Vincent Villeminot : quand révolution rime (peut-être) avec utopie

15 ans de carrière et déjà une cinquantaine de livres publiés, 1400 critiques sur Babelio dont une grande partie sont positives et enthousiastes, des romans denses et généreux qui plongent ses lecteurs dans des histoires immersives : le succès semble sourire de toutes ses dents à Vincent Villeminot, auteur de nombreux romans pour adolescents et jeunes adultes. Lors de sa rencontre avec des lecteurs de Babelio, qui avait lieu mi-avril dans nos locaux, il nous a pourtant bien montré qu’être écrivain, c’est aussi beaucoup de travail, de sueur, de temps, et le tout en équipe. Et comme les efforts paient, l’auteur a aujourd’hui acquis une certaine reconnaissance dans le milieu de l’édition. Venu au livre suite à une demande d’album pour enfants de la part d’un éditeur pour lequel il écrivait alors des guides de voyage, Vincent Villeminot n’a depuis jamais eu à envoyer de manuscrit par la poste pour être publié. Chacun de ses textes est né d’une rencontre. « C’est un luxe insolent » avoue-t-il honnêtement. Une rencontre, comme celle que Babelio proposait à ses lecteurs ce soir-là, et que l’on vous propose de revivre ici.

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2025 : une partie de la jeunesse décide de partir vivre en forêt, dans des villages autonomes. Leurs seules politiques : l’amitié et la liberté.

2061 : Dan, Montana et Judith vivent dans une cabane avec leurs parents. Ils chassent, pêchent et explorent les ruines alentours. Mais un jour, les enfants sont enlevés par d’inquiétants braconniers. Quand leurs parents décident de partir à leur recherche, c’est le passé, le présent et le futur de ce monde qui se racontent et s’affrontent.

Dystopie ou utopie : la littérature de demain pour parler d’aujourd’hui

Dans Nous sommes l’étincelle, Vincent Villeminot met en scène de nombreux personnages à différentes époques, parmi lesquelles un futur assez proche qui succède à une révolution. Une utopie est-elle possible ? Voilà la question que pose l’auteur dans un roman qui semble plutôt relever de la dystopie, genre aussi appelé contre-utopie.

« La dystopie est un genre qui imagine un lieu, un temps où tout est poussé au pire pour réfléchir sur la réalité de notre époque, affirme Vincent Villeminot pour la définir. Mais moi, objecte-t-il, je ne pousse pas tout au pire. Je regarde les évolutions de notre époque et me demande où cela nous mènerait. » Moins extrême qu’une dystopie, peut-être plus subtil, en tout cas clairement interrogatif, l’auteur fait donc de Nous sommes l’étincelle un petit laboratoire politique dans lequel il dispose ses personnages et observe ce que le monde devient à leur contact. « On juge une révolution à ses fruits : mes personnages principaux, trois gamins, sont le fruit d’une révolution. Il m’intéressait de mettre en confrontation ceux qui ont fait ces choix et ceux qui en sont le fruit. »

Cela donne un roman dense, rempli de personnages, dans lequel il peut être difficile d’entrer, mais qui explore ainsi une révolution de ses prémices jusqu’à ses conséquences. « Je raconte cette histoire à l’endroit où l’utopie a le plus mal tourné. J’aime l’idée qu’il y a encore des choses à faire et qu’il faut les faire évoluer dans le temps » développe-t-il. « En littérature young adult, on a tendance à exalter la rébellion et à s’arrêter quand elle triomphe. Prenons le temps de la regarder vivre, se transformer, vieillir, s’abîmer. » Ni dystopie, ni véritable utopie, la société que décrit Nous sommes l’étincelle est finalement bien proche de notre monde : imparfaite et en constant mouvement.

« La question de l’utopie m’intéresse », énonce-t-il quand même, se plaçant clairement dans l’un des deux genres, et rejetant la dystopie, qui semble trop tranchée pour lui. « L’action commence avec le manifeste de Thomas – une référence directe à Thomas More ! – que des gens prennent au sérieux et suivent, enclenchant ainsi une utopie. » Mais même s’il imagine un monde nouveau et futuriste, la réalité n’est jamais bien loin. « Avec un roman, j’essaye d’ouvrir toutes les fenêtres possibles. Je décris parfois presque laborieusement les événements. Pour chacun, je m’appuie sur un élément de réel. » Ce n’est donc en rien étonnant de voir que son roman évoque étrangement les manifestations des Gilets Jaunes, pourtant postérieures à l’écriture du roman, ni d’apprendre que ses hooligans sont inspirés de ceux du Printemps Arabe. « Je me dis : prenons cet élément de réel et poussons les choses. À condition que les personnages ne soient pas des caricatures et que mon roman ne devienne pas un roman à thèse », c’est-à-dire porteur d’un message (ici politique) véhiculé sans subtilité.

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Des questions sans réponses : le rôle de la littérature

Pour Vincent Villeminot, en effet, les livres sont le produit de leur auteur : « J’essaye de ne pas avoir de message. J’essaye d’avoir une situation et de la pousser à fond. Mais c’est évidemment tributaire de mes réflexions, de mes opinions politiques, de mes lectures, bien sûr. On est le produit de son histoire. » Même s’il reste conscient de cet aspect-là de la création, il affirme ne pas vouloir donner de réponses à ces questions.

« La littérature, c’est le moment où il se passe quelque chose entre un auteur et son lecteur par le truchement d’un livre. Mais je ne sais pas ce que vont en faire mes lecteurs. Dans Réseaux, je mettais en scène des personnages anarchistes, je me suis donc retrouvé cité sur quelques groupes Facebook très politisés. Ça ne me met pas à l’aise. Mais ils ont le droit. En tant qu’auteur, je ne dois pas chercher à maîtriser cela. » Ainsi, une fois le livre entre les mains de ses lecteurs, c’est à eux de donner réponse aux interrogations que l’ouvrage soulève. Pour Vincent Villeminot, la réalité prime sur le reste. Le rôle de l’écrivain, c’est de lui être fidèle et de laisser le lecteur combler les blancs. « Je suis non-violent. Mais il y a de la violence dans mes livres et les non-violents perdent souvent. Je ne dois pas travestir la réalité pour que ça se passe bien. […] Je suis anarchiste. Mais j’espère que mes livres ne sont pas des bréviaires anarchistes. » La démonstration est faite.

Répondant à une lectrice l’interrogeant sur le « frugalisme », l’écrivain poursuit sur sa lancée et rappelle combien les réflexions de l’auteur et son époque sont le terreau de son histoire. « Quand on publie un texte comme celui-là aujourd’hui, il est évidemment nourri par des réflexions que je me fais. […] Je m’inspire de ma vision du monde. Je recherche une certaine sobriété. Je cherche à apprendre le nom des arbres. » Un livre qui ne délivrerait ni les idées ni un message de l’auteur, est-ce donc un idéal ?

