens le plus à l’aise. Mais c’est difficile. Il faut que ça rebondisse ! » Et une lectrice intervient justement pour lui confier : « En lisant votre roman, je m’imaginais lire un scénario ! Une adaptation de votre livre rendrait très bien. »

L’humour, il faut que ça grince !

Étant donné le pétrin dans lequel Agathe, le personnage du roman, se met avec son fiancé imaginaire, difficile d’éviter toutes sortes de situations cocasses que nous vous laissons le soin d’imaginer (ou de découvrir en lisant le livre !). Et Pierre de demander à son auteur s’il n’a pas lui-même été gêné à l’écriture de certaines scènes. « C’est le but de la comédie, répond-il. Que ça grince, que ça saigne un petit peu. Sinon ce n’est pas drôle. Alors non je ne me suis pas particulièrement senti gêné pour mes personnages. »

Mais c’est aussi l’occasion pour lui d’aborder des thèmes comme la famille. « Qui dit mariage, dit famille. C’est une réserve d’idées pour la comédie ! » reconnaît notre auteur. « Car sous l’abord de la facétie, de la satire du mariage, écrit une lectrice sur Babelio, ce roman cache une grande part de réalisme notamment sur l’organisation d’un mariage, sur les dictats du célibat, sur les préjugés de la société conformiste, sur les faux semblants de l’amour et la fidélité… » Pourtant, « ce n’est pas l’objectif premier du roman », répond à cela Aloysius Chabossot. « Mais forcément, il y a un fond social qui doit être vrai et parler au lecteur. Oui, en sous-texte, il y a tout ça ; s’il n’y a pas d’arrière plan social, on s’ennuie ! »

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Et la suite ?

fallait pas craquerLa suite de Fallait pas l’inviter !… existe déjà ! Elle a été publiée en autoédition il y a deux ans et s’intitule Fallait pas craquer ! « La fin ouverte [du premier tome] laissait présager des choses heureuses. Mais on m’a souvent demandé une suite et je me suis laissé convaincre de l’écrire » explique-t-il. Dans le public, on lui demande si, après la pression sociale du mariage, il va aborder la pression sociale des enfants. « La suite n’est pas sur ce sujet » répond l’intéressé. « Peut-être un enfant dans le 3e tome ? ajoute-t-il, facétieux. Et après, le divorce dans le 4e ? »

En attendant, ce n’est pas cette suite que vous verrez bientôt paraître chez Eyrolles, mais une autre de ses publications à compte d’auteur : La Renaissance de la nounou barbue ! « Ce roman est dans une veine comique mais aussi une veine mélodramatique… » Curieux ? Vous pouvez en lire un extrait sur le site de l’auteur, en attendant que le roman soit publié dans un an.

C’est l’occasion d’une dernière question pour Pierre, de Babelio, qui se demande s’il y a justement eu beaucoup de changements entre la version autoéditée de son roman et la nouvelle publication chez Eyrolles. La réponse ? Non ! Même la couverture, qui en a fait rire beaucoup, est reprise d’une idée d’Aloysius Chabossot. Comme quoi, son roman n’attendait plus qu’une chose : finir entre vos mains…

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Et si, pour conclure, on vous livrait un petit secret d’auteur ? Aloysius Chabossot est un pseudonyme ! « Aloysius est un vrai prénom. Mais Chabossot est le nom d’un monsieur qui habitait près de chez ma grand-mère, qui me faisait très peur. Le nom est drôle mais effrayant. » Sur son blog, l’auteur s’est d’ailleurs toujours présenté comme un prétendu professeur de lettres à la retraite, ce qui, avec le visuel accolé, le rendait à la fois comique et effrayant… Mais si cette rencontre nous a prouvé une chose, c’est que l’écrivain en question n’a rien d’effrayant, mais tient bien du comique !

Pour en savoir un peu plus sur Fallait pas l’inviter !, découvrez l’entretien vidéo d’Aloysius Chabossot chez Babelio :

Laurence Peyrin : un roman d’amour peut-il être féministe ?