L’essentiel, selon lui, semble donc la remise en question. « Doutons même du doute » écrivait Anatole France, auteur et critique littéraire. Ainsi, à propos de son travail avec son éditeur : « nous nous sommes notamment demandé dans quel ordre raconter l’histoire, raconte Vincent Villeminot. Devais-je la raconter chronologiquement ? Ou à rebours ? On a choisi cette deuxième solution, qui permet de poser la question de cette utopie : est-ce qu’on s’est trompés ? » Si même les personnages s’interrogent, les chances sont grandes pour que le lecteur les écoute, et se mette à interroger le monde qui l’entoure à son tour.

« Les bons livres résistent au temps et aux intentions de l’auteur » conclut Vincent Villeminot. Rendez-vous dans quelques années pour savoir si le pari est réussi ?

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Le texte : un travail d’équipe

Du temps. C’est justement ce qu’il a fallu à l’auteur pour écrire son roman. Beaucoup de temps et de travail. Au cours de la soirée, Vincent Villeminot nous a littéralement plongés dans son travail d’écriture et permis d’entrevoir, de loin, l’atelier dans lequel naissent ses histoires.

« Écrire ce roman, c’était un engagement physique dont je me remets doucement. 18 mois à temps plein, sans vacances, 8 à 12h par jour », énumère-t-il avant de répondre, quand on lui demande une suite : « Laissez-moi me reposer ! »

« Au début, j’avais commencé deux romans. Le premier était un polar dans un campus universitaire. Le second mettait en scène des hooligans. Et puis mon éditeur, Xavier d’Almeida, m’a envoyé un article de géographie qui décrivait les paysages et la Terre si le monde entier devenait vegan. Et m’est apparu le lieu où pouvaient se croiser différentes histoires. Je me suis alors dit qu’avec ces deux romans, il en manquait un troisième. » Cela donne un roman de 500 pages, dont la densité a dérouté plus d’un lecteur. Rien de surprenant, non plus, de voir qu’il est réticent à l’idée d’écrire une suite. « Ce serait possible de raconter d’autres choses, répond-il tout de même. Mais plutôt ce qui se passe dans les campus entre 2042 et 2059. Ou la vie d’un village où ça s’est bien passé. Il faudrait raconter quelque chose dans ce contexte. » Raconter l’avant-révolution ? C’est l’histoire de notre monde telle qu’on la connaît. Et raconter l’après-roman ? « Certains personnages me sont très précieux. Mais là où je les ai laissés, je ne peux pas les reprendre. Et puis, 500 pages, c’est déjà beaucoup. Il faudrait retrouver de l’énergie. Il faudrait que ça ait un sens. Mais ce que j’ai écrit là est figé pour eux. »

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Les personnages, par ailleurs, sont souvent au cœur de son travail. Des recherches, Vincent Villeminot en a fait. Sur Thomas More, sur le survivalisme. « Mon ignorance [sur ce genre de sujet] me sert car mes personnages sont des ignorants ! » Ce sont ces recherches, mais aussi tout ce qu’il a emmagasiné jusqu’à aujourd’hui, qui construisent un livre. « Cela nourrit mon texte. Pour que le réel rentre. Pour que le roman cogne la réalité. Mais le plus gros du travail c’est de développer les personnages » insiste-t-il.

Ce travail, cependant, Vincent Villeminot ne l’a pas accompli seul. Tout au long de la rencontre, il a souvent évoqué son éditeur, Xavier d’Almeida, présent dans la salle ce soir-là. « Ça a été 18 mois d’écriture, de travail à temps plein, mais avec un éditeur avec qui je pouvais dialoguer. Il a lu 8 versions du roman ! Je parle beaucoup de Xavier car un roman comme celui-ci se construit aussi par les couches qu’on enlève. Aux États-Unis, un bouquin sur deux a 20 % de pages en trop. Ce sont les agents qui s’en occupent, donc il y a une absence de travail éditorial. De mon côté, après tout le travail accompli et en dépit de sa taille, j’espère que c’est “à l’os”. »

Paradoxalement, alors même qu’il y a de ce côté de l’Atlantique une grande tradition de l’éditeur qui accompagne son auteur, « c’est un snobisme très français d’oublier l’éditeur. Tout travail artistique ne doit surtout pas sentir la sueur. Pourtant, confirme Vincent Villeminot, beaucoup de gens travaillent comme moi, en lien permanent avec leur éditeur. C’est aussi pour être rassuré ! Pour avoir quelqu’un qui nous dit : je crois que tu es sur les bons rails. Sinon on crève de trouille et on choisit la solution la plus conformiste. Je préfère avoir quelqu’un qui m’accompagne plutôt que de faire un roman qui ait déjà été écrit. »

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Littérature young adult : entre expériences et prises de risque

Ce roman, publié chez PKJ et vendu en librairie au rayon jeunesse, catégorie young adult, a pourtant beaucoup plu aux lecteurs présents ce soir-là, pour la quasi-totalité des adultes. Ils ont d’ailleurs noté que sans cette rencontre, ils ne se seraient peut-être jamais tournés vers ce roman, car il n’est pas vendu en littérature contemporaine, mais du côté des adolescents. « C’est un risque qu’on prend, confirme Vincent Villeminot. Mais je ne suis pas sûr qu’il existe aujourd’hui une place dans la littérature française pour des romans comme celui-ci. Sinon en littérature de genre. »

Au-delà d’un risque, c’est un choix conscient de la part de l’auteur. Un choix pour parler aux jeunes et, à travers eux, parler à tous. « Je publie pour jeunes adultes, ce ne sont pas des adolescents. Dans ma tête, ils ont entre 18 et 20 ans. Je pense toujours à un lecteur quand j’écris. Là, j’ai pensé à mes enfants, qui sont aussi mes premiers lecteurs. Et c’est important d’écrire pour ces jeunes. Il y a un vrai mépris pour les adolescents et donc pour leurs lectures. Mais je peux vous affirmer que certains ados, en rencontre, ont transformé mon travail. Et aujourd’hui j’ai une conviction profonde : si on écrit pour eux avec sérieux, les adultes aussi y trouveront leur compte. »