Juillet 2018 : les producteurs de Downton Abbey annoncent la sortie au cinéma d’un film adapté de la célèbre série télévisée. Chez Babelio, cela n’est pas sans nous rappeler la rencontre avec Laurence Peyrin qui a eu lieu dans nos locaux au début du même mois, lors de laquelle elle est venue parler de son dernier roman L’Aile des vierges, un roman d’amour qui nous plonge dans l’aristocratie anglaise du début des années 1950…

L’ouvrage raconte l’histoire de Maggie O’Neill, petite-fille d’une des premières suffragettes et fille d’une féministe. Quand elle entre comme bonne au service des Lyon-Thorpe, une famille aristocrate qui vit dans un somptueux manoir dans le Kent, près de Londres, elle remet en question ses rêves de liberté et notamment celui de devenir médecin en Amérique. Le mode de vie à l’ancienne des domestiques, les ridicules manières de Madame : tout l’exaspère ou l’indiffère. Sauf John Lyon-Thorpe, le maître de maison, qui n’est peut-être pas l’homme fade et phallocrate qu’elle imagine… Mais est-elle capable de choisir entre ses aspirations à la liberté et le bonheur d’une histoire d’amour ?

Galvanisés par le réalisme de cette romance, les lecteurs n’ont pas hésité à interroger Laurence Peyrin sur tout son processus d’écriture. De ses recherches historiques à ses problématiques féministes, ils ont passé au crible de leurs questions L’Aile des vierges. Cette soirée chaleureuse et passionnée était ponctuée d’interventions du public menant parfois à de véritables débats et nous vous proposons de la revivre avec nous.

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Laurence Peyrin, du journalisme à l’édition

Bien que son premier roman soit sorti il y a quatre ans, l’écriture a toujours fait partie de la vie de Laurence Peyrin. En effet, avant de publier des ouvrages de fiction, l’auteur a été journaliste pendant 22 ans avant de décider, en 2010, de changer de vie. L’envie d’écrire des romans dormait déjà dans un coin de sa tête et elle a eu l’audace de franchir le pas : « Je ne voulais pas me retourner et me dire que je ne l’avais pas fait. »

Stockholm, paru en 2014, est son premier roman. Pourtant, ce n’était pas le premier roman qu’elle avait écrit. Il s’agissait en fait de La Drôle de vie de Zelda Zonk, sorti un an plus tard et récompensé par le prix des Maisons de la Presse 2015.

« Chacun a la maîtrise de sa propre vie », écrit l’auteur dans L’Aile des vierges. Ce à quoi elle ajoute, s’adressant directement à ses lecteurs : « J’ai toujours été fascinée par les gens qui disent : « ça ne me convient pas, je change de vie »… jusqu’à ce que je le fasse moi-même ! Je ne pourrais pas écrire un roman sur un personnage qui ne se rend pas compte qu’il a la maîtrise de sa propre vie. »

Trois ans après, elle a déjà publié cinq romans.

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Quand l’Histoire brouille la fiction

« Je suis fascinée par tout ! » avoue Laurence Peyrin. Passionnée d’histoire et globetrotteuse dans l’âme, l’auteur aime visiter un lieu puis chercher, fouiller et en apprendre plus sur son passé. Ainsi est-elle tombée un jour, à New York, sur un livre d’occasion qui traitait de la vie des domestiques en Angleterre à l’époque edouardienne. Elle venait de terminer son précédent livre et a « vu toutes ces petites fourmis, les enfilades de pièces, la poussière à faire… » : l’histoire du roman suivant était née.

À l’époque edouardienne, il y avait en fait dans les grandes demeures, pour les domestiques, une aile pour les hommes et une aile pour les femmes. Cette dernière était fermée à clé la nuit et on l’appelait « l’aile des vierges ». C’était pour que les femmes ne s’enfuient pas… ou bien pour les protéger des avances trop entreprenantes de certains hommes.

« C’est pratiquement un travail d’historien. Pour vous intéresser vous, il faut que je m’intéresse moi. » L’auteur a fait des recherches sur la condition des femmes dans les années 1940 (notamment sur les règles et la contraception, qui étaient un vrai tabou), certains personnages historiques (David, par exemple, est quelque peu inspiré de J.-F. Kennedy) et même la médecine (l’émergence de la sexologie aux États-Unis à la fin des années 1950, qui a ébranlé le puritanisme américain, ce que la série Masters of sex  relate très bien ou encore l’essor des centres médico-sociaux dans les années 1960 qu’elle raconte dans son roman avec un peu d’avance). Ça a été douloureux, raconte-t-elle aussi, de voir comment se déroulaient les accouchements il y a seulement 50 ans. Un lecteur lui rappelle enfin une anecdote, présente dans le roman, qui concerne l’invention du jeu Monopoly, créé en 1904 par Elizabeth Magie. « Je ne me rappelle même plus comment je me suis retrouvée à chercher cette information ! » s’amuse-t-elle.

Il y a en fait un côté très intuitif dans la manière d’écrire de Laurence Peyrin. « Quand je commence à écrire, je ne sais pas où je vais (…), j’ai l’impression d’être guidée par mes personnages. Je peux soudainement écrire quelque chose que je n’avais pas prévu la veille. » Cette spontanéité dans l’écriture l’a obligée à faire ses recherches en parallèle de l’écriture. « J’ai voulu écrire ça comme un document, une fausse histoire vraie »

Les lecteurs lui ont même avoué qu’ils avaient cherché sur internet si certains personnages ou faits étaient réels. « Les seuls personnages qui n’existent pas, c’est les héros. Tout le reste autour est vrai. » Ainsi, David, bien qu’inspiré de Kennedy, n’a jamais existé, tout comme Maggie, qui lui est apparue tout de suite, contrairement à Miss Cyclone, le personnage de son précédent roman. « Là je suis tombée en amour avec mon héroïne : son prénom et son histoire, tout a coulé de source, tout de suite, c’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer. »

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Une romance immersive, pour les lecteurs comme l’auteur

Malgré sa dimension historique et documentaire évidente, L’Aile des vierges reste avant tout une romance qui a visiblement conquis le cœur de ses lecteurs… à commencer par Laurence Peyrin elle-même. Elle confie avec émotion qu’elle a encore du mal, quelques mois après la parution du roman, à sortir de cette histoire, qui l’a « beaucoup marquée ». « Là, je fais une cure de désintox ! »

L’une des lectrices présentes évoque la « bienveillance » avec laquelle l’auteur dresse le portrait de ses personnages. « Je ne pourrais pas écrire un polar » répond Laurence Peyrin. Portant un regard visiblement optimiste sur le monde qui l’entoure, elle dit s’autoriser à « avoir des personnages qui ont une excuse à ce qu’ils sont ».

Au cours de la soirée, le public exprime soudain son amour inconditionnel pour John Lyon-Thorpe. « Tout le monde est amoureux de John ! », s’exclame l’auteur. « Un jour, au cours d’une rencontre sur le roman, quelqu’un a parlé de David… et tout le monde lui est tombé dessus. » Le maire de New York, qui apparaît dans la seconde partie du roman, ne semble en effet pas remporter les suffrages des lecteurs, car quand on demande à la salle si quelqu’un est « Team David », le silence se fait.

« Je voulais écrire une histoire d’amour à l’ancienne en assumant totalement le côté fleur bleue, avoue finalement Laurence Peyrin. Mais je ne voulais pas non plus écrire un roman à l’eau de rose. » C’est pourquoi elle a fait de Maggie un personnage féministe et moderne.