« Quand j’étais journaliste, je me souviens avoir écrit deux romans très narcissiques car j’oubliais les personnages. Ils parlaient de mes états d’âme. [NDLR : ces romans n’ont jamais été publiés]. Publier en jeunesse me force à m’oublier, c’est ce qui fait de moi un romancier. » Rappelant sa profonde envie de ne pas écrire sur lui, mais sur le monde qui l’entoure, il explique ainsi que les personnages, dont il fait le centre de son travail, l’aident à atteindre ce but. Pourtant, dans Nous sommes l’étincelle, certains de ses personnages les plus importants sont bel et bien des adultes. « C’est quelque chose de nouveau en littérature jeunesse : je peux avoir un personnage plus âgé. »

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Les prises de risque en littérature young adult, au-delà du genre et des questionnements politiques, apparaissent enfin dans la forme. Un lecteur dans la salle note une certaine musicalité de son style. Et l’auteur de répondre : « De plus en plus, je cherche une forme évocatrice. Pour mon nouveau roman, par exemple, je suis bloqué depuis quelques jours. Avant de venir à la rencontre, j’ai écrit à la main, sur du papier, à un café. Naturellement, c’est venu en vers. Tout à coup, j’ai écrit 12 pages. J’ai publié un bouquin en littérature générale, cette année, avec, parfois, des alexandrins. Cela me semblait naturel. On retrouve en eux une évidence de la langue. » C’est la même chose avec Nous sommes l’étincelle. « Si les retours à la ligne peuvent imprimer un rythme chez le lecteur, tant mieux. »

« Aujourd’hui, il y  a des éditeurs qui ont le courage de se lancer dans un très gros travail avec un auteur » rappelle Vincent Villeminot sur son travail avec Xavier d’Almeida. Celui-ci a même eu l’occasion de prolonger ses propos : « Je ne travaille pas toujours comme ça, mais là, c’était exaltant, fatigant, enthousiasmant. Il y a eu des désaccords. Mais en tant qu’éditeur, il faut savoir se mettre en retrait pour permettre à l’auteur d’écrire son roman et l’accompagner. » Il poursuit, parlant du travail de son auteur : « ce roman nous bouscule. C’est une vraie richesse. Et c’est un risque à prendre de le publier, car sinon, le livre va mourir. L’audiovisuel va nous tuer. La littérature jeunesse nous permet de prendre ces risques de genre, d’écriture… Il faut y croire. »

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« Ce n’est pas une lecture qui se donne facilement » avoue finalement Vincent Villeminot, conscient que son texte a laissé et laissera des lecteurs sur la touche. « Ce n’est pas volontaire et hautain, c’est le produit de choix que je ne regrette pas mais qui ont des inconvénients. » Car un travail d’écriture, c’est des choix, des chemins empruntés, des histoires racontées, et elles peuvent bousculer. « Mais est-ce qu’on ne cherche pas toujours à être déstabilisés en tant que lecteur ? » se demandera Xavier d’Almeida peu avant de conclure.

Des lecteurs déstabilisés, il y en avait, ce soir-là, chez Babelio. Mais tous semblaient conquis par leur échange avec l’auteur et sont ressortis des interrogations plein la tête. Il planait dans l’air une ambiance particulière : Vincent Villeminot parlait pour la première fois de ce roman devant ses lecteurs. Comparant son travail de romancier à celui d’un dramaturge, il affirmait pendant la rencontre qu’une « pièce de théâtre est un petit laboratoire », qui a un rôle bien plus théorique et politique que le roman. Pourtant, ce soir-là, la salle fumait comme un laboratoire social et littéraire.

Et pour ceux qui auraient encore des poignées de questions, il vous reste à regarder la vidéo de Vincent Villeminot, dans laquelle il présente son roman à travers cinq mots :

François Rochet : un techno-thriller mené tambour battant

Réalité augmentée, intelligence artificielle, robotique… Peut-on mesurer l’impact de toutes ces nouvelles technologies sur notre mode de vie : quelles opportunités nous offrent-elles, et avec quelles limites ? Pour son premier roman, François Rochet signe une dystopie ludique et surprenante qui confronte l’être humain à sa relation à l’innovation technologique qui semble croître à une vitesse exponentielle.

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C’est dans les locaux lumineux du collectif de codesigners où il travaille que François Rochet nous a accueillis le mardi 26 mars pour une rencontre privilégiée autour de son roman Agence 42, tome 1 : Terrans paru aux éditions Hachette, mélange détonnant entre Tom Clancy, Aldous Huxley et Philip K. Dick. Les lecteurs ont été nombreux à échanger avec l’auteur lors de cette rencontre particulièrement chaleureuse. Le récit ne s’adresse pourtant pas uniquement aux amateurs de romans d’action, d’espionnage, ou de jeux vidéo : parmi les membres Babelio présents à la rencontre, les néophytes se sont également avérés conquis. Riche en rebondissements saisissants, écrit dans un style fluide, Agence 42 a toutes les qualités d’un véritable page-turner, ce qui séduit autant les curieux que les passionnés.

Terrans.jpgDécembre 2020. Nouvel attentat aux États-Unis. Le gouvernement est décimé et le pays privé des leaders de ses grandes entreprises high-tech.
Six mois plus tard, Franck Goodo est chargé de reprendre l’enquête. Julia Telco, à la tête de l’Agence 42, a des doutes sur l’identité des responsables de l’attaque.
En parallèle, le véritable auteur de l’attentat est à l’affût. Il lui reste encore un coup à jouer sur l’échiquier de son vaste plan. Les premiers indices d’un complot bien plus alarmant, qui dépasse la logique, font rapidement surface.
Franck Goodo tentera de percer le mystère, quitte à mettre son existence en danger…

Agence 42 plonge le lecteur dans un monde d’agents secrets, de conflits géopolitiques et de cyber-espionnage. L’intrigue, qui débute comme un thriller classique, bascule rapidement dans l’anticipation, ébranle les certitudes du lecteur et invite à la réflexion : Le libre arbitre est-il une réalité ou une illusion ? Nos sens sont-ils aisément manipulables, peuvent-ils nous abuser ? Faut-il nécessairement croire ce que nous voyons ? Qu’est-ce que la réalité ? Voici quelques-uns des grands questionnements qui jalonnent le récit de François Rochet.