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Un héritage féministe parfois lourd à porter

L’Aile des vierges est une romance avec une dimension féministe évidente, et ce sont les années 1940 que l’auteur a choisies pour aborder ce thème. « Il fallait derrière Maggie une ou deux générations qui aient creusé le chemin, je voulais qu’elle se pose des questions sur le féminisme » explique-t-elle. De plus, le roman se déroule à une époque particulièrement intéressante : juste après la guerre. À ce moment de l’Histoire, « il y avait un avenir pour les femmes », note une lectrice dans le public. Les femmes, effectivement, souvent seules à l’arrière pendant la guerre, y ont joué un rôle important et ont parfois pris leur indépendance.

Mais Maggie, éduquée dès son plus jeune âge avec des préceptes féministes, est d’une certaine manière “forcée à la liberté » par sa mère : « Sois-libre, ma fille ! ». « Où est la liberté ? Où commence l’emprisonnement ? se demande Laurence Peyrin. Maggie a son caractère, mais est-elle est aussi droite dans ses bottes qu’elle en a l’air ? En fait, elle est tiraillée entre la voix de sa mère et une question : est-ce qu’un homme vaut le reste du monde ? » Et pourtant, comme le souligne une lectrice, « sans cet héritage, elle n’aurait pas eu le culot de lui répondre et lui parler comme elle le fait ». Et Laurence Peyrin de surenchérir : « Sans cet héritage féministe et son caractère, John ne l’aimerait pas ».

Toute l’affaire du roman, en fait, c’est que Maggie arrive à se détacher de sa mère et de ces préceptes qu’on lui a enseignés pour acquérir sa propre identité. Ecartelée entre deux visions du féminisme, celle « revendicative » de sa grand-mère, qui se battait pour ses droits, et celle plus « vindicative » de sa mère, elle ne sait pas réellement où elle se situe. Comment faire ?

« Il fallait qu’elle parte dans un endroit effervescent ». Et c’est aux États-Unis qu’elle s’envole, dans la seconde partie du roman, pour un nouveau départ. « New York, ça arrive toujours dans mes romans ! » admet l’auteur.

Et à quand la France dans une histoire de Laurence Peyrin ? « Pas pour le moment. Je me sens curieusement très familière de la culture anglo-saxonne. Une histoire qui se passe à côté de chez moi, ça ne m’inspire pas. Quand je serai installée aux Etats-Unis, là oui, j’écrirai un roman qui se passe en France, ça paraît logique ! »

Verdict dans quelques romans ?

 

En complément de cette rencontre, Laurence Peyrin s’est prêtée au jeu des 5 mots  pour qualifier son dernier roman, L’Aile des vierges. Elle a choisi amour, sensualité, roman historique, liberté et cinéma.

Entrer dans la peau d’un orphelin avec Philippe Krhajac

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L’auteur Philippe Krhajac est venu présenter son premier roman Une vie minuscule publié chez Flammarion dans les locaux de Babelio. Une vingtaine de lecteurs étaient présents afin de poser des questions sur cette œuvre semi-autobiographique où déception, tristesse et lueur d’espoir s’entremêlent. Une vie minuscule, c’est l’histoire de Phérial, petit garçon orphelin placé dans plusieurs familles d’accueil dès son plus jeune âge. Son histoire personnelle n’est pas tendre mais des rencontres, une forte volonté et surtout un intérêt particulier à la culture et au théâtre vont permettre à l’enfant de s’en sortir et de percevoir un rayon de lumière sur le chemin de sa vie.

Un roman semi-autobiographique

Immédiatement questionné sur l’aspect autobiographique de son ouvrage, l’auteur répond qu’il le qualifierait plutôt de « semi-autobiographique » car une grande part de fiction est présente dans l’histoire. La part réelle, il la place « dans l’enthousiasme des personnages de son roman » et dit de sa vraie vie d’enfant qu’elle était « bien plus dure » que celle évoquée dans son livre. Si la question de l’autobiographie s’est tout de même posée, Philippe Krhajac a cependant fait le choix de rester du côté du roman, lui qui a été tant marqué par les fictions et les pièces de théâtre dès son plus jeune âge.

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L’auteur a également fait le souhait de ne pas uniquement parler de lui dans son oeuvre, car il a voulu que tous les lecteurs se sentent concernés par le récit. Après la lecture du roman Une vie minuscule, certains lecteurs ont fait remarquer qu’ils s’étaient sentis à nouveau en enfance et qu’une des forces de l’auteur avait été de se resituer lui-même dans la position de l’enfant qu’il était. Philippe Krhajac reconnaît qu’il a voulu que ses lecteurs se sentent concernés : « Je voulais vraiment toucher mes lecteurs. J’ai vraiment travaillé à cela ; ces sensations que nous avons tous ressenties. »

Comment parvient-on à se détacher du personnage pour aller vers la fiction ? « Il y a un travail en amont à faire sur soi pour pouvoir aborder et donner aux autres. Je suis arrivé dénué de colère pour cette écriture. Il y a bien sûr une réalité à travers le personnage de Phérial.  »

Un premier roman qui reflète des années d’écriture

L’auteur a commencé à écrire dès l’âge de 10-11 ans et cette passion pour l’écriture, il la doit d’abord à l’une des familles dans lesquelles il a été placé : « J’ai fait 12 familles et l’une d’entre elles avait un certain niveau culturel qui m’a permis de m’intéresser à la lecture et à la littérature. » Mais cela n’a pas toujours été le cas : « quatre ans après, je suis tombé dans une famille culturellement différente et j’avais peur que cette passion que j’avais développée se retourne contre moi. J’ai étouffé et pour ma propre survie, décidé de ne plus rien écrire et de ne pas montrer un goût pour la littérature. C’était une famille dans laquelle il n’était pas bien vu de lire et encore moins d’écrire. Puis, plus tard, j’ai recommencé à écrire grâce au théâtre. »

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L’auteur dit avoir réalisé que durant toute sa vie, il n’avait pas réellement travaillé au sens propre du terme, plus préoccupé par l’idée d’avoir quelque chose à transmettre. C’est pour cela que son roman lui a pris près de dix années à être rédigé, né d’une forte volonté de transmission et d’envie de partager un passé douloureux avec ses lecteurs mais aussi à ses enfants. Ces derniers, il les a longtemps observés dans leur apprentissage de la vie et il a voulu leur raconter l’enfant qu’il a été : « Il y a deux choses avec mes enfants : donner la part de l’histoire en rigolant à table et en leur disant « vous savez, j’ai été à la DAS » avec une voix grave, et l’autre explication est plus sérieuse. Je leur explique d’où je viens car j’ai eu trop d’amis qui n’ont pas pu retrouver leurs parents, ou parfois pire, les ont retrouvés mais ont été rejetés… »

Un optimisme à l’antithèse de son récit

Quelques lecteurs ont été frappés par les nuances d’optimisme qui se dégageaient du récit de Philippe Krhajac. Cet optimisme, l’auteur le retient des personnes qui lui ont permis d’entrevoir une lueur d’espoir. Mireille et Mme Lecœur ont fait avec les enfants un travail incroyable et c’est grâce à cela que le personnage de Phérial s’est senti moins seul durant son enfance difficile. L’auteur nous explique qu’il y a une chose très paradoxale dans sa manière de revivre le schéma de son enfance. Pour lui, l’orphelinat a été à la fois un paradis mais aussi le lieu d’une grande solitude… Il précise aussi que « Phérial semble comprendre qu’il est à un endroit très particulier qui n’est pas sa famille. Sa chance, c’est sa capacité d’observation qui lui a permis de sortir de ce milieu. »

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L’optimisme du roman, c’est aussi une réalité adoucie par l’évocation de trois familles d’accueil seulement sur les douze dans lesquelles l’auteur a été véritablement placé. Le lecteur retrouve cette douceur dans le personnage de l’assistante sociale Mireille qui a réellement existé et a été très important dans la vie de l’auteur : « J’ai demandé une fois à l’âge de 16-17 ans à Mireille combien on était d’enfants de la DAS à s’en sortir, c’est-à-dire de vivre une vie ‘normale’. Elle m’a répondu qu’on était deux ou trois sur cinq cent, et que tous les autres atterrissaient soit dans la prostitution, soit dans l’alcoolisme… ».