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D’abord publié en autoédition chez Librinova, le premier roman de François Rochet est finalement arrivé entre les mains d’Hachette Romans. Passionné de science-fiction depuis sa plus tendre enfance, inspiré par Matrix et la thématique des réalités alternatives, c’est à 45 ans que François Rochet s’est décidé à écrire. L’auteur évoque un véritable déclic : « Tu as 45 ans, si tu ne profites pas de ton temps pour écrire un livre, ça ne se produira jamais. Initialement, je ne comptais pas écrire d’autre livre. »

L’illusion du jeu qui rapproche de la réalité


Aux lecteurs qui n’auraient pas encore lu le livre, nous vous déconseillons de lire cette sous-partie qui risquerait de vous dévoiler des éléments clés de l’intrigue

 

Joueur dans la vraie vie, François Rochet a voulu restituer dans le roman l’attachement de Julia aux personnages qu’elle contrôle dans le jeu de simulation : « Certain jeux font l’objet d’une narration aboutie et extrêmement complexe, proche de ce qu’on peut trouver dans les livres. Julia s’est attachée à ses personnages en prenant conscience que ceux-ci sont de vrais êtres, au fonctionnement différent, mais pour lesquels elle ressent tout de même de l’empathie. » L’auteur entretient en permanence l’ambiguïté : si les personnages deviennent conscients, cela pose des questions éthiques, morales et juridiques. On pourrait même se demander s’ils ont une âme, s’ils sont soumis à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Ces questionnements sont extrêmement actuels. Cela m’intéresse d’autant plus que cela va devenir une réalité, les IA se développent, prennent de plus en plus d’autonomie. Si l’âme peut exister sans corps, à partir de quel moment peut-on considérer l’autre comme un être doté de sensibilité, un être vivant ? Quels sont les droits de ces entités ? Ce sont de vraies questions qui vont se poser dans les décennies à venir. » François Rochet semble animé par une véritable volonté d’explorer une science-fiction positive, notamment au travers de toute la partie sur le système éducatif du monde de Julia : « Le monde que les IA vont façonner, c’est nous qui le créons aujourd’hui ! » Il ajoute en plaisantant : « Si on découvre à notre tour qu’on est manipulés, je vais booster mes ventes ! »

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Pour créer son univers, ou plutôt ses deux univers (le monde d’en haut, celui de Julia, et le monde de la simulation, du jeu) François Rochet tire son inspiration de la réalité et s’informe en permanence sur l’innovation : « Je me concentre sur des choses qui existent ou qui pourraient exister dans un monde idéal. Si l’humanité n’avait pas fait tant d’erreurs, le monde de Julia pourrait être. Je suis persuadé que si l’Afrique n’avait pas subi certaines choses, ce serait un continent idéal. C’est une projection idéale de ce continent, et non une utopie. »

Une déclaration d’amour aux jeux vidéo

Directement influencé par sa passion pour les jeux vidéo, François Rochet propose une expérience interactive en lien avec son livre et invite le lecteur à oublier les frontières entre réel et virtuel. Plus qu’un « simple » livre, François Rochet a voulu créer un véritable jeu de piste avec une « Eggs Hunt » : une chasse aux œufs dans laquelle l’auteur a décidé de jouer avec l’esprit des lecteurs. Des indices ont été dissimulés à l’intérieur du roman, dix indices pour dix œufs à retrouver un peu partout en ligne : sur des sites internet, des réseaux sociaux et des objets digitaux. « Au moment où j’ai créé le bouquin, je souhaitais que le livre soit plus qu’un livre et ait un véritable écho avec le monde réel, une vraie résonance avec le livre et son monde réel et actuel. » Les lecteurs se sont livrés avec enthousiasme à cette chasse aux trésors !

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Lorsqu’il évoque la relation qu’il entretient avec ses personnages, François Rochet dresse un parallèle étonnant entre le lien qu’entretient Julia avec ses personnages et le rapport de l’écrivain à ses protagonistes. Il était difficile pour lui de se représenter les personnages dans toute leur complexité et leur matérialité : « J’avais beaucoup de mal à me les représenter physiquement. J’ai donc pensé à des proches, comme mon ami Laurent. Il m’a d’ailleurs engueulé car je le tue au bout de trois pages ! Beaucoup de mes personnages sont des gens que je connais. » Si les personnages de François Rochet sont si attachants, c’est probablement car ils sont tirés du réel. Nombre d’auteurs affirment que leurs personnages ont leur propre autonomie, comme s’ils prenaient, eux aussi, à l’instar de ceux que Julia contrôle, conscience de leur existence. Lorsqu’on lui demande s’il reste tout de même le maître du jeu, François Rochet affirme que « Certains personnages ont pris, dans le deuxième tome, des parcours que je n’aurais jamais imaginés au départ. Je me suis laissé porter, et j’ai été heureux de les retrouver. »

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En plus d’être le principal protagoniste de son récit, Julia est également un « hommage » à une personne bien réelle, que l’auteur a rencontrée dans le monde des jeux vidéo. En effet, il a nommé ainsi l’héroïne de son roman car c’était son maître de guilde dans le jeu en ligne World of Warcraft. Il l’évoque comme une joueuse extrêmement investie : « Sans être un roman féministe, c’est un récit où les femmes sauvent le monde. Ce cliché des gamers et d’un monde du jeu vidéo essentiellement masculin demeure, mais n’est plus tout à fait vrai à l’heure actuelle. J’ai voulu détourner les choses pour créer une coopération. Julia existe, comme tous les autres. Et le personnage de Ben, c’est complètement moi : je me suis fait plaisir avec ce chapitre, en citant les jeux auxquels j’ai joué, à l’époque où je faisais du développement sur calculatrice ! ».

Du grand spectacle

Le roman de Rochet s’ouvre sur une scène choc, qui prend le lecteur à la gorge : « J’avais envie d’instaurer une tension dramatique dès le départ. Le premier chapitre s’ouvre comme une nouvelle. J’ai présenté le personnage en le décrivant suffisamment pour laisser penser qu’il puisse être le héros, puis, contre toutes attentes, il meurt. » Un procédé très visuel qu’il emprunte au cinéma : « J’aime en avoir plein les yeux, j’aime les blockbusters. La scène de l’île, du désert, sont des scènes très visuelles qui renvoient à la littérature et au cinéma de genre (espionnage, action). Je pense être meilleur sur la description de l’action que sur la caractérisation des personnages. J’ai envie qu’on lise mon livre comme on regarderait un film. »

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Pour s’imprégner de l’ambiance qui règne dans les lieux décrits dans le roman, François Rochet a utilisé les ressources qu’offre Internet : il a arpenté durant de longues heures l’Alaska sauvage, les îles tropicales, a sillonné les allées des cimetières du Paris fantasmatique de Julia grâce à Google Maps : « C’est une ressource infinie. Je suis même allé voir l’Irak, les lieux clés où des attentats terroristes ont été perpétrés. Je pense que maintenant mon PC doit être surveillé ! Je risque d’avoir des problèmes avec la CIA. » Ecrire un roman très documenté, sans que le lecteur ne s’y sente submergé requiert un soin particulier : le divertissement reste au cœur de ce livre : « J’avais envie d’aborder des points techniques, de faire grandir le lecteur. J’ai passé du temps à me renseigner sur certains enjeux : qu’arriverait-il si on coupait Internet ? On ne pourrait par exemple, plus retirer d’argent. Le roman Ravage de Barjavel aborde également ce thème de la coupure. J’adore Barjavel. Le Grand Secret explique également l’histoire du monde par un élément tenu secret. C’est une relecture de phénomènes qu’on n’a pas pu expliquer. J’aime cet aspect de relecture. »

Nous attendons avec curiosité le second tome d’Agence 42 qui devrait explorer davantage l’univers de Julia, et ancrer définitivement les personnages introduits par le premier tome.