Quelle est la suite ?

L’auteur étant comédien, il s’imagine volontiers travailler sur un scénario autour de son roman, et même jouer un petit rôle dans une adaptation, pourquoi pas !

Pour le moment, il progresse sur l’écriture d’un second roman qui fera suite à Une vie minuscule. L’écriture suivra le même schéma, c’est-à-dire trois grandes parties et des chapitres courts. Le lecteur retrouvera le personnage Phérial qui aura une trentaine d’années et sera dans la recherche de son histoire et de ses origines slaves dans un pays en guerre. Philippe Krhajac a confirmé avoir déjà rédigé la première grande partie de ce nouveau livre… Rendez-vous dans quelques mois pour en parler ?

Survivre en temps de guerre avec Philippe Pollet-Villard

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Au-delà de panser des blessures psychologiques, l’écriture permet à certains auteurs de réinventer leur passé et celui de leurs proches, de combler des histoires familiales trouées par le temps, les non-dits, les amnésies volontaires ou non. C’est par exemple le cas d’Alice Zeniter, que nous recevions en septembre dans nos locaux. C’est aussi celui de Philippe Pollet-Villard, venu rencontrer le 2 octobre chez Babelio ses lecteurs à l’occasion de la sortie de son quatrième roman L’Enfant-mouche (Flammarion), son ouvrage le plus personnel et intime qui lui aura demandé 10 ans de réflexion et de travail.

Car l’histoire de Marie, cette jeune orpheline livrée à elle-même dans l’Est de la France lors de l’Occupation, est en fait celle de la mère de l’auteur, aujourd’hui âgée de 87 ans. Un récit de survie dans des villages de misère, de violence et d’étrangeté, dont la principale protagoniste garde des souvenirs très parcellaires. « Ma mère est quelqu’un de puissant. Elle me fait penser à la centrale nucléaire de Tchernobyl : tout est effondré à l’intérieur, mais elle tient debout. »

Dans la fabrique du roman

Avec le peu d’informations qu’il a en main, et bien décidé à enfin coucher sur le papier ce récit, Philippe Pollet-Villard commence par mener l’enquête : « J’ai demandé à un ami journaliste de se rendre dans les villages que ma mère a traversés pour essayer de trouver des gens qui l’avaient connue à l’époque et s’en souvenaient. Plus tard, je suis moi-même allé sur place pour recueillir des informations. En plus, bien sûr, des souvenirs que ma mère m’avait légués ; des choses très étranges comme des chevaux qui disparaissaient dans le sol, ou les nombreux avions en flamme qu’elle disait avoir vus tomber. Et en posant les bonnes questions sur place, je me suis rendu compte que c’était totalement vrai : des chevaux avaient disparu dans les marécages, et elle vivait sous un couloir aérien, près de DCA allemandes qui abattaient des chasseurs. »

Des faits et des témoignages donc, qui servent de fondations à cette histoire. Mais pour bâtir son roman, l’auteur se voit obligé d’inventer. Des personnages, des scènes, une ambiance. Bref : de quoi écrire et basculer définitivement dans la fiction. « Il faut s’affranchir du réel pour devenir romancier. Mais s’affranchir du réel, c’est commencer à mentir, et c’est très compliqué quand on a reçu une éducation judéo-chrétienne. J’y parviens de mieux en mieux au fil de mes livres – même si pour moi l’écriture reste un processus chaotique – et ma mère m’a même avoué que ce que j’ai imaginé correspond exactement à ce qu’elle ressentait alors, ou du moins aux souvenirs qu’elle en a, à la réalité de cette époque : des personnages bizarres, des villages sordides… C’est tout le bonheur du roman que de parvenir à ça ! Au fond on ne sait rien de la vérité, on ne peut que l’inventer. »