Par ailleurs, François Rochet serait ravi de voir son roman adapté sur les écrans : « Je verrais bien Scarlett Johansson dans le rôle de Marie, Joseph Gordon-Levitt dans le rôle de Chris, et pour Ben, ce serait mon ancien lead developer, un grand chauve ! ». « Depuis que Spielberg a réalisé Ready Player One, j’attends qu’il m’appelle ! ». L’appel à candidatures est donc lancé !

Découvrez Agence 42, tome 1 : Terrans de François Rochet, publié aux éditions Hachette Romans.

Marie Pavlenko : la résilience à bras le corps

Et si l’écriture avait des propriétés curatives ? Chaque lecteur a sans doute déjà éprouvé ça : de page en page, on a l’impression tenace que ce livre nous parle directement, qu’il a compris dans quelle situation l’on se trouve à cet instant précis, et qu’il pourrait bien nous aider à avancer dans notre vie. Car en plus d’être un art, la littérature reste un vecteur émotionnel très puissant.

IMG_6931Mais l’écriture dans tout ça ? On peut écrire pour se soulager, même si cela ne fait pas toujours un livre, et encore moins un livre intéressant. On peut aussi écrire pour dépasser une expérience traumatique, et là ça devient nettement plus captivant. Avec Un si petit oiseau (Flammarion Jeunesse), Marie Pavlenko signe sans doute l’un de ses livres les plus intimes, tout en publiant une véritable fiction : si le sujet du livre est directement lié à son histoire familiale, elle en modifie les contours pour en faire quelque chose d’autre, quelque chose qui dépasse sa vie. C’est ce pas de côté qu’elle nous a expliqué lors d’une rencontre avec 30 de ses lecteurs le 7 février 2019, pour sa deuxième rencontre dans les locaux de Babelio (retrouvez le compte-rendu de la soirée autour de son roman La mort est une femme comme les autres ici).

Irréversible

Des mots qui explosent au visage, font mal et peur : derrière son titre tout mignon, voilà un roman qui cache des premières pages terribles, où la rupture de normalité intervient très vite sous la forme d’un terrible accident. La jeune Abi, 20 ans, est avec sa mère en voiture, insouciante, quand soudain survient l’irréversible. Un accident qui va la traumatiser à vie et lui coûter (littéralement) un bras. En plus de toutes ces choses qu’« Abi ne verra plus jamais comme avant ».

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« Avec ce livre j’ai voulu apprivoiser ce qui est réellement arrivé à ma mère, j’ai voulu me mettre à sa place. Ca, c’était le point de départ. Mais le processus d’écriture de celui-ci a été particulièrement lent et difficile pour moi. Ma mère, alors à l’hôpital après son accident, fatiguée et sous médicaments, m’avait donné une sorte d’accord implicite pour écrire sur cette histoire. Ca, c’était en 2015. Et puis j’ai commencé à écrire à la première personne, mais je ne le sentais pas. Tout ça nous mettait trop proche de ce personnage, et j’avais envie d’un peu de distance, élargir le regard que l’on porte sur elle. »

Mais alors, comment fait-on une fiction avec un point de départ aussi intime et douloureux ? Et pourquoi choisir d’en faire un livre de littérature jeunesse ? « Pour moi, la fiction va chercher autre chose, plus loin que le réel. C’est l’inconscient d’un écrivain qui rencontre l’inconscient d’un lecteur, sur le terrain des mots. Pour autant, il n’a jamais été question pour moi de faire de l’autofiction ; certains font ça très bien, mais ça n’est pas pour moi. D’où cette idée de mettre en scène une jeune femme de 20 ans, Abi, et de m’adresser aux adolescents dans ce livre. 20 ans, c’est l’âge où tout est possible, où en même temps on est dans une sorte de barque qui tangue sans arrêt, en pleine quête de son identité, au seuil de la vie d’adulte. Et vlan, un jour, son destin lui joue un tour, et certains de ses espoirs se voient brisés, sa vie changée à jamais, à l’image de ce bras amputé. »

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Vivre sans, vivre avec

Dans le public, une lectrice avoue qu’elle n’avait pas mesuré, avant de lire Un si petit oiseau, toutes les complications quotidiennes qu’engendre le handicap : « En fait, je me suis rendue compte qu’on vit dans un monde conçu pour les valides. » Et l’auteur de répondre : « Oui, avec le handicap chaque seconde devient complexe. D’autant plus lorsqu’on est une jeune femme, avec ce que cela suppose d’exigences quant à sa féminité. L’amputation suppose, aussi, d’avoir mal tout le temps. Et de sentir encore ce membre devenu fantôme. »

Au lieu de verser dans le pathos le plus dégoulinant, Marie Pavlenko fait place à des respirations et de l’humour dans le récit, pour évoquer plus sereinement et justement un sujet déjà bien grave : « Pour moi les scènes de paradis perdu sont essentielles dans ce livre : ils peuvent paraître banals, ces moments en famille, mais au moins ils sont vivants, plein de bruits et de rires, encore loin du silence auquel Abi doit ensuite faire face. Voilà pourquoi j’ai imaginé une famille équilibrée, où l’amour est très présent et salvateur, et non pas une famille dysfonctionnelle qui aurait encore plus assombri ce tableau. Je n’avais pas non plus envie de m’acharner sur mon personnage. Quant à l’humour, ça me paraissait essentiel, de l’ordre de la survie. D’ailleurs je trouve que la comédie est souvent très dévalorisée en France, alors qu’elle remplit une fonction importante. C’est aussi une manière de dépasser ses problèmes. Pour l’anecdote, ça me fait penser à une phrase que ma mère m’a dite quand une amie me demandait comment allait son bras, et qu’elle a répondu : « T’as qu’à lui dire qu’il repousse ! » Elle est comme ça, ma mère. »