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Tu ne jugeras point

Lorsqu’une lectrice lui demande pourquoi il a voulu faire publier ce récit, et non le garder pour lui, Philippe Pollet-Villard répond : « Cette histoire coule dans mes veines depuis avant ma naissance. Et c’est un sang noir, infecté. Cette peur, cette misère, je les sens en moi. Donc cette saignée de l’écriture et de la publication, c’est mon seul droit. Il n’y a pas de raison que je me la refuse. D’ailleurs je ne raconte finalement que mon histoire. Et cette histoire sinistre devient universelle, les gens se l’approprient. De toute façon je n’ai pas voulu avec L’Enfant-mouche écrire un règlement de comptes avec ma famille. Au contraire, ça ressemble pour moi plus à un hommage. Et je ne juge personne. »

D’ailleurs, n’est-ce pas dangereux d’écrire sur sa famille ? « Même quand on fait un hommage, cela peut être mal perçu. Ici, j’ai essayé de prendre soin du personnage de Marie, de cet enfant en détresse. C’est un thème classique en psychologie : ces enfants qui deviennent les parents de leurs propres parents. Et ma mère a plutôt bien reçu le livre. »

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Raconter la guerre

« Dans mon livre, il y a des passages violents et sordides, mais pas de pathos. Je ne supporte pas, par exemple, voir pleurer un acteur à l’écran. Et là je me suis attaché avant tout à raconter l’histoire de cette petite fille. Parler avant tout de la petite histoire, et non de la grande Histoire. Encore une fois mon livre ne juge pas, je trouve des raisons à mes personnages, car personne ne sait comment il réagirait en temps de guerre – les courageux deviennent parfois des lâches, et inversement. Tout le monde perd la tête. Pour Marie, l’important reste : qui donne à manger, recevoir un vrai sourire. La couleur du drapeau pour lequel se bat tel ou tel soldat est secondaire. »

Lorsqu’on lui demande si des récits de guerre l’ont particulièrement marqué, Philippe Pollet-Villard nous conseille deux ouvrages : « Automne allemand de Stig Dagerman. A l’origine c’était une enquête, des petits bouts de choses destinés à paraître dans des journaux de l’époque, et Dagerman en a finalement fait un roman. Ca n’est pas dénué d’ironie, comme dans certains romans allemands. Ce livre m’a beaucoup touché, parce qu’il raconte la toute fin de la guerre en Allemagne, et on a peu entendu parler de ce désastre général. Un ensemble de petits témoignages, de petites situations. Il faut lire ce livre !

Svetlana Alexievitch aussi, qui fonctionne dans un registre un peu similaire, avec des bribes de conversations, des enquêtes qu’elle a menées, qu’elle monte comme un film. La Supplication, sur l’après Tchernobyl, est vraiment magnifique, extraordinaire. Parce que c’est la réalité, et de fait c’est très inattendu. » Au contraire de la séance de dédicaces, très attendue, durant laquelle les lecteurs ont pu poser d’autres questions à l’auteur.

Peu avant la rencontre, nous avions pu discuter avec l’auteur, qui avait choisi 5 mots pour parler de son livre et de son rapport à la littérature. En voici le résumé en vidéo.

Retrouvez L’Enfant-mouche de Philippe Pollet-Villard, publié aux éditions Flammarion.