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Se reconstruire

Quand quelqu’un dans l’assistance lui demande pourquoi ce titre et cet intérêt pour les oiseaux, l’auteur répond : « Je suis passionnée d’oiseaux depuis quelques années, et ça m’a apporté beaucoup de choses. Il y a quelque chose de l’ordre du symbolique (l’envol, la liberté), c’est un monde à portée de main et pourtant inatteignable. Ca m’a ouvert plein de portes, de m’émerveiller sur des choses simples. J’ai redécouvert le mot « bienveillance », par exemple. Pour cette histoire je me suis dit : Abi a besoin de douceur pour se reconstruire et elle peut trouver ça dans la nature, et chez les oiseaux. » Et dans l’art aussi, si l’on en croit la citation de Blaise Cendrars en ouverture du livre, auteur ayant également perdu un membre, et qu’Abi elle-même lit : « Ma main coupée brille au ciel dans la constellation d’Orion. » « Oui, pour moi ce type qui survit à ça en 1915, et en fait une partie de son œuvre, est un exemple pour les amputés d’aujourd’hui. »

Mais au fait, en parlant de rémission, qu’est-ce qu’en a pensé la mère de Marie Pavlenko, de ce livre ? « Ma mère ne pouvait pas le lire en cours d’écriture, elle a attendu. Après lecture, elle m’a simplement dit : « Je suis emballée. » Aujourd’hui, ça reste compliqué d’en parler avec elle. »

Les lecteurs, eux, étaient plus que ravis de pouvoir en parler en détail avec l’auteur, qui malgré ce sujet grave n’oublie jamais de placer un bon mot ou de raconter une anecdote pour amuser le public. Des lecteurs qui ont pu lui poser des questions également pendant la traditionnelle séance de dédicace.

Pour en savoir un peu plus sur Un si petit oiseau, découvrez l’entretien vidéo Les 5 mots de Marie Pavlenko, tourné quelques minutes avant la rencontre chez Babelio :

Stephen Carrière, ou le sens des histoires

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S’il y a une question qui revient à chaque fois qu’un auteur publie un roman, c’est bien de savoir si son œuvre s’est nourrie de sa vie – comme si le contraire était possible – et surtout, comment ? Une interrogation somme toute légitime pour une humanité (se) racontant des histoires depuis des millénaires, et soucieuse depuis quelques siècles de distinguer plus nettement le mythe de la réalité. Mais aussi désireuse de savoir ce qu’il y a de l’auteur dans son livre, au-delà d’un travail d’imagination parfois très révélateur de la personnalité de l’écrivain.

Venu rencontrer trente de ses lecteurs inscrits sur Babelio le 21 janvier 2019, Stephen Carrière est très clair sur ce point. En tant qu’éditeur et traducteur baignant dans les livres depuis son plus jeune âge, il met forcément de ses influences et de sa vie dans ses écrits ; mais tout cela n’est que le terreau sur lequel se déploie son imaginaire. Il en va ainsi de L’Enchanteur, son premier roman classé « littérature jeunesse » et publié chez Pocket Jeunesse, véritable mise en abyme de la fiction, à travers un emboîtement malin et vertigineux.

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La lecture comme processus initiatique

L’Enchanteur est l’histoire d’une bande d’adolescents, dont l’un d’eux, Daniel, sait qu’il va mourir d’une maladie. Dès lors, il demande à ses amis de faire de sa mort un spectacle pour la sublimer : une mission pour Stan, « l’Enchanteur » de la bande, un type qui manipule la réalité comme personne. Epaulé de Jenny, David et Moh, il décide de reprendre Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, pour permettre à Daniel d’effleurer un instant d’immortalité à travers l’art.

Voici donc un livre écrit par Stephen Carrière, avec pour narrateur le personnage de Moh, racontant l’histoire de Stan, lui-même raconteur d’histoires (et menteur) hors pair, avec pour contexte la reprise d’une autre fiction, un classique de la littérature même. Vous suivez toujours ? « Je voulais écraser une histoire négative par une histoire collective positive, en mettant en scène des « personnages en quête d’auteur », en quelque sorte. Personnellement je considère que la fiction nous aide dans nos vies. J’ai beaucoup lu, et même après toutes ces pages je reste toujours troublé par l’art romanesque. Il y a quelque chose d’unique dans la littérature, par rapport aux autres arts : c’est juste un espace blanc avec des traits noirs, qui pourtant nous éduque et nous construit. Pour moi, ça reste une pratique magique, faisant appel à la conceptualisation par le biais de la puissance de représentation. »

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Et l’auteur d’aller plus loin, sur un fil entre réalité et fiction, en demandant à l’assistance : « Qui dans votre famille a autant d’importance pour vous que votre personnage de roman préféré ? J’ai énormément pleuré en découvrant la mort d’Owen dans Une prière pour Owen de John Irving, comme si c’était un membre de ma famille qui venait de me quitter. Dans mon livre, Stan est comme l’écrivain qui s’amuse à prendre le réel et à le façonner, fait du mensonge une fiction, et donne un sens à ce qui se passe. » Et au sujet de la reprise de Shakespeare ? « Jusque-là, je n’avais jamais compris pourquoi la tirade de fin de Puck dans Le Songe d’une nuit d’été me faisait pleurer à chaque fois. J’ai eu besoin d’en écrire ma propre version pour comprendre pourquoi il oppose deux mondes, pourquoi les comédiens sont vus comme un défouloir. »

« Si nous, les ombres que nous sommes,
Vous avons un peu outragés,
Dites-vous pour tout arranger
Que vous venez de faire un somme
Avec des rêves partagés.
Ce thème faible et qui s’allonge
N’a d’autre rendement qu’un songe.
Pardon, ne nous attrapez pas,
Nous ferons mieux une autre fois,
Aussi vrai que Puck est mon nom,
Si cette chance nous avons
D’éviter vos coups de sifflet,
Vite nous nous amenderons
Ou Puck n’est qu’un menteur fieffé.
Sur ce, à vous tous bonne nuit,
Que vos mains prennent leur essor
Si vraiment nous sommes amis
Robin réparera ses torts. »

 

(Tirade finale de Puck, William Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été)