Rencontre haute en couleur avec Jean-Gabriel Causse

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Comme l’écrivait Nietzsche, « des goûts et des couleurs on ne discute pas… et pourtant on ne fait que ça ! » Alors forcément, lorsqu’on reçoit pour une rencontre avec des lecteurs un designer spécialiste des pigments comme Jean-Gabriel Causse, également auteur de deux livres sur le sujet, la conversation s’oriente assez vite sur… les couleurs. T-shirt et baskets roses, veste et pantalon de costume gris, l’auteur irradie et s’explique sur ses choix vestimentaires : « Quand je travaillais dans la publicité, j’étais toujours habillé en noir, teinte du chic par excellence dans la culture occidentale. Mais aujourd’hui je me lâche plus, et le rose est la première couleur que j’ai portée médiatiquement parlant, pour une émission chez France Télévisions. Du coup j’ai pris l’habitude de m’habiller comme ça pour toutes les rencontres et interviews. Et puis c’est aussi un peu de la provoc’, vu qu’on dit le rose réservé aux filles. D’ailleurs c’est une couleur qui revient à fond, et l’expression « voir la vie en rose » est confortée par des études scientifiques récentes. Le rose met de meilleure humeur ! »

De l’essai au roman

Déjà auteur d’un essai sur le sujet l’an passé (L’Etonnant pouvoir des couleurs), Jean-Gabriel Causse s’est cette fois laissé tenter par le roman avec Les Crayons de couleur. « Mon essai paru en 2016 a beaucoup plu. Pour autant, je ne m’imaginais pas écrire une sorte de suite, un nouvel essai. Ce serait plutôt une mission pour des scientifiques. Pour mon nouveau livre, j’ai eu le déclic en dînant au restaurant Dans le noir, à Paris : comme son nom l’indique il fait noir dans ce lieu, et vous y êtes servi par des aveugles. Pour moi ça a été un choc. Une fois qu’on sort de l’apitoiement vis-à-vis de ces personnes, on se rend compte qu’elles ont en fait quatre sens beaucoup plus développés que les nôtres, et on se sent presque démunis. C’est ainsi que le personnage de Charlotte, neuroscientifique aveugle spécialiste de la couleur, a germé dans mon esprit. Après, j’ai quand même essayé de garder un équilibre entre le roman et quelque chose de plus informationnel sur les couleurs. »

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Un monde terne : le nôtre

Une fiction donc, qui évoque un monde dont les couleurs auraient disparu du jour au lendemain. « Je fais la satire d’une société aseptisée, la nôtre. J’appuie sur ce qui se passe dans notre pays. Avant, jusque dans les années 1980, il y avait de la couleur partout. Gamins, on ressemblait tous à des perroquets ! Mais aujourd’hui, les architectes ne maîtrisent pas la couleur, les promoteurs immobiliers font des décos blanches, et les gens qui y vivent ne mettent plus de couleur – d’ailleurs des marques très colorées comme Benetton perdent de la vitesse, Desigual restant une exception. Le grand « retour de la couleur » dont parlent sans cesse les magazines de mode n’a en fait pas encore eu lieu. Les gens préfèrent le noir, parfois parce qu’ils pensent que ça amincit, alors que c’est complètement faux : une voiture noire ne paraît pas moins imposante qu’une voiture noire, par exemple. »

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L’enfance de la couleur

Dès sa couverture, le livre de Jean-Gabriel Causse fait appel à notre âme d’enfant. Comme le souligne une lectrice lors de la rencontre, on a immédiatement envie de la colorier, de combler les blancs pour se l’approprier. Et l’auteur de répondre : « Je suis très heureux que ça provoque chez vous cette envie, c’est complètement voulu, jusqu’au choix du papier de couverture. Il aurait été impossible pour moi d’écrire ce livre sans évoquer l’enfance. Les enfants adorent les couleurs, ils vont instinctivement vers ce qui est le plus coloré. Il faut absolument éviter de leur faire des chambres blanches ou ternes, ça pourrait les déprimer. D’ailleurs ma femme trouve que j’ai encore une âme d’enfant. Et de fait, je détesterais devenir adulte. » Une jolie note d’espièglerie pour finir une rencontre haute en couleur, avant de signer son livre lors de la traditionnelle séance de dédicace.

Retrouvez Les Crayons de couleur de Jean-Gabriel Causse, publié aux éditions Flammarion.