Ecrire pour la jeunesse

Si L’Enchanteur a toutes les apparences du méta-roman, il s’adresse aussi à un public jeune, et reste donc tout à fait abordable dans la forme. « J’essaie de ne pas écrire pour un public trop spécifique, même si j’ai quand même l’espoir secret que des ados flashent sur ce livre. J’écris d’abord pour moi, ma fille de 13 ans, et quiconque voudra bien me lire. Ce que je veux dire, c’est que je n’essaie pas de séduire consciemment le lecteur. La seule règle que je me suis fixée durant l’écriture, c’est de ne pas ennuyer les lecteurs les plus jeunes, ce qui implique un gros travail sur le rythme : aujourd’hui les ados sont intolérants à l’ennui, car sans cesse sollicités, contrairement aux enfants des années 1970-80. C’est une contrainte que j’ai facilement intégrée, et je me suis amusé à faire en sorte qu’il se passe toujours quelque chose. Au passage, je pense qu’on ne peut plus faire un livre sérieux, de plus de 100 pages, sur les ados sans parler de ce qu’ils vivent vraiment aujourd’hui, en se mettant à leur place ; et ça va de leur manière de voir le monde, jusqu’à leur apprentissage sexuel via des sites prono comme Youporn. Je suis sûr que Roland Barthes travaillerait sur ça et le jeu vidéo Fortnite, s’il était encore vivant. »

Vu la moyenne d’âge et l’enthousiasme des lecteurs présents dans la salle, le livre de Stephen Carrière semble loin de se limiter au public-cible des romans young adult. Ce qui semble être le cas pour la littérature jeunesse en général d’ailleurs, autant lue par les enfants que leurs parents. « De toute façon, il me semble qu’on ne peut plus mettre dos à dos les générations comme dans les années 1990. Aujourd’hui, la bataille n’est plus là. C’est pourquoi je voulais des personnages adultes crédibles et complexes dans le livre. J’aime notamment beaucoup le commissaire, et les parents de Stan. »

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La jeunesse par la bande

Mais alors comment incarner cette jeunesse ? Comment rester accessible, au-delà du rythme, à un public effectivement très sollicité, et rarement par des livres ?

« J’adore les jeunes d’aujourd’hui, je les trouve intelligents et intéressants. Par contre, je ne supporte pas cette essentialisation à l’extrême très en vogue, où chacun va se conformer à des clichés pour se forger une identité. Ça manque complètement d’universalisme, un véritable cauchemar pour Martin Luther King, pour qui la couleur de peau ou l’origine ne déterminaient pas la personnalité. D’ailleurs je joue avec ça dans le livre, avec ces clichés en mettant en scène une bande de personnages d’origines différentes, mais pour mieux recentrer sur leur personnalité, et justement pas les réduire à un archétype. Voilà comment j’ai abordé ce livre, à travers des personnages, car selon moi, et contrairement aux psychanalystes qui disent que tout se joue avant 6 ans, je pense que les amitiés développées à l’adolescence forgent autant la destinée et le caractère que l’éducation familiale. Et déjà, dans la bande on trouve une mécanique narrative, à travers l’identité qu’on se construit, le rôle que l’on se donne. En plus, il y a une forme de perfection dans la bande. C’est comme un corps collectif, qui bougerait mieux que la somme de ses parties. Ça a de la gueule ! »

Une bande que Stephen Carrière voit aussi comme une manifestation magique, elle aussi : « En tant qu’éditeur, j’ai publié pas mal de livres sur l’ésotérisme et souvent parlé avec l’auteur Philippe Cavalier de la magie égrégorique, ou magie des foules. Pour moi, la question n’est pas de savoir si l’on croit à la magie, mais si elle est opérante. Et cette magie égrégorique peut donner lieu à de très belles choses quand elle est spontanée (dans un concert par exemple), mais aussi à des choses terribles lorsqu’elle est manipulée : c’est à cette dernière que la bande de Stan va être confrontée dans le livre. »

Du roman young adult certes, mais avec une belle part de fantastique aussi. « L’un des points de départ de mon bouquin, c’est une série très contemporaine que j’ai regardée avec ma fille de 13 ans : Stranger Things. Elle attendait les nouveaux épisodes comme un millenial (enfant né dans les années 2000) ne sait plus attendre, avec d’autant plus de ferveur. J’ai aussi lu beaucoup de Stephen King à cet âge, et mon écrivain préféré reste Arthur Machen. Pour autant, je voulais un livre qui parle de notre époque, donc je n’ai pas suivi le côté rétro de la série. » Il faut aussi dire que la fille de Stephen Carrière est une grande lectrice, et partage avec son père des lectures, et ses avis sur celles-ci. Peut-être est-elle même l’une de ses premières lectrices…

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Voilà une rencontre durant laquelle on a pu observer un bel égrégore, avec un auteur ravi de rencontrer 30 lecteurs ayant lu son roman, lui permettant de l’aborder dans les détails et d’en évoquer jusqu’à la dernière page – comme de coutume lors des rencontres Babelio. Un auteur qui sera d’ailleurs resté discuter avec l’équipe à l’issue de la rencontre et de la séance de dédicace, pour notamment nous raconter une étrange fête païenne sud-américaine, dont on ne vous dira pas plus…

En attendant de futurs (probables ?) romans jeunesse de Stephen Carrière, on vous propose de visionner cette vidéo tournée quelques minutes avant la rencontre dans nos locaux, où l’auteur présente L’Enchanteur à travers 5 mots : Littérature jeunesse, Fantastique, Contemporain, Monstre et Aventure.

Découvrez L’Enchanteur de Stephen Carrière aux éditions Pocket Jeunesse.

A la rencontre des membres de Babelio (20)

Avec près de 530 000 utilisateurs, on en croise du monde sur Babelio. Pour que la communauté demeure, malgré son ampleur, un endroit convivial où l’échange est à l’honneur, nous avons décidé de vous donner la parole. Puisqu’un lecteur n’est jamais las de conseils de lecture, voici le portrait livresque de l’une des lectrices-utilisatrices du site.

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Rencontre avec Gaoulette, inscrite depuis le 30 avril 2015.

Comment êtes-vous arrivée sur Babelio ?

J’ai connu le site grâce à la saga After d’Anna Todd. Je cherchais à savoir quand sortiraient les prochains tomes et quoi lire après la saga Cinquante Nuances de Grey d’E.L. James. Je me perdais dans les librairies avec tout ce choix, sans savoir quoi acheter. Payer un roman entre 15 et 20 euros qui ne nous plaît finalement pas, ça fait un peu criser. En 2015, j’ai commencé à choisir mes romans en fonction des notes et des critiques. Et puis de fil en aiguille, je me suis mise à faire mes propres critiques, faire des challenges, participer plus activement au site. Aujourd’hui je m’éclate en postant des liens sur des groupes Facebook et en publiant des photos drôles pour exposer mes livres lus. Babelio, c’est ma drogue douce…

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PAL avec des achats plus ou moins récents et du Masse Critique

Quel(s) genre(s) contient votre bibliothèque ?

De tout. Je suis éclectique : roman jeunesse, new adult, thriller, dystopie, classique, histoire vraie, roman historique, chick lit et même des romans BDSM. J’achète souvent en fonction d’une couverture originale. Ma bibliothèque ebook contient beaucoup de new romance, chick lit, young adult et plusieurs sagas. Je n’aime pas être envahie de sagas dans ma bibliothèque. Je préfère y voir de la variété, qu’elle soit belle à voir. J’ai une petite fierté quand un membre de mon entourage me demande de lui prêter un livre à son goût et que j’ai ce qu’il faut dans ma bibliothèque.

Vous lisez beaucoup de romans d’amour/livres érotiques. Qu’aimez-vous dans ces genres en particulier ?

Ce sont des romans sans de prise de tête. Quand je lis un livre compliqué, j’ai besoin de me vider la tête et passer à une histoire superficielle. Ce genre de littérature fait fantasmer et rêver. Ils se ressemblent un peu tous donc pas besoin de réfléchir. Un roman calinou-doudou par excellence. Mon autrice favorite est Colleen Hoover, elle a la particularité de transformer un homme ordinaire en héros extraordinaire.

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Colleen Hoover © booknode

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

515fFtV1awL._SX210_Sans hésiter Patrick Cauvin, découvert à l’adolescence et gravé dans ma mémoire. J’ai lu le roman E=MC2 mon amour à 14 ans et je l’ai toujours. Il ne m’a toujours pas quitté 20 ans après.

Mais je vais citer aussi quelques auteurs que je suis à tout prix : Anna McPartlin, Nicolas Carteron, Zeruya Shalev, Laurent Malot, Laurie Halse Anderson, Claire Favan, Andreï Makine, Eliette Abecassis. A peine sorti, déjà dans ma PAL !

Quel est le plus beau livre que vous ayez découvert sur Babelio ?

CVT_Belle-de-nuit_4877Belle de nuit de Sonia Frisco. Sans cette Masse Critique privilégiée je serais passée à côté de cette pépite. Un roman qui parle du combat de deux amies pour s’émanciper dans les années 1990, et leur choix pas très catholique pour y parvenir.

Ensuite grâce au challenge Multi-défi, j’ai encore élargi mes goûts littéraires. J’ai découvert Andreï Makine, les genres steampunk, heroic fantasy, bit lit que j’ai adorés et dévorés (j’en relis de temps en temps pour le plaisir).

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

E=MC2 mon amour de Patrick Cauvin. Le roman coup de cœur qui défie le temps. Et n’importe quel roman de Colleen Hoover.

Quel livre avez-vous honte de n’avoir pas lu ?

J’ai été bercée par les romans classiques et je les adore. Stendhal, Guy de Maupassant, Victor Hugo, Gustave Flaubert, René Barjavel… des coups de cœur. Ma plus grosse honte littéraire, j’ai snobé la saga Harry Potter de J.K. Rowling. J’ai vu mais pas lu.

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Derniers livres achetés

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Sans hésiter Tout plutôt qu’être moi de Ned Vizzini, un jeune auteur qui s’est suicidé après avoir sorti ce roman. Il parle de la dépression nerveuse juvénile avec beaucoup d’humour et d’espoir. Malheureusement, il a perdu son combat contre cette maladie.

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Tablette, liseuse ou papier ?

Portable, liseuse et papier ! Eh oui un trio 100 % gagnant pour moi.

Le portable dans la voiture (en tant que passagère), dans les salles d’attente et quand j’ai quelques minutes à patienter. Le livre papier pour la journée tranquille sur mon canapé de lecture. La liseuse pour rejoindre mon mari au lit et ne pas rester dans mon coin. Un moyen comme un autre d’entretenir la flamme (lol). Et aussi en vacances, bien chargée et légère comme une plume. Elle ne me quitte jamais, c’est mon précieux… Et comme je suis une livropathe (surnom donné par mon chéri), les 3 en même temps. De préférence 3 genres différents pour une bonne gymnastique livresque, d’où mes publications massives chaque semaine.

Quel est votre endroit préféré pour lire ?

Partout tant qu’il y a du temps libre. Mais le lit c’est le top du top !

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

Je n’ai pas vraiment de citation fétiche, j’aime remonter celles qui me touchent, me parlent ou me font rire. Les dernières en date :

9782714474391« Pourquoi les hommes ont-ils droit à une seconde chance d’agir comme des connards alors que les femmes, elles, doivent vieillir avec grâce et élégance ? » (dans Les Cœurs brisés ont la main verte d’Abbi Waxman)

 

123772_couverture_Hres_0« Quand vous punissez un enfant, cela ne vous fait pas plaisir. Pour autant, il ne faut pas regretter de l’avoir fait. » (dans Une vraie famille de Valentin Musso)

 

Le-musee-des-merveilles« S’il est pénible d’échouer, il est bien pire de ne jamais avoir tenté de réussir. » (dans Black Out – Le Musée des merveilles de Brian Selznick)

 

 

Quelle sera votre prochaine lecture ? Comment l’avez-vous choisie ?

Sur portable : Mr Brown d’Agatha Christie pour le challenge Plumes Féminines 2017. Sur liseuse : La Servante écarlate de Margaret Atwood pour le challenge Pavé 2017 édition spéciale contre l’illettrisme. C’est une lecture commune en trio. Sur papier : Je m’appelle Lucy Barton d’Elizabeth Strout. Emprunté à la médiathèque. Il m’a fait de l’œil rien qu’avec le titre et la couverture sobre.

Je lis toujours succinctement les quatrièmes de couverture car je trouve qu’elles desservent parfois le roman.

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D’après vous, qu’est-ce qu’une bonne critique de lecteur sur Babelio ?

Une critique qui donne son ressenti. Une critique originale. Une critique simple. Une critique courte. De préférence quand la personne évite de raconter le contenu. Toutes les critiques sont bonnes à lire même avec des fautes d’orthographe. J’en fais parfois.

Une anecdote particulière en rapport avec Babelio ?

Grace à Babelio, j’ai fait une magnifique rencontre. Lors d’une demande d’échange de livre, j’ai fait la connaissance de Maribel dite Missnefer13500. J’ai discuté avec elle sur Messenger. On s’est mises à faire des lectures communes avec d’autres  personnes. On se surnomme les Jumelles car souvent nos critiques se ressemblent. Et notre première rencontre s’est faite au Salon du livre 2017 de Paris. Elle habite à Marseille et moi à Mont-de-Marsan dans les Landes, et on s’est retrouvées à Paris. Merci Babelio. Encore mieux que les sites de rencontres !

Et puis un autre moment chouette : j’ai supplié Babelio de me permettre de rencontrer Anna McPartlin. J’ai adoré ce moment. Soit dit en passant, j’adore vos locaux, ça donne envie de revenir plus souvent…

Merci à Gaoulette pour ses réponses !

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